Introduction
p. 21-57
Texte intégral
1Le 6 octobre 1938, une semaine après les Accords de Munich, la Slovaquie déclara son autonomie. Ce fut le premier pas vers l’invasion du pays par la Wehrmacht, le 15 mars 1939. La veille, le 14 mars, la Slovaquie avait déclaré son indépendance, se plaçant sous la protection de l’Allemagne nazie. Quelques jours plus tard, le 21 mars 1939, le protectorat de Bohême-Moravie fut proclamé. La Tchécoslovaquie disparaît alors de la carte de l’Europe.
2Entre la déclaration d’autonomie du 6 octobre 1938 et la libération de la Slovaquie, en avril 1945, 54 mois s’écoulèrent, soit 2 217 jours et autant de nuits1. Cette période, relativement brève, est l’une des plus tragiques que la communauté juive slovaque ait connue au cours de sa longue histoire.
3Commençons par quelques précisions terminologiques. Le processus est couramment qualifié d’« holocauste ». D’après le dictionnaire (1979, p. 360), ce terme désignait chez les anciens Grecs une « victime entièrement brûlée ». J’ignore si l’expression est adéquate. Le terme hébreu équivalent, shoah, figurant déjà dans la Bible et que l’on peut traduire par « catastrophe » me semble plus pertinent et c’est pourquoi je l’ai choisi pour cette version française2.
4La question de la majuscule a été un autre point à résoudre ; j’ai longtemps hésité de la majuscule ou de la minuscule. Les deux possibilités sont grammaticalement et objectivement correctes. Elles peuvent traduire différentes conceptions de l’identité juive. Comme je le montrerai plus en détail par la suite, les témoins ont des conceptions diverses de l’identité juive, ethnique ou religieuse ; certains se reconnaissent dans la variante que J. Špitzer a formulée dans le titre de son livre, Je ne voulais pas être un Juif (Špitzer, 1994)3. J’ai fini par accorder la préférence à la minuscule, notamment parce que la loi 198/1941, connue sous le nom de code juif, s’en tient rigoureusement à la graphie de Juif avec majuscule. Je n’utilise la majuscule que dans les citations.
5En Slovaquie, cette période fait l’objet, depuis les années 1990, de débats non seulement chez les spécialistes mais aussi dans l’opinion publique. Les points de vue sur l’État slovaque, sur ses responsables et sur sa population juive divergent. En mettant au jour les traces vivantes de l’histoire, cette publication entend contribuer au débat. Elle se fonde sur les souvenirs et témoignages personnels des survivants qui ont été recueillis sous forme d’enregistrements vidéo.
6Le projet international et interdisciplinaire, auquel est lié cet ouvrage, a été lancé en 1979 par G. Hartmann, professeur de littérature anglaise à l’Université de Yale. Les témoignages filmés sont conservés dans les archives de l’Université de Yale (Fortunoff Video Archive for Holocaust Testimonies). En 2024, on recense près de 3 000 enregistrements de personnes venues de divers pays d’Europe et d’Amérique. En Slovaquie, où le projet est dirigé par Martin Bútora et I. Antalová, plus de 20 spécialistes d’horizons divers s’y sont associés. Les principales institutions concernées par le projet sont l’Institut d’ethnologie de l’Académie des sciences slovaques (SAV) qui a fourni ses locaux pour la réalisation des interviews et le Centre national du théâtre qui a assuré la partie technique du projet4.
7Le matériel utilisé dans le livre est le fruit du travail collectif des organisateurs, des modérateurs et des techniciens. Il réunit 110 témoignages enregistrés de janvier 1995 à la fin de l’année 1996. J’ai participé activement à l’enregistrement de 85 d’entre eux. Les cassettes vidéo représentent dans leur ensemble 12 555 minutes d’enregistrement, ce qui signifie qu’il faudrait plus d’un mois à raison de 8 heures par jour pour leur simple écoute. Sous forme transcrite, les témoignages s’étalent sur environ 4 000 pages de texte normalisé. Il est donc impossible de les publier in extenso. Certains témoins trouveront probablement que j’ai mal utilisé leurs propos. D’autres regretteront que je n’aie pas choisi ce qui leur paraît le plus important dans leur récit de vie. Je m’en excuse par avance, mais j’ai été guidé dans mes choix par ma réflexion personnelle.
8L’échantillon de recherches peut être décrit très simplement : c’est l’œuvre de Juifs survivants désireux de raconter leur expérience. Les informations obtenues ne portent pas exclusivement sur la période de la Shoah. Témoignant d’un certain regard sur les années 1938-1945, elles fournissent également de précieux renseignements sur la communauté juive pendant l’entre-deux-guerres et, dans une moindre mesure, après 1945. Elles cartographient tant les points de différenciation propres à cette communauté que les formes de coexistence avec la société environnante. Comme le projet couvre le territoire de la Slovaquie dans ses frontières actuelles, il m’est impossible d’ignorer « l’holocauste oublié », autrement dit les destinées des Juifs de Slovaquie qui ont passé cette période en Hongrie.
9Quelle est la représentativité de ces 110 témoignages ? Cela est difficile à dire. Selon le représentant de l’Union centrale des communautés juives en Slovaquie, au début des années 1990, 1 294 personnes s’étaient déclarées victimes, réclamant des dédommagements pour les préjudices subis pendant la Shoah. Le chiffre de 110 représente donc 8,5 % de cet ensemble. Si l’on se base sur les critères habituels, cet échantillon peut être considéré comme suffisant. Pourtant, je ne pense pas qu’il soit représentatif. Cette situation découle de circonstances sur lesquelles le chercheur n’a aucune prise. Selon le recensement de 1930, 136 737 personnes s’étaient alors déclarées de religion juive. Tous, à l’exception évidente de ceux qui sont décédés ou qui ont émigré avant la guerre, ont été confrontés à la Shoah. Seule une minorité a survécu. Or les 1 294 survivants (chaque jour qui passe en voit diminuer le nombre) ne représentent que 0,95 % de la population juive d’avant-guerre. Environ 90 000 personnes sont mortes, si l’on compte la population du territoire que Premier arbitrage de Vienne a attribué à la Hongrie (Schmidt-Hartmann, 1991a, p. 379). D’autres sont décédées après la guerre ou ont choisi d’émigrer pour diverses raisons. L’échantillon représentatif idéal aurait dû tenir compte des personnes disparues. Leur appréciation de la période et des actes de leurs concitoyens slovaques aurait peut-être été bien plus sévère que celle des survivants.
10Pour les Juifs qui ont survécu à ces jours et ces nuits, la Shoah n’est pas un passé lointain. Plus d’un demi-siècle après, leurs souvenirs n’ont pas perdu de leur vivacité. Ils persistent sous une forme parfois manifeste, plus souvent latente, profondément inscrits dans le for intérieur des victimes. Il n’était guère courant de faire état des épreuves subies pendant cette période. La « catastrophe » n’en a pas moins hanté les mémoires. Plus d’une fois, on a pu entendre les témoins répéter, chacun à sa façon, à quel point ces épreuves continuaient à marquer leurs pensées et leurs actes. La Shoah reste un phénomène déterminant tant pour ceux qui l’ont personnellement vécue que pour les jeunes générations. Toute la communauté juive considère les souvenirs qui se rattachent à cette époque comme un traumatisme vivant.
