La nécropole mérovingienne de Saint-Pathus “Grande rue”/“Rue de la maison neuve” (Seine-et-Marne) : étude exhaustive des textiles minéralisés
The Merovingian cemetery of Saint-Pathus “Grande rue”/“Rue de la maison neuve” (Seine-et-Marne): an exhaustive study of mineralized textiles
p. 141-146
Résumés
La fouille archéologique préventive localisée au croisement de la Grande rue et de la rue de la Maison Neuve à Saint-Pathus (Seine-et-Marne) a permis de mettre au jour une nécropole mérovingienne partielle. Afin de favoriser l’étude des restes organiques minéralisés, la plupart des ensembles mobiliers ont été prélevés en motte et fouillés en laboratoire. Si nécessaire, des prélèvements ont été effectués pour analyses complémentaires au MEB afin de préciser la nature des fibres utilisées. L’étude exhaustive de ces vestiges a permis de mettre en évidence l’emploi de tissus particulièrement fins pour emballer des monnaies ou médailles, mais a également fait apparaître un tissage plissé particulier jusqu’alors presque inconnu sur le territoire national et pour la période considérée. Enfin, plusieurs individus immatures ont également pu bénéficier de ces analyses, une population jusqu’ici peu investiguée.
The preventive archaeological excavation located at the intersection of Grande rue and rue de la Maison Neuve in Saint-Pathus (Seine-et-Marne) uncovered a partial Merovingian necropolis. In order to facilitate the study of mineralized organic remains, most of the furniture sets were collected in lumps and explored in laboratory. If necessary, samples were taken for additional SEM analysis to clarify the nature of the fibres used. The exhaustive study of these remains has made it possible to highlight the use of particularly fine fabrics to package coins or medals, but also showed a particular pleated weaving almost unknown on the national territory and for the period considered. Finally, several immature individuals were also able to benefit from these analyses, a population hitherto little investigated.
Entrées d’index
Mots-clés : Époque mérovingienne, sépulture, analyse des matériaux, matière organique, textile
Keywords : Merovingian Period, grave, analysis of materials, organic matter, textile
Texte intégral
1Situées en Seine-et-Marne, dans un secteur qui a fait l’objet de nombreuses opérations préventives, les fouilles menées de juin à octobre 2018 sur le site de Saint-Pathus “Grande rue/Rue de la maison neuve” ont permis de mettre au jour des vestiges diachroniques dont l’élément principal est une nécropole mérovingienne (Fig. 1). Celle-ci s’implante sur les marges d’une occupation antique, dont la nature exacte reste indéterminée, mais qui fait écho aux établissements ruraux découverts à proximité.
Fig. 1 - Plan phasé simplifié de la nécropole mérovingienne (les structures des autres périodes n’apparaissent pas).

S. Hutson, A. Mayer.
1. Synthèse des résultats de la fouille
2Seule la limite est de la nécropole a été reconnue de façon certaine, elle est marquée par un fossé très mal conservé contre lequel s’organisent les sépultures. Cette limite n’est cependant pas présente durant toute la durée d’utilisation du cimetière, puisque des fosses sépulcrales sont hors zone ; il est cependant impossible de savoir si elles sont antérieures ou postérieures au fossé. Si la faible densité de sépultures vers le nord semble indiquer que la marge de la zone sépulcrale est proche, en revanche cette dernière s’étend sans aucun doute à l’ouest. Au sud, la Grande rue constitue l’axe principal de Saint-Pathus et correspond à un itinéraire ancien considéré comme une portion de la voie antique reliant Meaux à Senlis. Elle forme donc probablement une des limites de l’aire funéraire, qui n’a cependant pu être atteinte. Au total, 120 sépultures et faits funéraires annexes ont été mis au jour. Une évolution topo-chronologique de la nécropole était perceptible dès la fouille, avec au nord des sépultures complètes, souvent accompagnées de réductions contenant dans certains cas le mobilier déposé lors de l’inhumation, et au sud des sépultures individuelles dont plusieurs présentent des mouvements taphonomiques caractéristiques de l’effondrement d’un fond périssable surélevé. Environ 40 % des sépultures ont été pillées, nous privant d’une partie du mobilier (Fig. 2).
Fig. 2a - Exemple de sépultures pillées et/ou réduites. Sépultures 300 et 234 : à gauche, la sépulture 300 a été pillée ; à droite, un premier individu (321) a été réduit pour installer un second défunt (234).

