Reconstituer le costume funéraire de la jeune femme du site de “la Tuilerie” à Saint-Dizier (Haute-Marne, Grand Est)

Reconstructing the funerary costume of the young woman at the La Tuilerie site in Saint-Dizier (Haute-Marne, Grand Est)

Marie-Cécile Truc et Antoinette Rast-Eicher

p. 159-166

Résumés

En 2002, quatre tombes mérovingiennes d’une richesse exceptionnelle sont découvertes à Saint-Dizier (Haute-Marne) : deux inhumations masculines, une sépulture féminine et une tombe de cheval. Ces inhumations présentent un mobilier et des pratiques funéraires qui dénotent un statut élevé ainsi que des influences franques, ce qui permet de les rattacher au faciès archéologique des tombes dites “de chefs francs” du début du vie s. (Périn 1997 ; Truc 2019). La jeune femme, âgée de 16-19 ans, a été inhumée habillée avec une riche parure et de la vaisselle. La nature argileuse du terrain a permis d’entretenir une atmosphère humide propice à la conservation d’éléments organiques et à leur minéralisation au contact des objets métalliques. L’apport conjoint des observations taphonomiques, des analyses des restes organiques ainsi que des études du mobilier permet de proposer une reconstitution de l’habillement de la jeune femme, typique de l’élite franque du vie s.

In 2002, four exceptionally rich Merovingian graves were discovered at Saint-Dizier (Haute-Marne) : two male burials, one female burial and one horse burial. The furnishings and burial practices of these burials indicate a high status and Frankish influences, which means that they can be linked to the archaeological facies of the so-called “Frankish chieftain” tombs of the early 6th century (Périn 1997 ; Truc 2019). The young woman, aged 16-19, was buried dressed with rich personal adornment and glass vessels. The clayey nature of the soil created a humid atmosphere conducive to the preservation of organic elements and their mineralization on contact with metal objects. The combined contribution of taphonomic observations, analyses of the organic remains and studies of the furniture enable us to propose a reconstruction of the young woman’s clothing, typical of the Frankish elite of the 6th century.

Entrées d’index

Mots-clés : sépulture mérovingienne, Saint-Dizier, élite, bijoux, tissus, restes organiques

Keywords : Merovingian burial site, Saint-Dizier, elite, jewellery, fabrics, organic remains


Texte intégral

Introduction

1En 2002, quatre tombes mérovingiennes d’une richesse exceptionnelle sont découvertes à Saint-Dizier (Haute-Marne) : deux inhumations masculines, une sépulture féminine et une tombe de cheval. Ces inhumations présentent un mobilier et des pratiques funéraires qui dénotent un statut élevé ainsi que des influences franques, ce qui permet de les rattacher au faciès archéologique des tombes dites “de chefs francs” du début du vie s. (Périn 1997 ; Truc 2019).

2La jeune femme, âgée de 16-19 ans, a été inhumée habillée avec une riche parure et de la vaisselle. La nature argileuse du terrain a permis d’entretenir une atmosphère humide, propice à la conservation d’éléments organiques et à leur minéralisation au contact des objets métalliques. L’étude des restes organiques, non prévue au départ, a été réalisée plusieurs années après le nettoyage des objets (Moulhérat 2007 ; Rast-Eicher 2019 : 191-198). L’apport conjoint des observations taphonomiques, des analyses des restes organiques ainsi que des études du mobilier, permet de proposer une reconstitution de l’habillement de la jeune femme et une interprétation chrono-culturelle.

