Conclusion
p. 139-143
Texte intégral
1Si nous reconnaissons l’existence de rapports de pouvoir asymétriques au sein des organisations d’intervention sociale, il en va tout autrement des rapports d’autorité qui en affectent le quotidien. En travail social, il est de bon ton de considérer l’autorité comme ayant disparu avec l’hyper-individualisme ou la postmodernité, ou encore de la réduire au seul contexte de l’enseignement, où elle est souvent représentée comme un mal nécessaire avec lequel il est difficile de composer de nos jours. De plus, depuis sa formation académique, l’intervenant social aurait intérêt à démoniser l’autorité, ses valeurs le portant à instaurer des rapports égalitaires avec les destinataires auxquels il offre soutien et accompagnement. Pourtant, à y voir de plus près (ou de plus loin), l’autorité se porte encore très bien en tant que représentante d’une des modalités socio-historiques de rapports de pouvoir, partageant la scène sociale avec la domination, l’aliénation et l’oppression.
2Dans cet ouvrage, nous avons soutenu l’hypothèse de la sociopsychanalyse selon laquelle l’autorité se manifeste encore et toujours sous un schéma familialiste au cœur même des rapports sociaux de travail. Là où l’on fait croire aux intervenants qu’ils ont intérêt à obéir sans contrainte, étant donné les bienfaits ultimes qu’ils pourront retirer de cette soumission volontaire. Nous avons vu que le contrôle gestionnaire des pratiques d’intervention sociale et de santé dicté par la nouvelle gestion publique structurait un rapport d’autorité perverti que Mendel a désigné « d’auto-autorité ». C’est-à-dire une figure d’autorité favorisant un rapport fusionnel entre la mission de l’institution et les aspirations identitaires et professionnelles de l’intervenant, amenant celui-ci à reconnaître comme devant provenir de soi le commandement de l’autre. Lorsque l’intervenant en reconnaît la légitimité, ce type de rapport d’autorité permet paradoxalement d’ancrer la responsabilisation de l’individu face aux attentes de l’organisation au cœur même de ses désirs d’accomplissement personnel. Son désir de dépassement de soi peut ainsi être mobilisé par l’entreprise publique sur le plan de la performance, et ce, de façon continue. Ce qui place les employés en position de concurrence les uns avec les autres (même en situation de travail d’équipe), créant ainsi un contexte d’incertitude et de stress permanent, de même que divers effets de vulnérabilisation face aux exigences démesurées de l’institution, surtout chez les plus jeunes qui souhaitent ne pas décevoir leur employeur. En effet, les employés de longue date ayant connu un ou plusieurs autres modes de gestion organisationnelle ont plus de chances d’éprouver ce rapport asymétrique comme de la domination, étant donné qu’ils ne le reconnaîtraient pas comme légitime ; la domination se distinguant de l’autorité en constituant un rapport de soumission involontaire. C’est d’ailleurs ce qui fait dire à Dardot et Laval (2009 : 475) que la rationalité du capitalisme néolibéral ne relèverait pas seulement d’une rationalité économique, mais aussi de pratiques de subjectivation du sujet néolibéral selon le principe naturalisé de la concurrence : « Cependant la gouvernementalité ne saurait se réduire au gouvernement des autres. Par l’autre de ses faces, elle comprend le gouvernement de soi. Le tour de force du néolibéralisme a été de lier les deux faces d’une manière singulière en faisant du gouvernement de soi le point d’application et l’objectif du gouvernement des autres. »
3Rappelons que ce rapport perverti de l’autorité qui tend à s’imposer au sein des services publics et des organismes communautaires s’accompagne de mesures d’austérité diminuant l’accès aux services publics de même qu’au soutien des organismes communautaires, lesquels se voient eux aussi précarisés financièrement. Il serait bon de s’interroger sur les impacts que ces transformations managériales peuvent bien avoir sur les personnes destinataires des pratiques d’intervention sociale. Les témoignages que nous avons pu recueillir du côté de travailleurs sociaux et de la santé tels que les infirmières, les physiothérapeutes, les ergothérapeutes et les nutritionnistes, nous ont montré que la transition progressive vers la privatisation des services signalée au chapitre premier se nourrit bel et bien de la privation de services. Par exemple, à l’occasion d’une midi-causerie organisé en 2014 par un syndicat dans un CSSS, une physiothérapeute d’un hôpital de la région de Québec nous a expliqué que, dans ce nouveau mode de gestion des soins fondé sur les résultats :
C’est surtout les personnes seules sans familles qui sont les moins bien traitées parce qu’ils n’ont personne autour d’eux pour dénoncer le manque de services ou la rapidité de leur accès au quotidien. Ce sont donc les membres de la famille qui compensent aujourd’hui durant l’hospitalisation. Nous, on n’a plus les moyens de le faire puisque la moitié de notre temps passe dans le remplissage de grilles de résultats.
