URL originale : https://books.openedition.org/feracf/1337
Le drainage d’une zone humide intégrée à la ville de Troyes (xiiie-xviiie s.)
Drainage of a wetland area integrated into the city of Troyes (13th-18th c.)
Vincent Marchaisseau, Muriel Boulen, Adrien Gonnet, Blandine Lecomte-Schmitt, Willy Tegel, Pierre Testard et Cédric Roms
p. 55-69
Résumés
Une fouille réalisée en 2019 a permis de documenter une zone humide tardivement intégrée à l’espace urbain, lors de l’extension de l’enceinte en 1229-1230. Un système de drainage sous la forme de canaux et fossés est mis en place selon un tracé qui sera respecté jusqu’au xviiie s. Les structures domestiques sont alors peu nombreuses et les terrains ne font pas l’objet d’un lotissement ; c’est l’image d’une zone dédiée au maraîchage et à l’horticulture qui ressort des données archéologiques et textuelles. Deux zones funéraires ont toutefois été perçues : l’extension septentrionale d’une petite nécropole carolingienne et un cimetière plus atypique, le « cimetière des Clercs », accueillant les individus morts dans les prisons de l’évêque ainsi que les suicidés. Le début du xvie s. voit des changements importants dans les canaux transformés en bonde, c’est-à-dire des canaux construits en bois avec pieux et palplanches. C’est finalement vers la fin du xviiie s. que les terrains sont investis par les premières constructions avec l’aménagement des bains publics, inaugurés en 1767.
An excavation carried out in 2019 made it possible to record a wetland later integrated into the urban area of Troyes (Aube), as a result of the extension of the town’s defences in 1229-1230. A drainage system in the form of canals and ditches was put in place, an arrangement that survived until the 17th c. Domestic buildings were then thinly scattered and the land was not formally parcelled out; the impression given by archaeological and historical evidence is of an area given over to market gardening. However, two funerary areas have been recognized: the northern extension of a small Carolingian necropolis and a more atypical cemetery, the “Cemetery of the Clerics”, catering for individuals who died in the bishop’s prisons and suicides. The beginning of the 16th c. saw extensive canalisation of the water-course with stakes and sheet piling. Towards the end of the 18th c. the area was taken over by the town’s first public baths, opened in 1767.
Entrées d’index
Mots-clés : zone humide, canaux, pieux et palplanches, hortillonnage, jardins, Troyes
Keywords : wetlands, canals, piles and sheet piling, water gardens, gardens, Troyes
Texte intégral
1La fouille réalisée en 2019 rue de la Planche Clément à Troyes a permis de documenter une zone encore peu investie par l’archéologie. Répartie en trois secteurs sur une fenêtre d’observation totale de 5 454 m2, cette opération se situe dans l’angle sud-est de la ville médiévale, dénommée le « bouchon » en raison de sa forme caractéristique (Fig. 1).
Fig. 1 - Localisation de la fouille de la rue de la Planche Clément au sein de la ville médiévale de Troyes, à partir des indications du plan Coluel de 1769.

S. Lemeunier, M. Kasprzyk, V. Marchaisseau, Inrap.
2La ville de Troyes, chef-lieu de cité de création augustéenne (Augustobona) (Kasprzyk et al. 2015), devient au Moyen Âge la capitale des comtes de Champagne, et sous leur impulsion, une grande ville de commerce renommée pour ses foires (Bautier 1952 ; Bur 1977 ; Bourguignon 2015 ; Deborde 2018). L’assiette de la ville se situe dans le fond de la plaine alluviale de la Seine, à la jonction entre Champagne crayeuse au nord-ouest et Champagne humide au sud-est, caractérisées par leurs formations crayo-marneuses du Crétacé. La partie méridionale de la ville et de ses alentours est très largement sillonnée par de nombreux canaux et fossés en eau, à la confluence de la Seine et de la Vienne. Si l’histoire des dérivations de la Seine a été abordée à l’échelle de la ville (Chaumonnot 1868 ; Guillerme 1983), l’opération de la rue de la Planche Clément permet de documenter le drainage à l’échelle d’une bonde et sur la longue durée.
