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Le déplacement du pôle urbain de Néris-les-Bains à Montluçon (Allier) au haut Moyen Âge : les moulins à eau témoins de l’évolution d’un territoire
Shift of the urban centre from Néris-les-Bains to Montluçon (Allier) during the early Middle Ages: water mills as witnesses of changes in a territory
p. 31-40
Résumés
Le pôle urbain principal de la région du Haut-Cher, au sud du pays biturige, est Néris-les-Bains aux périodes antique et mérovingienne. À partir du viiie s., les preuves archéologiques y deviennent plus ténues. Auparavant, à 8 km, la plaine de Montluçon montrait une occupation essentiellement rurale, avec des domaines agricoles et des moulins hydrauliques. Pendant l’Antiquité, elle est équipée d’un réseau viaire, d’un pont de pierre sur le Cher et peut-être d’une petite bourgade attenante. L’époque mérovingienne n’y montre que de petites nécropoles. Le faisceau important de datations réalisées au cours des chantiers archéologiques depuis 2000 montre un basculement progressif de l’habitat, avec une place-forte, une ou plusieurs églises, un pont rebâti sur la rivière et des moulins hydrauliques avec des meules à grains permettant d’alimenter une population visiblement en augmentation. La convergence de ces datations s’établit autour des viiie-xe s.
In the Antique and Merovingian periods the main urban centre in the upper Cher region, south of the Biturige country, was Néris-les-Bains. From the 8th c., archaeological evidence becomes more substantial. Before then, the Montluçon plain, 8 km away, was essentially rural, with agricultural estates and mills on the river. In Antiquity, a road network was created, and a stone bridge on the Cher, perhaps with an attendant hamlet. The Merovingian period is represented by a few small necropolis. Abundant dating evidence obtained from excavation since 2000 shows a progressive evolution of the settlement, with the creation of a fortified site, one or more churches, the rebuilding of the river bridge, and the provision of water mills with millstones fit for feeding an evidently expanding population. The evidence dates these developments to around the 8th to the 10th c.
Entrées d’index
Mots-clés : déplacement de pôle urbain, Néris-les-Bains, Montluçon, réseau viaire, irrigation des sols, Cher (rivière), moulins hydrauliques
Keywords : shift of urban centre, Néris-les-Bains, Montluçon, road network, irrigation, Cher (river), watermills
Texte intégral
1. Cadre géographique
1Néris-les-Bains et Montluçon sont distantes de 8 km. Néris est située sur un plateau granitique à 366 m d’altitude et Montluçon dans une vallée alluviale sur les rives du Cher à 200 m d’altitude. Ces différences de sols sont marquées par un haut pays granitique – à Néris et autour de la vallée – où l’eau de pluie ruisselle sur des sols imperméables et peu fertiles et où la sécheresse peut être catastrophique pour les cultures. À l’inverse, la vallée du Cher constitue une zone bien irriguée, avec des sols profonds qui retiennent mieux l’eau et le Cher lui-même peut constituer une des rares possibilités d’utiliser la force hydraulique, quand beaucoup de ruisseaux sont à sec l’été.
2La vallée du Cher est un axe de circulation important dès la Préhistoire. Les échanges de la région se font sur l’axe nord-sud, le long de la vallée – attestés dans l’Antiquité et tout au long du Moyen Âge, notamment par le transport de matériaux de construction et de meules – mais également d’ouest en est, en raison du relief accidenté, en particulier des gorges du Cher, au sud du bassin montluçonnais, qui obligent les voies de circulation à passer au nord de Néris dans le bassin de Montluçon (Fig. 1).
Fig. 1 - Réseau des agglomérations et des voies dans le bassin de Montluçon à la période antique.

O. Troubat.
2. Les sites de Néris et Montluçon pendant l’Antiquité
3Néris est la principale agglomération du sud de la cité des Bituriges Cubi. Le nom gaulois de Neriomagos agglomère les noms du dieu gaulois Nerios et de magos, lieu de commerce. Après la conquête romaine, la ville thermale se développe en étant dotée d’une infrastructure urbaine avec des thermes, un théâtre, un temple et des quartiers artisanaux. Elle constitue un pôle urbain, en limite du Massif central et du Bassin parisien.