1. Contexte de la découverte

1.1. Un espace densément occupé depuis les âges des métaux

3Saint-Dizier est une commune de Champagne-Ardenne installée dans la vallée de la Marne. Le site de “la Tuilerie” se trouve en limite de zone urbaine, sur la rive gauche de la Marne. Il est installé à 1 km environ au sud de l’enceinte de la ville médiévale et moderne, située sur la rive opposée. Ce site fait partie d’un secteur progressivement urbanisé depuis les années quatre-vingt-dix sous la forme d’une zone d’activités commerciales (ZAC) dite du “Chêne Saint-Amand” (Fig. 1). Depuis une trentaine d’années, l’aménagement de cette ZAC a entraîné plusieurs opérations de recherches archéologiques, préventives et programmées, qui ont permis de sonder une surface de près 30 ha et de réaliser des fouilles en plusieurs fenêtres sur une surface totale d’environ 7 ha.

Fig. 1 - Données contextuelles de la fouille.

G. Achard-Corompt, C. Paresys, M.-C. Truc, Inrap.

4Le secteur est occupé dès la Protohistoire. Au ier s. ap. J.-C., s’installe une villa gallo-romaine, (Lepage 1970 ; Desbrosse-Degobertière et Durost 2020 : 403-414). Bien que les murs de la pars urbana soient ruinés au cours du ve s., l’occupation perdure et se densifie, cette fois sous la forme d’un vaste habitat qui prend place à quelques dizaines de mètres des murs de la villa, sans doute dans sa pars rustica. Cet habitat est occupé des ve-vie s. jusqu’au xiie s. et s’y déroule une importante activité métallurgique, dont témoignent forges et bas fourneaux (Béague-Tahon et Bourdin 1992 ; 1993a ; 1993b ; Leroy et Merluzzo 1998). Durant cette période, une nécropole et plusieurs édifices religieux successifs s’installent sur les ruines de la villa (Desbrosse-Degobertière et Durost 2020 : 403-414). À l’heure actuelle, il s’agit de la plus vaste occupation du haut Moyen Âge étudiée en Champagne-Ardenne, occupation que l’on peut qualifier de village.

1.2. Des tombes exceptionnelles

5La fouille de La Tuilerie, réalisée en 2002, s’inscrivait dans ce vaste programme d’aménagement. Faisant suite à un diagnostic, cette opération était motivée par la volonté d’étudier la limite occidentale de l’habitat médiéval (Gourgousse et Sindonino 2001). Si sur ce plan les objectifs ont été atteints, en revanche, la découverte de trois tombes de prestige s’est avérée inattendue. Trois sépultures à inhumation – deux hommes et une femme – et une tombe de cheval ont en effet été mises au jour dans la partie centrale du décapage. Si la tombe de cheval était vide de tout mobilier, les sépultures humaines ont livré un nombre exceptionnel d’objets de qualité. Ces riches dépôts funéraires, permettent de dater ce gisement du second quart ou du milieu du vie s. de n. è.1.

6La jeune femme (sép. 12) reposait à l’intérieur d’un cercueil, parée de nombreux bijoux. Chaque homme (sép. 11 et 13) avait été inhumé dans un cercueil placé dans une chambre funéraire coffrée de chêne. Ils reposaient avec de précieux accessoires vestimentaires, une panoplie complète d’armes (épée d’apparat, hache, bouclier, lance et angon) ainsi qu’un nombre d’objets de vaisselle inhabituel pour la région (bassins, seau et chaudron en alliage cuivreux, coupes et bouteilles en verre, bol en céramique, écuelle en érable). La quantité et la qualité de ces objets, ainsi que la finesse des restes textiles provenant des vêtements des défunts et des étoffes qui emballaient certains objets, confèrent à ces tombes un rang qui permet de les classer parmi les plus aisées pour la Gaule mérovingienne.

7La monographie du site a été récemment publiée (Truc 2019), toutefois, l’étude de ce site exceptionnel se poursuit toujours, par le biais d’analyses isotopiques pratiquées sur les trois sépultures (Paresys, Mion, Herrscher et Truc 2023) et de fouilles programmées menées sur la villa et la nécropole (cf. supra ; Desbrosse-Degobertière et Durost 2020 : 403-414). Cet article est donc une actualisation de la publication de 2019, la réflexion sur le costume de la défunte ayant avancé depuis l’écriture de l’ouvrage.

