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    Plan détaillé Texte intégral Les deux sources du concept de biologisation Reconsidérer les fondements et les fins du concept Un modèle à échelles multiples Bibliographie Notes de bas de page Auteur

    Biologisation(s)

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    Chapitre 1

    La biologisation du social : retour sur les usages d’un concept

    Sébastien Lemerle

    p. 29-47

    Texte intégral Bibliographie Notes de bas de page Auteur

    Texte intégral

    1Lorsque la « biologisation du social » est devenue en 2010 un objet d’étude à la Maison des sciences de l’homme Paris Nord (MSH PN), l’expression avait une signification assez large, issue de discussions avec la responsable de l’axe de recherche accueillant ce nouveau thème à la MSH PN, Dominique Memmi1. Dans les prémices du projet, « biologiser le social » renvoyait aux « extrapolations plus ou moins contrôlées » des résultats des sciences biologiques « à la compréhension de phénomènes extérieurs aux domaines scientifiques où ces progrès [avaient] été réalisés » et plus largement aux « essais d’application de schèmes biologisant à la compréhension du monde social » par divers·es agent·es, tel·les que les « savant·es » et plus largement les intellectuel·les, mais aussi les intermédiaires culturel·les (journalistes, éditeurs et éditrices, etc.) ou le personnel politique (Lemerle 2007, p. 7-8). Le thème de recherche à la MSH PN partait en outre du constat que si les « débats [allaient] bon train sur les mérites respectifs, ainsi que sur les limites, des modèles théoriques proposés par le naturalisme social, la sociologie ou l’anthropologie neurocognitives, les neurosciences sociales, la génétique des comportements, peu d’études [étaient] encore parues à ce jour sur les pratiques résultant des appropriations des savoirs biologiques » (Lemerle et Reynaud-Paligot 2017, p. 15-16). Au-delà de la nébuleuse intellectuelle représentée par le seul biologisme, auquel j’avais consacré ma thèse, l’objectif du projet à la MSH PN était de repérer des secteurs du monde social où les pratiques subissaient ce type d’influence. Dans ce but, trois journées d’étude ont été organisées entre 2012 et 20142, qui ont débouché sur deux publications : un numéro spécial de la Revue européenne des sciences sociales (2016) et un livre collectif paru aux Presses de l’université Paris Nanterre (Lemerle et Reynaud-Paligot 2017).

    2Avec le recul permis par ces publications successives qui ont conclu le projet tel qu’il avait été conçu initialement3, il m’est cependant apparu que l’expression « biologisation du social » n’avait peut-être plus l’évidence qu’elle possédait à l’origine de nos travaux et pouvait être soumise à questionnement. Selon un processus analogue à celui subi par le concept de « médicalisation » (Berlivet 2011), certaines discussions m’ont conduit à penser que la notion courait le risque de devenir (à moins qu’elle ne le fût déjà) une formule attrape-tout, un catchall term doté d’un pouvoir de description trop imprécis et d’une utilité analytique faible, permettant juste d’agglutiner des faits et idées dissemblables selon une logique relevant du mariage de la carpe et du lapin.

    3Dans les pages qui suivent, je vais donc exposer les principales raisons pour lesquelles je pense que la « biologisation du social » est une notion opératoire pour décrire certains phénomènes sociaux, à condition d’en préciser le contenu. Pour ce faire, j’esquisserai une généalogie du concept tel qu’il a été utilisé depuis plus d’un demi-siècle. Je présenterai ensuite les inflexions que nous avons tenté d’apporter, dans le sens d’une plus grande attention aux dimensions proprement sociologiques du phénomène. Enfin, afin de mieux dégager la spécificité du concept et l’apport qu’il représente, je le comparerai dans une dernière section à l’approche voisine de la « sociologie de la traduction » proposée par Michel Callon.

    Les deux sources du concept de biologisation

    4Dans le monde académique de langue française, la biologisation semble une notion vieille seulement d’un demi-siècle. Si Le Robert indique que le verbe « biologiser » daterait de 1985, le portail Persée4 permet de repérer des emplois du terme dès les années 1960 (6 occurrences), principalement sous la forme verbale, celle de son participe présent et de l’adjectif qui en découle (« biologisant »), sous les plumes du naturaliste Jean Rostand (Rostand 1963) et du psychologue René Zazzo (Zazzo et Zlotowicz 1969). Le terme « biologisation » apparaît dès 1961 dans un compte rendu de lecture d’un ouvrage consacré à Teilhard de Chardin paru dans La Revue philosophique de Louvain (Pirlot 1961). Dans ces origines, qu’il faudrait sans doute établir avec plus de rigueur5, l’utilisation du terme oscille entre le descriptif6 et le dépréciatif7. On peut sans crainte d’erreur rattacher la connotation péjorative aux souvenirs laissés par ce que Georges Gurvitch a appelé l’« École biologique » qui avait sévi durant l’entre-deux-guerres et dont Alexis Carrel, prix Nobel de médecine, partisan de « l’aristocratie héréditaire »8 et de l’eugénisme, auteur de l’ouvrage à succès L’homme, cet inconnu et proche du régime de Vichy, était le nom le plus connu (Lemerle 2013, p. 22-23).

    5Cette connotation péjorative semble en tout cas l’avoir emporté dans le cours de la décennie suivante, à l’occasion de la parution de L’idéologie raciste de Colette Guillaumin, première chercheuse (ou l’une des premières) à avoir mobilisé le concept de biologisation de façon centrale dans son propos. Selon elle, le racisme peut être vu « comme une biologisation de la pensée sociale, qui tente par ce biais de poser en absolu toute différence constatée ou supposée » (Guillaumin 1972, p. 4). La biologisation renvoie dans ce cadre à une position idéologique associant différences corporelles perçues et différences et domination sociales :

    La biologisation de la perception, dès qu’elle est associée à la perception de la différence sociale, forme le nœud de l’organisation raciste. Sous le signe de l’hostilité qui marque les rapports entre les groupes (et qui est considérée – à tort – comme le déterminant majeur de la conduite raciste), reste fondamental le signe biologique. (Ibid, p. 67)

    6Mais la signification de la biologisation a d’évidence subi un déplacement lorsqu’on la retrouve à la fin des années 1970 dans une recension par Colette Guillaumin du livre collectif Discours biologique et ordre social : « Un projet que l’on attendait avec une certaine impatience et, il faut bien le dire, sans trop y croire : le courant dominant va dans le sens d’une “biologisation” des sciences humaines et, d’ailleurs, du domaine intellectuel en général » (Guillaumin 1977).

