Conclusions
p. 123-125
Texte intégral
1Les modes de construction privée de l’Antiquité tardive en région Centre-Val de Loire : tel est le titre de ce recueil, reflet de la table ronde tenue à Orléans le 20 octobre 2017 sous l’égide d’AnTaReC.
2Il était, dès l’origine du projet AnTaReC, convenu qu’était exclue du propos la construction “noble”, notamment religieuse ou castrale. Certes, par ailleurs, le cadre géographique, cantonné à une région administrative, le Centre-Val de Loire – sans doute l’une des plus artificielles de France – est une gageure pour la définition d’une vraie identité culturelle, car il ne correspond que de loin aux limites historiques des cités antiques ou provinces d’ancien régime. Cependant, pour la période concernée de l’Antiquité tardive (fin iiie-vie s. de n. è.), cette région couvre la totalité de la cité de Tours (Touraine), la plus grande partie de celles de Bourges (Berry), Orléans (Orléanais) et Chartres (Chartrain) – toutes plus ou moins débordantes sur les régions voisines (ex-Auvergne et Île-de-France) –, ainsi que, pour la moitié est du Loiret, une part non négligeable de la cité de Sens (Sénonais).
3Dans cette période de passage de l’Antiquité au Moyen Âge, la construction, ses matériaux et ses techniques constituent en vérité un réel paradoxe, entre maintien des traditions antérieures de la construction maçonnée et développement massif de techniques et matériaux nouveaux, périssables. Ceci du moins dans les régions ici concernées de la Gaule intérieure. D’un côté, les modes de construction de la période romaine, essentiellement en pierre, maçonnée, avec toitures en tuiles de terre cuite, restent en effet largement maintenues dans les constructions nouvelles des élites et les édifices publics, religieux et militaires, dont notamment – en ville comme à la campagne – le développement spectaculaire des édifices balnéaires, au riche décor architectural : ainsi les édifices religieux nouveaux (chrétiens) ou les castra, exclus ici du propos. De l’autre, la construction courante, pour l’habitation comme pour les bâtiments de service, en ville comme à la campagne, qui – hormis des réaménagements d’édifices antérieurs – sont dans une très large mesure dès lors construits en matériaux périssables, bois et terre crue (adobe, torchis sur clayonnage, bauge), avec souvent sans doute le chaume ou le bardeau en couverture. Pour le milieu rural, c’est la période où l’on observe parallèlement le passage – progressif et en tout cas pour ses prémices – du mode d’occupation du sol en habitat dispersé (fermes en villae) à un nouveau mode en habitat groupé, aggloméré, le village, préfigurant son développement médiéval.
4Ainsi apparaissent alors en particulier deux spécificités de la construction de l’Antiquité tardive, avec d’un côté de grands bâtiments allongés sur poteaux plantés, de l’autre les fameux “fonds de cabane” excavés, réservés à des activités domestiques et/ou artisanales. L’un et l’autre, parfois perçus comme un retour aux traditions préromaines gauloises, correspondent plutôt à l’adoption de modes de construction qui s’étaient perpétués outre-Rhin chez nos cousins “Germains” et sont réintroduits en Gaule et spécifiquement dans nos contrées à la faveur des mouvements de populations, migrations et autres qui marquent la basse Antiquité, des traditions “barbares” parmi d’autres, qui marquent progressivement alors en profondeur la société contemporaine en lui infligeant de profondes mutations culturelles.
5Tels sont les questions auxquelles cette table ronde s’applique à apporter des éléments de réponses, pour les régions concernées. Quels sont les apports les plus notables ici en la matière ?
Il fallait bien sûr aborder en préalable les questions de méthodes et notamment la mise en place des outils – bases de données et autres – mises en œuvre pour répondre à cette problématique et ces questionnements : c’est à quoi répond la première contribution ici, par Julien Courtois, Laurine Guyot, Florence Parot et Émilie Trébuchet.
L’exemple de l’occupation tardive de deux établissements ruraux proches de Bourges, “les Boubards” à Saint-Germain-du-Puy et “l’Angoulaire” à La Chapelle-Saint-Ursin, est ensuite développé par Emmanuel Marot : les deux cas sont suggestifs par leur complémentarité car les témoins de l’Antiquité tardive et spécifiquement de la construction y sont sensiblement différents. Sur le premier site, un village apparaît remplacer la villa à partir de la fin du ive-début du ve s., alors que pour le second, la villa perdure, avec d’important réaménagement, sans doute jusqu’au vie s. ; en même temps, vers la fin du vie s. réapparaît sur les deux sites la construction sur solin de pierre.
La situation dans les établissements ruraux et agglomérations – à l’exclusion de Tours – pour la Touraine tardive – une cité privilégiée par la présence de Martin et les écrits de Grégoire de Tours – est examinée par Philippe Salé et Jean-Philippe Chimier. Le bilan, fondé sur de multiples opérations préventives récentes, est mitigé et ne permet pas vraiment, de l’aveu même des auteurs, de caractériser les spécificités de la construction civile de ce territoire alors, tant les situations sont diverses : continuité et réaménagements des constructions antérieures et parallèlement mise en œuvre de modes de construction nouveaux, globalement plus difficile à mettre en lumière et identifier, de même d’ailleurs que le mobilier permettant de les dater.