4À Montluçon, les vestiges antiques sont diffus et ne permettent pas d’établir une réalité urbaine (Fig. 2) : sur le rebord du plateau, le temple important des Hauts de Buffon est un édifice remarquable, mais semble être un sanctuaire rural (Cabezuelo et Pasty 2012) et, dans la plaine, les vestiges d’une petite nécropole apparemment familiale pourraient être liés à un domaine agricole (Lenoir 1887 ; Piboule 2008 : 26-29). Les fouilles de Notre-Dame ont également montré la réutilisation de lourdes maçonneries antiques en mortier de tuileau provenant probablement d’un réservoir ou d’un bassin (Liégard 2017 : 69).
Fig. 2 - Localisation des sites antiques à Montluçon, voies, anciennes paroisses de Blanzat et Châteauvieux.

O. Troubat.
5S’il n’y a pas de ville, en revanche un réseau viaire antique parcourt le futur emplacement de Montluçon. Plusieurs grands axes s’y croisent, qui relient les chefs-lieux des civitates de Poitiers, Bourges, Autun, Limoges et la voie reliant Lyon en passant par Clermont. Le tronçon d’une voie majeure a été trouvé dans la rivière. Un carrefour y a été identifié, constitué de trois voies se dirigeant vers l’ouest, le nord et le sud. La bifurcation du sud rejoignait à une centaine de mètres un pont dans lequel a été reconnue une phase antique, caractérisée par des blocs taillés sur lit d’attente sans mortier avec des trous de louve et des liaisons par agrafes scellées au plomb (Fig. 3 ; Troubat 2011 et 2012). À 50 m de l’extrémité de ce pont s’élevait un bâtiment carré massif en petit appareil, détruit à la fin du xixe s., photographié lors de sa destruction et dans les maçonneries duquel a été trouvé un as de Nîmes. Il pourrait s’agir d’un fortin. Quelques indices diffus de l’Antiquité ont été repérés dans ce bas quartier en zone inondable (Liégard 2018 : 37), mais qui ne permettent pas de définir un fait urbain. Tout juste peut-on dire qu’un bâtiment, peut-être lié au réseau routier et au pont, se trouvait là avec la possibilité d’une occupation de quelques maisons à proximité.
6En plus de Néris – la principale ville antique à 8 km – des agglomérations secondaires bordent la vallée de Montluçon, à Quinssaines à 8 km à l’ouest sur la voie de Limoges, et à Saint-Victor à 7 km au nord sur le croisement des voies de Bourges et d’Autun (Troubat 2012).
7Sur le site de Montluçon-Maugacher, deux moulins hydrauliques antiques tournaient dans la rivière du Cher. Leurs meules en grès étaient destinées à la mouture de céréales et étaient importées de carrières distantes de 30 km au nord (Troubat 2017a). Les moulins antiques se trouvent généralement à proximité des agglomérations, mais ils peuvent aussi être liés à un grand domaine. Deux anciennes paroisses supprimées à la Révolution ont leur limite commune sur le site, celles de Blanzat (340 ha) et de Châteauvieux (90 ha). Ces petites paroisses auraient-elles pu succéder à de grands domaines antiques ? Il n’y a pas de trace pour cette période : à Blanzat, une maison noble est présente au Moyen Âge. À Châteauvieux, l’église était entourée d’un cimetière mérovingien et une motte témoigne d’une fortification médiévale qui n’a pas perduré (Liégard 2018 : 77).
8Voies, pont de pierre, bâtiment carré évoquant un fortin au sortir du pont, grand sanctuaire peut-être rural, nécropole familiale, moulins hydrauliques non liés à une agglomération immédiate : tous ces indices ne définissent pas une ville et semblent plutôt désigner la plaine de Montluçon comme l’arrière-pays de l’agglomération antique de Néris.
3. La primauté de Néris au début du haut Moyen Âge (vie-viie s.)
9La ville de Néris semble toujours dominer la région aux vie-viie s. À Montluçon, quelques pierres tombales de cette période ont été trouvées, mais réutilisées au Moyen Âge central, sans que leur provenance soit connue. L’ancienne petite paroisse excentrée de Châteauvieux (Fig. 2 et 5), aujourd’hui dans la commune de Montluçon, a révélé un cimetière mérovingien près de l’église disparue (Liégard 2018 : 77), mais aucune trace archéologique certaine ne peut établir une occupation de cette période au centre de la ville médiévale. Néris montre à l’inverse un cimetière mérovingien très important (Liégard 2018 : 38-39). À Saint-Victor, agglomération secondaire au nord de la vallée (Fig. 1), un autre cimetière de cette période et plusieurs moulins et pêcheries fixes datés du ve au viie s. ont été découverts dans la rivière, ce qui témoigne de l’implantation d’une autorité forte maîtrisant les droits sur l’eau mais plutôt liée à un pouvoir local d’origine religieuse (Troubat 2016).
