Vêtements, parures et ornements traditionnels : un enjeu identitaire pour la communauté bédouine de Jordanie aujourd’hui
p. 279-284
Texte intégral
1 Profondeur de l’histoire et qualités originales de la culture du désert et des villages,1 demeurent inscrites dans les activités quotidiennes des Bédouins. Celles-là sont manifestes dans bien des scènes de la vie rurale, et même citadine, en Jordanie aujourd’hui, telles que j’ai pu les observer, dans le désert, dans les villages et les petites villes.2
2Ces qualités s’imposent : le firmament du plastron brodé d’une robe, le jardin lumineux d’une bande de broderie d’une jupe sur fond de tissu nuit noire, le palais des dessins géométriques qui capturent le regard dans un labyrinthe tissé en couleurs.
3Il y a des colliers pour les chevaux, des colliers pour les femmes, des harnais, des décorations en cuir finement tressé et perlé de bleu sur les chameaux, et de grands sacs de selle tissés, frangés et pomponnés : art de vivre et artisanat vivant.
4Nécessités et génie culturel se sont alliés pour élever ces piliers qui soutiennent la communauté des Bédouins pasteurs, et des autres descendants de tribus maintenant sédentarisées : la qualité des dessins traditionnels sur les vêtements des femmes, le style et les motifs des objets familiers décorés.
5Familles de semi-nomades, et nomades du désert qui possèdent peu de biens, ou beaucoup ; familles sédentaires originaires de tribus puissantes, toutes ont un point commun : ce culte de l’esthétique, à la fois culte, et connaissance profonde, capacité d’exécution des détails ornementaux. Talent inné pour soigner et conserver les formes de la séduction de l’habit, et satisfaire le plaisir des yeux avec certains objets domestiques.
6La communication, l’échange social, les activités vitales, quotidiennes, ont toujours des formes protocolaires et esthétiques chez les Bédouins. La noblesse de la tradition ornementale, et son intégration dans les objets, les vêtements, les parures, les bijoux, et les dessins tatoués sur les visages des femmes, ont leur part de maintien du lien social. Ainsi s’offrent aux regards des coffrets de lumière : broderies, tissages, imprimés, pampilles des châles, fleurs et arabesques dessinés sur les mains et les pieds, teints au henné. Perles et pierres des colliers. L’art d’envelopper le corps tout entier, tel un cristal fragile. Avec l’abaya noire, vaste mante qui exhausse le port de tête, le visage, le regard des femmes. Elle enrobe, emballe plus qu’elle ne cache, elle drape et fait pousser des fleurs noires écloses en plein milieu du désert.
7Là où les grandes tentes noires et brunes sont des châteaux sans portes, abritées du soleil et du vent, au pied des grandes roches. Où demeure un feu, compagnon de chaque instant des Bédouins. Le feu est partout avec eux, foyer tout près, à l’intérieur, ou loin de la tente, sous la nuit étoilée ou en plein soleil.
8Les beautés sont omniprésentes dans la vie des pasteurs du désert. C’est comme s’il y avait un œil supposé sans cesse regarder, et qui est sans cesse nourri. Les femmes, les chameaux, les cavaliers, sont les principaux présentateurs de ces grâces.
9Pour ce qui est des repas, les mets sont toujours soigneusement présentés, et chaque nourriture préparée a son dessin.
10De semblables traditions tribales bédouines existent dans le Negev, le Sinaï, en Iraq, en Syrie, en Arabie saoudite. Certaines peuvent dater de deux, trois millénaires en Jordanie ; comme ces motifs géométriques tissés, brodés, persistants, certains issus des Nabatéens. D’autres sont copiés sur des mosaïques d’histoire plus récente. Maintenant une grande majorité de Bédouins semi-nomades ont des habitats mobiles, mais aussi fixes, en dur, en Jordanie. Ces pasteurs sont encore assez libres de circuler dans le désert selon leurs besoins. Des changements importants se sont produits très récemment. Les Bédouins du désert ne sont plus, depuis environ soixante-dix ans, des pillards, des brigands attaquant les pèlerins ou s’emparant des biens des paysans, comme ils le furent auparavant. Le troc comme forme d’échange a cessé depuis quarante, cinquante ans. Outre la tradition des signes graphiques non langagiers, qui est très importante et concerne plusieurs aspects du fonctionnement quotidien, il existe une riche culture orale transmise par des chants accompagnés aux instruments à cordes, des odes, des complaintes à la nature, à la création divine, à l’amour et au mal d’amour, à la beauté de l’aimé. Poésie à laquelle les femmes participaient, il n’y a encore pas si longtemps, en créant elles aussi. Il y a aussi des légendes, des contes. Malheureusement, les voyageuses occidentales sont très rares, qui ont pu fréquenter les Bédouines d’antan, et rapporter des souvenirs, des documents.3 Les écrits autobiographiques des Bédouines ne sont pas d’usage.