2. Parures et restes textiles dans la sépulture féminine (sép. 12)

8La jeune femme reposait dans un cercueil cloué. Elle a été inhumée habillée comme l’indique la position fonctionnelle des bijoux qui la paraient. Deux verreries, un bassin en alliage cuivreux et une céramique complétaient ces dépôts. L’ensemble a été enregistré avec soin, en lien constant avec l’anthropologue2 et le restaurateur3, avant d’être prélevé. Pour chaque artefact ont été notés l’orientation, l’altitude, les contacts avec le sédiment, les ossements ou d’autres artefacts.

9Le sédiment argileux a permis la préservation de traces organiques attestant la présence d’un contenant en bois, ainsi que de restes textiles dont certains ont été détectés dès la fouille. Les autres n’ont été mis en évidence que lors du nettoyage des objets et surtout lors de leur examen systématique par des spécialistes plusieurs années après (Moulhérat 2007 ; Rast-Eicher 2019 : 191-198 et 239-240). L’ensemble de la chaîne opératoire s’est déroulé sur un temps long, car ces découvertes et leur analyse n’avaient pas été prévues au départ. Aussi, des pertes de matière textile sont à déplorer. Néanmoins l’observation conjointe des artefacts, bijoux, vaisselle et accessoires vestimentaires, ainsi que celle des restes organiques, permet de proposer une hypothèse de restitution du costume de la jeune femme.

2.1. Des bijoux portés

10Les bijoux ont été retrouvés en localisation fonctionnelle ; ceux-ci étaient donc portés par la défunte lors de son inhumation.

11Au cou de la défunte se trouvaient deux fibules discoïdes à décor cloisonné de grenats. Ces derniers sont insérés dans des cloisons en argent fixées à un boitier en fer dont la tranche est damasquinée de cuivre (Fig. 1, nos 3, 4).

12De nombreuses perles ont été trouvées dans la moitié supérieure du corps. Le relevé précis de chaque perle avec attribution à chacune d’un numéro d’inventaire et d’un relevé en trois dimensions a révélé la présence de deux ensembles. Le premier est un collier passé autour du cou de la défunte (Fig. 1, no 5). La faible migration des perles a permis de proposer une reconstitution du bijou, malgré de possibles lacunes. Ce collier est composé de 33 perles, dont 19 grains ovoïdes en ambre orange et deux en ambre jaune, sept perles bilobées en verre translucide et une perle en verre, également translucide, mais dans laquelle a été insérée une feuille d’or. Les perles en ambre sont enfilées par deux ou trois, en alternance avec une perle en verre translucide. L’ordre d’enfilage des perles en ambre jaune semble aléatoire, alors que la perle en verre dorée est volontairement mise en valeur au milieu du collier.

13Le second ensemble est composé de 38 perles et pendeloques en ambre et verre qui s’étalent du thorax droit au bassin (Fig. 1, no 6). L’observation taphonomique des perles du collier ainsi que de cet ensemble indique une migration des objets vers la droite et le bas du corps. Nous avons donc tenté de retrouver la position originelle des perles en tenant compte de ces phénomènes de migration. Si l’ordre exact d’enfilage des perles n’est pas restituable, en revanche il paraît plausible de proposer la présence d’une pendeloque verticale à deux ou trois fils, peut-être fixée à la fibule ronde inférieure (Fig. 1, no 5). Des exemples semblables sont connus par ailleurs, notamment dans la sépulture 89 de Saint-Vit “les Champs Traversains”, Doubs (Urlacher, Passard-Urlacher et Gizard 2008 : 151). Un dyptique en ivoire de la fin du ve s., conservé à Vienne montre pareille pendeloque4. Une autre hypothèse est que cette pendeloque aurait pu être fixée ou cousue sur la bordure du manteau (cf. infra), dont le galon, renforcé de cuir, semble avoir été assez solide pour supporter ce type d’ouvrage.