    7L’emploi des guillemets suggère une utilisation inédite. « Biologisation » paraît désormais renvoyer au projet de certains spécialistes des sciences du vivant tels Edward O. Wilson de voir les sciences humaines et sociales devenir les « branches spécialisées » de la biologie des primates humains (Wilson 1987, p. 523). La biologisation en tant que projet intellectuel a en effet franchi un cap à l’occasion des tentatives sociobiologiques. En témoigne la publication du livre collectif précité aux éditions du Seuil, qui pose les questions en des termes proprement disciplinaires :

    Nous ne prétendons pas à la compétence de juger des progrès et des choix méthodologiques dans la recherche actuelle en biologie. […] À vrai dire, faute de familiarité vraie avec le domaine, nous n’aurions pas choisi d’y entrer s’il ne s’était pas progressivement imposé à chacun de nous comme référence fréquente à la manipulation idéologique dans d’autres disciplines, d’autres lieux de travail. Sociologues, psychologues et linguistes, nous étions frappés par la biologisation accélérée des questions sociales et politiques et cela, aussi bien dans les discours scientifiques qu’officiels, dans ceux des mass media et dans les pratiques sociales mêmes. (Achard et al. 1977, p. 7)

    8De cette période date vraisemblablement la fixation du champ sémantique de la « biologisation » autour de la tension entre sciences biologiques et sciences sociales, comme en témoigne la parution, à la même époque, d’un article de Jon Elster dans La Revue française de sociologie sur les « analogies socio-biologiques » et sa critique des tentatives de biologisation des structures sociales (Elster 1977, p. 394). Mais cet emploi du terme ne s’est pas substitué à l’autre et on se retrouve dans les années suivantes avec les deux acceptions, qui ne s’excluent pas.

    9D’un côté, on trouve moult exemples d’idéologies biologisantes dans des travaux sur le racisme, des articles de Pierre-André Taguieff (1984, 1992, 1996) à ceux de Raison présente (numéro de 2010), sur les inégalités de genre, le sexisme et la domination masculine, dans Les Cahiers du Grif (Collin 1993), Les Cahiers du genre ou dans les derniers travaux de Pierre Bourdieu (1998). La biologisation y recouvre un mode de pensée essentialiste s’appuyant sur une conception de la « biologie » plutôt vaste et vague. L’emploi du terme exprime une visée critique, assimilant ce type de discours à la rhétorique de la Nouvelle Droite et à ses positions eugénistes, néodarwiniennes, etc., qui ont connu une nette résurgence à partir de la fin des années 1970. On trouve même cet usage à visée de critique idéologique chez des auteurs et autrices pourtant désireux de s’inspirer de la biologie pour refonder les sciences sociales et de distinguer leur entreprise de ces tentatives antérieures jugées idéologiquement douteuses et politiquement néfastes (Kaufmann et Clément 2003).

    10D’un autre côté, la notion de biologisation et ses termes apparentés (biologisant, biologisme) apparaissent de plus en plus dans des études en sciences sociales ou juridiques sur la filiation (Labrusse-Riou 1996 ; Copet-Rougier 2000, voir aussi plusieurs articles dans La Revue juridique de l’Ouest), la procréation (Gavarini 2002) et plus généralement le gouvernement des corps (Memmi 2003, 2014). La tonalité est souvent critique, mais paraît davantage porter sur des cas précis d’importation d’approches inspirées des sciences biologiques dans des domaines où elles n’étaient pas d’un recours fréquent dans la période concernée. L’aspect idéologique peut être toujours très présent, mais il se mâtine d’une analyse des usages sociaux de certains savoirs, qu’ils soient tirés de la génétique, des neurosciences, etc. Cette tendance se confirme si l’on s’éloigne de sujets politiques au sens large. On peut alors lire des textes prenant le terme au pied de la lettre, sans visée nécessairement critique, comme celui de l’historien des sciences Jean-Paul Gaudillière dans son étude sur la « biologisation » de la recherche en médecine (Gaudillière 1992). Dans ce cas, la « biologisation » sert surtout à décrire le processus d’installation d’un nouveau cadre de référence au sein des pratiques médicales. Toutefois, même dans ces travaux, la désignation d’une dimension idéologique n’est jamais très éloignée. Un programme d’études récent sur l’innovation en soins psychiatriques mentionne ainsi la « “biologisation” de l’existence humaine » dont témoignerait l’adoption de techniques issues de collaborations entre neurologues et psychiatres, tout en suggérant que le phénomène n’est peut-être pas si spécifique à notre époque et s’inscrit dans une plus longue histoire (Desmoulins-Canselier et al. 2019, p. 344).

    11Ces cas d’usage « entre guillemets » de la notion de biologisation renvoient utilement à une réalité qui ne doit pas être perdue de vue, à savoir qu’on peut traiter de sujets proches de ceux abordés avec la notion de biologisation sans éprouver le besoin de mobiliser cette dernière9, ou alors avec précaution, vraisemblablement en raison de son statut de concept ambigu ou peu rigoureux. Pour tâcher de dissiper cette impression, on peut conclure de ce rapide tour d’horizon que le terme « biologisation » sert à désigner, en français du moins, d’une part un essentialisme hiérarchisant et inégalitaire fondé sur une argumentation « biologique » plus ou moins lâche (type 1) ; d’autre part, une démarche s’appuyant sur les sciences du vivant (et le plus souvent une interprétation de ces dernières) pour traiter d’une question abordée avec d’autres approches sur une période récente (type 2). Dit autrement, le type 1 se fonde plutôt sur les attributs phénotypiques d’un individu ou d’un groupe qu’il dote d’une propriété d’explication particulière (dans une intention généralement peu bienveillante) et le type 2 cherche dans la biologie des facteurs causaux (gène, neurones, réseaux de neurones, hormones, etc.) pour expliquer des phénomènes qui pourraient être ou ont été expliqués autrement.

    12Ce faisant, on contournera la question de savoir si le recours au terme « biologisation » n’exprime qu’une intention de délégitimer l’emploi des sciences de la vie pour comprendre les faits sociaux. Le type 1 renvoie à une entreprise idéologique. Le type 2 peut être utilisé dans un sens plus descriptif, indépendamment de la validité ou non du résultat de l’importation des grilles biologisantes dans un domaine donné. Enfin, le terme ne prétend aucunement décrire toute la richesse des interactions entre biologique et social, notamment comment le biologique pourrait bien être constamment sous influence du social, phénomène parfois appelé « socialisation du biologique ». Sa fonction est de décrire une certaine action, certains usages du « biologique » dans les pratiques sociales.