11Les photos en noir et gris de sombres Bédouines Rwala, vues, ou devinées de loin par le voyageur Aloïs Musil au début du xxe siècle, visages confondus avec leurs foulards, regards que l’on peut juste apercevoir ; les mains cachées, juste une cheville nue, surprise, ce n’est pas ce que je rapporterai moi-même de mes séjours en Jordanie. Dans le désert de Rum, la jeune Aïcha, célibataire, se repose à l’ombre d’une grande roche, seule, accroupie, habillée toute en bleu et or, puis elle s’en retourne pour regagner son campement avec ses chèvres. Kadija va chercher du bois sec pour faire le feu pour le repas, vêtue de sa gellabiya en velours. C’est une flamme rouge sur le sable couleur pêche, caressé par le soleil du matin naissant. Saada ajuste son voile en tulle de coton noir sur ses cheveux. Elle cache un peu ses lèvres avec ses doigts en me parlant. Myryam est drapée dans son abaya noire, qu’elle porte par-dessus sa robe noire brodée rouge et blanche, avec sur la tête le chacha : voile blanc de Hadja, car elle a fait le pèlerinage à La Mecque.
12Le vêtement et le maintien sont ces maillons splendides de la construction du lien social qui soutient la communauté bédouine.
13Le merveilleux a imprégné les représentations de leur univers, et les objets usuels des Bédouins pasteurs. La vie bédouine du désert est une ode colorée et perlée aux éclats de cristal et de météorites. Selon les Bédouins, les roches chantent, des animaux gigantesques grondent puis disparaissent, et des personnages fantastiques se tiennent dans les ténèbres. Et il y a un petit cyprès qui se balance doucement sur le menton d’une femme, dessiné en tatouage bleu-vert.
14Autrefois, il y a environ cent ans, des Bédouins, avant de partir en hordes guerrières, attelaient, comme le rapporte Aloïs Musil, un grand trône sur le dos du plus beau chameau.4 C’était l’emblème de la tribu : Abu-d-Dhûr, « Père des Périodes Infinies du Temps ». Tel un siège princier où se serait tenue assise une femme, la plus belle, inspiratrice du combat et du courage des hommes. Une grande cage, toute bordée sur ses côtés de plumes d’autruches, bouquets dressés, frémissant dans le vent, certaines teintes en rose au milieu des plumets noirs. Étendard de chiffons, tout enrubannée de rouge flottant. Beauté à quatre pattes, garnie d’un coussin tout brodé de coquillages, à carrés et bords rouges, avec en son milieu, une rose bleue à feuilles rouges. Tour imprenable, enfermant la belle, a-t-on rapporté, fichu enlevé, tresses défaites, poitrine découverte, prometteuse de récompenses aux guerriers valeureux.
15De mémoire d’hommes, c’est la mariée bédouine qui fut hissée, installée sur un trône semblable, en Palestine, en Arabie saoudite. Avec sur sa tête le targhia, ugha, la coiffe de mariage, à pièces d’argent. Mais plus beau ce trône que les coiffes, plus encore que les tatouages de poitrine, dessinés en colliers de pierres précieuses, comme sur le corps de la Salomé de Gustave Moreau. Abû al-dhûr, les Bédouins avaient imaginé cette gerbe enchantée, grand berceau de la tribu.
