Avant la Shoah
p. 58-79
Texte intégral
1D’aucuns pourraient trouver superfétatoire ce chapitre où, de témoignage en témoignage, s’impose la toujours même idée : avant-guerre, la cohabitation des Juifs avec la population majoritaire était amicale et l’expérience de l’antisémitisme, exceptionnelle. Je considère toutefois que ces informations constituent un préalable nécessaire à la compréhension (ou l’incompréhension) de ce qui s’est passé pendant la Shoah.
Carte n° 2. La Slovaquie avant la Deuxième Guerre mondiale
Villes et communautés juives citées dans le chapitre 1.

© Stéphanie Cirac
2La cohabitation des Juifs et de la population chrétienne majoritaire en Slovaquie repose sur une tradition séculaire, ce qui ne l’empêche pas d’être grevée des deux côtés d’un grand nombre de réserves, voire de préjugés. Aujourd’hui encore, les Juifs sont perçus comme de riches commerçants, des aubergistes ou des banquiers qui ont fait leur fortune « en volant le peuple slovaque », grâce au commerce, à la finance et à la restauration. Inversement, les termes d’antisémitisme et de xénophobie apparaissent fréquemment lorsque les Juifs portent une appréciation sur la population majoritaire. Je vais tenter de chercher les causes de ces perceptions mutuelles en m’appuyant sur le matériel collecté.
3En préambule, il me faut néanmoins rappeler l’histoire succincte de la présence des Juifs sur le territoire actuel de la Slovaquie. Les premiers témoignages de cette présence sont des vestiges isolés datant de la période romaine. Les archéologues ont découvert plusieurs matzevahs (stèles tombales) dont les inscriptions latines comportaient des noms juifs caractéristiques. Sur l’une d’entre elles (près de Komárno) on trouve même la représentation d’une menorah (chandelier à 7 branches, symbole du judaïsme) ; à Veľké Leváre, dans la région de Záhorie, on a trouvé un chandelier à 8 branches (Trabalka, 1997, ms.)
4Il n’y a pas de consensus parmi les historiens sur la question de savoir si les Juifs sont restés sur le territoire de l’actuelle Slovaquie après l’effondrement de l’Empire romain. Toutefois il n’est pas essentiel pour notre recherche d’établir si, comme le pensent certains, « la présence des Juifs n’a eu qu’un caractère provisoire, […] après la disparition de l’Empire romain ainsi qu’au cours de la période des grandes migrations consécutives à cet effondrement, les Juifs quittèrent le territoire de la Slovaquie et s’installèrent dans des régions plus paisibles » (Büchler, 1982, p. 7) ou si, au contraire, « le peuplement juif s’est maintenu, même s’il s’est réduit » (Trabalka, 1997, ms.). Sur la base d’informations de voyageurs et de commerçants arabes et juifs, la plupart des historiens s’accordent à dire que « les Juifs étaient installés sur le territoire de la Grande Moravie dès l’époque de Svätopluk et peut-être même antérieurement » (Chorváthová, 1993, p. 167).
5On peut donc remonter au moins au IXe siècle la cohabitation des populations juives et non-juives en Slovaquie. Elle n’a pas été sans conflits, puisque « l’histoire des Juifs sur [ce] territoire n’a pas été moins dramatique que dans d’autres pays. Les périodes de persécution alternaient avec des périodes de bienveillance ou du moins de tolérance » (Chorváthová, 1993, p. 174). Les Juifs ont cependant passé l’essentiel de cette cohabitation millénaire en tant que citoyens de seconde zone : séparés de leur environnement par les murs du ghetto, obligés de porter une tenue particulière, contraints d’exercer des professions que les chrétiens croyants considéraient comme indignes ou interdites (par ex. la banque).
6Des droits civiques ne leur furent progressivement accordés en Hongrie qu’à partir de l’Édit de tolérance de Joseph II (en 1782). Ils furent renforcés et élargis par les lois de 1840, puis par les événements révolutionnaires de 1848-1849 et enfin par la loi sur les nationalités de 1867 (Chorváthová, 1993, p. 173). Y. A. Jelinek insiste sur l’importance des lois de 1840 (droit de s’établir dans les villes, à l’exception des villes minières, droit de fonder des fabriques, de s’adonner librement au commerce, à l’artisanat, à la science et à l’art). Selon lui, « … il est certain qu’après 1840 les Juifs ont essaimé dans la plupart des villes et des bourgades de Slovaquie » (Jelinek, 1993, pp. 272-273).
