Dans les camps de concentration
p. 280-377
Texte intégral
1Le rapport à la souffrance, qu’elle soit physique ou psychique, s’appuie sur une telle part de subjectivité qu’il est difficile d’établir une échelle objective de comparaison. Cependant, l’intensité de la douleur caractérisant les expériences vécues dans les camps de concentration leur ont conféré une place particulière dans les analyses de la Shoah. T.W. Adorno a résumé ce phénomène dans sa célèbre métaphore, selon laquelle il n’était plus possible d’écrire de la poésie après Auschwitz ! (Adorno, 1955, p. 26).
2Au cours de la réalisation du projet, nous avons rencontré des personnes qui ont passé des périodes plus ou moins longues dans l’un des camps tristement célèbres – Auschwitz et Birkenau, mais aussi Treblinka, Mauthausen, Bergen-Belsen, Ravensbrück, Buchenwald, Sachsenhausen, Terezín, etc.). Le recueil de ces témoignages a été bouleversant, nous avons été littéralement submergés par leur nombre et par leur intensité. Ces récits pourraient constituer la matière de plusieurs livres (d’histoire matérielle ou d’analyse). Chaque témoignage est unique et instructif. Nous avons dû limiter ce chapitre à une sélection d’enregistrements. Parmi les nombreuses possibilités de traitement, nous nous sommes concentrés en premier lieu sur trois thèmes :
- Les premiers contacts avec la nouvelle réalité (déportations et sélections) : l’arrivée aux camps de concentration et la sélection qui suivait signifiaient nécessairement un harcèlement physique et moral, pour des gens déjà exposés à la violence et ravalés au rang de citoyens privés de droits ;
- La faim, au cœur de la plupart des témoignages, constitue l’un des thèmes centraux relatés dans les témoignages sur les conditions de vie dans les camps. Les activités dites de “temps libre” se résumaient souvent à la recherche de nourriture, engendrant des problèmes moraux sans commune mesure avec ceux de la vie hors des camps. Comme le souligne G. Herling-Grudzinski : « Si nous nous souvenons de ce qui s’est passé en Europe du temps de la dernière guerre, nous devons oublier pour un moment les règles de la morale courante de nos pères et de nos grands-pères de la seconde moitié du XIXe siècle et du début du XXe. » (Herling-Grudzinski, 1991, p. 86).
- La Libération, comme antithèse de la souffrance passée.
3D’autres aspects de la vie du camp, non moins intéressants, seront mentionnés au fil des témoignages. Ces dimensions mériteraient toutefois une analyse plus exhaustive dans le cadre d’études ultérieures.
4L’essentiel de la communauté juive d’origine – sans distinction entre ceux qui vivaient sur le territoire réduit de la Slovaquie, tel qu’établi par l’arbitrage de Vienne et ceux qui résidant en Hongrie – a personnellement fait l’expérience de la déportation et du camp de concentration. En Slovaquie, deux vagues de déportations se sont succédé : la première de mars à octobre 1942, la seconde a commencé après le Soulèvement national slovaque et l’occupation allemande qui s’en suivit. Au total, environ 70 000 personnes ont été déportées du territoire slovaque (Schmidt-Hartmann, 1991a, p. 379) ; 20 000 autres Juifs de Slovaquie ont été envoyés dans des camps à depuis le territoire hongrois (Varga 1995, p. 351 ; Schmidt-Hartmann, 1991a, p. 379).
5Pour les témoins, ces chiffres signifient bien plus que de simples statistiques. Derrière ces données quantitatives abstraites, il y a des noms – des parents, des amis – qui incarnent une part de leur passé et demeurent une composante de leur vie présente. C’est une réalité à laquelle ils sont confrontés aujourd’hui encore : même si certains n’ont pas vécu personnellement l’épreuve du camp, tous sans exception sont tourmentés par le souvenir des disparus – parfois plus encore que par leur propre souffrance. Au cours des entretiens, des personnes ont exprimé des sentiments de culpabilité, évoquant l’idée qu’ils avaient survécu au détriment de celles et ceux qui n’avaient pu se défendre. Des témoins ont pleuré en ravivant ces souvenirs.
6Enfin, il convient de souligner que l’absence de ces disparus est perceptible au sein des générations suivantes. On raconte dans notre famille qu’à sept ans, en revenant de l’école, j’ai demandé : « Qu’est-ce que c’est qu’une grand-mère ? ». La plupart des gens de mon âge ont été confrontés, dans leur enfance, à l’absence douloureuse de la génération des aînés.
7Le récit de l’arrivée au camp et de la sélection qui constituait le premier contact avec ce nouvel environnement est empreint d’une profonde douleur. Même si cette phase ne durait qu’une période relativement brève (quelques heures tout au plus), ce premier contact était crucial, illustrant clairement les objectifs fondamentaux de la terreur concentrationnaire. Selon L. Löwenthal, ces objectifs consistaient entre autres à interrompre le continuum de l’expérience, à briser la personnalité, à imposer une lutte pour la survie et, en conséquence, transformer l’humain « en matière première » (Löwenthal, 1988, pp. 16-17). Les échantillons qui suivent concernent délibérément les déportations des années 1944-1945, aussi bien de Slovaquie que du territoire de la Hongrie. Les détenus disposaient déjà de certaines informations, au moins basiques, sur ce qui les attendait dans les camps. Malgré cela, la réalité a largement dépassé toutes leurs prévisions et les déportés n’ont pas su réagir.
Carte n° 6
L'État slovaque et les déportations
Villes et camps cités dans les témoignages du chapitre 5.

© Stéphanie Cirac
Premiers contacts
Le transport
8Un système tout entier se mettait en place dès le rassemblement des prisonniers, puis pendant le transport. Les premiers contacts avec cette nouvelle réalité représentaient la rencontre d’un monde fondamentalement antinomique avec celui que les déportés quittaient et son échelle de valeurs morales traditionnelles. Ce qui, logiquement, entraînait un violent choc culturel paralysant toute action ultérieure. Les participants directs n’étaient pas les seuls à être confrontés à cette expérience qu’ils partageaient avec des témoins passifs. La description d’un convoi de l’automne 1944 pour Auschwitz atteste le fonctionnement de ce système :
Nous sommes restés deux semaines à la Gestapo de Prešov. Il ne faut pas chercher à savoir ce qui s’y passait, c’était horrible, ces cris effrayants et les coups que nous avons endurés. […]
Ensuite, ils nous ont emmenés, il y avait toutes sortes de personnes : des partisans, des non-partisans, des Juifs, des non-Juifs. Un matin, ils nous ont amenés à la gare, placés dans des wagons à bestiaux et direction Plaveč, c’est-à-dire en Pologne. Nous ne nous faisions pas d’illusion sur l’endroit où nous allions, je pense. On savait, parce que deux gars étaient revenus, qui nous avaient dit la vérité sur Auschwitz. Ces moments et ces journées passées dans ce wagon ont été horribles. Il y avait une femme à côté de moi, elle s’appelait Magda, de Poprad, avec un petit enfant de quatre mois. Il y avait un médecin, c’était une grande perche, il est devenu fou. Dans ses accès de démence, il frappait tout ce qu’il trouvait autour de lui. Les gens, et moi aussi, nous léchions l’eau qui coulait des parois des wagons – oui, des parois des wagons –, jusqu’à notre arrivée à Auschwitz.
M. N., née en 1920.
9Les récits suivants offrent un aperçu de l’atmosphère qui régnait dans un convoi de 1944, en provenance de Košice pour Auschwitz. Les impressions ressenties par le témoin lors de son premier contact avec la cruauté de son nouvel environnement donnent une idée de l’atmosphère générale :
Les conditions étaient atroces dans ce wagon. On était littéralement comprimés… Des seaux pour les besoins, les ouvertures, les soi-disant fenêtres étaient couvertes de barbelés. Il est vrai que nous avions de quoi manger, nous avions des provisions de tout, nous n’avons pas souffert de ce côté-là. Parfois, les SS ouvraient les wagons et commençaient à réclamer les objets de valeur. Ils menaçaient tout simplement de fusiller quiconque serait trouvé en possession de ces objets. Certaines personnes ont fini par céder et ont donné leurs derniers biens. C’est ainsi que le voyage a continué en direction du nord. Le temps était magnifique, c’était la fin juin, la nature était splendide.
J. Z., né en 1928.
10Dans le témoignage qui suit (daté également de l’année 1944), un drame familial s’est joué lors du transport :
Ça a commencé, je crois, le 14 avril, si je me souviens bien. Bref, les déportations ont commencé. Ils nous disaient qu’ils nous emmenaient pour du travail. Ils nous ont chargés dans des wagons à bestiaux à la gare, la direction était inconnue, mais nous avions deviné que ce serait la Pologne, en direction d’Auschwitz. C’étaient des conditions épouvantables. Sans aliments, sauf les quelques provisions que nous avions pu emporter, sans rien à boire, c’est-à-dire sans eau, serrés comme des harengs. Je dirais que le premier contact avec l’absurdité, le premier stress devant cette organisation, ça a été les gendarmes hongrois. Ils étaient d’une grossièreté invraisemblable, ils ont fait un contrôle, nous ont fait nous déshabiller. Nous devions nous mettre nus pour montrer que nous n’emportions pas Dieu sait quel or. Maman venait de faire un infarctus, elle ne pouvait plus marcher. Mes sœurs lui apprenaient à marcher, elle commençait à y arriver avec de l’aide. Nous n’avions pas le droit de rester près d’elle, et elle est restée couchée. Ils l’ont pour ainsi dire jetée dans ces wagons. Pour moi, ce sont les souvenirs les plus horribles, le souvenir de ma mère à ce moment-là.
P. R., née en 1922.
11Le transport de 1944 au camp de Ravensbrück a été source de beaucoup de souffrance :
De la gare de Spiš, on nous a transférés à Prešov où nous sommes restés emprisonnés deux ou trois jours, jusqu’à ce que nous soyons suffisamment nombreux, après quoi ils nous ont mis dans des wagons à bestiaux et nous ont transportés on ne savait où. [...] Nous étions environ quatre-vingts dans ce wagon. Il y avait quelques cadavres, dans cette obscurité, dans ce wagon, où on ne nous donnait ni eau ni nourriture. En fait on ne le savait pas, on ne l’a compris que lorsque nous sommes arrivés sur le quai où nous avons appris que c’était Auschwitz. Là, ils ont ouvert les wagons, nous ont poussés dehors et pour la première fois on a eu de l’eau et on a sorti les cadavres du wagon. C’était pour moi le premier choc, j’étais encadré par des SS en uniforme, avec des chiens grognant et aboyant, féroces et dressés pour l’être. Ce qui s’est alors gravé dans ma mémoire, tellement cela m’a frappé, c’était une odeur extrêmement épicée. Nous avons appris par la suite que c’était l’odeur de la fumée des crématoires d’Auschwitz. Ils nous ont replacés dans le wagon et nous ont fourgués ailleurs. À une station, on nous a de nouveau poussés dehors, et nous avons marché plusieurs kilomètres à pied, on a appris ensuite que cette station s’appelait Fürnstenberg1 et qu’elle aboutissait au camp de concentration de Ravensbrik.
P. H., né en 1935.
12Madame F. a particulièrement souffert lors de son trajet vers Auschwitz, parce qu’elle voyageait avec son bébé :
Notre trajet en train à partir de Galanta a duré 75 heures, dans des wagons à bestiaux. Oui, l’enfant était assis sur mes genoux, là, et il faisait très chaud pendant la nuit et étouffant le jour. Certains parmi nous devenaient fous, d’autres sont morts et ont été déchargés à Košice. Lorsque le troisième jour nous y sommes arrivés, nous sommes restés à l’arrêt pendant une heure ou plus, je ne sais plus. Dans chaque wagon, ils ont donné un bidon d’eau et rien d’autre. Nous avions comme nourriture ce que nous avions emporté de la maison.
S. F., née en 1922.
13Le fait d’être chanteur professionnel a adouci le trajet de Monsieur L. entre Sereď et Ravensbrück (au début de l’année 1945). Ce talent lui avait déjà servi auparavant et lui sera utile plus tard au camp :
Pendant le trajet vers l’Allemagne, quelqu’un a vendu la mèche au soldat allemand qui gardait le wagon, et il m’a demandé : « Du kannst deutsch singen ? » J’ai dit : « Ja ». « Kennst du das Lied – Mama schenkt mir ein Pferdchen ? » J’ai dit : « Oui, mais pas en allemand », cette chanson existe en tchèque – « Maminko, kup mně konička dřevěného2 ». Et à partir de ce moment-là, on peut dire que ma situation s’est améliorée, car il m’apportait chaque jour un morceau de pain ou un bout de margarine, etc. Ça s’est reproduit à chaque fois.
Z. L., né en 1927.
14Ces conditions indignes inspiraient les rêves de fuir un tel environnement. Les tentatives d’évasion n’en étaient pas pour autant courantes. Ceux qui s’y risquaient échouèrent souvent – faute d’outils indispensables, empêchés par certains codétenus qui craignaient les représailles ou par la vigilance des gardiens. Néanmoins, certaines aboutirent :
Nous avions confectionné des sortes de bandages en caoutchouc de pneu, ou plutôt de chambre à air, pour saisir et arracher les fils de fer barbelé qui recouvraient les fenêtres. Le train est parti après le dîner, c’est-à-dire dans la soirée, s’arrêtant ici et là. Il y avait partout des Allemands, sur le toit et dans les cabines, et nous étions arrivés plus loin, je ne sais à quelle distance exactement, maintenant je le sais. Nous avions dépassé la petite ville de Sedlec, les garçons polonais nous disaient que c’était l’embranchement pour Treblinka. Nous étions une centaine. Certains étaient morts et... il y en avait qui étaient mieux préparés que nous. Ils avaient une vrille à main et ils ont percé 4 trous dans les portes, à cette distance les uns des autres, et avec un couteau ils commençaient à percer une ouverture permettant de passer la main et d’ouvrir la porte. Il était possible de sauter par la fenêtre mais le risque était bien plus important. Mais le hasard a bien fait les choses. Il y avait un aiguillage, ou je ne sais plus, le train a ralenti et s’est arrêté. Soudain, les portes se sont ouvertes et, évidemment, tout le monde a reculé, un Allemand a sauté dans le train et s’est mis à crier : « Geld, Geld, Geld, Geld, Schmuck, Geld, Geld, Geld, Geld, Geld3 ! » Alors tout le monde cherchait et, lorsque soudain le train s’est mis à siffler, cela a duré à peu près trois ou quatre minutes, un des garçons polonais qui étaient là a lancé au cou de l’Allemand une sorte de lasso. Il est tombé, le train s’est ébranlé, les portes sont restées ouvertes, et on a commencé à sauter. Moi je savais encore depuis mon service militaire qu’il fallait sauter dans la direction opposée à la marche du train et faire un demi-tour de 180 degrés. Alors j’ai sauté, on nous a tiré dessus, je n’ai pas été touché, le train a disparu et je me suis élancé, il faisait nuit, dans un pays inconnu.
V. F., né en 1919.
L’arrivée et la sélection
15Les horreurs vécues pendant le convoi et la sélection ont supplanté et effacé de nombreux détails, tels que les dates (pas seulement dans ce récit du premier convoi de mars 1942). Elles peuvent être approximatives (non seulement pour les événements survenus au camp, mais aussi pour les autres). Je suis toutefois convaincu qu’il ne s’agit pas seulement d’une perte de mémoire due à l’éloignement dans le temps :
On est arrivés à la frontière, on est sortis, on nous a comptés et les Allemands nous ont triés. Nous sommes allés à Auschwitz. C’était vers le soir et on est arrivés un peu avant le repas, si je me souviens bien, ou au moment du repas. Mais cela ne s’est pas passé de façon ordonnée. « Raus, raus, weiter »… Les chiens, les chiens-loups… Quand nous sommes arrivés dans le camp, le pire ça a été la manière dont ça s’est passé.
M. H., née en 1924.
16La première impression du camp d’Auschwitz n’était pas la pire, d’autant plus que certains détenus vivaient dans l’espoir (même en 1944) d’aller réellement travailler :
Et donc le train s’est arrêté dans la soirée, je ne sais plus s’il était 8 ou 9 heures, avant qu’on ne s’arrête nous avons vu l’étendue du camp et nous avons vu qu’il était immense, qu’il se composait de plusieurs sections reliées les unes aux autres, qu’il y avait énormément de gens. Ce n’était sans doute pas le pire, avons-nous pensé, parce qu’on avait l’impression qu’il y avait là de l’ordre et de la propreté. De l’extérieur cela ne faisait pas la pire des impressions.
J. Z., né en 1928.
17Un témoignage portant sur l’arrivée à Ravensbrück en janvier 1945 confirme ces impressions :
Nous sommes allés à Ravensbrik par le convoi suivant. C’était un convoi qui certes se dirigeait vers Auschwitz, mais heureusement Auschwitz ne nous a pas acceptés, car en janvier les Russes étaient déjà arrivés, ils étaient en train d’évacuer, mais de là on nous a emmenés à Ravensbrik en passant par Sachsenhauzen. C’était accueillant, de loin nous voyions une cité avec des maisonnettes comme on en construisait aussi chez nous. Alors tout ce qui se disait n’était donc pas vrai, je ne pouvais le croire. Et j’étais presque heureuse, d’avoir raison, en fait ce n’était pas possible...
J’ai dit à maman quelque chose du genre : « Tu vois, c’est ici que nous allons vivre et travailler ». Et l’entrée dans le camp avec son inscription : « Arbeit macht frei » : le travail libère. Alors je me suis dit, tu vois...
E. P., née en 1924.
18La sélection, premier stade de l’expérience concentrationnaire, en était aussi le point culminant. Il ressort de plusieurs témoignages que même lors de son déroulement les déportés ne comprenaient pas toujours où ils étaient arrivés. Il est d’autant difficile de se représenter, aujourd’hui dans le confort de nos appartements, la véritable atmosphère dans laquelle arrivaient les détenus terrorisés, précipités dans ce nouveau « chez soi ». Le geste apparemment simple du représentant du pouvoir, qui montrait au détenu la droite ou la gauche était lourd de signification. Il représentait la ligne fatale entre la vie et la mort. Cette situation est souvent incarnée par la figure de Mengele (plusieurs témoins, surtout ceux qui viennent des territoires hongrois le désignent sous le nom de « Mengerle »). Les sentiments évoqués par son nom ne se sont pas effacés, même des décennies plus tard :
Bien sûr, il ne cessait de crier, en bottes. Il ne portait pas de matraque en caoutchouc, mais une cravache de cavalier et se promenait sans cesse avec. Il frappait à gauche, à droite. Vous savez, on peut le prononcer facilement ce nom de Mengele, mais à l’époque, c’était un univers. On n’arrivait même pas à dire ce mot, Mengele. Parce que quand ils voyaient quelqu’un, ne serait-ce que remuer les lèvres, ils le battaient déjà.
P. Š., née en 1922.
19La figure du docteur Mengele occupe une place importante dans d’autres récits, notamment celui-ci :
Dès l’arrivée, ils séparaient les hommes des femmes, et nous avancions le long du wagon, il y avait là un bel homme très intéressant, avec un chien-loup, dans un uniforme de SS, il avait un écart marqué entre deux dents supérieures, c’était le docteur Mengele qui faisait personnellement la sélection de ce convoi, il y avait encore d’autres SS, mais ils n’étaient pas au premier plan. Il avait une sorte de canne et il indiquait la droite, la gauche, il se tenait juste devant la file des femmes. Et mon grand-père, à cause de qui nous avions fait ce voyage, est parti immédiatement en fumée.
E. T., née en 1932.
20Le souvenir de ces instants est chargé de tragédies personnelles et familiales. Beaucoup de gens virent alors pour la dernière fois leurs proches. Des scènes d’adieu avec les parents, la famille, les enfants se sont inscrites pour toujours dans la mémoire. Elles sont évoquées avec une émotion bien plus intense que d’autres événements. Pour ces raisons, le récit des premiers moments au camp constitue la meilleure preuve du fait que les enregistrements vidéo ne sont pas superflus mais constituent un précieux auxiliaire. Dans leur transcription, ces témoignages nous font ressentir l’horreur de ces instants, pourtant il me manque toujours, alors que j’écris ces lignes, le quelque chose de plus que j’ai vu et entendu : outre les mots, les larmes, les silences, la tristesse dans la voix, le tremblement des mains, les gestes brusques, le fait d’allumer une cigarette, la demande d’interrompre les enregistrements...