11C’est sans raison particulière que je suis entré dans ce projet qui a durablement marqué ma vie professionnelle tout autant que ma vie privée. À l’automne 1994, M. Bútora m’avait demandé si j’étais disposé à participer à ce projet qu’il organisait en collaboration avec l’Université de Yale. Après une brève hésitation, j’ai donné mon accord et j’ai participé à une formation pour modérateurs. Elle était animée par N. Beyrak, qui travaille au Musée de la diaspora à Jérusalem. Mon hésitation était en fait plutôt d’ordre formel. L’holocauste m’a toujours intéressé, pour des raisons à la fois scientifiques et personnelles. Longtemps, l’ethnologie slovaque n’a accordé qu’une place secondaire à ce sujet. La possibilité de travailler avec une université de renom international n’a pas été pour rien dans ma décision. Cependant, à côté de ces aspects académiques, mon intérêt pour la question avait des fondements subjectifs.
12Mes deux parents ont survécu à la Shoah. Ils se sont rencontrés à Sereď où ils avaient été déportés. Lors du Soulèvement national, en août 1944, ils se sont cachés dans les montagnes. Je ne peux mentionner leur destin que de façon fragmentaire parce qu’ils parlaient rarement, et de mauvaise grâce, de cette expérience. J’ai parfois saisi des fragments des conversations qu’ils avaient avec leurs amis de cette époque. C’est surtout lorsque mon père est tombé gravement malade que j’ai obtenu plus d’informations. J’ai alors souvent repensé souvent aux situations dramatiques des années de guerre. Néanmoins, je n’ai jamais pu entendre ses souvenirs comme un récit continu. J’ai pu, grâce à ces bribes, me faire une idée (je sais aujourd’hui combien elle était simplifiée) de l’atmosphère à Sereď, des dangers, de la faim et du froid à Špania Dolina au cours de l’hiver 1944-1945, des personnes plus ou moins bien intentionnées qu’ils ont rencontrées (Juifs ou non). Mon père est mort trop tôt, ma mère parlait trop peu (et je n’ai pas eu le courage de lui extorquer des informations sur un sujet aussi douloureux pour elle). Aujourd’hui, il me reste pour tout souvenir de cette époque l’image en couleur que maman a reçue de ses compagnons de camp pour son anniversaire.
13La caméra, telle qu’elle était prévue dans le projet, alimentait également mes doutes. Je considérais l’enregistrement vidéo plutôt comme un luxe superflu et ne lui accordais guère de légitimité scientifique. Je ne voyais pas ce qu’une prise statique d’une personne en train de raconter pouvait apporter de plus. Je craignais avant tout la réaction des personnes d’un certain âge, pour qui le thème de la Shoah est associé à des expériences personnelles, des souvenirs douloureux et des émotions fortes qu’on ne dévoile pas volontiers devant des proches – d’autant moins devant des étrangers, surtout s’ils sont « armés » d’une caméra. Je me demandais si la présence de la technique ne les pousserait pas à adopter des postures un peu conventionnelles. C’est pourquoi j’étais assez embarrassé dans mes premiers échanges, toujours prêt à essuyer des refus.
14Manifestement, la verbalisation des souffrances passées a ravivé chez la majorité des témoins un traumatisme profond. Les entretiens préalables avaient déjà fait ressortir l’intensité des émotions que soulevait le souvenir de leurs propres épreuves ou de la mort de leurs parents, amis ou connaissances. Malgré cela, ils estimaient que témoigner était de leur devoir moral. Ils avaient également besoin de rendre hommage à ceux qui n’avaient pas survécu. Pour toutes ces raisons, je voudrais remercier tous ceux qui ont eu la force de raconter leur histoire et dédier leur témoignage à tous ceux qui ont péri.
15Je dois dire, dans cette introduction, combien je me réjouis de m’être trompé. Une vision en apparence statique crée une dynamique parce que l’image élargit le spectre des connaissances, en apportant de nouvelles informations. La comparaison entre les cassettes et la forme écrite des témoignages confirme sans ambiguïté le bien-fondé de ce type d’enregistrement. Lorsque j’ai corrigé ce manuscrit, il m’a semblé que précisément les expressions dont la charge émotive m’avait le plus frappé lors du contact direct, une fois transcrites sur le papier, avaient quelque chose de plat, voire de presque ennuyeux. Mes collègues ont exprimé le même sentiment, lorsque je leur ai soumis le texte. Ce qui produit désormais une impression plus forte sur moi, ce sont les multiples témoignages qui « dans la réalité » m’avaient semblé moins efficaces (peut-être en raison d’une interprétation plus maîtrisée). Le fait que, pour les générations futures, non seulement les mots, mais aussi les gestes, les larmes, les sourires, l’expression du visage ont été saisis restera l’une des grandes qualités du projet.
16Mon autre crainte s’est également avérée sans objet. Un seul refus était motivé par la caméra (« je suis vieux, à quoi bon montrer mon visage enlaidi »). Le plus souvent, les personnes considéraient que leur histoire ne présentait guère d’intérêt par rapport à d’autres, plus intéressantes et plus utiles : « Je n’ai rien vécu, je me suis simplement caché chez l’excellente Madame P. Elle m’apportait même à manger. Allez chez quelqu’un qui était en camp ! Ces personnes-là ont quelque chose à raconter » ; « Je ne suis pas resté longtemps à Auschwitz. Ceux qui y ont été depuis le début ont vécu quelque chose » ; « Nous avons survécu jusqu’en 44 grâce à des statuts d’exception, ensuite nous nous sommes cachés dans les montagnes », etc. D’autres ont refusé, parce qu’ils pensaient ne pas y arriver : « Regardez, même maintenant lorsque nous parlons dans la rue, je tremble de la tête aux pieds. Je ne veux pas, je ne peux pas… ». La plupart des personnes sollicitées ont cependant réagi positivement lorsqu’elles ont compris l’objectif du projet. Elles n’ont pas rejeté la caméra, n’ont pas pris la pose. Elles regrettaient que nous arrivions si tard, parce qu’une grande partie de leurs souvenirs s’étaient effacés ; celles et ceux, qui auraient pu en dire plus, avaient pour la plupart disparu…
17Pour mener à bien ce projet, j’ai été amené à m’entretenir avec des dizaines de personnes. Au cours de l’étude, mais surtout pendant les entretiens préalables, j’ai appris beaucoup de choses sur l’holocauste, sur la condition humaine, mais aussi sur ma famille et sur moi-même. Quelqu’un m’a offert une photographie de mon père dans les années 1930. Pour des raisons évidentes, ces images sont rares dans nos archives familiales. Une autre dame a mentionné, lors d’un entretien informel, que sa famille habitait rue Jiringerova. « Au premier étage, n’est-ce pas ? », ai-je spontanément remarqué. « Vous vous en souvenez ? », a-t-elle demandé, surprise. « Non », ai-je répondu, sans cohérence aucune. Par la suite, il s’est avéré qu’à l’âge de cinq ans j’avais été une fois chez elle avec mon père, qui travaillait dans cette maison. C’est au studio d’enregistrement que j’ai enfin personnellement rencontré une femme qui, comme le questionnaire biographique le révéla, me connaissait. En remplissant le questionnaire biographique, une des personnes contactées avait déclaré qu’elle me connaissait depuis ma naissance. Littéralement. Son fils était né un mois avant moi et nos deux mères nous promenaient devant le Théâtre national. Ensuite, leur famille déménagea et nos chemins se séparèrent.
