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    Plan détaillé Texte intégral 4.1 Les continuités et les discontinuités autour de Schleicher4.2 Les extrémités de la vie Notes de bas de page

    La vie du langage

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    4. La vie du langage – une lecture littérale

    p. 81-168

    Texte intégral 4.1 Les continuités et les discontinuités autour de Schleicher4.1.1 Pour une science de l’organisme linguistique4.1.1.1 Organisme linguistique – individu ou espèce4.1.1.2 La typologie à l’épreuve du temps4.1.1.3 Les représentations de la temporalité4.1.1.4 La temporalité schleicherienne4.1.2 Schleicher – positiviste, darwiniste, métaphysicien4.1.2.1 La scientificité positive de la linguistique4.1.2.2 L’expression du darwinisme4.2 Les extrémités de la vie4.2.1 La naissance4.2.1.1 L’origine du langage ou celle de la langue4.2.1.2 Le défi de l’origine relevé par Hovelacque4.2.1.2.1 Géographie – facteur déterminant4.2.1.3 Pour une critique de l’évolutionnisme linguistique4.2.1.3.1 L’omnicomparatisme4.2.1.3.2 La transformation et l’espèce4.2.1.3.3 L’hypothèse de la récapitulation4.2.1.4 Les racines de la langue selon Henry4.2.1.4.1 La deuxième antinomie : l’origine du langage4.2.1.4.2 L’acquisition langagière4.2.1.4.3 Argument des créoles4.2.1.4.4 Henry et l’engagement pris par la science moderne4.2.2 La mort Notes de bas de page

    Texte intégral

    1On pourrait s’attendre à ce que jamais, sauf lors d’une lecture littérale de la vie du langage, l’explication de la double nature de ce syntagme ne pose problème. À l’instar d’un Lamarck (1809, p. 308-309), il conviendrait pourtant de s’interroger : en quoi consiste ce qu’on nomme la vie dans un corps ? Quelles sont les conditions d’existence de la vie ? Quelle est la source de cette force qui donne lieu à des mouvements ? Comment s’opèrent les phénomènes qui résultent de la présence de la vie dans un corps ? Par rapport à la matière inorganique, le vivant semble posséder un plus que l’on ne saurait expliquer par une simple réduction positiviste au physico-chimique. Derrière les diverses manifestations du vivant qui constituent une donnée observable, on devrait pouvoir supposer un dénominateur commun organisateur de la vie. En outre, l’animé s’écarte de l’inanimé en ce qu’il réagit à l’environnement d’une manière créatrice et non seulement mécanique. Depuis la formulation cartésienne de l’animal-machine jusqu’à la découverte de la biologie moléculaire et de la technologie génétique, le débat sur la nature du vivant s’articule, d’une part, autour de la conception mécaniste selon laquelle les phénomènes vitaux s’expliquent par des processus mécaniques semblables à ceux qui régissent la matière inerte, et d’autre part, autour de la conception vitaliste1 selon laquelle les organismes vivants sont dirigés par une force propre différant des forces mécaniques et physico-chimiques. Il serait tentant d’attribuer à l’amalgame de sens contenu dans la vie et du langage une interprétation vitaliste qui postule une force vitale ayant pénétré une matière structurée qui se nomme le langage : tout comme un souffle vital transcende l’écorce inerte d’un mécanisme dont les mouvements ne s’expliquent que par l’arrangement de ses parties, en en faisant un organisme doué d’une vie qui se manifeste dans la naissance, la croissance, la reproduction et la mort. Plausible dans la biologie du xviiie siècle2, une telle quantité quasi physique répugne aux opposants de la métaphysique à la recherche des preuves positives pour situer la langue dans le règne du vivant : les linguistes qui inclinaient vers une attitude positiviste ne croyaient guère s’adonner à une discussion philosophique sur la nature du principe d’existence qu’est la vie, car les dichotomies entre l’inorganique et l’organique auraient signifié un retour à une réflexion interminable autour des composants du dualisme cartésien. Ressentie comme une évidence, la notion de vie ne constitue pas l’objet d’amples discussions philosophiques parmi les linguistes. Contrairement à la conception vitaliste de la vie qui présuppose une entité transcendante, l’évolutionnisme fournit aux linguistes dits naturalistes un véhicule attrayant de la vie qui permet à la fois de justifier la place de la linguistique dans les sciences naturelles et la nature organique de son objet. Plutôt que de s’occuper uniquement de la disposition des parties du tout qu’est l’organisme linguistique, les linguistes naturalistes s’occupent, pour ainsi dire, de sa mise à disposition sur le plan historique. La langue, entité observable, ne pose pas de problème, c’est sa vie évolutive qui constitue son centre d’intérêt. Or, un composant propre au vitalisme, l’action des causes finales, est pourtant implicite dans l’évolutionnisme linguistique en ce que le cours historique de la langue semble suivre un plan déterminé allant du simple au complexe. Les linguistes naturalistes s’ancrent dans cette logique transformiste pour autant qu’ils ne puissent pas se passer d’explications téléologiques devant un organisme linguistique dont le comportement manifeste une tendance vers un but, raison d’être du développement. Or, leur désir fondamental et ultime est cependant de trouver des causes efficientes sous-jacentes à la vie du langage.

