Quand la Shoah a-t-elle pris fin ?
p. 378-399
Texte intégral
1J’examinerai dans les pages qui suivent les relations entre Juifs et population majoritaire au lendemain de la guerre, en me basant sur le matériel recueilli dans le cadre du projet Histoire orale : histoires des survivants de la Shoah. Comment ceux qui ont vécu la Shoah se sont-ils représenté la Libération ? Y ont-ils vu la conclusion définitive de leurs persécutions ou la Shoah a-t-elle continué de résonner dans leurs pensées et de quelle manière ?
2Avant-guerre, les relations intercommunautaires semblaient empreintes d’une certaine harmonie, comme je l’ai constaté en introduction. Cependant, à la lumière des années 1938-1945, on peut douter de cette affirmation. Les actions antijuives ont été déclenchées dès les premiers jours de l’autonomie puis ont pris de l’ampleur avec la création de l’État slovaque indépendant. Le gouvernement et le parlement slovaques ont, dans un premier temps, promulgué des lois excluant les Juifs de la vie publique, avant d’organiser in fine la déportation massive et l’extermination de la majeure partie de la communauté juive en Slovaquie.
Carte n° 7
Au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale
Villes et camps cités dans le chapitre 6.

© Stéphanie Cirac
3Lorsqu’on analyse cette période, on évoque le plus souvent les déportations. Or, comme l’a souligné l’historien Ivan Kamenec1, la Shoah n’a pas commencé lorsque les Juifs sont montés dans les wagons : elle a débuté plus tôt, dès l’adoption de lois les privant de leurs biens et de leurs droits civiques. Face à ces mesures, les réactions de la population ont été variables. Malheureusement, aucune enquête approfondie n’a permis de reconstituer précisément l’opinion publique slovaque de l’époque au sujet de la politique menée par le régime à l’égard des Juifs. Il existe certes des travaux sur le degré de collaboration spontanée, les manifestations d’opposition ou de résistance de la population, des études sur le sujet ont été réalisées et publiées dans les travaux déjà cités d’I. Kamenec, L. Lipscher et J. Špitzer (1996). Il manque néanmoins une étude plus ample, comparable à celle menée par D. Goldhagen (1996) sur la situation allemande (malgré les controverses qu’elle a suscitées). Une analyse de cette envergure dépasse le cadre de mon propos.
4Globalement, on peut néanmoins distinguer deux attitudes dans la population : certains ont approuvé et même activement soutenu les mesures antijuives du régime, tandis que d’autres ont aidé leurs concitoyens juifs dans la mesure de leurs possibilités. La polarisation de la population sur la question ne s’est pas cantonnée aux années de la Shoah. Elle était encore palpable aux premiers jours de la paix. En témoignent les récits des rescapés de retour. Certains évoquent la joie d’un accueil chaleureux de la part de voisins, amis ou connaissances ; d’autres au contraire se rappellent leur tristesse devant un accueil distant, voire hostile. Bien souvent, le rejet des survivants était le fait de personnes qui avaient « aryanisé » ou dissimulé des biens juifs, et n’entendaient pas à les restituer à leurs propriétaires. De tels agissements furent souvent le fait de parfaits inconnus.
5Les rescapés des camps furent fréquemment bouleversés dès le passage de la frontière slovaque. Le contraste avec l’expérience qu’ils venaient de faire en Bohême était saisissant :
Nous sommes montés dans le train, personne ne nous a rien demandé, nous nous sommes installés. À notre arrivée à Kúty2, le contrôleur se présente, c’était un Tchèque, il voit que nous sortons d’un camp de concentration, il ne nous demande rien. Nous arrivons à Kúty :
« Billets s’il vous plaît !
– Nous revenons d’un camp, nous y avons passé trois ans, nous n’avons pas de billet.
– Alors il faut en acheter ! »
– Nous n’avons pas d’argent.