18On peut présenter les informations obtenues selon divers critères. Après une longue réflexion, je suis arrivé à la conclusion que les témoignages devaient conserver une certaine matérialité. L’intérêt principal de ce livre n’est ni l’auteur, ses remarques ou ses réflexions, ni les données de la littérature spécialisée ou des mémoires. C’est l’individu, son histoire personnelle et le récit qu’il en fait qui sont au cœur de ce projet (Beyrak, 1994). Autrement dit, la valeur de ce livre tient à l’authenticité des témoignages (dans leur dimension historique et psychologique). Ils sont uniques et (malgré leur incontournable subjectivité) ils sont, d’une certaine manière, plus objectifs que n’importe quel commentaire scientifique impersonnel. Le matériel publié contient beaucoup de données confidentielles. Après discussion avec les témoins et les collègues, nous avons décidé que les témoignages publiés ne seraient identifiés que par des initiales et la date de naissance (l’indication du sexe peut y figurer, si le contexte ne la rend pas évidente). À la demande expresse de certains, je donne parfois encore moins d’indications : l’année de naissance seulement et la mention que le témoin ne souhaite pas être nommé. Cette prudence est en général motivée par les expériences concrètes de celles et ceux qui, du fait de leur origine, avaient reçu des courriers anonymes ou subi des agressions verbales.
19Les échantillons publiés n’ont fait l’objet d’aucune correction grammaticale ou stylistique. Une coupure occasionnelle a pu être signalée par des points de suspension […]. Pour la transcription de termes étrangers (surtout allemands) et géographiques dans les témoignages, j’ai procédé au cas par cas. J’ai privilégié souvent la transcription officielle, car il arrive que les mots phonétiquement transcrits soient incompréhensibles ou produisent un effet comique à la lecture. Cependant, afin de conserver l’oralité des contributions, on rencontrera dans les témoignages des transcriptions telles qu’Aušvic, Plašov, Ravensbrik, etc.
20Bien qu’en Slovaquie, le thème de la Shoah n’ait pas fait l’objet d’une recherche ethnologique, ceux qui s’y intéressent ont à leur disposition un grand nombre de publications (en langue originale ou en traduction) – travaux spécialisés, témoignages ou textes littéraires. J’ai donné la priorité, lors de la conception de cet ouvrage, aux témoignages directs. J’ai ajouté, ici ou là, des remarques entendues avant ou après l’enregistrement du témoignage ; j’ai utilisé des écrits ou des documents personnels, des enregistrements audio, des souvenirs fournis par les témoins. J’ai puisé dans la littérature historique des informations factuelles se rapportant au territoire de la Slovaquie.
21J’ai bien conscience des limites de cette approche. L’un des plus fins connaisseurs du sujet, l’historien américain Raoul Hilberg, a divisé dans le titre même de son ouvrage la société allemande de l’époque en trois groupes : les agresseurs, les victimes et les spectateurs (Hilberg, 1994). Les témoignages ne représentent que le regard d’une partie du spectre de l’époque, celui des victimes. Je ne traite pas celui des spectateurs (la population majoritaire) et les agresseurs (fonctionnaires et membres de HSĽS, de la Garde de Hlinka, soldats allemands et acteurs politiques, indicateurs, etc.). Cela ne signifie pas que je les ignore dans mon travail et, du reste, de nombreux témoins mentionnent ceux qui les ont aidés, au péril de leur vie, comme ceux qui ont contribué à leur souffrance.
22Je voudrais mentionner que, dans le contexte slovaque, cette triade est incomplète. Il manque une quatrième catégorie : les auxiliaires des victimes. Dans l’un de ses essais, Juraj Špitzer constate que, lors de l’invasion allemande en septembre 1944, personne n’aurait eu le moindre espoir de survie sans l’aide de la population locale (Špitzer, 1996). Plusieurs témoins confirment ses dires, directement ou indirectement.
23Je sais que les témoignages ne sont pas toujours très précis, en raison surtout de leur subjectivité et de la distance temporelle. Pour reprendre les mots d’un témoin : « Vous savez, les mois et les années ne seront peut-être pas justes, car j’ai simplement oublié, mais les lieux et les choses dont je parlerai seront véridiques » (J. K., 1919). D’autres aspects peuvent provoquer des distorsions, comme la tendance à embellir ses propres actes, la crainte de blesser des concitoyens vivants (Juifs ou non-Juifs) par des détails concernant la souffrance de leurs proches ou par le comportement indigne de parents, d’amis, ou de connaissances. À mon sens, ces témoignages constituent (dans leur ensemble et isolément) une pièce de plus dans la mosaïque de l’époque, ou une dimension à laquelle les sources « officielles » ne nous donnent pas accès habituellement : celle des destinées individuelles des gens de l’époque, de la manière subjective dont ils ont vécu l’histoire, de leurs émotions, qui ne trouvent pas leur place dans les archives. Il s’agit là d’un regard d’ethnologue plus que d’historien.
24En tant que modérateurs, nous nous sommes efforcés de laisser parler les témoins le plus longtemps possible sans interruption. Grâce à cette verbalisation ininterrompue, les souvenirs se déroulent, se tissent menant parfois à des événements jusqu’alors passés sous silence. Certains se présentent devant la caméra, résolus à ne pas dévoiler leur intimité : « Je préfère ne pas répondre à cela. Vous ne voulez pas évidemment me voir pleurer et vous faire pleurer », répondait Madame G. M. (née en 1923) lorsque nous lui avons demandé des détails sur sa déportation à Auschwitz. Mais tous n’ont pas réussi à réprimer leurs émotions. Après de longues heures de contact direct, il se crée parfois entre les témoins et leurs interlocuteurs des liens personnels, emportant les barrières conscientes ou inconscientes : « Je suis très contrarié de ne pas avoir pu me retenir. Je croyais qu’aujourd’hui j’y arriverais. Et vous voyez, j’ai de nouveau fondu en larmes. Cela me contrarie beaucoup, pardonnez-moi », disait Monsieur J. S. (né en 1940) pour s’excuser de s’être laissé déborder par ses émotions.
25Ces moments qu’ils conservaient dans leur mémoire, peu de témoins les évoquaient en public ; ils ne les transmettaient pas sous la forme d’un récit cohérent, pas plus qu’ils ne les partageaient dans des cercles amicaux ou familiaux. C’était un sujet tabou, même en présence de celles et ceux qui avaient connu des expériences semblables : « Je ne voulais pas y penser, je ne voulais pas en parler, même devant les enfants. Non pour cacher le fait que nous étions juifs, mais pour ne pas les accabler de notre vécu. Aujourd’hui je vois que c’était une erreur » ; « Les enfants m’ont toujours dit de ne pas en parler, qu’ils ne souhaitent pas entendre ça, que ce serait mieux pour moi de ne pas en parler » ; « Lorsque je rencontrais quelqu’un qui avait aussi été à Auschwitz, la première phrase était : « Mais nous n’allons pas en parler ! » Et lorsque quelqu’un commençait, nous l’interrompions aussitôt.
26C’est justement le flux ininterrompu de la conversation, l’un des principes fondamentaux de l’histoire orale, qui a permis aux témoins de donner parfois la première impulsion au récit « récapitulatif » de ce chapitre de leur vie. Parfois, celui-ci a eu l’effet d’une cure psychologique : « Quelque chose a changé. Depuis que je vous ai dit cela, j’arrive à en parler normalement. »
27Sur les 110 entretiens, 102 se sont déroulés en slovaque, 7 en hongrois et un en allemand. La longueur des enregistrements varie de 32 à 365 minutes (la moyenne est de 115 minutes). Le témoin peut, à tout moment, exiger qu’il soit mis fin à l’entretien, faire une pause, boire du café ou de l’eau. Dans le cas des pleurs ou d’autres manifestations d’émotions, on commence par détourner la caméra, puis on arrête le son et l’entretien ne reprend qu’après cette pause. Les interviewés ont le droit de préciser ultérieurement leur intervention, de la compléter ou de demander la suppression de certaines parties (cette possibilité n’a été utilisée que par trois témoins : le premier voulait retrancher quelques noms et deux autres ont ressenti le besoin de supprimer des informations confidentielles sur des affaires familiales encore actuelles ; 19 autres en signant leur contrat – il est requis pour chaque enregistrement ainsi qu’un questionnaire biographique – ont introduit une réserve, limitant la publication de leur témoignage ou de certaines parties).