A. Mayer.
Fig. 2b - Exemple de sépultures pillées et/ou réduites. Sépulture 218 et réduction partielle de l’individu 311.

T.-A. Gérardin.
3Les analyses conjointes de ce dernier (étude A. Berthon) et du radiocarbone ont permis de placer le fonctionnement de la nécropole entre le milieu du ve s. et la deuxième moitié du viie s. En excluant les artefacts qui n’appartiennent pas au domaine funéraire ou relèvent du seul contenant, 66 sépultures ne semblent pas contenir d’objet, tandis que 31 ne contiennent qu’un seul objet. Les sépultures avec plus de quatre objets ne sont que onze. Quelques tendances se dégagent pour la région Île-de-France : il y a très peu de tombes à armes, les fibules sont rares, les objets du quotidien sont peu fréquents, le dépôt d’objets “atypiques” n’est pas une démarche courante (Soulat 2016 : 270). Les résultats identifiés sur la partie fouillée de la nécropole indiquent que les trois premiers critères sont respectés : on observe deux fibules seulement, une seule tombe avec un scramasaxe, et parmi les objets du quotidien hors couteau, un poinçon, une fusaïole, un peigne et une pince à épiler. La tendance d’une moindre présence de matériel archéologique à partir du viie s. est respectée, plus de la moitié des inhumés avec mobilier appartenant au vie s.
4Ce petit mobilier indique une population modeste comparativement à d’autres nécropoles franciliennes, même si certaines sépultures présentent une concentration d’objets communs. Dans ces dernières, il ne semble pas y avoir de corrélation entre le NMI et le sexe-genre, l’âge ou la datation des faits. La quantité peut donc constituer un élément de distinction sociale.
5Suite à plusieurs fouilles préventives récentes ayant permis de mettre au jour du mobilier métallique portant des traces de restes organiques et suite aux résultats obtenus de leur étude (G. André, M. Bernard et É. Wermuth, dans ce volume ; Wermuth et al., à paraître), une attention particulière a été portée à ce type de vestige. Les structures funéraires sont particulièrement propices à la conservation des restes organiques. Après enfouissement, en présence d’eau et surtout d’un environnement acide, le métal subit une oxydation et des ions métalliques migrent vers les éléments en contact. Ces ions remplacent des éléments disparus des fibres, forment alors une gangue de corrosion à l’extérieur et créent des liens avec des molécules de la fibre encore présentes telle que la cellulose, les protéines. Ces éléments fragiles sont alors observables et deviennent les témoins d’un mobilier disparu (Moulhérat 2000 : 52). Malheureusement les pigments issus des teintures sont dissous au cours de ces réactions chimiques et aucune information sur ce point n’est obtenue dans ces contextes.
2. Protocole d’étude des restes organiques et principaux résultats
6Les observations de l’agencement des éléments organiques, de leur position ou superposition, sont très importantes avant tout dégagement du sédiment ou des produits de corrosion. Cette étape conciliable avec un constat d’état se fait au moment de l’arrivée des objets au laboratoire, préalablement à l’étude du mobilier, et pendant le dégagement en motte des prélèvements selon une méthodologie proposée en 2011 (Bernard et Proust 2011). Lorsque les objets sont dégagés de leur environnement d’enfouissement, une grande partie des informations est déjà perdue.
7Beaucoup d’objets ayant été prélevés en motte à Saint-Pathus, leur fouille fine en laboratoire a permis de dégager un corpus important de ces éléments très fragiles avec 42 cas identifiés. La nature de ces restes est variée, il peut s’agir de restes de cuir de fourreau, de ceinture, des fibres provenant de l’habillement, de l’emballage d’objets, de fourrure, du bois de contenant ou d’emmanchement et même de peau humaine (Fig. 3). Quarante-deux prélèvements ont été réalisés en vue d’une analyse au MEB (A. Rast-Eicher, Archeotex), trente-sept d’entre eux ont donné des résultats exploitables.
Fig. 3 - Diagramme récapitulatif : diagramme synthétique des types de restes organiques mis au jour par sépulture.