    13Il est évident que les types 1 et 2 peuvent être combinés, comme dans le cas du sexisme neuronal (Jordan-Young et Rumiati 2012 ; Vidal 2017), mais le type 1 peut très bien exister sans le type 2 (un racisme fondé sur la couleur de peau peut n’emprunter que peu d’éléments aux sciences du vivant) et le type 2 peut se développer dans une orientation différente de celle du type 1, du moins jusqu’à un certain point, comme il a été montré en conclusion de Le singe, le gène et le neurone, où est évoqué un biologisme « libéral » qui prétend fonder biologiquement la capacité de chacun à construire son « destin » (quitte ensuite à opérer plus subtilement une hiérarchie entre celles et ceux qui auront réussi et celles et ceux qui auront échoué à faire bon usage de cette liberté biologiquement garantie) (Lemerle 2013, p. 239 et suiv.).

    Reconsidérer les fondements et les fins du concept

    14L’apparition et la progressive complexification du terme « biologisation » manifestent une évolution du regard posé sur les usages des sciences du vivant pour l’étude des faits sociaux. Il semble d’abord avoir eu pour fonction de ramener à des facteurs innés l’analyse de caractéristiques considérées comme socialement construites ou de réduire l’explication de certains faits sociaux, psychologiques, comportementaux à des données corporelles très générales. En ce sens, il faut voir la biologisation comme une variante agissante du biologisme, concept plus ancien apparu dans les années 193010. L’expression a également fini par exprimer le constat que les sciences biologiques pouvaient concurrencer les sciences humaines et sociales sur leurs propres terrains. Ce glissement de sens témoigne aussi de la sophistication acquise par les sciences du vivant depuis les années 1950 tant sur le plan des contenus (de la génétique aux neurosciences) que des méthodes expérimentales (scanner, imagerie par résonance magnétique, méthodes de séquençage du génome humain, etc.). Le recours croissant à un terme comme celui de biologisation est aussi le signe de la faveur sociale dont bénéficient ces champs de recherches, notamment auprès des décideurs et décideuses politiques et économiques et des gate-keepers culturel·les11.

    15Il n’est donc pas surprenant que le terme ait connu une popularité croissante dans la production SHS. À titre d’indications pour une recherche qui nécessiterait de plus amples développements, sur le portail Persée, le mot-clé « biologisation » ramène 489 résultats, des années 1960 à nos jours, dont une centaine par décennie depuis les années 1980, à l’exception des années 1990, où plus de 200 résultats sont enregistrés. De son côté, la base Cairn, qui donne également accès à des articles en texte intégral parus dans des revues spécialisées francophones depuis 1947 à nos jours, en sciences humaines et sociales, droit et littérature, recense 561 résultats, dont 313 pour les seules dix dernières années12. Les disciplines concernées y sont la sociologie (194 occurrences) et la psychologie (159), suivies de plus loin par les sciences politiques (98), la philosophie (92), l’histoire (65) et les revues d’intérêt général (54).

    16En effet, depuis les années 1970, le recours à la biologie pour expliquer les faits sociaux est redevenu objet de nombreuses discussions au sein des sciences sociales, du fait par exemple de l’écho suscité par le développement des neurosciences (Lemerle 2013). Mais, dans la mesure où, jusque dans les années 2000, les contributions s’étaient préférentiellement concentrées sur des aspects théoriques13, Carole Reynaud-Paligot et moi avons jugé préférable de centrer le projet autour de la biologisation du social à la MSH PN sur les pratiques, au départ sans exclusive de champ ou de catégorie d’agents, afin d’entreprendre une sociologie plus précise du phénomène. Notre attention s’est ainsi plutôt portée sur la biologisation de type 2, dont il fallait s’attendre à ce qu’elle se fût développée dans un nombre plus important de domaines que ne le laissaient supposer les études disponibles en sociologie de la famille, du corps, de la santé ou du droit.

    17L’une des difficultés de départ a été l’absence de définition explicite du terme. Elle indiquait soit une ignorance de notre part (à ce jour encore non dissipée), soit l’existence d’un sens commun dont la brève mise au point historique présentée plus haut peut suggérer l’ambiguïté. Dès lors, l’objectif visé au travers de l’organisation des trois journées d’étude de 2012-2014 a été la clarification de ce qui est en jeu lorsque l’on parle de « biologisation » au moyen de l’étude des usages sociaux de certaines sciences de la vie, et plus précisément des « modalités d’importation de grilles d’analyses et d’action inspirées » par ces sciences « dans des univers qui soit n’en avaient pas forcément fait un usage prédominant dans une période récente, tels que le droit, le marketing ou l’éducation, soit en font usage en concurrence avec d’autres approches, comme dans le champ de la santé mentale, soit y sont dominants, comme le domaine du sport » (Lemerle et Reynaud-Paligot 2017, p. 16-17). Une telle formulation induisait la dimension sociohistorique entrant dans la définition du concept. Parler de « biologisation » n’a de sens que par rapport à un contexte défini par des coordonnées sociales et historiques spécifiques.

    18Cela impliquait par conséquent la restitution des moments historiques où le recours à des schèmes et pratiques inspirés des sciences du vivant survenait telle une rupture ou une réaction vis-à-vis d’un ordre légitime des représentations et/ou des pratiques ayant régi le domaine en question jusque-là (ou du moins durant une période suffisamment longue). Par ailleurs, la prise en compte du contexte social du processus de biologisation conduisait à quelques distinctions élémentaires relatives aux modalités d’importation : on ne biologise pas de la même façon selon qu’on est dans un club de réflexion d’extrême droite, un hôpital psychiatrique, un cabinet de conseil en marketing ou une salle de rédaction. En a découlé une vision plus analytique de la biologisation en tant qu’ensemble différencié de pratiques et de discours répartis entre registres théorique, appliqué et culturel. Ainsi, à côté du registre théorique (qu’on peut assimiler au biologisme et aux différentes idéologies, scientifiques ou non, qui s’y rattachent), a été défini un registre pratique comme ensemble de

    pratiques s’appuyant sur des paramètres biologiques afin d’atteindre leurs objectifs, ces paramètres étant considérés comme les paramètres les plus susceptibles de conduire au résultat escompté. Plus qu’un pouvoir explicatif, ce qui est recherché ici dans le biologique touche à ses potentialités opératoires. […] Ce mode de biologisation réduit les individus à certaines de leurs propriétés biologiques, appréhendées au moyen de paramètres définis par la biométrie, les tests génétiques, les tests de mesure du quotient intellectuel, l’imagerie cérébrale fonctionnelle, etc. (Lemerle 2016, p. 87)

    19Enfin, un troisième registre culturel désigne « tous les usages culturels faits d’une terminologie inspirée des sciences du vivant, sans forcément de lien direct avec les débats intellectuels ou des situations pratiques impliquant des paramètres biomédicaux ». Il renvoie à « l’existence d’un imaginaire social, voire d’un sens commun “biologisé” » (ibid, p. 90). Si ces trois registres, distingués à des fins de clarification, sont parfois plus difficiles à distinguer dans les pratiques concrètes, leur mise en lumière a eu le mérite de souligner que la biologisation renvoie à une pluralité d’usages et d’interprétations des sciences du vivant, parfois fort éloignés de la vision des biologistes eux-mêmes (ou d’une partie d’entre eux).