4Ajoutons à ce témoignage ceux d’autres intervenants provenant du travail social et qui nous ont parlé d’« attentes interminables de services, d’accompagnement et de suivi psychosocial » ainsi que de « références accrues » vers les organismes communautaires. Le travailleur social jouant ainsi plus un rôle de gestionnaire de cas que d’intervenant psychosocial engagé dans des rapports dialogiques avec ses destinataires. Force est de constater que les exigences de productivité fondées sur des mécanismes de contrôle comptable des actes professionnels des travailleurs sociaux contraignent ces derniers, non seulement à se faire complices de l’effritement des services relationnels offerts aux usagers, mais aussi à modifier le type de services de façon à ce que l’usager puisse se conformer aux prescriptions comportementales attendues des intervenants, dont celle de ne pas s’attendre à recevoir des services publics, ou du moins à ne pas en avoir la certitude. Et cette transformation est grandement facilitée par ce rapport d’autorité perverti, l’auto-autorité, qui isole les intervenants les uns des autres en minant de ce fait la formation de collectifs, seuls capables d’opposer une quelconque résistance à ce type de rapport symbolique de pouvoir asymétrique (Bourdieu, 1998). Encore faut-il que ces collectifs ne tombent dans ce que Sennett (1981) a qualifié de « dépendance désobéissante », qui alimente paradoxalement le rapport d’autorité en situation de domination.
5Spécifions que, pour l’Etat néolibéral actuel, le bien commun résultant d’une certaine conception de la solidarité sociale doit être défini et orienté sans les citoyens-ne-s concernés, car eux aussi doivent être responsabilisés face à leur contribution individuelle à la société. Selon cette vision, il est nécessaire de rappeler aux « personnes assistées » leur devoir envers les autres individus, étant donné leurs incapacités provisoires à y arriver par elles-mêmes. L’Etat néolibéral n’est donc pas contre la solidarité sociale (sinon, il couperait tous les fonds y étant associés), mais cette solidarité doit consister en une responsabilisation individuelle, où il importe de permettre aux individus demandant assistance d’acquérir les compétences requises pour ne plus avoir besoin de cette assistance. Ce qui diffère de la conception de protection sociale (défense des droits) et de responsabilité collective que nous pourrions avoir envers l’autre, et qui est habituellement associée à une forme de solidarité à visée démocratique de l’action communautaire autonome québécoise, notamment. Conception qui, théoriquement, prend aussi en compte le point de vue de l’autre dans la définition de ce qui fait problème et des aspirations sociales à mettre en avant, et ce, dans une perspective d’élaboration collective des pistes de solutions.