14Deux fibules ansées asymétriques en argent moulé ont été trouvées en avant de l’abdomen (Fig. 1, nos 7, 8). Très semblables par leur forme et leur décor, elles sont dorées en surface avec un décor quadrillé et des digitations incrustées de grenat. Des ocelles niellés ornent l’anse. À l’origine, ces fibules étaient donc trichromes : surface dorée, incrustations rouges aux extrémités (grenats) et motifs noirs (nielle). Ces deux fibules ont été trouvées à plat, leur tête tournée vers les pieds de la défunte, en avant des vertèbres lombaires, à droite et disposées dans l’axe longitudinal de la tombe. Elles étaient donc vraisemblablement en position primaire et fonctionnelle et devaient servir à fixer un ou plusieurs vêtements.

15Une bague en or et grenat (Fig. 1, no 9) a été trouvée en avant du coxal, entre les 2e et 3e métacarpiens de la main droite. Elle était vraisemblablement portée à la main droite, sans que l’on puisse préciser à quel doigt.

16Un bracelet en argent (Fig. 1, no 10) était passé autour de l’avant-bras gauche, à hauteur du poignet ; il était donc porté lui aussi lors de l’inhumation.

17Enfin, la grosse perle (probablement en bois de cervidé ?) et le couteau en fer (Fig. 1, no 11), découverts entre les genoux, étaient vraisemblablement reliés à la ceinture par une lanière en matériau périssable (cuir, bande de tissu) dont aucune trace n’a été repérée sur le terrain. Cette hypothèse se fonde sur la comparaison avec d’autres découvertes de la même époque, le port de tels objets en suspension étant en effet typique de la mode féminine au début du vie s. (Hinz 1966 : 212-230 ; Hubert et Périn 2018 : 75).

2.2. Éléments du costume de la défunte

Indices d’un manteau en laine

18Au revers de la fibule ansée asymétrique (Fig. 2, no 7), subsistent des restes d’un tissu en laine, dont la lisière est formée par un galon aux planchettes renforcé avec du cuir. Cette lisière, ainsi renforcée, a d’ailleurs pu servir de support aux perles retrouvées en guirlande du cou au bassin (cf. supra). Par ailleurs, au revers de la fibule discoïde inférieure (no 4) sont conservés des restes d’une toile en laine ainsi que des fils qui évoquent, là encore, une lisière aux planchettes. Il pourrait donc s’agir du même tissu que celui trouvé au revers de la fibule ansée.

Fig. 2 - Reconstitution du costume de la femme de la sépulture 12.

Dessin reconstitution B. Clarys, photos tissu A. Rast-Eicher, ArcheoTex sauf mention contraire ; photos terrain M.-C. Truc, Inrap, photos mobilier C. Philippot, musée de Saint-Dizier et S. Culot, Inrap.

19Ces indices conduisent à émettre l’hypothèse que la défunte portait un manteau en laine ouvert sur le devant, fermé à l’encolure par la fibule discoïde et maintenu à la taille par la fibule ansée (Fig. 2, no 4 ; Rast-Eicher 2019 : 196, 240). Les deux fibules discoïdes, bien que quasiment identiques, ne devaient donc pas fermer le même vêtement, fait déjà attesté par ailleurs (Carré et Jimenez 2008 : 95).

Indices d’une tunique en lin

20Du lin a été identifié en trois endroits. En effet, au revers de la fibule discoïde supérieure (no 3), des restes de cette toile ainsi que de la peau humaine indiquent que le tissu et la fibule étaient au contact du corps (Rast-Eicher 2019 : 196, 240). De probables restes de lin ont aussi été retrouvés au contact du bracelet (Moulhérat 2007 : fig. 45). Enfin, des restes d’une toile de lin subsistaient sur le rebord du bassin en alliage cuivreux (no 12), découvert retourné aux pieds de la défunte (Moulhérat 2007 : fig. 39-41 ; Rast-Eicher 2019 : 196, 239).