1. Une zone humide
3Le secteur étudié se situe dans une ancienne zone humide où la densité du réseau hydrographique, alliée à une topographie relativement plane de la plaine d’inondation, a modelé et conditionné une importante variabilité des chenaux anciens (Lenoble et Deborde 1995). Ainsi, un niveau Allerød a pu être mis en évidence sous les dépôts alluvionnaires du Dryas et de l’Holocène, au contact des alluvions grossières weichséliennes. Les données palynologiques confirment la présence de plantes aquatiques, le développement de prairies et le début de l’expansion du pin, lors de cette phase de réchauffement du Tardiglaciaire. Puis, la période de l’Holocène semble caractérisée par la poursuite de la sédimentation dans cette zone globalement humide, au sein de laquelle s’écoule un large chenal, peu profond, qui a été repéré en coupe dans la partie nord de l’emprise, et potentiellement identifié dans le secteur ouest à l’aide de sondages profonds (Fig. 2). L’abandon et le colmatage de ce chenal sont à rattacher à la transition entre le Subboréal et le Subatlantique (Bronze final, 1100-850 av. J.-C. environ grâce à une datation radiocarbone), où un entourbement semble en voie de développement. Le milieu reste toutefois humide et engorgé comme l’attestent les traits d’oxydo-réductions marqueurs des variations de niveaux piézométriques et les dépôts de crue mis en place par suspension uniforme et observés un peu partout au sein de la zone fouillée.
Fig. 2 - Mise en évidence d’un paléochenal dans le secteur septentrional.

Coupe 5098, DAO E. Chiron, Inrap, complétée par coupe 5111 A. Gonnet, Inrap.
2. Une zone aux portes de la ville
2.1. Une première tentative d’atterrissement durant l’Antiquité ?
4Une butte de graviers a été repérée au sein des secteurs 2 et 3. Le tri granulométrique observé tout comme son altitude bien plus élevée que les alluvions weichséliennes grossières mises en évidence à la base des sondages profonds (à environ 104,50 m NGF pour les niveaux de graviers contre 102 m NGF pour les alluvions grossières weichséliennes) conduisent à faire douter de l’origine naturelle de cette butte. Son amplitude oscille entre 0,30 et 0,90 m d’épaisseur dans le secteur 2. L’hypothèse privilégiée est donc celle d’un atterrissement volontaire anthropique sous forme d’apports de graviers. Le calage chronostratigraphique est difficile à cerner pour la mise en place de ces dépôts de remblais, que l’on peut toutefois attribuer à l’Antiquité lato sensu. Deux terminus post quem ont été fournis par un pot de type Besançon écrasé en place dans l’argile sous-jacente dans le secteur 3, type que l’on retrouve dans les contextes laténiens et qui perdure, à Troyes, jusqu’à la période augusto-tibérienne ; et par un fragment de charbon localisé à la base de ces graviers dans le secteur 2 et ayant livré une datation radiocarbone calibrée comprise entre 242 et 401 ap. J.-C. Un atterrissement en deux temps est envisageable. L’origine anthropique de cette butte semble également attestée par le fait qu’aucune crise hydrosédimentaire permettant la mise en place d’un tel dépôt n’est référencée dans les archives alluviales du Bassin parisien pour la seconde moitié de l’Holocène (Pastre et al. 2006).
5De tels niveaux de remblais antiques sont répertoriés à Beauvais (niveau de craie) (Fémolant 1999 : 146), Bourges (remblais de tout-venant à des fins d’assainissement et de viabilisation) (Fondrillon et Marot [dir.] 2013, vol. 1 : 53) ou même à Troyes (avec un niveau de graviers et cailloutis calcaires) (Roms et Kuchler 2011, vol. 1 : 113), à quelques centaines de mètres à l’ouest de la Planche Clément. La différence majeure réside dans le fait que ces rehaussements interviennent en amont d’installations domestiques. Rien de tel à Planche Clément : peut-être faut-il y voir alors une tentative d’atterrissement avortée.
2.2. Du haut Moyen Âge au début du Moyen Âge central (vie-xiie s.)
6La période du haut Moyen Âge n’est que très peu documentée, essentiellement par la présence de quelques structures funéraires et du mobilier en position secondaire. Trois tessons résiduels des vie-viie s. ont en effet été retrouvés au sein de structures postérieures. Tout aussi anecdotique, le mobilier de la fin du xie-première moitié du xiie s. se résume à cinq tessons découverts au sein d’une fosse datée de la seconde moitié du xve s.
