Quentovic, la Canche et la Manche. Essor et développement d’un port de rivière à la mer

Quentovic, the Canche and the Channel. Growth and development of a river port to the sea

Inès Leroy

p. 19-30

Résumés

Quentovic constitue un pôle économique et administratif majeur pendant tout le haut Moyen Âge. Sa position, au fond de l’estuaire de la Canche, lui assure une relative protection face aux inondations des phénomènes tempétueux. Mais la dynamique fluviale assez marquée dans ce secteur intertidal impose la construction d’aménagements et des travaux d’adaptation aux évolutions de la Canche. Les fouilles récentes étroitement liées aux études paléo-environnementales offrent désormais une meilleure représentation des contextes de développement et de vie de cet espace urbanisé. En complément, une analyse du paysage, couplée à l’étude des sources textuelles, pose les bases d’une réflexion sur une occupation élargie à l’échelle de la basse vallée.

Quentovic was a major economic and administrative centre throughout the early Middle Ages. Its position, at the mouth of the Canche estuary, ensured some protection from floods caused by stormy weather. However, the rise and fall of the river, quite marked in this intertidal sector, required the construction of infrastructure and facilities that took this into account. Recent excavations, closely informed by paleo-environmental studies, now offer a better understanding of the amenity and structural development of this townscape. In addition, an analysis of the landscape, complemented by a study of the written sources, provides the basis for an understanding of the historic occupation of the lower valley as a whole.

Entrées d’index

Mots-clés : Quentovic, Canche, paléoenvironnement, évolution du paysage, étude régressive, longue durée, estran

Keywords : Quentovic, Canche, paleo-environment, landscape evolution, regressive analysis, longue durée, foreshore


Texte intégral

1. Quentovic, un port du haut Moyen Âge

1Dans les travaux historiques et numismatiques qui lui sont consacrés depuis la seconde moitié du xixe s., Quentovic apparaît comme un des principaux ports du royaume mérovingien, puis de l’empire carolingien1. La question de la localisation, longtemps débattue, est finalement tranchée dans les années 1960 par Jan Dhondt qui en reprend l’historiographie majeure et soumet les sources écrites à une nouvelle lecture systématique (Dhondt 1962). En parallèle, les recherches archéologiques menées par Jean Couppé et les nouvelles prospections lancées sous l’impulsion de Pierre Leman confirment l’occupation du haut Moyen Âge sur le territoire de la commune de La Calotterie, jusqu’aux hameaux de Visemarest et Valencendre (Leman 1981 ; 1982 ; 1986 ; 1990).

2Quentovic, portus attesté par la numismatique dès la fin du vie s., constitue un pôle économique et administratif majeur pendant tout le haut Moyen Âge2. Il appartient à un vaste réseau d’emporia assurant la circulation des hommes, des biens et des idées sur le pourtour de la Manche, de la mer du Nord et de la Baltique (Fig. 1). Sa position septentrionale dans le royaume de Neustrie, au croisement des routes maritimes et terrestres, le place idéalement dans les relations trans-Manche et assure une connexion directe vers le nord et vers le sud du continent par l’intermédiaire d’une ancienne voie romaine.

Fig. 1 - Localisation des principaux emporia d’Europe du Nord-Ouest.

I. Leroy.

3Le site de Quentovic est implanté en fond d’estuaire, le long des rives de la Canche, particulièrement dans le hameau de Visemarest (Pas-de-Calais, commune de La Calotterie). Il est documenté par plusieurs opérations archéologiques (Fig. 2). On doit sa découverte à un agriculteur qui en 1982 mit au jour des ossements humains lors de la réalisation de tranchées de drainage (Leman 1982). L’intervention en urgence de la circonscription des Antiquités historiques de Picardie est suivie de 1984 à 1992 par huit campagnes menées par l’Université de Manchester visant à définir le potentiel du site et ses dimensions au moyen de sondages de 2 à 4 m3 (Hill et al. 1990 ; Hill et al. 1992). En 1995, une importante nécropole, dont l’utilisation est datée de la fin du vie s. à la seconde moitié du viie s., est mise au jour sur le tracé de la future autoroute A16 (Desfossés et al. 1997). Enfin, depuis les années 2000 (2004-2005), plusieurs opérations (diagnostics et fouilles) d’archéologie préventive menées par l’Inrap et Archéopole offrent une fenêtre d’environ 2 ha ouverte sur l’occupation du site (Duvaut-Robine 2015 ; Cense-Bacquet 2016 ; Barbet et Routier 2018).