Fig. 3 - Phases de construction du Pont-Vieux à Montluçon.

Photo M. Desnoyers, dessin O. Troubat.
Fig. 4 - Archidiaconés du sud de la cité des Bituriges.

O. Troubat, sur fond de carte d’après Batardy et al. 2001 : 83 ; cartographie A. Maussion.
Fig. 5 - Localisation des sites du haut Moyen Âge à Montluçon et voies.

O. Troubat.
10La suprématie de Néris est corroborée par l’établissement des archidiaconés au début du haut Moyen Âge. Celui qui recouvre le territoire porte le nom de Narzenne, issu de Néris, et s’étend sur un large espace au sud de la cité des Bituriges (Fig. 4). Il est mentionné dès le vie s. (Clément 1932 : 137). Son siège est établi à Néris. Les divisions internes de l’archidiaconé de Narzenne – les archiprêtrés – partagent alors la vallée de Montluçon en deux territoires, l’archiprêtré de Narzenne/Néris et l’archiprêtré d’Huriel. La limite ne tient pas compte de la topographie, en passant d’une rive à l’autre de la rivière. Elle ignore le futur territoire de Montluçon et divise même en deux la colline de la ville, laissant présumer des divisions territoriales, liées à des pouvoirs ou propriétaires locaux, qui n’ont pas persisté. Les deux églises et chefs-lieux de paroisses de la ville, distantes de 120 m, dépendent chacune d’un archiprêtré différent. Cette limite présumerait-elle de l’absence d’une agglomération lors de ce partage ? À une date inconnue, entre le ixe et le xiiie, le siège de l’archidiaconé se déplace de Néris à Montluçon, où il est rattaché au prieuré de Notre-Dame. L’archiprêtré de Narzenne perd alors son nom pour celui de Montluçon. En revanche, l’archidiaconé conserve son ancien vocable de Narzenne jusqu’à la Révolution (Clément 1932 : 42, 137).
11Les trois archidiaconés du sud de l’évêché de Bourges – Narzenne, Bourbon et Bruère – correspondent en partie à des divisions territoriales politiques, dont témoignent les textes disponibles à partir des xe-xie s. (Fazy 1924). Le Narzenne est divisé en plusieurs baronnies : à l’ouest l’archiprêtré d’Huriel est en grande partie dans le territoire des barons du même nom, au centre l’archiprêtré de Narzenne puis Montluçon est sous la coupe principale de la baronnie de Montluçon, sauf sa partie est dominée par les Bourbons. L’archidiaconé de Bourbon est entièrement sous le gouvernement des puissants barons de Bourbon. Dans la vallée du Cher, la limite des deux seigneuries correspond pendant plusieurs siècles à l’ancienne limite des archidiaconés, à 4 km seulement au nord de Montluçon, entre Désertines et Saint-Victor. L’archidiaconé voisin de Bruère est pour sa part divisé en plusieurs fiefs importants, tout en passant progressivement par l’est sous la domination des Bourbons.
4. Le basculement du pôle urbain (viiie-xe s.)
12À Néris, quelques actes du roi d’Aquitaine Pépin Ier en faveur de monastères poitevins et limousins sont délivrés en 834 et 838 (Fazy 1924 : I, 40-41). Moreau, en 1902, en apportant des éléments archéologiques que seul son ouvrage contient, a créé tout un univers palatial à Néris (Moreau de Néris 1902). Or les diplômes de Pépin se contentent d’un laconique « Actum in Nerisio » (Fazy 1924 : I, 40-41) et on sait que le palais régional des rois d’Aquitaine était à Ebreuil à un peu moins de 50 km à l’est de Néris (Bourgeois et Boyer 2014 : 67). Tout au plus, peut-on remarquer que le roi loge à Néris plutôt qu’à Montluçon. Mais cela ne donne pas d’autre indication que la présence d’une résidence peut-être plus adaptée dans un lieu que dans un autre. Archéologiquement, Néris a montré peu de vestiges de cette période, sinon des aires d’inhumation près de l’église. Il est vrai que les inhumations de cette époque ne sont pas fastueuses et sans doute le tropisme antique de la ville a concentré les recherches sur cette période considérée comme la plus brillante.