    4.1 Les continuités et les discontinuités autour de Schleicher

    2Pour comprendre la linguistique française du dernier tiers du xixe siècle, il convient de s’arrêter un moment sur une figure qui non seulement constitue en Allemagne une charnière entre la première linguistique comparative et la linguistique historico-comparative pratiquée par les néogrammairiens, mais encore balise les voies linguistiques qu’emprunteront ses voisins français. August Schleicher3 (1821-1868), de grande influence, a su tirer de la pensée de ses prédécesseurs une théorie originale, parfois même controversée, que les générations contemporaine et immédiatement suivante n’ont pu ignorer, quand bien même elles l’auraient souhaité. Koerner (1989 [1981] ; 1989 [1983]) va jusqu’à prétendre que la pensée de Schleicher constitue pour les générations successives une matrice disciplinaire dans le sens kuhnien. Que ce soit le cas ou non, la génération des néogrammairiens4 faisait tout pour lui ôter la place qui lui revenait dans la constitution de leur propre linguistique. La légitimité d’un tel « parricide » reste à établir selon cet historiographe.5 Koerner (1982, p. 143 ; 1989 [1982a], p. 203) estime que même si les néogrammairiens ont officiellement délaissé la pensée de Schleicher, ils en ont gardé le noyau en traitant la langue comme un organisme indépendant et en postulant des lois phonétiques uniquement pour renouer avec les principes des sciences exactes. À leur tour, les linguistes français, consacrés par l’institution universitaire, ont adopté des attitudes ambivalentes à l’égard de Schleicher. Henry se dit « schleicherien d’éducation et de tempérament » (Desmet 1996, p. 80). Bréal rédige la préface à la traduction française de La théorie de Darwin et la science de langage et de De l’importance du langage pour l’histoire naturelle de l’homme, ouvrages qu’il qualifie de stimulants pour la pensée, encore qu’il ne partage pas les opinions de Schleicher. L’ambivalence de Bréal s’accentue par le fait qu’au lieu de traduire en français le Compendium der vergleichenden Grammatik der indogermanischen Sprachen (1861) de Schleicher, il choisit de traduire un autre ouvrage traitant de la grammaire comparée, à savoir la Vergleichende Grammatik des Sanskrit, Zend, Griechischen, Lateinischen, Litthauischen, Gothischen und Deutschen (1833-1852) de Franz Bopp (1791-1867), qui commence à dater. En 1867, l’Institut de France décerne le prix Volney6 au Compendium de Schleicher, en faveur duquel Bréal a apporté son soutien. À rebours du courant dominant historico-comparatif représenté par Bréal, l’éminence grise d’une linguistique française censée être pratiquée à l’université, on trouve Abel Hovelacque (1843- 1896). En instituant l’école naturaliste autour de la pensée schleicherienne, Hovelacque témoigne sans restriction le plus grand respect pour ce linguiste allemand. La production abondante d’Hovelacque en marge de l’institution linguistique universitaire prouve que l’emprise de Schleicher n’est pas restée lettre morte. La position extérieure d’Hovelacque par rapport à la linguistique institutionnelle lui offre un espace de liberté propre à favoriser la divulgation des idées naturalistes.