21Les détenus savaient depuis longtemps, et de différentes sources, qu’ils n’avaient rien de bon à attendre des camps de concentration. Cependant ceux des premiers convois de l’année 1942 allaient vers l’inconnu. C’est ce que montre le témoignage de Madame H. G. qui avait appris du commandant du camp de Žilina qu’elle allait être “évacuée”, sans saisir concrètement ce que signifiait ce terme :
Alors, j’ai su que nous allions être évacués quelque part, mais que signifiait le terme “évacués” ? Ils nous ont mis dans des wagons pendant plusieurs jours. Je suis partie avec le premier convoi familial, c’était le n° 7 000.
H. G., née en 1913.
22Le récit poignant de Madame G., arrivée à Auschwitz par le premier convoi4, évoquera au lecteur au moins « la couleur locale et spécifique » de l’arrivée au camp :
Quand nous sommes arrivés à Aušvic, les SS nous attendaient près du train. Ils ont ouvert les wagons en commençant à crier : « Los, los, los, los ! ». Nous étions toutes des jeunes filles et nous avons dû lancer nos valises sur un seul tas. Nous nous sommes dit : « Ça va mal. On nous a fait venir pour nous tuer. » Alors ils nous ont fait mettre en rang par trois. Nous étions mille jeunes filles. Nous avons obéi et nous sommes bien mises en rang. Mais, mais nous étions désespérées – nous voyions notre malheur. Nous sommes arrivées au lager, c’était un lager pour hommes. Tout d’abord nous avons dû nous déshabiller, ils nous ont fait mettre nues avant de nous envoyer dans les douches5. Et ils examinaient chacune d’entre nous, chaque fille. Nous ne comprenions pas ce que c’était, ce qui se passait. Mais après nous avons entendu dire, lorsque les convois polonais sont arrivés, qu’il y avait, dans les camps polonais, des femmes, des jeunes filles qui cachaient un peu d’or, de l’argent et que c’est pour cela qu’ils nous examinaient. Lorsque le deuxième convoi est arrivé après nous, en mars, ils ne les ont pas examinées, parce qu’ils n’avaient rien trouvé sur nous, les jeunes filles. Ils nous ont mis des vêtements militaires, d’été, alors qu’on était en mars, qu’il faisait froid. Il fait très froid en Pologne. Ils nous ont donné une serviette à carreaux et ils nous ont rasées. Après cela, nous étions méconnaissables, ce qui nous a fait pleurer. Et puis c’est tout, pour dormir ils nous ont installées dans une grande salle, où il y avait un tas de grands sacs de paille que nous avons dû partager et, entre-temps, deux filles étaient devenues folles. Ces sacs contenaient d’énormes poux, je ne peux pas... Ils sautaient sur nous.
R. G., née 1921.
23Ce témoignage, qui relate l’expérience d’une déportée du premier convoi de jeunes filles, montre l’horreur à laquelle elles ont été confrontées. Elles ont néanmoins échappé au choc qui, dans les convois familiaux, accentuait la cruauté de la sélection : elles n’ont pas vu leurs proches conduits à la mort.
C’était atroce, indescriptible. Je ne peux pas vous le décrire, c’était un choc, on ne savait pas où poser son regard. Devions-nous faire un signe à nos parents, pour un dernier adieu ? Ou nous tourner vers les chiens, ou les soldats, ou les fils de fer barbelés ou les gens derrière les barbelés qui criaient : « Jetez-nous ce que vous avez, ils vous le prendront de toute façon ! » ? Qui pouvait y croire ? Vous y auriez cru ? « Jetez-nous ce que vous avez, ils vont vous le prendre ». Personne n’avait le courage de jeter ce qu’il avait encore sur lui. Je ne sais pas, cette impression était atroce, atroce tout simplement. Il n’y avait qu’une chose qui comptait pour moi alors, c’était rester avec ma sœur. C’était mon seul espoir. Je ne pensais à rien d’autre.
V. Sch., née en 1929.
24Monsieur H. relate l’une des nombreuses tragédies qui eurent lieu sur la rampe d’Auschwitz, où il était arrivé en provenance de Nováky à l’automne 1942, avec sa femme et sa petite fille :
Alors, on a continué jusqu’à Žilina. Là, ils ont rempli les wagons puis nous sommes partis. Nous ne savions pas où. Nous étions enfermés, parce que ces wagons étaient scellés. Et les wagons se sont arrêtés, les portes se sont ouvertes d’un seul coup. « Raus, raus, raus, raus, tout le monde dehors ! » Nous avons dû laisser nos paquets et nous sommes sortis. Alors ils nous ont fait mettre tous en rang et il y avait deux SS devant lesquels nous devions passer. J’ai dit en allemand : « J’ai 36 ans et je suis serrurier ». Le suivant est arrivé, un commerçant de 50 ans : ils l’ont envoyé à gauche. Quand on avait jusqu’à quarante-cinquante ans, moins de cinquante ans, même sans être un spécialiste de quoi que ce soit, on était pris pour le travail. Ils indiquaient à droite ou à gauche. Ceux qui allaient à droite, passaient au camp. Ceux qui allaient à gauche, allaient dans un camion. Il y avait ma femme et mon enfant avec sa poussette. Je les ai vus partir dans le camion. J’ai vu la poussette dans le camion et je ne savais pas encore ce qu’ils allaient devenir. Mais le deuxième ou le troisième jour, les anciens détenus m’ont dit : « puisqu’ils sont partis en voiture, ils ne sont plus, vous êtes veuf ». Ainsi ce jour-là, le 21, ma pauvre femme et notre enfant sont allés à la chambre à gaz.
A. H., né en 1910.
25Madame Sch. a consacré dans son témoignage une place importante à la sélection. À l’instar de beaucoup d’autres, elle a été frappée par le caractère absurde et tragique de l’arrivée au camp – la tête rasée, de longs vêtements traînant jusqu’au sol – mais aussi par la cruauté des moments de séparation avec les proches :
Trois jours plus tard, le train s’est arrêté, les portes se sont ouvertes, et ce spectacle, il est impossible de l’oublier. Des cris, des chiens, des SS. On ne savait où regarder. « Los, los, schnell. Sortir des wagons, tout laisser ! » Lorsque nous sommes sortis, nous nous sommes relevés et soudain il est arrivé. À ce moment, je ne savais pas…, personne ne savait qu’il s’appelait Mengele. Nous l’avons appris plus tard. Il est arrivé, il a donné des ordres : les hommes d’un côté, les femmes avec des enfants, des petits enfants de l’autre ; les enfants d’un côté et les femmes d’un autre côté. Il déterminait tout cela d’un geste de la main. C’était sans doute le dernier regard, la dernière fois que nous avons pu nous voir [LARMES]. Ma mère est partie avec mon petit frère, mon père avec les hommes, et moi et ma sœur nous avons essayé de rester ensemble. Nous voyions les baraques, nous voyions les fils barbelés, derrière les barbelés des silhouettes dans des tenues rayées, sans savoir où nous étions. Alors nous avons dû nous mettre en rangs de cinq et nous avons avancé. Évidemment, il y avait des SS à côté de nous, des chiens, nous n’avions même par le droit de parler, rien. Il faisait déjà presque noir, nous sommes alors arrivés à une baraque, on nous a poussés à l’intérieur, ils nous ont fait mettre nues, tout déposer et continuer. Mais là il y avait déjà des jeunes filles slovaques qui travaillaient et qui nous ont donné des ordres, nous sommes allées dans les douches, on nous a rasées, on nous a coupé les cheveux, quand nous sommes sorties de la douche, on nous a jeté des vêtements pour que nous nous habillions. La seule chose que nous avions pu garder, c’étaient les chaussures. C’est tout ce que nous pouvions prendre avec nous. Lorsque nous nous sommes regardées les unes les autres, nous ne nous sommes pas reconnues. C’était abominable, ces têtes rasées. Moi j’ai eu des habits noirs longs jusqu’aux pieds. En fait, c’est seulement plus tard que nous avons compris que c’était bien nous.
V. Sch., née en 1929.
26Le transport et l’arrivée au camp constituaient une rupture radicale dans la vie des nouveaux arrivants. Ils étaient confrontés à une morale inimaginable dans “le monde normal”, dans ce système la vie humaine n’avait plus aucune valeur. S’ils voulaient survivre, ils devaient impérativement s’y adapter. Beaucoup de détenus ont payé cher leur adaptation à cette réalité : à travers les souffrances qu’ils ont endurées mais aussi à travers la mort des membres de leur famille :
Je voulais encore préciser que, lors du trajet vers Auschwitz, on nous a chargés comme du bétail. Nous avions tout juste une petite ouverture comme les animaux, le minimum pour la respiration. Et nous étions serrés comme des sardines. On nous a donné un seau pour nos besoins, en guise de WC. Chacun se retenait donc comme il pouvait parce qu’on était gêné devant les autres. Nous sommes arrivés à Auschwitz et, sur la rampe, on nous a pris tous nos paquets et le tri a commencé. Il y avait un grand lieutenant, c’était Mengerle, qui nous triait. Alors j’ai… Cela s’est passé ainsi : ma pauvre maman, ma grand-mère, mes deux frères et mon papa étaient avec nous. Mon papa et mon frère aîné, ils les ont jetés d’un côté, moi d’un autre, et ma pauvre petite maman, mon petit frère et ma grand-mère d’un autre côté. J’ai couru après maman, mais Mengele est venu me chercher, il avait une canne fine, il m’a saisie par mes habits et m’a projetée en arrière. Quand je me suis retournée, je n’ai plus vu ni maman, ni mon frère ni ma grand-mère ni papa, ni mon frère aîné. Et c’est ainsi que je suis alors restée au camp de concentration à Auschwitz6.
A. B., née en 1928.
27Le témoignage de Madame G., au sujet d’un convoi de 1942, met en lumière ces éléments de rupture radicale dans la vie des nouveaux arrivants, précédemment évoquée, et leur transformation en matériau brut :
Ils nous ont alors déshabillées, nous ont coupé les cheveux, nous ont rasées… Le “bain”, ce n’est pas le terme, n’est-ce pas… excusez l’expression7… c’était un bassin qui servait pour quatre ou cinq cents personnes, il y flottait tout et n’importe quoi, ce n’était pas profond, tout le monde le connaît. Eh bien j’ai un souvenir affreux du moment où nous sommes sorties de là, les cheveux coupés, rasées, dans des uniformes de soldats russes, les uns tachés les autres pas, je vois un groupe de personnes debout dans les mêmes uniformes et c’étaient nos mères. Et nos sœurs. Et nous nous sommes à peine reconnues. On ne peut pas s’imaginer de quoi a l’air une femme la tête rasée, complètement déféminisée, c’était affreux. C’est à peine si j’ai reconnu ma propre mère, même quand elle m’a appelée.
H. G., née en 1913.
28Au-delà de la souffrance physique, on ne dira jamais assez que ces premiers moments étaient les signaux marquant l’entrée dans un univers régi par d’autres lois et une autre morale que celle qui prévalait jusqu’alors. Les jeunes filles et les femmes surtout devaient transgresser des interdits, ce qui transparaît encore aujourd’hui, lorsqu’elles racontent ce qu’elles ont vécu :
Nous sommes arrivées à Auschwitz. C’était pendant la journée, car je me souviens qu’il y avait des hommes en vêtements rayés près des wagons et des SS avec des chiens. Et ils aboyaient « Los, los ! ». Pour que nous sortions, vous savez pour que nous nous mettions en rang. Ils nous ont mis dans une grande pièce. J’ai eu l’impression, quand j’ai vu ces hommes en vêtements rayés, de retrouver ce que j’avais lu dans R.U.R.8 de Čapek, vous savez, ils étaient comme des robots aux mouvements mécaniques, ils faisaient tout comme des robots. Vous savez, même leur visage était en quelque sorte impassible. […]
C’était un tel choc que nous ne savions même pas ce qu’ils disaient. Vous savez, nous étions arrivées dans un univers étranger dans ces wagons à bestiaux, c’était atroce. Nous sommes entrées ensuite dans une grande pièce, où on… où nous avons dû nous déshabiller. Nos baluchons, les gars en tenue rayée les ont aussitôt emportés. C’étaient des détenus comme nous. Ils nous ont fait passer dans une grande pièce où nous avons dû nous déshabiller. Des jeunes filles ! Les SS riaient, vous savez, parmi nous il y avait des jeunes filles, 15 ou 16 ans, alors nous ne voulions pas nous déshabiller, ils s’amusaient à nous arracher nos culottes avec leurs bâtons, c’était horrible. Et quand je pense que je dois le raconter… Il y avait là des Ukrainiens qui nous ont rasées partout. C’étaient des hommes qui nous coupaient les cheveux et tout le reste. C’était affreux. Ils voulaient par là nous faire comprendre qu’ils ne nous considéraient plus comme des êtres humains, vous savez. C’était au point que j’ai failli ne pas reconnaître mes deux petites sœurs, je ne les ai identifiées qu’à la voix. Vous savez, il n’y a pas de mots. C’est abominable ce que nous avons vécu. Ensuite ils nous ont envoyées aux douches, vous savez, c’était la désinfection. Ils nous ont donné des vêtements, des pantalons, des uniformes pris aux prisonniers russes. Je me rappelle les chemises bleu foncé avec des rayures et des habits d’homme. Nous aurions pu y loger à deux. Nous étions toutes si frêles, si jeunes… Et tout cela s’est passé en l’espace d’une seule journée.
R. V., née en 1917.
29À ce moment-là (en 1944), une jeune fille de douze ans a reçu à son arrivée à Auschwitz une robe longue, des chaussures à hauts talons et – exception notable – on lui a laissé les cheveux longs :
Lorsqu’il a fallu nous déshabiller et qu’on a commencé le rasage, j’étais alors blonde, ce qui n’a pas duré. Pour des raisons que j’ignore, j’avais les cheveux blonds de ma naissance jusqu’à l’âge de onze ans et j’avais de grosses nattes. Je suis arrivée devant la SS. Elle m’a regardée et m’a dit qu’elle ne coupait pas tout, que les nattes. En somme, j’étais la seule, il y avait environ mille femmes dans un baraquement, et il y avait vingt-huit baraques alignées, si je me souviens bien, donc j’étais la seule parmi ces vingt-huit mille femmes à avoir gardé des cheveux. Nous sommes arrivées au camp ; on nous a donné des habits, tout simplement des habits d’autres détenus qu’on avait liquidés et qui n’étaient pas assez bien pour être exportés en Allemagne, et moi je n’avais pas tout à fait fini de grandir, j’avais de petites jambes et on m’a donné des escarpins français avec des talons de 12 cm. C’est dans ces escarpins-là que j’ai traîné les pieds pendant près de 4 mois.
E. T., née en 1932.
30Par sa description des premières impressions à l’arrivée au camp d’Auschwitz, le témoignage qui suit suggère, au moins en partie, les sons, les couleurs et les odeurs, dont l’évocation fait habituellement défaut aux transcriptions écrites. Il illustre, une fois de plus, le recours par les geôliers à tout une échelle de procédés soigneusement élaborés pour briser le plus vite possible la personnalité des détenus :
Notre convoi est arrivé de nuit à Auschwitz. C’était quelque chose de si horrible que ça paraissait irréel. Cependant l’obscurité, puis ce cri, ce hurlement, au moment où les wagons, pleins à craquer se sont ouverts : ils étaient souillés, couverts de vomissures. Vous savez, dans les souvenirs, on perd souvent ces sensations primaires – n’entend pas les cris, les râles d’agonie, les cadavres non évacués, le bruit des coups portés les gens, les aboiements des chiens. Et moi à peine avais-je commencé à regarder que j’ai vu sur la rampe d’horribles et étranges figures, je me suis dit que c’était une opérette. Mais c’étaient des détenus qui essayaient de nous dire en langue des signes de nous débarrasser de nos affaires, de les leur lancer, parce que nous allions les perdre l’instant d’après, mais nous ne les comprenions pas. Aucun convoi ne comprenait cette pantomime.
Avec le côté méthodique caractéristique de la machinerie germanique, ils nous ont poussées sur la droite, nous ne savions pas où aller… il fallait aller dans les douches… Ils nous ont tout pris. Nous étions toutes nues, et des hommes déambulaient autour de nous. Imaginez-vous le choc que nous avons pu ressentir, avec notre éducation stricte, on ne comprenait pas ce que c’était, Dieu du ciel. Avant même d’avoir pu nous ressaisir, nous étions rasées à blanc, tandis que l’on nous jetait d’horribles haillons. Tout cela au milieu des claquements de fouet, des hurlements, on ne savait où donner de la tête. Mais comme des singes obéissants, nous sommes allées dans la nuit humide et froide, atroce, la tête nue. Il y a eu aussi des scènes tragicomiques : une femme est entrée, qui n’était pas encore rasée, en hurlant son indignation devant notre apparence, elle ne voulait pas qu’on lui inflige une telle coupe !
M. R., née en 1924.
31Le témoignage suivant complète les informations précédentes. Un garçon, âgé de 14 ans en 1944, analysait avec précision le processus de “déshumanisation” qu’il subit à son arrivée au camp de concentration de Sachsenhausen :
On était en novembre, mais nous portions encore nos vêtements. C’est alors qu’on a constaté l’organisation implacable des Allemands. Nous sommes entrés l’un après l’autre par la porte d’un baraquement interminable. De l’autre côté, en sortaient des personnes qu’on apercevait à peine. Lorsque ça a été mon tour, j’ai compris de quoi il s’agissait. À l’intérieur, il y avait d’immenses entrepôts compartimentés et, dans chaque division, des pancartes dans différentes langues européennes – bijoux et montres, aliments, vêtements, valises et sacs, et ainsi de suite. Au terme de cette traversée, nous nous sommes retrouvés complètement nus. Lorsque j’ai vu qu’on devait déposer les aliments, j’ai ouvert mes deux dernières boîtes de sardines et les ai mangées en vitesse. Ensuite on en est arrivé à la coupe de tous les cheveux – le rasage chez les adultes. Ensuite les douches – elles venaient du plafond et la peur de ce qui allait en sortir. Un gaz mortel ou de l’eau ? Un filet d’eau en est sorti.
Ensuite on nous a tous gratifiés du fameux pyjama rayé et d’une casquette. De sabots et d’une couverture. On m’a enregistré sous le numéro 117 495 que j’ai porté sur le pan gauche de ma veste. Nous sommes ressortis et avons retrouvé les gens que nous avions vus de loin et qui ne ressemblaient pas du tout à ceux qui étaient entrés. Il y a eu ensuite une très longue attente à l’air libre. Peut-être toute une journée et toute une nuit, sans manger. Dans ces habits misérables. Ensuite tout s’est mis à grouiller. Rassemblement sur l’Appellplatz, quelqu’un sur une estrade a égrené les numéros des détenus dans les principales langues européennes et les détenus se sont alors regroupés. Tout cela a duré de longues heures supplémentaires. C’était la fin novembre 1944 et nous étions dans des pyjamas rayés avec une seule couverture. Beaucoup de gens plus âgés n’ont pas survécu à ce début. Un détenu est devenu fou sous mes yeux.
J. F., né en 1930.
32Le processus de transformation de l’être humain en numéro est éclairé d’un point de vue différent par un autre témoin à propos de son arrivée à Buchenwald :
Buchenwald était un camp de concentration immense, comme on peut le déduire de mon numéro, le 87 795. J’étais le détenu qui portait ce numéro. Dès notre arrivée, on perdait tout, on se perdait soi-même [...] Comme on devait tout donner, il ne nous restait rien, et notre identité s’effaçait ; à chaque appel, on nous disait à chacun : « Maintenant tu t’appelles 87 795 ». Au début je ne comprenais pas et je disais : « Mais je m’appelle Feri K. » « Non, tu t’appelles 87 795. »
Et quand on me réveillait la nuit, je savais le dire en slovaque, en hongrois, en allemand, n’importe quand. Et quand on criait ce numéro je déclarais : « hier9 ». Il fallait apprendre que ce numéro c’était nous. Nous avons perdu jusqu’à nos noms. Nous n’avions même plus de noms ; on ne s’adressait à nous que comme ça.
