Conclusion
Texte intégral
1Au terme de ce parcours, qui a reconstruit l’histoire dialectique des contacts entre la lexicographie et la sémantique linguistique, nous constatons que ceux-ci sont une constante dans l’histoire des deux domaines. Si l’on s’en tient à l’état du savoir dans la seconde moitié du xixe siècle, on peut être tenté de croire qu’une sémantique en émergence s’est tournée vers une lexicographie assurée d’elle-même uniquement par manque d’assurance à l’égard de son objet et de sa méthode. Ce n’est qu’en élargissant l’empan historique (en situant, à chaque pas, les événements de microhistoire sur fond de macrohistoire) et en suivant l’historicité de ce débat que l’on s’aperçoit qu’il s’agit d’une rencontre nécessaire qui s’explique moins pour des raisons conjoncturelles que pour des nécessités épistémiques. Nonobstant une relative autonomie – ne serait-ce que parce que la lexicographie a une histoire fort ancienne, qui remonte, pour l’invention du dictionnaire monolingue, au xviie siècle – ces deux domaines se construisent dans une « tension méthodologique » (Boutier et al. 2006) qui dépasse les périmètres disciplinaires étroits. Notre enquête sur le moyen terme a confirmé que l’histoire de ce débat conflictuel, de plus en plus sollicité notamment à partir des années 1950-1970, et les transferts de moins en moins intuitifs entre les deux champs, est une dynamique interne à la construction des savoirs sur le sens en raison de sa nature dispersive d’objet impur. De même, nous constatons que les réticences et les ignorances mutuelles qui caractérisent le rapport ambivalent de la science (la sémantique) envers la technique (la lexicographie) semblent progressivement s’estomper sans toutefois jamais disparaître complètement.
2En introduction, nous avions annoncé que l’objectif de cet ouvrage était double. En premier lieu, montrer que la praxis lexicographique de la seconde moitié du xixe siècle marque un tournant dans l’histoire des savoirs sur la langue et dans l’historiographie de la linguistique, en ce qu’elle contribue activement à l’apparition d’une question du sens et à la promotion de la signification en tant qu’objet d’étude. En deuxième lieu, il s’agissait de cerner les zones d’interférence entre deux ordres de discours, lexicographique et théorique, portant sur la signification lexicale. Plutôt que dans la perspective de retracer l’histoire interne des dictionnaires ou celle de la sémantique, nous avons travaillé à la suite de Jean-Louis Chiss et Christian Puech (1999) dans une perspective d’historiographie des partages disciplinaires, qui ne saurait en aucun cas prétendre à l’exhaustivité. À propos des « querelles de voisinage » entre linguistique et sociologie au xixe siècle, Claude Blanckaert (2012, p. 13) notait que « les interdomaines, les sciences de l’“entre-deux” pein[ent] à faire valoir leur existence ». Sans nier la dénégation constante à laquelle sont soumis les domaines qui interfèrent entre eux, nous avons pu démontrer la fécondité de cet interdomaine, reconnue du reste par les acteurs des deux champs. Ces zones de partage dessinent, dans notre cas, un lieu épistémique salutaire, apte à la circulation des idées, à la construction d’un savoir partagé sur le sens et à l’éclosion d’un débat interdisciplinaire sur cet objet, et font ressortir la permanence des problématiques inhérentes à la signification lexicale. Il existe bel et bien une continuité entre cet art du langage qu’est la lexicographie et les productions théoriques les plus formelles et sophistiquées. Cette continuité est pourtant fort complexe car les secondes sont loin d’avoir une portée exclusivement théorique et que la lexicographie, toute empirique et pragmatique qu’elle soit, est une technologie qui rend disponible des représentations plus abstraites confèrant aux dictionnaires la tâche d’instituer – et non simplement d’enregistrer – cet artefact qu’est la langue. Sémantique et lexicographie n’en demeurent pas moins tributaires d’épistémologies divergentes, souvent conflictuelles. On y reconnaît la distance qui sépare le discours savant du linguiste des discours intuitif du lexicographe et profane du locuteur. Ces instances d’expertise sur la langue, convertibles entre elles, sont sans cesse retravaillées dans la linguistique moderne du xixe siècle à nos jours, et s’organisent dans une hiérarchie instable et réversible. Si nous avons travaillé également, mais certes marginalement, dans la perspective d’une sociogenèse des discours savants, nous n’avons pas moins constaté, à la suite de Francine Mazière, que le dictionnaire est un discours tenu en sous-main par le discours social.