6Cependant, du côté des organismes communautaires existant dans le contexte québécois, ceux-ci n’arrivent tout simplement plus à répondre aux personnes qui se tournent de plus en plus vers eux, étant donné la pénurie de services créée par des coupures de services publics. Leurs actions de mobilisation de l’automne 2015 et de 2016 nous ont largement sensibilisés à ce sujet. Le mode comptable de gestion du social de l’Etat actuel, qui s’applique au nom de l’équilibre budgétaire, a pour effet de faire pression sur les petits collectifs que sont les organismes communautaires dans le but d’en placer plusieurs dans un rapport de soumission volontaire et, ainsi, de transformer leurs idéaux de société. Comment ? En exigeant des organismes qu’ils se responsabilisent eux aussi, à l’aide de démonstrations scientistes et comptables d’économie, d’efficacité et d’efficience de leurs actions ainsi que de leurs impacts. Dans cette logique, il faut impérativement que les organismes communautaires cessent de désirer l’aide de l’Etat sans contrepartie mesurable en rendant eux-mêmes indésirable cette « assistance » publique auprès des destinataires de leurs actions. A moins que cette aide ne conduise à s’en priver par des actions pouvant remettre dans le circuit de la productivité les destinataires marginalisés de l’intervention (emplois, logements privés, économie sociale, bénévolat, prévention précoce, etc.). En effet, si les organismes communautaires réussissent à faire fructifier le capital dormant que représentent les personnes sans emploi ou assistées, l’investissement en vaudra alors la peine. C’est d’ailleurs la logique empruntée par la plupart des fondations privées inscrites dans la nouvelle philanthropie, où la rentabilisation des investissements est liée à la pérennisation de l’impact des actions posées, c’est-à-dire à la capacité des interventions à favoriser de façon efficace et efficiente l’adaptation des personnes dites vulnérables aux exigences du contexte concurrentiel de la compétition économique (par exemple, finance sociale ou obligations à impact social faisant partie de la perspective de l’investissement social) : « Mais tout se passe comme si cette éthique “individualiste” était l’occasion de porter à la charge du sujet tous les coûts par des mécanismes de transfert du risque qui n’ont rien de “naturel”. Au fond, la stratégie consiste à partir des aspirations à la décision personnelle en matière de choix d’existence pour réinterpréter l’ensemble des risques comme des choix d’existence » (Dardot & Laval, 2009 : 430-431).
7Le projet néolibéral d’annexer le réseau public et communautaire à cette vaste opération solidaire de responsabilisation individuelle en contexte d’austérité (d’autorité) apparaît comme une utopie rassemblant une communauté de croyants. Comme pour toutes les utopies, elle comporte une part importante d’illusion, laissant ainsi dans l’ombre des obstacles impensés de la réalité des conditions des personnes devant répondre aux injonctions de responsabilisation. Autrement dit, la réalité de terrain laisse entrevoir que les bienfaits attendus de ce type de gestion de l’intervention sociale ne se réaliseront finalement pas. Ce mode de gestion n’est cependant pas une fatalité et il existe des alternatives proposant de travailler à structurer les conditions favorisant l’atténuation des rapports d’autorité en revalorisant la formation de collectifs, dans une perspective de coopération et pas seulement de concurrence au sein des organisations. C’est dans cette perspective que nous avons choisi de présenter au chapitre sept un aperçu de la théorie d’une pratique de coopération expérimentée depuis quarante ans par les groupes de sociopsychanalyse (dispositif institutionnel Mendel), pratique axée sur l’expérience partagée des actes de travail exercés par les personnes impliquées, et pas seulement à partir des prescriptions de l’organisation. Pour la sociopsychanalyse, l’individu seul ne peut rien contre l’institution ; collectivement, via un groupe, il peut en influencer le cours de l’action. Il peut favoriser ce que Mendel a appelé le mouvement d’appropriation de l’actepouvoir. Le rôle de l’intervenant de la sociopsychanalyse est d’accompagner le groupe vers un changement possible ; phase créative qui appartient au groupe, dans une élaboration collective dont le dispositif se veut entièrement à son service, sans pour autant évacuer le conflit. L’expérience montre que l’impact des formules visant l’éducation, la formation, la sensibilisation et la prise de conscience demeure limité et à faible portée car elles ne touchent qu’une partie des acteurs, des actes de travail et de la hiérarchie et non l’organisation elle-même, qui encadre les individus et leurs actions. C’est pourquoi le dispositif institutionnel Mendel offre un cadre de concertation et de négociation entre groupe de pairs pouvant aider les acteurs impliqués dans une organisation à faire un pas de plus car il modifie provisoirement la division taylorisée de l’acte de travail afin d’atténuer les effets d’autorité nourris par la projection d’un schéma familialiste. L’enjeu de cette proposition n’est certainement pas de faire miroiter la fin de l’autorité en présentant une perspective d’intervention pouvant représenter une alternative plus démocratique que ce qui sévit actuellement, mais plutôt de créer ce que nous pouvons trouver entre la servitude et l’actepouvoir.
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