URL originale : https://books.openedition.org/feracf/1352
L’impact des aménagements hydrauliques dans la construction et le fonctionnement du quartier Saint-Marcel de Cluny
The impact of changing water-courses in the construction of the Saint-Marcel district of Cluny
p. 83-92
Résumés
Le quartier Saint-Marcel de Cluny est issu d’un développement spontané qui émerge en périphérie de la ville au xie s. Ce faubourg était séparé de la ville par la rivière de la Grosne.
Aux xie-xiie s., de grands travaux d’aménagements sont entrepris par l’abbaye de Cluny pour agrandir les bâtiments conventuels. Ces derniers impactèrent le réseau hydraulique de la ville et entraînèrent le rattachement du faubourg au bourg monastique. Le lit principal de la Grosne fut détourné et des canaux, qui serpentent en sous-sol du quartier Saint-Marcel, furent aménagés. Le nouveau quartier s’étendit et son parcellaire fut contraint par l’ensemble du réseau hydraulique. Cet important réseau de canaux permit l’installation de métiers nécessitant un apport direct en eau. Le quartier devint alors réputé pour ses tanneries, boucheries et blanchisseries.
The Saint-Marcel district of Cluny originates in a spontaneous settlement on the outskirts of the city at the beginning of the 11th c., separated from the town by the river Grosne. In the 11th-12th c., the abbey of Cluny embarked on an ambitious improvement of its conventual buildings. This had an impact on the town’s water-courses and led to the integration of the St Marcel district into the monastic town or ‘bourg’. The main course of the Grosne was dispersed into buried cuttings and culverts which meandered through the district. This substantial network of water-courses allowed the establishment of trades requiring a direct supply of water. As a result, the district became known for its tanneries, butcheries and laundries
Entrées d’index
Mots-clés : faubourg, bourg monastique, planification urbaine, canaux, artisanat
Keywords : suburb, monastic town, urban planning, canals, crafts
Texte intégral
1L’implantation d’une communauté monastique bénédictine en 909-910 à Cluny créa un réel dynamisme dans le développement de la ville. L’emplacement du bourg primitif reste méconnu. L’occupation antique de Cluny tend à être démontrée : le site était vraisemblablement déjà occupé avec la présence de plusieurs villae. Au haut Moyen Âge, les indices concernant l’occupation de Cluny sont faibles. L’hypothèse en cours situerait un premier village, antérieur à l’abbaye, sur les hauteurs de la colline Saint-Maïeul. Or, seule une surveillance archéologique réalisée par Gilles Rollier en 1998 attesterait la présence d’un habitat en matériaux périssables daté approximativement des xe-xie s. (Rollier 2010). Des opérations d’archéologie préventive prévues prochainement dans ce secteur pourront peut-être apporter des indices sur ce premier habitat.
2Ce n’est qu’à partir de l’An Mil que nous commençons à mieux cerner le bourg de Cluny. Ce dernier s’étend autour des églises Saint-Maïeul et Sainte-Marie (Fig. 1). La première est fondée au cours du xe s. sur la colline du même nom et la seconde est construite vers 1060 aux portes du monastère.
Fig. 1 - Localisation du bourg et du faubourg de Cluny au début du xie s. reporté sur le cadastre actuel.

C. Couderc.
3L’abbaye est un pôle économiquement et juridiquement attractif. L’attrait est tel qu’un quartier se développa, au début du xie s., sur la rive droite de la Grosne, le faubourg Saint-Odon. Ce dernier devint par la suite le quartier connu sous le nom de Saint-Marcel en raison du changement de vocable de son église paroissiale reconstruite au xiie s. à la suite d’un incendie. Ce quartier fut rattaché au bourg monastique grâce aux travaux hydrauliques instigués par les moines entre le xiie et le xiiie s. pour la construction de nouveaux bâtiments monastiques plus spacieux.
4Les canaux de la ville n’ont pas été totalement englobés dans les recherches de Gilles Rollier consacrées à l’hydraulique monastique de Cluny (Rollier 2010 : 1-392). Dans le cadre de nos travaux de thèse portant sur la compréhension de la morphogenèse de cette ville et la question de l’artisanat, nous nous proposons d’approfondir les recherches sur ce réseau et de faire le lien avec les corps de métiers nécessitant un apport direct en eau. Le quartier Saint-Marcel concentre en sous-sol un ensemble de canaux qui sont les marqueurs principaux de son développement et de la formation de son identité artisanale.