    20Parallèlement au relevé des différences selon les contextes sociohistoriques, les journées d’étude ont aussi conduit à prendre en compte les variations dans les manières d’appliquer ou d’importer les sciences du vivant dans le monde social. La biologisation du social

    se décline selon un continuum allant d’un pôle « réductionniste », c’est-à-dire ayant tendance à réduire à des facteurs biologiques l’explication d’un comportement, à un pôle « potentialiste », c’est-à-dire misant davantage sur la mise au jour des déterminations biologiques des potentialités propres à l’espèce humaine, qu’on retrouve dans certains discours posant que les individus seraient biologiquement déterminés à être libres, adaptables, perfectibles, quel que soit le contexte social et historique dans lequel ils sont plongés. (Lemerle et Reynaud-Paligot 2017, p. 23)

    21Cet éventail de possibilités est néanmoins rassemblé autour d’un point commun, celui d’avoir pour conséquence implicite ou explicite « de négliger, voire de refuser de considérer, les variations et la complexité des comportements humains comme des situations sociales, au bénéfice de l’affirmation de l’existence d’une connaissance “bionomologique” des comportements, c’est-à-dire de l’affirmation qu’il existerait des lois biologiques universelles régissant les comportements » (ibid.) Ce point commun peut amener à recroiser la route de la biologisation de type 1, si les « lois » en question s’avèrent des idéologies essentialistes.

    22L’accentuation de la dimension historique et sociologique du concept de biologisation ne doit cependant pas faire oublier qu’il existe d’autres usages sociaux des sciences de la vie qui ne relèvent pas de la biologisation. Entrent par exemple dans cette catégorie les usages industriels de l’agronomie, des biotechnologies, de la biochimie, qui renvoient à d’autres questions, également majeures, mais n’entrant pas dans le périmètre du concept tel qu’il a servi lors des travaux à la MSH PN, très clairement axé sur l’utilisation des sciences du vivant pour modifier l’approche des faits sociaux, que ce soit dans une visée théorique ou pratique. En ce sens, la biologisation est indissociable d’une pensée du « social ». Mais une incertitude demeure, relative à la définition de celui-ci.

    23Comme indiqué plus haut, la biologisation de type 2 est une sorte de basculement qui implique par définition la restitution de la configuration dans laquelle ce basculement s’opère. Cependant, l’emploi du terme « social » souffre d’une ambiguïté, qui n’a pas été réellement prise en compte au départ14. Par « social » on peut entendre, par raccourci et assez platement, un secteur du monde social affecté par la biologisation selon les modalités décrites plus haut ou bien un secteur dont jusqu’ici les critères de perception, d’évaluation et d’action reposaient sur des notions, représentations, schèmes, catégories, empruntant plutôt aux sciences humaines et sociales lato sensu ou bien encore un fait dont les SHS considéraient jusqu’à présent qu’il relevait principalement d’une explication par des facteurs sociaux.

    24Désireux de couvrir le plus de domaines possibles, nous n’avons pas originellement opté pour l’une ou l’autre de ces définitions. Le marketing n’est pas un lieu où « l’explication du social par le social » soit particulièrement prisée (ou alors sous des formes extrêmement simplifiées), mais où les explications biologisantes bénéficient d’une attention particulière (Chamak 2017 ; Courbet et Fourquet-Courbet 2017). On se trouve donc là en présence de la biologisation d’un domaine dont on pourrait considérer que l’objet dont il traite relève du social au sens des sciences sociales. L’espace du sport professionnel apparaît aussi clairement soumis à des processus de biologisation, alors que l’approche des SHS n’y a jamais été majoritaire et qu’elle peut aussi apporter un éclairage neuf pour expliquer des phénomènes longtemps perçus comme relevant du seul biologique (Schotté 2016 ; Gaudin 2017). Le champ de la santé mentale a toujours été touché par des phénomènes de biologisation, hier (Pinell 2016) comme aujourd’hui (Forner-Ordioni 2017 ; Nakamura 2017), mais pas au sens où les sciences du vivant seraient venues prendre la place des sciences sociales comme référence des pratiques. En revanche, le champ éducatif, jusqu’ici influencé par la didactique, les sciences sociales et la psychologie, assiste à la montée en puissance d’approches se réclamant des neurosciences15 : certaines questions, telles que les difficultés d’apprentissage, sont clairement le lieu d’une concurrence, voire d’un rapport de forces entre ces différentes approches (Morel 2016 ; Garcia 2017 ; Woollven 2017).

    Un modèle à échelles multiples

    25La spécificité du concept de biologisation ainsi redéfini et l’apport qu’il représente peuvent être également dégagés si on les compare à la notion de « traduction » proposée par Michel Callon pour penser la diffusion des énoncés scientifiques, avec laquelle il partage des points communs tout en y ajoutant une dimension supplémentaire. Michel Callon recourt à la notion de « traduction » pour « expliquer la mise en relation, voire en équivalence, d’énoncés observationnels et théoriques ».

    La traduction réfère à l’ensemble des opérations par lesquelles des énoncés sont mis en relation non seulement les uns avec les autres […], mais également avec des éléments matériels (des substances, des instruments techniques), des compétences incorporées dans des êtres humains, des procédures ou des règles. Chacun de ces éléments permet aux autres de fonctionner, et chacun tire en partie sa signification et sa portée des relations qu’il entretient avec les autres. (Callon 2006, p. 235)

    26Cette notion conduit à celle de réseaux de traduction, « qui désigne à la fois un processus (celui des traductions qui s’enchevêtrent) et un résultat (celui toujours provisoire des équivalences réussies) » (ibid.), ainsi qu’à celle de « chaînes » : « Tout énoncé scientifique est ainsi pris dans des chaînes de traduction qui mettent en relation des entités dont certaines sont explorées à l’intérieur du laboratoire et d’autres à l’extérieur du laboratoire : pour faire court, des non humains et des humains » (p. 238).