21Ces indices incitent à proposer la présence d’une tunique en lin à manches longues, portée sous le manteau, à même la peau et descendant jusqu’aux pieds. Cette tunique devait être plus longue que le manteau en laine, aucune trace de ce dernier n’ayant été trouvée sous le bassin en alliage cuivreux (Fig. 2).

3. Interprétation et discussion

3.1. Un costume typique du vie s.

22Les éléments taphonomiques, mobiliers et organiques suggèrent que la jeune femme a été inhumée vêtue d’une longue tunique de lin, portée sous un manteau en laine à lisière renforcée de cuir. Celle-ci était peut-être brodée de perles, à moins que ces perles n’aient été portées en pendeloque. Le manteau était sans doute fermé par deux fibules, l’une – discoïde – située au col et l’autre – ansée asymétrique – placée à hauteur de l’abdomen. L’autre fibule discoïde devait fermer le col de la tunique en lin. Enfin, un couteau et une grosse perle devaient être suspendus à une cordelière (non retrouvée) elle-même peut-être attachée à une ceinture, également non retrouvée, ou bien maintenue par une des fibules ansées. Les ossements des pieds n’étant pas conservés, nous n’avons aucune information quant au port éventuel de chaussures.

23Si aucun indice chromatique n’a été relevé sur les restes textiles, en revanche les bijoux attestent une parure très colorée, avec des fibules discoïdes de couleur rouge, argentées et dorées ; des fibules ansées dorées, rouges et noires ; un bracelet argenté ; une bague rouge et or et des perles multicolores (orange, jaunes, dorées, bleues, vertes et translucides).

24Tous ces éléments sont évocateurs du costume à quatre fibules, typique du vie s. (Martin 2001 : 230). Le type des bijoux, les matériaux utilisés ainsi que la finesse et la mise en œuvre des textiles, notamment les manteaux à galon aux planchettes, sont caractéristiques de l’élite féminine franque du début du vie s. (Rast-Eicher 2019 : 196-198). Le costume et la parure de la jeune femme de Saint-Dizier présentent une affiliation évidente avec des tombes royales germaniques et notamment franques de la même période, fortement influencées par la mode byzantine (cf. notamment Wamers et Périn 2012), même si le costume byzantin ne comporte pas les deux paires de fibules.

3.2. Reconstituer le costume de la jeune femme

25Parallèlement aux analyses textiles, une première reconstitution graphique a été réalisée à destination du grand public à l’occasion de l’exposition “Nos ancêtres les Barbares” (Varéon 2008 : 25). S’est tout d’abord posée la question de la position de la jeune femme : fallait-il la représenter allongée ou debout ? D’un point de vue scientifique, la position allongée semblait la plus pertinente ; c’est d’ailleurs la solution qui a été choisie pour représenter la femme de la sépulture 118 à Louviers (Carré et Jimenez 2008 : pl. 6). Néanmoins, dans le cas de Saint-Dizier, c’est finalement l’option contraire qui a été retenue. En effet, cette reconstitution avait pour vocation de servir à des usages variés (ateliers scolaires, etc.) et de s’intégrer dans un discours muséographique et d’animations pédagogiques ne portant pas nécessairement sur une thématique funéraire. C’est donc un parti pris grand public qui a été clairement assumé.

26Certains éléments, non documentés par la fouille, ont été inspirés par des recherches bibliographiques, comme le cas du voile sur la tête, tradition attestée par les textes et l’iconographie (Carré et Jimenez 2008 : 95) et aussi par l’archéologie qui révèle régulièrement la présence de coiffes, bandeaux et/ou voiles comme pour la sépulture 146 dite de “la Dame de Grez-Doiceau” en Belgique (Vrielinck 2008 : 358-359). D’ailleurs, dans le cas de Saint-Dizier, la fibule discoïde no 3 a peut-être pu servir à fixer un voile léger en lin et non la tunique de même matière comme nous le proposons dans notre reconstitution (cf. supra).