1. Saint-Marcel de Cluny : du faubourg au quartier clunisien
1.1. Le faubourg Saint-Odon (Fig. 1)
5Cluny présente un statut particulier : dès sa fondation, l’abbaye est placée sous la protection des apôtres et du pape. C’est une seigneurie ecclésiale qui est libre des pouvoirs extérieurs comme ceux de l’évêque de Mâcon. L’abbé exerce sa juridiction sur un territoire bien défini dès 1080 par le légat pontifical Pierre d’Albano et qui fut régulièrement précisé par des bulles papales. Cet espace de paix, d’immunité et d’exemption se nomme le « ban sacré » (Fig. 2).
Fig. 2 - Emprise du « ban sacré » par rapport aux limites actuelles des communes de Cluny et des alentours d’après D. Méhu.

C. Couderc.
6En 1095, dans une bulle du pape Urbain II confirmant les statuts de l’abbaye de Cluny, apparaît pour la première fois la mention d’un faubourg qui se développe en marge de la ville2. Ce dernier est polarisé par une église sous le vocable de Saint-Odon et est indiqué comme extra burgum. Entre le xe et le xie s., plusieurs mentions (Mehu 2010 : 350-354) du bourg de Cluny indiqueraient la présence non seulement d’une première enceinte autour de l’abbaye (Mehu 2010 : 352) mais également d’une seconde encerclant la ville. Elles sont véritablement attestées en 1126 dans une lettre d’Honorius II à l’archevêque de Lyon concernant l’anathème sur l’abbé Pons de Mergueil (Patrologiae Cursus Completus. Series Latina : 166-col 1260). La notion d’enceinte est toujours associée au burgus ; or, avant le xiiie s., Saint-Odon qui prit ensuite le nom de Saint-Marcel est mentionné comme extra burgum3.
7D’après la bulle papale, l’église Saint-Odon serait une fondation de l’abbé Hugues de Semur. L’abbatiat de ce dernier débutant en 1049 et la première mention du faubourg datant de 1095, nous pouvons supposer que ce dernier s’est développé au xie s. Hugues de Semur promulgua le culte du second abbé de Cluny. La fondation d’une église sous le vocable de saint Odon n’est donc pas dénuée de sens : elle marque l’appartenance du faubourg au bourg abbatial. En outre, la chronique abbatiale4 commencée sous l’abbatiat d’Hugues de Semur identifie cette fondation comme l’une des dernières volontés de l’abbé Odon sur son lit de mort. Pour autant, la première cause de la construction de cette église est très certainement le développement d’un faubourg en marge de la ville : cela permet l’encadrement pastoral de cette nouvelle communauté d’habitants et assoit la domination et la juridiction clunisienne.
8Dès 1095, le faubourg est mentionné dans les possessions de Cluny et en 1120, une bulle du pape Calixte II indique que l’église Saint-Odon dispose d’un statut paroissial. Située dans l’emprise du ban sacré, l’église relève directement de l’abbé et non de l’évêque.
9Un incendie, rapporté par la chronique de Francisco de Rivo du xvie s.5, touche la ville de Cluny en 1159 et détruit vraisemblablement l’église Saint-Odon. Le prieur claustral, Leodegarius fait alors construire une nouvelle église, supposément à l’emplacement de la précédente. L’église prend le vocable de Saint-Marcel et donne son nom au quartier alentour. Au xiie s. le culte des reliques, présentes dans l’abbaye, de saint Marcel, trentième pape, et de saint Marcel mort en martyr en 177 près de Chalon-sur-Saône se développe sous l’instigation de l’abbé Hugues de Semur. Le choix de ce vocable pour la nouvelle église du faubourg traduit certainement la place importante de ces reliques dans le culte clunisien (Couderc 2019 : 90-93).
10Issu d’une implantation spontanée, le faubourg se développe grâce à l’implication de l’abbaye dans la planification urbaine et aux travaux qu’elle a menés.