    27Même si, plus que de traduction (au sens par exemple que lui donne Jakobson), on peut estimer que Michel Callon traite du transfert, de l’adaptation des énoncés soit d’un secteur scientifique à un autre, soit du champ scientifique au monde social (sous forme de dispositifs techniques, d’applications, d’ingénierie), et des modalités selon lesquelles des acteurs et actrices et des espaces hétérogènes parviennent à s’entendre, pour reprendre les termes de Baptiste Moutaud16, sur la base d’un « accord a minima mais fondamental » garantissant « la stabilité » de leurs collaborations, il est indéniable que le concept de biologisation du social présente des similitudes avec la description de ces assemblages hétérogènes que l’auteur nomme également « réseaux sociotechniques » (p. 96). De tels réseaux constituent toujours

    le résultat provisoire et souvent instable d’une série d’opérations de traduction qui ont abouti simultanément à l’élaboration d’énoncés et à leur mise en circulation. Ils associent des éléments hétérogènes qui ont été liés les uns aux autres pour former un tissu d’équivalences et dans lesquels on trouve des inscriptions (et en particulier des énoncés), des dispositifs techniques, des acteurs humains (chercheurs, techniciens, industriels, politiciens) et des organisations (entreprises, associations caritatives, agences publiques) en interaction les uns avec les autres. (Ibid., p. 109)

    28La biologisation du social peut en effet être décrite comme un ensemble de chaînes de transfert et d’adaptation. En témoignent les innombrables reformulations d’énoncés dans des secteurs différents de leur contexte d’origine (les neurosciences dans le droit, le marketing ou l’éducation, la génétique dans le sport professionnel) ; l’utilisation de concepts tels que la mémoire à court terme et l’empan mnésique ; le recours à des tests inspirés des sciences neurocognitives, utilisés d’abord pour évaluer la dyslexie et adaptés ensuite pour mesurer le nombre de mots correctement lus par minute des élèves sans « besoin éducatif particulier » ; la constitution de discours s’appuyant sur des supports visuels simplifiés et percutants, des formules aisément compréhensibles, qui seront ensuite mobilisés par les responsables politiques et les institutions pour justifier leurs programmes d’action ; l’activisme de professionnel·les et d’entreprises (des orthophonistes aux cabinets en neuromarketing) pour légitimer leurs activités ou encore des associations (de patient·es, de dyslexiques, etc.) pour promouvoir leur cause.

    29Au plan méthodologique, les deux démarches poursuivent assurément des objectifs similaires, visant les médiations institutionnelles et matérielles ainsi que les agent·es jouant le rôle de « passeurs » (par exemple les consultant·es issu·es des rangs des professionnel·les de la santé, de l’éducation, de la gestion des ressources humaines ou du monde académique) entre le champ scientifique et les différents espaces touchés par la biologisation.

    30Toutefois la conception véhiculée par la biologisation va dans une autre direction, en intégrant dès l’origine l’analyse des positions et dispositions (y compris idéologiques) des agent·es engagé·es dans le processus, et en interaction avec celle-ci, là où une sociologie de la « traduction » risque d’en rester au stade de la description, aussi dense (thick) soit-elle. La biologisation ainsi conçue met davantage l’accent sur les relations et les rapports de force que ses tenant·es entretiennent avec d’autres modes de penser et d’action et souligne davantage l’instabilité, voire l’inexistence, d’accord pouvant fonder des collaborations, comme l’illustrent les études sur les recours souvent sélectifs, voire maladroits, à des techniques telles que l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf) ou sur les problèmes posés par le réglage des machines pour rendre lisibles les résultats obtenus en fonction de l’objectif des expérimentations (montrer l’implication d’une zone cérébrale donnée dans l’exécution d’une tâche telle que boire un soda) (Chamak 2017) ; ou encore sur l’utilisation de bases de données parfois peu interopérables dans le cadre de méta-analyses aux vastes ambitions théoriques (prouver l’existence de spécificités sexuelles dans le traitement des émotions) (Anichini 2018).

    31Cette attention accordée aux agent·es et à l’effet de leurs positions, voire dispositions, sur les pratiques et contenus de la biologisation amène ainsi à superposer aux premiers cadres d’analyse présentés plus haut portant sur les différents registres (théorique, appliqué, culturel) et modalités de la biologisation sur le plan de son contenu (du pôle « réductionniste » au pôle « potentialiste ») un nouveau cadre prenant en compte l’espace des possibles dans lequel se déploie la biologisation :

    Dans certains cas, les agents privilégient des principes de pensée ou d’actions biologisants sans accorder beaucoup d’attention à d’autres façons d’appréhender les questions, voire en opposition à celles-ci. On pourrait parler de « biologisation forte ». Selon les exemples dont nous avons connaissance, ce pôle semble davantage relever du discours (sur la race, les différences entre les sexes, le neurodroit, le neuromarketing). En matière d’usage, on retrouve ce type de biologisation dans des entreprises dont l’objectif est d’acquérir une certaine visibilité dans un espace donné, favorisant donc des positions maximalistes. Dans d’autres cas, on repère des usages plus hybrides, qu’on pourrait appeler des situations de « biologisation faible », où la biologisation cohabite en pratique avec d’autres registres de pensée ou d’action déjà solidement implantés, dont elle peut par ailleurs contester la prédominance. En témoigne l’exemple de l’école, où les grilles de lecture et d’action biologisantes se retrouvent notamment en concurrence avec celles de la psychologie et/ou de la didactique. (Lemerle et Reynaud-Paligot 2017, p. 23-24)

    32Ce modèle à « échelles multiples » ne trouve son sens que rapporté aux contextes historiques dont il a été précédemment question. Par exemple, une biologisation « faible » renvoie à une intensité d’usage et non à une éventuelle édulcoration du modèle considéré, qu’il soit réductionniste ou potentialiste. On peut ainsi retrouver au sein d’un espace donné, par exemple celui de la santé mentale ou de l’éducation, des positions sous-tendues par des schémas biologisants très affirmés, mais se retrouvant en pratique dans une position de faiblesse, de minorité ou de concurrence qui les empêche de se déployer. C’est le contexte sociohistorique, matérialisé par les évolutions internes et externes aux champs considérés qui déterminent en grande partie le fait que la biologisation soit « faible » sur une période donnée et plus « forte » sur une autre, en interaction avec les évolutions mêmes des positions biologisantes, qui peuvent gagner plus ou moins de légitimité en fonction des transformations des théories ou des techniques sur lesquelles elles reposent.