27Des questionnements subsistent aussi sur les manches du manteau et de la tunique. En effet, nous avons choisi de représenter un manteau avec des manches relativement courtes, afin de bien faire apparaître la tunique dans un but pédagogique. Mais ces manches étaient peut-être bien plus longues, descendant jusqu’aux poignets, même si aucune trace de laine n’a été trouvée au contact du bracelet. Par ailleurs, les manches de la tunique en lin étaient peut-être plus étroites, notamment si elles étaient portées sous le manteau comme dans une tombe féminine de la nécropole de Flaach en Suisse (Rast-Eicher 2012 : 56-77).

28La couleur des vêtements n’est pas non plus connue. La couleur rouge a été choisie pour le manteau de la jeune femme, car le rouge est la couleur par excellence depuis l’Antiquité et, au Moyen Âge, il s’agit même certainement de la couleur préférée en Occident (Pastoureau 2016 : 16-139). Cette couleur est aussi sans doute la toute première qui a été obtenue en teinture. Le rouge s’obtient de multiples façons, par teinture végétale à partir de la garance notamment ainsi qu’à partir de teinture animale, kermès ou murex (pourpre) (Pastoureau 2016 : 37-50). Dans ce dernier cas, c’est une couleur réservée aux élites et au pouvoir, comme l’atteste d’ailleurs le long manteau de soie pourpre de la reine Arégonde (Périn 2009 : 179-180 ; 2015 : 1030). À Louviers, la femme de la riche sépulture 118 a été inhumée dans un manteau de laine rouge (Carré et Jimenez 2008 : 91). Par ailleurs, dans le cas de Saint-Dizier, cette couleur permet aussi de mettre en valeur les bijoux dorés (fibules ansées et bague) de la jeune femme et de renforcer l’aspect multicolore des autres parures.

29Entre-temps, cette restitution a évolué. En effet dans la version initiale, les deux fibules circulaires fermaient le col de la tunique (Varéon 2008). Mais la poursuite des analyses textiles alliée à une reprise générale des données de fouille a motivé une modification par Benoit Clarys de son premier dessin. Dans la restitution graphique inédite proposée dans cet article, le col du manteau, maintenant moins profond, est fermé par la fibule ronde inférieure. Cette actualisation nous paraît plus aboutie et sans doute plus fidèle à la réalité. Elle n’est toutefois qu’une étape dans notre réflexion qui évoluera sans doute encore à l’avenir.

Bibliographie

Béague-Tahon et Bourdin 1992. Béague-Tahon N. et Bourdin D. - Rapport de sondages, zone d’activités commerciales et tertiaires du Chêne Saint-Amand, lieu-dit “Le Seugnon” à Saint-Dizier, AFAN, SRA Champagne-Ardenne, Châlon-sur-Marne.

Béague-Tahon et Bourdin 1993a. Béague-Tahon N. et Bourdin D. - Rapport de fouilles archéologiques réalisées au centre d’activités commerciales et tertiaires du Chêne Saint-Amand, lieu-dit “Le Seugnon-Toupot-Millot” à Saint-Dizier (Haute-Marne), AFAN, SRA Champagne-Ardenne, Châlon-sur-Marne.

Béague-Tahon et Bourdin 1993b. Béague-Tahon N. et Bourdin D. - Rapport de fouilles archéologiques réalisées au carrefour giratoire de la Marina, RN67, entrée Sud-Est de Saint-Dizier (Haute-Marne), AFAN, SRA Champagne-Ardenne, Châlon-sur-Marne.

Carré et Jimenez 2008. Carré F. et Jimenez F. (dir.) - Louviers (Eure) au haut Moyen Âge. Découvertes anciennes et fouilles récentes du cimetière de la rue du Mûrier, Association française d’Archéologie mérovingienne, Saint-Germain-en-Laye, 334 p. (Mémoires de l’AFAM ; 18).