3À la fin du xixe siècle, au moment de l’essor de la sémantique linguistique, on doit reconnaître que la lexicographie oriente de plusieurs manières l’étude de la signification. Objet technique complexe, nécessitant un mode d’emploi qui le rende intelligible et exploitable, le dictionnaire se heurte à la complexité de la signification lexicale aussi bien dans la macrostructure qu’au niveau de la microstructure : pour la première, se pose la question de la sélection de la nomenclature et donc du dilemme de la continuité ou de la rupture dans la genèse des significations d’un lemme ; pour la seconde, il s’agit de sélectionner des critères pour la classification des acceptions et pour leur illustration. Or le leurre est précisément de croire qu’il existe des critères de classement objectifs et univoques. Le dictionnaire révèle ainsi l’hétérogénéité des facteurs qui déterminent les sens des mots et qui, pour être compris, demandent à être ramenés à des principes généraux qui engagent une théorie de la langue et du langage. C’est pourquoi notre travail a dû suivre les débordements constants vers les grands débats d’époque de la linguistique moderne et que toute une série de thématiques collatérales est venue s’agréger autour de l’intrigue principale que nous nous étions assignée. La lexicographie constitue de toute évidence l’horizon de rétrospection, à la fois réclamé et refoulé, de la sémantique linguistique naissante. Cet horizon est d’autant plus pregnant que la lexicographie intègre les acquis des traditions tropologique et synonymique des xviie et xviiie siècles, dont on sait qu’elles constituent les autres grands chantiers de réflexion sur la signification et la valeur des mots. De plus, la sémantique ne peut qu’être inféodée à la lexicographie monolingue car, comme le font valoir Michel Bréal et Arsène Darmesteter, ses analyses prennent nécessairement appui – dans cette phase initiale – sur la langue maternelle, qui lui fournit son matériau empirique, ordonné et classé dans le cadre du dictionnaire. Le changement sémantique est un objet de recherche que la sémantique dispute également à la lexicographie. Celle-ci a essayé de reconstruire l’évolution des significations avec une double visée, explicative et pédagogique. La notion même de changement opère la jonction entre les thèses du darwinisme et les principes de la linguistique historique, ces deux approches étant axées respectivement sur les notions d’organisme et d’histoire qui informent, en les déformant, les mentalités scientifiques de l’époque et le discours sur le sens aussi bien chez les lexicographes que chez les théoriciens du sens.
4La description de la signification dans les dictionnaires de la fin du xixe siècle achoppe d’abord sur la prise en compte de la temporalité, qui concerne l’état de langue à décrire. À la même époque, Ferdinand de Saussure démontre l’importance capitale de cet aspect pour l’analyse des faits linguistiques, et ce précisément à partir des failles qu’il repère dans les dictionnaires de son temps, incapables de fixer leur objet à cause d’une confusion entre état et histoire. La réforme épistémologique du point de vue, liée à la possibilité de définir un objet d’étude, aboutit à la thématisation des notions de synchronie et diachronie et à la mise en avant du sentiment du locuteur comme caution de la vérité synchronique. Cela permet d’indiquer une nouvelle voie en lexicographie, qui aura des retombées dans les années 1950-1970 notamment dans le traitement des phénomènes d’homonymie et de polysémie de la part des approches structurales. Le facteur temporel produit un véritable conflit épistémologique entre la visée descriptive du dictionnaire et la démarche explicative fondée sur l’histoire. Le DLF d’Émile -Littré -propose une microstructure subdivisée en deux rubriques : état et historique. L’état de langue étendu à trois siècles s’arrête au seuil de l’actualité, d’une part, parce que l’hypertrophie de la méthode positiviste impose une certaine distance par rapport à l’objet d’analyse ; et de l’autre, en raison du parti pris normatif de l’auteur qui exclut toutes les formes qui s’éloignent du canon littéraire classique. La méthode positiviste vient dès lors renforcer sa posture normative et lui offre un argument de poids. Pierre Larousse adopte une solution différente : il pourfend la conception passéiste de Littré et s’attache à décrire l’usage le plus actuel en réalisant une daguerréotypie de la langue de son époque. Tout en excluant une intervention systématique de l’histoire, la partie proprement lexicologique du GDU n’en présente pas moins un mélange de plusieurs états de langue, ce qui est imputable à l’esprit encyclopédique de l’ouvrage. Le problème de la relation entre état et histoire se pose aussi bien pour le DG, qui prend le parti d’articuler l’histoire à la logique afin d’expliquer la causalité des transformations de sens. Fondée sur la description d’un état de langue qui correspond aux trois siècles retenus par Littré, l’analyse des causalités est censée restituer la démarche rationnelle de l’esprit dans l’évolution des mots. Dans ce dictionnaire, l’exploration de la signification est exclusive car les autres aspects (règles de phonétique, morphologie et grammaire) sont abordés dans le Traité de formation de la langue.
