Vision et idéologie
p. 105-115
Texte intégral
1Que cache le voile de l’économie ? La vision et l’idéologie. Que dissimule l’objet complexe de l’analyse économique ? Nos conceptions profondes, peut-être non analysables concernant la nature humaine, l’histoire, etc. ; et les différents artifices par lesquels nous arrivons à accepter, en particulier dans la société capitaliste, les moyens fondamentaux mais cachés de coordination sociale – la domination et le consentement d’un côté, l’affect et la sociabilité de l’autre.
2Le lecteur est maintenant familiarisé avec tout cela. Pourtant, le problème de la vision et de l’idéologie reste imparfaitement examiné. Il subsiste dans ces pages une présence indésirable, projetant son ombre y compris quand le terme d’idéologie est remplacé par l’expression neutre de système de croyances, ou quand le terme mystique et antiscientifique de vision est qualifié d’« acte cognitif préanalytique » sans lequel le travail scientifique ne peut pas débuter.
3Ce sont ces questions qui doivent être abordées dans ces dernières pages. Si, comme je le crois profondément, il n’y a pas de moyen d’échapper à l’influence des visions et des idéologies, nous devons apprendre à vivre avec elles – et non pas abandonner tout espoir d’examiner la société de manière objective et pénétrante, ou en nous résignant à devenir de simples serviteurs d’intérêts et des esclaves de motivations ignorées, mais en prenant la mesure de ces forces cachées du mieux que nous pouvons.
I
4Commençons par aborder la question de l’idéologie dans le pire des cas. Par « pire », je ne veux pas dire une fausse représentation délibérée et consciente ou une manipulation de la vérité. Certains économistes mentent sans doute, comme tout le monde de temps en temps, mais ce n’est pas le problème qu’évoque le terme. L’idéologie, même dans son interprétation extrême comme mensonge, signifie mentir au nom d’une idée ou d’un intérêt. De plus, je soupçonne que, sauf dans les cas les plus rares, mentir au nom d’un intérêt n’est pas un acte d’immoralité conscient, mais une situation où l’idéologue est suffisamment convaincu de la justesse de sa cause pour défendre par des calculs métamoraux des déclarations « totalement » incorrectes ou « excessives ».
5Peut-on reconnaître semblable idéologie manifeste ? Généralement, je crois qu’il est facile de le faire, comme certains exemples peuvent l’illustrer : Dans Free to Choose, Milton et Rose Friedman écrivent :
Une grande partie de la ferveur morale derrière la recherche de l’égalité des résultats provient de la croyance répandue qu’il n’est pas juste que certains enfants aient un plus grand avantage sur d’autres simplement parce qu’ils ont des parents riches. Bien entendu que ce n’est pas juste. Cependant, l’injustice peut prendre beaucoup de formes. Elle peut prendre la forme de l’héritage de la propriété – obligations et actions, maisons, usines. Elle peut aussi prendre la forme de l’héritage du talent – aptitudes musicales, force, capacités mathématiques. L’héritage de la propriété peut être entravé plus facilement que l’héritage du talent. Mais d’un point de vue éthique, existe-t-il une différence entre les deux ?1
6La réponse à leur question est qu’il y a bien une différence. C’est que nous n’attachons aucune signification morale aux injustices qui proviennent des distributions de la nature, alors que nous attachons une telle signification à celles imposées par la société. Il n’est pas considéré comme une injustice morale qu’une personne soit belle et une autre laide, mais le fait qu’une personne soit riche et qu’une autre soit pauvre peut en effet être considéré comme contraire à la morale. Il ne s’agit donc pas du tout de l’égalité des résultats, mais d’une distinction entre inégalités sociales, donc corrigibles, et avantages et handicaps naturels, vraisemblablement incorrigibles (il s’ensuit que si la chirurgie esthétique peut transformer les personnes laides en personnes belles à un coût raisonnable, alors la beauté, comme la richesse, peut devenir un objet de préoccupations morales).
7Ce qui est manifestement idéologique dans le pire sens ici, c’est que les Friedman, j’en suis certain, reconnaîtraient et rejetteraient la nature fragile de leur argument, si on le leur présentait pour défendre un principe dans lequel ils ne croient pas. C’est leur incapacité à appliquer le même niveau de rigueur intellectuel à leurs propres arguments qu’à ceux du camp opposé qui fait de leur déclaration un exemple évident d’idéologie « manifeste ».