F. K., né en 1924.
33Dans le cas suivant également, les premiers contacts avec l’univers carcéral du camp (Ravensbrück, 1944) restent associés, bien des années plus tard, à une dépersonnalisation et à la transformation de l’homme en numéro :
L’impression que l’entrée au camp a produite sur nous, sur moi en l’occurrence, personne ne peut se l’imaginer. Ces femmes amaigries dans ces vêtements rayés avec ces numéros, et surtout l’impression générale. Nous étions debout, quand nous sommes entrées il y avait un portail avec l’inscription « Arbeit macht frei », à gauche il y avait la cuisine, les détenues allaient justement prendre leur repas, et soudain l’une d’elles crie : « Ta mère est ici. » Vous vous doutez bien que pour moi cela a été encore plus dur. Un moment après, nous avons vu, sur le côté gauche, le Revierquartier qui servait d’hôpital. Nous voyions déjà emporter des cadavres dans des draps. C’était ma première impression à Ravensbrik. Mais nous étions encore des personnes, nous étions encore habillées, nous n’étions pas encore des numéros. Ensuite ils nous ont poussées dans une pièce, où il y avait au plafond des douches et où les femmes ont commencé à dire, c’est la chambre à gaz, le gaz vient par là. Mais nous ne savions pas où nous étions. Ils ont affirmé qu’on allait au “sauna”, mais vous pouvez vous imaginer, on entendait déjà parler des chambres à gaz, alors que pouvions-nous croire d’autre. Et surtout les femmes qui portaient dans leurs bras de petits enfants, à ce moment-là, on ne pratiquait pas encore de sélection à Ravensbrück, et donc... C’est indescriptible, ce qui s’est passé là. Ensuite ils nous ont emmenées dix par dix et nous avons vu que ce n’était pas le gaz et nous avons eu... Nous avons dû laisser toutes nos affaires, les vêtements que nous avions sur nous et nous sommes sorties littéralement nues. Et là, ils nous ont habillées de vêtements rayés et nous n’étions plus que des numéros. Je ne l’ai pas sur moi parce qu’à cette époque on ne les mettait plus à Ravensbrück. Nous l’avions simplement cousu sur la manche de la veste. Mais nous n’étions plus des personnes, nous étions des numéros. Et ça nous a paru très dur.
E. F., née en 1927.
34Le témoignage suivant atteste également la vitesse et la facilité avec laquelle on peut tout perdre, même son nom :
Je sais que nous avons reçu un insigne avec l’inscription « Häftling » et un numéro. Dès lors, nous n’étions que des numéros sans nom. Je me souviens de « Häftling dreihundert achtungneuzig10… ». Ce chiffre m’est resté en mémoire, c’était mon numéro. Et je n’avais pas de nom.
V. Sch., née en 1929.
35Bien que les témoins s’efforcent de rester objectifs et factuels, les récits détaillés révèlent l’intensité des émotions éprouvées lors des premiers contacts avec la réalité d’Auschwitz :
Ensuite, les wagons se sont ouverts. Les SS nous ont violemment expulsés à l’extérieur, à coups de crosse. Il y avait des détenus en uniforme rayé. Nous avons dû tout déposer, parce qu’on nous disait que tout nous suivrait et que nous ne pouvions prendre qu’un peu de nourriture. Ils nous ont séparés, les hommes à part, les femmes et les enfants d’un autre côté. J’étais avec mon père et ma mère. Mais elle, je n’ai jamais su pour quelle raison, elle a rebroussé chemin, elle avait oublié quelque chose. Puis je l’ai vue de nouveau, nous nous sommes lancé quelques mots et il a fallu qu’elle rejoigne la troupe des femmes et depuis ce moment-là… [LARMES], je ne l’ai jamais revue. Ce qui allait se passer dans ce camp, nous ne le savions pas, c’est vrai. Tout cela, je ne l’ai appris qu’ensuite, qu’il y avait une sélection, qu’on en envoyait certains d’un côté, les autres ailleurs, nous ne l’avons appris qu’ensuite. Ainsi je suis resté avec mon père et nous avons été affectés au groupe qui était destiné au travail.
Il y avait là un nombre infini de personnes, une foule immense, la nuit tombait et, tout au fond, je ne savais pas ce que c’était, il y avait des flammes, des flammes, de gigantesques cheminées, c’était le four crématoire, nous ne savions pas non plus ce que c’était, cette énorme puanteur, mais on ne savait pas à ce moment-là. En fait, le cortège qui s’était formé avait quelque chose d’apocalyptique si on peut dire, mais nous n’en étions pas vraiment conscients. Nous avancions tout doucement, cela a duré des heures avant d’arriver au camp, ce territoire clôturé de barbelés. Nous avons vu des fils de fer tendus et des écriteaux avec l’inscription « Danger de mort » – nous en avons déduit qu’ils étaient électrifiés. Je ne sais pas exactement combien de temps a duré ce trajet, jusqu’à notre arrivée dans des bâtiments, des baraques où nous avons tous dû nous déshabiller et nous faire couper les cheveux, on nous a complètement rasés. Il y avait des détenus polonais qui travaillaient, ils parlaient yiddish, ça se voyait. Même les SS finalement qui nous faisaient avancer, on voyait bien qu’ils donnaient des ordres en yiddish : « Gaj, gaj ». C’étaient manifestement des SS avec l’expérience des ghettos et des camps polonais. En effet, le personnel détenu, par exemple les coiffeurs, c’étaient des Juifs polonais aussi, et ils juraient en yiddish, des mots que, bien que je ne connaisse pas le yiddish, je ne le parlais pas... « di schmock », « di potz11 », et ainsi de suite. Et lorsqu’on nous a coupé les cheveux, rasés, nous étions nus, nous n’avons gardé que nos chaussures. Et je me souviens que j’avais gardé sur moi une miche de pain et un pull.
J. Z., né en 1928.
36Le témoignage suivant m’a fait pour la première fois prendre conscience d’un phénomène que j’ai qualifié, faute d’autres termes de « témoin présent/absent ». Les gens étaient physiquement présents dans le studio, avec nous, mais leur esprit était dans un tout autre monde. En se remémorant les moments passés, leur regard était figé, absent, vague. Ils ne voyaient plus ce qu’il y avait dans la pièce, mais décrivaient les images qui surgissaient de leur mémoire (parfois sans cohérence apparente) :
Le voyage a duré environ deux jours. Nous ne savions pas où sommes étions arrivés, personne ne nous a rien dit. Nous étions arrivés en Pologne, à Treblinka. Là, on nous a déchargés des wagons et nous sommes descendus. Nous avons pensé que nous irions travailler, mais en nous faisant sortir des wagons, ils ont aussitôt fait mettre les personnes âgées à part. Ma mère avait encore… J’avais un petit frère de quatre ans, le plus jeune, et une petite sœur de six ans. Les petits (maman tenait le petit par la main), ils les ont aussitôt fait mettre sur le côté. Deux de mes frères sont allés de l’autre côté avec mon père. J’avais une sœur de quatorze ans, ils nous ont fait mettre d’un autre côté. Ils n’ont pas arrêté de nous bousculer à droite à gauche, nous ne savions que faire au juste, ce qu’on faisait de nous. Nous étions ballottées d’un côté, de l’autre. Il y avait plein de SS, des chiens, des chiens-loups et avec ma sœur nous étions poussées comme du bétail. Ma sœur était avec moi, mais elle avait quatorze ans et elle était si petite de taille que, lorsque le SS a vu qu’elle était si jeune, ils l’ont repoussée sur le côté, là où ma mère était allée. Alors je les ai regardées, j’ai crié pour appeler ma mère mais elle était perdue dans ses pensées et n’a pas tourné la tête. Il y avait avec elle ma tante et ses enfants, deux petits garçons. J’ai encore vu ma sœur courir jusqu’à maman. Ensuite l’Allemand m’a bousculée, il a fallu que je parte. Ils nous faisaient avancer comme du bétail. Ensuite ils nous ont poussées dans une pièce où nous avons dû ôter tous nos habits. Ils nous ont coupé les cheveux comme à des garçons, si bien que j’avais là des amies, nous ne nous pouvions plus nous reconnaître. Et ils nous ont donné une étoffe, plutôt comme de la toile de jean, rigide comme de la tôle, des habits gris, nous n’avions pas de linge, rien, des sabots pour les pieds et ils nous ont obligées à marcher.
J. M., née en 1924.
37Le docteur Mengele est décrit dans le témoignage suivant – l’un des plus tragiques qu’il m’ait été donné de recueillir dans le cadre de ce projet. Le drame qui émanait de cette histoire et de l’émotion du témoin a été accentué par les détails que Madame M. a ajoutés, une fois la caméra éteinte, décrivant l’atmosphère générale d’une façon encore plus expressive. Hors caméra, elle relata comment les trois sœurs et leur mère s’occupaient de leur frère de onze ans, le seul garçon de la famille, s’efforçant de maintenir son costume de marin propre et ses cheveux bien coiffés pendant le voyage de plusieurs jours qui les avait menés d’Užhorod à Auschwitz. Elle ajouta maints détails et j’avais l’impression d’assister personnellement à toute cette horreur :
Nous sommes restées là, je ne sais pas, environ un mois, ils nous ont chargés ensuite dans les wagons comme du bétail, c’était à Užhorod, nous y faisions tout – les grands et les petits besoins – et nous sommes allés jusqu’à Auschwitz sans nourriture, sans eau, nous n’avions rien. Quand le train s’est arrêté, ils nous ont expulsés des wagons, et nous sommes allés à Brežinky, où se faisait la sélection. Là, ils nous ont rasées intégralement, nous ont donné des habits, des sabots et ensuite... Encore un moment. Maman est venue avec nous, parce qu’elle était encore très bien alors, nous étions trois sœurs et avec elle nous formions un rang de quatre personnes. Mais il y avait notre petit frère, qui était resté seul, il n’avait personne avec qui aller. Alors il a commencé à pleurer. Et Mengerle l’a saisi par la main et lui a demandé pourquoi il pleurait. Il a répondu que c’était parce qu’il ne savait pas où était sa maman. Il lui a dit alors en allemand : « Viens, je vais te montrer où est ta maman ». Ils ont cherché maman du premier rang au dernier, quand ils l’ont trouvée, ils l’ont tirée du rang et elle a dû aller avec eux, jusqu’au four crématoire. Nous ne savions pas où elle allait, c’est par la suite que je l’ai su.
L. M., née en 1927.
38La sélection représentait pour chacun une tragédie personnelle et familiale à la fois. En même temps, les souvenirs montrent que le chaos régnant était en fait intentionnellement provoqué. Il faisait partie intégrante du mécanisme qui empêchait les déportés de réfléchir et de réagir. Ils en étaient d’autant plus vite transformés en numéros de camp anonymes :
Mon petit frère est allé se mettre en rang avec mon père. Mon père lui a dit de retourner voir ma mère, puisqu’il était encore un enfant. Il n’avait pas treize ans, les enfants seraient certainement mieux avec leur mère. Je me suis alors encore tournée vers lui. Quand il est arrivé près de ma mère, je l’ai embrassé, mais un Allemand m’a tirée en arrière et m’a poussée à droite tandis que ma mère et ma sœur restaient du côté gauche et je ne les ai plus vus, ni mes sœurs ni mon frère, mais j’ai vu qu’ils allaient dans la foule.
Tout est allé à la vitesse de l’éclair, et on était tellement hébétés par le voyage de trois jours qu’on n’arrivait pas à réfléchir. On nous a toutes rassemblées dans une pièce pour qu’on s’habille. Il fallait tout enlever. Après quoi, des femmes sont venues, nous ont coupé les cheveux, nous ont intégralement tondues et ensuite, elles nous ont emmenées dans des salles de douche, et puis elles nous ont fait sortir par une autre porte, nous avons reçu des serviettes. Tous nos vêtements sont restés là-bas. C’est ainsi qu’a commencé la vie au camp. Lorsque nous nous sommes retrouvées à l’intérieur, nous avons réalisé qu’il n’y avait autour de nous plus personne de notre famille.
K. M., née en 1925.
39On retrouve des traits analogues dans un souvenir où le témoin, envahi par l’émotion, retrace les premières impressions de son arrivée à Mauthausen, où il est arrivé avec un des convois de Hongrie de 1944 :
Alors ils ont commencé à crier que les hommes devaient aller d’un côté et les femmes de l’autre. Je suis allé avec les hommes et j’ai crié à mon petit frère qu’il devait courir auprès de maman. C’étaient mes derniers mots adressés à mon frère et je n’ai pas dit au revoir à maman [LARMES]. Après, tout est allé très vite. Nous n’étions plus des êtres humains, moins que des animaux. Il fallait tout enlever, nous avons pu garder nos chaussures et c’est tout. Ils nous ont poussés dans les douches, ils nous bousculaient pour que nous nous lavions. Vous savez, des milliers et des milliers de gens en trois minutes, ou en cinq. Ensuite ils nous ont jeté ces habits rayés, et nous voilà au camp, malheureusement. Et quand nous sommes sortis des douches, nous avons dû rester debout très longtemps. Nous étions en rang de cinq et sommes restés là debout pendant des heures. Lorsque le soir est venu, nous avons reçu ce qu’on appelait « dergemize12 ». Je ne sais pas ce qu’il y avait dedans, c’était une bouffe infecte. Ils ont donné une casserole à chaque rangée et nous avons mangé comme cela. Chacun son tour. C’était n’importe quoi. C’était le soir, je ne sais quelle heure il était lorsque nous avons pu aller dans notre baraque. Mais c’était… On ne pousse pas le bétail vers l’étable comme on nous a fait courir. En cinq minutes, en trois, tout devait être silencieux. Il y avait des châlits à étages et pas de paille. C’était dur et nous avons dormi comme ça. J’étais jeune, j’arrivais à dormir, ce n’est pas que cela m’ait été égal, mais que faire. Je tenais mes chaussures dans les mains pour qu’on ne me les vole pas et nous avons dormi l’un contre l’autre comme des bêtes.
L. Sch., né en 1927.
40Le récit de Madame H. complète cette mosaïque d’histoires d’arrivées au camp. Elle illustre l’état moral des détenus, la manière dont les SS provoquaient intentionnellement le chaos, mais aussi les derniers adieux avec les proches :
Nous étions enfin arrivés, nous sortons, nous regardons par les grilles et nous voyons des baraques, un grand espace et depuis les baraques on nous faisait des signes, il y avait dehors des gens, des filles et elles nous montraient nos pieds. Nous ne savions pas alors ce que cela signifiait, par la suite nous avons réalisé qu’elles voulaient dire : de garder nos chaussures, nous portions de bonnes chaussures, mais nous ne le savions pas alors. À peine étions-nous sorties qu’on nous a dit : « Les bagages restent ici ». C’était déjà plein, il y avait des détenus, des SS avec eux et des chiens, il y avait un terrible tohu-bohu. Vous savez, on était complètement perdus, on perdait complètement la tête et on était incapable de s’orienter, ils ont dit : « les hommes d’un côté ». Alors, il s’est formé un groupe, des personnes âgées, des petits enfants et des jeunes, l’autre groupe c’étaient des femmes et nous sommes passées à la sélection de Mengele et je lui ai parlé. D’un côté je tenais maman, de l’autre côté il y avait ma sœur et il a envoyé ma mère de l’autre côté et je lui ai demandé pourquoi elle devait aller de l’autre côté, étant donné que nous n’avions pas de petits enfants. Pour la forme il lui a demandé son âge et elle a dit qu’elle avait quarante-neuf ans, qu’elle allait sur ses cinquante, alors il a maintenu l’ordre qu’elle aille de l’autre côté et il m’a dit : « Am Abend werden sie sich treffen13 ». Et moi, je lui ai dit à cet instant : « Danke schön ». Je croyais véritablement qu’il m’avait dit la vérité. Mais après quelques pas, j’ai vu l’immensité des lieux et tout ça, j’ai commencé à réfléchir et me suis dit qu’il était impossible que nous nous y retrouvions. Ma mère était toujours devant moi, et elle m’a dit : « Je n’ai pas peur pour toi, mais n’abandonne jamais Trúda ». Ce sont les dernières paroles qu’elle ait dites et elle regardait derrière nous d’un air vide, elle devinait probablement ce qui l’attendait.
Ensuite, nous avons marché, on nous a tout de suite fait entrer dans les douches, il fallait se déshabiller intégralement, tout laisser par terre et on nous a rasées, on nous a tondues dans ce lieu, complètement, avant les douches même. Eh bien, nous n’étions plus des humains, quelle horreur. Nous étions nues, nous n’étions pas encore acclimatées, il y avait des hommes qui passaient et nous sommes allées les questionner ; un homme que nous connaissions s’est trouvé à côté de nous et nous a simplement dit : « Hevra kaddisha14 ». Il travaillait probablement au crématoire et n’est pas revenu. Ensuite on nous a fait entrer dans les douches, nous avons reçu des serviettes, des vêtements divers, pas des tenues de détenu, l’un recevait un vêtement court, l’autre un long, cela n’importait plus, et nous sommes allés au bloc.
M. H., née en 1923.
41Dans le cas suivant également, le souvenir du dernier contact avec la mère à Auschwitz (en 1944) est chargé d’émotion. Il révèle que cette expérience n’a pas été oblitérée avec la fin de la Shoah, et a laissé de profondes séquelles psychologiques :
Alors nous sommes arrivés à Auschwitz, la même chose est arrivée à des milliers, des dizaines de milliers de gens. La route de trois kilomètres d’Auschwitz à Birkenau, nous avons marché jusqu’au bout de la rampe et au bout de ce chemin, il y avait Mengele, maître de la vie et de la mort. Moi j’étais avec ma mère, qui n’avait alors que cinquante et un ans, ma tante et une autre tante, nous formions une rangée de cinq. Il fallait qu’on reste rangés par cinq, les hommes à gauche, les femmes à droite, je n’ai donc plus vu mon père, nous allions tout doucement, tous les quelques pas il y avait des SS avec une mitraillette. Je pleurais beaucoup et ma mère a dit : « Ne pleure pas, ma fille, ça n’a pas de sens, la vie que nous vivions n’a plus aucune valeur et la vie, lorsqu’elle cesse d’avoir de la valeur, vaut pas la peine d’être vécue ». Il y avait un SS qui entendait, qui a compris, qui m’a regardée et qui a dit : « Tu as quel âge ? Tu peux travailler. » Et il me prend et me pousse de l’autre côté, donc du côté de la vie. C’est alors que cela s’est produit : maman m’a crié : « Katka ! » Longtemps après mon retour, la guerre était finie mais pendant toute une année j’ai entendu cette voix. J’ai été très malade, à l’hôpital, et un médecin m’a dit : « Nous avons tout fait, il me semble que vous ne nous aidez pas, il me semble que vous ne voulez pas vivre ». J’ai répondu : « Mais je ne peux pas vivre, ma maman m’appelle, elle m’appelle sans cesse ». Je ne suis sûrement pas la seule à avoir des sentiments et des réflexions de ce genre. Bref, je me suis retrouvée du côté de la vie, dans le baraquement C.
K. L., née en 1910.
42La seconde vague des convois de Slovaquie disposait déjà d’informations sur ce qui l’attendait dans les camps. La réalité néanmoins dépassa tout ce qu’ils auraient pu imaginer. Le témoignage qui suit contredit (comme plusieurs autres) la représentation habituelle selon laquelle tous les détenus circulaient dans des tenues rayées, qui sont devenues synonymes des camps :
On nous a déchargés à Ravensbrik, jusque-là nous étions ensemble avec mon mari, mais là ils nous ont séparés. Mon mari est allé dans le camp pour hommes et moi dans celui pour femmes.
