Partie 1. Introduction
Texte intégral
1La rétention administrative multiplie les paradoxes : répressive et policière mais organisant la protection des reclus par les membres d’associations indépendantes ; réservée à des non-citoyens présents irrégulièrement sur le territoire, mais leur ménageant une assistance spécifiquement juridique. C’est dans cette complexité même que se joue ce que notre introduction nommait l’ancrage juridico-politique de la rétention administrative : soit la tension constante entre une logique répressive constamment accentuée depuis trente ans ; et une tendance, apparemment contradictoire mais réellement complémentaire, à la protection non seulement humanitaire mais aussi juridique des populations enfermées.
2Cette tension est intégrée à l’organisation de l’institution « rétentionnaire », telle qu’elle est définie par les règles et les instructions dont on vient de rappeler l’histoire. Il s’agit maintenant de la décrire telle qu’elle s’incarne dans le fonctionnement concret d’un centre de rétention – qu’on nommera ici « Le Sernans-Bréville » – où s’est effectuée notre enquête de terrain au cours de l’année 2005.1 L’analyse adopte une double perspective, déjà esquissée dans notre introduction : en premier lieu, on a cherché à restituer la généalogie du centre, en croisant les archives publiques produites par le ministère de l’Intérieur avec les fonds conservés par l’association Cimade. Les tensions, les crises et les transformations dont elles témoignent ont émaillé la courte histoire de ce dispositif, et éclairent ici l’organisation présente du centre. Elles permettent notamment d’analyser les affrontements et les usages stratégiques dont chaque réforme du statut de la rétention a fait l’objet sur le terrain. Mais elles révèlent surtout comment le contrôle répressif des migrants et les mesures protectrices associées à l’État de droit s’y sont combinés, à travers l’ajout historique de dispositifs matériels, de pratiques et d’acteurs spécifiques dont les relations se sont progressivement stabilisées et finalement routinisées. Ce sont ces routines que permettra de restituer, dans un second temps, la description ethnographique du centre.
3Au fil de cette description, c’est bien un « ordre rétentionnaire » qui se dessine alors – c’est-à-dire un mode de fonctionnement stabilisé, adossé à des agencements matériels et des rôles professionnels eux-mêmes partiellement référés à des règles de droit, et à un accord collectif sur ce qui constitue la bonne gestion du lieu de rétention (Strauss 1992). De cet ordre, les deux chapitres qui suivent noteront alors la spécificité : celle d’accorder une place notable à la critique associative indépendante, inscrivant ainsi l’espace de la rétention dans une configuration plus complexe que celle d’une simple « zone de souveraineté policière » dépourvue de contrôle. Tout en présentant l’organisation générale du Sernans, notre chapitre 1 décrit ainsi la combinaison d’une organisation répressive du centre – l’enjeu est bien de confiner, surveiller et renvoyer par la force les étrangers retenus – et d’un regard associatif qui ajoute au contrôle policier le contrôle des policiers.2 Le chapitre 2 complète cette analyse en précisant l’histoire et l’organisation contemporaine de la mission d’assistance juridique assurée par les intervenantes Cimade au centre. L’ancrage politique et juridique du centre de rétention s’y incarne alors très immédiatement, non seulement dans l’investissement routinier par les intervenantes des règles de droit protégeant les étrangers, mais aussi dans leur prétention, à travers cette activité, à la mise en œuvre d’une résistance militante aux politiques d’immigration.
Notes de bas de page
1 Pour des précisions, voir Annexe 3.
2 C’est en l’occurrence à des militaires de gendarmerie (départementale et mobile) que la garde du centre du Sernans était confiée au moment de l’enquête. Dans la suite de l’ouvrage, on continuera toutefois à utiliser l’adjectif « policier » lorsqu’il désigne non un corps particulier de fonctionnaires, mais les pratiques de surveillance et de contrainte en usage au centre, et l’ensemble des répertoires d’action qui s’y rattachent.
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