8Certains autres exemples méritent d’être mentionnés, même rapidement. Dans The Way the World Works Jude Wanniski écrit, « les partenaires commerciaux du principe de l’enfant (sic) sont ses parents », et « chez sa mère et son père, l’enfant a un portefeuille diversifié ». Cette représentation « économiciste » de la nature humaine, qui traverse le livre et qui renforce sa forte orientation pour la libre entreprise, est une description réductionniste qui ferait honte au marxisme le plus vulgaire. Pourtant, Irving Kristol, qui a le regard aiguisé pour de tels réductionnismes quand ils sont commis au nom du marxisme, est cité dans la jaquette du livre de Wanniski, affirmant qu’il s’agit « du meilleur manuel économique depuis Adam Smith ». Dans le même sens, George Gilder affirme dans Wealth and Poverty que « le capitalisme commence en donnant », une perspective qui semble changer le sens de « donner » à 180 degrés, dans la mesure où la motivation d’accumulation est identifiée par Gilder à l’« altruisme ».
9Dans un autre exemple, Robert E. Lucas, un théoricien conservateur bien connu, formule cette réponse à la question de savoir si les gouvernements devaient tenter de résoudre l’injustice sociale : « Cela ne ressemblerait à rien de mon point de vue. Je n’arrive pas à expliquer que les pharaons existent pour résoudre l’injustice sociale en Égypte. Je pense qu’ils ont perpétré la plupart des injustices sociales en Égypte ». La question en débat n’est pas de savoir si les pharaons ont été, en fait, les auteurs de la plupart des injustices commises en Égypte ancienne, mais pourquoi le « gouvernement » rappelle pour Lucas l’Égypte pharaonique, et non l’Amérique de Lincoln. Je laisse le pire du pire pour la fin : Gordon Tullock, rédigeant Economics of Income Redistribution, classe les programmes de restriction des cultures agricoles des États-Unis « avec les actes de Staline, Hitler et Mao, parmi les plus importants meurtres de masse de notre époque ». Un évaluateur dans le Journal of Economic Literature écrit cette requête : « Même de légers dommages seraient difficiles à prouver. Pour cette allégation sans fondement de meurtre de masse de Tullock (qui implique aussi une intention), l’irresponsabilité est immense »2.
10Dans tous ces exemples, l’idéologie est assez facilement identifiable, soit par son indifférence à l’égard des faits généralement reconnus de la vie économique ou sociale ou politique, son raisonnement manifestement faible ou sous forme de pétition de principe, ou par son irresponsable exagération. Évidemment, nous trouvons précisément les mêmes défauts dans les idéologies manifestes du socialisme que dans celles du capitalisme. Néanmoins, dans un cas comme dans l’autre, il n’y a aucune raison de craindre que l’idéologie pousse inéluctablement ses porte-parole dans des excès polémiques ou d’apologisme. Il est possible d’exposer les croyances, peu importe comment elles sont ardemment défendues, d’une manière qui tienne compte des preuves, considère les alternatives, et fait des assertions des hypothèses et non des dogmes. En effet, les convictions les plus solides ont généralement cette qualité de modestie et de méfiance qui renforce grandement leur vraisemblance.
II
11L’idéologie manifeste n’est donc pas l’aspect du voile de l’économie que je trouve intéressant ou important. Les énoncés qui ne présentent aucun de ces défauts flagrants, mais qui doivent néanmoins être tenus pour idéologiques, ont des conséquences bien plus importantes, car on peut démontrer qu’ils sont faux ou contradictoires, bien que ce ne soit pas fait en connaissance de cause.
12Permettez-moi d’illustrer à nouveau le problème avec quelques exemples. Une idée généralement retenue de l’économie conventionnelle (conventional economics), c’est que sa composante conceptuelle fondamentale repose sur un « individu rationnel et maximisateur ». Dans mon chapitre initial (texte précédent), j’ai traité certaines difficultés empiriques liées à l’emploi de « rationnel » et de « maximisateur », mais considérons maintenant une difficulté plus fondamentale qui révèle la nature implicite du principe sur lequel repose ce concept.