1.2. Les travaux hydrauliques des xiie-xiiie s. (Fig. 3)
11Certains aménagements, réalisés afin de desservir l’abbaye en eau pour alimenter les latrines, les viviers et le moulin de l’abbaye, impactent aussi le faubourg. Cluny est comprise entre deux chaussées d’étang (Fig. 3) : au sud la digue du Grand-Étang permet la séparation des eaux avant leur traversée dans la ville. Elles se rejoignent au nord au niveau de l’Étang-Vieux.
12La digue du Grand-Étang ou Étang-Neuf de 370 m de longueur barre l’ensemble de la vallée et permet le détournement du lit principal de la Grosne qui est alors rejetée plus à l’est et provoque ainsi le rattachement du faubourg au bourg de Cluny.
13La digue du Grand-Étang protège la ville des nombreuses inondations de cette rivière capricieuse. En plus du Grand-Étang, une digue appelée « digue de la Servaise » longe la Grosne. Elle a également une fonction de protection. La digue du Grand-Étang est mentionnée pour la première fois en 1261 comme « Étang-Neuf ». Nous pouvons supposer que la construction est alors récente ; la digue aurait donc été construite au milieu du xiiie s. Une gravure de la fin du xviie s. de Louis Prévost nous donne un aperçu de la monumentalité de ce barrage, aujourd’hui camouflé par les nombreuses usines présentes dans ce secteur. Un édifice placé sur la digue pourrait correspondre à une porte. Cette construction présente des parements en grand et moyen appareil de calcaire à entroques (Rollier 2001), un matériau qui n’est pas utilisé à Cluny avant la fin du xiie s. ce qui parle en faveur d’une datation du début du xiiie s. Deux déchargeoirs percent la digue : d’après la description de B. Dumolin, ils étaient couverts de voûtes de 1,50 m de largeur et 2,30 m de hauteur. Le premier alimente, encore aujourd’hui, le moulin abbatial dit des Quatre-Moulins tandis que le second poursuit sa course directement jusqu’à la ville (Dumolin 1749-1778 : 72).
14Conséquence de l’aménagement de la digue du Grand-Étang, le quartier Saint-Marcel est clos d’une enceinte réalisée entre le xiiie s. et 1400. En effet, à cette date, l’enceinte qui encercle déjà Saint-Marcel est entièrement restaurée sous l’instigation de l’abbé Raymond II de Cadoène afin de protéger la ville des dommages que pourrait causer la guerre de Cent ans. Le quartier fait désormais partie intégrante de la ville de Cluny. Les anciens bras de la Grosne sont désormais canalisés et traversent le quartier Saint-Marcel. Certains de ces canaux serpentant sous les rues de ce quartier ont été repérés lors de prospections pédestres réalisées entre 2017 et 2019 et dernièrement en août 2022.
15Le réseau du quartier Saint-Marcel est formé de trois conduites principales (Fig. 3) : le Médasson, la rivière de la Chaîne et l’Éclouze.
16Le Médasson, qui prend sa source sur les hauteurs de Ruffey, serait déjà canalisé lors de la construction des latrines et du moulin de l’abbaye qu’il traverse. Les latrines sont mentionnées pour la première fois dans le Liber Tramitis aeui Odilonis abbatis, coutumier rédigé au xie s.6 Le moulin abbatial est fondé au xiie s. Le Médasson serait donc déjà canalisé à cette date. Contrairement aux conduites repérées par Gilles Rollier dans l’abbaye, la construction du Médasson est très hétérogène. Certains tronçons du canal sont couverts par des voûtes en berceau tandis que d’autres présentent des voûtes en arc brisé. Les dimensions sont également très diverses : la hauteur varie entre 1 m et 3,39 m et la largeur entre 1,30 m et 2,70 m. L’appareil des maçonneries est généralement en moellons équarris mais certaines parties sont en blocs de grand appareil. Le Médasson semble avoir été canalisé au gré des constructions réalisées sur son cours. Des prélèvements de mortier ont été effectués en août 2022 sur les différents types d’architecture afin de dater par carbone 14 les éventuels charbons présents dans ces échantillons.
Fig. 3 - Réseau hydraulique principal de la ville de Cluny reporté sur le cadastre actuel.

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17Dès son entrée dans la ville au sud de la porte du Merle, le Médasson est canalisé dans une conduite souterraine qui traverse le quartier Notre-Dame. Il termine sa course en rejoignant la rivière de la Chaîne près du pont des fours banaux et de la tour du moulin.