    3Les trois vagues de la linguistique historico-comparative allemande, le premier comparatisme, le schleicherisme et la doctrine néogrammairienne pénètrent en France presque simultanément aux alentours des années 1870 (figure 8).

    Figure 8 – L’arrivée de la linguistique comparative allemande en France.

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    4Le statut privilégié de la linguistique allemande au regard de la linguistique française est dû à sa précocité institutionnelle : l’émergence de la linguistique historico-comparative au début du xixe siècle coïncide avec l’établissement de l’université en tant que lieu de production du savoir et non plus comme lieu de transmission d’un savoir statique.7 L’idée conductrice adoptée par l’université allemande sera que l’enseignement se fera désormais sous l’égide de la recherche. Avec l’institutionnalisation universitaire, on assiste également à la professionnalisation du métier de linguiste, ce qui a contribué à assurer la scientificité de cette nouvelle discipline. Lorsqu’en 1864, Bréal est élu à la chaire de grammaire comparée au Collège de France, il témoigne dans son discours d’ouverture de « la crise allemande de la pensée française » (Digeon 1959). Au lieu d’assumer la dette que la linguistique et l’institution universitaire doivent à la recherche allemande, et plutôt que de faire référence aux grandes figures de la linguistique comparative allemande, il préfère réhabiliter les comparatistes français, tels Eugène Burnouf (1801- 1852), professeur de sanskrit au Collège de France de 1832 à 1852, qui, selon lui, est l’égal de Humboldt et de Grimm, et Charles-Benoît Hase (1780-1864), professeur de grammaire comparée à la Sorbonne de 1852 à 1864. Bréal fait toutefois prévaloir la méthode comparée qui en linguistique se voit qualifiée d’invention allemande par excellence. En réalité, l’admiration portée à la linguistique allemande défie les sentiments patriotiques. Si les trois vagues de la linguistique allemande convergent dans la linguistique historico-comparative française, l’école dite naturaliste se montre plus sectaire en ne reproduisant que certains aspects de la pensée de Schleicher et en ne tenant pas compte de certaines visées de la linguistique historico-comparative.

    5En effet, la descendance spirituelle de Schleicher excite des passions interprétatives parmi les historiographes de la linguistique. En défendant l’école naturaliste, Piet Desmet (1996, p. 80) s’élève contre la position de Koerner qui « considère le “paradigme” néogrammairien comme une simple extension du “paradigme” schleicherien ». La position adoptée par Koerner à propos de Schleicher était déjà signalée par Robert-Henry Robins dans son appréciation des néogrammairiens par rapport à la pratique précédente :

    Certains professent que les principes néogrammairiens n’apportent rien de nouveau, se contentant de reproduire ce que les linguistes font de toute façon en linguistique historique et comparative. Ceci est, en un sens, assez juste. Les néogrammairiens ont essentiellement dégagé les implications de la pratique effective du domaine en les distinguant d’hypothèses inutiles et fallacieuses. Ils ont ainsi rendu un grand service, comme le fait toute réflexion sur la théorie et la méthodologie scientifique. De plus, en explicitant les principes sur lesquels repose la science, ils accomplissent un grand pas vers la garantie qu’une pensée confuse et dénuée de rigueur ne puisse aboutir à des arguments incorrects […]. (Robins 1976 [1967], p. 199)