13Le mot clé est l’« individu ». Concrètement, la première action que l’individu est appelé à accomplir – dans une centaine de manuels, non dans l’existence – est l’affectation rationnelle et maximisatrice de son revenu. Quel est le problème ici ? C’est que le revenu est intrinsèquement une catégorie sociale, alors que l’« individu » est intrinsèquement une catégorie non sociale. Il ne peut y avoir de revenu dans une économie à la Robinson Crusoé avec un individu isolé. Nul doute qu’une personne seule peut allouer ses forces comme elle le souhaite, y compris de manière rationnelle et maximisatrice, mais les forces ne sont pas un « revenu » – si elles l’étaient, tous les individus vigoureux seraient riches sans plus tarder (beaucoup de textes amplifient le problème conceptuel en demandant à l’individu d’allouer son salaire – introduisant un terme de classe ainsi qu’un terme social)3.
14Ce que nous avons ici est une erreur logique qui n’est pas reconnue comme telle. De plus, même si elle était ainsi reconnue, sa capacité à transformer les croyances est faible. Je ne peux pas imaginer qu’un économiste conventionnel, confronté pour la première fois à l’illogisme de la catégorie d’« individu » qui alloue son revenu, abandonne sa confiance dans le système de croyances économiques. Les intérêts que ce système de croyances sert sont trop étendus et profonds pour être infirmés par une simple réfutation. Les systèmes de croyances restent presque imperméables aux faits ou à la logique parce qu’ils apaisent le « tumulte de l’imagination » – l’inquiétude, dirions-nous – qu’Adam Smith a identifié de manière convaincante comme un besoin fondamental satisfait par la théorisation4.
15Comme je l’ai écrit ailleurs, cette persistance tenace des jugements de valeur découle du fait que l’économiste n’engage pas son analyse à partir d’une position totalement désintéressée, indifférente aux conclusions auxquelles son analyse peut conduire.
16Le chercheur en sciences sociales est inextricablement lié à ses objets d’étude, en tant que membre d’un groupe, d’une classe, d’une société, d’une nation, apportant avec lui des sentiments d’hostilité ou d’attitudes défensives du phénomène qu’il observe. En un mot, sa position dans la société – non seulement sa position matérielle, mais aussi sa position morale – est impliquée dans et souvent mise en péril par l’acte de recherche, et il n’est donc pas surprenant que, derrière la grande majorité des sciences sociales, on trouve des arguments qui servent à justifier la position existentielle des chercheurs en sciences sociales5.
17Il existe de nombreux exemples de résistance des systèmes de croyances en dépit de leurs faiblesses internes. Peut-être le plus connu de ces exemples est l’amalgame fait entre les services matériels rendus par la terre et les ressources et les prétentions sociales de la « Terre » et du « Capital ». Au moins depuis l’époque de John Stuart Mill, les économistes ont saisi la différence entre la contribution réelle de la terre et des ressources et les revendications de leurs propriétaires à une part du résultat. Cependant, le fait est que les économistes continuent d’anthropomorphiser la propriété, en parlant de la terre et du capital comme s’ils étaient des incarnations de la volonté et de l’énergie d’individus et qui n’accompliraient pas les tâches qui leur incombent s’« ils » (et non leurs propriétaires) n’étaient pas motivés ou récompensés par des rétributions. De cette manière, « la terre, le travail et le capital » sont identifiés à des facteurs de production, éliminant ainsi tacitement la différence sociale importante entre le travail et la propriété.
18C’est ainsi que l’économie déploie son voile idéologique sur le capitalisme, protégeant de l’examen son caractère identique à un régime (sociopolitique) et nous laissant voir à la place un « système de prix » dépolitisé et désocialisé. Les systèmes de croyances à partir desquelles nous percevons ainsi le capitalisme posent à notre analyse des problèmes très différents de ceux que nous trouverions si nous le percevions autrement. En excluant toutes les dimensions de domination et de consentement, ainsi que celles de l’affect et de la confiance, cela nous incite à comprendre le capitalisme comme fondamentalement « économique » – non social ou politique – par nature. En effet, comme nous l’avons vu, la science économique fonde le concept même d’« économie » en tant que mode d’organisation sociale distinct – non fondé sur – des modes d’organisation sociale plus anciens.
