Lettres à Hannah More1
p. 213-214
Texte intégral
Lettre du 21 août 1792
1J’en viendrais presque à regretter que votre lettre arrive au milieu de cette crise : je ne puis m’empêcher de me laisser aller à dévoiler un peu ce qui me hante. Mais remercions plutôt la Providence de la tranquillité et du bonheur dont nous jouissons dans ce pays, en dépit des serpents qui se piquent de philosophie que nous abritons en notre sein, les Paine, Tooke et autres Wollstonecraft.2 Je suis heureux de savoir que vous n’avez point lu le pamphlet de celle-ci : je refuse de lui accorder un regard, quoique l’on m’ait assuré qu’il ne contient ni métaphysique ni politique. Mais comme elle fait partie de la liste [des écrivains] à ce dernier titre et que le titre de son ouvrage s’inspire du livre du démon, dont le but était de faire du tort3 aux hommes, elle est excommuniée et exclue de ma bibliothèque.
2Nous avons eu bien assez de nouveaux systèmes comme cela et le monde n’en a déjà que trop.
Lettre du 24 janvier 1795
3Je déplore entre autres choses le fait que l’inhumanité sanguinaire qui caractérise cette époque ait pour ainsi dire empoisonné notre compassion et nous fasse abhorrer tant de milliers d’êtres appartenant à notre espèce et nous réjouir lorsqu’ils paient de leur souffrance. Je n’ai éprouvé nulle pitié en lisant le récit de la mort de Condorcet (si tant est qu’il soit vrai, ce dont je doute). C’est l’un des plus grands monstres qu’ait connus l’histoire et l’on dit qu’il s’est empoisonné lui-même, car il mourait de faim et redoutait d’être guillotiné ; ce serait là un exemple à ajouter au pamphlet que je vous suggérais d’écrire, pour montrer que, quoique nous dussions nous garder de la prétention à juger des jugements divins, il nous est pourtant loisible de croire que l’économie de la Providence a de telle façon ordonné les causes et les conséquences que des coquins comme Danton, Robespierre, le duc d’Orléans, etc., etc., ne font que creuser leur propre tombe… Il me faut me retenir ou je vais m’égarer à reparler des tristes événements de ces cinq dernières années, jusques aux luttes entre factions qui ont conduit à la ruine de la Hollande ! Quelle source inépuisable de réflexion et de compréhension de l’avenir ! Puissions-nous faire preuve d’autant de sagesse et de courage à contenir la malveillance de nos ennemis que nous avons, à l’évidence, pour notre plus grand honneur témoigné de charité envers les émigrants français et faisons montre de générosité envers les malheureux qui souffrent en cette époque abominable !
4Adieu, toi, ô femme merveilleuse ! Ô toi, opposé de cette hyène en jupons, Mrs Wollstonecraft, qui à ce jour continue de déverser son encre et sa bile sur Marie-Antoinette, dont les souffrances sans précédent ne sont point encore parvenues à apaiser l’ardente férocité de cette Furie.4 Adieu ! Adieu !
5De tout cœur vôtre.
Notes de bas de page
1 H. Walpole (1717-1797), lettré, historien et homme politique britannique. Il est l’auteur de The Castle of Otranto (1764, Le château d’Otranto), d’inspiration gothique ; H. More (1745-1833), femme de lettres britannique et bluestocking (bas-bleu). Walpole et More se lièrent d’amitié et échangèrent de nombreuses lettres.
2 T. Paine (1737-1809) : révolutionnaire anglo-américain, il fut l’un des « Pères fondateurs » des États-Unis et par ailleurs l’auteur de Rights of Man.
3 Le jeu de mot de Walpole est intraduisible : il repose sur le double sens du mot anglais rights : « les droits », comme dans le titre de l’ouvrage de Wollstonecraft, A Vindication of the Rights of Woman, et « le juste», dans l’expression right and wrong, « le juste et le faux ».
4 Le terme exact employé par Wollstonecraft est « cette Alecto » (l’Implacable, en grec), soit l’une des trois Érinyes, l’équivalent grec des Furies latines, dénombrées par Virigile.
Auteurs
- Nathalie Zimpfer (trad.)
- Horace Walpole
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