– Eh bien il faut descendre ! »
C’est alors que l’une d’entre nous s’écrie : « Bienvenue au pays ! On est de retour en Slovaquie ! »
H. G., née en 1913.
6Un autre témoin a vécu une expérience semblable, également avec un employé des chemins de fer. En rentrant des camps, il avait fait une partie du chemin jusqu’à Trnava à pied et une autre en train. C’est précisément pendant la dernière partie du chemin, entre Trnava et Bratislava, qu’eurent lieu les péripéties suivantes :
Quand le train est arrivé, nous sommes montés. Je me suis assis, il y avait pas mal de place. Une chose m’a étonné : tous les voyageurs étaient en uniforme bleu. À la station suivante, l’un des cheminots – car c’étaient des cheminots – m’a dit que ce train leur était réservé et que je n’avais donc pas le droit de l’emprunter. Je lui ai montré un document établi à Prague, où il était écrit que je revenais des camps de concentration, et que toutes les administrations étaient priées de me prêter assistance. Ce cheminot, qui ne se considérait sans doute pas comme le représentant d’une administration, a insisté pour que je descende du train. Ce que j’ai fait, mais pour aussitôt grimper sur le toit d’un autre wagon par une échelle. Je me suis couché sur le toit, qui était un peu arrondi, sur le ventre et dans le sens de la marche avec les bras écartés, pour ne pas dégringoler dans un virage. C’est comme ça que je suis arrivé à Bratislava.
J. F., né en 1930.
7Dans un autre cas, le retour à la maison fut plus heureux. Un voisin exprima spontanément sa joie au retour de la famille juive, et ne se contenta pas de bonnes paroles :
Je me souviens qu’à l’époque, un autre patient de mon père nous a transportés dans un très vieil autobus et que nous sommes ainsi arrivés à Ilava. Ce fut un jour très heureux. À Ilava, il y avait un homme très sympathique, M. H., qui appréciait notre famille et qui, pour fêter notre retour, a jeté quatre grenades qui ont bien sûr explosé et fait éclater le bitume où il y a eu de grands trous. Il s’attira de gros ennuis pour cette frasque, mais il expliqua qu’il avait tenu à manifester sa joie de nous voir revenir tous vivants.
P. T., né en 1941.
8Pour Mme L. également, le retour de Mauthausen à Bratislava, sa ville natale, se passa bien à tous égards :
Un bateau est venu nous chercher, nous qui étions de Slovaquie, ainsi que des Hongrois et quelques Roumains. C’étaient des soldats. Il y avait trois bateaux, mais le Danube était miné, c’est pourquoi le voyage de Mauthausen jusqu’ici, en descendant le Danube, a duré trois jours et deux nuits. […] Mais nous rentrions chez nous. Nous avons aperçu au loin le Château de Bratislava, avec une émotion indescriptible. À notre arrivée, nous étions tous debout sur le pont. Bien sûr, les filles pleuraient, je crois que je pleurais aussi, certainement […]
9Le Rabin Frieder indiqua aux femmes libérées la direction de la soupe populaire juive de la rue Zámocká (où se trouve aujourd’hui le restaurant casher Chez David) :
Nous étions les deux premières femmes à arriver à la soupe populaire. L’endroit était plein d’hommes, dont certains étaient déjà rentrés chez eux, d’autres arrivaient directement des bunkers. En nous voyant, ils ne savaient pas quoi faire de nous. Mme R. nous dit : « Asseyez-vous, les filles, on va d’abord vous donner à manger ». On nous a donné du café au lait et des gâteaux. Nous nous sommes mises, non pas à manger, mais à dévorer. On nous demandait : « as-tu vu ma sœur ? », « as-tu vu ma fille, ma mère ? » Ils nous assaillaient tous de questions, tandis que nous ne faisions que manger, manger et encore manger. C’est alors qu’un homme s’est mis à pleurer. Cet homme était plutôt âgé. « Je vous en prie, il s’agit d’une de mes filles ». « Mais laissez-les manger ! » s’est écriée Mme R. Lui, il recommence à pleurer et s’écrie : « Enfin, cela fait déjà une heure qu’elles mangent, c’est insupportable d’attendre ! » Nous n’arrêtions pas de manger.
K. L., née en 1910.
10Cependant, les retours se passaient plus souvent dans la tristesse, beaucoup de parents ou d’amis étant morts :
C’est ensuite que j’ai réfléchi, réalisant que j’étais en fait revenu dans ma ville natale, où je n’avais plus de famille proche – ni mes parents ni mon frère – ou même éloignée. J’étais en fait rentré dans une ville où je n’avais plus personne, et où il ne me restait plus que des connaissances et des amis – ceux qui avaient survécu.