Fig. 2 - Localisation des sondages archéologiques (points numérotés), des fouilles programmées (M1, M2 ; M2DW ; N1, N2S et N2N) et préventives (AC3p ; AC40 ; AC273-274 ; AC277).

I. Leroy.

4Pourtant, dans le paysage actuel, le site portuaire de Quentovic, tel qu’il est documenté par l’archéologie, apparaît totalement déconnecté de la mer. Visemarest se situe aujourd’hui à environ 13 km du littoral et 850 m du cours de la Canche. Quel était dès lors l’environnement contemporain du portus de Quentovic ? Comment était-il connecté à la mer ? Comment était la Canche ? Quelles étaient ses rives ? Autant de questions traitées dans le cadre d’une recherche qui privilégie une approche interdisciplinaire et régressive.

5Dans cette étude consacrée à l’évolution du paysage, les sources mobilisées sont extrêmement variées3. Les études géomorphologiques et plus largement des sciences de la terre constituent un socle fiable qui trace le canevas général de cette évolution, encore faut-il le préciser et en affiner la chronologie pour les périodes historiques. Les sources d’information, écrites et cartographiques, offrent un aperçu assuré et relativement précis depuis le courant du xviie s., particulièrement autour de l’estuaire actuel. Les études archéologiques, textuelles et micro-toponymiques permettent de dépasser cette limite chronologique et de proposer un schéma d’évolution paysagère et d’occupation du territoire au cours du Moyen Âge. Mais il faut là aussi trouver un espace de dialogue entre les sources. En effet, l’archéologie livre des structures, la photo-interprétation révèle des tracés ou des anomalies alors que les textes fournissent des noms de lieux, des repères parfois non-localisés ou ayant connu une certaine mobilité, et les cartes donnent des informations topographiques ou des tracés à la précision variable ponctuellement assortis d’un nom. En grossissant le trait, on peut dire qu’il en ressort d’une part une série de tracés et de l’autre, tantôt des mentions de digues, royons4 ou levées, tantôt des micro-toponymes dont l’analyse révèle un trait particulier de paysage, comme marais, noc, ou bourbillon pour caractériser une zone humide. En réalité, ces données multiples et variées se complètent chronologiquement, se renforcent mutuellement et se corrèlent aux résultats obtenus en géomorphologie, même s’il faut s’accommoder de quelques zones d’ombre. Comme l’écrit Nicolas Poirier, c’est donc de la confrontation des informations livrées par chacune des sources que peut naître le gain d’informations (Poirier 2021 : 12).

2. À la recherche de la Canche alto-médiévale : l’apport de la géomorphologie

6Dans le cadre de sa recherche doctorale et des études qui suivirent, Murielle Meurisse-Fort définit une synthèse paléo-environnementale régionale mesurant l’impact de l’évolution eustatique et climatique sur le cordon littoral (Meurisse-Fort 2009). Son approche permet d’affiner les transitions entre les différentes séquences anciennement rassemblées sous l’appellation « transgressions et régressions calaisiennes et dunkerquiennes ». Sept séquences paléo-environnementales régionales (SPER) y sont définies pour le secteur compris entre Tardinghen et la baie de Somme au cours de l’Holocène (env. 9240 av. J.-C. jusqu’à aujourd’hui). Au cours des trois dernières séquences, soit entre environ 1 300 av. J.-C. et aujourd’hui, trois cordons dunaires viennent successivement s’appuyer sur le socle qui s’est progressivement constitué au cours des périodes précédentes (Meurisse-Fort 2009 : 225)5. Ces dunes impriment une avancée du front littoral vers le large gagnant des terres sur la mer. Cette accrétion est également perceptible sur des échelles de temps très courtes, dans les documents récents visant la cession de terrains littoraux. À titre d’exemple, citons le plan des laisses de mer dressé par Léon Garet en 1884 qui représente une avance de 135 à 177 m des sables vers le large (Fig. 3). On perçoit également cette avancée dans l’évolution urbanistique de la ville du Touquet, en lien avec l’évolution de la ligne de rivage.

Fig. 3 - Léon Garet, Plan des laisses de pleine mer, 8 septembre 1884.

AD Pas-de-Calais, 2 Q 8.