À l’échelle de toute la région concernée est ensuite examiné, par Laurent Fournier et Édith Rivoire, un type de structure emblématique de la construction pour l’Antiquité tardive, le fond de cabane : non moins de 115 exemplaires en ont été recensés, pour seulement une vingtaine de sites, en l’occurrence ruraux, et ce en grande majorité au nord de la Loire, dans les cités de Chartres, Orléans et Sens. En accord avec ce qui s’observe à l’échelle de toute la Gaule (cf. par ex. Peytremann 2003 : 275-279), il est difficile d’expliquer ce constat autrement que par une plus forte acculturation exogène d’origine “barbare” lato sensu, dont on sait qu’il concerne plus la Gaule “mérovingienne”, septentrionale, que sa partie méridionale.
Puis sont très utilement examinés les textes réglementaires et législatifs qui régissent la construction dans l’Antiquité tardive, par Sylvie Crogiez-Pétrequin et Sylvain Janniard. Quel est en effet l’apport des sources écrites, ici législatives, à la problématique ? Comme souvent, on constate que, selon leur nature (textuelle, archéologique…), les données susceptibles d’être mobilisées documentent en fait des domaines sensiblement différents et ne sont ainsi complémentaires que dans cette mesure. Ces textes réglementaires de l’Antiquité tardive – essentiellement les Codes Théodosien et Justinien – nous informent essentiellement pour la sphère publique au détriment de celle privée, et plus généralement pour la ville au détriment de la campagne.
C’est ensuite au tour d’une agglomération assez importante, Blois-Blesa, à être étudiée, par Viviane Aubourg et Didier Josset, examen en grande partie fondé sur les travaux du PCR menés sur cette ville par les auteurs. Succédant à une agglomération du Haut-Empire assez étendue, le castrum de Blois – sans doute dès lors sur le promontoire du château – semble attesté par les textes dans la seconde moitié du ve s., avec une garnison de Bretons. Mais, si des vestiges mobiliers en général redéposés sont assez couramment observés, les structures immobilières sont globalement absentes jusqu’au viie s. Les “terres noires” sont en revanche omniprésentes pour la séquence chronologique concernée.
Enfin, un bilan est tiré pour une unique ville chef-lieu de cité (seulement d’ailleurs dans l’Antiquité tardive), Orléans, par Julien Courtois et Pascal Joyeux, principalement à la lumière des nombreuses fouilles préventives de ces dernières années. Cette ville est une des plus importante dans l’histoire de ces périodes, notamment pour le royaume franc. Cependant, sur ce nombre de points d’observations archéologiques, ici aussi, peu d’entre eux – une douzaine – ont livré des vestiges notables de construction de l’Antiquité tardive : c’est la continuité avec l’état du Haut-Empire qui semble dominer, avec ici en outre le constat, similaire à celui tiré pour Blois, de la difficulté de perception des constructions de cette période tardive et de les dater. C’est la “ville introuvable” des ive-xe s. (cf. Joyeux 2014 : 58-69)…
6En ville (Orléans, Blois dans une certaine mesure), comme à la campagne, ce qui ressort donc de ce tour d’horizon est une complexité des situations et une diversité des partis adoptés, pour la construction, en réalité bien plus grandes que ce qui pouvait être pressenti au premier abord.
7On note par exemple que la notion de “squattage” dans l’Antiquité tardive de bâtiments construits antérieurement n’est pratiquement pas invoquée dans ces différentes contributions et est même critiquée par certains (J.-Ph. Chimier et Ph. Salé), alors que c’est un topos classique des travaux sur cette période (cf. par ex. Van Ossel 1993). En revanche, les phénomènes de récupération de matériaux de construction sont mentionnés de manière assez récurrente. Enfin, la présence des “terres noires” (ici à Blois et Orléans) – un phénomène propre à l’Antiquité tardive il est vrai surtout urbain – pourrait sans doute être plus systématiquement invoquée, particulièrement quant aux modes de construction, les matériaux périssables alors mis en œuvre plus couramment étant sans doute pour une part importante à l’origine de ces dépôts (cf. Fondrillon 2009).
8En définitive, les spécificités de la construction – courante sinon de prestige – de l’Antiquité tardive ont tant bien que mal été cernées ici à partir des données disponibles mais apparaissent encore largement méconnues, dans cette région comme ailleurs en Gaule. Comme pour la ville de l’Antiquité tardive (Galinié 2000 : 54, 104-105), pourrait-on dire que la construction n’existe pas alors ? Non, bien sûr, mais il apparaît ainsi que beaucoup reste à faire en la matière, dans les recherches comme dans l’évolution des mentalités et des méthodes…
Bibliographie
Fondrillon 2009. Fondrillon M. – À propos des recherches sur les terres noires urbaines : dépasser le concept d’attente, Archéologie Médiévale, 39 : 1-16.
Galinié 2000. Galinié H. – Ville, espace urbain et archéologie, Maison des Sciences de la ville, de l’urbanisme et des paysages, CNRS-UMS 1835/Université de Tours, Tours, 128 p. (coll. Sciences de la ville ; 16).
Joyeux 2014. Joyeux P. (dir.) – Regards sur Orléans : archéologie et histoire de la ville, Catalogue de l’exposition, Musée des Beaux-Arts (1er avril-6 juillet 2014), Mairie d’Orléans, Orléans, 147 p.
Peytremann 2003. Peytremann É. – Archéologie de l’habitat rural dans le Nord de la France du ive au xiie siècle, 2 vol., Mém. AFAM, St-Germain-en-Laye, 2 vol. (453 ; 442 p.).
Van Ossel 1992. Van Ossel P. – Établissements ruraux de l’Antiquité tardive dans le nord de la Gaule, 51e supplément à Gallia, éd. CNRS, Paris, 480 p.
Auteur
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Alain Ferdière
UMR 7324 CITERES-LAT
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