7La seconde moitié du XIXe siècle est l’époque de l’acceptation progressive des Juifs en tant que partenaires égaux. Ils s’approprièrent alors la culture laïque et commencèrent à fréquenter en masse les universités. Des processus d’assimilation eurent lieu parallèlement. Une partie des Juifs abandonnèrent rites et traditions, certains s’établirent en tant que médecins, hommes de loi, techniciens, tandis que d’autres devenaient écrivains, artistes, journalistes, acteurs, architectes ou autres (Franek, 1997, ms.). Dans leurs nouvelles professions, ils s’adaptaient inévitablement aux normes sociales, culturelles et linguistiques de leur environnement. Les tendances assimilationnistes provoquèrent par contrecoup la scission de la communauté juive, relativement homogène jusqu’alors, entre les tenants de valeurs opposées – soit religieuses, soit laïques. À partir de 1869, coexistaient (mais bien souvent s’affrontaient) en Hongrie des communautés juives religieuses aussi bien orthodoxes que modernistes ainsi que d’autres courants (Jelinek, 1993). L’égalité juridique complète ne fut consacrée qu’en 1895, avec l’adoption de l’article de loi XLII.
8Remarquons au passage que le processus d’assimilation qui a entraîné l’égalité juridique a également complexifié l’identité juive. Selon J. Franek, cette complexité peut se formuler à travers la question : « Qui est juif ? », ou dans nombre de cas : « Comment se manifeste la judéité ? » (Franek, 1995, p. 27). La réponse à ces questions est individuelle et peut revêtir différentes formes. Je n’ai pas l’intention de les examiner en détail, ayant adopté une forme de modélisation. Pour simplifier, je dirais qu’on peut distinguer trois attitudes différentes à l’égard du judaïsme : positive, négative ou neutre. Les exemples retenus sont exclusivement tirés de la réalité slovaque.
9Ceux qui répondent positivement sont surtout des Juifs qui professent une identité religieuse : « L’idée de spécifier mon rapport personnel au judaïsme ne m’est venue que lorsqu’on m’a demandé de prendre position sur ce thème. Il me semble que les problèmes de définition de l’identité juive intéressent surtout les gens qui essayent de définir leur judaïsme en dehors de la foi » (Trabalka, 1995, p. 9).
10La position ambivalente est indirectement confirmée par J. Špitzer, qui essaye de résoudre le dilemme entre les identités juive et slovaque :
Chaque fois que je me suis trouvé dans une situation difficile ou angoissante, je me suis récité le vers de Hviezdoslav1 : « que le vide l’habite ici ou bien là-bas, l’homme seul est saisi d’effroi ». C’était pour moi l’équivalent d’une prière. Juif slovaque ou Slovaque juif. J’ai dû vivre ce dilemme toute ma vie – et pas seulement moi. Cette question, d’autres Juifs se la posent dans d’autres pays. J’ai ressenti très fortement les deux pôles de cette question, car j’ai subi dans ma vie des insultes antislovaques ainsi que des insultes antisémites.
Špitzer, 1996, p. 41.
11Actuellement, le déni de l’identité juive est lié à l’expérience de la Shoah. Pour contribuer au débat sur l’identité juive (Salner, 1995b, pp. 35-36), je citerai l’exemple d’un homme pour qui le fait d’avoir su cacher son origine juive au travail était une preuve de réussite : « Je tirais vanité des insultes proférées contre les Juifs en leur présence et des blagues qu’on débitait sur leur compte ». Autre exemple : « Un camarade de classe ne cessait de dire du mal des Juifs et se battait avec eux. Ses parents lui ont dit qu’eux aussi étaient juifs et il s’est effondré. Il le dissimule encore aujourd’hui. »
12Grâce à l’évolution du cadre législatif, la monarchie devint pour les Juifs de Hongrie (et donc de Slovaquie) un lieu de sécurité et de prospérité. Ils exprimèrent leur gratitude en se montrant loyaux envers le régime. Ils respectaient les lois et les normes administratives et se conformaient à l’usage du hongrois comme langue officielle. Comme le montrent Büchler (1982) ou Jelinek (1993), le plurilinguisme était un phénomène normal. Les Juifs possédaient, outre leur langue maternelle (le yiddish) et la langue officielle (le hongrois), la langue de la population environnante (le hongrois ou le slovaque) ainsi que la langue du culte (l’hébreu). L’effondrement de l’Autriche-Hongrie et la naissance de la Tchécoslovaquie signifièrent pour la minorité juive le passage à un avenir incertain2. Leur hostilité dans les premiers temps s’explique notamment par les manifestations de violence auxquelles le chaos de la fin de la guerre et la naissance du nouvel État ont donné lieu. Celles-ci furent surtout le fait de soldats rentrant du front et, alors que leurs revendications étaient essentiellement d’ordre social, ils s’en prenaient souvent aux Juifs et à leurs biens (Šrobár, 1928 ; Medvedcký, 1930).