Voici ce qu’on peut signaler de particulier : nous sommes allées dans les douches, ce n’était par un Fernichtungslager15. Ça se passait autrement. Après les douches, ils nous ont donné des habits qu’ils avaient pris quelque part. Quand nous nous sommes vues avec, nous avons involontairement, malgré toute cette horreur, été obligées de rire. J’avais reçu des habits de soirée, transparents, sans linge de dessous, pouvez-vous vous imaginer, des habits noirs, de soirée, en novembre, alors qu’il faisait froid, je me demande comment je n’ai même pas une seule fois attrapé le rhume alors que j’étais deux heures debout et immobile matin et soir, ensuite j’ai pris une couverture, pour l’appel, c’était l’appel, n’est-ce pas ? Autrement dit vous étiez condamné, je suis devenue athée alors, vous étiez condamné à survivre. Et j’ai eu sans arrêt le sentiment qu’il fallait que je travaille, car si je ne travaillais pas, c’était la mort, tout simplement.
M. N., née en 1920.
43Dans le témoignage qui suit, plusieurs niveaux s’entremêlent. Du camp de Płaszów, où elle se sentait « chez elle », Mme B. est arrivée à Auschwitz où elle passe la sélection. Son récit illustre également le rôle joué par O. Schindler dans la destinée de quelques centaines de personnes qui ont eu de la chance :
Quand nous sommes arrivés, cela a été pour nous un grand choc, parce que le camp de Plašov, primo, nous y étions chez nous. Secondo, toute cette arrivée avec ces SS et ces chiens, et je ne sais si ce n’était pas la nuit, ces réflecteurs, cette course forcée et les aboiements des chiens, c’était atroce. Ensuite ils nous ont envoyés dans une baraque et le lendemain, nous devions aller au “sauna”. Et là, nous avons pensé à nous réclamer de Schindler, à chercher du recours de tous les côtés, puis comme aucun chien n’aboyait après nous, nous avons pensé que nous étions au fond quantité négligeable. Un convoi de trois cents femmes, dépourvu d’intérêt pour qui que ce soit. Nous sommes allées au “sauna”. Alors nous nous sommes dit : « Au “sauna” à Aušvic ? » Nous savions ce que c’était que le “sauna” d’Aušvic. Alors nous avons vraiment pensé que c’était pour nous la fin. Nous nous sommes déshabillées, mises nues. Et maintenant il me vient une idée : mes cheveux. Celles qui avaient les cheveux très courts, je pense aux femmes, c’était après le “sauna”, nous avons conclu que nous étions vivantes, on vous laissait les cheveux courts. Courts comme ça. Et celles qui les avaient toujours trop longs, ils les rasaient complètement. Sur toutes les parties du corps, en haut et en bas.
Et maintenant cela me revient, à propos de l’hygiène.
À Plašov, on avait aussi un “sauna” expressément conçu pour l’épouillage, nous essayions de maintenir autant que possible une certaine hygiène. Car nous travaillions dans un atelier où les poux nous sautaient dessus très vite, parce qu’ils étaient dans les uniformes. Et nous les rapportions avec nous. Et nous essayions de trouver moyen d’aller au “sauna”. On nous y prenait notre linge, on nous donnait des habits, à Plašov justement, pour tuer les poux et pour que les maladies ne se répandent pas, le typhus ou autres. Eh bien à Auschwitz, on nous a fait passer au “sauna”, et nous avons prié pour que tout aille le plus vite possible, tout simplement, que la mort vienne vite. Nous avons eu une chance énorme, ce n’était pas la mort mais de l’eau, nous nous sommes lavées, douchées, puis on nous a envoyées de l’autre côté, nues, sans rien aux pieds. Ensuite ils ont commencé à nous distribuer des haillons, c’étaient vraiment des loques. Une chaussure pour pied droit, une pour pied gauche, une grande, une petite, et après nous avons commencé à les échanger entre nous. Et les vêtements étaient des vêtements civils qu’on avait marqués : soit on y avait dessiné des grilles sur le dos avec de la peinture à l’huile, soit cousu des grilles faites de bretelles et à l’intérieur on avait cisaillé le vêtement pour que ce ne soient en aucun cas des tenues civiles dans lesquelles on pourrait sortir. Et nous en sommes donc sorties vivantes, dans ces chaussures, ces habits, on était en novembre, sans bas évidemment, personne ne pouvait entrer dans ces chaussures, alors on allait pieds nus, ou on s’enveloppait les pieds de quelque chose, je ne sais pas. Après ça, ils nous ont fait courir jusqu’aux baraques et ont commencé à nous répartir. Dix personnes d’un côté, vingt de l’autre, là où il y avait de la place en fait. Après toutes ces épreuves, tout le monde était éparpillé, plus personne n’espérait sortir un jour pour aller chez un Schindler quelconque.
H. B., née en 1927.
44Les enfants étaient les plus menacés lors des sélections, et il n’y avait pratiquement aucune possibilité de les sauver. Leurs parents devaient souvent périr avec eux :
J’avais trois sœurs mariées. La plus âgée n’avait pas d’enfants, les autres en avaient deux. Évidemment, avec les enfants ils sont allés tout de suite à la chambre à gaz, comme les personnes âgées, les enfants, les femmes enceintes. Monsieur Mengele était là et décidait, les détenus qui travaillaient près des rails ne cessaient de chuchoter : « Ohne Kinder, ohne Kinder », parce que justement, sans enfants, car ils savaient ce que cela signifiait. Je ne pense pas que la moitié ait survécu. Justement, récemment j’ai lu au sujet de l’activité de Mengele dans les derniers jours, il s’est particulièrement régalé à l’arrivée des convois de Hongrie, parce que c’étaient les plus remplis. Et nous voyions de loin le feu, nous ne savions pas ce qu’était cet horrible vacarme et nous entrions au camp, ils ne nous tatouaient même pas parce que, tout simplement, ils n’en voyaient pas l’intérêt. Ils ne pensaient qu’à la liquidation.
P. R., née en 1922.
45Le sort tragique des enfants est aussi au cœur de la description de la sélection au camp de Birkenau :
On est montés avec mes parents dans un wagon où il était vraiment impossible de s’asseoir ou de s’allonger. On a dû rester debout, debout jusqu’à Birkenau. Nous y sommes arrivés de nuit dans les cris et les aboiements, on nous a fait sortir des wagons et on nous a crié de nous répartir, les hommes d’un côté, les femmes et les enfants d’un autre, les vieillards avec les femmes et les enfants, et les autres à part. Nous nous sommes retrouvés à quelques pas du médecin, c’était Mengele, je peux le jurer, c’était bien lui, parce que je l’ai rencontré deux fois par la suite. Et cela me fait encore beaucoup de peine aujourd’hui quand je pense à ma tante qui marchait à côté de moi avec ses deux petits enfants, mes cousines, et qu’elle m’a suppliée de l’aider à tenir au moins un des enfants par la main pour passer devant le médecin. Je ne sais pourquoi, j’aimais vraiment mes cousines, je n’ai pas pris les enfants, et avec ces mots, comme nous nous parlions l’une à l’autre nous sommes arrivées devant le médecin et là il nous a séparées : moi et ma mère à droite et elles à gauche. Quant à mon papa, je ne l’ai plus jamais revu.
H. V., née en 1930.
46Si les sélections sont associées en premier lieu à des tragédies personnelles et familiales, elles ont cependant suscité parfois des manifestations de soutien désintéressé de la part de codétenus anonymes :
Nous avons traversé la Hongrie. Et lorsque nous sommes sorties du wagon, j’avais un grand fichu comme ceux que portent les paysannes, c’est maman qui l’avait fait au crochet et elle tenait le petit enveloppé dedans. Et j’ai dit à maman, ne dis à personne que cet enfant n’est pas le tien. Je veux que nous restions ensemble tous les trois. Avec ma sœur qui est à Chicago et avec elle. Et maman m’a dit : « ne dis à personne que ce garçon n’est pas mon fils ». Un Polonais s’approche d’elle, lui arrache le garçon des mains et me dit : « Ce n’est pas le tien, c’est celui de ta mère ! » Il n’a rien dit d’autre, il voulait me faire comprendre que je ne survivrais pas si l’enfant restait avec moi. Il n’a rien dit d’autre. Les Polonais qui déchargeaient les wagons avaient parfois de la peine à voir les jeunes filles partir pour la chambre à gaz et cela m’a sauvée. Ensuite ma sœur m’a prise par le bras et m’a dit : « Je resterai avec toi. » Et je n’ai plus jamais revu ni ma mère ni l’enfant. […]
Nous n’avons appris où nous étions qu’une fois à Auschwitz, où nous avons vu l’inscription sur la porte d’entrée : « Arbeit macht frei » […] Et j’ai dit : « Où allons-nous au juste ? » Il y avait de la musique, et soudain, rien que ça, on a vu Mengerle nous répartir, maman et l’enfant que nous n’avons plus revus, ma sœur et moi. Nous nous sommes retrouvées au camp, mais c’était aussi un camp d’extermination.
Š. F., née en 1922.
47À partir de 1944, les personnes déportées de Slovaquie savaient assez souvent ce que signifiaient les camps de concentration et les chambres à gaz. Cela a influé sur leur comportement au moment de la sélection et surtout du contact de la douche :
Alors nous nous sommes retrouvées au “sauna”, une grande pièce où il y avait déjà des Allemandes, des Allemands et des « heftling » de chez nous qui nous ont déshabillées, nous ont dépouillées de tout ce que nous avions sur nous, je me souviens que j’avais dans mon enfance des boucles d’oreilles et elles ont commencé à nous tondre. J’avais des cheveux longs qui descendaient jusque sous la ceinture, on m’a d’abord rasée intégralement et ensuite nous avons eu un grand choc lorsqu’on nous a poussées dans une pièce et à ce moment-là, en 1944, nous connaissions déjà l’existence des chambres à gaz, et savions que dans ces “saunas” on faisait jaillir du gaz et non de l’eau. Ça a déclenché une panique épouvantable, car nous ne voulions pas entrer dans cette pièce qui ressemblait à toutes les autres. J’ai pu vérifier ensuite lors d’une visite à Auschwitz, qu’il y avait des sortes de rosaces par où l’eau coulait, c’était pareil dans les chambres à gaz. En réalité, ils ont fait jaillir de l’eau et non du gaz. Là-dessus ils nous ont distribué des vêtements, j’ai eu de grands sabots, des jambes nues, un vêtement affreux. Lorsque nous avons été si joliment équipées, pour clore le tout, pour nous marquer vraiment, ils nous ont fait près d’une bassine, à chacune, une croix de peinture rouge sur le dos.
H. V., née en 1930.
48Un autre témoignage met en évidence l’importance des conseils de détenus plus expérimentés sur le comportement à adopter pendant la sélection. Ils étaient d’un prix inestimable, celui de la vie.
Lorsque je suis descendue du wagon, il y avait un jeune Polonais de ce commando, il m’a adressé la parole, j’avais douze ans, j’étais à peu près aussi grande que je le suis maintenant. Il m’a demandé mon âge, je lui ai répondu et il m’a dit que je devais dire que j’avais seize ans. Et que si nous avions des papiers mentionnant quelque chose d’autre, il fallait les déchirer, si j’avais quelqu’un avec moi (justement j’avais ma mère), elle devait déchirer ces papiers. Il m’a encore donné une instruction qui devait être extrêmement importante : si on nous demandait si nous étions fatiguées, il fallait répondre que non. Il ne fallait en aucun cas monter dans le camion.
E. T., née en 1932.
49Dans le cas suivant, c’est le conseil d’un détenu inconnu qui joue un rôle essentiel au moment de la sélection à l’entrée (mais aussi dans la suite du séjour au camp) :
Lorsque j’ai été nue, Mengele s’est arrêté près de moi et m’a demandé mon âge, et je ne l’ai pas dit au début, il me l’avait demandé déjà sur la rampe, et là j’ai dit que j’avais dix-huit ans, alors que j’avais treize ans. Et c’est ainsi que je me suis retrouvée avec ma mère du côté droit, parce que j’avais menti sur mon âge. Si j’avais dit que j’avais dit que j’avais treize ans, il m’aurait certainement fait passer à gauche et je n’aurais pas survécu.
H. V., née en 1930.
50Monsieur K. (né en 1938) est arrivé à Bergen-Belsen à l’âge de six ans. Il fait une description intéressante des méthodes que sa mère essayait d’appliquer :
Eh bien ce chemin plein de souffrances dont je n’avais pas conscience au fond parce que je vivais constamment quelque part dans les airs, [...] parce que psychologiquement ma mère me maintenait relativement bien sur les hauteurs. Elle ne cessait de me parler, de me dire que nous allions là et que ce serait bien, qu’il ne fallait pas avoir peur. Ainsi, à ma manière et entre guillemets, j’étais très serein. Et elle avait emporté un petit livre pour moi et, de temps en temps, elle m’en lisait des passages. En fait ce livre a fait le voyage avec moi. Il est resté tout le temps avec moi à Bergen-Belsen et je l’ai gardé jusqu’à mon retour.
Nous sommes arrivés à Bergen-Belsen au cours de la nuit. Lorsque nous sommes descendus des wagons sur la rampe, il pleuvait littéralement des cordes. Alors maman m’a dit : « Tu sais, mon petit Paul, lorsque tu arrives dans un pays étranger et qu’il pleut, c’est bon signe, nous allons certainement survivre. » Elle a tout simplement su me maintenir tout le temps en forme psychologique, je dirais. Après un trajet de sept kilomètres entre la rampe et le camp de concentration, ils nous ont logés dans les baraquements.
P. K., né en 1938.
51Madame Sch. a décrit la sélection, puis les premiers moments qui ont suivi :
Ensuite nous en sommes sortis, ils nous ont à nouveau mis par rangées de cinq et nous sommes repartis plus loin. Je ne sais à quelle distance, combien nous avons marché, mais nous avons longé les baraquements, jusqu’au nôtre et nous avons traversé plusieurs rampes, nous ne voyions plus où nous étions. Alors ils nous ont poussées à l’intérieur d’une des baraques, où il n’y avait rien. La terre nue, le sol, c’est tout. Il fallait s’allonger l’une à côté de l’autre, nous étions comme des harengs, il n’y avait pas un centimètre carré de libre entre nous. Lorsque quelqu’un voulait se retourner, il fallait que toute la rangée se retourne, autrement c’était impossible. Et lorsque par malheur quelqu’un devait sortir faire ses besoins, il fallait enjamber des têtes, des jambes, et on ne savait pas sur qui on marchait.
V. Sch., née en 1929.
52Dans les conditions du camp, la stratégie était cruciale. Comme elle était de nature individuelle, elle revêtait des formes multiples. Madame H. a décrit la sienne en ces termes :
Ma philosophie de l’existence ne me poussait ni en avant en arrière, je restais quelque part au milieu, ce n’était pas toujours bien. C’était une manière de trouver sans cesse des alibis, mais je ne sais pas, la vie m’a conduite à cela, je n’ai jamais… Dans ce camp de concentration principalement, je veux dire, je ne me suis poussée ni en avant ni en arrière, ni de côté, je n’étais nulle part. C’est pourquoi je dis que chacun d’entre nous existe sur la tombe d’un autre [LARMES].
M. H., née en 1924
53L’exemple de la sélection à Auschwitz éclaire ce discours :
Et là, je les entends parler entre eux, dire qu’ils en sélectionnent un sur treize. Alors je compte un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit… Aïe, je suis le treizième. Ainsi j’ai fait un pas en arrière et j’ai laissé celui qui était derrière passer devant moi. Le malheureux est parti se faire gazer et moi je me suis retrouvé premier. Vous savez ce sont des instincts de survie, il est arrivé que le père fasse ainsi partir son fils ou l’inverse. On n’en est pas responsable, cet instinct d’autodéfense s’est présenté souvent, c’était horrible, et ça explique qu’un père ne pouvait pas protéger son fils.
A. H., né en 1910.
54Madame G. a choisi une méthode inverse (néanmoins aussi efficace puisqu’elle a survécu) :
Non, je ne me fie à personne, jamais je ne me suis reposée sur qui que ce soit. Même à Aušvic. Lorsque j’avais besoin de quelque chose, j’ai toujours réglé le problème auprès d’un supérieur [...]
R. G., née en 1921.
55Cependant, la présence d’esprit importait par-dessus tout. « Vous savez, il se passait parfois des choses incroyables et une simple inspiration pouvait vous sauver la vie » (A. H., né en 1910).
56C’est ce type d’inspiration qui a sauvé un prisonnier de quatorze ans lorsque, à son arrivée au camp de Berga an der Elster, il déclara son âge réel :
Le camp était juste en face de la gare de chemin de fer. Des Allemands armés, le Lagerältester et des kapos nous attendaient. Nous avons de nouveau attendu dehors. Tout d’un coup l’un des Allemands nous a appelés à haute voix : « Que ceux qui ont moins de seize ans avancent ! » J’étais face à un dilemme. J’étais grand, je pouvais passer pour un garçon de seize ans. Qu’allaient-ils faire des moins de seize ans ? Ces réflexions m’ont trotté dans la tête l’espace d’une seconde. Vous n’allez peut-être pas me croire mais, l’espace d’une seconde, je me suis souvenu de la devise : « La vérité vaincra16 ! » Est-ce que j’ai seize ans ? Non. Et je suis sorti du rang. Nous étions une vingtaine à avancer. Comme je l’ai compris ensuite, cela a été la deuxième inspiration qui m’a sauvé la vie, mais la plus importante. La vérité a réellement vaincu. Ceux qui sont sortis du rang ont été affectés aux cuisines et nommés nettoyeurs ou éplucheurs de pommes de terre.
J. F., né en 1930.
57Les lois implicites de la vie au camp étaient obscures. L. Sch., qui se trouvait dans une situation analogue à celle de Monsieur F. a été sauvé par une décision opposée (en effet, il s’était reposé sur l’intelligence et l’expérience de détenus plus anciens). Il a survécu, à la différence de ses amis qui s’étaient déclarés plus jeunes :
Nous étions tout un groupe à Mauthausen. Ils nous ont dit de nous séparer selon l’âge, les moins de seize ans d’un côté et les plus de seize ans de l’autre. Je n’avais pas encore 16 ans, car je suis né en 1927, j’avais donc un an de moins. Je me suis dit : « pourquoi irais-je avec les plus jeunes ? ». J’étais robuste et travailleur et comme personne n’avait de papiers, je pouvais dire que j’étais né le 15 juillet 1926. C’est pourquoi, tout au long de ma détention, j’ai été inscrit avec 1926 comme année de naissance. Malheureusement, de tous mes camarades qui ont déclaré qu’ils avaient moins de seize ans, aucun n’est revenu.
L. Sch., né en 1927.
58La volonté de vivre jouait un rôle essentiel. Sans elle, même des individus jeunes et forts ne pouvaient survivre :
Parmi nous, il y avait des colosses. Par exemple, en 1942, il y en avait un, qui dépassait tout le monde d’une tête. Il disait : « Je ne tiendrai pas, dans une semaine, je serai fini. » Moi, ma devise était : « je tiendrai, je boirai encore de l’eau de Zobor à Nitra ». Lui, il est mort au bout d’une semaine. Vous savez, il fallait une volonté à toute épreuve. Il fallait avoir confiance en soi et ne pas avoir froid aux yeux.
A. H., né en 1910.
59D’autres témoignages semblables font apparaître la précarité de ces existences au camp :
Il y avait avec nous une petite jeune fille à peu près de mon âge – elle avait dix-neuf / vingt ans – qui avait le diabète, elle était insulinodépendante. Le souvenir que j’ai gardé d’elle, c’est le moment où nous nous sommes mises en rang, quand nous sommes sorties du wagon. Elle restait assise avec des yeux terriblement tristes, consciente qu’elle ne pouvait survivre plus de quelques jours sans insuline. J’ai aussi le souvenir d’une jeune fille qui était venue avec nous et contre qui je m’étais presque mise en colère, on peut dire que c’était une très belle rousse, avec des cheveux bouclés, un vrai modèle pour un peintre, mais lorsque nous sommes arrivées à nos châlits, eh bien, elle a complètement perdu tout désir de vivre et est morte au bout de quelques jours. Aujourd’hui, je ne comprends toujours pas comment une personne jeune, en bonne santé a su, a simplement su mourir de ce choc psychologique, de ce qu’elle avait vu.