5Ces trois dictionnaires représentent assurément un seuil dans le processus de grammatisation et de stabilisation des pratiques langagières à l’époque républicaine. Ils présentent tous une double construction : le plan à deux niveaux du DLF, dédoublé entre état et historique ; la subdivision entre volet linguistique et encyclopédique des articles du GDU (recomposée au niveau la macrostructure) ; la séparation entre dictionnaire de langue et traité grammatical du DG. Ce hiatus structurel nous paraît le corollaire des différents principes que les lexicographes font valoir dans l’étude de la signification : la confiance en les vertus explicatives de l’histoire chez Littré ; la complémentarité entre données linguistiques et encyclopédiques, indispensable chez Larousse pour former non seulement des locuteurs, mais aussi des citoyens ; le principe logico-rhétorique des auteurs du DG, qui exige un traitement exclusif afin de cerner les généalogies des sens. Néanmoins, la réflexion des lexicographes sur la signification dépasse systématiquement le cadre du dictionnaire car les contraintes du genre (réduction de la variation linguistique et codification des pratiques langagières) empêchent toute saisie des mécanismes et des incohérences de la signification. Dès lors, des travaux complémentaires prolongent cette réflexion et organisent, en marge du dictionnaire, une intertextualité lexicographique. Ces nouveaux débordements ont situé notre travail dans une perspective de méta-métalexicographie (Petrequin et Swiggers 2007) s’agissant de jalons dans la réflexion métalexicographique menée par les auteurs du xixe siècle, dont nous avons pu apprécier l’incidence sur les domaines adjacents de la lexicographie et de la science du langage. Cette perspective trouve dès lors toute sa place dans l’historiographie de la linguistique. Généralement inclassables, ces ouvrages précisent non seulement l’idéologie des auteurs (les dérives pathologiques de l’argumentation de Littré, le volontarisme pédagogique de Larousse, les tentatives de littéralisation de l’empirique de Darmesteter), mais nourrissent aussi le débat contemporain sur la signification, en suscitant des formes d’émulation (chez Émile Deschanel et Carl Svedelius) ou des prises de positions critiques de la part des nouveaux philologues (Gaston Paris, Paul Meyer, Antoine Thomas, Mario Roques) et des linguistes (Michel Bréal, Victor Henry, Ferdinand de Saussure, Antoine Meillet). Ce n’est pas un hasard si Bréal réédite l’opuscule Pathologie verbale de Littré en le faisant précéder d’une préface, qui cherche à infléchir l’idée même de nosographie médicale à la base de cet écrit. Les Lexicologies des écoles de Larousse, qui utilisent le matériau lexical du GDU, fondent, quant à elles, une méthode grammaticale qui reprend le dispositif grammatical de la mise en série et dont le but est la saisie correcte de la valeur des mots, selon le principe qu’une solide compétence lexicale est propédeutique à une adéquate maîtrise du réel. Enfin, la Vie des mots de Darmesteter, inscrivant l’étude de la signification lexicale dans le cadre d’une philosophie du langage qui reste à faire, pose les jalons d’une logique qui se confond déjà avec la psychologie collective.
6À la fin du xixe siècle, la nouvelle sémantique linguistique thématise des notions qui sont déjà opératoires dans la métalangue des dictionnaires. Elle se penche sur les phénomènes qui structurent le lexique en s’intéressant aux mécanismes internes et aux déterminants externes qui président à l’institution des significations, et qui sont à analyser en tenant compte de l’activité langagière humaine dans sa globalité. Un tel élargissement de perspective mobilise d’autres niveaux linguistiques et a pour corollaire la mise en question de l’identité de la nouvelle science des significations, qui semble dès lors – Thomas ne s’y trompera pas – une manière de pratiquer la linguistique tout court. Si la sémantique cherche à s’ériger en contrepoids des domaines phares de la linguistique comparée (phonétique et morphologie), les procédés de transformation des significations prouvent l’impossibilité d’étudier le sens en dehors des formes et des rapports syntaxiques entre les mots, comme le montrent les théorisations bréaliennes (raccourcissement, groupes articulés, contagion, force transitive). Saussure s’en prend, quant à lui, aux partages disciplinaires traditionnels, qui demandent à être dépassés au profit de l’approche intégrée qu’est la sémiologie. C’est pourquoi une interrogation sur la généralité s’est imposée tout au long des chapitres et nous a permis de restituer une évolution épistémologique qui s’est dessinée dans les théories du xxe siècle : il s’agit du passage d’une linguistique générale, qui promeut la généralisation des principes de l’analyse linguistique, à une -proposition de linguistique intégrale, qui met en avant une saisie globale du fait sémantique à partir des données de l’histoire. Cet infléchissement est attesté, sous des formes certes différentes, aussi bien du côté des théoriciens (De la Grasserie 1908, Martinet 1991 [1960], Coseriu [1983a] 2001 et 2001 [1992], De Mauro 2008) que chez les lexicographes (voir TLF, Préface, t. i).