13Ces événements sont décrits par une seule femme, Madame J. M. (née en 1913) de Podvlk, village de la région d’Orava. Ses souvenirs, qui illustrent la complexité de l’époque, confirment la thèse selon laquelle les violences susmentionnées étaient, en premier lieu, la conséquence de crises sociales, leur motivation antisémite étant secondaire :
Nous respections la religion catholique, et eux la nôtre. Il n’y avait pas de synagogue, juste un lieu de culte, personne ne nous a jamais dérangés dans nos prières. Tous les Juifs des villages environnants s’y rendaient, il n’y avait que deux ou trois familles juives dans chacun de ces villages et on vivait bien ensemble. Des pillages ne se sont produits qu’après la Première Guerre mondiale. Alors les mauvaises gens… il y a eu la famine, et même les gens bien se sont mis d’un coup à piller chez les Juifs. Alors ma voisine m’a cachée sous son édredon et m’a dit : « Ne fais pas de bruit ! » Il n’y avait rien à prendre chez les Juifs, il n’y avait là que des familles qui n’étaient pas allées en ville.
Chorvathová, 1994 [enregistrement].
14Ces violences entraînèrent une attitude ouvertement négative envers le nouvel État. En 1920, dans son discours du Nouvel An, le ministre en charge de la Slovaquie, V. Šrobár, attira l’attention sur ce phénomène. Il insista : « Au début, des citoyens hongrois, des Allemands, des renégats et des Juifs se sont repliés sur eux-mêmes et se sont terrés dans leurs habitations. Mais, dès qu’une apparence d’ordre a régné dans nos villes, ils se sont aussitôt mis à créer des associations, à tenir des réunions en secret, à chercher des alliances avec l’armée qui se repliait et à entrer dans des organisations de travailleurs allemands et hongrois » (Slovenský denník, 3 janvier 1920).
15Cependant, dans la seconde moitié des années 1920, les Juifs devinrent des soutiens actifs de l’État tchécoslovaque. Une caricature de l’époque illustre le degré de cette identification ; on y voit un Juif orthodoxe, flanqué des signes extérieurs supposés caractériser sa communauté, réagir aux regards curieux des passants en leur demandant s’ils n’ont encore jamais vu de Tchécoslovaque… Cette orientation, confirmée par les témoins, devint à la fin des années 1930 une source de conflits avec les partisans de l’autonomie slovaque.
16Un examen rapide suffit pour constater qu’à cette époque les populations juive et chrétienne se rencontraient à différents niveaux. Les descriptions, que les représentants de notre échantillon font de ces relations, à partir de leurs expériences personnelles, illustrent ces formes de cohabitation.
17L’éloignement dans le temps et l’âge des témoins expliquent que le centre de gravité des souvenirs se situe sans exception sous la Première République, surtout dans les années 1930. Comme on l’a observé, les témoins viennent de milieux villageois et urbains et leurs origines socio-professionnelles et leurs niveaux culturels diffèrent. Malgré ces distinctions, l’échantillon représente un point de départ pertinent pour l’étude de la cohabitation des Juifs avec la société majoritaire.
18On ne rendra compte qu’à la marge du regard de l’autre côté (c’est-à-dire non-juif). Je me limiterai à la déclaration de Monsieur O. S. (né en 1920) de Stará Bystrica (près de Čadca), parce qu’on peut la considérer comme emblématique. Répondant à la question de la connaissance des coutumes juives par les villageois, il a répondu : « Tous les connaissaient parce que nos parents vivaient depuis de longues années avec eux. Ils savaient tout sur les Juifs et ces derniers savaient tout sur nous » (enregistré sur le terrain par P. Lukšíková, 1995). Un examen plus détaillé a montré que l’adjectif « tout » était exagéré ; il confirme néanmoins que les Juifs ruraux ne vivaient pas isolés mais formaient une partie (bien que spécifique) de la société villageoise. Deux témoignages juifs, venant de différentes parties de la Slovaquie, abondent dans ce sens. Le premier remonte à l’entre-deux-guerres dans la commune de Dolné Saliby (près de Galanta), le second à 1944 à Čana (dans la région de Košice) :
Les gens savaient que nous n’avions pas d’arbre de Noël, qu’à l’automne nous avions de grandes fêtes. […] Je me souviens de fêtes moins importantes, comme par exemple… quand Pourim, approchait, nous envoyions un petit cadeau à chaque famille, nous observions les coutumes. Pendant les fêtes d’automne, nous étions toute la journée au temple [synagogue].