O. W., né en 1924.
11Plus d’une fois, les rescapés furent confrontés aux comportements hostiles d’une partie de la population majoritaire :
Dans notre appartement, de tout notre mobilier, il ne restait plus qu’une vitrine et l’une de nos armoires d’enfant. Dans la vitrine, il y avait quelques pièces de porcelaine et j’ai dit qu’elles étaient à nous, mais le notaire a vivement protesté, disant qu’elles pouvaient appartenir à quelqu’un d’autre. J’ai répondu : « c’est possible, mais ce serait un miracle si ces objets, c’est-à-dire une partie d’un service qui se trouvait dans cet appartement, appartenaient à quelqu’un d’autre. J’en doute fort ».
M. H., née en 1923.
12Un autre témoin a vécu une expérience similaire :
L’appartement que nous habitions a été totalement vidé après que mes parents, qui habitaient un studio dans la rue Obchodná, ont été expulsés de leur logement et déplacés sous escorte à Žilina. Tout a été volé dans l’appartement.
O. W., né en 1924.
13Dans le cas suivant, la balance penche plutôt du côté des souvenirs négatifs :
Nous sommes arrivés chez nous et quelle déception ! Notre maison avait été bombardée, c’était terrible [LARMES]. Mais je peux vous assurer que nos voisins se sont occupés de nous. Grâce leur soit rendue. Ils ont mis une chambre à notre disposition, où nous nous sommes sentis comme chez nous. Déjà avant, nous nous entendions très bien avec eux. Ils nous ont rendu les objets que nous avions cachés chez eux. Nous ignorions ce que nous avions caché au juste ainsi que la cachette. Car nos parents n’avaient pas voulu nous dire, à nous les enfants, ce qu’ils cachaient et où, de peur que nous vendions la mèche. C’est pourquoi nous étions contents qu’on nous rende quelque chose.
V. Sch., née en 1929.
14Les souvenirs de Monsieur E. B. confirment, eux aussi, l’ambiguïté qui régnait à l’époque. Il avait passé la guerre caché dans les montagnes slovaques avec ses parents, où tous ont survécu grâce à l’aide de la population locale. Leur retour a été difficile : confrontés à la difficulté de la restitution de leur appartement et de leur commerce aryanisés, ils souffrirent tout particulièrement de l’attitude de certaines personnes :
Je dois dire, pour commencer, que de parfaits inconnus occupaient notre appartement que nous avions quitté en septembre 1944. Nous étions partis mais nous avions tout laissé à l’intérieur. Nos meubles (des plus gros aux plus petits), notre linge, nos draps, couvertures, habits et vaisselle : tout avait disparu. Nous avons progressivement découvert où se trouvaient certains de nos meubles. Mais notre père a dû déployer beaucoup d’efforts pour en retrouver la trace puis les récupérer auprès de ces gens qui avaient volé nos meubles et étaient furieux de devoir les restituer.
E. B., né en 1930.
15Le récit de Mme M. décrit avec émotion ce qu’elle a ressenti en retrouvant l’appartement qu’elle habitait avec sa famille avant-guerre :
Poussée par la curiosité, je suis retournée dans notre ancien appartement. J’ai sonné – je portais encore à l’époque ma veste de détenue, n’ayant rien d’autre à me mettre. La femme qui m’a ouvert a pris peur en me voyant. Je lui ai dit : « Je m’appelle … et nous habitions ici avant ». Elle m’a regardée et a dit : « Maintenant vous voulez revenir et c’est à nous de partir d’ici ? » Je l’ai regardée et lui ai dit : « Vous savez, cela ne m’intéresse pas ».
G. M., née en 1923.
16Les souvenirs suivants illustrent également les impressions douloureuses laissées par les rencontres avec les responsables des aryanisations :
Quand on nous a emmenés, chacun s’est proposé avec enthousiasme de nous garder les affaires que nous laissions. En nous promettant de nous les rendre après. Quand je suis rentrée, je n’avais plus rien, juste les vêtements du camp. Personne ne savait plus où étaient mes affaires… Les Russes avaient tout pris, il ne restait plus rien. Et puis, nous sommes allés sur la place qui s’appelait encore Starý plac, et nous y avons trouvé nos affaires en vente. Nous avons hésité : fallait-il les racheter ou pas ? Finalement, nous ne les avons pas rachetées.