    6Desmet (1996, p. 80) regrette que Koerner « néglige les différences fondamentales qui opposent Schleicher aux néogrammairiens ». Sous l’angle du naturalisme français, la discontinuité entre la pensée de Schleicher et celle des néogrammairiens peut sembler plausible, mais si l’on se place sous l’angle de la linguistique schleicherienne même, on distingue dans sa pensée une ambiguïté qui ouvre des voies aux interprétations aussi bien discontinues que continues. Koerner (1989 [1983], p. 366) classe les idées de Schleicher selon deux dimensions : d’un côté, la linguistique métaphysique, de l’autre, la linguistique positive. Nous estimons que l’ignorance de la coexistence effective de ces dimensions peut bien prêter à confusion si l’on s’en tient strictement à l’une d’elles et si l’on mesure les continuités et les discontinuités avec des œillères qui gênent la perception des deux aspects de la linguistique schleicherienne. Prenons l’exemple de l’organisme : si l’on considère, tout en poursuivant la tradition du premier comparatisme, l’organisme comme un système, on aboutit à la conception structurale de la langue ; en revanche, si l’organisme est pris à la lettre, on est conduit au biologisme comportant ses propres enjeux, qui peuvent également inclure des extravagances métaphysiques. Les continuités de la linguistique schleicherienne témoignent d’une pensée riche et fertile. La figure 8 présentait schématiquement la filiation des continuités de la linguistique allemande. La bifurcation issue de la linguistique de Schleicher une fois arrivée en France engendre des paramètres qui dictent la démarcation entre les deux orientations françaises (tableau 2).

    Tableau 2 – Les paramètres constituant la discontinuité entre les écoles linguistiques en France (Desmet 1996).

    La linguistique naturaliste

    La linguistique historico-comparative

    La linguistique est une science naturelle

    La linguistique est une science historique

    La langue est un organisme vivant

    La langue n’est pas un organisme vivant

    Évolution linguistique de type biologique

    Changement linguistique et variabilité

    La question sur l’origine du langage est centrale

    La spéculation sur l’origine du langage est bannie

    Classification généalogique et typologique des langues

    Classification généalogique des langues

    7Desmet (1996, p. 44) pose qu’« il n’existe presque pas de continuité théorique entre la linguistique naturaliste d’inspiration schleicherienne et la linguistique historico-comparative d’inspiration néogrammairienne ». La mise en parallèle des éléments théoriques qui opposent les naturalistes aux historico-comparatistes démontre que l’identité de l’une est construite par l’existence d’une identité antagoniste. Il convient de préciser toutefois que les paramètres établis par Desmet quant à la linguistique historico-comparative ne sont pas statiques et fixés une fois pour toutes, mais constituent l’aboutissement d’une longue réflexion sur la nature de la linguistique et de son objet. La rivalité suscite une contestation enrichissante à condition que le débat critique fasse intrinsèquement partie de la pratique scientifique et vise à la falsifiabilité des vues opposées. Dans ce sens, la discontinuité schématique résulte d’un débat salutaire, car, au lieu d’être un dialogue de sourds, elle permet un véritable échange entre deux pôles en apparence inconciliables – empêchant ainsi une discontinuité tranchée. Un fort engagement paradigmatique n’est qu’une création de l’historiographe de la linguistique, car toutes perméables que soient les frontières géographiques entre la France et l’Allemagne, celles entre les théories linguistiques ne le sont pas moins. Il ne serait pas approprié de parler de deux paradigmes exclusifs au sens de Kuhn strict, parce que les partisans des paradigmes exclusifs ne sont pas censés pouvoir communiquer les uns avec les autres. Rulon S. Wells (1979, p. 28) attire l’attention sur le fait qu’un chercheur qui adhère à la pensée kuhnienne aurait tendance à préférer les discontinuités exprimées par les paradigmes, alors qu’un autre qui accentuerait les continuités ne pourrait fixer aucun jugement de valeur entre des cadres de recherche antagonistes. En réalité, pour mesurer la plausibilité de l’existence de deux paradigmes, il faudrait poser un regard sur la méthode – les positions philosophiques ne suffisant pas. En effet, si, du côté allemand, on considère la méthode de Schleicher et celle des néogrammairiens, il n’y a pas de différence sensible, et si l’on ajoute les premiers comparatistes, on pourrait dire que Bopp est l’alpha et les néogrammairiens l’oméga d’un spectre qui s’étend sur une période de soixante ans de 1816 jusqu’à 1876 (Wells 1979, p. 43 ; Delbrück 1974 [1880]).8 Le tableau 3 résume les moments cruciaux de la linguistique comparée et néogrammairienne, notamment en Allemagne :

    Tableau 3 – Les moments cruciaux de la linguistique comparée et néogrammairienne allemande.