K. M., née en 1925.
19Le témoignage suivant atteste que ces connaissances n’étaient pas purement abstraites : les habitants de Čana réagirent (parce qu’ils étaient au courant) au fait que les Juifs n’avaient pas le droit d’avoir de pain à la maison au moment de la fête de Pessa’h :
Deux jours avant la fin de la Pâque et, je m’en souviens comme si c’était hier, la fin de la Pâque tombait un samedi. Nous étions six enfants, il fallait donc faire cuire le pain. Maman a envoyé mon frère au magasin chercher de la levure et, dès l’entrée du village (nous habitions à l’extérieur, à la limite), il a été arrêté par une sentinelle qui ne l’a pas laissé entrer. Mais notre voisin, qui avait été apprenti chez nous (mon père était forgeron), vivait au village et il est venu dire à maman qu’ils étaient en train d’arrêter tous les Juifs au village. Maman y avait une sœur ; il disait qu’on l’avait déjà emmenée. Il n’y avait plus le temps de faire cuire le pain, alors nous sommes partis, notre tour n’est venu que l’après-midi, parce qu’ils ont commencé à un bout et que nous étions à l’autre. […] Nous n’avons rien pu emporter, sauf des petits paquets. Il fallait tout laisser, tout. Nous n’avions donc pas de pain, les enfants étaient encore petits, ils voulaient du pain. Comme ils vivaient avec nous, les chrétiens, ils savaient comment ça se passait, lorsqu’il y avait les fêtes de Pessa’h. Alors, pendant qu’ils nous faisaient traverser le village, chacun apportait quelque chose : du pain, des gâteaux et d’autres choses. Et c’est ainsi qu’ils nous ont pris.
K. M., née en 1924.
20Les deux citations (comme bien d’autres) confirment le fait que, dans les campagnes, Juifs et chrétiens se connaissaient. Elles attestent aussi la qualité de ces rapports. La situation était plus complexe dans l’anonymat des grandes villes où nous rencontrons souvent des manifestations d’intolérance. Toutefois, même dans les villes, de nombreuses festivités, en particulier les cortèges de Pourim, se déroulaient en public. Comme le rappelle Madame E. G. (née en 1924) :
Le jour de Pourim, en mars, nous faisions des cortèges. Je me souviens qu’il n’y avait que des personnes déguisées. En 1939 a eu lieu le dernier cortège qui a traversé la rue Židovská.
21La plupart des témoignages prouvent que les deux communautés cohabitaient dans la tolérance, aussi bien dans un environnement urbain qu’à la campagne :
Je dis tout cela pour que la génération actuelle voie que la ville de Bratislava était une ville spéciale, très tolérante. Il y avait une telle tolérance que, par exemple, nous fêtions les Macchabées, ou Bar Kokhba mais quand nous organisions des soirées dans notre club, il y avait aussi la fête de Saint-Nicolas ou les Majales, les Juniales3 en été… Bien sûr on invitait aussi les autres clubs, qu’ils soient slovaques, allemands ou hongrois. On les invitait, ils venaient et quand ils avaient une fête, ils nous invitaient et nous y allions. Vous savez ce qui s’est passé après. Quand nous étions plus âgées, des filles de quinze ou seize ans, nous avions bien sûr des petits amis, des flirts. Jamais de la vie, nous ne demandions si un tel était slovaque, un autre allemand, un troisième juif. C’est justement pour cette raison que c’est si intéressant. C’était une ville trilingue, et nous parlions les trois langues. Du moins ma génération. […]
Il existait aussi ce qu’on appelait l’espéranto presbourgeois. Ce n’était pas joli – allemand, hongrois, slovaque, c’était mélangé. Mais nous nous comprenions parfaitement. On se comprenait parfaitement à tout point de vue, et je ne saurais suffisamment insister sur la qualité de cette tolérance. Je voudrais rappeler ce qui se passait lors des grandes fêtes d’automne. Yom kippour, c’était une longue journée. Qu’on soit pieux ou non, aller au temple ce jour-là allait de soi. […] On faisait une pause, nos parents allaient prendre un peu l’air, il y avait encore à cette époque l’hôtel Carlton-Savoy, ils allaient s’asseoir et c’était tout à fait normal, tous les garçons savaient que ce jour-là il n’y avait pas de service, puisqu’ils n’avaient pas le droit de manger ou de boire. Alors c’étaient des « naturellement », des « je vous en prie, asseyez-vous donc », on le savait très bien.