7L’histoire même de la Canche, de sa dynamique et de sa morphologie reste en revanche largement à écrire. Les opérations d’archéologie préventive récentes fournissent les premiers éléments de réponse au travers des différentes études géomorphologiques et paléo-environnementales qui y sont adjointes (Armynot du Châtelet 2015 ; Meurisse-Fort 2018). Sur la base des résultats obtenus, les géomorphologues postulent l’existence d’un cours anastomosé au moins au cours du haut Moyen Âge. La fermeture progressive de l’estuaire à la suite de l’engraissement et de la dérive littoral ainsi probablement que l’action anthropique modifie ensuite l’équilibre de la rivière impliquant par conséquent un ajustement progressif de sa morphologie vers un cours méandriforme. L’évolution récente du fleuve semble avoir provoqué une incision plus profonde du chenal principal et la mise en place de barres de méandre en constante évolution.

8Il ressort de cette étude que la formation de la basse vallée de la Canche, qui inclut la plaine alluviale dans laquelle s’implante Quentovic, est le fruit de trois dynamiques sédimentaires de dépôts ayant coexisté et dont l’influence a varié au cours du temps : les dynamiques marine, littorale et fluviale.

9Dans un premier temps, le littoral moins avancé, et l’estuaire largement ouvert, autorise une pénétration importante de flots marins charriant des sables qui forment une série de bancs en mouvement selon la dynamique fluviale (Fig. 4). Dans un second temps, l’avancé du littoral vers le large et la fermeture progressive de l’estuaire concentrent ces entrées maritimes sur un « chenal » plus étroit avec pour conséquence une accélération des courants causant une érosion marquée du musoir de Lornel. En amont, la dynamique alluviale colmate progressivement l’ancien chenal anastomosé – colmatage probablement accéléré par l’action anthropique (aménagements de berges, etc.) – et y incise un chenal méandriforme. Les limites entre estuaires externe, central et interne reculent vers l’ouest. Au sein même de l’estuaire externe et central, un cours anastomosé prédomine. La rive gauche se colmate également à l’arrière des cordons dunaires nouvellement formés.

Fig. 4 - Modèle graphique de l’évolution du cours de la Canche, de son estuaire et du littoral. A, Haut Moyen Âge ; B, fin du Moyen Âge-période moderne.

Adaptation d’après Picouet 2000 : 159, fig. 2.

3. À la recherche de la Canche alto-médiévale : une histoire à rebours

10On l’a compris, la basse vallée de la Canche est un secteur complexe en évolution constante en fonction d’une multitude de facteurs parmi lesquels l’influence tidale, le climat, l’alluvionnement, l’érosion et les modifications topographiques naturelles ou anthropiques jouent un rôle majeur. Si les sciences de la terre tracent le canevas général de cette évolution, encore faut-il le préciser et en affiner la chronologie pour les périodes historiques. Les sources d’information, écrites et cartographiques, offrent un aperçu fiable et relativement précis depuis le courant du xviie s., particulièrement autour de l’estuaire actuel. Les études archéologiques, historiques et micro-toponymiques permettent de dépasser cette limite chronologique et de proposer un schéma d’évolution paysagère et d’occupation du territoire au cours du Moyen Âge.

3.1. xixe s. : accès au port d’Étaples

11L’évolution récente est notamment dictée par la mise en place successive de digues et renclôtures. Au xixe s., l’aménagement de l’estuaire est directement lié à l’accès au port d’Étaples. La sinuosité et la faible profondeur de la Canche rendent celui-ci difficile, raison pour laquelle dès la première moitié du xixe s., son chenal est aménagé afin de maintenir sa profondeur et sa stabilité.

3.2. xive-xixe s. : gains de terres de La Calotterie à Saint-Josse/Cucq

12Antérieurement à ces aménagements très récents qui tentent de canaliser le lit mineur tout en stabilisant les rives, les sources écrites et cartographiques documentent l’édification de digues successives gagnant progressivement des terres sur l’espace maritime et intertidal. Fossilisées pour la plupart sous la forme de chemins ou de limites parcellaires, elles constituent aujourd’hui encore des lignes fortes du paysage. L’examen minutieux du corpus cartographique et l’exploitation des fonds d’archives modernes permettent de scander les différentes étapes de colonisation de ces terrains en attribuant des termini ante quem à ces constructions successives.