16La vie des pasteurs nomades est-elle rustique ? Si pleine de détails visuels raffinés, véritables grains de beauté, qui sont des points d’ancrage du lien social. La poterie, faite par les femmes autrefois, les peintures sur cuir, et la fabrication traditionnelle des bijoux et des objets en argent ont disparu. La vannerie, le tissage, la broderie sont encore des techniques pratiquées de manière artisanale.
17Dans l’immensité violette et dorée de la vallée de Rûm, ce sont les robes et les voiles des femmes, leurs bijoux, leur bimbeloterie, leurs mouvements d’oiseaux lustrant leurs plumes, pour réajuster leurs foulards, qui égayent la vie quotidienne.
18Au milieu de paysages invraisemblables et grandioses, le fantastique des parures et des détails décoratifs. Tatouages de visage indigo bleu-vert, en croissant de lune, en branches d’arbre. Les couleurs des tissus ou des tissages, s’harmonisent ou bien tranchent avec celles du désert. Elles ont, surtout le rouge, une signification, qui renvoie à la situation des femmes. Rouge, couleur des femmes mariées. Relation au sang, à la fertilité.
19Parme, bleu dragée, saphir, noir nuit, rose aurore pâle, or-argent. Aurore, zénith, crépuscules de feu ou de miel, diamants des comètes. Comment les égaler ? Par les robes de mariées bédouines en tulle de coton brodé d’argent, lourdes du métal précieux. Bédouines mosaïques, arabesques, buissons fleuris, fourrés de lucioles. Pour diadèmes, leurs voiles bordés de paillettes irisées, d’un galon perlé, de pampilles, de piécettes dorées qui scintillent.
20Puisqu’une partie de ce peuple est nomade, tout est un jour ou l’autre transporté. Les femmes portent tout ce qu’il y a de plus précieux sur elles : leur dot, des bijoux d’or ou d’argent, de l’argent dans leur ceinture, et des pierres semi-précieuses qui guérissent, ou attirent la bonne fortune, l’amour du mari, la santé. Des robes ornées de motifs qui protègent du mauvais œil, car la beauté attire la jalousie : croissant de lune, losanges, triangles, le chiffre cinq.
21Toute la terre et la mer se retrouvent sur le corps des Bédouines, parées des fragments de la nature : agate, ambre, cornaline, corail rose, rouge ou noir, coquillages et nacre, turquoises, perles d’argent, clous de girofle, plumes, dents de hyène, poil de chameau, fils brodés d’or et d’argent.
22Secret et séduction se partagent le trésor de la beauté chez les Bédouins. La femme, pour honorer les hommes de sa famille, est tenue de garder sa pudeur, et de se soustraire aux regards, et aux contacts des hommes étrangers. Mais elle doit aussi attirer et plaire. Une Bédouine doit se marier et avoir des enfants.
23Le burgo et l’abaya sont des emblèmes magnifiques de ces obligations pour la femme : rester pudique et se montrer séduisante. Ils sont portés dans ce que l’on peut appeler l’espace public, face aux regards étrangers.
24Le burgo est un masque souvent décoré qui cache certains points du visage : la bouche, le menton, les joues, le nez, une partie du front, ou bien c’est un voile qui masque tout le visage, à l’exception des yeux. Une femme portant le burgo, masque ou voile, attire irrésistiblement ; car celui-ci cache et souligne tout à la fois. C’est une parure véritablement très séduisante. D’après mes observations en Jordanie, c’est le burgo-voile qui est le plus en usage.