7Une dizaine d’inhumations sont creusées dans le niveau de graviers mis en place à partir de l’Antiquité tardive, au sud du secteur 2 (Fig. 3). Les défunts reconnus sont des adultes des deux sexes. Deux datations radiocarbones ont livré un intervalle calibré entre la fin du viie et la fin du ixe s. Il s’agit vraisemblablement de l’extension septentrionale d’une nécropole implantée le long d’un axe menant à la ville et contournant la zone humide. Une femme était inhumée dans un coffrage de bois comprenant quatre planches (fond, côtés et panneau de pieds). La planche du fond possède une perforation circulaire sous le tibia droit et une découpe de l’angle gauche ; associée au pendage général de la structure de la tête vers les pieds, on pourrait y voir un aménagement qui facilite la circulation de l’eau et l’écoulement des fluides, permettant donc d’accélérer la décomposition du corps. De tels dispositifs sont fréquemment observés sur les sarcophages en plâtre (Le Forestier 2013 : 28‑31). Une interprétation similaire a été faite à propos d’un coffrage antique contenant un individu immature, découvert sur le site de Bonneuil-en-France R.D. 84 (Lecomte-Schmitt et Le Forestier 2012 : 107).
Fig. 3 - Les structures du milieu du xiiie au milieu du xive s.

S. Lemeunier, E. Chiron, V. Marchaisseau, Inrap.
2.3. Un cimetière de relégation au Moyen Âge
8Entre la fin du xiiie et le milieu du xve s., une occupation funéraire atypique est située le long de la rue de la Planche Clément, dans un espace en grande partie circonscrit par les canaux en eau8 (Fig. 3). Une quarantaine d’individus en connexion ont pu être appréhendés. Ils sont localisés en dehors de tout cimetière paroissial, dans des positions singulières – sur le ventre ou sur le côté par exemple pour nombre d’entre eux – et selon des orientations distinctes ; des documents d’archives désignent ces inhumés comme étant des prisonniers morts dans les prisons de l’évêque9 ainsi que des suicidés. Ce « cimetière des Clercs » accueille donc des personnes excommuniées, exclues de la société chrétienne jusque dans la mort (Paresys, Marchaisseau et Roms 2023 ; Marchaisseau, Roms et Paresys 2023). La localisation de ce cimetière de relégation contribue à faire de ces terrains une zone en marge de la ville.
9Jusqu’en plein Moyen Âge, c’est donc l’image d’une zone fréquentée en limite de l’espace urbain qui prédomine mais sans occupation humaine majeure au sein de la fenêtre de fouille.
3. Les canaux entre le xiiie et le xvie s.
10La dévolution de cet espace a radicalement changé à partir du xiiie s. et son intégration à la ville avec l’extension des fortifications en 1229-1230. Thibault IV, comte de Champagne, alors en conflit avec le roi de France, décide de la construction d’une nouvelle enceinte permettant d’enserrer une trentaine d’hectares supplémentaires, particulièrement des zones humides à l’est de la ville (Lenoble et Deborde 1995 : 58‑61 ; Collet 2020) (Fig. 1). Sont ainsi agrégées à la ville des propriétés appartenant pour l’essentiel à des établissements ecclésiastiques : Saint-Aventin et Saint-Martin-ès-Aires dont la création remonte au viie s. (Crété-Protin 2002 : 201‑209), ainsi que le prieuré Notre-Dame en l’Île, dépendant de l’ordre du Val des Écoliers fondé peu avant, en 1222 (Beuve 1905).
3.1. Les structures de drainage
11Les premiers canaux sont contemporains de l’intégration de la zone à la ville, puisque leurs comblements ont livré du mobilier de la seconde moitié du xiiie s.10 (Fig. 3). La prise d’eau se fait alors au nord-ouest sur le canal de la Planche Clément11 (F2157), avant que le canal ne marque ensuite une inflexion prononcée vers le sud pour suivre finalement une orientation vers le nord-est et le canal de l’Île (F1425) (Fig. 8). C’est ce tracé que vont suivre l’ensemble des canaux jusqu’à la fin du xviie s., à l’exception notable du système mis en place dans la première moitié du xive s. Celui-ci adopte alors une orientation bien distincte (F2576, F2360 et F1007) – avec une courbe moins marquée entre la prise d’eau sur le canal de la Planche Clément et sa fuite au nord-est – sans que les raisons de ce changement ne soient éclaircies (Fig. 3). Le tracé est ici plus rectiligne et la prise d’eau sur le canal de la Planche Clément est décalée vers le sud. Quelques fossés de moindre importance complètent le dispositif de drainage. Malgré l’absence de sources textuelles, on peut envisager que l’aménagement de ce réseau de canaux ait été commandité par l’un ou plusieurs des propriétaires des terres ainsi drainées : évêque de Troyes, abbaye Saint-Loup, chapitre Saint-étienne ou prieuré Notre-Dame-en-l’Isle.