28J’ai décrit plus précisément la technique utilisée dans une étude indépendante (Salner, 1995a). C’est pourquoi je me contenterai d’indiquer quelques principes de base.
29Le premier contact avec le témoin se déroule de manière individuelle et s’appuie autant que possible sur la « connaissance personnelle ». Cette rencontre permet de lui expliquer le projet et de préparer le terrain pour l’entretien proprement dit. Il est apparu que tous ne réussissaient pas à relater leur expérience en studio. Plusieurs ont allégué le fait qu’ils ne diraient pas certaines choses parce qu’ils les avaient déjà racontées. C’est pourquoi lors des rencontres préalables nous insistions surtout sur les grandes orientations et évitons les détails des expériences de l’holocauste.
30Les témoignages vidéo eux-mêmes sont en général réalisés dans les studios de l’Institut d’ethnologie de l’Académie des sciences ou dans d’autres espaces neutres (administratifs) – à Košice, Galanta, Nové Zamky, Trenčín ou Šahy). Les enregistrements avaient rarement lieu dans les appartements : en l’absence d’espaces neutres (surtout en dehors de Bratislava) ou si le témoin ne pouvait ou ne voulait, en raison notamment de son état de santé, de son âge, se rendre sur les lieux de l’enregistrement. L’expérience a montré que si l’environnement familial peut tranquilliser, il est en même temps facteur de dérangements (arrivée de membres de la famille, coups de téléphone ou de sonnette, sens de l’hospitalité, etc.). En studio, ces incidents ne dépendent pas des témoins, mais des chercheurs.
31Le rôle du témoin est de raconter librement l’histoire de sa vie depuis l’enfance jusqu’à la fin de la guerre, éventuellement jusqu’à aujourd’hui. Le modèle type que nous suivions commençait par des informations de base sur la famille, le milieu dans lequel le témoin avait grandi, son rapport au judaïsme et à l’environnement non-juif. Progressivement, le centre de gravité se déplace sur la période de l’holocauste. L’entretien se terminait en général par le retour à la maison et la reprise d’une vie normale. Parfois, le témoin poursuivait en revenant sur sa vie d’après la Seconde Guerre mondiale.
32En règle générale, deux modérateurs et un caméraman muni d’une caméra VHS participaient à l’entretien sous sa forme standardisée. L’expérience a démontré que c’était la meilleure configuration. La présence de plusieurs personnes était une aide tant pour les témoins que pour les chercheurs. L’association de personnes différant par l’âge et par le sexe a fait ses preuves, ce que confirment à plusieurs reprises les réactions des témoins qui (le cas échéant) se sont adressés à l’un des modérateurs : « À vous, je n’ai pas besoin de le dire, mais mademoiselle ne le sait sans doute pas, je vais le lui expliquer. »
33Notre modération a évolué au fur et à mesure que notre expérience progressait. Certaines dépositions, lorsqu’elles mettent au jour des détails intimes, sont une preuve de la confiance que les témoins portent aux personnes assises en face d’eux. Ce n’est pas par hasard si des liens personnels se sont parfois tissés de part et d’autre. Quant à la forme, les entretiens n’étaient nullement standardisés. Les modérateurs s’efforçaient d’intervenir le moins possible pour ne pas interrompre le cours du récit. Cette attitude a été observée même dans les cas où certains faits n’étaient pas vraiment clairs, qu’ils entraient en contradiction avec ce qui avait été dit auparavant, qu’ils ne concordaient pas avec les sources historiques et autres. Les demandes de complément d’information n’ont été formulées qu’à la fin de l’enregistrement de base. Elles ne sont pas standardisées mais on observe une certaine récurrence – questions sur les sentiments éprouvés à la Libération, sur le moment où le témoin a eu le plus peur, sur le destin des membres de la famille, sur le retour à la maison, etc… Certes, cette approche exige davantage de mémoire et de concentration de la part des observateurs, mais on est récompensé par la qualité des entretiens. On mettait fin à l’interview, lorsqu’il dépassait la durée d’une cassette (3 heures). Il était cependant possible de continuer une autre fois.
34À la fin de l’enregistrement, les deux parties éprouvaient un sentiment de libération psychologique, ce qui pouvait déboucher sur des échanges informels qui apportaient d’autres données précieuses, factuelles ou psychologiques. Souvent, le témoin revenait spontanément sur des détails qu’il avait oubliés auparavant et corrigeait des inexactitudes. (Parfois il acceptait qu’on rallume la caméra.) Il est souvent arrivé que l’atmosphère plus libre ait inspiré des détails auxquels il ne pensait pas ou qu’il ne voulait pas donner : « Il y avait là une salope qui nous a trahis. Mais je ne voulais pas en parler, ses enfants vivent encore » ; « Mais je ne vous ai pas dit que les membres de la milice avaient donné des coups de pied à maman lorsqu’ils l’ont traînée à travers la place. » Par la suite, lors d’un enregistrement ultérieur, le témoin a spontanément cité ces faits. Il est arrivé que certains parlent plus librement lors d’un second entretien de sujets jusqu’alors tabous.
35L’échantillonnage dans son ensemble témoigne de la disparité de la communauté juive en Slovaquie, aujourd’hui mais plus encore à l’époque. Les différences entre les Juifs étaient telles que même la menace d’un danger mortel ne pouvait les effacer.
36Les années de naissance des témoins s’échelonnent sur quatre décennies (1904-1944). Cependant, les tranches d’âges les plus élevées dominent. Treize personnes se rappellent l’époque de la monarchie austro-hongroise, l’une d’entre elles a dépassé les 90 ans, les douze autres ont plus de 80 ans. Les témoins les plus jeunes sont nés dans les années 1940, pendant la guerre. Ceux qui étaient encore enfants à l’époque se souviennent d’événement, fondés sur l’émotion plus que sur les faits, en arrière-plan.
37Les témoignages reflètent aussi une grande diversité sociale et religieuse. Les témoins viennent de familles pauvres ou riches, et ont grandi soit à la campagne soit dans de petites villes, soit dans une grande ville. Ils sont aussi différents par leur culture et leur statut social. Le questionnaire biographique qui a accompagné tous les entretiens comporte une question sur la profession des parents. Les réponses font ressortir de grandes différences entre hommes et femmes. Dans le cas des femmes, 78 se disaient sans profession. Les autres étaient commerçantes (7), employées de bureau (4), couturières et vendeuses (2 fois) ; on trouve une comptable, une cuisinière, une infirmière, une retraitée invalide et une modiste. Chez les hommes, la structure professionnelle est plus complexe. Les professions liées au commerce sont le plus souvent citées (28). Dans 36 cas, la profession suppose un niveau élevé d’éducation ou de qualification (ingénieurs, avocats, professeurs, employés de banques, cantors et journaliste). Les artisans sont relativement bien représentés : il y a par exemple des peintres, des boulangers, des coiffeurs, des menuisiers, des forgerons, des typographes, un électricien, un cordonnier, mais aussi des vendeurs, des paysans, un veilleur de nuit et un ouvrier. Ce groupe comporte 29 personnes. Dans les autres cas, les données sont manquantes. La structure citée est indirectement confirmée par une autre source. L’officiel « Rapport sur les camps de travail et centres juifs » ([Správa o židovských pracovných táboroch a strediskách], plus bas simplement Správa…, 1943) indique que, le 30 juin 1943, 58,18 % des détenus des camps de travail de Nováky, Sereď et Vyhne exerçaient avant-guerre des métiers manuels et 41,82 % des métiers intellectuels (Správa…, 1943, p. 11).