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    8La suite de cet ouvrage cherchera à mettre l’accent, du point de vue de la linguistique française, sur l’aspect pertinent de la linguistique de Schleicher relative à la thématique de la vie du langage, qui, à notre sens, constitue un pont entre les discontinuités éventuelles entre naturalistes et comparatistes. Ce faisant, nous omettrons les enjeux institutionnels que les différents groupes d’intérêt que sont les écoles linguistiques pourraient éventuellement avoir à défendre.

    4.1.1 Pour une science de l’organisme linguistique

    9C’est dans son ouvrage La théorie de Darwin et la science du langage (1863) que Schleicher assume pleinement une linguistique de la vie du langage :

    Les langues sont des organismes naturels qui, en dehors de toute volonté humaine et suivant les lois déterminées, naissent, croissent, se développent, vieillissent et meurent ; elles manifestent donc, elles aussi, cette série de phénomènes qu’on comprend habituellement sous le nom de vie. La glottique ou science du langage est par suite une science naturelle ; sa méthode est d’une manière générale la même que celle des autres sciences naturelles. (Schleicher 1980 [1863], p. 61-62)

    10Or, avant d’aboutir à cette expression, la vie du langage, l’attitude de Schleicher vis-à-vis de l’ontologie de la langue subit une mutation radicale : dans le premier volume de Sprachvergleichende Untersuchungen, intitulé Zur vergleichenden Sprachengeschichte (1848), il abonde dans le sens de la philosophie hégélienne en prétendant que la langue appartient par son historicité à la sphère de l’esprit humain. Deux ans plus tard, dans le second volume de l’ouvrage mentionné, Die Sprachen Europas in systematischer Übersicht (1850), il aura toutefois opéré un retournement en faveur d’une doctrine naturaliste qui veut que la langue soit un Naturorganismus (organisme naturel), soumis aux lois naturelles :

    […] la méthode de la linguistique diffère totalement de toute science historique et rejoint essentiellement celles des sciences naturelles […]. Comme les sciences naturelles, la linguistique se donne pour tâche l’exploration d’un domaine régi par des lois naturelles immuables que l’homme n’a pas le pouvoir d’infléchir selon son gré ou sa volonté. (Traduction Tort 1980, p. 46)

    11Ce flottement de positions caractérisera toute la linguistique qui succédera à Schleicher : quelle est la place de la linguistique parmi les sciences et quel est le rôle de l’homme dans les faits langagiers ? En modifiant la perspective hégélienne de l’historicité dynamique productrice, mais en abandonnant l’influence de l’esprit humain sur les faits langagiers, ou le point de vue « génétique » au sens humboldtien selon lequel la vie du langage serait « un labeur spirituel orienté vers une fin déterminée » (Humboldt 1974 [1836-1839], p. 151), Schleicher développe tout au long de sa carrière, d’une manière obstinée, la thématique naturaliste de la vie du langage qu’il professe aussi bien dans ses cours à l’Université d’Iéna que dans ses ouvrages sur l’expression linguistique du darwinisme.

    12En dépit de la théorie causale de la référence d’après laquelle chaque énonciation de la vie du langage ferait une allusion directe à Schleicher, il conviendrait de préciser que l’on est en présence d’un lieu commun implicitement établi. Schleicher ne fait que développer et théoriser une idée dans l’air du temps, idée qui relève de l’épistémè de l’époque, mais dont le centre de gravité change d’un auteur à l’autre. En effet, les prédécesseurs de Schleicher, conscients du rapprochement entre les phénomènes naturels et les phénomènes linguistiques, ont frayé le chemin à l’idée d’une vie du langage. Les naturalistes et les linguistes se côtoyaient déjà à une date précoce : les premiers comparatistes ont séjourné à Paris à l’époque où Georges Cuvier était au sommet de sa carrière – Friedrich Schlegel en 1803 et Franz Bopp de 1812 à 1817. Dès 1808, Schlegel (1772-1829) établit un lien étroit entre la vergleichende Anatomie et la vergleichende Sprachwissenschaft (l’anatomie comparée et la linguistique comparée), ouvrant ainsi la voie à l’interprétation anatomique et physiologique de la langue. Bopp (1791-1867) penche pour l’interprétation organiciste de la langue, dont la vie tient à une force intérieure :