    33On peut ainsi considérer la biologisation au sein du champ éducatif dans les années 1970 comme une biologisation à la fois réductionniste (si l’on prend pour référence les écrits de Pierre Debray-Ritzen et son plaidoyer en faveur des tests de mesure du quotient intellectuel)17 et « faible », du fait d’une légitimité marginale. Les tendances biologisantes se sont par la suite éloignées du pôle réductionniste et se sont rapprochées de positions plus potentialistes depuis une quinzaine d’années, notamment sous l’influence des neurosciences cognitives. Il ne s’agirait plus de mesurer les capacités intellectuelles des enfants pour les classer, mais d’utiliser les meilleurs outils pour permettre à chacun·e d’avoir toutes les chances de réussir sa scolarité, conditionnée en premier lieu par l’apprentissage de la lecture. Cette évolution récente vers une biologisation potentialiste, dont on pourrait aussi retracer les conditions idéologiques de succès18, s’est accompagnée (ou a été précédée) d’une externalisation du traitement des difficultés scolaires qui peut être interprétée comme la conséquence de processus internes à l’École. En effet, l’imputation à des causes biologiques de l’échec de politiques éducatives contre-productives par les responsables et acteurs et actrices desdites politiques a longtemps permis d’esquiver toute remise en cause sérieuse des politiques existantes et conduit à déléguer la reprise en main des élèves en difficulté à des intervenant·es extérieur·es présentant des gages de scientificité tel·les que les orthophonistes (Garcia 2017). Du fait de ces deux séries d’évolution structurelle, les tenant·es de la biologisation ont progressivement acquis une position beaucoup plus forte au sein du champ éducatif.

    *

    34Ainsi, à l’issue des travaux et réflexions menés entre 2010 et 2017 à la MSH PN, s’est dégagée une notion de la biologisation plus historicisée et sociologisée que celle très globale proposée jusqu’alors. Une sociologie de la biologisation du social pourra tirer profit de cette approche à échelles multiples et mobiles, qui ne permettra sans doute pas de régler la question des affinités ou des différences entre biologisme, naturalisme, organicisme ou physicalisme19, mais sera peut-être utile pour dépasser le stade de la seule imputation idéologique et surtout éviter de se référer à des phénomènes macrosociologiques définis de façon nébuleuse20. Telle a été notre ambition : reconfigurer un concept et des méthodes afin de décrire et de rendre intelligibles des phénomènes empiriques qu’on aurait moins bien observés sans eux.

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    Rostand Jean, 1963, « Le destin biologique de l’Homme », Tiers-Monde, 4/13-14, p. 6-23.

    Schotté Manuel, 2016, « Les possibles corporels : support biologique, déterminations sociales », Revue européenne des sciences sociales, 54/1, p. 201-220.

    10.4000/ress.3520 :

    Taguieff Pierre-André, 1996, « Critiques du progrès et pensées de la décadence. Essai de clarification des visions de l’histoire », Mil neuf cent. Revue d’histoire intellectuelle (Cahiers Georges Sorel), 14, p. 15-39.

    10.3406/mcm.1996.1149 :

    Taguieff Pierre-André, 1992, « Nationalisme, réactions identitaires et communauté imaginée », Hommes et migrations, 1154, p. 31-41.

    10.3406/homig.1992.1830 :

    Taguieff Pierre-André, 1984, « Les présuppositions définitionnelles d’un indéfinissable : le racisme », Mots. Les langages du politique, 8, p. 71-107.

    10.3406/mots.1984.1141 :

    Vidal Catherine, 2017, « Quand la science est mal “femmée” », La biologisation du social. Discours et pratiques, Sébastien Lemerle et Carole Reynaud-Paligot dir., Nanterre, Presses universitaires de Paris Nanterre, p. 29-40.

    Wilson Edward O., 1987, La sociobiologie, Monaco, Éd. du Rocher.

    Woollven Marianne, 2017, « Le cerveau des dyslexiques : causalité et responsabilité face aux difficultés de lecture en France et au Royaume-Uni », La biologisation du social. Discours et pratiques, Sébastien Lemerle et Carole Reynaud-Paligot dir., Nanterre, Presses universitaires de Paris Nanterre, p. 221-235.

    Zazzo René, Zlotowicz Michel, 1969, « Débat sur l’objectivité en psychologie », Enfance, 22/5, p. 383-396.

    10.3406/enfan.1969.2486 :

    Notes de bas de page

    1 Tous mes remerciements à Baptiste Moutaud, qui a lu une première version de ce texte, pour ses commentaires et suggestions. Je remercie également Laurine Thizy, Elsa Cohen et Antonine Nicouglou pour leurs commentaires et/ou aide apportée à l’ultime version de ce travail.

    2 « Les usages sociaux des sciences du cerveau », New York University Paris, 15 mai 2012 ; « La biologisation du social : un état des pratiques », Cresppa-CSU, 17 septembre 2013 ; « La biologisation du social : discours et pratiques », Cresppa-CSU, 24 novembre 2014.

    3 Après la parution du livre en 2017, le thème a progressivement été fermé et remplacé en 2019 par le thème « Biologique, psychologique et social : vers une science “totale” ? » coordonné par Pascal Ducournau et Stanislas Morel.

    4 Portail créé par le ministère de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, qui donne accès à des publications scientifiques francophones (revues, actes de colloques, etc.) principalement dans le domaine des sciences humaines et sociales, et dont les collections peuvent remonter au xixe siècle.

    5 Le site NGram Viewer de Google Books, tout en faisant état d’usages très marginaux dès la seconde moitié des années 1940, montre aussi un accroissement du recours au terme « biologisation » à partir des années 1960.

    6 Zazzo parle de l’orientation biologisante de la pensée de Piaget sans y trouver quelque chose de déplorable.

    7 Pirlot parle d’une « regrettable biologisation de l’histoire », Rostand emploie les expressions « biologiste le plus “biologisant” » et « généticien le plus “génétisant” » dans un sens de toute évidence péjoratif.

    8 « Il faut abandonner l’idée dangereuse de restreindre les forts, d’élever les faibles, et de faire ainsi pulluler les médiocres. Nous devons chercher, parmi les enfants, ceux qui possèdent de hautes potentialités, et les développer aussi complètement que possible. Et donner ainsi à la nation une aristocratie héréditaire. […] En France, en Angleterre, en Allemagne, les descendants des Croisés et des barons féodaux sont encore en grand nombre. Les lois de la génétique nous indiquent la possibilité de l’apparition parmi eux d’êtres aventureux et intrépides. […] Aujourd’hui, il est indispensable que les classes sociales soient de plus en plus des classes biologiques » (Carrel 1935, p. 359-362).