E. P., née en 1924.
60De nombreux détenus se sont efforcés d’exploiter leurs connaissances et leurs talents pour obtenir un poste qui les protégerait, même partiellement. C’était important, parce que les sélections n’avaient pas lieu uniquement au moment de l’arrivée. Elles étaient un élément du quotidien. Les paroles de Madame Sch. nous le rappellent :
Dans le premier camp, c’était le médecin qui effectuait les sélections. Ici, c’étaient les SS qui en étaient chargés. Ce qui signifiait que, lorsque les femmes allaient au travail ou rentraient, elles étaient accompagnées d’une rangée de SS qui leur disaient par exemple de sauter un fossé qui se trouvait là. Lorsqu’elles n’y arrivaient pas, parce qu’elles étaient épuisées ou qu’elles portaient des sabots, ils les tiraient du rang et les mettaient au bloc 25, c’était le « bloc de la mort », c’est de là qu’on allait aux chambres à gaz. Parfois il fallait montrer ses dents ou ses ongles, c’était selon le bon vouloir de ces gens-là qu’on était emmené ou non. Et le nombre des victimes quotidiennes qu’on gazait était si important que nous avions complètement renoncé à rechercher des visages familiers : on pouvait être vivant aujourd’hui et mort demain.
M. Sch., née en 1915.
61L’une de ces fameuses sélections d’Auschwitz est décrite par le témoignage suivant :
J’ai survécu à l’un de ces appels, je ne me souviens plus si nous étions nus ou pas, mais je suis entrée en contact direct avec Mengele. J’étais au premier rang et ma maman était derrière moi. Nous nous sommes mordu les lèvres et pincé les joues pour avoir l’air en meilleure santé. J’étais une enfant très fluette. Au dernier moment, maman a changé de place avec moi, elle est allée au premier rang et je me suis retrouvée derrière elle. […] Si j’avais été au premier rang, il m’aurait sûrement tirée de là. Car je détonnais en somme parmi les femmes mûres, adultes.
H. B., née en 1927.
62Madame G. a également eu affaire à Mengele. Ce moment a été l’un des plus durs qu’elle ait vécus à Auschwitz, où elle se trouvait pourtant depuis 1942 :
Le 4 décembre, c’était un samedi matin, il fallait que tous sortent du bloc d’un seul coup. Tout le monde a été obligé de sortir, on a mis un manteau, ou plutôt ce qu’on avait, une loque, et on est sorties. Nous nous approchons de Mengele, il y avait déjà plusieurs SS et un grand fossé de cinq mètres à travers lequel on avait placé un banc, une planche étroite. Nous étions toutes pâles, blanches comme un linge, mais nous avions de la neige et nous nous en sommes frotté le visage pour le rougir. Lorsqu’on n’arrivait pas à traverser, celle qui chancelait un peu sur la planche, ou n’allait pas droit, était aussitôt écartée et allait dans le camion. Ce jour-là, ils ont pris 4 000 filles. En une seule journée.
R. G., née en 1921.
63Les sélections se présentaient parfois autrement. Madame V. a réussi à s’en sortir, malgré sa maladie et une forte fièvre, grâce à sa présence d’esprit :
Et voilà qu’il y a eu une grande sortirung17. C’était en 1943, vers la fin de l’année. On me soutenait pour rester debout. Mais il fallait sauter. C’était impossible, même en bonne santé, vous savez, la peur, l’idée que tout en dépend... Bien sûr je suis tombée, et... Il s’appelait Taubert, on l’appelait l’ange de la mort. Il a dit « Was ist los ? » et mon ange gardien a dû me souffler quelque chose, j’ai dit : « Je suis Nachtwache », que j’étais gardienne de nuit, que toute la nuit, j’avais... « Los am Block ! » Il avait vu qu’on me soutenait, mais il n’a rien dit. C’était un miracle. Un véritable miracle.
R. V., née 1917.
64Un miracle se produisit également pour une femme qui, grâce à l’aide de ses codétenus, a pu accoucher à l’usine, dans les derniers jours de la guerre, d’un enfant en bonne santé :
Le 12 avril, alors que je travaillais depuis quelques mois et que j’avais de bonnes conditions, car mon supérieur était tchèque : il voyait mon ventre s’arrondir, et sans rien dire, il m’a fait travailler assise. Tout d’un coup, les douleurs de l’accouchement sont arrivées et à l’infirmerie il y avait une table, la doctoresse m’a fait allonger dessus et j’ai mis mon enfant au monde. On l’a aussitôt pesée, elle pesait un kilo huit cents, et mesurée, elle mesurait 48 cm de long. Alors la doctoresse a dit que c’était la longueur qui comptait, que cet enfant était de taille normale et allait certainement vivre. J’ai allaité mon bébé qui appréciait beaucoup le lait maternel et se jetait avec passion sur mes seins.
P. L., née en 1916.
65La protagoniste du récit suivant a réussi, grâce un heureux hasard, à survivre à une sélection menée par le docteur Mengele dans la baraque des malades du typhus, où elle était couchée avec une forte fièvre :
Soudain Mengele m’a dit : « Et vous, allez au bloc ! » ; il m’a montrée du doigt, et regardez s’il y a encore quelqu’un sur les couchettes. J’y suis allée. Je ne sais comment, mais j’y suis arrivée, je suis montée sur les couchettes. Je ne sais si je suis tombée, si je me suis endormie ou quoi. Je suis restée sur la couchette. Il m’a oubliée. Je me lève, je descends, je vais à la fenêtre. Je vois le dernier camion qui les emmène. Mille cinq cents filles. Nous n’étions plus que sept dans l’infirmerie. Sept personnes sur toute cette immense infirmerie.
R. G., née en 1921.
66Une autre raconte la manière dont elle a survécu à la sélection dans la baraque des malades du typhus à Auschwitz :
Je ne sais pas trop comment j’ai survécu au typhus. J’ai été si malade que, par exemple, je ne sais plus quand on m’a tatouée, parce que j’étais presque inconsciente. Mais un jour j’ai vu… Je dormais au troisième étage des couchettes et j’ai vu de l’eau dans un lavabo. Je n’avais pas besoin d’en savoir plus, je n’arrivais pas à marcher mais j’ai rampé hors de ma couchette, et hop, j’ai touché l’eau de mes mains. J’ai reçu une raclée comme je n’en avais pas reçue depuis longtemps [rires], parce qu’ils avaient l’intention de faire quelque chose de cette eau et moi j’y avais mis mes mains de contaminée. Après je me suis mise à apprendre la marche à quatre pattes. Les cris des malades qui avaient le typhus exanthématique, la nuit, je ne les oublierai jamais.
H. G., née en 1913.
La faim
67Comparée à l’horreur de la sélection, la routine quotidienne de la journée au camp semble reléguée au second plan. Elle est associée à de mauvaises conditions d’hygiène, à un travail pénible et à des souffrances physiques. Les souvenirs de la faim permanente sont particulièrement vifs. J’ai pris conscience de leur signification lorsque, après extinction de la caméra, une ancienne déportée a fait une mise au point sur le sens du mot FAIM. Son explication était suffisamment éloquente pour que je réfléchisse à la manière de transcrire l’intensité des sensations des détenus. J’ai opté pour l’écriture en capitales (ou au moins avec la première lettre en majuscule). Les thèmes de la nourriture, de la faim (et dans une moindre mesure de la soif) et de son soulagement apparaissent presque dans chaque récit. Dans le cas ci-dessous, il se passe à Auschwitz :
Quelques mots encore sur la nourriture et sur le régime quotidien. Le matin on donnait quelque chose qu’ils osaient appeler « thé ». C’était un brouet brun, et c’est tout. À midi, une soupe unique, c’était une lavasse infecte. La première fois, j’ai été complètement dégoûtée, ça ne sentait pas bon, c’était comme de l’alimentation pour cochons. Et nous avions encore de la chance, parce que nos cheffes de bloc nous donnaient des écuelles en métal émaillé, ce qui nous permettait de nous servir. Sans cuillère, sans rien. J’ai dit à ma mère que je n’étais pas capable de manger cela. Elle était debout au-dessus de moi et m’a dit avec beaucoup de sagesse : « Il faut que tu boives ça, parce qu’on ne te donnera rien d’autre et je veux que nous survivions coûte que coûte ! » Alors, j’ai appris à boire ce qu’on nous donnait. Ensuite, le soir, ils nous donnaient des morceaux de pain. Parfois, ceux qui allaient travailler, c’est-à-dire dans les commandos, recevaient des portions plus importantes et les autres des portions moindres. Parfois ils donnaient des cuillères... Une sorte de margarine de carotte, ou un ersatz de saucisson, quelque chose dont la forme rappelait vaguement la viande. C’était ça, la nourriture quotidienne.
G. M., née en 1923.
68Un autre souvenir (d’Auschwitz en 1944) revient sur la qualité de la nourriture au camp :
Parce qu’ils nous donnaient une soupe faite d’herbe fauchée avec des grains de sable, et parfois elle était immangeable. Nous étions pourtant si affamées que nous aurions mangé n’importe quoi, mais cela crissait sous les dents, alors c’était horrible. Plus tard, lorsque le front s’est rapproché, ils ne nous donnaient plus rien, alors nous arrachions l’herbe sous la clôture.
L. M., née en 1927.
69L’estomac vide réclamait son dû, quelles qu’en puissent être les conséquences :
C’est alors que j’ai eu une jaunisse, il y avait des vers dans le chou et c’est sans doute pour cette raison que j’ai eu ma jaunisse. Je me souviens d’os de cheval, nous allions traîner du côté de la cuisine et nous avons vu ces os qui avaient été jetés, nous les avons pris et rongés. Une fois nous avons eu du lard gâté, et nous avons conservé la couenne sous la paillasse et tous les jours nous la léchions. C’était une friandise.
M. H., née en 1923.
70Le témoignage suivant, relatif à une arrivée au camp, peut paraître comique au regard du précédent :
Les premières personnes que nous ayons rencontrées à Auschwitz, c’étaient mon amie et sa mère, elles étaient arrivées avant nous. La mère de mon amie nous a vraiment énormément aidées dans ces premiers jours, elle n’habitait pas dans le même baraquement que nous, mais pas très loin et au moment du repas, elle venait, restait avec nous et disait : « Maintenant ferme les yeux, bouche-toi le nez et avale. Tu n’as qu’à imaginer que tu manges ce qu’il y a de meilleur, car si tu veux rester en vie, il faut que tu manges ».
M. H., née en 1923.
71De ce témoignage, parmi d’autres, on peut tirer la conclusion que les nouveaux détenus, même en 1944 (et à plus forte raison ceux des premiers convois), n’étaient pas affamés au point de manger n’importe quoi. Le récit suivant se rapporte à Auschwitz en 1944 :
Alors ils nous ont apporté pour le repas des navets pour le bétail, vaguement cuits à l’eau. Mais nous ne sommes pas arrivés à les manger, nous n’étions pas encore suffisamment affamés, elles sont donc restées à pourrir au soleil. Puis il y a eu un moment où nous n’avions plus rien à manger, où nous avions si faim que nous nous sommes battus pour ces navets.
K. M., née en 1924.
72C’est à Bergen-Belsen, où notre témoin est arrivé à l’automne 1944, que s’est présentée la situation qui suit :
Voici l’incident qui illustre bien mon état d’esprit de l’époque. Ils nous ont apporté nos premières rations de pain, c’étaient des morceaux relativement petits, évidemment. Je ne sais pas où maman se trouvait à ce moment-là. Et moi j’ai dit : « Nous n’avons pas besoin de ce pain, parce que nous en avons apporté de chez nous ». Il ne m’est simplement pas venu à l’esprit que cette aumône était précieuse, que c’est de ces rations qu’il nous faudrait vivre jour après jour.
P. K., né en 1938.
73Le souvenir suivant, lié aux transferts de détenus dans les derniers jours de la guerre donne une idée des tourments de la famine :
Ils ont alors diminué la ration de pain, ils ont réduit notre alimentation, de 150 grammes nous sommes passés à seulement 100 grammes de pain par tête, ensuite il n’y avait plus de soupe, ils ne nous donnaient qu’une bouillie faite de navets pour les cochons. Il n’y avait plus de café, bref rien d’autre et mes amis, mes camarades, ont commencé à mourir de faim l’un après l’autre. C’était un spectacle effroyable. Je ne sais pas si vous, ou quelqu’un d’autre, pouvez vraiment vous rendre compte. Mon expérience m’a montré que lorsque les gens mouraient de faim, à ce moment-là, ils écarquillaient les yeux. Ils avaient les yeux grands ouverts, comme s’ils voulaient dire qu’ils voulaient voir le monde pour la dernière fois. C’est l’impression que cela faisait. Ainsi mes camarades mouraient l’un après l’autre, entre autres un ami de Dunajská Streda, un garçon qui s’appelait Őči, il est mort dans mes bras en me disant : « Je sens que tu vas rentrer chez toi. Moi je vais mourir. Dis à ma mère que je l’embrasse et dis à Šari que je l’aime beaucoup. » [LARMES] C’est inimaginable. Lorsque nous sommes rentrés à la maison, après la guerre, la première personne que j’ai rencontrée en ville, à part mes amis qui m’attendaient à la gare, ça a été la mère de ce garçon [LARMES]. Et j’ai dû lui dire ce que son fils m’avait dit. J’ai été marqué par ça toute ma vie. Impossible de me libérer de ce souvenir. Et les enfants mouraient là l’un après l’autre.
F. K., né en 1924.
74Pour lutter contre la faim chronique, il y avait ce qu’on appelait « l’organisation » – c’est ainsi qu’on appelait le vol à la sauvette de denrées, l’introduction clandestine de vivres ou l’échange d’objets contre de la nourriture :
Voler se disait « organiser ». On disait « je vais organiser ». Et on allait voler. Je sais que lorsque j’avais mis de côté des pains, on finissait toujours par me les voler.
M. H., née en 1923.
75D’une certaine manière, ceux dont les fonctions favorisaient l’accès à la nourriture étaient avantagés, de même que ceux qui avaient accès à d’autres objets de valeur, échangeables contre de la nourriture :
Alors, lorsqu’on a commencé à former les commandos, ils nous ont conseillé de nous présenter au commando « Kanada ». Il s’appelait ainsi parce qu’on y triait les vêtements et les paquets qui étaient dans les wagons. C’était un travail dégoûtant, très pénible, fouiller dans les affaires de ceux qui avaient été déportés ici et qui, probablement, n’existaient plus. [...] C’était tout bonnement indigne, mais cela présentait un avantage, étant donné l’organisation désastreuse de l’alimentation au camp. Les gens avaient dans leurs bagages de la nourriture – des gâteaux, du pain ou des conserves, ou autre chose. Ils faisaient souvent des perquisitions ou des contrôles, mais on arrivait parfois à faire un peu de contrebande.
G. M., née en 1923.
76Monsieur J.F. raconte une expérience similaire. Il a réussi à être affecté à la corvée des pommes de terre dans la cuisine du camp, ce qui le mettait en contact permanent avec la nourriture. Sa situation n’était néanmoins pas sans risque, parce qu’il fallait de l’habileté et de la prudence pour faire sortir des aliments de la cuisine :
Nous, les gars qui travaillions à la cuisine, nous étions aussi mal alimentés que les autres, même si notre travail n’était pas aussi pénible, nous n’avions que la peau sur les os. Malgré l’interdiction absolue, nous mangions parfois un morceau de pomme de terre, de carotte ou de rutabaga. Il était tout aussi sévèrement interdit de faire sortir quelque chose de la cuisine. Lorsqu’on voulait aller aux latrines, on nous examinait des pieds à la tête. J’ai trouvé de la ficelle que j’ai réussi à introduire dans le bord supérieur de mon pantalon de pyjama et une fois, en allant aux latrines, j’ai attaché une patate à ma ficelle et l’ai tirée de manière à presser la pomme de terre contre mon ventre. Ça a marché. Après mes deux premières tentatives réussies, je me suis enhardi et j’ai utilisé une ceinture de cuir, car cela permettait de mieux dissimuler les pommes de terre. J’ai échangé les trois patates suivantes contre des souliers de cuir qui m’ont été très utiles par la suite au moment de la marche de la mort.
J. F., né en 1930.
77Monsieur L. a obtenu des rations plus importantes grâce à la beauté de sa voix. C’est ainsi que ses gardiens « rendaient hommage » à son talent de chanteur :
C’est alors que le kapo est venu à notre baraquement, c’était quelqu’un de très cruel. À l’origine, c’était un boxeur, c’était son gagne-pain, et lorsque nous étions sur l’appellplatz, il mettait régulièrement quelqu’un KO pour s’amuser. Et lorsqu’il est venu à notre baraquement, il a dit : « Wo ist der Sänger ? »… « Alors, c’est toi le chanteur ? Moi je suis viennois. Tu connais la chanson “Wien, Wien, nur du allein” ? » J’ai dit que oui, mais que je ne me souvenais pas exactement des paroles. Mais je savais l’air. [Il chante la mélodie]. Il m’a dit : « Tu as du courage de chanter devant moi, mais tu peux. Et tu peux venir ici tous les jours chanter cette chanson, car c’est ma préférée. » Et il m’a donné une gifle, mais le soir il est revenu, en fait c’était le matin, et il m’a donné double ration de pain. Finalement il est allé assez loin, pas suffisamment pour que nous devenions amis, cela aurait été difficile, mais il s’est humanisé, grâce à cette chanson il m’a accepté, cela lui faisait plaisir que je chante si bien. Je faisais simplement de mon mieux. Et cela me rapportait à chaque fois un morceau de pain, cela m’a bien aidé.
Z. L., né en 1927.
78Les détenus domptaient leur faim avec des souvenirs de nourriture. Ce « divertissement » était une composante incontournable du temps libre dans tous les camps :
Sinon, la cuisine était le principal sujet de nos conversations. Nous venions de divers coins d’Europe, et chacun faisait étalage de ce qu’il avait mangé ou préparé, et de ce qu’il allait cuisiner en rentrant à la maison. On aurait pu faire tout un livre de cuisine européenne à partir des récits de ces femmes.
G.M., née en 1923.
Pour chasser la faim, nous disions que nous allions préparer ceci ou cela à la maison. N’importe quoi, pourvu que ça se mange. Des pommes de terre, du riz, du poisson.
E. K., née en1928.
79Il est frappant, à plus d’un titre, que les plats internationaux étaient pratiquement absents de ces rêveries, tout comme les produits de la cuisine juive traditionnelle (le schalet, la soupe aux boulettes de pain azyme, le pain de shabbat, le chremzle). C’est l’alimentation de base qui était la plus représentée (pain et pommes de terre).
Les conditions étaient très dures. Il n’y avait quasiment rien à manger. Chaque jour, nous parlions de nourriture. Si seulement nous avions pu voir un pain entier devant nous. Rien qu’un pain.
L. M., née en 1927.
80La cuisine slovaque traditionnelle était aussi très citée, appréciée pour leurs qualités nutritives mais aussi pour le lien affectif avec le foyer qu’elle représentait :
Je disais que la première chose que je mangerais à mon retour, c’étaient des beignets au pavot. C’est le plat le plus sucré que je connaissais. Moi je viens de l’Est. On les fait à Noël, avec du miel, du pavot, du sucre. C’est ce qu’il y a de plus sucré. J’en aurais mangé tous les jours sans pouvoir me rassasier.