13Montluçon apparaît alors pour la première fois dans l’histoire avec un texte apocryphe d’une vita de Saint Ménélée – mort en 720 – avec la mention suivante : « oppido… quod Monslucci communi vocabulo nuncupatur a tempore prisco » (Clément 1932 : 37), que l’archéologie a étayée. Un certain nombre d’éléments et de datations confirment, dès lors, une implantation plus importante à Montluçon (Fig. 5).
14Sur l’esplanade du château, un foyer métallurgique a été daté entre 689 et 885 (Nibodeau 2000)1. Les fouilles réalisées près de l’église Notre-Dame ont clairement montré une occupation des viiie-xe s., avec des bâtiments en bois et une construction monumentale peut-être fortifiée, qui évoquent une structure castrale. Des charbons de bois ont été datés entre 778 et 9952. Sur une autre partie du site, des scories métallurgiques ont été datées entre 970 et 10303. Tous ces éléments sont antérieurs à l’installation de l’église et du cimetière. Le sanctuaire a été édifié dans une zone déjà densément occupée. Les datations faites sur les plus anciens ossements du cimetière s’étirent entre 894 et 10164 (Liégard 2018 : 78). Il reste un champ de recherche non exploité pour le moment, à 120 m de distance de l’église Notre-Dame : l’église Saint-Pierre et ses abords, dans le quartier du pont reconstruit au haut Moyen Âge (cf. infra), n’a jamais fait l’objet de fouilles archéologiques, qui pourraient nous éclairer sur son rôle primitif ou secondaire dans l’établissement des paroisses de la ville.
15Un moulin trouvé dans le Cher juste en amont de la ville, face au Quai Rouget de l’Isle, a été daté par 14C entre 720 et 9005. Il montre une orientation du Cher très éloignée et divergente de celle du Pont-Vieux antique, qui a été entre-temps abandonné en raison du déplacement de la rivière. Or, ce pont est rebâti par la suite sur ses anciennes fondations, le Cher ayant regagné son lit originel. Des charbons de bois extraits du mortier de la première phase d’édification médiévale datent les travaux entre 770 et 9906. Il a connu plusieurs phases de reconstructions jusqu’à son abandon définitif au xiiie s. (Troubat 2011 ; 2012).
16Enfin, le site de Montluçon-Maugacher, où deux moulins antiques ont été signalés plus haut, montre une densité importante de moulins, avec des meules et des bois qui ont pu être datés par la typologie pour les premières et au radiocarbone et par dendrochronologie pour les seconds. C’est une zone propice à l’installation de moulins, en raison d’une falaise au sud, sur laquelle le courant s’accélère, puis forme des écoulements en tresses permettant un aménagement facile des canaux d’amenée. Au fil du temps, le site a montré qu’il restait favorable à cet usage, constaté de l’Antiquité au xiiie s., suivi par un hiatus, puis une réinstallation aux xviie-xviiie s., avant que le lit de la rivière se déplace vers l’ouest. Au xixe s., dans le cadre du développement industriel de Montluçon, afin d’étendre les usines, de grands travaux repoussent la rivière dans son ancien lit le long de la falaise et un barrage est construit pour alimenter les usines en eau. Cette action a protégé les fragiles meules en grès et les bois dans un plan d’eau, où ils ont été découverts (Troubat 2017a). Sur 1,2 ha de rivière, 36 meules ou fragments et de nombreux bois en place ont apporté des informations importantes sur l’histoire de la ville (Fig. 6 et 7).
Fig. 6 - Montluçon-Maugacher, emplacements des groupes de bois (rouge) et de meules (bleu) de la période antique, du haut Moyen Âge, du Moyen Âge et d’époque moderne.

Fig. 7 - Montluçon-Maugacher, meule M 4 du haut Moyen Âge, un des rares exemples d’une meule d’abord utilisée en catillus, puis transformée en meta.

Fouille Olivier Troubat, grès du Bourbonnais, musée de Montluçon ; dessin E. Yény.