E. Š., née en 1923.
17Dans bien des cas, la Shoah – mais aussi (et peut-être plus encore) l’épreuve du retour au foyer – a provoqué la dégradation des rapports entre Juifs et non-Juifs. Tous les rescapés n’ont pas été accueillis avec joie, ce qui n’a fait qu’exacerber leurs souffrances. En rendant compte de la complexité et de l’ambivalence des relations de la population envers les Juifs, plusieurs témoins en tirent des réflexions plus générales sur ce climat de méfiance et de rancœur :
Nous avons été confrontés à réactions très variées. Certaines personnes étaient franchement émues en nous revoyant vivants après notre libération et pleuraient d’émotion. Mais il y en avait aussi, comme je l’ai raconté, qui auraient préféré nous voir disparaître avec la plupart de nos coreligionnaires. Certains nous ont accueillis avec chaleur, d’autres étaient franchement hostiles, jusqu’à prétendre que nous étions plus nombreux à revenir que ceux qui avaient été déportés. Vous pouvez imaginer l’effet que cela vous fait, après la Shoah, quand votre voisin vous dit que vous êtes plus nombreux à rentrer des camps qu’à avoir été déportés ? Nous avons réellement rencontré des réactions de ce genre. Je dois dire que seule une petite partie de la population s’est conduite ainsi. La majorité de la population slovaque s’est conduite correctement et dignement, et nous a aidés. Je dois le souligner. Avant la déportation, nous avions pu cacher chez nos amis chrétiens certains des objets auxquels nous tenions le plus. Ils nous ont tout rendu, scrupuleusement, à notre retour.
E. B., né en 1930.
18On pourrait croire qu’un livre consacré aux rescapés de la Shoah s’achève avec la Libération, ou encore avec le retour au pays. La lecture réitérée des différents témoignages m’a démontré que la « grande calamité » ne s’était pas éteinte avec la défaite du nazisme, le 7 mai 1945, mais que cette souffrance (physique et psychique) avait subsisté longtemps encore. C’est pourquoi, plutôt que de m’en tenir à la synthèse, initialement prévue, sur les histoires individuelles et les données quantitatives, une conception complètement différente du chapitre
final s’est imposée à moi, autour d’une question, qui peut sembler paradoxale : « Quand la Shoah a-t-elle réellement pris fin en Slovaquie ? »
19Je tiens à préciser que, pour moi, cette question n’est pas purement théorique car j’y ai été confronté concrètement. Au cours d’une discussion informelle, j’exposais les remarques et les sentiments que m’inspirait le projet « Histoires de survivants de la shoah ». Réagissant aux propos de l’un des participants avait lancé : « Quand les Juifs vont-ils enfin nous laisser tranquilles ? Un demi-siècle s’était écoulé depuis la guerre ! » J’ai répondu du tac au tac : « au plus tôt dans cent ans ». Ma réponse, plus facétieuse que sérieuse, réorienta le débat qui reprit dans une autre direction. Depuis lors, j’ai le sentiment croissant que ma réaction impulsive avait plutôt visé juste. C’est pourquoi je vais tenter de trouver les arguments justifiant cette affirmation.
20Il n’est guère étonnant que les conséquences de la Shoah se soient manifestées le plus intensément juste après la fin de la guerre. Certains témoins désignent même le début du temps de paix comme la période qui a été la plus difficile pour eux. Alors que les persécutions psychiques et physiques se relâchaient, ils trouvaient le temps de réfléchir à ce qu’ils avaient vécu, à faire le bilan : qui avaient-ils perdu à tout jamais, quels membres de leur famille, parents, amis ou connaissances n’étaient pas revenus ? Une femme, rescapée d’Auschwitz, a déclaré que « le pire moment, ce fut notre retour à la maison où nous n’avons retrouvé personne ». (E. K., née en 1928.)
21Une autre a développé la même idée :
Quand ai-je eu le plus peur ? En attendant le retour de mes parents, à la maison, mais personne n’est rentré. Je n’arrêtais pas d’attendre, d’attendre… Je marchais jusqu’à l’étang, et ils ne rentraient pas. J’allais retourner à Budapest, je ne voulais pas rester ici toute seule. Il restait K., le charcutier, et deux ou trois autres personnes qui sont allées en Israël, mais n’y ont trouvé personne. Nous nous sommes retrouvés seuls, je ne voulais pas rester là, je n’ai jamais voulu, je ne sais pas, je ne voulais pas rester ici, puisque c’est ici que mes parents avaient été arrêtés. Je me sentais horriblement mal, entre ces quatre murs, où pendait le manteau que j’avais reçu de ma mère. Tout me rappelait douloureusement le passé.