R. V., née en 1917.
81Même lien entre rêveries alimentaires et souvenirs du foyer chez une autre personne qui, quelques décennies plus tard, ne peut retenir un soupir de volupté en revivant ce souvenir agréable :
Et en faisant ce travail, nous rêvions de ce que nous préparerions de retour chez nous. [...] Hmm, hmm, de la soupe aux haricots et des pâtes au pavot. Hm »
E. Š., 1923.
82Nous avons un autre récit sur le thème de la faim qui se rapporte au camp de Flossberg en 1945 :
Quand nous n’étions pas surveillés, en dehors du travail, quand nous sentions que nous étions seuls, nous nous mettions en cercle et je disais :» Parlons de quelque chose de chez nous. » Vous imaginez bien de quoi nous pouvions parler. Chacun parlait de ce que sa mère avait l’habitude de préparer pour les fêtes et chacun racontait que c’était sa mère qui savait faire le mieux tel ou tel plat. Et nous parlions toujours de nourriture, c’était le sujet. Car dans la situation où nous étions, lorsqu’on trouvait quelque part une épluchure de pomme de terre, nous étions trois à nous jeter dessus. Et celui qui réussissait à s’en emparer et à la manger, toute sale qu’elle était, avait bien de la chance.
Je leur ai confié : « lorsqu’un jour je serai libre, je mangerai toujours des pommes de terre crues. Et pas seulement les épluchures, mais la pomme de terre elle-même, car c’est un aliment formidable. Telle était notre existence, nous étions affamés.
F. K., né en 1924.
83Chacun développait sa propre stratégie pour faire durer les provisions étiques dont il disposait :
J’avais tellement faim que j’ai englouti d’une seule traite toute ma ration de pain de la journée. [...] Je dis que j’avais terriblement faim, mais je n’aurais pas pris la ration d’autrui, alors qu’il y en avait qui ne supportaient pas la faim. Lorsque je ne mangeais pas de la journée, je n’avais pas faim. Mais lorsque je commençais à manger, c’était atroce. Et en une seule et unique fois je mangeais tout ce que j’avais.
M. K., née en 1920.
84Monsieur H., instruit par ses propres expériences, mit en place sa propre méthode. Il s’efforçait de faire durer sa ration de pain le plus longtemps possible :
Tout ce que je sais, c’est que lorsque j’avais un morceau de pain, le principal était de l’émietter et de le mettre dans ma poche, et toutes les heures, toutes les deux heures, toutes les demi-heures, à chaque demi-journée d’en prendre un morceau entre les doigts et de me le mettre en bouche […]
La moitié, le quart du petit pain, il me durait longtemps, vous savez. Il faut faire de l’humidité dans la bouche, essayez de ne pas manger de toute la journée, et l’après-midi, prenez un petit morceau de pain entre les doigts, et vous verrez que cela vous suffira.
A. H., né en 1910.
85Un autre témoin procéda de la même manière (mais il s’agissait dans son cas de sucre) :
Ils nous ont alors mis dans des wagons, quatre-vingts personnes par wagon, où les Allemands l’avaient pris, je n’en sais rien, mais nous avons reçu du sucre en poudre, il fallait qu’on tende la main pour recevoir deux poignées de sucre en poudre. Ensuite ils nous ont mis dans les wagons. Je ne saurais pas expliquer pourquoi mais je l’ai mis dans ma poche, le sucre en poudre. Tous les autres l’ont mangé, mais moi je l’ai mis dans ma poche. Ensuite j’ai continuellement sucé un doigt que je fourrais dans le sucre et je passais mon temps à suçoter. Pendant seize jours, nous n’avons rien reçu d’autre à manger. Nous pouvions boire dans la mesure où ils ouvraient la porte lorsque le train s’arrêtait quelque part. Tantôt le train avançait, tantôt il reculait, nous sommes passés entre les lignes de front. Lorsqu’ils nous faisaient sortir des wagons, ils laissaient sortir environ cinq personnes, ils les encerclaient au cas où elles auraient voulu s’enfuir. Alors je mettais dans ma poche de l’herbe, quand j’en trouvais, et je buvais ou plutôt mangeais de la neige. Il y avait quelque part une flaque près de laquelle nous nous sommes allongés pour boire. Ensuite retour au wagon !
F. K., né en 1924.
86La faim incessante nous poussait à l’« organisation » mais aussi à la recherche de nourriture à n’importe quel prix. Les détenus faisaient aussi des choses dont ils n’auraient pas eu idée dans des conditions normales. L’un des témoignages revient sur ce point :
[…] Là-bas, les gens devenaient sauvages. À cause de la faim, du travail, etc. La nourriture était déposée dans des chaudrons qu’il fallait atteindre. Il fallait jouer des coudes pour se frayer un chemin, on écartait ceux qui avaient plus de scrupules ou moins de force.
M. Sch., née en 1915.
87Ce qui pouvait déboucher sur des vols de nourriture entre les détenus. Le récit suivant se rapporte à Ravensbrück :
Bien évidemment, la nourriture était misérable : le soir et le matin, on recevait deux morceaux de pain grumeleux et translucide, avec une eau noire qu’on appelait café et au déjeuner juste une soupe de rutabaga, Steckrübesuppe, c’est comme ça qu’on l’appelait, il y en avait peu pour chacun et on avait faim. J’ai découvert que mon grand-père se trouvait deux baraques plus loin. J’ai alors essayé d’économiser mon pain pour lui en apporter en secret. Une fois, je me suis réveillé la nuit, quelqu’un me tenait pendant qu’un autre fouillait sous ma paillasse où j’avais caché le pain et essayait de le prendre. J’ouvre les yeux, je vois M. de Spišská Nová Ves qui me tenait et son fiston en train de prendre mon pain. [...] En fait, c’étaient les gens à qui ma mère m’avait confié, pour qu’ils veillent sur moi, et c’étaient eux qui se comportaient ainsi ! D’un autre côté, un jour, j’ai été surpris par les SS alors que je volais des pommes de terre dans la cuisine. Ils avaient vu quelqu’un voler et s’enfuir vers notre baraquement. Un des SS a couru jusqu’à notre baraquement et lorsqu’il a voulu savoir qui volait les pommes de terre, un jeune Russe a déclaré que c’était lui. […] Bien sûr, ils ne l’ont pas cru. Et ils m’ont reconnu à ma taille, comme j’étais bien plus petit que les autres. J’ai dû payer de vingt-cinq coups de bâton. Je ne me souviens que de trois coups, après j’ai perdu connaissance.
P. H., né en 1935.
88Même dans ces conditions, des gestes de solidarité (certes rares) ont pu exister, comme en témoigne le récit suivant qui présente les deux côtés de la médaille :
Vous savez que Vlasta ne mangeait jamais une cuillère d’Ovomaltine sans m’en donner une, bien que cette cuillère ait été tout aussi vitale pour elle. Nous avions terriblement faim. Katia S., qui m’avait fait venir au bureau, se privait de sa ration supplémentaire de pain. Il y avait du supplément, une “Zulage”, une ou deux fois la semaine, et elle me la faisait parvenir à moi parce que j’étais horriblement affamée. Il y en avait au contraire qui se volaient les unes les autres. Mais cela se disait et nous étions plutôt allergiques à ces personnes. Il n’y avait que des quarts ou des huitièmes de pain, et même caché sous la tête, on trouvait quand même le moyen de vous l’arracher.
H. G., née en 1913.
89Pourtant, la solidarité entre les détenus n’était pas un phénomène exceptionnel à Auschwitz (ni dans d’autres camps) :
Vous connaissez peut-être K. ainsi que sa mère. Nous étions parfaitement amies. Nous dormions ensemble, nous travaillions ensemble. Lorsqu’elle recevait exceptionnellement un morceau de pain de son chef, elle m’en donnait. Elle était vraiment bien.
M. K., née en 1920.
90C’est surtout dans le chaos des derniers moments de la guerre que le désespoir et la faim conduisirent à l’extrême inverse, c’est-à-dire au cannibalisme :
Vous savez, à Bergen-Belsen, au début, il faisait encore froid. Ensuite, il s’est mis à... D’un seul coup il a fait chaud. Et ces tas de morts, d’ossements, vous savez. [LARMES]. Alors j’ai vu de mes propres yeux des cannibales, du cannibalisme. Deux personnes que la faim avait rendues folles, se sont mises à découper au couteau un tas d’os, un homme, qui était mort, et à lui ôter son foie. Je peux en témoigner !
M. N., née en 1920.
91D’après Monsieur L. Sch. (né en 1927), « il y avait des cadavres dont on avait découpé de la chair ».
92Le témoignage qui suit tiendrait presque du post-scriptum, tant la soif est peu rappelée dans ces récits et semble secondaire (elle est surtout évoquée dans le contexte des convois), elle représentait un problème aussi grave que la faim :
Que dire. On a déjà abondamment parlé des appels, de la faim, de la soif, des coups. Tout ce que nous savions, c’est que nous étions dans un « fernichtungslager », un camp dont on ne reviendrait pas. Nous n’étions même pas tatoués, nous étions condamnés à être gazés, mais nous ne l’avons appris qu’ensuite. Que savions-nous au juste ? Que nous étions simplement dans un camp où il n’y avait même pas d’eau. On en apportait une fois par jour dans les citernes, vous ne pouvez pas vous représenter l’affluence, la course pour que l’eau arrive aussi jusqu’à nous. Parce qu’une fois que l’eau avait disparu, c’était fini. Fini pour les autres. Lorsque les SS voyaient cela, que nous nous poussions, ils nous battaient à tort et à travers mais la soif nous poussait jusqu’à la citerne. Le pire c’est que nous n’avions qu’un récipient. Le matin, on nous y versait du soi-disant café noir, et nous essayions d’en garder un peu pour la journée, pour étancher un peu la soif, mais lorsque la citerne venait, il nous fallait jeter le café pour prendre l’eau.
V. Sch., née en 1929.
93Ce témoignage dont l’auteur avait alors cinq ans évoque les conditions de vie à Terezín dans les dernières semaines de la guerre :
Dans notre baraquement, c’était au sous-sol ou en bas, dans les caves qu’on avait installé un soi-disant Kinderheim. C’est-à-dire une maison pour enfants. Je me souviens aussi d’y avoir mangé pour la première fois de ma vie d’enfant du pudding et j’en ai encore maintenant gardé le goût dans ma bouche. Il était gélatineux, chocolaté je crois, je ne sais où l’on avait pu trouver alors du chocolat. [...] Le menu ordinaire, entre guillemets, c’étaient des épluchures de pommes de terre cuites, des épluchures de raves cuites, une lavasse quelconque censée être de la soupe.
E. Sch., né en 1940.
La libération
94Paradoxalement, l’ouverture des camps n’a pas résolu le problème de la faim : l’excès de nourriture provoquait la mort ou les maladies. Les squelettes épuisés ne parvenaient pas à résister à ce déferlement calorique. Les estomacs vides ne supportaient pas de telles charges. De graves maladies gastriques et intestinales se sont alors déclarées qui, dans bien des cas, ont abouti à la mort.
Il y a alors eu beaucoup de morts, après la libération, parce que le lendemain on avait beau dire aux détenus de ne pas manger, ils ont préparé une soupe grasse. Les détenus affamés l’ont mangée, ils ont eu la diarrhée ; c’étaient des squelettes. Il y en a beaucoup, énormément, qui sont morts. En fait un cadavre pour nous ce n’était rien, nous arrivions à bavarder tranquillement devant un monceau de cadavres, nous étions devenus, je ne sais pas, insensibles à tout.
M. H., née en 1923.
95Le souvenir qui suit ne parle pas seulement de la libération des détenus, mais de leur moral. Il montre que la liberté était associée à la possibilité de manger à sa faim. Les représentants de la Croix-Rouge furent confrontés à cette situation :
De grands camions de livraison sont arrivés l’après-midi. La Croix-Rouge et les infirmières ont mis des marches pour accéder aux fourgons, nous étions un tas de poux et de saleté, ils nous ont pris dans leurs bras et ont porté ceux qui ne pouvaient plus marcher dans les fourgons. Ils nous ont conduits à un endroit, il y avait une immense cour. Nous ne savions pas où nous étions, puis une femme est venue. C’était une doctoresse qui a dit que les enfants… non, qu’il fallait d’abord se laver les mains, il y avait une fontaine et nous avons aperçu les pommes de terre entassées. Il y avait une sorte d’exploitation agricole, une grande ferme avec des betteraves et des pommes de terre. Alors nous nous sommes échappés, nous avons pris des pommes de terre dans nos manches pour avoir de quoi manger. Nous voulions assurer nos arrières. Les gens de la Croix-Rouge nous regardaient, complètement effarés, et disaient : « Ne faites-pas ça les enfants, on va vous donner à manger, soyez tranquilles. » Ils avaient construit des baraquements à la hâte, ils étaient très bien faits. Il y avait des tables où avait été mis le couvert et des quantités de choses à manger. Du pain blanc, du pain noir, du café au lait, du lait, du cacao, tout ce qu’on voulait. Une doctoresse a dit : « Les enfants, ne mangez pas trop », car chacun se faisait des provisions. « N’en prenez pas, ne mangez pas, il y aura tout de suite de quoi manger », mais personne n’écoutait, nous étions tous occupés à faire des provisions. Effectivement, la nuit, certains se sont sentis mal, certains avaient de la fièvre le matin. Ceux qui n’avaient pas de fièvre ont trouvé de la paille et du petit bois quand ils se sont levés le matin : ils ont fait du feu et sont allés faire cuire les pommes de terre. On n’était pas sûr, on avait peur pour notre estomac, mais on était affamés. Après les pommes de terre on nous a emmenés au petit-déjeuner, mais toutes les filles ont été malades. Ensuite, pour le déjeuner, ils ont installé des barrières en corde, et ceux qui avaient mangé n’avaient pas le droit d’y retourner.
K. M., née en 1924.
96Autre cas où la nourriture a joué un rôle important à la libération des camps :
Les conditions d’hygiène étaient catastrophiques, il n’y avait plus d’eau courante, des amoncellements de cadavres, en décomposition, c’était inimaginable. Le 2 mai, les soldats américains ont fait leur entrée au camp. J’ai gardé un moment au fond de ma mémoire, lorsqu’un soldat américain, un Noir, qui était gigantesque à mes yeux, s’est occupé de moi pendant trois jours et je n’avais le droit de manger qu’une seule chose, du chocolat américain Hershey’s. […] J’ai appris ensuite pourquoi. Un tas de détenus étaient morts de faim après la libération, quand ils ont eu à manger, leur estomac avait perdu l’habitude de fonctionner normalement, et leur métabolisme était détraqué. Ils ont eu alors d’incroyables diarrhées dont ils sont morts. J’ai vu littéralement mourir ainsi beaucoup de détenus, dans d’affreuses douleurs, uniquement parce qu’ils avaient mangé normalement.
P. H., né en 1935.
97Il était impossible de remédier instantanément aux conséquences de si longues privations de nourriture et elles ont perduré bien après la libération. En témoigne un événement qui s’est produit sur le territoire tchèque lors du retour des camps :
Nous avons vu un gars. Il était assis et il mangeait du pain avec du lard. Évidemment, il nous a donné à manger, c’était quelque part dans les champs, au bord du chemin. Soudain, arrive un Tzigane à bicyclette [rires], un Rom ou un Tzigane, je ne suis pas raciste, ce n’est pas une question de vocabulaire. Dès qu’il m’a vue, il m’a dit qu’il était de Čopa, il m’a assuré qu’il connaissait notre famille. Ce n’est pas exclu, car mon père était commerçant en peaux, il se pouvait qu’on l’ait connu, lui et mes frères dans les environs. Mais il avait piqué quelque part une bicyclette et m’a dit « Tzigane ? » Eh bien, voyez-vous de quoi j’avais l’air ? Pire qu’une gitane.
P. R., née en 1922.
98Les survivants ne pouvaient reprendre du poids en un jour. Il est arrivé, dans certaines circonstances, que la maigreur devienne un atout :
Nous sommes arrivés à Kielc avec les soldats russes. On pouvait alors se procurer certains aliments. Dans une maison, il y avait une couturière, c’était la propriétaire, elle avait énormément de bobines et nous avons rempli toutes nos poches de bobines de fil. Elles nous ont servi de monnaie d’échange. Nous avons pu obtenir de la nourriture. À part ça, il y avait évidemment des situations moins drôles, il fallait que je dorme sur ces deux femmes pour qu’elles ne se fassent pas violenter par les soldats russes. Moi je ne risquais rien parce que j’étais quasiment un squelette. J’étais si légère que je pesais à peine sur elles.
E. T., née en 1932.
99Beaucoup de gens, après la guerre, devaient compenser leurs longues privations, ce qui évidemment eut des séquelles :
[…] Je suis très vite revenu à la normale et j’ai énormément grossi. J’ai tellement grossi après la guerre que je pesais 140 kilos. Car toutes les parties de mon corps étaient en bonne santé, ainsi que mon estomac et j’aurais dévoré « toute ma semaine prochaine ». Mon cousin, le pauvre, lorsqu’il a rapporté à la maison un pain de deux kilos et qu’il est rentré le soir, il ne restait rien car, pas vu pas pris, je l’avais mangé.
F. K., né en 1924.
100Ce n’est pas un cas isolé. Je connais des ex-détenus qui sont incapables de laisser un morceau de nourriture sur leur assiette et finissent même les restes des membres de leur famille.
101L’appel, qui consistait à compter les détenus, occupait une place centrale dans la vie du camp. Il apparaît dans tous les témoignages et constitue, avec la faim et les sélections, un élément si fondamental de la vie concentrationnaire qu’il en est parfois un synonyme.
102Monsieur T.L. (dont le témoignage figurera in extenso dans le chapitre de conclusion) constate, quand il parle de sa famille, que ce sont « surtout les heures et les minutes passées sur l’appellplatz qui se sont fixées dans leur mémoire ». On peut citer la description qui suit, au sujet du camp d’Auschwitz :
Alors ils ont pris maman pour ce convoi et m’ont renvoyée au bloc. Le gardien a fait une moue signifiant que j’étais jeune et qu’ils n’avaient pas besoin de moi pour ce travail. Je suis retournée en pleurs au bloc. Le soir il y a eu l’appel. Toute la vie à Birkenau n’était qu’une attente sans fin, debout pendant l’appel, le matin et le soir. Parfois le soir c’était interminable. Tout le baraquement, tout le camp étaient entourés de fils de fer barbelés électrifiés ; il arrivait que quelqu’un ne tienne pas le coup psychologiquement et se jette sur ces fils électriques pour en finir et lorsque, avec leur précision germanique, ils constataient que le nombre de détenus n’y était pas, nous devions rester debout des heures durant, jusqu’à ce qu’ils découvrent le cadavre près des fils de fer. Je me souviens que nous sommes restés presque jusqu’au matin, il faisait noir et ils n’avaient pas trouvé celui qui s’était suicidé. Ainsi j’ai passé toute la soirée debout pendant l’appel, tandis que maman s’en allait, mon bloc était près de la Lagerstrasse, elle partait alors en direction de la porte principale et c’est la dernière vision que j’ai d’elle [LARMES]… de maman.
H. V., née en 1930.
103D’autres détenus racontent des expériences également pénibles, se rapportant à Płaszów par exemple :
C’était affreux, il y avait des poux par exemple sur les paillasses qui en étaient toutes noires, et puis la nourriture, et ma sœur qui était là aussi… Il arrivait souvent que, pendant l’appel, ils prennent une personne sur cinq ou sur dix et l’abattent. Je me souviens qu’un jour nous faisions du terrassement sur une hauteur derrière le bloc des bains. Le commandant est arrivé sur son cheval blanc, le kapo m’a donné une claque magistrale et je sais que [rires]… j’ai eu les larmes aux yeux et j’ai dit que si au moins je pouvais savoir pourquoi. Là-dessus, une amie a souri et m’a dit : « Alors elle t’aurait fait moins mal ? » Un jour, ma sœur a regardé une fois autour d’elle pour voir si j’étais là et la chef du bloc l’a fait s’agenouiller toute une journée, dans une flaque.
M. H., née en 1923.
104Le récit suivant traduit l’atmosphère de l’appel au camp de Mauthausen :
Le matin, on nous faisait nous ranger cinq par cinq et nous restions debout. Lorsque quelqu’un tombait, on l’emmenait, et il nous fallait rester là du matin tôt jusque tard le soir […] Lorsqu’il fallait faire pipi, on se retournait.