17Les meules en grès sont toutes des meules à céréales, produites dans une région située à 30 km au nord (Troubat à paraître). Elles ont été datées par typologie par Luc Jaccottey et Boris Robin, archéologues membre du PCR Groupe Meule. Quelques blocs de pierre avec des trous de louve et d’agrafes portant des traces de plomb ont complété le mobilier. Les datations des bois par 14C et dendrochronologie ont corroboré par la suite les expertises typologiques (Fig. 8).
Fig. 8 - Datations des meules et moulins du site de Montluçon-Maugacher.

18La période du viiie au xe s., bien représentée dans les sites fouillés de l’esplanade du Vieux-Château et de l’église Notre-Dame, est également bien présente à Maugacher dans quatre groupes, auxquels il faut ajouter le moulin du Quai Rouget-de-l’Isle cité plus haut. À Maugacher, les meules de cette période sont majoritaires avec 18 fragments datés, soit plus de la moitié du corpus. Ces moulins sont assez bien localisés sur une partie de la rivière. Ils ont pu se succéder ou peut-être, pour certains, fonctionner de manière concomitante.
19Un témoin important du paysage de la vallée est une sablière-basse à mortaises traversantes de 5 m de long (Fig. 9). Elle est issue d’un demi-tronc de chêne, scié dans le sens de la longueur et montre plusieurs départs de branches. Ce chêne, abattu entre 874 et 896 selon l’analyse dendrochronologique, a poussé dans un espace ouvert, apportant une indication sur un paysage agricole dégagé lors de l’exploitation (Blondel 2018). Confirmant ce paysage ouvert, les quatre moulins de la période carolingienne associés à de nombreuses meules à grains témoignent de cultures céréalières dans cette vaste plaine bien irriguée.
Fig. 9 - Sablière-basse du groupe G2 de la fin du ixe s.

Cl. O. Troubat.
20Pour la même période, le moulin du groupe G3 conserve un plessis constitué de branches de noisetier, tressées sur un alignement de pieux, constituant un barrage non étanche caractéristique des aménagements liés à une activité complémentaire de pêche. Les autres moulins de Maugacher sont datés entre le xie et le xiiie s. en ce qui concerne les datations 14C. On constate un hiatus entre le xiiie et le xviie s. Il n’est pas impossible que cette interruption corresponde à un abandon du site pour la meunerie, vraisemblablement en raison des fréquents changements du lit de cette rivière, dans la plaine d’inondation qu’elle traverse à Montluçon. En effet, les archives de la ville localisent les moulins du xive au xvie s. dans d’autres endroits de la ville (Troubat 2017b).
5. Montluçon : de l’arrière-pays de Néris à la ville du haut Moyen Âge
21Néris est toujours la ville principale de la région pendant l’Antiquité et jusqu’au viiie s. La densité archéologique y diminue à partir cette période. À l’inverse, dans la fourchette des viiie-xe s., les fouilles archéologiques récentes montrent une densification de l’occupation du site de Montluçon, avec une place forte, une ou plusieurs églises, un pont rebâti sur le Cher et plusieurs moulins à grains.
22La polarisation urbaine de Néris s’estompe. Nombre de grands axes qui ne passent pas à Néris se croisent dans la plaine à 8 km au nord et marginalisent la ville. Les sols pauvres et soumis aux sécheresses du plateau nérisien ont déjà poussé dans l’Antiquité les activités agricoles dans la vallée du Cher. Les activités agricoles puis marchandes se centralisent bientôt dans la plaine céréalière et bien irriguée de Montluçon, en contraste avec le socle granitique peu fertile. Les agglomérations secondaires nord et ouest de Saint-Victor et Quinssaines ont également décliné et ne sont plus alors que des villages. Le basculement du pôle local est sans doute progressif au cours des viiie et ixe s.
23La tradition locale évoque des raids hongrois en 935 et 937, qui firent des incursions en Aquitaine, dont faisait partie la région, et qui auraient détruit Néris. Mais les textes parlent d’incursions dans l’évêché de Bourges et d’un combat vers Orléans, à 200 km et l’archéologie n’a pas confirmé une éventuelle destruction violente de Néris. La ville semble avoir perdu son rôle principal bien avant cela.