K. L., née en 1910.
J’ai grandi dans un environnement mixte, car Mikuláš était une ville où l’on vivait dans cette tolérance mutuelle. Par exemple, quand c’était la Fête-Dieu, une fête catholique, tous les magasins étaient fermés, même les protestants, même les Juifs. Inversement, lorsque les Juifs avaient leurs grandes fêtes, on les tolérait et même on les observait. Par contre, mettons le Vendredi saint, qui est la plus grande fête chez les protestants, mon père n’ouvrait pas sa boulangerie ce jour-là. En somme, nous avons ainsi grandi dans cette entente mutuelle.
Z. L., né en 1927.
Dans la ville de Topoľčany, sur environ 8 000 habitants, les Juifs représentaient plus du tiers de la population. Ce qui, rien que dans la ville, se reflétait dans le choix du représentant du maire, c’était généralement un citoyen juif. Je me souviens de Monsieur F., qui était à cette époque un représentant du maire ou de Monsieur P. Le maire était généralement un membre du Parti de Hlinka, et son représentant était Juif. Cela n’empêchait pas, au moment des fêtes juives, surtout lors du Nouvel an et de Yom Kippour, Monsieur Z., le maire, membre du HSĽS4 de venir avec d’autres notables de la ville et de figurer en tant qu’hôte de marque, invité d’honneur. C’est pourquoi je pourrais dire qu’à cette époque, les deux communautés vivaient très paisiblement ensemble à Topoľčany.
A. B., né en 1919.
J’aimerais rappeler le 7 rue Továrenská. […] Au premier étage de cet immeuble de Bratislava, on a un échantillon de la composition de la ville. Il y avait des Allemands, des Hongrois, des Tchèques et même des Juifs, y compris des personnes vivant seules, et une Serbe. Il y avait aussi bien des catholiques que des calvinistes. Il y avait un Tchèque qui était catholique et nous, nous étions juifs et lorsque pour Pâques, pour Pessa’h, maman préparait un repas un peu festif, alors c’était M., le catholique, qui devait nous prêter la haggadah5…
L. Z., né en 1919.
22À la campagne, une telle tolérance pouvait régner :
Comment était la vie avant la Seconde Guerre mondiale, à Varín […], ou avant l’État slovaque ? Je dirais que nous vivions tous de la même manière, il n’y avait aucune différence, qu’on aille à une fête ou à une excursion ou dans les familles, je n’ai jamais senti de différence entre Juifs et non-Juifs. Et lorsque nous fêtions Hanoucca, il y avait quelques-unes de mes camarades non-juives. Ou encore, le 28 octobre6, tous allaient d’abord au temple juif, toute une troupe, puis à l’église catholique. Jamais, je dis bien jamais, nous ne l’avons senti, sauf avec le mouvement Orol7 qui était antisémite, et où il n’y a jamais eu le moindre Juif. Au Sokol, oui. Mais il n’y en avait qu’à Žilina, pas à Varín. Alors nous étions nombreuses, nombreux, Juifs et non-Juifs.
H. G., née en 1913.
23Cette réalité se reflète dans le témoignage ci-dessous :
Les conditions dans lesquelles j’ai passé mon enfance sont celles de la vie d’une famille orthodoxe. Maman était une Juive pieuse, elle célébrait chaque samedi, le vendredi soir elle allumait les bougies et je me rappelle que les voisins respectaient beaucoup cela. La plupart des villageois étaient catholiques et maman s’entendait très bien avec ces gens et réciproquement. En fin de compte, c’était au point que la voisine, lorsqu’elle allait aux champs, donnait son petit garçon à ma mère, pour qu’elle le nourrisse. Et quand ma mère allait au jardin faire quelque chose, ou dans la cour, c’était la mère de ce petit garçon, la voisine, qui me nourrissait. Et depuis cette époque nous nous disons (il s’appelle Juraj), nous nous disons frères de lait.