L. Sch., né en 1927.
105Plusieurs dizaines d’années après, le souvenir de l’appel à Auschwitz provoque de la peine et des larmes :
Chaque matin, l’appel. Un seul cri et tout le monde était dehors. Nous restions debout devant le baraquement. Il faisait froid le matin, même en juin, extrêmement froid. La tête nue, c’était affreux. Je ne sais pas s’ils inscrivaient nos noms, il fallait sans doute dire nos noms, mais ils demandaient notre âge, je ne l’ai pas dit car j’avais quinze ans. Trois jours après mon arrivée, j’ai eu quinze ans [LARMES]. On se faisait toutes plus âgées qu’on n’était. Pour rester avec ma sœur, j’ai dit que j’étais plus âgée.
V. Sch., née en 1929.
106Les relations humaines jouaient un rôle essentiel dans ces conditions extrêmes, très éloignées des critères de la vie à l’extérieur. Les souvenirs des témoins font apparaître des cas d’entraide mais aussi de vol ou de délation. Les liens préexistants – familiaux, régionaux ou locaux – ont joué un rôle, la nationalité également. Parfois les souvenirs font état de tensions entre les Juifs slovaques et les Juifs hongrois de Tchécoslovaquie.
107Les kapos occupaient une place spécifique dans le système des camps. Ils pouvaient aider ou nuire. Des exemples concrets figurent à plusieurs endroits de ce texte, c’est pourquoi je ne citerai ici qu’un seul exemple :
Pour moi, cela a été une déception, parce qu’Eva, c’était une jeune fille pauvre, très frêle, qui est brusquement devenue une femme autoritaire. D’une voix grave et elle m’a dit : « Tu sais, j’ai survécu à la mort de mon père et de ma mère, il ne pourra plus rien m’arriver. » Et elle était d’une cruauté indescriptible. Mais avec moi elle était correcte, elle ne pouvait guère m’aider et nous ne lui demandions rien. Tout ce qu’elle me donnait c’était le fond d’une théière et une cuillérée de sucre. Ils ne mélangeaient pas, ils le prenaient pour eux et elle m’en donnait.
M. H., née en 1923.
108Pour survivre, il fallait avoir des vêtements et chaussures correctes. Les détenus (surtout les femmes) recevaient parfois des vêtements inadaptés aux conditions de la vie du camp :
Entre-temps, évidemment, on nous confisqua nos vêtements et tout le reste. Nous avons reçu des vêtements de prisonniers, et comme ils n’avaient pas de petits sabots de ma pointure, ils m’ont laissé les chaussures que j’avais apportées. Évidemment, j’ai grandi, les chaussures sont devenues trop serrées et c’était si difficile de me chausser que j’ai cessé de les enlever le soir pour ne pas avoir à les mettre le matin. Par conséquent j’ai eu les pieds gelés et vu l’hygiène, j’ai eu de telles douleurs qu’il m’a fallu aller à ce qu’on appelait le lazaret, c’était un bloc hospitalier où par chance il y avait deux médecins tchèques.
P. H., né en 1935.
109D’après Madame H., c’est au camp de Płaszów que les conditions étaient les pires. C’est là que se sont déroulés les événements décrits par le roman et le film La liste de Schindler. Cependant, notre témoin n’a pas eu la chance de faire partie des protégés de l’industriel allemand – Madame H. est restée dans le camp principal où sévissait le commandant Amon Götz, de sinistre mémoire :
C’était un camp terrible, pour moi le pire. Nous ne savions rien de Schindler, nous travaillions dans une carrière de pierre d’où nous devions extraire d’énormes blocs de pierre. Il y avait des kapos qui portaient un triangle, c’étaient des criminels, des criminels allemands. Quand, par hasard, on prenait un bloc trop petit, ils vous frappaient de leur fouet et il fallait accélérer la cadence, ou lorsqu’ils voyaient qu’on avait un chiffon enroulé autour de la main, alors ils traitaient cela d’effronterie sans nom, de péché. Mais ce qu’il y avait de pire, c’est que ce travail était dépourvu de sens. Lorsqu’un travail a du sens, quelle que soit sa pénibilité, on arrive à l’accomplir, je dirais même qu’on le fait avec plaisir. Mais nous, nous savions que nous devions porter ces blocs un jour à un endroit, et les rapporter le lendemain.
M. H., née en 1923.
110Un autre témoignage de femme rapporte l’expérience du camp de Płaszów, aussi bien du côté d’Oskar Schindler que de celui d’Amon Götz – principal responsable, selon elle, de la brutalité qui y régnait :
Je dirais qu’il y avait plein de détails qui n’étaient pas fondamentaux. Ce qui était fondamental, c’était Götz. Il inspirait une terreur absolue. Les autres n’étaient pas aussi sanguinaires, ils observaient quelques principes, que sais-je, mais lui était sanguinaire comme un chien qui se met à mordre lorsqu’on l’excite, ou alors prend la fuite. Lui, ce n’était pas la peine de l’exciter. De lui-même, il recherchait le plaisir – moral mais aussi physique, je ne sais pas – il commençait par détruire les gens et ensuite, il les fusillait par miséricorde. Mais donner le coup de grâce, c’est autre chose n’est-ce pas ?
H. B., née en 1927.
111D’autres caractéristiques évoquées par Madame B. témoignent d’une certaine relativité dans l’appréciation de la vie au camp :
En 1944, des convois de Hongrie sont arrivés à Plašov. Ils emportaient aussi des femmes de Slovaquie du Sud qui passaient directement des conditions de vie normales, quasi humaines, à l’univers du camp. Et c’était un choc effroyable […] Ils les rasaient immédiatement, elles allaient d’abord à Aušvic. Elles, je veux dire les Hongroises. C’est ainsi que nous les appelions. Elles allaient à Aušvic, elles étaient rasées, déshabillées, recevaient les uniformes rayés que nous ne portions pas. Ensuite, elles étaient envoyées à Plašov. Et apparemment, elles étaient toujours sous le choc et n’arrivaient pas à s’adapter à la discipline à laquelle nous étions déjà habituées. On avait le droit d’aller par ici et pas par là. Lorsqu’elles avaient envie d’aller aux latrines à neuf heures du soir, ou de se laver, elles y allaient sans se rendre compte que c’était interdit, que quelqu’un pouvait vous tirer dessus à l’extérieur. C’était un choc énorme, c’est pourquoi elles trouvaient cela si atroce. Peut-être que nous, nous étions déjà acclimatées. On peut prendre la chose ainsi, n’est-ce pas ?
H. B., née en 1927.
112Les travaux au camp d’Auschwitz n’avaient pas vocation à créer de la valeur. Ils avaient pour but essentiel d’affaiblir physiquement et psychiquement les détenus, de contribuer à leur liquidation. C’est ce qui explique la prédominance d’activités exigeant beaucoup d’efforts et cependant essentiellement superflues :
Ces travaux étaient des tâches inventées pour nous faire sortir tous les jours hors du camp, et je me souviens qu’avec ma mère nous traînions des sortes de charrettes où l’on transportait des pommes de terre et on les apportait dans des bunkers et, quand nous n’en pouvions plus, ni ma mère ni moi qui étais enfant, nous nous arrêtions. Les SS qui dirigeaient les travaux se mettaient alors à crier et venaient avec des cannes équipées de pointes en fer. Ma mère recevait alors des coups sur le dos […]. Puis nous reprenions le travail nous ramenions au camp des cadavres de ce commando soi-disant de travail, parce que les gens ne supportaient pas ces conditions, dans cette boue, dans cette eau, sans chaussures avec des sabots, je ne me souviens pas avoir eu d’autres chaussures que ces sabots.
H. V., née en 1930.
113Les poux, les rats et autres vermines faisaient partie intégrante de la vie au camp. Dans le cas suivant, le récit se rapporte à Bergen-Belsen :
C’était un camp surpeuplé. Ils n’arrivaient pas à nous exterminer, ils économisaient les munitions. Alors on y mourait du typhus, de typhus exanthématique, de faim et d’épuisement, comme des mouches. Et le camp tout entier n’était qu’un pou, absolument, lorsque j’ai attrapé le premier pou, ça a été la fin du monde. Pouvez-vous vous représenter un pou ? As-tu déjà vu un pou ? Je vous regarde, vous êtes jeune, non mais imaginez un pou qui se déplacerait sur votre tête, dans votre environnement civilisé dans lequel vous avez grandi. Voilà, on avait des poux. Voilà ce qu’ils faisaient de nous, ils nous humiliaient, nous n’étions plus des hommes.
M. R., née en 1923.
114Les détenus de Terezín étaient aussi tourmentés par la vermine. C’est l’un des aspects de la vie au camp qu’a retenu un autre témoin, alors âgé de cinq ans :
Avec mon frère et mes parents, nous étions dans une chambre, dans une pièce, je ne me souviens plus de ses dimensions, je mentirais. Mais je sais que, dans cette pièce, nous étions beaucoup plus nombreux que ce qu’elle pouvait contenir, voyez-vous. Je me souviens qu’il y avait là une énorme quantité de punaises, une quantité inimaginable. Je n’ai pas besoin d’insister évidemment sur les conditions d’hébergement et de dire que les lits n’étaient pas aux normes de l’hôtellerie. Je me souviens que c’étaient des châlits de bois. Il y avait des sortes de matelas ou de paillasses, mais je dis que ce n’étaient que punaises, vermine, poux et ainsi de suite.
E. Sch., 1940.
115L’hygiène n’était pas plus respectée dans les latrines et il n’est pas étonnant que des maladies graves se soient propagées dans les camps :
Les latrines c’était quelque chose d’horrible : de longues baraques avec des fossés grouillant de rats. Nous étions obligés d’aller dans ces latrines, certains avaient la diarrhée, c’était affreux, l’eau, la toilette, l’hygiène, c’étaient des conditions inhumaines.
H. V., née en 1930.
116À la lumière de ces récits sur la vie au camp, la notion de « chance » s’avère profondément relative. L’exemple d’une femme hospitalisée à l’infirmerie du camp de Płaszów le montre bien. Alors qu’elle était à l’infirmerie pour avoir contracté la jaunisse, elle apprit qu’un convoi au départ de Płaszów était en préparation. Elle fit tout ce qu’elle put pour en faire partie et ne pas perdre le contact avec sa sœur. Elle y parvint mais ne put se retrouver dans le même wagon. Lorsqu’elles arrivèrent à Auschwitz, elle tenta de retrouver sa sœur. Après une recherche angoissante, elle finit par la rejoindre à l’instant même où les détenus étaient tatoués. Le tatouage, acte indéniablement négatif pour la majorité des personnes concernées, fut pour elle un moment positif. C’était la preuve que son obstination avait payé et que leur séparation prenait fin.
Ils nous ont emmenés de nuit au baraquement et, le lendemain matin, ils nous ont laissés aller par groupes de dix aux latrines : j’ai pu alors sortir avec le premier convoi et j’ai cherché ma sœur. Je suis allée de baraque en baraque sans la trouver nulle part, j’ai erré toute la matinée, personne ne savait où elle était. Je m’étais déjà résignée à revenir à mon baraquement quand une femme, qui venait également de Dunajská Streda et qui avait sa mère dans le même baraquement que ma sœur m’a dit où elle était. Alors j’ai aussitôt couru la revoir : on était en train de les tatouer, ma sœur était la troisième ou quatrième et je me suis mise derrière elle, ce qui m’a permis d’y rester. J’étais sans doute la seule à être contente d’être tatouée parce que c’était l’assurance de garder ma place à côté d’elle, mais je me sentais très mal, il fallait que je retourne à l’infirmerie.
M. H., née en 1923.
117L’exemple suivant met en scène des détenus anonymes du camp d’Auschwitz, dont le destin tragique provoque encore des crises de larmes au bout de plusieurs décennies :
Ensuite, lorsque le front s’est rapproché, les convois partaient directement dans les camps ou dans les crématoires. Je me rappelle l’arrivée d’un convoi de garçons, ils pouvaient avoir seize à vingt ans, ils étaient cinq cents environ, peut-être plus et il y avait un SS tous les cinq mètres. Et quand ils ont su où ils allaient, parce qu’on les poussait en direction du crématoire et qu’ils ne voulaient pas y aller, vous pouvez vous imaginer leurs cris, le spectacle que nous avons eu de nos fenêtres ouvertes, ils ont commencé à tirer sur eux de tous les côtés et le cri de ces milliers de garçons m’est resté dans les oreilles. Notre capo est arrivée et a dit : « C’est insupportable, ce qu’ils font ». C’était une Tchèque. « C’est anormal », elle a employé ce terme. « Anormal, pas normal. » Et vraiment, il a fallu trois heures environ pour faire entrer tous ces garçons au crématoire. Avec ces cris, ces hurlements, ces coups de feu : c’est indescriptible.
L. L., née en 1927.
118Une autre survivante a raconté la tragédie personnelle qu’il lui a fallu surmonter à Auschwitz. Cette triste histoire s’est produite juste au moment du nouvel an juif :
Ma sœur est venue dire que ma mère était faible, qu’elle ne pouvait pas marcher : il fallait que j’essaye de la faire entrer à l’hôpital. Alors maman s’est retrouvée à l’hôpital jusqu’au 12 septembre. C’est mon expérience la plus horrible. Le 12 septembre 1942, c’était Roch Hachana, le nouvel an. Ma cheffe était une juive polonaise, également détenue, elle est arrivée soudain pour me dire de venir, parce qu’il y aurait une sélection ici, au bloc hospitalier. Tu prendras les fiches dans le casier. Et ma mère était au bloc hospitalier.
Alors j’ai pris les morceaux de carton, selon ce que le Scharführer écrivait sur les corps nus, toutes les femmes étaient nues et n’avaient qu’une couverture, il notait « 1 » ou « 2 » : soit le gaz, soit on restait encore. Ceux qui avaient l’air de tenir à peu près sur leurs jambes, il les laissait encore à l’hôpital. Mais, bien sûr, il a envoyé ma mère à la chambre à gaz. Moi je suis allée trouver une femme médecin qui avait été à l’école avec ma mère, elle avait son âge, c’est-à-dire cinquante-deux ans, elle venait de Veľká Býtča. J’ai dit : « Est-ce que je dois aller demander au Scharführer de ne pas livrer maman ? » Elle m’a répondu : « N’y va pas. D’abord il va t’y envoyer aussi et ensuite ta mère ne vivra pas au-delà de ce soir. » Elles étaient couchées là, les détenues demi-mortes au soleil. Savez-vous le soleil qu’il faisait le 12 septembre 1942 ? Il faisait comme en été. J’avais des vêtements d’été et une chemise dessous. Alors maman avait terriblement soif. Où prendre de l’eau ? Notre chef avait derrière la porte une caissette avec des bouteilles d’eau minérale et je suis allée tout simplement en voler une, j’ai arraché un morceau de chemise, je lui ai mis une compresse sur le cœur, sur la tête. Vous auriez dû entendre les reproches des autres détenus, les malades qui avaient soif, tandis que je versais de l’eau sur un morceau de chiffon. De mes propres mains, je fouillais dans les fiches et j’ai dit, dans le vide, que je prenais celle qui condamnait ma mère à mort. On n’avait plus aucune humanité. Bien sûr, ils ont emporté ma mère. Le lendemain, la cheffe de bloc m’a dit, sans doute pour me calmer, qu’ils ne l’avaient pas emmenée, qu’elle était morte au bloc. Je n’en sais rien.
H. G., née en 1913.
119L’approche de la fin de la guerre augmentait les espoirs de survie, mais les détenus payèrent au prix fort cette heureuse perspective. Les problèmes économiques que traversait l’Allemagne entraînèrent une détérioration des conditions de vie dans les camps – dans le cas qui suit, il s’agit de Bergen-Belsen :
Ils nous ont fait courir par une ruelle, il y avait des barbelés et, devant ces barbelés, il y avait… on regardait ce que c’était, et c’étaient des morts. Tout le long du chemin, des cadavres nus étaient entassés sur un mètre de hauteur [...] Parfois, quelque chose bougeait, ça cherchait à sortir, mais nous étions revenus de tout, à tel point que nous nous en apercevions à peine et nous continuions à marcher.
M. R., née en 1924.
120Le récit de Monsieur K., alors âgé de six ans à Bergen-Belsen témoignent de cette altération des critères moraux :
Nous n’avions quasiment aucun jouet. Nous jouions, c’est une façon de parler, avec des petits cailloux. Ou bien nous construisions quelque chose dans la boue, dans la mesure où l’on pouvait sortir et qu’il ne faisait pas trop froid, car nous avions toujours les mêmes vêtements que ceux que nous avions sur nous à notre arrivée. Alors on ne pouvait pas rester beaucoup dehors. En plus, il y avait en face de nous, dans la troisième baraque, comment dirais-je, un entrepôt de cadavres. On les entassait là, et peu à peu la hauteur du tas atteignait celle d’une maison à un étage, peut-être même plus, parce qu’ils n’arrivaient pas à le brûler. Il y avait là un four crématoire, une sorte de four miniature, c’est pourquoi nos parents ne voulaient pas nous laisser dehors, pour que nous ne respirions pas cette puanteur. Mais en mars, il faisait quand même plus chaud, et la puanteur se répandait dans le camp. Alors on s’y habituait peu à peu et je me souviens qu’une SS est venue dire : « Pourquoi laissez-vous les enfants jouer dehors devant les cadavres ? » On a eu très peur, mais on n’avait nulle part où aller et nos mouvements étaient très limités. On ne pouvait se déplacer que dans un rayon très limité, il ne nous restait qu’à jouer devant les cadavres. Nous en étions séparés par un fil de fer barbelé, ce qui fait que nous ne pouvions pas y aller simplement comme ça. Ensuite il y avait des bouts de bois et ce genre de choses. Moi j’avais mon livre, que ma mère me lisait. Et parfois d’autres enfants écoutaient ma mère lorsqu’elle me faisait la lecture. J’avais peu à peu appris le livre par cœur et pouvais le réciter à l’envers, maman me le lisait toujours d’une traite, mais c’était au moins quelque chose. Je dirais que c’était comme une évasion hors de la réalité, un moment où nous pouvions penser à quelque chose d’autre. J’avais une peur panique des SS, parce que je craignais qu’ils ne me prennent ma mère. Alors quand ils tournaient autour de notre baraque, quelque chose se mettait à bouillir en moi, j’avais peur qu’ils n’aillent à la baraque, qu’ils ne disent ceci ou cela ou que tout simplement ils nous séparent. C’est une peur qui m’a accompagné pendant toute la période.
P. K., né en 1938.
121Avec la faim, le manque d’hygiène et les autres épreuves, les cadavres sont devenus un phénomène courant :
[...] Pour un détenu qui avait vu tant de cadavres, un de plus ou un de moins ne comptait pas. Aujourd’hui, si je devais éliminer quelqu’un, je serais en état de choc. Pas à cette époque. L’homme est cynique… Quand on voulait aller aux latrines dans ce camp, vous comprenez, on devait marcher sur des cadavres, piétiner des gens qui, trois jours plus tôt, dormaient à trois places de vous sur le châlit. Un cynisme à toute épreuve.
P. H., né en 1935.
122Dans ces cruelles conditions, les repères moraux s’effondraient inévitablement. Un récit, qui vient du camp de concentration d’Auschwitz, illustre le fait que les relations avec la famille proche n’étaient pas épargnées :
Je me souviens encore d’un détail, puisque nous parlons à nouveau de cela. Lorsque nous sommes sortis du “sauna”, vivants, et qu’on a commencé à nous distribuer ces loques, maman a aperçu une personne de notre connaissance qui avait quitté plus tôt le ghetto. Parmi ceux étaient partis avant nous pour Aušvic, certains étaient restés vivants, certains non. Elle lui a parlé et l’a interrogé sur ses enfants et sur sa femme et il a dit qu’ils étaient cuits. Il a esquissé un geste indiquant la cheminée. Tout simplement les gens qui travaillaient dans ces centres de crémation et au “sauna” n’étaient plus des êtres humains, ils étaient moralement desséchés, puisqu’ils pouvaient parler comme ça de leur femme. C’était malheureusement comme ça.