M. Bernard.
8Les données recueillies permettent de dégager des éléments récurrents retrouvés régulièrement dans les nécropoles du vie et viie siècles comme celles fouillées à Sarcelles en Île-de-France (Bernard 2018 : 169 ; G. André, M. Bernard et É. Wermuth, dans ce volume), Erstein en Alsace (Médard 2004 : 34-36) ou Harfleur en Seine-Maritime où un important travail collectif a été réalisé sur les restes organiques (Boisson 2013). Ces caractéristiques sont :
l’importante représentation des fils simples de “torsion Z” pour les armures toile et sergé ;
le nombre et la grosseur des fils, sensiblement identiques, avec une moyenne située autour de 0,5 mm de diamètre et un nombre de fils au centimètre situé autour de 10 fils ;
enfin la présence prépondérante de la laine de mouton et des fibres de lin ou chanvre.
9La fréquence des vêtements en fourrure ou en cuir s’impose de plus en plus comme une caractéristique des vie et viie s. (ex : Früebergstraße, cape ou un manteau en fourrure ; Harfleur).
10La particularité des sépultures de Saint-Pathus, au regard des découvertes actuelles, réside dans la présence de monnaies ou de médailles emballées dans des tissus très fins avant d’être déposées dans une sacoche, une aumônière ou une pyxide. Dans la sépulture 219, la monnaie montre un tissu d’une qualité très fine et régulière (Fig. 4). La réduction 321 présente elle aussi un tissu, en contact avec une médaille, particulièrement fin comparé aux autres tissus analysés.
Fig. 4 - Tissu très fin en place contre la monnaie issue de la sépulture 219.

M. Bernard.
11D’autres éléments remarquables sont apparus pour ce site tels que, notamment, la quasi-absence de fibules qui interroge. Ces dernières sont très souvent des indices forts pour l’étude des restes organiques. Dans le cas de Saint-Pathus, les seuls témoins de fermetures de vêtements ou de linceuls sont une épingle provenant de la réduction 321 et une fibule provenant de la sépulture 518. L’épingle n’est pas localisée car elle a été bougée lors de la réduction, elle ne permet pas de renseigner sur le type de vêtement porté. Elle peut avoir été fichée dans un voile, un châle, un manteau, une tunique ou un linceul. Le fait que l’épingle ait été fichée directement dans un tissu aux fibres identifiées comme de la laine peut laisser penser que le tissu était épais car confectionné avec de gros fils ne nécessitant pas de renfort avec des brides (Carré et al. 2018 : §108). Dans cette même réduction, les restes organiques repérés sur la bague ont les mêmes caractéristiques que ceux retrouvés sur l’épingle. Dans ce cas, plusieurs hypothèses sont proposées : la défunte a pu être inhumée dans une robe en laine recouverte d’une cape en fourrure, portant sur la tête soit un voile ou un châle accroché par l’épingle et tombant sur la bague ; ou bien inhumée dans une robe en laine avec manteau en fourrure et tout son corps placé dans un linceul en laine fermé par l’épingle.
12La fibule de l’individu 518 quant à elle porte les traces d’un tissu fin en lin ou chanvre dont la surface a reçu une sorte d’imperméabilisation. Sa découverte en position fonctionnelle sur l’épaule gauche, les caractéristiques du tissu et le travail de finition avec la plaque disparue aujourd’hui laissent envisager le port d’un voile au-dessus de la tête du défunt, confirmant l’hypothèse d’un individu de sexe féminin.
13Un autre élément intéressant à signaler est la boucle trouvée dans la sépulture 309. Elle appartient d’après la typochronologie à un très large vie s., on y trouve pourtant un tissu surtout caractéristique du viie s. conservé sur son ardillon, un sergé 1/2 en lin ou chanvre signalant un damassé dit “Rippenköper” (en anglais barred damask) comportant des barres horizontales formées alternativement des faces chaîne et trame du sergé (Fig. 5). Le fragment conservé est malheureusement de très petite dimension et n’a pas permis d’avoir d’informations supplémentaires (torsion, diamètres, densités en chaîne et trame).
Fig. 5 - Vue au MEB du fragment issu de la sépulture 309.

A. Rast-Eicher.
14Ce type de tissu se rencontre à travers une bonne partie de l’Europe du Nord, à l’est du Rhin et dans le sud de l’Allemagne, ainsi qu’en Suisse orientale (à Fehraltorf, Suisse, canton de Zurich : Carré et al. 2018 : § 71, fig. 16 ; à Kallnach : Kissling et Ulrich-Bochsler 2006 : 79). Il est utilisé pour produire un effet plissé qui a été retrouvé dans la tombe 484 de Schleitheim1 par exemple (Fig. 6). Jusqu’à présent cette armure semblait propre aux régions alémaniques, hormis un exemple découvert sur le territoire national à Pont-sur-Seine (Aube ; Médard 2015 : 29). Cette boucle est associée à un individu qui avait entre 15 et 20 ans au moment de l’inhumation.
Fig. 6 - Exemple de damassé “Rippenköper”.