J. W., né en 1916.
24Ce respect mutuel se manifestait aussi au moment des fêtes religieuses :
À Bolešov, où j’ai grandi, à cette époque, il y avait environ vingt familles juives, nous avions notre synagogue, nous avions une école juive. Il y avait dans cette école environ sept élèves d’origine juive et le reste c’étaient des catholiques. C’était une commune catholique. Il faut juste dire que cette école avait en fait un niveau plus élevé que l’école catholique. C’est pourquoi les notables, le notaire, le postier, et cætera inscrivaient leurs enfants dans cette école, parce que, quand on venait de là, on avait plus de chances d’entrer au lycée ou simplement dans une école supérieure. Longtemps, il en allait ainsi, nous vivions ensemble très fraternellement et je peux assurer que cette période, jusqu’à ce qu’éclate la Seconde Guerre mondiale, jusqu’en 1941, fait partie des plus beaux moments de ma vie. Il y avait une telle camaraderie entre nous que je n’ai jamais senti le moins du monde que j’étais juif. […] Tout ce que je peux vous dire, c’est que dans ce village on se sentait vraiment appartenir à une même communauté, et c’est si vrai que par exemple le jour de l’Épiphanie, il y avait toujours des groupes de deux ou trois qui passaient dans le village en chantant : « Nous venons chez vous, vous souhaiter le bonheur, vous souhaiter la santé » et cætera et une fois il leur manquait une troisième personne, alors ils m’ont appelé et je suis allé bien sûr avec eux ; je connais cette chanson : « Nous les trois rois nous allons chez vous. » C’est à cette époque que je l’ai apprise et je ne l’ai pas oubliée. Je veux simplement insister sur la qualité de cette coexistence.
J. K., né en 1919.
25Les exemples d’atteinte à ces bonnes relations se limitent surtout à la fin des années 1930 (1938-1939), et ils reflètent les changements de la vie politique. Auparavant (1936-1937), les manifestations d’antisémitisme étaient plus rares, et relevaient surtout de ce que l’on a appelé la « golémiade » :
En 1936, le mot pogrom est peut-être trop fort, mais c’était à l’époque où l’on projetait le film tchèque Le Golem. Ce film avait beaucoup de succès. Alors des radicaux extrémistes, surtout parmi les étudiants du groupe dit de Svoradov8 ont organisé des manifestations contre ce film, comme quoi il les offensait. Je ne sais ce qui les offensait dans ce film, mais ils se sentaient offensés, peut-être dans leur conviction religieuse. Et alors, ils ont défilé dans la rue Židovská, ils ont cassé les fenêtres des commerçants juifs, et il y avait là beaucoup de friperies, ça s’est entassé dans les rues. Il y avait donc eu des manifestations antijuives dès l’année 1936.
L. Z., né en 1919.
Eh bien, dès la seconde moitié des années 1930, des manifestations antisémites ont commencé à s’intensifier même à l’université. C’était la golemiade, peut-être pas vraiment connue de la jeune génération. Il y a eu de grandes manifestations antijuives d’étudiants à l’occasion de la projection du film Le Golem, lors desquelles ces étudiants allaient dans le quartier juif où habitaient principalement des Juifs très pauvres et ils défonçaient les boutiques, et ainsi de suite.
M. Sch, née en 1915.
26Les souvenirs précédents et ceux qui vont suivre montrent que les tendances antijuives se manifestaient rarement. Elles étaient plutôt le fait d’habitants des grandes villes, au premier rang desquels des membres du « lumpen-prolétariat ». Paradoxalement, ces manifestations avaient souvent un lien avec le milieu lycéen ou étudiant. Phénomène qu’illustrent des souvenirs des témoins de Prešov, Nitra, Spišská Nová Ves, Ružomberok et Bratislava.
[…] ensuite un nouveau professeur est arrivé. C’était un puriste, et un ľudák9. […] Et donc, c’est un phénomène courant, cet homme cultivé, il ne se contentait pas d’avoir une conscience nationale, mais à cela, à cet amour pour son peuple, s’ajoutait l’antipathie pour les autres. Il n’aimait pas les Tchèques et n’aimait pas non plus les Juifs. Un jour il a déclaré qu’un Juif ne peut pas savoir le slovaque.