38Les précisions sur les lieux de naissance confirment le fait qu’en Slovaquie les Juifs vivaient plutôt dans les villes et les petites villes (66 personnes sur les 110 interrogées). Dans cet échantillon, les témoins originaires de Bratislava sont les plus nombreux (16 personnes), viennent ensuite ceux nés à Topoľčany (5), à Prešov et Košice (4 respectivement), puis les natifs de Nové Mesto, Sečovce, Trenčin, Spišská Nová Ves (trois respectivement). Quant aux villes de Dunajská Streda, Galanta, Hlohovec, Nitra, Piešťany, Žilina et Liptovský Mikuláš, nous n’y avons recensé que deux survivants ; et un seul pour les autres villes de tailles moyenne et petite (Trnava, Nové Zamky, Stropkov, Ružomberok, Holíc, Zlaté Moravce, Trebišov, Ilava, Sereď). 44 témoins sont nés en milieu rural. Douze sont nés hors des frontières de la Slovaquie actuelle (pays tchèques, Hongrie, Roumanie, Autriche, Pologne).
39Au sein de la communauté juive, la relation au judaïsme prend des formes variées. Le spectre s’étend des personnes profondément croyantes jusqu’aux athées convaincus, on y observe cependant une évolution dans la vie des individus (de la foi à l’athéisme ou l’inverse).
40L’expérience de l’holocauste a, certes, pesé sur ce rapport à la foi, qui n’en pas moins été déterminé par l’éducation familiale. Chacune des personnes interviewées avait acquis à la maison des connaissances rudimentaires des traditions juives. Même dans les familles athées, on respectait les fêtes importantes, on participait à des activités dans des associations juives, des clubs sportifs, ainsi qu’à la vie sociale juive (surtout au sein de l’Hashomer hatzaïr, mais aussi chez les Maccabis ou Bar Kokhba…).
41On peut diviser les témoins en quatre groupes selon leur rapport à la religion juive :
42Les personnes qui n’ont jamais abandonné leur religion – certains se sont efforcés d’observer les pratiques même dans les conditions du ghetto et du camp de concentration :
Personnellement j’ai l’esprit religieux et, même au camp de concentration, oui s’il vous plaît, je ne travaillais pas le samedi. Lorsque cela était possible, je m’en suis fait dispenser. […] Et le vendredi soir, c’est le début du shabbat, et on prend alors du pain consacré, on appelait cela le barches, et une coupe de vin, on prononce des bénédictions et on mange après. Et là où nous sommes arrivés, un vendredi soir justement, on nous a donné une soi-disant soupe, c’était une sorte de liquide, ou une soupe aux betteraves, alors je l’ai bénie, j’ai dit ce qu’on appelle le kiddoush, le kiddoush sur des betteraves.
V. G., né en 1923.
Alors à Auschwitz, c’était risqué, mais on arrivait toujours d’une manière ou d’une autre à se procurer un bout de bougie, qu’elle coupait en morceaux. Et ma tante avait un petit livre de prières qu’on avait préservé, la pauvre, elle est maintenant décédée, elle a même réussi à le rapporter chez elle. Ensuite nous sommes allés à Cracovie, et c’était épouvantable car nous devions disperser le cimetière juif et construire une route avec les pierres tombales. […] Nous allions au cours de la journée faire des ménages chez les Polonais. Mais c’était dangereux de traverser les fils de fer barbelés. Si on nous avait découvertes, mais avec une copine, nous y sommes toujours arrivées. La première chose que je demandais, c’était s’ils avaient une bougie, c’était pour ma tante. Tout le temps, même à Ravensbrik, ma pauvre tante a allumé les bougies. Sauf à Bergen-Belsen, où nous avons été en dernier et où nous avons été libérées, elle n’en avait plus la possibilité. Et tous les vendredis, elle pleurait parce qu’elle ne pouvait pas allumer la bougie.
E. K., né en 1928.
43Le pôle opposé est représenté par ceux qui, dès avant la guerre, s’étaient positivement déclarés athées, principalement en raison de leur orientation à gauche, et qui n’ont pas changé de conviction jusqu’à aujourd’hui :
Comme je l’ai déjà mentionné, mon père n’était guère porté vers la religion, mais il n’avait pas envie de dissimuler ou de renier son judaïsme. […] Je suis sorti de la communauté à l’âge de quinze ans avec la permission de mon père. Mais lorsque l’État slovaque a éclaté, les personnes sans confession ont été obligées de s’en choisir une. Et moi je me suis déclaré de religion juive.
R. Z., né en 1923.
Je suis simplement allé chez un notaire et j’ai annoncé que j’abandonnais la religion.
F. D., né en 1919.
44Les deux autres groupes rassemblent les personnes qui ont changé de position au cours du temps. Il s’agit le plus souvent de personnes ayant perdu la foi, devenant agnostiques ou, dans certains cas, se convertissant au christianisme. Ces processus ont souvent résulté de l’expérience de l’holocauste, surtout celle (directe ou indirecte) de la déportation et du camp de concentration. La période de mars à octobre 1942 a marqué les pensées et les comportements pour les années qui allaient suivre :
[…] c’était une époque où rien n’avait de valeur. Ce qui comptait un jour ne signifiait plus rien le lendemain. C’était détruit, transformé, il n’y avait aucune certitude, sur rien. Les valeurs de vie étaient complètement bouleversées, personne ne recherchait des buts, disons plus nobles. J’essaie de bien m’exprimer. La seule chose qui comptait, c’était de survivre, rien d’autre.
M. S., née en 1920.
45Les passages de la foi à l’athéisme sont donc plus nombreux (bien que, chez les personnes d’un certain âge, on observe une tendance inverse de retour à la foi). Bien souvent, l’expérience personnelle de l’holocauste a été un facteur déterminant de cette évolution :
Et voici une autre expérience de notre arrivée à Ravensbrick. Des femmes très pieuses de Slovaquie orientale, sont arrivées au camp avec nous. Elles n’avaient envie de toucher à rien, à aucune nourriture, ni au soi-disant café noir, elles ne voulaient même pas boire et ne cessaient de nous critiquer, disant que Dieu nous châtiait parce que nous buvions ce que les Allemands nous donnaient. Nous avons dit que si nous voulions survivre, nous devions manger et boire ce qu’on nous donnait, même si nous avions beaucoup de mal à nous y habituer les premiers jours. Et bien entendu nous avons vu que, comme ces femmes ne mangeaient pas, des Russes, des Françaises venaient prendre cette nourriture qu’elles ne mangeaient pas. Ensuite, nous avons eu la sagesse nous aussi de la prendre, car elles nous l’offraient et aucune de ces femmes n’a tenu le coup plus de dix jours. Elles sont toutes mortes de faim. C’est depuis ce moment qu’en fait je ne crois plus en rien. Parce que des femmes tellement pieuses qu’elles n’ont pas voulu, dans une horreur et une misère pareille, toucher à la nourriture parce qu’elle n’était pas kasher et qu’elle venait des Allemands, alors toute ma foi a fichu le camp. Et depuis, je ne peux plus croire en rien.