13Ainsi, à la fin du xviie s., la rive gauche de la Canche s’étirait encore dans le prolongement de l’actuel premier méandre jusqu’à longer Villiers, puis les vestiges de cordons dunaires anciens (Fig. 5). Au nord s’étendait un vaste espace de wadden, dont les parties hautes – les schorres – sont progressivement colonisées, puis à leur tour, protégées de digues successives qui s’implantent jusque dans le courant du xixe s. Celles-ci scellent la fermeture définitive de cet espace jusqu’alors ouvert à l’étal. Les cartes anciennes mettent également en évidence la divagation du lit mineur au fil du temps.

14L’édification ou même l’existence de ces digues laissent peu de traces écrites avant la seconde moitié du xviiie s. Parfois citées – mais rarement – comme éléments de repères topographiques, elles font l’objet d’une production documentaire uniquement dans le cadre de contentieux. À titre d’exemple, citons cette information (1583) commandée par le procureur fiscal de Montreuil, concernant l’aménagement de digues entre Visemarest et Villiers et leur influence sur le cours de la Canche6. Sept déposants témoignent des désagréments encourus : champs ennoyés parfois pendant six heures avant un retrait complet des eaux ; niveau d’eau accru (de quatre à cinq pieds, soit entre 1,20 m et 1,50 m) ; gués et autres passages de rivière rendus impraticables, tant à pied qu’à cheval ; voie de communication entre les deux rives fermées ; chemins abîmés ; bac d’Attin rompu ; moulins interrompus.

Fig. 5 - Carte de l’estuaire de la Canche, de ses principaux chenaux, digues et renclôtures depuis la fin du xviie s.

I. Leroy.

3.3. viie-xive s. : les vestiges d’un cours anastomosé ?

15Un autre contentieux, qui oppose les abbés de Saint-Saulve et la ville de Montreuil, enrichit encore la connaissance de la Canche. Un accord conclu en décembre 1366 rapporte une plainte des abbés relative à plusieurs aménagements réalisés dans ou à proximité du cours de la Canche (Cartulaire de la ville de Montreuil-sur-Mer, p. 321) :

« Les religieux se plaignoient de ce que les maire et eschevins avoient fait ôter une petite île qui étoit assez près du pré Benson, laquelle leur étoit fort utile pour leur pêche, une autre, où il y avoit des arbres, que lesdits de la ville auroient pris et enlevés. Est accordé, que parce que ces îles n’avoient été ôtées que parce qu’elle empêchoient les bateaux marchands de passer facilement, et que cela n’avoit été fait que pour le bien et utilité publics, et non pour autre cause, ce qui en avoit été fait seroit censé bien fait, mais que les arbres, ou leur valeur, seroient rendus auxdits religieux pour la raison et droit du fond. »

16Les moines de Saint-Saulve, propriétaires de la pêcherie entre le Bac d’Attin et Montreuil, se plaignent de l’aménagement d’une écluse par la ville de Montreuil. Celle-ci a pour effet d’augmenter le débit du courant et d’endommager la route à côté des ponts dont l’entretien incombe aux moines. Ils mentionnent également la réalisation d’une muraille qui a pris six pieds de largeur (environ 2 m) à la rivière. Enfin, ils se plaignent du fait que les autorités de Montreuil aient supprimé deux petites îles près du pré Benson afin de faciliter le passage des bateaux de commerce. Seule et unique mention d’îles connue, elle en est d’autant plus cruciale qu’elle fournit quelques indices intéressants. La première île proche du Pré Benson était utilisée pour la pêche moyennant quelques aménagements7. La seconde était couverte d’arbres, signe d’une île stabilisée de longue date8. L’hypothèse d’un cours d’eau anastomosé, émise dans le cadre des études géomorphologique et microfaustique, semble trouver un argument historique. Pourtant, cette unique mention est fragile.

17Au-delà de l’écrit, les sources matérielles apportent leur lot d’informations. Ainsi la présence de l’épave d’un caboteur fluvio-maritime daté du xve s. dans le cours actuel de la Canche, à hauteur de Beutin, indique un chenal navigable à ce niveau/ou à proximité directe du lit majeur à cette période (Rieth 2013). L’étude du paléo-environnement menée en parallèle de la fouille conclut à un environnement probable de « haut estuaire composé de plusieurs chenaux aux influences marines plus marquées qu’aujourd’hui » (Rieth 2011 : 137).