J. W., né en 1916.
Mais même au lycée, il n’y avait absolument aucun problème, jusqu’à cet incident qui n’est intervenu qu’après l’arrivée au pouvoir des fascistes. J’ai eu des cours de géographie avec Madame M., elle enseignait la géographie, c’était déjà la nouvelle génération des professeurs slovaques10. Il y en a eu un avec qui j’ai eu de mauvaises expériences. Il s’appelait D., mais il était extrêmement malveillant à mon égard, et il le manifestait clairement : « Quelle est votre langue maternelle, qu’est-ce qu’on parle chez vous ? » Je réponds : « le slovaque ». Il était professeur d’allemand. Mais moi je savais l’allemand, alors il a dit : « Alors quelle langue parlez-vous ? » J’ai dit : « nous parlons slovaque à la maison ». « Je ne vous crois pas ! ».
Et il m’a frappé, ce n’était pas pour rire. On peut dire que c’était une drôle d’époque.
O. Š., né en 1924.
À Spišská Nová Ves, la situation était différente. C’était très divisé, il y avait un groupe très puissant d’Allemands du Spiš11, les professeurs tchèques étaient partis et à l’école, c’est-à-dire dans la classe, l’atmosphère était dans l’ensemble très désagréable. Peut-être à l’exception de trois ou quatre condisciples qui causaient avec nous, qui communiquaient donc avec nous, les autres nous ignoraient […] Le bac. Le tableau des bacheliers12, on discutait pour savoir si je devais y figurer ou non. À la fin ils ont décidé de m’y mettre et si j’y suis, c’est parce que quelques condisciples corrects m’ont convaincu de ne pas me rebeller, mais d’accepter d’y être.
J. L., né en 1921.
En 1939, en mai, j’ai passé mon bachot. Comme partout, le tableau des lauréats marquait la fin de l’année, chaque classe avait le sien. Nous avions sur le nôtre Andrej Hlinka et nous avions un professeur, qui était un Allemand […] il a tenté de convaincre nos camarades de ne pas nous mettre sur le tableau. Il y avait deux élèves juifs, et nos camarades se sont indignés en disant qu’il n’y aurait pas de tableau du tout. Finalement nous y avons figuré. Ainsi j’ai de bons souvenirs, de très bons même, de mes camarades de classe et de ce milieu, nous ne nous sommes jamais sentis différents.
M. N., née en 1920.
Nous sommes allés à l’école de commerce allemande. Surtout pour perfectionner notre allemand. C’est alors qu’ont commencé ces conflits, c’était en 1937, 1938, nous étions beaucoup, presque la moitié, je crois, à ne pas être allemands, mais c’était déjà le début des conflits entre nous et les Allemands. Je sais qu’une fois, c’était après l’Anschluss, nous nous sommes disputés, ils nous ont emmenés en excursion en bateau à Devín dans l’idée de nous réconcilier, mais le résultat est que nous sommes rentrés à pied à la maison, et eux en bateau, c’était déjà ainsi.
M. H., née en 1923.
27Dans le même temps, les entretiens permettent de mieux comprendre le passage de la tolérance à l’intolérance. Ils portent sur les années de profonds changements sociaux, essentiellement à l’époque de la naissance de l’État slovaque :
Moi, je viens de Slovaquie orientale, mon village s’appelle Breznica, qui faisait partie de Stropkov. Nous habitions à l’extérieur du village, papa avait une exploitation assez grande. Nous étions huit enfants, mais l’aîné est parti en Amérique. Nous étions donc sept. Nous avions tous beaucoup de bonne volonté et nous aidions aux travaux agricoles. Nous avions de très bons voisins qui nous aidaient et nous vivions très bien, ils nous témoignaient beaucoup de respect. Lorsqu’ils avaient besoin de quelque chose, ils venaient nous voir et nous les aidions toujours. Mais malheureusement, il y a eu subitement ce grand malheur, l’État slovaque est venu et cet État slovaque a séparé toute notre famille.