Desbrosse-Degobertière et Durost 2020. Desbrosse-Degobertière S. et Durost R. - De la villa gallo-romaine au hameau carolingien : les enseignements de l’archéologie de Saint-Dizier “Les Crassées” (Haute-Marne), in : Desbrosse-Degobertière S. et Truc M.-C. (dir.), Cherchez la petite bête. L’animal au Moyen Âge, Actes des 37e Journées internationales d’archéologie mérovingienne, Saint-Dizier (Haute-Marne) 5-8 octobre 2016, Association française d’Archéologie mérovingienne, Saint-Germain-en-Laye : 403-414 (Mémoires de l’AFAM ; 34).

Gourgousse et Sindonino 2001. Gourgousse Y. et Sindonino S. - Déviation de la RN4, Aire de Service de la “Ferme de la Tuilerie” à Saint-Dizier, Haute-Marne, Évaluation archéologique, Inrap, SRA Champagne-Ardenne, Châlon-sur-Marne.

Hinz 1966. Hinz H. - Am langen Band getragene Bergkristallanhänger der Merowingerzeit, Sonderdruck aus Jahrbuch des römisch-germanischen Zentralmuseums Mainz, 13 : 212-230.

Hubert et Périn 2018. Hubert A. et Périn P. - La nécropole de Saint-Rieul à Louvres de Clovis au musée Archéa, Archéa, Archéologie en pays de France-Roissy, Pays de France/Éditions Illustria, Roissy-en-France/Trouville-sur-Mer, 143 p.

Legoux, Périn et Vallet 2016. Legoux R., Périn P. et Vallet F. - Chronologie normalisée du mobilier funéraire mérovingien entre Manche et Lorraine, 4e édition revue et corrigée, Association française d’Archéologie mérovingienne, Saint-Germain-en-Laye (Bulletin de liaison de l’AFAM hors série ; 1).

Lepage 1970. Lepage L. - Fouille d’un habitat gallo-romain à Saint-Dizier “Les Crassées”, Saint-Dizier (Mémoires de la Société des Lettres, des Sciences, des Arts, de l’Agriculture et de l’Industrie de Saint-Dizier ; 2).

Leroy et Merluzzo 1998. Leroy M. et Merluzzo P. - Les ateliers sidérurgiques médiévaux de Saint-Dizier (Haute-Marne), Société archéologique champenoise, Reims (Bulletin de la Société archéologique champenoise ; 91/4).

Martin 2001. Martin M. - Early Merovingian Women’s Brooches, in : Brown K. R., Kidd D. et Little Ch. T. (éd.), From Attila to Charlemagne, Metropolitan Museum of Art, New York : 226-241.

Moulhérat 2007. Moulhérat Ch. - Les vestiges textiles de la nécropole mérovingienne de Saint-Dizier, RN 4 “La Tuilerie” (Haute-Marne). Résultats et interprétation des analyses, Centre d’Étude et de Recherche sur les Textiles Anciens – C2RMF, rapport d’étude inédit, Paris, 24 p.

Paresys, Mion, Herrscher et Truc 2023. Paresys C., Mion L., Herrscher E. et Truc M.-C. 2023 - Les trois sépultures privilégiées mérovingiennes de Saint-Dizier “La Tuilerie” (Haute-Marne) : élite locale ou étrangère ?, in : Contente C. et Séguy I. (dir.), Migration et mobilités humaines au fil du temps. Approches transdisciplinaires, Bellaterra Éditions, Barcelone : 63-110.

Pastoureau 2016. Pastoureau M. - Rouge : histoire d’une couleur, Seuil, Paris, 213 p.

Périn 1997. Périn P. - L’expansion franque (vers 486-vers 540), in : Les Francs, précurseurs de l’Europe, Catalogue de l’exposition du Musée du Petit Palais, 22 avril-22 juins, Paris-Musées, Paris : 70-83.