24Les fouilles de Montluçon/Notre-Dame montrent l’existence d’un site fortifié vers les viiie-xe s., que confirme le texte en partie apocryphe du viiie s. indiquant une place forte à Montluçon. Enfin, les archives disponibles tardivement, en 1049, parlent d’un castrum Montis Lucii. Son seigneur est inconnu ; le premier texte disponible nommant l’un d’eux – Willelmus de Borbo dominus de Monte Lucio – n’apparaît qu’en 1141 (Clément 1932 : 46-47), alors que la ville existe déjà depuis deux à trois siècles. Une baronnie autonome de Montluçon apparaît dès lors, qui s’étend sur une partie de l’ancien Narzenne/pays de Néris, frontalier aux portes nord de la ville de la seigneurie de Bourbon. Le siège de l’archidiaconé n’est plus à Néris mais est descendu dans la vallée à Montluçon.
25La filiation de Montluçon envers Néris est rappelée dans plusieurs documents dont le plus ancien est le polyptique de Notre-Dame de Montluçon [circa 1455-1473]. Sept panneaux représentent la vie de la Vierge avec des arrière-plans qui figurent des paysages et édifices locaux. Comme une parenté symbolique du territoire, les scènes ne représentent que des paysages et des bâtiments du Narzenne dont trois fois en arrière-plan Néris, autant de fois que Montluçon en plans avancés. Cela est sans doute motivé par le fait que le prieuré Notre-Dame, qui abrite l’œuvre, est devenu le siège de l’archidiaconé (Troubat 2020b).
26La désaffection partielle de Néris et le développement de Montluçon aux viiie et ixe s. s’inscrivent dans un phénomène plus large, qui ne lui est sans doute pas propre.
27Quelques exemples régionaux montrent également des déplacements de pôles urbains ou de pôles administratifs sur des sites voisins7 : Bruère, Allichamps et Drevant à Saint-Amand-Montrond vers le xie s. (Hugoniot 1998) ; Yzeure à Moulins au xiiie s. Cette ville importante n’est pas le siège d’une paroisse et dépend jusqu’à la Révolution de la paroisse d’Yzeure (Troubat 2020a). Vichy et Cusset alternent avec deux pôles antiques, puis un repli à Cusset au haut Moyen Âge, avant un redéveloppement de Vichy, doté d’un pont au moins au xive s., et de deux pôles médiévaux concurrents : Cusset dépend du roi et Vichy du duc de Bourbon (Troubat 2008). Plusieurs sièges d’archidiaconés basculent, sans que les lieux de départ ou d’arrivée soient obligatoirement urbains au moment des transferts, dont les dates ne sont pas connues, comme Châtel-de-Neuvre qui est remplacé par Souvigny (pôle religieux à partir du xe s.) et Lubié qui migre à Lapalisse (Chazaud 1865 : 121).
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Notes de bas de page
1Lyon-10844. Datation 14C : 1240 ± 30 BP. Calibrée à 2 Σ : 689 à 885 ap. J.-C.
2Lyon-13026 (GrA). Datation 14C : 1120 ± 30 BP. Calibrée à 2 Σ : 778 à 995 après J.-C.
3Beta Analytic-315285. Datation 14C : 1030 ± 30 BP. Calibrée à 2 Σ : 970 à 1030 ap. J.-C.
4Lyon-13027. Datation 14C : 1085 ± 30 BP. Calibrée à 2 Σ : 894 à 1016 ap. J.-C.
5Datowan Bezwzglednych-MKL636. Datation 14C : 1200 ± 25 BP. Calibrée à 2 Σ : 720-900 ap. J.-C.
6Ciram-AE69. Datation 14C : 1188 ± 15 BP. Calibrée à 2 Σ : 775-885 ap. J.-C. Une fouille a été réalisée lors de la destruction de ce pont (Desnoyers 1986 et 1988). Les blocs ont alors été numérotés, puis entreposés dans un hangar dont le toit fuyait. L’eau a effacé plusieurs numéros. Les plans du démontage sont perdus et l’identification des emplacements des blocs avec les mortiers datables a pu être faite grâce aux photos conservées. Une phase intermédiaire, entre les datations viiie-ixe et xiie, n’a pas pu être datée en raison de l’absence de plans et de photos permettant d’identifier les blocs de cet intervalle de construction.
7Exemples dans le département de l’Allier, sauf Saint-Amand-Montrond et les agglomérations satellites, dans le département du Cher.
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L’eau dans les villes d’Europe au Moyen Âge (IVe-XVe siècle) : un vecteur de transformation de l’espace urbain
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