III
19J’ai déclaré que l’idéologie pénètre et imprègne l’économie, non pas parce qu’on ne peut pas en distinguer les signes distinctifs, mais parce que sa capacité à répondre au besoin d’un cadre normatif ne peut pas être facilement éliminée. N’y a-t-il alors aucune possibilité de supprimer les partis pris et les préjugés – en termes plus polis, les jugements de valeurs – de l’idéologie ? L’économie doit-elle, par nécessité, toujours porter les marques de sa subordination à un ordre social ? L’invocation de la science en tant qu’idéal de l’économie n’est-elle qu’une chimère – pire, un aveuglement pieux ?
20Je ne pose pas ces questions de manière rhétorique, pour préparer la voie à une défense retentissante de l’économie comme science. Si mon argument précédent a une quelconque validité, il rend impossible de recourir au dernier moment au patriotisme intellectuel. L’idéologie fait partie de l’économie – non l’ensemble, mais une partie constitutive. Ces motivations idéologiques sont non seulement fortes, en fait inévitables, mais aussi légitimes. Nous ne pouvons attendre que les règles de la discipline scientifique neutralisent celles-ci, en particulier où la science elle-même n’est pas immunisée d’une confrontation de ses systèmes de croyances avec des idées indésirables6.
21Que peut-on dire alors ? Je ferai quelques remarques qui ne résoudront pas le problème de l’idéologie – il est inamovible – mais qui peuvent le rendre plus facile à accepter et à utiliser de manière constructive :
221) Comme le montrent ces essais (textes de l’ouvrage), il est possible de construire des idéologies alternatives. Les points de vue alternatifs ne sont certainement pas à l’abri de l’accusation d’être de nature « idéologique » – c’est-à-dire de contenir des prémisses discutables, peut-être des incohérences internes. Le fondement historique ou le parti pris de mes propres points de vue peuvent être facilement contestés. La centralité du pouvoir et de l’affect, centrale dans ma discussion, peut certainement être discutée. L’interprétation du système de marché comme un mode d’intégration sociale qui dissimule des formes plus anciennes de contrôle social est également sujette au désaccord ou au rejet. Ce qui est important, c’est de convenir que plus d’un ensemble théorique peut être formulé pour expliquer les problèmes auxquels s’intéressent les économistes. Ainsi, aucune interprétation ne peut être considérée comme vraie. J’insiste sur cette affirmation car j’ai peur parfois que les économistes davantage que les scientifiques cèdent à la tentation de soutenir que leurs systèmes de croyances soient les vrais systèmes de croyances. Ce simple aveu de faillibilité, consciemment assumé et fermement maintenu, suffit à assouplir, sans toutefois les surmonter, les contraintes imposées par l’idéologie.
232) Les tâches de la science et de l’idéologie sont différentes. La science se rapporte à la vérification des théories sur le monde empirique. Sa portée ne s’étend pas à la constitution des unités conceptuelles par lesquelles ce monde prend sa forme « empirique ». La science concerne notre compréhension du fonctionnement du monde, non de la manière dont nous le percevons avant toute chose. Comme le montre clairement l’exemple de la physique moderne, la science s’occupe souvent de concepts dont la « signification » – même dont « l’existence » – est seulement une commodité mentale qui permet à la théorisation de prendre place : nous avons donc des « particules » qui ont de la « couleur », du « charme », de l’« étrangeté », etc.
24Avec l’économie aussi, sa portée ne peut être étendue à la question de la formation des concepts. Les composantes de la théorie économique comme les « individus » ou la « société », l’« utilité » ou la « valeur », le « travail » ou le « capital », sont créées par les observateurs à partir de la matière protéiforme du monde extérieur et d’incitations internes. Elles sont, si vous voulez, « métaphysiques »7, ou peut-être mieux, heuristiques. Comme nous l’avons vu, ces concepts peuvent conduire à des contradictions ou à des paradoxes logiques, ou ils peuvent n’avoir aucune utilité opérationnelle. Dans la perspective de la science et de la logique, ils devraient donc être écartés et remplacés par d’autres constructions et conceptions. Cependant, aucun d’entre eux ne pourra jamais revendiquer la paternité de la science. La source de toutes les constructions sociales reste forcément l’être humain qui est amené à « développer » des concepts pour faire face à sa situation existentielle. Nécessairement, ces concepts doivent comprendre des éléments de valeur qui sont leur raison d’être principal.