12À partir de la seconde moitié du xive s., on retrouve des canaux reprenant le tracé défini dans la seconde moitié du xiiie s., avec une prise d’eau sur le canal de la Planche Clément, puis une division en deux segments se rejoignant au niveau de la courbure méridionale (Fig. 4). Deux fossés assez imposants viennent renforcer le système de drainage, en suivant une orientation nord/sud, et matérialiser le parcellaire12. Le mobilier issu des comblements est abondant, tant en fragments de céramique qu’en restes fauniques, éléments de cuir ou mortier en pierre ; une épée complète a été retrouvée dans le fossé occidental.
Fig. 4 - Les structures du milieu du xive au milieu du xve s.

S. Lemeunier, E. Chiron, V. Marchaisseau, Inrap.
13Durant le xve et le xvie s., les canaux suivent toujours le même parcours (Fig. 5) : deux segments partent du canal de la Planche Clément pour former une courbe méridionale et repartir vers le nord-est. L’un des fossés nord/sud est encore en usage jusque dans la première moitié du xvie s. Quelques structures domestiques ont également été repérées : plusieurs puits, quelques fosses et un petit bâtiment sur solins de seulement 10 m2 au sud-est du secteur 1, évoquant une construction annexe plutôt qu’un habitat13. Un changement intervient vers le début du xvie s. lorsque les canaux sont remplacés par une bonde (F1279), c’est-à-dire un canal aménagé, construit en bois avec la mise en place de pieux et palplanches. Un grand bassin rectangulaire (F1277) y est associé (Fig. 6a).
Fig. 5 - Les structures du milieu du xve à la fin du xvie s.

S. Lemeunier, E. Chiron, V. Marchaisseau, Inrap.
Fig. 6 - Vue du canal 1279.

(a, en haut), vue du bassin 1277 (après démontage des planches de son pourtour) (b, au centre), début du xvie s. Vocabulaire du débit sur plot (c, en bas).
E. Chiron et B. Lecomte-Schmitt, Inrap.
3.2. Les éléments de construction du canal du début du xvie s.
14Les ouvrages de canalisation de l’eau sont exclusivement réalisés en chêne. Les planches formant les parois du canal 1279 et du bassin 1277, ainsi que le plancher de ce dernier, sont issues d’un sciage manuel sur plot14 (Fig. 6a et b). En témoignent les planches en quartier, en faux quartier, ou en dosse, les traits de scie aux orientations variables, ou les coups d’arrêt brusque du sciage. Certaines des planches du bassin proviennent très certainement du même arbre. L’aubier souvent observé montre qu’il n’était pas expurgé avant mise en œuvre15. Il permet aussi, par sa présence bilatérale, d’estimer le diamètre des billes : les planches mesurent jusqu’à 33 cm de large et aucune planche n’est taillée dans le plateau de cœur. Des arbres de 35 à 40 cm de diamètre sont donc envisagés, exploités dans la totalité du diamètre : tout le plot est représenté dans les planches du canal (Fig. 6c). Les nœuds, très présents sur certaines planches, moins sur d’autres, laissent envisager une utilisation du fût sur toute sa hauteur, jusqu’au départ des branches maîtresses. Cela explique aussi les déviations des traits de sciage. Les pieux sont équarris, et proviennent d’arbres de diamètre compris entre 20 et 30 cm. La plupart du temps, il s’agit de quartiers, c’est-à-dire qu’un tronc donne au moins quatre éléments dans sa section, ou plus en fonction de sa hauteur. Les corps sont sciés, et les pointes, relativement courtes, dégagées à la hache sur quatre faces. Concernant la mise en place, les pieux sont fichés en terre, puis les planches disposées sur champ. L’espace entre les planches et le creusement est ensuite comblé par de l’argile. Le bassin 1277 a été installé en même temps que le canal 1279. La première étape a certainement consisté en la mise en place des pieux délimitant le bassin. Les lambourdes ont ensuite été déposées perpendiculairement au canal. Puis le plancher a été cloué sur les lambourdes et les planches découpées au niveau des pieux afin de couvrir la totalité du fond du bassin, jusqu’à la paroi est du canal. Enfin des planches sur champ ont été disposées de manière à former les parois du bassin, simplement maintenues par la compression des terres, comme pour les canaux. Il existait, dans l’angle sud-ouest, une petite canalisation formée de quatre longues planches et terminée par une grille formée de griffes métalliques aboutissant dans un autre canal (F1282) dont le mobilier se rapporte à la première moitié du xve s. (Fig. 4). Une fermeture devait exister entre le trajet du canal et le bassin. En outre, il faut noter les écrasements longitudinaux sur le plancher le long de la paroi sud : des éléments lourds ont dû y être déposés pour laisser ainsi leur empreinte.