7L’élaboration théorique du sémanticien aborde de front des phénomènes qui sont susceptibles de mener le lexicographe à une impasse. Il en est ainsi de la synonymie. Les synonymes suscitent les réticences des auteurs du DG qui s’appliquent à les faire disparaître et ne prévoient donc pas de rubrique spécifique pour la synonymie. Pour sa part, Littré, qui se méfie d’un usage excessif de la circularité, a néanmoins recours à des équivalents parasynonymiques dans ses définitions. Larousse est le seul à exploiter le potentiel pédagogique de la synonymie, autant dans son dictionnaire que dans ses manuels lexicologiques. Sur le versant théorique, la sémantique bréalienne considère la loi de répartition comme un dispositif fondamental de la langue. Saussure, quant à lui, en fait la clé même du système linguistique : par ce biais, la notion d’identité cède la place à celle de différence qui appréhende les termes du système en tant que valeurs négatives et différentielles. Si les lexicographes emploient couramment le terme valeur (mis à l’honneur par la tradition synonymiste des xviie et xviiie siècles) pour désigner la signification des mots, celui-ci reste néanmoins lié à une vision substantialiste de la langue qui a pour effet d’hypostasier le sens. Chez Bréal, ce terme apparaît avec une double connotation, économique et rhétorique, tandis que chez Darmesteter, il a un sens exclusivement rhétorique et coexiste avec le terme fonction, tributaire d’une herméneutique de type organiciste. De même, la thématisation bréalienne de la polysémie est une réponse à la multiplication des acceptions des mots, qui est l’un des défis majeurs du lexicographe. La mise en place de cette notion a plusieurs conséquences d’ordre épistémologique : elle détermine une reconfiguration des phénomènes d’homonymie et de synonymie, démontre l’impossibilité de toujours expliquer le sens actuel à partir de l’histoire et marque l’émancipation des études sémantiques de l’étymologie qui n’a plus vocation à être une instance de contrôle pour le sémanticien, ce que les nouveaux philologues n’apprécieront guère. De son côté, Saussure rejette en bloc la polysémie et le mécanisme de figuration sur lequel elle repose en ce qu’ils contredisent le principe d’adéquation du mot à l’idée et qu’ils compromettent la bifacialité du signe, donc son unité. Ce rejet radical n’en produit pas moins une aporie, qui consiste en l’impossibilité de postuler la multiplicité potentielle de concepts correspondant à un signe. Par ailleurs, présente aussi bien dans la métalangue des dictionnaires que dans le discours théorique, l’ellipse prouverait l’importance de la syntaxe dans le calcul du sens. Si Bréal en fait un ressort principal de la sémantique en parlant d’« idées latentes du langage », Saussure critique ce construit théorique prétextant qu’il implique un signe inexistant et qu’il suppose une vision téléologique des faits de langue, mais il en retient l’idée que l’ordre des mots est un procédé abstrait significatif. Enfin, la notion de mot est également passée au crible. Si le mot constitue l’unité d’analyse intuitive de la lexicographie, Darmesteter et Bréal l’envisagent en tant que construction intellectuelle, entendant par mot son et signification ensemble. Saussure, au contraire, remet en question cette notion car, tout en étant une unité concrète pour le sujet parlant, elle ne peut constituer l’objet d’analyse du linguiste. Celui-ci se heurte précisément à la difficulté de délimiter les unités de la langue, en dehors d’une synchronie qui en fixe la valeur.