253) Une telle reconnaissance ne supprime pas l’idéologie mais la légitime et définit sa fonction vis-à-vis de la science. L’idéologie, ou les structures de croyances pour lui donner un nom plus acceptable, nous fournit la compréhension par laquelle le monde « naturel » est défini en tant que tel. Ensuite, la science explore et examine les données empiriques que cet ensemble spécifique de valeurs a identifiées, construit des théories à partir des données désignées comme pertinentes, teste ces théories, en règle générale en examinant la robustesse de leurs implications prédictives, et réévalue, ou modifie, ou même abandonne ces croyances si les théories échouent à produire des résultats pertinents.
26Nous trouvons principalement cette application de la science dans la position transparente et curieuse avec laquelle la plupart des économistes abordent le « fonctionnement » du système. Je mets le mot entre guillemets parce que le fonctionnement fait presque exclusivement référence aux mouvements de surface de l’économie – ce que j’ai décrit comme son aspect « marchand » – plutôt que de questionner les profondeurs politiques et sociales, ci-après – mon concept de « régime ». C’est la raison pour laquelle l’économie réussit, avec un calme admirable, à intégrer et à écarter une « théorie » l’une après l’autre – le monétarisme, l’économie de l’offre, les anticipations rationnelles, et tout ce qui viendra ensuite – et c’est pourquoi elle promeut cette volonté de tester et de se débarrasser des théories comme des vieilles chaussettes (like clothing), attestant du statut scientifique de la discipline.
27Ce qui reste inavoué, comme j’ai essayé de l’indiquer clairement, c’est le substrat des croyances qui nous conduit à structurer nos perceptions dans les termes d’une « économie » plutôt que d’un ordre sociopolitique ; ou de voir des « individus » plutôt que des êtres sociaux individualisés ; ou deux secteurs plutôt qu’un régime unique et instable. Si j’ai raison d’affirmer que le capitalisme traverse une période difficile d’adaptation, peut-être que les contradictions et les insuffisances de sa structure de croyances en vigueur s’amplifieront, ce qui conduira à un ensemble d’éléments conceptuels, différemment constitués, plus historiques et autocontrôlés. Mais ce n’est rien de plus qu’une possibilité. Le dogme et l’orthodoxie de plus en plus rigides sont des réponses aussi bien que la réflexion et l’adaptation.
IV
28La question de savoir comment un ordre social pourrait répondre aux défis posés par son système de croyances nous amène à la question de la vision – nos pensées les plus enfouies, souvent seulement à demi conscientes, à propos de grandes idées mais imprécises comme la « nature humaine » ou la « société », l’« histoire » ou le « progrès ».
29Les visions diffèrent des idéologies8 sur au moins deux points significatifs. Le premier est que les visions ne sont jamais falsifiables dans le sens où au moins certains concepts idéologiques peuvent se révéler être des constructions partielles de la réalité (les pharaons en tant que gouvernement) ou une description exagérée de cette réalité (la restriction des cultures comme un meurtre de masse). À la différence de l’idéologie, la vision avant d’entamer le travail de recherche traite le comportement humain ou l’existence sociale comme des « tendances ». Aucun recours à l’expérience passée ou présente ne peut confirmer ou infirmer ces énoncés. Nos visions portent sur des questions comme l’orientation endogène de la société humaine vers la hiérarchie ou l’égalité ; la « nature » pacifique ou agressive de l’espèce humaine et ses capacités de socialisation ; la similitude des systèmes sociaux avec les ordres biologiques9 ; et d’autres idées préconçues fondamentales sur la réalité sociale. Ces idées préconçues générales qui ne peuvent pas être prouvées ou réfutées – ou pire, pouvant trop facilement être « prouvées » ou « réfutées » par le recours à des exemples historiques ou introspectifs. L’histoire et l’introspection apporteront un certain soutien à de nombreuses affirmations de ce type, mais elles produiront également des preuves contraires à ce genre de généralisations. C’est parce que la psyché humaine est elle-même pleine de contradictions, dont tous les aspects se reflètent dans l’expérience historique. Il n’y a aucun moyen d’affirmer la primauté d’un aspect de la psyché sur un autre – l’amour sur la haine, la conformité sur l’individualisation, et même l’intérêt personnel sur l’affect. Les visions restent visionnaires.