D’après Carré et al. 2018 : fig. 16.
15La présence de plusieurs immatures biologiques est un des derniers éléments intéressant de cette nécropole, du point de vue des restes organiques. Peu d’études précisent l’habillement de cette population, or à Saint-Pathus six sépultures d’immatures ont pu bénéficier de prélèvements. Si parmi eux, trois sont âgés entre 15 et 19 ans, et peuvent donc être considérés comme des adultes sociaux au haut Moyen Âge (Garcin 2009 : 39), les trois autres individus concernés sont plus jeunes (un individu âgé entre 1 et 4 ans, et deux entre 5 et 9 ans). Les examens effectués sur les échantillons prélevés sur les objets accompagnant ces jeunes immatures ont permis de mettre en évidence des restes de textile, de fourrure et de cuir, confirmant qu’ils étaient également habillés, tout comme les adultes. La présence d’objets emballés n’a en revanche été mise en évidence que chez les adultes, sans que l’on puisse en tirer une conclusion. Ces données, bien qu’encore limitées, viendront compléter les réflexions à venir sur l’habillement des jeunes individus.
Conclusion
16L’étude exhaustive des restes organiques prélevés sur le mobilier issu de la nécropole de Saint-Pathus permet de venir compléter les données existantes afin de mettre en lumière les traditions vestimentaires et funéraires de façon de plus en plus exhaustive et régulière. La mise en évidence du damassé “Rippenköper” au contact de la boucle de ceinture de l’individu 309 est particulièrement notable. Par la prise en considération de cette spécialité, l’archéologie s’enrichit de méthodologies, de données et d’informations qu’il faut, de plus en plus, prendre en considération.
Bibliographie
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Carré et al. 2018. Carré F., Rast-Eicher A., Bell B. et Boisson J. - L’étude des matériaux organiques dans les tombes du haut Moyen Âge (France, Suisse et Allemagne occidentale) : un apport majeur à la connaissance des pratiques funéraires et du vêtement, Archéologie médiévale, 48 [En ligne], URL : https://journals.openedition.org/archeomed/16342. Consulté le 8 juin 2022.
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Kissling et Ulrich-Bochsler 2006. Kissling C. et Ulrich-Bochsler S. - Kallnach-Bergweg. Das frühmittelalterliche Gräberfeld und das spätrömische Gebäude : Bericht über die Grabungen von 1988-1989, Archäologischer Dienst des Kantons Bern, Berne, 197 p.
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Moulhérat 2000. Moulhérat C. - Un exemple de conservation providentielle : les textiles archéologiques minéralisés par les produits de corrosion, in : La conservation-restauration en archéologie : objets composites, traces et prélèvements, Actes des XIVes journées des Restaurateurs en Archéologie (Saint-Denis, 25-26 juin 1998), ARAAFU, Paris : 51-58 (Conservation-restauration des biens culturels, Cahier technique ; 5).
Soulat 2016. Soulat J. - Le mobilier métallique et les perles, in : Pecqueur L. (éd.), Lagny-sur-Marne, 17-25 avenue Grouard. La nécropole mérovingienne de Saint-Denis-du-Port, Rapport final d’opération de fouille préventive, Inrap/SRA Île-de-France, Paris : 186-272.
Wermuth et al., à paraître. Wermuth É., Morin É. et Mamie A. - Les funérailles dans les ensembles à tumuli de l’âge du Fer : l’exemple du site de Vandières (54) “Les Cugnots”, in : Portat É, Hérouin S. et Georges-Zimmermann P., Rencontre autour des funérailles. Des os et des larmes : préparer les corps, pleurer et honorer les morts, XIIe Rencontre du Gaaf (Chartres, 26-28 mai 2021).
Notes de bas de page
1Communication Antoinette Rast-Eicher.
Auteurs
-
Aurélie Mayer
Éveha, UMR 7268 ADES.
-
Marion Bernard
Éveha.
-
Anaïs Lebrun
Éveha, UMR 7206 ABBA.
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