18Enfin, la mise au jour de vestiges de structures rapidement interprétées comme un front de berge sur le site de Quentovic fournit un autre jalon (Hill et al. 1992 ; Hill 1992) (Fig. 6). Sa phase la plus récente, datée par radiocarbone de 820 (± 30), permet d’émettre l’hypothèse d’une construction des premiers états dans le courant du viiie s. (Meurisse-Fort 2016 : 32). Composées d’une structure clayonnée, plusieurs portions de ce front de berge ont été observées sur une distance de 180 m. La stratigraphie au nord, côté fleuve, se compose de tidalites caractéristiques d’un dépôt rapide de sédiments lié à la marée.

Fig. 6 - Front de berge, sondage 56.

Cliché D. Hill.

19Enfin, un dernier indice nous fait encore remonter le temps. Les quelques fenêtres archéologiques ouvertes sur le port du haut Moyen Âge, situées à quelque 125 m et 425 m plus au sud, ont révélé deux larges chenaux9. D’orientation globale nord-sud, ils sont tous deux attribués aux premières phases d’occupation alto-médiévales, datées pour l’un du milieu du vie au milieu du viie s., pour l’autre du milieu du viie s. au viiie s. Les analyses sédimentaires montrent que ceux-ci sont soumis aux influences tidales10. Les données acquises concordent pour dessiner, à cette époque, un environnement de vasière intertidale parcourue de vastes chenaux localement aménagés, en d’autres mots, un paysage similaire à celui qui borde l’estuaire actuel. Les niveaux supérieurs de comblement de ces fossés voient l’influence marine se réduire progressivement indiquant la fermeture graduelle du milieu et la mise en place d’une zone de transition entre la vasière intertidale et le milieu maritime (Armynot du Châtelet 2015). Dans le courant du viiie s., peut-être en lien avec l’aménagement du front de berge précédemment évoqué, le milieu se ferme définitivement et l’environnement s’exonde permettant dès lors une occupation franche de ces terrains.

20Reste un élément à prendre en compte. En 2008, un test de prospection électromagnétique menée dans le cadre du PCR Quentovic, a révélé deux anomalies de forte conductivité interprétées comme de potentiels paléo-chenaux (Mathé, Lévêque et Druez 2008 : 10-11 et 26). Le premier, d’une largeur estimée à 50 m, se situe dans la partie sud du Champ d’Ermenville évoqué ci-dessus ; le second, d’une largeur estimée à 125 m, est localisé à environ 300 m au sud du premier, dans le prolongement quasi direct de la ligne de front de berge observée sur le site de Quentovic. En outre, il faut souligner la forme particulière du Champ l’abbé aussi nommé « Les basses terres », délimité au nord par le chemin d’Urbise et au sud par la rue des Prés Hauts. Cet espace est interprété comme une paléo-île dont les digues auraient été muées en chemins. Ces chemins sont aujourd’hui encore en surplomb de 0,5 m à 1 m par rapport au niveau du champ.

4. Évolution diachronique des rives de la Canche : hypothèse de travail

21Pour le haut Moyen Âge et le Moyen Âge central, les données concordent donc en faveur de la représentation d’un vaste estuaire11 et d’un large lit majeur au cours anastomosé ou en anabranches12. Des îles ponctuaient son cours. Celles-ci constituaient des éléments dominant du paysage, même si leur forme a probablement évolué au fil du temps13.

22C’est dans ce cadre que semble se développer Quentovic. Le cœur du vicus identifié dans le hameau de Visemarest, distant d’environ 8 km du littoral alto-médiéval, apparaît désormais bien plus directement connecté à la mer et accessible aux embarcations alors en usage par de multiples chenaux.

23Du viie au viiie s., des chenaux secondaires soumis à la marée innervaient l’habitat. L’extension du site, dans le courant du viiie s., va de pair avec une empreinte anthropique plus marquée. Un front de berge protège désormais l’habitat. Les bateaux disposent de terrains en amont du site pour l’échouage. Les conditions de navigabilité y sont tout à fait acceptables, au regard des rivières situées plus au nord de la Canche, aux tirants trop faibles. De plus, ce type d’estuaire alluvial est particulièrement prisé par les marchands frisons et anglo-saxons disposant de bateaux à fond plat ou arrondis dont le mode d’accostage idéal est l’échouage.