8Au-delà des techniques de traitement de la signification dans le dictionnaire, ce dernier s’avère un objet à haut rendement heuristique, qui fonctionne comme modèle analogique de nombreux dispositifs langagiers. Bréal y a recours pour étudier le classement des significations dans l’esprit. Or, cette classification ne semble ni celle d’un dictionnaire historique (comme celui de Littré), ni celle d’un dictionnaire d’usage (comme le dictionnaire de l’Académie). L’intérêt de Bréal se porte alors sur les mécanismes d’acquisition du langage chez l’enfant, seule voie qui permette d’analyser la façon dont celui-ci apprend progressivement à classer les sens. De son côté, Saussure valorise le dictionnaire en tant que modélisation analogique (analogon) du couple langue/parole dans la mesure où il intègre à la fois l’inscription sociale et la dimension individuelle du langage à travers la prise en compte du système et de son fonctionnement en discours. Cette portée heuristique s’en trouve confirmée, et même amplifiée, dans les théories linguistiques du xxe siècle. Nous y reviendrons plus loin.
9Les grands projets lexicographiques et les théorisations linguistiques qui voient le jour dans la seconde moitié du xixe siècle fixent les grandes lignes d’un débat qui se prolonge tout en se transformant au cours du xxe siècle (synchronie et diachronie, système et usage, dictionnaire et grammaire, lexique et syntaxe). La polémique autour des notions d’histoire et d’organisme (et des épistémologies corrélées), qui avait marqué les mentalités scientifiques de la seconde moitié du xixe siècle, se reproduit à nouveau au siècle suivant avec le débat sur les notions d’histoire et de structure, mises en avant par les sémantiques historique et structurale (Hjelmslev, Matoré, Greimas, Pottier, Coseriu, De Mauro, Prieto), à partir des présupposés de l’épistémologie saussurienne. Nous constatons, dès lors, la persistance de certains nœuds théoriques qui se transmettent à travers la tradition théorico-linguistique occidentale, ce qui démontre – en accord avec les thèses de Lia Formigari (2006) et Sylvain Auroux (2006) – l’utilité d’une intégration historique de la théorie, et justifie la recherche historique comme l’une des techniques de connaissance nécessaires à la théorie.
10Si la sémantique historique au xxe siècle s’inscrit dans la continuité des études du siècle précédent, la notion d’histoire subit néanmoins un infléchissement. Il ne s’agit plus de rechercher les filiations ou les généalogies du sens à travers l’instrument étymologique, mais de faire ressortir la contingence du fait linguistique qui a partie liée avec son inscription sociale et qui trouve son origine dans l’exercice créatif de la parole. Car ce sont les usages sociaux qui innervent les signifiés d’une langue historico-naturelle. La leçon saussurienne sur l’historicité de l’institution linguistique s’en trouve par là même réactualisée. En revanche, l’approche structurale, qui analyse le signifié en tant qu’élément d’une structure déshistoricisée, tout en essayant d’y intégrer le paramètre du changement linguistique (Hjelmslev, Coseriu), rompt résolument avec la sémantique linguistique antérieure, à cause notamment de l’interférence des méthodes de la lexicographie. La description scientifique du signifié tient à la possibilité de définir celui-ci comme un faisceau d’éléments minimaux sur le modèle du structuralisme phonologique. La définition de dictionnaire est retenue par les sémantiques structurales européenne et américaine en tant que procédure de découverte du signifié, leur donnant l’illusion de pouvoir le décrire comme un ensemble de traits pertinents, voire distinctifs (l’ambiguïté demeure). C’est le sens des deux querelles épistémologiques que nous avons cernées et qui se développent pour l’essentiel dans les années 1950-1970. Par la notion de trait et la technique de l’analyse sémique, la sémantique essaie d’« opérer sa conversion à la scientificité » (Blanckaert 2012, p. 5) en rivalisant, une fois de plus, avec la phonologie. Cette nouvelle configuration reproduit la rivalité et le transfert de méthode entre phonétique et sémantique qui s’étaient effectués, au xixe siècle, autour de la catégorie herméneutique de loi. Les sémantiques structurales sont appréhendées par les sémioticiens (Umberto Eco et Patrizia Violi) en termes de sémantiques en forme de dictionnaire et sont opposées au modèle jugé plus rentable des sémantiques en forme d’encyclopédie. Pourtant, le modèle encyclopédique se révèle également inapte à fournir une image réaliste de la compétence des locuteurs. C’est pourquoi une hypothèse plus efficace serait de postuler l’existence d’encyclopédies partielles et d’un vocabulaire de base en tant que compétence minimale commune et partagée qui rend possible l’échange communicatif (Eco). Le dictionnaire confirme bel et bien son potentiel heuristique.