R. G., née en 1921.
Je n’ai jamais eu de problèmes, même après la guerre, même dans mon métier, personne ne m’a insulté. On m’insultait quand nous courions comme des vauriens dans les rues, la rue Židovna et la rue Mikulašká, où il y avait des Juifs, des Allemands, des Hongrois, mais ça n’a jamais tourné comme ça tourne aujourd’hui où les gens se montent les uns contre les autres. On criait saleté de Juif ou quelque chose dans ce genre, mais c’était… ce n’était pas vraiment mal intentionné. Nous nous battions et le lendemain nous étions de nouveau […]. Nous nous entendions très bien avec ces gens-là et les mauvais souvenirs remontent, je dirais, à la Nuit de Cristal en Allemagne. Il s’est passé ici quelque chose de semblable, ils ont peint à travers la ville sur toutes les devantures juives des étoiles et ils ont brisé les vitres. […] Ma mère était couturière, mon père avait une entreprise de menuiserie. En une seule nuit on avait peint des étoiles sur la devanture de notre atelier, et il y avait écrit, je m’en souviens « Juif puant » et « die Juden raus », et d’autres inscriptions du même acabit. Je ne comprenais pas encore très bien à cette époque, mais en parlant avec mes parents, j’ai compris en gros ce que cela voulait dire. Les distractions et les jeux se sont faits rares, nous restions la plupart du temps à la maison et dans notre rue, nuit et jour, des membres de la Garde de Hlinka défilaient en criant : « Les Tchèques à Prague et à pied ! », moi aussi je m’en souviens… « les Juifs en Palestine ! ». Si seulement cela avait pu s’accomplir à ce moment-là, alors nous n’aurions pas fini là où nous avons fini.
F. F., né en 1932.
Oui, il y avait aussi des manifestations d’antisémitisme. On nous insultait déjà à l’époque de la République, mais c’était la lie de la population, ceux qu’à Topoľčany, on appelait les « žochári13 » […] Ils nous couraient après et nous menaçaient en criant. C’est comme ça que j’ai senti l’antisémitisme. Il pouvait exister à d’autres niveaux, mais c’est comme ça que je l’ai ressenti.
R. R., née en 1929.
Moi, j’ai souvent connu l’antisémitisme à Košice. Et avant la guerre et après.
E. Š., née en 1923.
28Certes, les souvenirs qui remontent à l’enfance ont tendance à idéaliser le passé. Néanmoins ces impressions personnelles ont été confirmées par des travaux scientifiques selon lesquels, jusqu’à la mi-1938, l’antisémitisme restait un phénomène marginal dans les milieux urbain et rural de la Slovaquie (Kováčová, 1993 ; Büchler, 1982 ; Salner, 1995 ; Vrzgulová, 1997). L’antisémitisme pouvait être latent, sans être un facteur déterminant dans les relations interpersonnelles. Il se manifestait davantage dans l’anonymat des milieux urbains (surtout parmi les notables tels que des juristes, notaires, médecins, pharmaciens qui voyaient souvent des concurrents en leurs concitoyens juifs) alors que les habitants des campagnes connaissaient « leurs » Juifs et avaient avec eux de multiples contacts. La situation s’est détériorée plus tard, à la fin des années 1930, avec l’autonomie puis l’instauration de la République slovaque, qui fit de l’antisémitisme une doctrine d’État. La position officielle s’est peu à peu insinuée dans les relations interpersonnelles.
Notes de bas de page
1 Sur le poète slovaque, voir « Repères » (p. 9).
2 Sur les Juifs de la Première République tchécoslovaque, voir Hradská (2021).
3 Fêtes de printemps se déroulant dans la nature aux mois de mai et juin.
4 Parti populaire slovaque de Hlinka, voir « Repères » (p. 32).
5 Récit de la sortie d’Égypte que les Juifs lisent pour la fête de Pâque.
6 Fête nationale tchécoslovaque, anniversaire de la proclamation d’indépendance à Prague le 28 octobre 1918 (n.d.t.).
7 Voir « Repères » (p. 484).
8 D’après le nom de la résidence universitaire rue Svoradová qui abritait des étudiants favorables au mouvement autonomiste d’Andrej Hlinka. Suspecte, dans les années 1930, aux yeux des autorités tchécoslovaques qui y voyaient un repaire de nationalistes, cette résidence universitaire devint, entre 1939 et 1945, un centre de la jeunesse de la Garde de Hlinka et de son Académie.
9 Membre de la Garde de Hlinka (« Repères », p. 32).
10 Les nombreux fonctionnaires tchèques employés en Slovaquie furent révoqués dès la déclaration d’autonomie d’octobre 1938 (n.d.t.).
11 Voir « Repères » (p. 33).
12 Coutume qui consiste à afficher chaque année, dans les vitrines des magasins de la ville, un tableau avec les portraits des lauréats du baccalauréat.
13 Le terme désignait des porteurs. Il désigne désormais de manière familière les habitants de Topoľčany.
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