H. N., née en 1921.
22Pour Monsieur L. (né en 1942), c’est autour de l’année 1947 que la souffrance atteignit son paroxysme. Il a vécu les événements de la guerre à Budapest, dans sa petite enfance, mais les connaît véritablement grâce aux recherches qu’il a faites, des années plus tard, en voulant retracer le destin de ses parents. Ses propres souvenirs de guerre lui reviennent aujourd’hui sous la forme de sensations (son séjour à l’hôpital où il a subi une opération, la faim et les bombardements). Il en sait tout de même beaucoup sur cette période. Après avoir perdu ses deux parents, il fut envoyé à Nové Zámky, où la famille de sa mère le prit en charge. Son récit permet de ressentir l’atmosphère d’attente, de tension et de peur qui régnait dans cette famille, lourdement touchée par la Shoah.
23Il en découle clairement que la terreur s’est prolongée après la fin de la guerre :
Du côté de ma mère, qui était aussi d’une famille de six enfants, quatre sont rentrés, dont deux avec leur famille, c’est-à-dire avec leur conjoint, mais sans leurs enfants, et deux autres, deux frères, sont rentrés seuls (sans leur épouse). Trois frères et une sœur ont donc survécu. Deux frères se sont remariés en 46. Je me souviens encore de ces événements et des récits de leurs retours, de la façon dont ils avaient compris qu’ils n’avaient plus de famille, avant de se résigner à cette idée. L’un d’eux, par exemple, se rendait chaque jour, pendant des mois à la gare (nous habitions au croisement de la rue principale qui menait de la Grand-place à la gare, comme c’est l’usage dans les petites villes, c’est là que tout se passe). Il regardait les trains, quelle que soit leur provenance, et attendait de voir si sa femme n’en descendait pas. Cela a duré plus d’un an. Puis on lui a dit : « Tu vas devenir fou, ce n’est pas possible, accepte l’idée qu’elle est morte sans témoins. Quand il faisait ses sélections, le docteur Mengele n’établissait pas de documents, pas plus que les SS ne distribuaient de certificats de décès ni de bons d’entrée dans les chambres à gaz » […]
Cette attente s’est prolongée plus d’un an, il n’a pas été le seul dans ce cas. Ils ont été très nombreux. Certains se sont suicidés après leur retour, incapables de se résigner. Quant aux deux frères, finalement, ils ont fondé de nouvelles familles, ont eu des enfants, un chacun. Nous vivions tous – à quatre familles – dans leur vieille ferme familiale d’un étage, autour d’une cour. C’était une cour qui portait leur nom, tous les enfants s’y retrouvaient pour jouer, bref nous vivions tous ensemble comme une grande famille. Ce qui a été aussi une expérience très marquante, que j’ai partagée. Si j’en prenais la peine, je pourrais reconstituer le destin de chacune des personnes qui a vécu là. Car, jusqu’à la fin, ces femmes qui vivaient ensemble autour d’une même cour – quand elles avaient accompli leurs travaux ménagers, elles s’asseyaient, l’après-midi dans la cour autour d’une table pour tricoter ou coudre en été, ou à l’intérieur l’hiver –, il n’y a pas eu une seule occasion où la conversation n’ait pas fini par revenir sur ces sujets. Sur ce qu’elles avaient vécu. Elles se le racontaient dans les moindres détails, tout ce qui s’était passé, où on les avait arrêtées, où on les avait envoyées, dans quels camps elles avaient été déportées, quels travaux elles y effectuaient. […]
Chose intéressante : ce n’est pas la pénibilité des travaux auxquels ces femmes avaient été soumises qui s’est ancrée dans leur mémoire. Ce qui les avait le plus marquées, ce sont les minutes et les heures passées sur l’appellplatz. Là où l’appel et le compte des détenus avaient lieu avant le départ et après le retour. Sans parler des habitudes, comme celle de diluer la nourriture transformée en lavasse avant la distribution, afin qu’elles n’aient même pas ce minimum vital à manger. Voyez-vous, toute notre enfance a été marquée par ces moments sans cesse répétés, par le récit de ces expériences, répété à l’infini.