11L’approche structurale a également des retombées dans la pratique lexicographique, qui s’approprie la notion de trait qu’elle a elle-même suscitée à tel point que Paul Imbs considère la définition comme « la forme lexicographique traditionnelle de l’analyse componentielle » (TLF, Préface, t. i, p. xxxvii). Le dictionnaire devient de plus en plus un terrain d’expérimentation et d’application des protocoles théoriques qui ne visent pas la normalisation linguistique. De même, le lexicographe doit de se situer par rapport au métalangage théorique, ce qui nécessite un regard informé sur l’état de la science linguistique au moment même où, à partir des années 1950, l’informatisation impose de repenser l’habitus lexicographique. La lexicographie développe un regard réflexif porté sur sa propre histoire ainsi que sur les assises épistémologiques des méthodes qui sont les siennes ; ce processus de réflexivité (métalexicographie) comporte un nouveau dédoublement entre la lexicographie, qui accède au statut de savoir savant, et la dictionnairique, qui fonctionne comme savoir technique. Ainsi se développe une épistémologie explicite de la lexicographie.
12La méthode structurale prend son essor en lexicographie avec le DFC, qui adopte une démarche résolument synchronique. La description de l’usage actuel repose sur l’analyse des distributions du mot qui réalisent le principe d’immanence du système. L’analyse des distributions réactive pourtant la tradition des collocations des premiers dictionnaires de l’Académie française et amène à retenir des continuités longues dans l’histoire de la technique lexicographique. Or la méthode synchronique, qui s’identifiait chez Saussure au point de vue du sujet parlant, aboutit paradoxalement à l’exclusion du locuteur. La maximalisation de l’homonymie, qui est le corollaire de la priorité accordée à l’étude des distributions au détriment des continuités de sens que les locuteurs peuvent percevoir, trahit la méfiance extrême des structuralistes vis-à-vis de la signification.
13D’une envergure tout autre et incomparable avec le DFC, le TLF prend le contre-pied de la démarche structurale en revendiquant l’importance de l’étude historique des significations et en pratiquant le regroupement polysémique. Néanmoins, il a recours, à son tour, à des techniques structurales dans la partie synchronique des articles. L’étude de l’usage est fondée non seulement sur l’analyse des distributions, mais aussi sur le calcul des groupes binaires qui se prévaut des apports de l’informatique. Cela témoigne de l’impact de l’informatisation dans le savoir-faire du lexicographe, qui est amené à délaisser ses intuitions au profit d’une évaluation de l’usage qui s’effectue sur base statistique. Le débat qui s’engage entre les auteurs du DCF et du TLF démontre que, depuis le xixe siècle, les mêmes dilemmes se posent au lexicographe quant à la difficulté de trouver un compromis entre la description d’un état de langue et de son histoire, entre continuité et rupture de sens. En cette matière, le rendement d’une stratégie classificatoire se mesure à l’aune de la visée du dictionnaire. Car c’est le type de public visé (aspect social) qui sélectionne les traits structurels (aspect typologique) du dictionnaire. Cela pose le problème du régime d’historicité de la lexicographie, c’est-à-dire « la question du progrès/de l’innovation dans le savoir, la question de l’accumulation (et de la perte/destruction) des connaissances ; l’usage à faire du concept d’“influence” dans la métalexicographie ; la notion de “série” dans la production lexicographique » (Petrequin et Swiggers 2007, p. 9). Tout comme les idées linguistiques, le savoir-faire lexicographique semble se caractériser par un faible taux de cumulativité dans le temps. Cependant, cet aspect va de pair avec deux spécificités relevées par Auroux (1994) : d’une part, les dictionnaires procèdent par accrétion, reprise et ajout ; d’autre part, à la différence des idées et des théories, ils sont moins susceptibles de se modifier d’un seul coup.
14Enfin, les efforts des lexicographes et des théoriciens prouvent l’impossibilité de définir la valeur des mots selon des critères univoques et valables une fois pour toutes, ce qui a pour corollaire la difficulté de délimiter la compétence sémantique d’un locuteur, qui mobilise des informations encyclopédiques, de nature pragmatique, dans sa quête du sens. Le caractère aléatoire et toujours variable de cette compétence a révélé l’absence d’autorités de dernière instance1 en matière sémantique, y compris du côté des dictionnaires.
Notes de bas de page
1 Voir Marconi 1999, p. 152.
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