    9 Ehrenberg 2004, 2008. Jean-Hugues Déchaux de son côté n’éprouve pas non plus le besoin d’utiliser le terme de « biologisation » lorsqu’il étudie l’« essor de la génomique procréative et en particulier l’option bientôt offerte aux parents d’intervenir sur le génome au stade de l’embryon en procédant à des modifications ciblées du génotype de l’enfant à naître », même s’il indique que ces futurs « parents designers » de leurs enfants seraient pris dans « une vision biologique (génétique en l’occurrence) de la procréation et de la parenté » (Déchaux 2017, p. 209). Enfin, dans le récent Palgrave Handbook of Biology and Society (Meloni et al. 2018), somme de près de 1000 pages, le terme biologization n’est utilisé qu’une fois, dans une contribution sur la notion d’« espèce humaine » (human species) (Cohen 2018, p. 878), tout comme le terme biologized, employé dans une contribution sur l’influence du modèle spencéro-lamarckien sur la constitution d’une sociologie « scientifique » à la fin du xixe siècle (Gissis 2018, p. 34).

    10 En 1936, d’après le Centre national de ressources textuelles et lexicales [https://www.cnrtl.fr/definition/biologisme]. En 1932, André Lalande avait proposé le terme de « biomorphisme » comme « caractère général des tendances ou des doctrines qui interprètent les phénomènes psychologiques ou sociaux […] en les considérant comme une forme spéciale de Vie », soulignant que « biologisme » a été quelquefois employé dans le même sens (Lalande 2002, p. 113-114). Mais sa proposition n’a pas été retenue par l’usage.

    11 Voir, dans le cas des sciences du cerveau, Lemerle 2011 et 2016.

    12 Interrogations réalisées le 16 juillet 2019. Il faudrait sans doute se pencher sur les différents états de collection des revues dans Persée, soumis à un embargo concernant les années les plus récentes, pour éventuellement comprendre le recul de l’emploi du terme dans les années 2000-2017 par comparaison avec les années 1990 ainsi qu’avec les résultats beaucoup plus importants dans Cairn (qui inclut également l’interrogation de livres et de magazines).

    13 Pour un aperçu des références, voir les notes 2 et 3 dans Lemerle et Reynaud-Paligot 2017, p. 15-16.

    14 Du fait vraisemblablement que nous avions en quelque sorte plus « hérité » de l’expression que nous ne l’avions forgée par nous-mêmes.

    15 Dans le même ordre d’idées, quoique pour le moment à un degré moindre, on pourrait évoquer le champ juridique (Dartigues 2017).

    16 Communication personnelle, 20 juillet 2019. Ce rapprochement avec la notion de Michel Callon n’épuise évidemment pas toute la portée conceptuelle de celle-ci et n’est opéré que pour faire ressortir l’orientation spécifique de celle de biologisation.

    17 Debray-Ritzen 1978. Voir aussi Lemerle 2007, p. 54.

    18 Notamment par les points de convergence entre certaines formes récentes de biologisme et des conceptions de la société d’inspiration libérale (Lemerle 2013, p. 239 et suiv.).

    19 Pour une revue de la question, voir par exemple Memmi 2014, p. 224 et suiv.

    20 Tel qu’en témoigne par exemple l’évocation récurrente de l’influence d’un toujours très hypothétique « esprit du temps » (Zeitgeist).

    Auteur

    • Sébastien Lemerle

      Sébastien Lemerle est maître de conférences HDR en sociologie à l’université de Paris Nanterre et au Cresppa-CSU. Il a travaillé sur le biologisme (Le singe, le gène et le neurone. Du retour du biologisme en France, PUF, 2013) et a été coresponsable de l’axe de recherches « La biologisation du social » à la MSH Paris Nord de 2010 à 2017. Dans ce cadre, il a co-coordonné le livre La biologisation du social. Discours et pratiques (Presses universitaires de Paris Nanterre, 2017) et le numéro spécial Les usages sociaux des sciences du vivant de la Revue européenne des sciences sociales (2016). Ses recherches actuelles portent sur la sociologie des idées et de la vulgarisation scientifiques. Parmi ses parutions récentes : Le cerveau reptilien. Sur la popularité d’une erreur scientifique (CNRS Éditions, 2021).

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    2007

    Le cheikh et le calife

    Le cheikh et le calife

    Sociologie religieuse de l’islam politique au Maroc

    Youssef Belal

    2011

    Fès, la fabrication d’une ville nouvelle (1912-1956)

    Fès, la fabrication d’une ville nouvelle (1912-1956)

    Charlotte Jelidi

    2012

    Palerme, illégalismes et gouvernement urbain d’exception

    Palerme, illégalismes et gouvernement urbain d’exception

    Fabrizio Maccaglia

    2009

    La mixité dans l’éducation

    La mixité dans l’éducation

    Enjeux passés et présents

    Rebecca Rogers (dir.)

    2004

    Les arabisants et la France coloniale. 1780-1930

    Les arabisants et la France coloniale. 1780-1930

    Savants, conseillers, médiateurs

    Alain Messaoudi

    2015

    Les arabisants et la France coloniale. Annexes

    Les arabisants et la France coloniale. Annexes

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    2015

    L'école républicaine et l'étranger

    L'école républicaine et l'étranger

    Une histoire internationale des réformes scolaires en France. 1870-1914

    Damiano Matasci

    2015

    Le sexe de l'enquête

    Le sexe de l'enquête

    Approches sociologiques et anthropologiques

    Anne Monjaret et Catherine Pugeault (dir.)

    2014

    Les agents immobiliers

    Les agents immobiliers

    Pour une sociologie des acteurs des marchés du logement

    Loïc Bonneval

    2011

    Réinventer les campagnes en Allemagne

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    Guillaume Lacquement, Karl Martin Born et Béatrice von Hirschhausen (dir.)

    2013

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    1 Tous mes remerciements à Baptiste Moutaud, qui a lu une première version de ce texte, pour ses commentaires et suggestions. Je remercie également Laurine Thizy, Elsa Cohen et Antonine Nicouglou pour leurs commentaires et/ou aide apportée à l’ultime version de ce travail.

    2 « Les usages sociaux des sciences du cerveau », New York University Paris, 15 mai 2012 ; « La biologisation du social : un état des pratiques », Cresppa-CSU, 17 septembre 2013 ; « La biologisation du social : discours et pratiques », Cresppa-CSU, 24 novembre 2014.