18La rivière de la Chaîne correspond au ruisseau des Quatre Moulins. Les eaux provenant du déchargeoir ouest de la digue du Grand-Étang alimentent les roues hydrauliques des Quatre-Moulins d’où son nom. Après le passage du moulin abbatial, ce cours prend le nom de « rivière de la Chaîne ». Elle pénètre dans la ville à l’ouest de la porte de Mâcon à l’emplacement d’une ancienne porte dite « de la Chaîne ». Elle suit la rue de la Liberté dans un canal souterrain jusqu’à la tour du moulin où elle reçoit les eaux du Médasson. Elle dévie alors vers le nord-est et se sépare en deux veines qui se rejoignent plus bas avant de se jeter dans la Grosne. En toute logique, le ruisseau situé en aval du Moulin des moines correspond à la rivière de la Chaîne ; pour autant les plans et cadastres reprennent systématiquement le nom de « Médasson » pour cette partie du canal. La rivière de la Chaîne est un canal aux dimensions très larges : en moyenne 3,50 m de largeur et 1,50 m de hauteur. Comme le Médasson, la construction de ce canal semble relativement hétérogène dans les parties accessibles : certains tronçons n’ont pas été prospectés en 2022 car le niveau d’eau était trop haut et les dépôts vaseux trop importants. Ces espaces seront visités en 2023 grâce à des canoës.
19Le troisième canal principal se nomme Petite-Rivière, rivière de l’Éclouze ou encore Éclosure (Fig. 4). Il correspond à un bras de la rivière de la Chaîne qui prend son embouchure peu après le passage de l’enceinte de la ville. La rivière de l’Éclouze suivrait l’ancien cours de la Grosne. Elle passe sous le pont de l’ange puis celui des Chevriers (ces deux ponts ont aujourd’hui disparu) et se déverse ensuite dans la rivière de la Chaîne en aval de la tour du moulin. Ce canal est relativement étroit par endroits. Il sera entièrement documenté lors des prospections de 2023.
Fig. 4 - Embranchement où le Canal de l’Éclouze, qui reprendrait le tracé de l’ancien lit de la Grosne, se jette dans le Médasson.

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20Le quartier Saint-Marcel est également traversé par tout un réseau hydraulique secondaire (Fig. 5). Plusieurs conduites qui n’étaient pas connues ont été observées lors des prospections de 2022. Ces dernières seront documentées et topographiées en 2023. Nous avons indiqué plus haut la présence d’un second déchargeoir perçant la digue du Grand-Étang dont les eaux se dirigent directement vers la ville. Ce cours secondaire rejoint un ruisseau connu sous le nom de la Servaise qui longe les remparts sud de la ville. Il fait la jonction entre la rivière de la Chaîne et le nouveau lit de la Grosne et servait probablement de trop-plein. Plusieurs petites canalisations peuvent notamment être observées entre la rivière de la Chaîne et le cours secondaire.
Fig. 5 - Ensemble de canaux présents dans le quartier Saint-Marcel reporté sur le cadastre actuel.

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21En plus de l’Éclouze, la Chaîne forme trois bras secondaires notamment un qui porta le nom de canal de la Boucherie qu’il alimentait. Ce dernier n’est en réalité qu’une petite canalisation trop étroite pour être visitée.
22Comme nous avons pu le constater, le réseau hydraulique présent dans ce quartier forme un tissu très dense. Ces canaux sont aujourd’hui encore visibles ; la plupart sont situés sous les maisons et les rues qu’ils contraignent. Les habitations du quartier Saint-Marcel étudiées par Pierre Garrigou Grandchamp et Jean-Denis Salvêque ont été datées de la fin du xiiie et du xive s. (Garrigou Grandchamp et al. 1997). Par ailleurs, un sondage réalisé rue des Tanneurs n’a pas révélé d’occupations anthropiques antérieures au xive s. (Rollier 2003). Les premières habitations situées sur la rive gauche de la Grosne avant son détournement étaient vraisemblablement peu nombreuses et devaient être concentrées autour de l’hospice Saint-Blaise fondé en 1065. La majorité des maisons sont postérieures aux aménagements hydrauliques.