Périn 2009. Périn P. - Les tombes mérovingiennes de la basilique de Saint-Denis. Nouvelles recherches interdisciplinaires, in : von Freeden U., Friesinger H. et Wamers E. (dir.), Glaube, Kult und Herrschaft. Phänomene des Religiösen im 1. Jahrtausend n. Chr. in Mittel-und Nordeuropa. Akten des 59. Internationalen Sachsensymposions und der Grundprobleme der frühgeschichtlichen Entwicklung im Mitteldonauraum, Kolloquien zur Vor-und Frühgeschichte, Band 12, Bonn : 173-184.

Périn 2015. Périn P. - Portrait posthume d’une reine mérovingienne. Arégonde († C. 580), épouse de Clotaire Ier († 561) et mère de Chilpéric Ier († 584), in : Le corti nell’alto medioevo Spoleto, 24-29 aprile 2014, Fondazione Centro Italiano di Studi sull’Alto Medioevo, Spoleto : 1001-1048 (Settimane di studio della fondazione centro italiano sull’alto medioevo ; 62).

Rast-Eicher 2012. Rast-Eicher A. - Textilien, Leder und weitere organische Reste, in : Windler R. (dir.), Ein Gräberfeld des 5.-7. Jahrhunderts bei Flaach, Zürich-Egg, Baudirektion Kanton Zürich (Züricher Archäologie Heft 29) : 56-77.

Rast-Eicher 2019. Rast-Eicher A. - Les restes de textiles et de fourrures, in : Truc 2019 : 191-198, 239-240.

Truc 2019. Truc M. C. (dir.) - Saint-Dizier “La Tuilerie” (Haute-Marne), Trois sépultures d’élite du vie siècle, Presses universitaires de Caen, Caen, 297 p. (Publications du CRAHAM).

Urlacher, Passard-Urlacher et Gizard 2008. Urlacher J.-P., Passard-Urlacher F. et Gizard S. - Saint-Vit, les Champs Traversains, Doubs : nécropole mérovingienne, vie-viie siècle ap. J.-C., et enclos protohistorique, ixe-ve siècle av. J.-C., Besançon, Presses universitaires de Franche-Comté, 495 p. (Série Environnement, sociétés et archéologie ; 12).

Varéon 2008. Varéon C. et Musée municipal de Saint-Dizier (dir.) - Nos ancêtres les barbares : voyage autour de trois tombes de chefs francs, Musée de Saint-Dizier/Somogy, éditions d’art, Saint-Dizier/Paris, 101 p.

Vrielynck 2008. Vrielynck O. - La “Dame” de Grez-Doiceau (Belgique), in : Aillagon J.-J. (dir.), Rome et les Barbares. La naissance d’un nouveau monde. Catalogue d’exposition, Palazzo Grassi, Venise : 358-359.

Wamers et Périn 2012. Wamers E. et Périn P. - Königinnen der Merowinger : Adelsgräber aus den Kirchen von Köln, Saint-Denis, Chelles und Frankfurt am Main. Ein deutsch-französisches Ausstellungsprojekt des Archäologischen Museums Frankfurt und des Musée d’Archéologie nationale in Saint-Germain-en-Laye in Zsarb. mit der Domschatzkammer Köln [Austellung in Fankfurt am Main, 10. November 2012 bis 24. Februar 2013, Ausstellung in Köln, 8. März bis 26. Mai 2013], Schnell + Steiner, Regensburg, 200 p.

Notes de bas de page

1Vers 525-550, soit la Phase MA2 de la Chronologie normalisée (Legoux, Périn et Vallet 2016).

2Cécile Paresys, Inrap.

3Bruno Bell.

4Kunsthistorisches Museum Wien, www.khm.at/de/object/71760/


Le texte seul est utilisable sous licence Creative Commons - Attribution - Pas d'Utilisation Commerciale - Pas de Modification 4.0 International - CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.