25L’abaya, c’est une grande mante noire. Faite avec deux pans de tissu très large, assemblés par une couture à la hauteur des hanches, à manches larges et rectangulaires quelque peu semblables à celles d’un yukata japonais. Les poignets longs et resserrés sont faits pour cacher la main, dont un doigt est attaché par un cordon fixé au poignet. L’abaya dessine des silhouettes hiératiques et aériennes, imposantes et énigmatiques. C’est un habit qui dissimule les formes naturelles du corps, et qui, au dire des Bédouines, « doit tout recouvrir ». On voit de très loin les femmes en abaya dans le désert. C’est une tenue traditionnelle par excellence, qui est aussi portée en ville, et peut l’être par des femmes des classes supérieures bédouines, possédantes, lors de réceptions mondaines. L’abaya, c’est le vêtement quotidien des bergères, et d’apparat pour des princesses. Abaya de mousseline blanche, qui recouvre une robe longue en dentelle et broderies d’argent toutes faites à la main, confectionnée dans un atelier de couture de grand renom à Amman. Ou abaya en coton noir, juste bordée autour du cou et dans sa partie médiane, devant la poitrine, d’un galon jaune ou or, vendue dans une petite boutique bédouine à Aqaba, et faite en Arabie saoudite. Les hommes bédouins portent aussi l’abaya, mais elle n’a pas le même sens pour eux. Leur abaya est différente de celle des femmes : beige, ou bleu clair, en tissu de laine, parfois doublée de fourrure de mouton.
26Les Bédouines portent aussi la gellabiya. C’est une tenue, une robe, aussi assez surprenante. L’abaya assombrit, grandit, rend plus massive ou au contraire enlève, élève la femme. La gellabiya est droite, longue, à manches longues et plastron brodé. À broderies mécaniques, rutilantes, garnies de fleurs à fils dorés ou argentés, et de perles, de paillettes, de strass. Les poignets aussi sont brodés. Ces robes sont souvent en velours synthétique de couleurs unies et variées : noires, rouges, violettes, bleues, ou vertes. Les Bédouines portent ces robes pimpantes dans le désert, le jour et la nuit, quelles que soient leurs tâches : soins des enfants, ménage, cuisine, garde, traite des chèvres, des chameaux. Ainsi vêtues, elles illuminent le jour rose et saphir, et elles s’accordent avec le crépuscule flamboyant, et puis avec la nuit adamantine.
27La gellabiya n’a pas la noblesse d’un autre genre de robe, appelée thob, dont toute la surface est presque entièrement brodée à la main, au point de croix, et qui, en Jordanie, emprunte à la tradition bédouine palestinienne.5 Robe qui conserve la pure tradition des dessins géométriques variés, réalisés avec des points et des couleurs rituelles. Des robes belles et précieuses, portées pour faire le feu, la cuisine, soigner les bêtes, les enfants.6
28Dans le désert, le soleil et le vent, la nuit, l’orage, les animaux dangereux pourraient être écrasants pour les humains, des êtres minuscules.
29Pour vivre et habiter dans ces lieux très rudes et immenses d’une puissance suprême, sans être anéantis, les Bédouins imaginent, cultivent et soignent les détails visuels. Les motifs appliqués aux robes et aux tissages sont très nombreux. Il y a par exemple : les vagues de la mer, l’arbre, les raisins, la lune, les graines. Et sous ces appellations, on trouve des dessins géométriques et abstraits.
30Les Bédouins ont l’art des vêtements, des ornements et du décorum. Comme autant de points d’ancrage du lien social. Tradition profonde, nourrie par des qualités d’une grande abstraction. Si persistante, qu’elle a donné lieu à un langage visuel. La concentration sur des signes très codifiés. L’apparence est un moyen important dans la mise en relations des individus, ce qui confirme la primauté des codes visuels. Connaître le pouvoir de la communication par l’esthétique et le rite visuel est un des fondements de l’identité de la communauté bédouine.
Notes de bas de page
1 Les premiers Bédouins sont attestés depuis neuf siècles avant notre ère, sur le territoire actuel de la Jordanie.
2 Sept séjours de durée moyenne – terrain et documentation sur place – au cours des trois dernières années.
3 Il faut citer le remarquable ouvrage des souvenirs, récits de voyages de M. E. Rogers, qui fait exception : Domestic Life in Palestine, Londres et New York, Kegan Paul International, 1862 et 1989.
4 A. Musil, Manners and Customs of the Rwala Bedouins, New York American Geographical Society, 1928.
5 De très nombreuses familles de Bédouins en Jordanie sont émigrées et réfugiées de Palestine.
6 Ces robes – thob – mériteraient qu’on leur consacre bien plus que quelques lignes, un chapitre, voire un ouvrage. C’est aussi le cas des différents voiles, et des burgo.
Auteur
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Martine Elzingre
CNRS
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