T. L., né en 1942.
24L’année de naissance de Monsieur S. (né en 1940), laisse supposer que ses souvenirs ont été influencés par son regard d’enfant. Cela ne l’empêche pas de se remémorer, un demi-siècle plus tard, avec précision quelques moments forts. Il ne peut les oublier dans la mesure où les séquelles de ces épreuves ont duré près de vingt ans :
Mon deuxième souvenir porte sur une situation où, comme on ne pouvait être logés ensemble par un paysan, on m’a séparé de mes parents. J’ai donc passé une semaine dans une étable près de notre chambre, couché dans une mangeoire et recouvert de foin. Pouvez-vous vous imaginer un enfant de quatre ans, une vache ruminant le foin près de sa tête, auquel on dit clairement (et jusqu’à aujourd’hui je n’arrive pas à comprendre comment j’ai pu, à quatre ans, respecter ces consignes) qu’il n’a le droit ni de crier, ni de pleurer, ni d’appeler ; qu’il ne doit pas faire de bruit. Quand j’avais besoin d’aller aux toilettes, il me fallait sortir de la mangeoire et faire mes besoins devant la vache. Le paysan venait plusieurs fois par jour m’apporter à manger et à boire. J’ai ainsi passé une semaine, jusqu’à ce que la situation se calme et que je puisse retourner auprès de mes parents. Comment ils avaient supporté cette séparation, je ne peux malheureusement pas en témoigner, en revanche, je peux vous dire qu’en ce qui me concerne, cet épisode a eu de longues conséquences : j’ai énormément bégayé jusqu’à dix-huit ans. J’étais incapable de prononcer la moindre phrase qui se tienne. À l’école élémentaire, j’étais par exemple le seul élève de la classe à répondre aux questions par écrit au tableau, car j’étais incapable de prononcer une phrase. Grâce à un très bon orthophoniste, à un entraînement rigoureux et sans doute aussi à une volonté de fer, j’ai réussi à surmonter ce handicap. Mais il revient, aujourd’hui encore, sous le coup d’une forte émotion, je me remets à bégayer.
J. S., né en 1940.
25Mme N. (née en 1920) a été emprisonnée par la Gestapo à Prešov, puis à Auschwitz et à Bergen-Belsen. Elle a assisté à tant de souffrances et de douleurs qu’il lui a fallu, de longues années durant, en surmonter psychiquement les séquelles, aussi bien dans sa vie privée que dans sa vie professionnelle :
J’ai fait des études supérieures après la guerre. J’ai fini mes études, puis j’ai enseigné. J’ai eu deux enfants, un fils et une fille. Mais on est comme on est. Je m’étais promis quand j’étais en camp que si je devais enseigner, j’enseignerais aux enfants la haine de tout ce qui a causé ce mal et de toutes ces personnes, je voulais ainsi me venger de tout ce que j’avais enduré et de ces gens en leur renvoyant toute cette haine. En fait, j’en ai été incapable. Je n’ai même pas enseigné la moindre haine à mes propres enfants [LARMES].
M. N, née en 1920.
26Les effets de la Shoah peuvent être différés. Les informations sur la famille, ou sur son propre passé peuvent survenir des décennies plus tard. Ce décalage n’amoindrit en rien l’intensité des réactions :
Il y a eu deux déportations durant mon séjour à Nováky. La seconde a eu lieu le jour de la plus grande fête juive, Yom Kippour. Ce n’est qu’après la guerre, non pas juste après la guerre mais vingt ans plus tard que ma sœur m’a révélé une histoire qui me concernait directement et qui avait eu lieu à l’époque. J’ignorais que j’étais aussi dans la liste des déportations prévues pour Yom Kippour. Ma sœur dirigeait l’atelier de couture à Nováky et confectionnait aussi des robes pour la femme du commandant du camp. Ma sœur qui avait appris que j’étais dans la liste, est allée la trouver et lui a demandé d’aller voir M. P. afin qu’il ôte mon nom de la liste. C’est grâce à elle que je suis parmi vous aujourd’hui. Ma sœur ne m’en a parlé que vingt ans après la guerre, parce qu’elle n’avait pas voulu me le dire, ce que je comprends. Parce que quelqu’un d’autre est parti à ma place. Il fallait en effet respecter le nombre de déportés prévu – 1 000 par convoi – et s’il en manquait un, eh bien il fallait le remplacer par un autre. Elle voulait m’épargner ce poids sur la conscience, d’avoir survécu seulement grâce au fait que quelqu’un avait dû périr à ma place. Ma sœur m’en a parlé quelque temps avant de mourir.
