Avant-propos
p. 5-10
Texte intégral
1Sarah Scholl, professeure d’histoire du christianisme à l’Université de Genève, a prononcé, deux années durant, une série de six conférences à la section des sciences religieuses de l’École pratique des hautes études dans le cadre du séminaire de recherche « Religions et relations internationales » que je dirige. La première série s’est déroulée en 2020-2021 sous le titre « Guerre des deux France et sécularisation au xixe siècle. Une perspective transnationale » et la seconde en 2021-2022, « Histoire culturelle et sociale de la liberté de religion dans le long xixe siècle européen ».
2Le présent ouvrage, Les guerres culturelles du xixe siècle. Religions et sécularisation en Europe, se nourrit principalement des hypothèses avancées et des analyses qui ont été développées lors de ces douze conférences. Loin cependant d’en être un simple verbatim, le texte présenté ici enrichit considérablement les analyses stricto stato-nationales jusque-là privilégiées par l’historiographie des conflits politiques et sociétaux autour du religieux contemporain. Ainsi, la mise en œuvre expérimentale par l’auteure d’un véritable traitement transnational et même transconfessionnel des différentes modalités prises par la sécularisation des États européens lors de la seconde moitié du xixe siècle, est à la fois inédite et riche d’enseignements pour la recherche à venir.
3Comme l’auteure le montre bien à travers l’examen – mené conjointement – des politiques d’affirmation de la souveraineté de l’État aux dépens des institutions religieuses de l’époque dans les quatre pays plus précisément étudiés (la France, l’Allemagne, la Suisse et l’Italie), il y a bien eu une véritable concordance de temps dans cet effort politique de régulation du religieux au sein de ces sociétés européennes en voie de modernisation accélérée. Ce que j’appelle pour ma part le « moment laïque » a affecté – à peu près au même moment et dans des termes très semblables – tous les espaces européens, quelles que soient d’ailleurs les confessions chrétiennes dominantes qui composaient les différentes sociétés. Ces politiques nationales – à tonalité généralement anticléricale, voire, à certains moments, antireligieuse –, revendiquaient chacune leur exceptionnalité (guerre des deux France, Kulturkampf suisse et allemand ou anticléricalisme d’État italien). Elles ont évidemment pris des formes distinctes en fonction du contexte et des cultures nationales dans lesquelles elles ont été conduites. Mais elles ont aussi été marquées, à la fois dans leur temporalité commune et dans leur formalisation, par ce que l’auteure qualifie d’une sorte de mimétisme transfrontalier facilité par l’essor spectaculaire des échanges et de la presse d’opinion. On retrouve en effet, dans nombre de ces conflits d’interprétation, des procédés et des déroulements similaires que l’historiographie, en particulier anglo-saxonne, a qualifiés a posteriori de « guerres culturelles » tant leur publicisation au niveau national et même international a développé et polarisé le débat public. Ces conflits de civilisation ont gravement mis en concurrence idéologique et politique ceux qui, à l’avant-garde de la modernité politique, prônaient la souveraineté absolue de l’État vis-à-vis de toute légitimation religieuse, et ceux qui, profondément nostalgiques de l’ordre ancien, se battaient au contraire pour préserver le surplomb et le patronage religieux sur le pouvoir civil. À cela s’ajoutait un autre conflit d’interprétation, celui opposant les tenants de la complète liberté individuelle en matière de choix personnel et de pratique religieuse et les opposants à ces libertés modernes apparues à l’époque des Révolutions américaine et française, jugées depuis comme profondément démoralisatrices et destructrices du lien social. Enfin se jouait encore l’opposition entre les partisans d’un nécessaire contrôle par l’État moderne du domaine religieux, toujours susceptible de concurrencer le pouvoir civil et, face à eux, les défenseurs de l’indépendance absolue de toute institution religieuse (les « libertés des Églises ») vis-à-vis des intrusions jugées indues des États dans leur fonctionnement interne.