23Le quartier Saint-Marcel s’est étendu à la suite des travaux hydrauliques conduits par les moines. Les rues et les îlots d’habitation ont été contraints par les différents canaux. La rue de la Liberté suit le cours de la Chaîne et les bâtiments longeant cette rue sont construits sur des voûtes permettant la circulation de la rivière. Aucune rupture entre la partie basse où le canal s’écoule et la partie supérieure des édifices n’a été repérée. Des ruelles et impasses serpentant au sein des îlots suivent le tracé de conduites secondaires. La rue de la petite rivière et une impasse suivent le canal de l’Éclosure. On peut donc parler de planification monastique.
24L’importance du réseau hydraulique a permis l’installation de corps de métiers nécessitant un approvisionnement direct en eau : Saint-Marcel en a tiré son identité propre.
2. L’identité artisanale de Saint-Marcel
25Grâce à son important réseau hydraulique, beaucoup de métiers liés à l’eau s’installèrent dans le quartier Saint-Marcel. Ceux-ci étant pour certains salissants et malodorants, Saint-Marcel reçut le qualificatif commun de « quartier des puanteurs », attesté dans des sources des xviie-xviiie s. Les boucheries, tanneries et blanchisseries font partie de ces métiers nauséabonds qui sont généralement repoussés à l’extérieur des villes. La situation périphérique de ce quartier en fait une localisation d’autant plus favorable pour l’installation de ces artisanats.
26L’emplacement des différents corps de métiers est raisonné (Fig. 6). Juste à l’extérieur de l’enceinte, aux portes de Saint-Marcel, sur le cours de la Servaise et le long du nouveau lit de la Grosne, de nombreuses blanchisseries sont attestées. Ces dernières sont principalement situées à l’extérieur de la ville, en amont des canaux ou sur la Grosne afin de disposer d’une eau « propre » nécessaire au rinçage. Le blanchissage passe par plusieurs étapes : le linge est trempé puis bouilli, battu, rincé, essoré et enfin séché.
Fig. 6 - Répartition des principaux corps de métier liés à l’eau dans le quartier Saint-Marcel de Cluny à partir du terrier dit « Bollo » du xviie s.

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27Nous savons que le Médasson est dévolu à la récupération et à l’évacuation des eaux usées et de pluie de la ville d’où son appellation commune de « Merdasson ». En effet, aucun métier lié à l’eau n’est implanté sur ce canal dans le quartier Notre-Dame. Après avoir rejoint la rivière de la Chaîne, le canal alimente le moulin des moines mais également un ensemble de tanneries disposées en aval du moulin. Des petites écluses sont régulièrement disposées sur le cours du Médasson. Elles devaient permettre soit d’augmenter le débit en cas de niveau d’eau trop bas soit d’effectuer des « lâchés » d’eau afin de nettoyer le canal.
28Malgré quelques exceptions, la grande majorité des tanneries sont situées en contrebas du moulin abbatial d’où le nom de la rue qui dessert ces bâtisses : « La rue des tanneries ». Cet artisanat est particulièrement salissant et polluant pour l’eau ce qui explique son installation sur un cours d’eaux usées qui n’alimentent pas d’autres maisons après celles-ci. En effet, après le passage des tanneries, le canal se jette directement dans la Grosne.
29Les traces de cet artisanat ont pu être repérées lors de prospections pédestres réalisées en 2018 dans le cours du Médasson : les anciennes parties de ce canal qui étaient à ciel ouvert sont aujourd’hui bouchées par des parpaings mais distinguables, les portes ouvrant sur le cours sont encore visibles bien que bouchées (Fig. 7) et des bacs qui auraient pu servir au trempage des peaux ont été repérés. La fabrication du cuir est longue et fastidieuse. L’obtention d’un cuir fini nécessite un accès direct à l’eau à chaque étape de traitement. Les peaux brutes sont salées afin de limiter la putréfaction puis elles sont traitées au cours de la phase dite « travail de la rivière », d’où le besoin en eau. Cette étape consiste à retirer grossièrement les poils et morceaux de peaux. Elles sont ensuite retaillées et trempées dans des bains ou directement dans le cours d’eau afin d’être réhydratées. Après un passage dans un bain de chaux, les peaux sont dépouillées de leurs poils (étape de l’écharnage) et régulièrement rincées. La fin de la préparation des peaux avant tannage consiste à en extraire la chaux et à en améliorer la souplesse. Le tannage passe par plusieurs étapes durant lesquelles les peaux sont baignées dans des bacs contenant du tanin. Celui-ci est produit grâce au broyage d’écorces de chêne. Les moulins situés aux alentours de Cluny seront prochainement étudiés mais nous pouvons d’ores et déjà présumer qu’un moulin à tan devait exister à proximité immédiate.