A. B., né en 1919.
27Une autre rescapée a dû, à l’âge adulte, digérer une information qu’elle a apprise en 1968, un quart de siècle après les faits. Elle avait jusque-là vécu dans l’idée que la Shoah n’avait fait qu’effleurer sa famille la plus proche. Jusqu’à ce qu’un jour, des amis la détrompent :
Je devrais commencer par me présenter en disant que je m’appelle I. Š., que je suis née telle année, comme on le fait habituellement. Je peux le faire, mais ce n’est pas la vérité. Mon nom est écrit dans tous mes papiers, mais je suis quelqu’un d’autre. J’ignore mon vrai nom, mon lieu et ma date de naissance. J’ai dû naître en Pologne de parents juifs et je suis arrivée en Slovaquie à l’automne 1943 : mes parents faisaient apparemment partie d’un groupe qui fuyait vers la Hongrie. À l’époque, la situation était en effet encore supportable en Hongrie. On pouvait y survivre. Les déportations n’y ont commencé que plus tard. Je n’étais pas en bonne santé. Et c’est pour cette raison que le garçon, ou jeune homme – un Juif qui vraisemblablement aidait ces groupes à franchir la frontière – m’a confiée à son complice du côté slovaque, un employé des services financiers de la municipalité, ou un douanier, qui vivait dans un petit village de la Haute-Orava. Je portais une petite étiquette. Ils s’étaient vraisemblablement entendus pour faire en sorte que je me rétablisse, puis qu’un autre groupe me remette à mes parents en Hongrie. Mais l’histoire en a décidé autrement.
I. Š., née en 1941.
28Un autre témoin, Monsieur L., durant son récit, a raconté que ce n’est qu’à l’occasion des funérailles de Madame G., en 1994, qu’il a trouvé, pour la première fois, la force de révéler à ses fils la vérité sur la mort de leur père. Il n’était mort ni au moment ni à l’endroit qu’ils pensaient, à Auschwitz. Il avait en réalité été fusillé lors de la marche de la mort. Ceux qui ont assisté à l’enterrement n’ont jusqu’à aujourd’hui sans doute pas compris pourquoi l’oraison funèbre fut pour l’essentiel consacrée non pas à celle que l’on enterrait, mais à son mari, depuis longtemps décédé :
Je ne sais si vous avez entendu parler des funérailles de la mère de M. G. C’était son enterrement et nous l’avions très bien connue, elle, et aussi son mari. C’est moi qui ai rédigé l’oraison funèbre, à partir du questionnaire sur lequel on s’appuie toujours pour l’écrire. Il était écrit que le père était mort à Auschwitz. Mais moi je savais que la vérité était différente, qu’il était mort lors de la marche de la mort. Cette marche avait débuté le 20 avril, et nous avions marché sans nourriture, affamés et assoiffés, sous la menace des fusils et des mitraillettes des SS, jusqu’à Schwerin. C’est-à-dire plus de 400 km […]
Pendant la marche de la mort, un jour, nous avons traversé à midi pile un village allemand. Midi pile, je m’en souviens comme si c’était aujourd’hui, la cloche a sonné douze fois. C’est alors qu’a eu lieu la relève des SS. Nous le soutenions tant bien que mal. L’un des SS a demandé ce qu’il avait, et exigé qu’il marche seul. Il en était incapable. « Vous n’avez pas à le tirer, ni à le porter. Je vais tous vous fusiller. » Que pouvions-nous faire ? Un ordre est un ordre. Nous savions ce que cela signifiait, la route était pleine de cadavres, entassés le long du chemin. C’est donc dans ce village, à midi précises que les SS ont été relevés et qu’un de ces salauds a dit : « Bon, s’il ne peut pas. » G. a alors pris sa veste de détenu contre lui et s’en est recouvert les yeux, pour ne pas voir, mais l’autre la lui a arrachée et, avec sa mitraillette noire, il lui a tiré en plein milieu du front. À l’enterrement, j’ai eu du mal à raconter cette vérité, mais je l’ai fait. Je considérais comme un devoir d’informer ses fils de la fin de leur père.