H. B., née en 1927.
123Dans les tout derniers jours de la guerre, un témoin a voyagé pendant seize jours sans manger. Cet épisode lui revient, à travers des souvenirs particulièrement douloureux :
Et dans le wagon, mes camarades mouraient l’un après l’autre. Au début, nous avons pris un cadavre et l’avons placé dans la partie arrière du wagon, où on posait les cadavres l’un sur l’autre. Et puis nous nous sommes aperçus qu’il y avait un vent froid qui venait du sol. Ces wagons n’étaient pas chauffés, nous étions quasiment gelés et cela a duré seize jours. Finalement nous avons allongé les cadavres au sol. Et nous nous sommes couchés sur eux comme sur un plancher, sur les morts, il nous est même arrivé de nous asseoir sur eux, pour empêcher le froid de remonter. C’est ainsi que nous avons survécu jusqu’au 19 avril, date de notre arrivée à Mauthausen.
F. K., né en 1924.
124Le souvenir suivant est plus optimiste. Il se déroule à Terezín pendant les dernières semaines de la guerre. Le témoin raconte l’accueil solennel qui lui a été réservé par les hommes adultes. Il nous montre avec respect le livre qu’il a reçu alors, qu’il considère encore aujourd’hui comme un souvenir ou plutôt une relique :
J’approchais alors de ma treizième année, et dans la religion juive, c’est l’âge où on fait sa bar-mitsva, comme dans d’autres religions où on fait sa confirmation. Je ne savais pas alors que, dans une des pièces, une salle de prière avait été aménagée avec une table où il y avait la Sainte Torah... une armoire, il y avait le minimum nécessaire, quelques livres juifs et comme je l’ai appris plus tard, le grand rabbin de Terezín, le docteur Friediger, déporté du Danemark. C’était le grand rabbin du Danemark qui, après la guerre a repris sa charge de grand rabbin à Copenhague.
F. F., né en 1932.
125Juste avant l’arrivée des armées alliées, les nazis s’efforcèrent d’évacuer une partie des camps. Les détenus encore capables de marcher devaient parcourir plusieurs dizaines de kilomètres par jour, sans nourriture, en hiver et dans des conditions inhumaines, au cours de ce que l’on a fini par appeler les « marches de la mort ».
126Beaucoup de souvenirs se rapportent à l’évacuation d’Auschwitz, qui a commencé dans la deuxième moitié de janvier 1945 :
Chaque jour, lors de ces marches de la faim, ils tiraient sur des femmes. Il fallait abattre celles qui n’avaient plus la force d’avancer. Personne n’avait le droit de rester là vivant. Je me souviens d’un cas en particulier, mais il y en a eu beaucoup de semblables. Il s’agissait de trois ou quatre sœurs. Il y en avait une qui n’arrivait pas à marcher. Une docteure, une docteure juive qui était avec nous (il faut rappeler qu’entretemps, nous étions passés sous le contrôle des SS). Elle n’avait rien, elle ne demandait qu’un morceau de pain. Mais au lieu de cela, ils ont obligé les sœurs à creuser une fosse et l’ont abattue au-dessus de la fosse.
P. R., née en 1922.
En janvier, il ne faisait pas chaud, il faisait -22°, et, dans ces vêtements minables, nous faisions des étapes de vingt-cinq kilomètres par rangées de cinq. Les SS qui nous menaient se relayaient dans leurs voitures, ceux qui allaient à pied se faisaient remplacer, parce qu’il fallait quelqu’un pour tenir les gens, certains y arrivaient, d’autres pas et il fallait les abattre, parce qu’ils ralentissaient la marche. Le troisième jour… Chaque nuit, c’était la même chose, nous arrivions à un camp déjà vidé, où il n’y avait plus de nourriture. Nous mangions des pommes de terre gelées et des choses de ce genre, que nous trouvions. Le troisième jour, j’étais au dernier rang. Maman et une autre femme m’ont traînée et nous avons atteint une petite ville allemande qui avait été évacuée. À la périphérie de cette ville, il y avait une petite raffinerie de sucre. Le patron n’avait pas eu le temps d’utiliser toutes ses betteraves à sucre : il y en avait donc tout un tas, gelé, recouvert de neige et un millier de femmes se sont jetées dessus. Aucune force au monde n’aurait pu les en arracher. C’était écœurant, à un point qu’on n’imagine pas. Ça pique, c’est sucré, mais cela donne de l’énergie.
E. T., née en 1932.
127Un garçon alors âgé de quinze ans faisait partie du convoi parti en avril 1945 du camp de Berga an der Elste pour finir, deux semaines après, sur le territoire tchèque :
Lors de cette marche de quinze jours nous avons eu deux ou trois fois de la nourriture. Les gens étaient affamés, mouraient d’épuisement pendant les périodes de marche ou de repos, ou même pendant leur sommeil. Des Allemands armés qui nous accompagnaient mangeaient sous nos yeux du pain, de la margarine, des œufs durs et toutes sortes de bonnes choses. Il n’y avait rien que nous convoitions davantage qu’un morceau de pain. Une fois nous nous reposions de jour sur un petit pré. Comme je connaissais l’oseille, j’en ai cueilli et mangé. Lorsqu’il n’y en avait pas, je mangeais de l’herbe. C’était la fin du mois d’avril, les arbustes bourgeonnaient. Pendant la marche, j’attrapais les extrémités des arbustes entre mes doigts, comme ça, et j’arrachais les bourgeons que je mettais ensuite dans ma bouche pour les manger. Pendant cette marche, nous avons vu des gens, des civils, pendus. Six détenus soviétiques ont été fusillés sous nos yeux, dans nos rangs, je ne sais pour quelle raison.
J. F., né en 1930.
128Tous les détenus rêvaient de l’arrivée des libérateurs. Comme je l’ai mentionné dans ce chapitre, l’ouverture des camps n’alla pas sans faire de victimes ; mais il y eut des cas moins tragiques :
J’étais à Mauthausen, d’où j’ai été déporté à Günskirchen et, le 4 mai, les Américains nous ont libérés. Je pesais alors vingt kilos et quelques. Ils nous ont gardés six semaines. Pendant tout ce temps, ils nous ont mis à la diète. Ils avaient ouvert toutes les réserves et beaucoup de détenus ont tellement mangé qu’ils sont morts sur place...
Ensuite, pendant six semaines, nous sommes restés à Wels en Autriche où les Américains nous ont astreints à la diète pour que nous retrouvions progressivement un peu de nos forces.
A. Sch., né en 1919.
129Le bonheur associé à l’arrivée de la liberté, prenait une forme singulière pour chacun :
Le 2 mai, le camp de Neustadt-Glewe a été libéré. L’après-midi du 2, les Anglais sont venus, suivis le lendemain par les Russes. Mais nous, lorsque nous sommes allés en ville le 2 mai, les SS étaient encore armés, jusqu’à l’arrivée des Russes qui ont pris le commandement. Il y a eu alors des milliers, des milliers d’armes dans les fossés. C’était inimaginable, ces héros qui nous dominaient étaient devenus de pauvres malheureux. Nous, les jeunes filles nous nous enhardissions à les regarder. « Regarde, comme il est obligé de jeter ses armes dans le fossé, regarde ! » Il était assis dans la voiture, comme s’il n’avait jamais rien fait à personne. C’était tellement soudain ! Et il y avait des milliers d’armes dans les fossés.
R. G., née en 1921.
130La joie perce également dans ce témoignage de Bergen-Belsen :
Alors tout ce que je vous ai raconté et que j’avais vécu, ce n’était plus rien en comparaison de ce que j’ai vu et vécu à Bergen-Belsen. C’était un camp de la mort sans travail. Les gens y étaient donc condamnés à mort. Il y avait des SS qui avaient procédé à l’évacuation d’Auschwitz. Il y avait aussi la belle commandante SS, Irma Grösse18, qui a fait par la suite l’objet d’un livre, elle a été jugée. C’était extérieurement un ange et à d’autres moments un ange de la mort qui anéantissait les gens. Et j’ai eu de la chance, j’ai vu comment l’armée anglaise l’a capturée et l’a désarmée près de la porte avec le commandant du camp, Kramer, lui aussi un transfuge d’Auschwitz. Vous savez, à Bergen-Belsen, il faisait encore froid au début ; et puis, subitement il a fait chaud. Et ces monceaux de cadavres, ces gens, ces squelettes, ce n’était pas un film, pas un film d’horreur, c’est indicible, quand vous fermez les yeux vous le voyez. […]
J’ai vu ensuite l’armée, le commandant anglais faire monter tous les SS, il leur parlait tout à fait civilement, leur demandait de regarder ce qu’ils avaient fait et leur faisait mettre les cadavres de leurs propres mains dans les fosses communes.
M. N., née en 1920.
131Madame L., déjà citée plus haut, avait accouché à Auschwitz. Lors de son premier contact avec la liberté à Mauthausen, elle se faisait beaucoup de souci pour son nouveau-né :
Le 5 mai, c’était un samedi, j’entends soudain des voix terriblement sonores qui parlaient anglais et trois voitures entrant dans la cour de cette petite maison. J’avais une fenêtre sur la cour. J’ai ouvert la petite fenêtre et j’ai appelé en anglais ces jeunes gens qui sortaient de la voiture :
« Venez dans ma chambre, j’ai un bébé, venez faire sa connaissance ».
P. L., née en 1916.
132La liberté représentait pour les détenus physiquement et moralement abattus un phénomène dont ils avaient rêvé, mais qu’ils appréhendaient avec hésitation. Ils avaient été transformés par leur expérience des camps...
C’était le 5 mai. Nous étions arrivés à une gare, nous ne savions pas où nous étions, ni qui nous étions et tout d’un coup la Wehrmacht avait disparu et les wagons n’étaient plus verrouillés. Les portes étaient ouvertes, ils avaient simplement enlevé les poulies. Certaines filles étaient assez audacieuses pour sortir des wagons, puis tout le monde est sorti. Moi j’avais peur, je craignais de recevoir une raclée, il m’était arrivé plusieurs fois d’en recevoir, pour rien, alors je ne voulais pas sortir. Mais ces filles-là étaient courageuses et sont sorties. Tout le monde était affamé et épuisé. Et elles sont allées jusqu’à la ville. Là, on leur a donné à manger ; on nous a dit que nous étions libérés, que la Croix-Rouge suédoise nous avait libérés. Mais nous, nous avons passé toute la journée dans les wagons, seuls ceux qui en avaient le courage sont sortis.
Partout, on leur donnait à manger, toute la journée. On nous apportait jusqu’aux wagons toutes sortes d’aliments, des petits pains, que boulangers transportaient sur leur dos, dans des paniers, des pâtisseries, ainsi que du lait, des petits enfants de cinq ou six ans nous apportaient du lait dans des bidons et le distribuaient à chacun. Alors nous avons compris qu’il se passait quelque chose. Les filles qui étaient allées en ville avaient tellement mangé alors qu’elles étaient trop faibles, qu’elles ont eu la diarrhée, excusez-moi, et elles ont tout rendu.
K. M., née en 1924.
133Lorsque les gardiens de camp allemands s’enfuirent à l’approche des soldats alliés, une partie des détenus (il s’agit dans le cas qui suit d’une mère et de sa fille) tentèrent d’aller à la rencontre des libérateurs :
Ils nous ont lâchés comme ça. Vous ne pouvez pas vous imaginer, c’était notre libération, nous étions fin avril, il faisait très beau, un printemps de conte de fées, avec du soleil, des cerisiers en fleurs, que sais-je. Une paix profonde là où il n’y avait pas de soldats. Et nous, pour avoir tout de même quelque chose à bouffer, il faut bien le dire, quand nous sommes arrivées à un champ où il y avait des silos de pommes de terre – c’était la saison des plantations. Nous les avons volées. Nous avions chacune une couverture sur le dos et un baluchon où nous avons mis les pommes de terre. Nous sommes restées là en plein milieu de la route, l’escorte avait disparu, nous étions sales, dégoûtantes, amaigries, c’était l’horreur tout simplement, et voilà que maman, qui était la plus âgée de notre groupe de sept, a dit : « Vous savez quoi, continuons jusqu’à ce que nous trouvions quelqu’un qui nous protège, pour que les Allemands ne nous reprennent pas ».
134Elles arrivèrent sans encombre jusqu’à l’armée américaine, où elles purent enfin manger à leur faim, ce qui entraîna quelques suites fâcheuses :
[...] le soldat tira sur le cochon, c’était pour nous. Heureusement, les Polonais étaient habiles et ont su immédiatement l’écorcher, le dépecer et ils nous en ont donné. Maman a dit encore : « Écoutez, avec vos estomacs affamés, vous ne pouvez pas en manger, cela va vous tuer ! » Mais elle avait beau dire, nous avons quand même mangé, mais vous ne pouvez pas vous imaginer à quel point les suites ont été terribles. Nous avons été malades trois jours, mais nous nous en sommes sorties.
G. M., née en 1923.
135Dans l’exemple suivant, les soldats américains libérèrent des détenus, qui avançaient avec leurs gardiens depuis Auschwitz à travers l’Allemagne détruite :
Le premier avril, c’était le jour de Pâques, nous avons été libérées. La plupart des Allemands de la ville étaient partis, laissant les maisons vides et nous nous y sommes installées. Je me rappelle la première nuit, nous étions dix et nous nous sommes fourrées dans un grand lit double avec l’impression de dormir dans un hôtel de luxe. Nous recevions chaque jour une ration de l’armée américaine : tout comme les soldats, des bonbons, du chocolat, des cigarettes, nous pouvions aller manger à leur cuisine mais aussi faire la cuisine à la maison, en fonction des possibilités de chacune ; comme nous habitions dans des maisons vides, nous avons fait la cuisine. Bientôt nous nous sommes enhardies jusqu’à échanger une poule contre des cigarettes, nous allions chez des familles allemandes, nous avions du sucre, alors nous avons commencé à faire du troc et de la cuisine.
Je voudrais ajouter quelque chose. Lors de cette marche de la mort, ma sœur avait un abcès à un doigt. Il était déjà dans un état terrible, aussi gros qu’un chausson…Ils ont immédiatement dit qu’il fallait que le docteur vienne, et c’est la première fois de ma vie que j’ai vu un noir. Pouvez-vous vous imaginer, noir et médecin. Quelle peur j’ai eue, j’ai cru que lui, il allait lui couper le doigt [RIRES]. Ce sentiment était odieux. Ce garçon était adorable. Je m’en souviens encore aujourd’hui. C’est lui qui a vraiment sauvé à ma sœur non seulement le doigt mais la vie. En effet si on avait tardé quelques heures ou une journée, c’était la septicémie assurée.
V. Sch., née en 1929.
136Monsieur K. attendait la libération de Bergen-Belsen, qui eut lieu le jour de son septième anniversaire. Avec le recul du temps, il retrace des sentiments ambivalents :
Nous attendions la libération du camp. En fait, je dirais, que ce moment s’est présenté de façon étrange. Maman m’a dit soudain : « Tu ne dois plus avoir peur, Paličko, ce sont des Anglais, ils s’occupent de nous et tout ira bien, nous allons bientôt rentrer à la maison. » Mais il a fallu un moment avant que je m’adapte à la nouvelle situation, à savoir qu’il n’y avait plus de raison d’avoir peur. Là-dessus ma mère est tombée malade, elle a eu la malaria, et la joie de la libération a été assombrie par la crainte que maman ne survive pas et à la peur de ce qui allait se passer si nous ne pouvions rentrer à la maison.
P. K., né en 1938.
137Un autre souvenir de Bergen-Belsen est aussi intéressant. Il illustre non seulement la guérison progressive des détenus affaiblis et malades, mais aussi la prise de conscience des conséquences morales que les souffrances passées allaient entraîner :
Nous avions les symptômes de la famine – des ballonnements et des œdèmes, les jambes enflées. Alors ils nous ont donné… En fait, ils ne savaient que faire de nous, alors nous leur avons dit de nous donner des pommes de terre crues, du charbon animal, ou quelque chose de ce genre pour faire cesser ces diarrhées, il fallait surélever les jambes, nous étions couchés, et moi j’avais alors le typhus. La dysenterie, on l’avait en permanence : on se traînait à terre, je sentais simplement de l’eau tiède couler sur moi et c’est la seule sensation que j’avais de mon corps.
Plus tard, quand je me suis réveillée, je me suis dit – on en riait tout autour –, que grâce à Dieu j’étais déjà au ciel, parce que j’étais dans une chambre blanche, dans une chemise blanche, dans un lit blanc et qu’il y avait à côté une table de nuit blanche et un verre de lait blanc. […]
Notre convalescence suivait son cours et un soldat anglais m’a donné une mini-gamelle. Et je marchais avec, dès que j’ai pu marcher, dans les cantines, là où il y en avait, et lorsque je voyais quelque chose je le mettais dedans, je n’avais absolument pas conscience de voler. C’était une habitude de mettre dans ma gamelle ce que je voyais et un beau jour j’ai vu un œuf au plat, chose que je n’avais pas vue depuis un an, et c’est au moment où je le mettais dans ma gamelle que j’ai pris conscience de ce que je faisais. Et j’ai fondu en larmes, soudain, comme si un voile s’était dissipé, je suis revenue à la civilisation parmi les êtres humains. Me surprendre en train de voler de la nourriture, cela a été un choc. Mais ce n’était pas du vol, c’était de l’organisation. Ce n’était plus nécessaire désormais, seulement je vivais dans la peur terrible de ne plus avoir à manger, car la faim, c’est quelque chose d’abominable.
M. R., née en 1924.
138Le processus de « transformation des gens en matière première », mis en œuvre dans les camps de concentration est si complexe qu’il échappe à une description et une analyse exhaustives. Certains de ses aspects sont irrationnels. Il faut admettre l’idée selon laquelle dans les camps, « il se produisait des miracles. Chaque jour avait son miracle ! » (Madame R. V., née en 1917). Une autre femme a conclu un témoignage de plus de trois heures sur ce qu’elle avait vécu aux camps de Žilina et d’Auschwitz avec un soupir auquel je n’ai rien à ajouter :
C’est beaucoup, c’est trop que tout cela. Il y en a des choses. Ah, mon Dieu !
Notes de bas de page
1Point de transit de Fürsternberg/Havel.
2« Maman, achète-moi un petit cheval de bois ».
3« De l’argent, des bijoux ! » (n.d.t.).
4Ce convoi était exclusivement constitué de jeunes filles.
5Les femmes qui témoignent utilisent le terme de bains [vany parfois kúpeľ]. C’est le mot qui était utilisé à l’époque en allemand et en slovaque. Cependant, au fil de la littérature publiée sur le sujet depuis des décennies, le terme douches s’est imposé en français et c’est celui que nous avons retenu ici.
6Dans le cadre d’une discussion avec des étudiants, la question a été soulevée de savoir si Mengele, par ce geste, ne lui avait pas sauvé la vie. Les participants n’ont pu trancher la question.
7Ce “bassin” est plus couramment appelé le “sauna”, première étape de la déshumanisation des détenus, lorsqu’ils étaient déshabillés, rasés et “désinfectés” dans cette grande salle d’eau. Lieu de rassemblement des déportés qui venaient d’arriver au camp, ils y étaient enregistrés avant d’être enrôlés dans une équipe de travaux forcés. D’autres témoins dans ce livre évoquent la confusion autour du sauna en raison des bruits qui circulaient au sujet des chambres à gaz.
8R.U.R. (Rossumovi Univerzální Roboti), pièce de théâtre de Karel Čapek (1920, jouée en 1921).
9« Ici ».
10« Détenu », « Détenu 398 ».
11Mots péjoratifs en yiddish signifiant respectivement « imbécile » et « dégoûtant ».
12Déformation de Gemüse, qui signifie légume en allemand (n.d.t.).
13« Vous vous retrouverez le soir ».
14L’expression signifie « assemblée sainte » et désigne ceux qui s’occupent de l’inhumation des morts.
15Camp d’extermination [Vernichtungslager], en yiddish.
16Devise des hussites en Bohême aux XVIe et XVIIe siècles.
17Le tri (n.d.t.).
18Irma Grese (1923-1945).
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