Fig. 7 - Façade arrière d’une ancienne tannerie, située au 5 rue des Tanneries, présentant une porte bouchée qui ouvrait sur le canal dit du Médasson.

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30La rivière de la Chaîne, nous l’avons vu, se sépare en quatre bras au sein du quartier Saint-Marcel. Le premier, l’Éclosure, alimente une blanchisserie. Le second desservait une tannerie et un pressoir à huile vraisemblablement équipé d’une roue hydraulique. Le troisième dénommé canal de la boucherie permet, comme son nom l’indique, l’évacuation des déchets liés à l’abattage des animaux dans l’ancienne boucherie médiévale qui était située sur l’actuelle place de la Liberté. Lors des prospections réalisées dans les égouts de la ville, des amoncellements d’ossements principalement bovins ont été repérés à l’emplacement où l’Éclosure se jette dans la Chaîne en aval du moulin juste après avoir reçu les eaux du canal de la boucherie. Le quatrième bras prend son embouchure à proximité de l’hospice Saint-Blaise et approvisionne deux tanneries.
31La proportion de tisserands et teinturiers dans ce quartier est également importante. Ces métiers de l’industrie textile étaient très en lien avec les blanchisseurs et les tailleurs. Les tisserands transforment le fil en tissu. L’eau intervient à la fin du processus quand le tissu est trempé et foulé afin d’en améliorer la souplesse. Il est ensuite séché, cadré et tendu. Ces tissus pouvaient alors être teints.
32Comme les tanneurs, les teinturiers polluent l’eau. Ils l’utilisent non seulement pour le trempage des draps avec le teint mais également pour la préparation de ce dernier. Le teint nécessitait toujours d’être bouilli à plusieurs reprises. Les techniques sont diverses et s’adaptent au type de tissu (laine, lin…) et à la pièce (draps, tentures, vêtements…). Le drap teint, après avoir trempé plusieurs heures ou jours dans un bain (bouillon), était ensuite rincé et battu puis essoré et étendu pour sécher. Les dernières étapes comprenant le rinçage, le foulage, l’essorage et le séchage pouvaient être déléguées aux blanchisseries.
33À partir du xiie s., les teinturiers et tisserands pouvaient être équipés d’une roue hydraulique pour le foulage. Le réseau hydraulique de la ville a pu recevoir ce type d’installation. Aujourd’hui, aucun moulin à foulons n’a été repéré mais les prospections pédestres n’ont été réalisées que dans le Médasson et dans une partie de l’Éclosure.
34La localisation des corps de métiers dans le quartier Saint-Marcel est tirée des plans et rentiers datés du xviiie s. D’après les rentiers en cours de traitement, ces tendances sont valables depuis le xvie s. Des prospections pédestres dans les égouts de la ville de Cluny ont été effectuées en août 2022 et seront poursuivies courant 2023 afin de repérer les différentes traces d’artisanat. À l’heure actuelle, seules les tanneries, quelques blanchisseries et un lavoir personnel ont été repérés. Les observations faites sur les canaux présents dans les autres quartiers notamment le Médasson montrent bien qu’aucun corps de métier nécessitant un apport en eau n’était présent en dehors du quartier Saint-Marcel.
Conclusion
35Le faubourg Saint-Marcel s’est développé grâce à l’implication des moines noirs dans la société qui émerge à leurs portes. Les travaux de détournement du lit naturel de la Grosne et de canalisation des cours d’eau entre le xiie et le xiiie s. ont permis le rattachement de cette communauté d’habitants en marge de la ville au bourg monastique. L’importance de ce réseau hydraulique créa une véritable dynamique de construction et les métiers nécessitant un apport direct en eau s’installèrent dans ce secteur de la ville qui en tira sa réputation. Tanneurs, bouchers, tisserands lui octroyèrent le nom de « quartier des puanteurs ». Cette société d’artisans s’organise en différentes communautés qui régissent les métiers et s’investissent dans l’administration et l’entretien de leur église.