    3 Après la parution du livre en 2017, le thème a progressivement été fermé et remplacé en 2019 par le thème « Biologique, psychologique et social : vers une science “totale” ? » coordonné par Pascal Ducournau et Stanislas Morel.

    4 Portail créé par le ministère de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, qui donne accès à des publications scientifiques francophones (revues, actes de colloques, etc.) principalement dans le domaine des sciences humaines et sociales, et dont les collections peuvent remonter au xixe siècle.

    5 Le site NGram Viewer de Google Books, tout en faisant état d’usages très marginaux dès la seconde moitié des années 1940, montre aussi un accroissement du recours au terme « biologisation » à partir des années 1960.

    6 Zazzo parle de l’orientation biologisante de la pensée de Piaget sans y trouver quelque chose de déplorable.

    7 Pirlot parle d’une « regrettable biologisation de l’histoire », Rostand emploie les expressions « biologiste le plus “biologisant” » et « généticien le plus “génétisant” » dans un sens de toute évidence péjoratif.

    8 « Il faut abandonner l’idée dangereuse de restreindre les forts, d’élever les faibles, et de faire ainsi pulluler les médiocres. Nous devons chercher, parmi les enfants, ceux qui possèdent de hautes potentialités, et les développer aussi complètement que possible. Et donner ainsi à la nation une aristocratie héréditaire. […] En France, en Angleterre, en Allemagne, les descendants des Croisés et des barons féodaux sont encore en grand nombre. Les lois de la génétique nous indiquent la possibilité de l’apparition parmi eux d’êtres aventureux et intrépides. […] Aujourd’hui, il est indispensable que les classes sociales soient de plus en plus des classes biologiques » (Carrel 1935, p. 359-362).

    9 Ehrenberg 2004, 2008. Jean-Hugues Déchaux de son côté n’éprouve pas non plus le besoin d’utiliser le terme de « biologisation » lorsqu’il étudie l’« essor de la génomique procréative et en particulier l’option bientôt offerte aux parents d’intervenir sur le génome au stade de l’embryon en procédant à des modifications ciblées du génotype de l’enfant à naître », même s’il indique que ces futurs « parents designers » de leurs enfants seraient pris dans « une vision biologique (génétique en l’occurrence) de la procréation et de la parenté » (Déchaux 2017, p. 209). Enfin, dans le récent Palgrave Handbook of Biology and Society (Meloni et al. 2018), somme de près de 1000 pages, le terme biologization n’est utilisé qu’une fois, dans une contribution sur la notion d’« espèce humaine » (human species) (Cohen 2018, p. 878), tout comme le terme biologized, employé dans une contribution sur l’influence du modèle spencéro-lamarckien sur la constitution d’une sociologie « scientifique » à la fin du xixe siècle (Gissis 2018, p. 34).

    10 En 1936, d’après le Centre national de ressources textuelles et lexicales [https://www.cnrtl.fr/definition/biologisme]. En 1932, André Lalande avait proposé le terme de « biomorphisme » comme « caractère général des tendances ou des doctrines qui interprètent les phénomènes psychologiques ou sociaux […] en les considérant comme une forme spéciale de Vie », soulignant que « biologisme » a été quelquefois employé dans le même sens (Lalande 2002, p. 113-114). Mais sa proposition n’a pas été retenue par l’usage.

    11 Voir, dans le cas des sciences du cerveau, Lemerle 2011 et 2016.

    12 Interrogations réalisées le 16 juillet 2019. Il faudrait sans doute se pencher sur les différents états de collection des revues dans Persée, soumis à un embargo concernant les années les plus récentes, pour éventuellement comprendre le recul de l’emploi du terme dans les années 2000-2017 par comparaison avec les années 1990 ainsi qu’avec les résultats beaucoup plus importants dans Cairn (qui inclut également l’interrogation de livres et de magazines).

    13 Pour un aperçu des références, voir les notes 2 et 3 dans Lemerle et Reynaud-Paligot 2017, p. 15-16.

    14 Du fait vraisemblablement que nous avions en quelque sorte plus « hérité » de l’expression que nous ne l’avions forgée par nous-mêmes.

    15 Dans le même ordre d’idées, quoique pour le moment à un degré moindre, on pourrait évoquer le champ juridique (Dartigues 2017).

    16 Communication personnelle, 20 juillet 2019. Ce rapprochement avec la notion de Michel Callon n’épuise évidemment pas toute la portée conceptuelle de celle-ci et n’est opéré que pour faire ressortir l’orientation spécifique de celle de biologisation.

    17 Debray-Ritzen 1978. Voir aussi Lemerle 2007, p. 54.

    18 Notamment par les points de convergence entre certaines formes récentes de biologisme et des conceptions de la société d’inspiration libérale (Lemerle 2013, p. 239 et suiv.).

    19 Pour une revue de la question, voir par exemple Memmi 2014, p. 224 et suiv.

    20 Tel qu’en témoigne par exemple l’évocation récurrente de l’influence d’un toujours très hypothétique « esprit du temps » (Zeitgeist).

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    Lemerle, S. (2023). La biologisation du social : retour sur les usages d’un concept. In L. Thizy, J. Vincent, G. Sinem, & I. Nihan Balci (éds.), Biologisation(s). Lyon: ENS Éditions. https://doi.org/10.4000/books.enseditions.45766
    Lemerle, Sébastien. « La biologisation du social : retour sur les usages d’un concept ». In Biologisation(s), édité par Laurine Thizy, Justine Vincent, Gunes Sinem, et Irem Nihan Balci. Lyon: ENS Éditions, 2023. doi:10.4000/books.enseditions.45766.
    Lemerle, Sébastien. « La biologisation du social : retour sur les usages d’un concept ». Biologisation(s), édité par Laurine Thizy et al., ENS Éditions, 2023, https://doi.org/10.4000/books.enseditions.45766.

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    Thizy, L., Vincent, J., Sinem, G., & Nihan Balci, I. (éds.). (2023). Biologisation(s). Lyon: ENS Éditions. https://doi.org/10.4000/books.enseditions.45666
    Thizy, Laurine, Justine Vincent, Gunes Sinem, et Irem Nihan Balci, éd. Biologisation(s). Lyon: ENS Éditions, 2023. doi:10.4000/books.enseditions.45666.
    Thizy, Laurine, et al., éditeurs. Biologisation(s). ENS Éditions, 2023, https://doi.org/10.4000/books.enseditions.45666.
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