4Ainsi, on peut conclure qu’au-delà des péripéties nationales et de la diversité des législations effectivement mises en place au cours de ce demi-siècle de bouleversements politiques dans les différents États étudiés, ces derniers partagent bien une visée commune. Cela se voit dans les formes et les modalités très semblables de leurs politiques de sécularisation, même si certaines sont parfois plus conflictuelles que d’autres. Cette histoire se caractérise aussi par la mise en œuvre d’un modèle original de relations Églises-États, que l’on peut aussi qualifier de profondément « européen » ; car celui-ci, contrairement au modèle américain (à la législation plus précoce en matière de liberté religieuse et à la séparation plus stricte entre les domaines civils et religieux), affirme résolument – et ce, dans tous les pays ici étudiés – la prédominance absolue de l’État souverain dans la définition, mais aussi la garantie des libertés publiques (liberté religieuse comprise). Enfin, et même dans le modèle français défini par le vote en 1905 de la loi de sur la séparation des Églises et de l’État, ce dernier reste le seul véritable maître du jeu en matière de définition des modalités juridiques des relations entre les différents partenaires. Quels que soient les modèles présents alors sur le continent européen – les pays de religion d’État, les pays instituant des modalités diverses de reconnaissances légales de plusieurs religions ou confessions, ou bien encore les pays privilégiant un modèle séparatiste –, la souveraineté de l’État reste toujours première. Ce dernier surplombe désormais tous les autres types d’institutions. L’auteure conclut finalement que les guerres de culture du xixe siècle n’ont eu qu’un temps. Elles se sont, de fait, achevées face à l’essor irrésistible et à la concurrence des idéologies nationalistes dans les premières années du xxe siècle. Car si les guerres de culture ont abouti en grande partie à la victoire et à la domination incontestées de l’État moderne, la résolution des conflits internes aux États a laissé la place aux concurrences nationales en matière d’hégémonie culturelle et a abouti à la déflagration fratricide de la Première Guerre mondiale.
5Il faut dire ici combien les résultats de cette recherche de type résolument comparatiste sont à la fois riches, novateurs et surtout prometteurs. Les conclusions qu’en tire l’auteure sont à la fois séduisantes et convaincantes. Par le changement d’angle choisi– la mise en comparaison des similitudes en lieu et place de la seule traque des inévitables différences nationales-–, l’auteure brosse un tableau suggestif des interférences politiques et des circulations culturelles dans l’Europe du xixe siècle. Attachée plus précisément à l’étude des échos européens rencontrés par les reconfigurations des relations Églises-États de la fin du xixe siècle, l’auteure prouve que son parti pris historiographique éclaire de manière intelligente et mesurée les termes souvent très polémiques que peut engendrer ce genre de débats culturels et sociétaux.
6Depuis quelques années, avec l’amplification inégalée de la pluralisation religieuse et sociale des sociétés et l’accélération de la mondialisation, réapparaissent de manière inattendue de nouvelles guerres de culture, cette fois-ci à l’échelle planétaire. Par la restitution et l’analyse de celles du passé, l’auteure nous permet in fine de mieux penser les enjeux de ces nouveaux conflits de civilisation dans une Europe élargie à son ancien empire colonial et les migrations qui l’affectent. Car, comme elle le rappelle fort à propos, à travers les problématiques contemporaines – que ce soit le « retour du religieux » ou le « choc des civilisations » –, les conflits culturels et religieux rejouent encore une partition qui ne semble jamais devoir réellement s’éteindre. Ils mettent cette fois-ci en situation de conflit les États démocratiques respectueux du système international des droits humains et des États et des mouvements politiques internationaux qui instrumentalisent le religieux pour tenter de déstabiliser les premiers, à défaut de les concurrencer. Pour l’instant les États de droit semblent devoir résister, mais au prix d’une fermeture de plus en plus étanche de leurs frontières et d’un accroissement de la xénophobie culturelle et religieuse au sein de leurs populations. Dans cette configuration, il n’est pas impossible que les effets à long terme de ces nouveaux conflits de civilisation signent le retour durable des nationalismes, et donc du risque de guerre tout court…
Auteur
Le texte seul est utilisable sous licence Creative Commons - Attribution 4.0 International - CC BY 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.
Civilisation et femmes célibataires
Dans le bouddhisme en Asie du Sud et du Sud-Est
Steven Collins
2011
L’invention du corps de chair
Étude d’anthropologie religieuse du premier christianisme
Serge Margel
2016
L’humanitaire en questions
Réflexions autour de l’histoire du Comité international de la Croix-Rouge
Irène Herrmann
2018
Perceptions ottomanes du surnaturel
Aspects de l’histoire intellectuelle d’une culture islamique à l’époque moderne
Marinos Sariyannis
2019