15Enfin, en amont du bassin, un système d’écluse probablement de type guillotine a été identifié (Fig. 5 et 7). Les deux pieux rainurés longitudinalement (4512 et 4380) servaient de cadre à la coulisse, qui venait en butée sur l’élément longitudinal (4540). Ce dernier était muni d’un tenon à chaque extrémité, inséré dans une mortaise rectangulaire aménagée à cet effet dans chaque pieu, puis fixée au moyen d’une cheville traversant la totalité des deux pièces de bois ainsi assemblées. Un panneau mobile devait coulisser entre les rainures ; il était peut-être maintenu dans son axe par un cadre fixé plus haut sur le corps des pieux. Ce système de régulation du débit de l’eau couplé à la construction de la bonde est à mettre en relation avec un document d’archives de 1512. Cette année-là, le 11 mars, une transaction entre le chapitre Saint-Pierre et Jean Jacquard et sa femme, Guillemette, aboutit à l’obligation de « faire bastir une bonde au lieu et place ou avait coutume d’être une auge ou canal par lequel descendoit une portion d’eau d’un bras de la rivière de Seine à la ville de Troyes par les arches de la Planche Clément [le canal de la Planche Clément] […]. La dite auge dans la largeur de neuf pouces et demi pouces trois quarts de profondeur et douze pouces et demi [sic] à l’entrée du dit auge, sans pouvoir l’augmenter ni diminuer à la charge de faire aussi mettre à deux pieds près du bout et entrée du dit auge un state [plaque percée d’une ouverture] de fer qui sera enclavé dedans pour empêcher l’augmentation ou diminution des eaux » (Chaumonnot 1868 : 159). Les datations dendrochronologiques les plus fiables pour le canal 1279 et le bassin 1277 indiquent une construction légèrement postérieure, sans doute vers 1519-1520.
Fig. 7 - Le système d’écluse dans le canal 1279.

G. Cabille, E. Chiron, Inrap.
16Subsiste donc, jusqu’au début de l’Époque moderne, l’image d’une zone périphérique, sans doute dédiée au maraîchage et à l’horticulture (cf. infra). Le xviie s. semble marquer un hiatus dans la chronologie du secteur ; aucun mobilier en céramique des trois premiers quarts de ce siècle n’a pu être identifié et les datations dendrochronologiques ne sont qu’au nombre de six sur ces 75 années, témoignant peut-être d’un moindre entretien du système de drainage. En effet, les analyses granulométriques effectuées sur le colmatage du canal d’Époque moderne (F1003) témoignent d’un mauvais tri granulométrique et d’un milieu mal drainé. Le canal pourrait être plus ou moins abandonné et ne pas faire l’objet de curages réguliers, malgré des périodes où la dynamique hydrologique et l’écoulement se réactivent. En effet, une accélération progressive de la compétence16 et de la dynamique hydrologique de l’écoulement au sein du canal a été mise en évidence, associée à une charge sédimentaire plus grossière. Comparativement, cette période du xviie s. est marquée par d’importantes fluctuations climatiques et une variabilité saisonnière prédominante (Bradley 2003 ; Magny 2004), tandis que la charge sédimentaire transportée par les cours d’eaux, naturels ou anthropiques, s’accroît à la suite de la pression humaine forte sur les milieux (Pastre et al. 2006). Cette pression anthropique est également attestée par les données palynologiques, évoquant un milieu particulièrement ouvert à proximité du site pour cette période.