E. F., née en 1927.
46Dans certains cas, c’est la mort de proches qui a déclenché le changement :
Je suis allé chercher ma grand-mère. Je ne l’ai pas trouvée, mais on était justement en train d’exhumer [les corps] à Kremnička. Grâce à la liste, j’ai eu la confirmation que ma grand-mère avait été fusillée. Elle était enterrée à Kremnička, avec mon oncle paternel et ma tante qui avaient été arrêtés. Et à ce moment précis, je peux le dire, et même si j’étais alors croyant, j’ai déclaré : « Si Dieu existait, il ne pourrait accepter que cette femme, qui a élevé trois orphelins finisse ainsi. » J’ai cessé de croire, je suis devenu athée.
47J. K., né en 1919.
48Plus rarement, on rencontre des évolutions inverses :
Ma mère a commencé à avoir la foi plutôt après la guerre. Elle affirmait que c’était un miracle que toute la famille ait survécu. Et il fallait bien que quelqu’un ait créé ce miracle.
V. F., né en 1919.
49La comparaison entre les témoignages illustre le développement, au cours des années, d’un large éventail de relations concrètes au judaïsme. Il y avait cependant des différences entre, d’une part, la ville et la campagne et, d’autre part, entre les régions (surtout entre les régions occidentale et orientale du pays). Elles sont particulièrement marquées dans le rapport à l’assimilation :
Je ne sais pas comment cela se passait en Slovaquie orientale, il y avait nettement plus de Juifs et ils étaient plus visibles. Ils portaient des caftans et avaient une coiffure particulière, ils étaient clairement identifiables, même s’ils ne portaient pas l’étoile jaune. Mais en Slovaquie occidentale, la situation était différente. Vous savez, cela touchait les gens parce qu’ils s’efforçaient de s’assimiler. Ce n’était pas le cas à l’est. Ils s’efforçaient, vous savez, de rester juifs. Et donc nous, dans notre bataillon de travail, nous vivions cela très différemment. C’était un choc pour nous, n’est-ce pas ? Être différent des autres. Être marqué.
F. D., né en 1919.
50Il existait des différences même dans le cadre des communautés et jusqu’à l’intérieur des familles. Je citerai quelques exemples pour illustrer cette diversité :
Je suis né de parents juifs. Mon père était ingénieur en chimie et ne s’intéressait pas à la religion. Ma mère venait d’une famille très pieuse, où l’on observait tout ce qui était prescrit par la religion juive. Elle avait beaucoup de frères et sœurs, c’était une famille nombreuse. Personne de cette grande famille n’a survécu ; à part une cousine, personne. Je n’ai jamais eu d’éducation religieuse. La seule fête que nous observions dans notre famille, c’est-à-dire chez mes parents, était Pessah. Elle coïncide à peu près avec Pâques. Mes parents l’observaient en fait à cause de moi. Il faut que j’explique cela un peu. Le soir, le chef de famille place un morceau de matza qu’il a préparée et qui s’appelle un afikoman. Lorsque le fils le cache (et sans lui, le dîner ne peut pas commencer), le père doit accomplir un souhait pour son fils. Je me souviens qu’une fois c’était une trottinette. Donc c’est à cause de moi qu’on célébrait la Pâque.
J. F., né en 1930.
Je viens d’une famille juive hassidique. Il y avait plein de rabbins dans la famille. Ma mère venait de Pologne, mon père de Stropkov. Mais mon père, en fait la famille de mon père était un peu bohème, même s’ils portaient, disons, la barbe. Lorsque personne ne le voyait, il allumait la radio, quand nous en avions une, même le samedi. Parce que c’était considéré comme du travail, on n’a pas le droit le samedi d’allumer l’électricité.
M. H., née en 1924.
Nous étions une famille juive connue. Très sioniste et en même temps très pieuse.
S. Š., 1925.
Nous avons eu une enfance très douce et très belle. Le fait est que dans ma famille, je n’ai jamais entendu dire qu’il pouvait exister quelque chose comme une religion.
Z. M., née en 1929.
Je viens d’une famille juive normale, je pense. Mon père était d’un milieu pieux, il vient de Žitný Ostrov, mais il n’était pas vraiment orthodoxe non plus. Maman venait de Martin, où ils n’étaient pas pieux, mais ils avaient une maison kasher, et nous avons été élevés ainsi, du moins dans l’esprit. C’est surtout mon père qui voulait que nous fassions partie des Juifs religieux.
M. H., née en 1923.
Étant donné que ma grand-mère était une juive orthodoxe, nous, les enfants, nous avons eu une éducation religieuse très forte, et pour être plus précis, je mettais des tefillins. […] Et en plus je portais des tsitsits. Ce symbole du judaïsme, je l’ai porté jusqu’à mes vingt ans.
J. K., né en 1919.
Dans notre village, mon père, […] mon grand-père et trois parents de mon père vivaient avec leurs familles. C’étaient des Juifs religieux, comme la plupart des Juifs ruraux à cette époque, je pense. Ils observaient le shabbat. Le vendredi soir, ils étaient tous à la maison avec leur famille et la cuisine était kasher. Les femmes, je pense qu’elles portaient toutes un foulard sur la tête ou qu’elles avaient des perruques, les enfants allaient au cours de religion et s’efforçaient d’observer la tradition. Je suis donc allée à l’école catholique, parce que, comme je l’ai dit, il y avait peu de Juifs dans notre village, il n’y avait pas d’école juive, sauf dans le village d’à côté, une fois par semaine, un maître venait nous donner des cours de religion.
K. M., née en 1925.
Je viens d’une famille juive, bien sûr, qui n’observait pas beaucoup la religion. Concrètement, nous respections deux principes du judaïsme. Le premier était la circoncision, le second c’était d’aller à la synagogue pour la fête la plus importante, la prière pour les morts, dite par celui qu’on appelait le mazkir. C’est tout ce que nous faisions. Mon père observait aussi Yom Kippour. Il faisait simplement un saut à la synagogue ce jour-là. Alors, nous n’observions pas du tout la vie religieuse. […] Nous pratiquions un troisième rite, quand les garçons avaient treize ans, ce qu’on appelle la Bar-mitsvah.
B. B., né en 1925.
Nos grands-parents respectaient encore ces traditions, les traditions religieuses, c’est pourquoi ma mère et mon père les connaissaient, mais je peux dire sincèrement que lorsque je suis née, j’étais le quatrième enfant, nous considérions ces traditions plus ou moins comme des curiosités qui enjolivaient un peu notre quotidien. […] Mon père était serrurier et n’avait pas de travail, donc pas de revenu. Maman faisait la cuisine pour des étrangers et toutes sortes d’employés de bureau, elle avait ainsi cinq ou six pensionnaires, et lorsque trois ou quatre d’entre eux étaient des Juifs, par hasard, ils la priaient de faire chez nous le séder, qui était une grande fête. Mon père était le plus âgé, alors on l’installait au bout de la table, il ne savait pas du tout ce qu’il devait faire, alors tout était très gai, parce qu’on le lui soufflait, et nous nous amusions, pendant que maman préparait les plats prescrits. […] Mais nous n’étions pas des païens, puisque notre père estimait que lorsqu’on essaie de vivre honnêtement, de ne blesser personne, de ne pas faire à autrui ce qu’on ne voudrait pas subir soi-même, etc., qu’on ne vole pas, qu’on ne fait pas ce dont on pourrait avoir honte ou qui pourrait être répréhensible ou indigne. […] Nous avons donc grandi avec ces idées et on nous a envoyés, c’est intéressant, tous les enfants sont allés à l’école juive.