Z. L., né en 1927.
29Monsieur F. eut l’occasion d’apprendre plus tôt le destin de son père, le peintre Adolf Frankl3. Ce dernier avait été si profondément marqué par son expérience d’Auschwitz qu’il en fit une série de tableaux : « Visions de l’enfer ». Imprégnés d’émotion, ils sont pour Monsieur F., l’une des expériences les plus intenses dans son rapport à la Shoah. T. F., qui a échappé aux camps dans son enfance, considère comme son devoir d’exposer les tableaux de son père, afin de faire connaître au plus large public possible les formes de l’enfer, tel que son père l’a vécu :
Il y a deux moments particulièrement forts. Le plus fort, cela a été le moment où nous étions là, en face de la rampe. Mais ces images aussi ont conservé toute leur force, à mes yeux. Je vis avec elles. Nuit et jour, la plupart du temps, je les vois et je me demande sans cesse où les montrer, qui contacter, que faire. J’y pense sans cesse.
T. F., né en 1934.
30Les témoignages liés à l’époque actuelle prouvent que, pour la majorité de ceux qui l’ont vécue, la Shoah n’est pas chapitre clos. Elle continue de se manifester sous forme de souvenirs, de problèmes de santé, ou encore de nouvelles informations, jusqu’alors ignorées. La réflexion de Madame N., en conclusion de son témoignage, s’ancre dans le présent :
Je suis revenue, cinquante ans après, sur les lieux où j’ai vécu la Shoah [LARMES]. C’était la première fois que je mettais les pieds en Allemagne, ce sont mes enfants qui m’avaient convaincue de faire ce voyage. Je pense que j’ai bien fait [pleurs ininterrompus] car je redoutais cette confrontation avec le passé. Mais j’ai vu toutes ces personnes âgées, des hommes, des femmes qui portaient en elles un certain optimisme, cela m’a vraiment aidée. Cela m’a aidé à accepter ce passé. Vous savez, on dit maintenant qu’il faut pardonner, mais ne pas oublier. J’ignore, je veux être sincère, j’ignore si j’ai pardonné, je ne sais pas. Peut-être que mes enfants le pourront, mais moi, je ne saurais pardonner complètement, ni oublier. Je pense qu’il faut en parler, malheureusement, on en parle très rarement. Il y avait une sorte de tabou, on n’avait pas le droit d’en parler. Et les gens s’y sont habitués au point qu’ils ne voulaient plus en parler, c’est pourquoi il est bon qu’on en parle tant que nous sommes vivants, afin que nos enfants et nos petits-enfants sachent que ce n’était pas une invention.
M. N., née en 1920.
31On peut donc supposer que, tant que vivront ces témoins, la Shoah ne sera pas pour eux une époque révolue, ni pour leur entourage slovaque. Comme les personnes de cet entourage sont relativement jeunes, cette charge mémorielle se prolongera (en fonction de l’espérance de vie) bien au-delà de l’an 2000. Quoi qu’il en soit, même après la disparition du dernier d’entre eux, je ne pense pas que la Shoah puisse disparaître de la conscience collective juive.
32Les observations d’Helena Epstein, ainsi que nos recherches sur les « enfants de l’Holocauste » – la première génération née après la guerre –, confirment la présence de séquelles même chez ceux qui n’ont pas vécu cette période (Epstein, 2005). Pour eux, la Shoah reste une réalité vivante, malgré l’écoulement du temps. Cela les distingue profondément de la population majoritaire où l’on entend parfois des voix les exhortant à « tourner la page », jusqu’à réclamer la réhabilitation de l’État slovaque de l’ère Tiso et de ses responsables. C'est en son sein que se font entendre des voix réclamant qu’on tourne la page, voire la réhabilitation de l’État slovaque, de son régime et de ses représentants, dirigés par le président Tiso.
33Si l’on prend ces données en compte, ainsi que l’espérance de vie moyenne des Slovaques, on peut supposer que la Shoah ne prendra pas fin en Slovaquie avant la fin 2065. Ainsi, l’hypothèse illogique que j’avais posée au début de ce chapitre semble-t-elle confirmée, voire dépassée.
Notes de bas de page
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