4. Le secteur de « l’Île de Troyes » : données historiques et paléo-environnementales
17Les documents d’archives mentionnent l’existence d’une « vigne des Deux Eaux » en 1168 dans le secteur, probablement entre la rue de l’Isle et la rue Marguerite Bourgeoys, matérialisant la limite orientale de la fouille (Lenoble et Deborde 1995 : 49). C’est dans cette zone que s’installe en 1222 le prieuré Notre-Dame-en-l’Île ; l’ensemble du secteur, dénommé le « marais de Cuchaud », est qualifié d’improductif (Chaumonnot 1868 : 159). Il devient à partir du xiiie s. l’Île de Troyes (insula Trecensis). Ce secteur entre la Seine, le canal de la Planche Clément et le canal de l’Île représente une superficie d’environ 7 ha où dominent les potagers et vergers (Fig. 8 et 9). Un terrain dénommé le jardin aux Clercs dans les documents d’archives aux xive-xve s. – au sein duquel est réservée la zone d’inhumation pour les prisonniers – jouxte la rue de la Planche Clément. Mentionné à partir de 1370 dans la comptabilité de l’évêché, il est affermé depuis au moins 136717. D’autres jardins et courtils lui servent de confronts, indiquant que l’activité principale de la zone est dédiée aux cultures agricoles. Par la suite, « ce quartier de l’Isle, bien que dans une situation agréable, a toujours été, même aux époques les plus prospères [xvie s.], pauvre d’habitations et d’habitants » (Corrard de Bréban 1857 : 99‑100 ; Guillerme 1983 : 154). Les plans de la fin du xviie s. figurent des jardins plantés d’arbres et de vignes, ces dernières étant dessinées à proximité de la rue Neuve de la Planche Clément qui sert de limite à la fouille côté sud (Plan de la ville de Troyes…) ; (Parizot de Nisme 1697). Cet axe, créé lors de l’intégration du secteur dans les remparts, est mentionné pour la première fois en 1268 : vicus novus ad plancham clemendis18.
Fig. 8 - Localisation de l’opération de la rue Planche Clément dans le contexte hydrologique du xviiie (plan Coluel, 1769) et du xixe s. (cadastre 1836) ; à noter l’importance des espaces non bâtis dans ce secteur.

S. Lemeunier, M. Kasprzyk, V. Marchaisseau, Inrap.
Fig. 9 - Vue des vergers et jardins de Notre-Dame-en-l’Île, avec la cathédrale de Troyes à l’arrière-plan.

Arch. départ. Aube, 2 J 750/2, G. Lancelot, sans date.
18Les données palynologiques confirment l’exploitation de terrains voués à la culture du xiiie au xviiie s. Elles présentent certaines caractéristiques communes sur l’ensemble de la période considérée, à savoir une très forte incidence des rejets anthropiques. Ainsi, les spectres polliniques reflètent davantage les activités humaines qui se sont déroulées ici au cours des siècles que le paysage environnant (Fig. 10). Toutefois, une ripisylve est bien enregistrée, de même qu’une prairie humide qui se développe localement, tandis que l’on perçoit les échos d’essences forestières occupant les versants. Parmi les rejets anthropiques, qui sont donc prépondérants dans ces résultats, outre les concentrations de taxons rudéraux, on distingue ceux qui sont liés à une activité agricole et/ou des rejets alimentaires – tels que les céréales, mais aussi le noyer et la vigne – et ceux attestant une activité textile. En effet, celle-ci est mise en évidence dans la quasi-totalité des contextes étudiés. Le chanvre atteint déjà 11 % des grains de pollen dès les xiiie-xive s. ; il est ici souvent associé à des concentrations de pollen d’orties, également utilisées pour leurs fibres, dont l’ortie à feuille de chanvre (Urtica cannabina), plante originaire d’une aire géographique comprise entre l’Iran et la Sibérie et encore peu documentée en France (Boulen, Gucker et Marchaisseau à paraître). Le bassin 1277 a livré des informations concordantes pour une activité de rouissage du chanvre au cours des xviie-xviiie s. On peut se demander si la présence importante du chanvre dès le xiiie s. ne serait pas à mettre en relation avec sa culture autant qu’avec son traitement sur l’emprise étudiée, l’humidité de la zone se prêtant parfaitement à sa croissance19.
Fig. 10 - Résultats polliniques en pourcentages, classés par phase chronologique.

M. Boulen, Inrap.
19Après plus d’un millénaire sans occupation aux portes de la ville (entre l’Antiquité et le xiiie s., si l’on excepte la petite zone funéraire carolingienne), des jardins avec des occupations domestiques reléguées en périphérie du secteur fouillé perdurent pendant 500 ans.