24C’est probablement dans un environnement similaire que se développe Montreuil dans le courant des xe et xie s., même si les données sont à ce jour trop lacunaires pour donner une image fiable de la situation. Au fil des siècles, la multiplication des endiguements, la suppression d’îles, l’édification de structures fluviale variées, dont on perçoit ponctuellement la réalisation, aboutit à des modifications majeures du cours de la Canche. Le point de basculement semble se trouver dans le courant du bas Moyen Âge14. Sur le littoral, le cordon des « dunes littorales anciennes » est alors à son extension maximale. Les sables ont gagné au moins 2 km sur la mer et le développement du poulier15 réduit l’entrée de l’estuaire d’au moins 1 km. En parallèle, les activités humaines et les interventions modifient l’équilibre de la Canche. On tente de maintenir « l’outil portuaire » par exemple par la suppression des îles de Saint-Saulve favorisant le maintien du chenal de navigation. L’accessibilité au port de Montreuil se réduit pourtant inexorablement, désormais limitée aux petites embarcations. Le transport des marchandises depuis l’agglomération s’effectue alors par voie d’eau ou par charrette jusqu’Étaples où est amarré le bateau principal. À partir du xvie s., les mollières16 de La Calotterie sont endiguées (lieu-dit Champ d’Hermenville), canalisant et reportant le lit mineur vers la rive nord. Puis dans le courant des xviie et xviiie s., ce sont les mollières de Saint-Josse qui sont progressivement fermées à l’étal. Le port de Villiers est alors définitivement condamné ou, du moins, les prétentions monastiques sur le lieu cessent.

En conclusion

25L’étude de l’évolution du paysage, en particulier pour les périodes historiques où l’écrit est plus rare, impose de solliciter une multitude de sources. Seule leur analyse croisée permet de dépasser les limites intrinsèques à chaque discipline, et en dévoile des données qui progressivement s’assemblent et se complètent l’une l’autre. D’emblée, la collation des sources constitue un premier enjeu critique : établir pour chacune un corpus sélectif, outil fiable pour contribuer à une analyse objective. Le second enjeu consiste à les faire dialoguer au-delà de leurs natures et de leurs chronologies divergentes. Les hiatus chronologiques et spatiaux entre toutes ces observations, ces « angles morts » comme les nomme Nicolas Poirier (Poirier 2021 : 12), sont évidemment énormes. Il faut s’en accommoder.

26Sur ces bases critiques, nous sommes en mesure de proposer un schéma des limites minimales et maximales des rives de la Canche médiévale ou, à défaut et en l’état de la recherche, d’en retracer la mobilité du/des chenaux au fil des siècles (Fig. 7). De nombreuses interrogations sous-jacentes demeurent au cœur de nos réflexions : celles des zones réelles d’occupation pérenne ou non, des conditions de vie, d’accessibilité et de viabilité, ou encore celles de la gestion des territoires dans lesquels s’inscrit la basse vallée de la Canche.

Fig. 7 - Hypothèse d’extensions du lit majeur de la Canche au haut Moyen Âge.

I. Leroy.

27Nuançons d’emblée. Si l’image semble claire entre le littoral et l’actuelle commune de La Calotterie, nous manquons encore cruellement de données pour la section en amont jusqu’à Montreuil. Le corpus cartographique se révèle trop récent ou trop imprécis, les sources écrites sont muettes, et aucune opération archéologique, ni aucun sondage ou carottage géomorphologique n’y est enregistré, outre qu’aucune prospection électromagnétique n’a été réalisée dans cette direction et que l’imagerie numérique y est d’une résolution insuffisante. Seule l’analyse des formes paysagères et des mentions micro-toponymiques peuvent ici être mobilisées, avec toutes les réserves liées à leur nature. Il faut donc constamment garder à l’esprit ces réserves critiques et considérer le schéma proposé comme un état provisoire des connaissances, ou un puzzle inachevé que l’acquisition de chaque pièce supplémentaire permettra de compléter. Il s’agit en somme d’un brouillon de perception du paysage sous-jacent à l’existant17.

Bibliographie

Document d’archives

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Sources imprimées

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Verger 2009. Verger F. - Les zones humides du littoral français, Belin, Paris.

Notes de bas de page

1Pour un aperçu détaillé de l’historiographie voir Leroy 2011.