36Ces premières observations sur le réseau hydraulique du quartier Saint-Marcel démontrent l’implication de l’abbaye dans l’aménagement de la ville. Ces recherches sont aujourd’hui étendues à l’ensemble de l’agglomération afin de comprendre les mécanismes de développement des autres quartiers et de mesurer la planification monastique.
37Tandis que Saint-Marcel est le quartier de l’artisanat lié à l’eau, Saint-Maïeul est le quartier des vignerons et des tailleurs de pierre car il est situé à proximité immédiate des terres viticoles et des carrières et Notre-Dame est le quartier des notaires, médecins, boulangers. Chaque secteur de la ville présente une identité propre. Grâce à une étude régressive des sources écrites et des données de fouille, nous tentons de déceler une pérennité dans l’installation des différents corps de métier.
Bibliographie
Sources imprimées
Bibliotheca Cluniacensis, Marrier M. et A. Duchesne (éd.), Paris, 1614, rééd. Protat, Mâcon, 1915.
Chronique de Francisco de Rivo, in : Bibliotheca Cluniacensis, Marrier M. et A. Duchesne (éd.), Paris, 1614, rééd. Protat, Mâcon, 1915, p. 1659-1660.
Liber Tramitis aeui Odilonis abbatis, in : Corpus Consuetudinum Monasticarum, Hallinger D.-K. (éd.), tome X, Engelbert P., Siegburg, 1980.
Patrologiae Cursus Completus. Series Latina, Migne J.-P. (éd.), Garnier Fr., Paris, 1844-1855.
Venerabilium abbatum cluniacensium chronologia, in : Bibliotheca Cluniacensis, Marrier M. et A. Duchesne (éd.), Paris, 1614, rééd. Protat, Mâcon, 1915, p. 1617-1618.
Bibliographie
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Couderc 2019. Couderc C. - Étude archéologique de la paroisse Saint-Marcel de. Cluny (71) : un quartier du bourg monastique ?, Mémoire de master 2 sous la direction d’A. Baud, Université Lumière Lyon 2.
Dumolin 1749-1778. Dumolin B. - Histoire et description de la ville et des environs de Cluny, Archives communales de Cluny, Musée d’art et d’archéologie, ms. 71.
Garrigou Grandchamp et al. 1997. Garrigou Grandchamp P., Meirion-Jones M., Jones G. et Salvêque J.-D. - La ville de Cluny et ses maisons, Picard, Paris.
Méhu 2010. Méhu D. - Paix et communautés autour de l’abbaye de Cluny (xe-xve siècle), Presses universitaires de Lyon, Lyon (coll. d’histoire et d’archéologie médiévales ; 9).
Rollier 2001. Rollier G. - Diagnostic de l’Étang-Neuf, Rapport de diagnostic, AFAN, GE.
Rollier 2003. Rollier G. - Quartier rue des Tannerie, Rue Porte de Paris, Projets de construction d’une école de danse et d’un restaurant universitaire, Rapport de diagnostic, SRA Bourgogne, Dijon.
Rollier 2010. Rollier G. - Implantation et hydraulique monastiques : le cas de Cluny, thèse de doctorat, sous la dir. de N. Reveyron, Université Lumière Lyon 2.
Notes de bas de page
2Bibliotheca Cluniacensis 1915 : 515-516.
3Ibid.
4Venerabilium abbatum cluniacensium chronologia, p. 1617-1618.
5Chronique de Francisco de Rivo, Bibliotheca Cluniacensis, 1915, p. 1659-1660. « Anno vero sequenti, scilicet 1159 & suae ordinationis secundo, villa cluniacensis combusta est. […]. Hic requiescit domnus Leodegarius Prior claustralis, […], deinde factus Monachus zelo Dei seruentissimus plus xx. annis Cluniaco cultos Ordinis extitit, & Ecclesiam sancti Marcelli in eadem villa Cluniacensi construxit ».
6Liber Tramitis aeui Odilonis abbatis, in : Corpus Consuetudinum Monasticarum, Tome X, 1980.
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L’eau dans les villes d’Europe au Moyen Âge (IVe-XVe siècle) : un vecteur de transformation de l’espace urbain
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