O. L., née en 1921.
Nous étions une famille moderne, on n’observait jamais les fêtes chez nous. Seulement Yom Kippour, Roch Hachanah… Il y avait à Trenčín des bals de Pourim à l’hôtel Tatra. Mes parents y participaient, à part ça, ils ne respectaient pas la cacherout. Mes parents étaient […] la société de mes parents était mixte. Ma mère aimait beaucoup jouer aux cartes, elle très sociable. Ils jouaient au bridge. Personne n’observait la cacherout. Seulement les sœurs de mon père. Quand j'allais [chez elles] pour fêter Hanoucca, je devais lire le manichtana [sic].
N. G., née en 1930.
Mon père n’était pas croyant […] il ne savait pas prier. Dans la famille, on racontait des anecdotes sur l’embarras dans lequel il s’est trouvé quand, à la naissance de mon plus jeune frère, il a dû assurer son rôle de père. Ma mère venait d’une famille de dix enfants du Burgenland. Elle était d’une famille plutôt portée sur la religion.
L. Z., né en 1919.
J’ai été élevé dans une famille où les questions religieuses étaient secondaires. Chez mes grands-parents, la religion était importante mais pas chez mes parents. Et, de toute évidence, cela a eu une influence sur moi car je n’y ai pas succombé ou je ne me suis guère intéressé à ces questions. Les connaissances de base me font également défaut, je ne sais rien. J’ai appris que j’étais juif par des enfants avec lesquels je jouais dans la rue.
J. V., né en 1932.
Nous étions pieux au début, mon père et ma mère observaient les fêtes juives, par exemple le séder, qu’on pratique maintenant. Nous étions assis autour d’une table dressée. Mais on y a renoncé, en partie pour des raisons financières, car la viande kasher était assez chère. Et comme mon père n’avait pas des revenus suffisants, il apportait la viande à la maison, ma mère la cachérisait, les Juifs font cela, vous savez. On la salait, elle était trempée dans l’eau et cuite. Et ensuite, au bout d’une année je pense, mon père lui a dit que tout cela était en fait teref. Teref, c’était malsain5. Alors nous avons franchi le pas, nous n’avons plus respecté la cacheroute et comme il était un peu social-démocrate et orienté à gauche, qu’il lisait et était cultivé, la religion chez nous est progressivement passée au second plan. Elle n’a jamais occupé une grande place, même lorsque ma mère allumait les bougies le vendredi soir, ensuite, ce n’était plus possible.
M. S., née en 1924.
Mes parents n’avaient pas d’intérêt pour la religion, on allait de temps en temps à la synagogue et sinon ma mère allumait les bougies le vendredi, c’était tout. On ne m’imposait aucune obligation religieuse. Après l’école communale où j’étais un élève privé, derrière lequel ceux de l’école orthodoxe couraient parfois dans la rue en criant « sheigetz, sheigetz », ce qui signifie quelque chose comme « qui a une autre religion ». Et ce n’était pas agréable.
I. M., né en 1912.
Mes parents n’étaient pas des bigots, mais observaient les règles de base de la religion, du rituel. Le reste de la famille ne s’embarrassait guère de religion, surtout mon frère qui, soit dit en passant, est né en Amérique et est venu ici avec mes parents, il est devenu un des militants les plus actifs et un fonctionnaire du parti communiste à Topoľčany.
A. B., né en 1919.
Mon père était athée, mais il n’était pas antisémite, et j’avais beaucoup de copains, je ne les choisissais pas en fonction de leur religion ou de ma nationalité, j’avais beaucoup de camarades juifs, et j’avais beaucoup de camarades non-juifs.
Et mes grands-parents maternels étaient assez pieux. Mon grand-père maternel a fait en sorte que, à treize ans, je fasse ma Bar-mitsvah, cette cérémonie, et il m’a acheté, aidez-moi, comment ça s’appelle, des petites boîtes, des tephillin ou des tvilem, qui servent à prier, il me les a achetés et s’est ensuite mis très en colère lorsqu’une des lanières a été arrachée par l’accordéon, alors j’en ai coupé un bout et je l’ai utilisé ainsi, alors que ce n’était évidemment pas permis, mais pour moi, cela n’était pas un problème.
J. S., né en 1923.
Ma famille n’était pas orthodoxe, elle observait les fêtes les plus importantes, mais comme cela se faisait d’envoyer ses enfants à l’école juive, j’y suis allé moi aussi.
O. Š., né en 1924.
Mon grand-père…, il n’y avait pas d’atmosphère orthodoxe chez nous. Mon père était pieux, maman aussi, mais…, et nous avions, je m’en souviens, dans mon enfance déjà, dans l’après-guerre, une vaisselle séparée pour la viande et pour les laitages dans la période de Pessah. Mais sinon nous refusions obstinément d’observer les prescriptions religieuses et la cacherout. Toutefois, mon grand-père a fait quelque chose d’important et que j’estime beaucoup. Après son retour à Ilava, il restait dans la synagogue (qui avait été évidemment détruite, complètement démolie, pillée) trente livres anciens déchirés. Mon grand-père, qui était retourné chez lui, a sacrifié une grande pièce de sa maison. Nous avons apporté, non pas moi car j’étais encore petit, mais mon oncle, mon grand-père, mon père, nous avons apporté quatre bancs de la synagogue, une armoire pour la Torah et nous avons avec un rideau, un beau rideau, placé en haut les dix commandements divins, qui venaient de la synagogue démolie et il en a fait une belle petite salle de prière, petite, intime, où il allait bien sûr lui-même, mais moi aussi je devais y aller. Je me souviens de beaux moments, en somme les deux premiers mois, je sais que même à la montagne il faisait la havdalah, la cérémonie du samedi et qu’on priait dans ce temple. Il n’y avait bien sûr jamais les dix personnes requises, parce qu’il n’y en avait pas tant qui étaient revenues. Mais dans ce temple, nous nous retrouvions toujours pour Pessah, même s’il n’y avait jamais de minian, nous faisions le jeûne, etc.
P. T., né en 1941.
En ce qui concerne le rapport à la religion, je dois dire que mes deux parents étaient athées, qu’ils n’observaient aucune tradition religieuse, et je n’ai appris que j’étais quelqu’un de différent, et même d’indésirable pour la société de l’époque, que lorsqu’on a commencé à persécuter les Juifs […] et je n’y comprenais pas grand-chose. Tout ce que je sais, c’est que mes parents ont eu un mariage juif, en 1922, je crois.
F. V., née en 1936.
Je n’ai pas été élevé dans l’esprit de la religion. Pour donner un exemple concret, je ne sais même pas l’alphabet hébreu. Je ne connais que la lettre H comme Heinrich, que j’ai longtemps, longtemps portée au cou comme une médaille. À part cette lettre, je ne me souviens pas du tout de l’alphabet, bien que je sois allé à l’école juive. C’était une école moderne, qui ne s’intéressait pas plus à la religion qu’aux autres matières.
H. F., né en 1928.
Je voudrais parler aussi de notre position à l’égard de la religion, à l’identité. Mes parents n’étaient pas orthodoxes. Maman était indifférente, on mangeait assurément kasher, on fêtait les fêtes. On faisait le séder, on faisait tout et mon père mangeait du jambon en cachette. C’était cela à peu près notre rapport à la religion. Mais l’identité était bien là.
R. R., née en 1929.
À la maison, nous vivions comme des Juifs. Papa était pieux et maman portait une perruque.