2Pour un état de la question le plus récent autour de Quentovic, voir Lebecq, Bethouart et Verslype 2010 ; Leroy et Verslype 2016.

3Cette étude est issue d’une thèse de doctorat soutenue à l’Université catholique de Louvain sous la direction de Laurent Verslype.

4Le terme royon désigne traditionnellement un sillon, une rigole (FEW, X, 388a ; Pégorier 2006 : 404). Cependant, dans leur ouvrage consacré aux Noms de lieux de Picardie, J. Chaurand et M. Lebègue relèvent un usage particulier de ce terme en zone littoral où il désigne une digue ou ponctuellement un chemin. Les auteurs justifient ce particularisme par la présence de sillons dans lesquels circule de l’eau, longeant ces structures et épousant leurs contours (Chaurand-Lebègue 2000 : 197).

5La carte géologique (1/50 000) distingue les vestiges de ces trois cordons dunaires qualifiés de dunes littorales « très anciennes », « anciennes » et « récentes » (Dza, Dzb, Dzc) correspondant à trois phases d’aggradation successives aux dynamiques différentes. Ces phases sont globalement datées d’environ 1300 av. J.-C. à 600 ap. J.-C. pour les dunes « très anciennes », de 600 à 1300-1500 pour les dunes « anciennes », et de 1300-1500 à aujourd’hui pour les dunes « récentes ».

6AD Pas-de-Calais, E-dépôt 588 DD 2.

7Au-delà des quelques mentions de pieux, etc. dans nos sources, nous renvoyons, sur ces aspects, à l’article de Nicolas Leroux sur les pêcheries en basse vallée de la Seine (Leroux 2018).

8Concernant la mise en place et l’évolution des îles en milieu fluvial, consulter les travaux de Stéphane Grivel et Emmanuèle Gautier, sur les îles de la Loire ou dans le cadre d’analyses comparées entre milieux fluviaux différents (Grivel et Gautier 2012 ; Gautier et al. 2016).

9Parcelle AC 40, US 725 (Cense-Bacquet 2012, vol. 2 : 333-335) ; Parcelle AC 277, US 1552 (Duvaut-Robine et al. 2019 : 98 101 et 243 245).

10On observe la présence d’une alternance de rythmites tidales et d’apports sableux peuplée d’espèces micro-faunistiques à affinités marines (Meurisse-Fort 2018).

11Cette idée d’un estuaire ouvert et d’une connectivité plus importante des sites n’est pas neuve (voir notamment Lebecq 1993). Néanmoins, l’étude régressive telle que proposée ici pose désormais des jalons tangibles et fiables utiles à la contextualisation des sites.

12Gautier et Grivel distinguent deux principaux modèles de rivières comportant des îles : les rivières en tresses et les rivières en anabranches (Grivel et Gautier 2012). Dans le cas d’une rivière en tresse, la dynamique fluviale impose une modification régulière du fleuve et de ses îles. Leur formation sur un temps plus long est généralement signe d’une diminution de cette dynamique. Dans le cas d’une rivière en anabranches, les îles constituent des éléments dominants du paysage, même si leur forme évolue au fil du temps. Dans le cas de la Canche, on peut opter pour le second modèle du fait des faiblesses conjuguées de la pente et du courant.

13Les études réalisées sur d’autres fleuves montrent combien les îles semblent être des formes fluviales s’ajustant particulièrement rapidement aux changements environnementaux (Grivel et Gautier 2012 ; Gautier et al. 2016). À titre d’exemple, une déforestation provoquera une forte augmentation en charge solide dans l’eau ce qui provoque une érosion accrue des petites îles et à l’inverse, les plus grandes îles, quant à elles, s’accroissent parfois jusqu’à être rattachées aux rives.

14Elle correspond avec la fin de la SPER 6.

15Terme picard désignant la rive d’estuaire en amont de la dérive littorale dominante, caractérisée par la formation d’une flèche littorale s’allongeant dans le sens de la dérive (Robaszynski et Guyétant 2009 : 146).

16Terme vernaculaire désignant le schorre en Picardie (Verger 2009 : 424).

17Les pistes de recherches sont multiples. Une couverture LIDAR couplée à une couverture plus large des prospections électromagnétiques permettrait un repérage élargi des paléo-chenaux. La multiplication des carottages géomorphologiques couplée à une batterie d’analyses paléo-environnementales permettrait d’affiner la vision des paysages anciens.


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