5. La création de nouveaux canaux et de bains publics, fin du xviie-xviiie s.
20Les canaux adoptent une orientation et un tracé identiques à ceux existant antérieurement jusqu’au début du xviiie s. (Fig. 11). Un nouveau segment est créé au nord, au sein du secteur 3 (F3026). Le mobilier associé à cette phase chronologique renvoie à nouveau à des terres de jardins : jusqu’à 80 % de la céramique sont représentés par des pots horticoles. Des documents d’archives évoquent toujours l’existence de jardins dans ce secteur, dont celui d’Edme Gentil, apothicaire, qui semble reprendre en grande partie le « jardin des Clercs » du Moyen Âge. Les pots horticoles pourraient avoir servi pour les plantes médicinales nécessaires à son activité professionnelle.
Fig. 11 - Les structures de la fin du xviie à la fin du xviiie s.

S. Lemeunier, E. Chiron, V. Marchaisseau, Inrap.
21Un nouveau changement important se déroule à partir de la seconde moitié du xviiie s. avec le creusement d’un nouveau canal (F1209 et F1302-1307), selon un parcours décalé vers le nord de quelques mètres (Fig. 11). Ce nouveau tracé est à mettre en relation avec la construction des bains publics.
22Ce sont les premières véritables constructions sur le secteur. À l’initiative du chirurgien Rousselet, ce bâtiment est inauguré en 1767 (Gur 1939). Une pierre de fondation mentionnant trois demoiselles Gentil – les filles de l’apothicaire dont le vaste jardin jouxte les bains – a été retrouvée dans l’une des maçonneries. D’autres établissements de bains vont ensuite se développer le long de la rue Neuve de la Planche Clément qui va prendre son nom définitif de rue Neuve des Bains.
23La fouille de la rue de la Planche Clément a permis d’étudier une zone humide en marge de l’espace urbain, qui demeure vide de construction malgré son intégration au sein de l’enceinte de la ville à partir du xiiie s. Si le drainage du secteur de la Planche Clément relève de la même volonté de gagner des terrains nécessaires à l’expansion de la ville sur des zones humides, la finalité des espaces n’a pas été la même. Les canaux urbains du sud de Troyes ont favorisé le développement d’activités artisanales intra muros comme celle de la tannerie rue du Moulinet ou à l’Hôtel du Département dès le xiie s. (Deborde, Montembault et Yvinec 2002 ; Deborde 2014). Dans les faubourgs, à Croncels, rouisseurs de chanvre et vanniers s’installent sur les rives des canaux, au milieu du xiiie s. (Deborde 2012). Le creusement du canal de l’Isle a quant à lui permis l’urbanisation progressive du « marais de Cuchaud » et l’implantation de l’écorcherie de la ville au xive s., à environ 200 m au nord-est de notre emprise (Louis et Roms 2009a ; Louis et Roms 2009b). Sur le secteur fouillé rue de la Planche Clément, le drainage a visiblement servi à assainir des terrains accueillant dès lors des jardins destinés à la culture de la vigne, d’arbres fruitiers, de légumes ainsi que l’évoquent les documents du xviiie s.20, peut-être du chanvre au cours du Moyen Âge. L’étude met clairement en évidence l’image d’une zone vivrière, depuis le xiiie s. jusqu’à la fin du xviiie s. et la construction des bains publics. La stabilité fonctionnelle de ce secteur est remarquable.
Bibliographie
Sources imprimées
Cartulaire de Saint-Pierre de Troyes. Chartes de la collégiale de Saint-Urbain de Troyes (Collection des principaux cartulaires du diocèse de Troyes…), Lalore C., E. Thorin, Paris, 1880, CXIV‑445 p.
Dictionnaire de l’ancienne langue française et de tous ses dialectes, du ixe au xve siècle, Godefroy F., [En ligne], F. Vieweg (E. Bouillon), Paris, 1881.
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Notes de bas de page
8La chronologie des inhumations repose sur une douzaine de datations radiocarbones. Il est en revanche délicat de connaître l’évolution topographique du secteur par rapport aux canaux, notamment F2576 dont la datation pourrait être antérieure (seconde moitié du xiiie s. ?) à la mise en place de l’espace funéraire.
9Les prisons se situent au sein de l’évêché, au sud de la cathédrale (voir le haut de la Fig. 8).