E. K., née en 1928.
Nous étions une famille juive véritable, qui n’observe rien.
M. K., née en 1920.
51Ce panorama limité ne saurait représenter tout le spectre des opinions et des positions à l’intérieur de la communauté juive. Toutefois, il illustre suffisamment leur diversité et éclaire, au moins en partie, la gamme des opinions rencontrées au cours de la réalisation de ce projet.
52En guise de conclusion, je proposerais quelques pistes de réflexion. Les 110 entretiens dont nous disposons aujourd’hui représentent une somme d’histoires individuelles, parfois chargées d’émotions et de tristesse.
53Bien qu’elles se soient souvent déroulées simultanément et au même endroit, elles sont toutes différentes. Elles sont différentes comme les hommes eux-mêmes sont différents les uns des autres. Leur récit a été une épreuve pour ceux qui les ont vécues personnellement mais aussi pour les modérateurs – soit sur place pendant les entretiens, soit plus tard dans leur intimité.
54J’ajouterai ici encore une observation. Devant la peine de ceux qui revenaient sur les moments les plus dramatiques de leur existence, je m’interrogeais sur le sens de tout cela : les buts et les effets recherchés justifiaient-ils cette souffrance ? La déclaration de Madame N. m’a beaucoup aidé sur ce point :
Vous savez, maintenant on a décrété qu’il fallait pardonner, mais non oublier. Je ne sais pas, je voudrais être sincère. Je ne sais pas si j’ai pardonné, je ne sais pas. Peut-être mes enfants oui, mais moi je ne peux pardonner complètement et encore moins oublier. Je pense qu’il faut en parler, malheureusement, on en parle très tard. Il y a eu une sorte de tabou, on n’avait pas le droit d’en parler. Les gens s’y sont habitués au point de ne plus vouloir en parler. C’est pourquoi, tant que nous vivons, c’est bien d’en parler. Pour que nos enfants et petits-enfants sachent que ce n’est pas une invention, comme on le dit et qu’on le propage, quand on dit que le niveau technique des crématoires n’était pas assez sophistiqué pour tuer tant de gens. Oui, cela arrive aussi aujourd’hui, on dit que ce sont des inventions, c’est pourquoi il faut que notre génération en parle.
M. N., née en 1920.
55Les témoins ont parlé de leur souffrance personnelle, de la dernière fois où ils ont vu leurs parents ou leurs cousins, mais aussi d’atrocités vécues par des inconnus. Je ne sais si nos interventions de modérateurs ont toujours été appropriées : il est très difficile de réagir sur le moment aux détails de tragédies personnelles et familiales. Je ne regrette pas que, dans ces moments, nos réactions personnelles l’aient souvent emporté sur notre approche purement professionnelle. Je n’ai pas réussi à faire préciser les détails des expériences qu’une femme a vécues à Auschwitz. Je regrette que beaucoup d’entre eux se sentent coupables d’avoir survécu, alors que d’autres (aussi capables, voire meilleurs selon eux) sont morts. Je reste profondément convaincu que ceux qui devraient souffrir, ce sont les coupables et non les victimes ; il est toutefois impossible d’aborder ces questions au moment du tournage.
56Alors qu’au départ je n’attendais pas grand-chose des témoignages, ceux-ci se sont avérés extrêmement riches. Ils transmettaient une atmosphère particulière. Les souvenirs de ceux qui étaient alors de petits enfants sont certes « autres », particuliers, mais tout aussi intéressants. S’ils contiennent moins d’éléments factuels, les émotions et les perceptions sensorielles y ont un relief singulier : ils savent, aujourd’hui encore, évoquer avec une précision stupéfiante les couleurs, les odeurs, les sons liés à cette époque.
57Les photographies, les objets ou autres documents présentés par les témoins ont apporté de nombreux détails intéressants. Bien souvent, leur existence même est un petit miracle, car ils ont connu un destin presque aussi tragique que leurs propriétaires. Ce sont notamment des photos de famille d’époques révolues qui ne reviendront plus ou des prises de vue authentiques des camps de travail de Nováky ou de Sereď. Il y a eu aussi Čin-čin, recueil de poèmes pour enfants tout à fait ordinaire en apparence et usé par le temps, qui a survécu à Bergen-Belsen avec son petit propriétaire de six ans. Un autre homme a exhibé fièrement le livre qu’à l’âge de treize ans, il avait reçu en cadeau pour sa Bar-mitsvah à Terezín. Nous avons vu le mouchoir au monogramme brodé que, dans un camp de concentration, une gardienne SS avait offert à l’une de nos témoins. Dans un autre cas, nous n’avons pu retenir notre émotion à la lecture de la dernière lettre qu’une femme avait reçue de sa mère pour l’anniversaire de ses sept ans, la veille du départ du convoi pour son dernier voyage. Non moins touchantes sont les lettres envoyées à leur instituteur à Nováky par les enfants après son départ.
58Je pourrais continuer ainsi, encore et encore. Il importe de tenter de transcrire, au moins en partie, l’atmosphère qui s’est instaurée dans la rencontre entre les modérateurs, les témoins et leurs récits. Je souhaiterais que ces témoignages n’illustrent pas seulement les situations dramatiques mais donnent aussi à voir les détails qui n’ont plus de valeur aujourd’hui mais qui avaient une importance capitale pour eux, à l’époque. J’espère que la mosaïque des récits restitués ici fera entendre au lecteur le message, parfois explicite, parfois dissimulé entre les lignes qui parcourt tout le livre : grâce soit rendue à tous ceux qui ont risqué leur vie pour porter secours aux personnes en danger de mort. Que l’on sache qu’aucun des survivants ne peut accepter les appels à la réhabilitation de l’État slovaque collaborationniste des années de guerre, de son régime et de ses représentants officiels…
Notes de bas de page
1 Pour plus de précisions sur la Slovaquie à l’époque de la Seconde Guerre mondiale, le lecteur pourra également consulter le texte de Ľubomír Lipták traduit en français (Lipták, 2019).
2Dans la version originale, c’est le mot holocauste, plus communément utilisé en Slovaquie, qui est utilisé.
3 Dans l’adaptation et la traduction française, les éditeurs ont choisi de suivre les règles de typographie française, en utilisant la majuscule. En slovaque, du reste, on utilise également la majuscule, comme l’a fait Juraj Spitzer (Nechcel som byt Žid), même s’il joue avec la minuscule.
4 Ont participé au projet « Destinées des survivants de l’holocauste » : I. Antalová et M. Bútora (responsables du projet) ; G. Hartmann et J. Rudolf (direction scientifique) ; I. Antalová, M. Bútora, Z. Bútorová, P. Deutsch, V. Durišová, D. Duriš, Z. Fialová, E. Gindl, P. Hunčík, G.H. Hunčiková, I. Králová, S. Krýslová, J. Novan, Rapoš, E. Riečanská, A. Salner, P. Salner, E. Salnerová, P. Šalamon, A. Štefanovičová, A. Štrba, M. Vrzgula, M. Vrzgulová (chercheurs) ; H. Bakaljarová, P. Kozmon, I. Kumičák, M. Lipták (cameramans) ; H. Bakaljarová, P. Kozmon (photographes). Les institutions partenaires sont Fortunoff Video Archiv for Holocaust Testimonies, Université de Yale, Fondation de Milan Šimečka, le Centre national pour le théâtre (Narodné divadelné centrum), l’Institut d’ethnologie (Ustav etnologie SAV) et la Communauté juive de Bratislava.
5 Teref, le contraire de kasher (n.d.t.).
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