30Deuxièmement, nos visions, à la différence de nos croyances idéologiques, ne contiennent jamais de contradictions logiques. C’est parce qu’elles sont construites à un niveau d’abstraction trop élevé pour entrainer des conséquences illogiques. Les conceptions de l’histoire comme progrès, immobilisme ou déclin, de la société comme nécessairement hiérarchisée ou tendanciellement égalitaire, de la nature humaine elle-même donnée ou produite, défient non seulement tous les concepts scientifiques d’« expérimentation », mais ne donnent lieu ni à des paradoxes, ni à des incohérences. Les visions ne sont pas des constructions logiques.
31À ce niveau le plus approfondi de l’enquête sociale, nos capacités d’analyse et de description diminuent jusqu’à presque disparaître. Nous pouvons dire très peu de choses sur les sources de ces préconceptions que nous projetons dans l’univers social. Peu d’entre nous peuvent localiser dans leurs origines sociales ou personnelles les expériences qui construisent nos propres visions. Pourquoi un individu devient radical ou conservateur, réformiste ou cynique, optimiste ou pessimiste reste, en règle générale, un problème d’une complexité quasi impénétrable, ou, pire, un problème dont l’importance capitale et le caractère insaisissable ne nous viennent même pas à l’esprit.
32Cependant, il n’y a guère de doute de l’immense pouvoir constructif de nos visions. Schumpeter a raison : sans vision, il ne peut pas y avoir d’analyse. Il n’y aura rien à analyser. Il n’y aura pas de « monde », pas de « tendances », pas de possibilités. Ma position principale sur l’idéologie et la vision n’est donc pas de revenir à une vision complètement personnelle ou inutilement réductionniste de la recherche économique. Il y a une marge importante laissée à l’analyse économique indispensable pour démêler les mouvements du système capitaliste. Mais l’analyse ne peut pas commencer sans les éléments conceptuels d’une structure de croyances ; et cette structure de croyances, à son tour, doit refléter la nature de l’aventure humaine telle que nous la comprenons à demi consciemment – peut-être totalement inconsciemment. Ce n’est donc pas pour rabaisser l’idée d’économie que je cherche à révéler l’idéologie et la vision sous son voile. Si l’idéologie doit être critiquée, la vision doit être célébrée. Les valeurs sont premières dans notre recherche du sens de l’histoire et de la société. Trop souvent, vecteur de mystification, l’économie peut devenir de manière exemplaire un instrument de développement si nous la considérons comme un moyen avec lequel nous nous efforçons de produire une science réaliste à l’abri de la moralité.
Notes de bas de page
1 Milton et Rose Friedman, Free to Choose: a Personal Statement, Harmondsworth, Penguin Books, 1980, p. 136.
2 Jude Wanniski, The Way the World Works, New York, Basic Books, 1978, p. 47, p. 49 ; George Gilder, Wealth and Poverty, New York, Basic Books, 1981, p. 21 ; Gordon Lucas cité dans Arjo Klamer éd., Conversations with Economics, Totowa, Rowman and Allanheld, 1984, p. 52 ; Gordon Tullock, Economics of Income Redistribution, Boston, Kluwer-Nijhoff Pub., 1983, p. 164, recension par Jerome Rothenberg dans le Journal of Economic Literature, vol. 25, no 3, 1987, p. 118.
3 Voir Ben Fine, Theories of the Capitalist Economy, New York, Holmes and Meier, 1982, p. 16-17.
4 Adam Smith, « The History of Astronomy », Essays in Philosophical Subjects, J. C. Bryce et W. P. D. Wightman éd., Indianapolis, Liberty Classic, 1980, p. 45-46.
5 Robert L. Heilbroner, An Inquiry into the Human Prospect, New York, W. W. Norton, [1975] 1980, p. 21.
6 Voir Paul Feyerabend, Against Method: Outline of an Anarchistic Theory of Knowledge, Londres, NLB, 1975, passim.
7 Voir Joan Robinson, Economic Philosophy, Chicago, Aldine, 1962, chap. 1.
8 [Heilbroner fait ici référence aux idéologies précédemment décrites dans ce même texte.]
9 Voir Jack Hirshleifer, « The Expanding Domain of Economics », The American Economic Review, vol. 75, no 6, 1985.
Auteurs
- Robert L. Heilbroner
- Cyrille Ferraton (trad.)
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