10Le mobilier en céramique provenant des canaux et fossés se trouve majoritairement en position secondaire. En effet, en raison du brassage, des mouvements et de l’exposition aux aléas climatiques pendant une durée importante, de nombreuses entités archéologiques, pour ne pas dire la totalité, ont de la vaisselle en terre cuite datée de différentes phases de l’époque médiévale à l’époque contemporaine. Les contextes sont donc très perméables au matériel résiduel – soit plus ancien – et intrusif – soit plus récent. Par ailleurs, ces contextes ont été constitués dans un temps plus ou moins long, avec de nombreuses possibilités de remaniement et de transformations, tels des curages. Ces écueils sont à prendre en compte dans la tentative de restitution de l’évolution chronologique du site.
11Le canal de la Planche Clément qui reprend sans doute un ancien bras de la Seine canalisé au cours des xie-xiie s. et participant au système de défense de la ville se poursuit en direction du bourg Saint-Denis avant de se diviser en deux : le Meldançon vers le nord et le canal de Jaillard alimentant le moulin homonyme attesté par les textes dès 1152 (Cartulaire de Saint-Pierre de Troyes, p. 23). Un second canal est aménagé en amont du moulin : le canal de l’Isle dont le creusement remonte au plus tard à 1222 (Piétresson de Saint-Aubin 1917).
12En 1387, les religieuses de l’abbaye de Saint-Loup accordent un droit de passage à une femme pour rejoindre son terrain, tenant au cimetière des Clercs – localisé à la fouille : « assavoir environ quatre piedz de large au bout par devers la dicte rue [Neuve] jusques au bout de la haie tenant au fossé daue […] » (Arch. dép. Aube, 4bis H 248, liasse, 1387).
13Plusieurs « chambres » sont mentionnées dans des textes du xive s., rue de la Planche Clément et rue Neuve (Arch. dép. Aube, 4bis H 248, liasse, 1331, 1387). Si le terme de chambre renvoie à celui de pièces d’habitation ou à vocation commerciale ou agricole, il tendrait ainsi à indiquer la présence de bâtiments (Godefroy 1881 : 32‑33, vol. 9). Il peut aussi désigner des treilles de vignes (Dictionnaire de l’ancienne langue française…, p. 45, vol. 2).
14Section de la bille découpée en tranches parallèles sans tenir compte des fibres du bois.
15L’aubier correspond aux cernes de croissance externes de l’arbre, là où circule la sève. Il est aujourd’hui expurgé lors de la mise en œuvre du chêne car trop sensible aux attaques des insectes xylophages.
16En géomorphologie fluviale et hydrologie, la compétence d’un cours d’eau illustre la capacité de transport maximale des matériaux sédimentaires en fonction de la vitesse du courant et de son débit, l’eau étant l’un des agents de transport des produits d’érosion. Un cours d’eau à forte compétence transporte donc des blocs de plus grande masse. La dynamique hydrologique d’un cours d’eau étant variable dans le temps (en fonction de son débit, de sa vitesse, des conditions hydro-climatiques ou encore des transformations anthropiques), la compétence d’un cours d’eau varie également suivant ces mêmes facteurs (Derruau 1988).
17Arch. dép. Aube, G 256, 1370-1371, fol. 3 v°.
18Arch. dép. Aube, 6 G69.
19« La culture du chanvre exigeait des terres riches et profondes. Les sols peu humifères du fond de vallée […] lui convenaient particulièrement » (Angot 2002).
20Le 29 juin 1762, Mme Catherine Michelin vend à Edme Gentil, « un jardin emplanté de vigne et arbres fruitiers sur lequel il y a un bâtiment consistant en 2 chambres basses à feu, une chambre haute, grenier dessus, une vinée et un cellier servant de cave, couverts en tuiles d’une contenance de 87 cordes environ fermé de murs et de cloisons du côté de la rivière de Seine, aussi de murs du côté de la rue et le surplus fermé de haies, il y a un puits et 2 petites pierres à eau, le tout situé rue neuve de la planche clément. » Bail emphytéotique entre Edme Gentil, apothicaire, et Françoise Valton, veuve Petit, 1795 : « cent cinquante livres pour le prix convenu entre les parties des fruits et légumes étant présentement dans la partie de terrein cydessus cédée » (Arch. dép. Aube, 10 E 10-1260). Ces documents font référence à une partie de jardin située dans l’emprise de fouille.
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