    Les langues doivent être considérées comme des corps naturels organiques qui se forment selon des lois définies et, comportant un principe de vie interne, se développent puis peu à peu dépérissent ; dès lors, elles ne se comprennent plus elles-mêmes, et leurs membres ou formes, significatifs à l’origine, mais devenus une masse extérieure, sont rejetés, mutilés ou employés à tort, c’est-à-dire utilisés à des fins auxquelles ils n’étaient pas adaptés de par leur origine. (Bopp 1836, p. 1 ; traduction Auroux, Bernard et Boulle 2000, p. 159)

    13Ce fameux passage met en évidence l’attitude de Bopp vis-à-vis du changement linguistique qui, selon lui, n’est qu’une manifestation du déclin qu’une langue originale intégrale subit lorsque ses éléments vitaux seront recyclés et utilisés mal à propos. Cette attitude aura des partisans et des adversaires et déterminera l’une des interprétations du modèle cyclique de la vie du langage.

    14La vie qui se dégage du développement de la langue n’est pas le propre de celle-ci, mais une manière d’être de toute entité dotée d’une force qui aspire à la sublimation. Selon Wilhelm von Humboldt (1767-1835), toute histoire, contrairement à la position de Bopp, est orientée vers le progrès qui constitue la cause finale du mouvement vital, mais au bout duquel il y a une fin incontournable :

    Les peuples comme les individus ont une manière végétative de croître, se propageant à la surface de la Terre à la manière des plantes […]. Une telle vie, qui s’achève avec la mort de chaque individu, se poursuit sans heurts et sans le moindre égard au siècle à venir ; la destination de la nature, pour qui tout ce qui respire doit accomplir son cours jusqu’à son dernier souffle, la fin voulue par la bienveillance suprême qui ordonne toute chose et pour qui chaque créature doit parvenir à jouir pleinement de la vie : tout cela se réalise et chaque génération nouvelle parcourt le même cycle […]. (Humboldt 1974 [1836-1839], p. 149)

    15Tout phénomène lié à la temporalité, et ainsi susceptible d’histoire, manifeste un mouvement nécessaire, qu’il s’agisse du cycle de la vie de la naissance à la disparition, ou du progrès positiviste linéaire d’un état simple vers la complexité grandissante, et ceci à l’infini. L’air du temps impose un déterminisme évolutif non seulement aux phénomènes de la nature vivante, mais aussi à ceux de la création humaine.

    16Parallèlement, la vie du langage avait trouvé des adeptes dans une France positiviste. Ernest Renan (1823-1892) dans son ouvrage De l’origine du langage (1848) avance que la conception de la vie du langage dans la grammaire comparée a profité au progrès de la science du langage en introduisant la langue dans la sphère de l’empirique et en soulignant l’autonomie de son étude par rapport au cadre philologique :

    Au lieu de procéder comme l’ancienne philologie par des rapprochements artificiels et purement extérieurs, on prit le langage comme un tout organique, doué d’une vie propre : on chercha la loi de cette vie ; on reconnut dans chaque famille de langue une végétation assujettie à des lois uniformes. (Renan 1858 [1848], p. 85)

    17La vie du langage suscite également les propos d’un savant polygraphe, considéré comme le père de la statistique économique, Cournot, qui ne peut s’empêcher de faire état du contenu de la linguistique contemporaine dans son Traité de l’enchaînement des idées fondamentales dans les sciences et dans l’histoire (1861) afin de démontrer en quoi la linguistique recouvre le domaine d’autres disciplines :

    Si une langue ne formait pas un tout organisé, si elle ne procédait pas de l’évolution progressive d’un germe que la vie a pénétré, et où elle circule tant que dure son développement, la formation de la langue par voie de superposition d’assises et de construction systématique serait naturellement impossible ; et l’on comprendrait encore moins qu’elle pût s’imposer tout d’un coup et de toutes pièces à une famille, à une tribu, à une race, de manière à s’y incorporer en quelque sorte et à en devenir un des caractères les plus distinctifs. Les principes et les méthodes du naturaliste devront donc s’appliquer à la linguistique, qui n’est autre chose qu’une histoire naturelle des langues, la science des causes qui en déterminent et des lois qui en règlent la formation, le développement organique, et enfin l’arrêt, la fixation ou la décomposition. (Cournot 1982 [1861], p. 324)

    18Cet extrait de Cournot résume, non sans tonalités vitalistes, les enjeux de la lecture littérale de la métaphore de la vie du langage, axés sur l’indépendance organique de la langue malgré son attachement à un support humain, enjeux qui se verront ultérieurement systématisés en France. L’autonomie fondamentale de la langue se manifeste dans son inertie à toute action externe provoquée par l’homme. La langue serait ainsi un parasite qui vit aux dépens de son hôte dans la poursuite égoïste de son plan vital : « […] une langue a son génie, c’est-à-dire sa vie et son organisme propres, procédant de la vie et se greffant sur l’organisme de la race au sein de laquelle la langue s’est formée, sans que la langue perde pour cela sa propre individualité et sa vie indépendante » (ibid., p. 326). L’année où Cournot écrit ces lignes est emblématique pour une lecture organiciste de la langue dans la mesure où Pierre-Paul Broca (1824-1880) semble fournir une confirmation expérimentale de l’existence d’un organe linguistique en découvrant la faculté du langage articulé dans la troisième circonvolution frontale de l’hémisphère gauche du cerveau. Sans formation en linguistique, Cournot s’exprime au sujet de la vie du langage en amalgamant la conception de la langue en tant qu’organisme doué d’une structure et la conception selon laquelle la langue est un organe, confusion courante à laquelle se prêtent les idées linguistiques en circulation.

    19Enfin, Hovelacque, descendant spirituel de Schleicher et porte-parole du naturalisme français, formule fidèlement le contenu de la vie du langage à l’instar de son maître :

    Les langues en effet naissent, croissent, dépérissent et meurent comme tous les êtres vivants. Elles ont passé tout d’abord par une période embryonnaire, elles atteignent un complet développement et sont livrées, en fin de compte, à la métamorphose régressive. C’est précisément cette conception de la vie des langues qui, ainsi qu’on l’a déjà remarqué, distingue la science moderne du langage d’avec les spéculations du passé. (Hovelacque 1877 [1876], p. 9)

    20Franchissant les frontières nationales et disciplinaires, le réseau de savants témoigne de l’existence d’une conception de la langue qui dérive d’une souche partagée. Les accentuations diverses de la lecture de la vie du langage se focalisent dans l’idée de Schleicher selon laquelle la langue est un organisme qui suit son cours vital indépendamment de la volonté humaine, obéissant ainsi à des lois naturelles. Malgré leurs points de convergence séduisants, les échanges interdisciplinaires entre la linguistique et l’histoire naturelle s’avèrent d’emblée problématiques. En raison non seulement de son contexte d’énonciation, mais aussi d’une confusion constante entre les interprétations littérale et métaphorique, le même langage possède une diversité de significations que l’on doit dégager. L’application des unités de l’une des sciences à l’autre se fait au détriment de la précision des termes d’emprunt. Les associations terminologiques constituent souvent des tours de force dont le bien-fondé manque d’une justification ou explicitation argumentée, mais sans quoi une linguistique naturaliste n’aurait pas été possible.

    4.1.1.1 Organisme linguistique – individu ou espèce

    21Selon sa définition biologique, un organisme est un être vivant, animal ou végétal, qui possède son individualité à part entière. Un organisme individuel peut faire l’objet d’une étude anatomique et physiologique, et les résultats obtenus peuvent être projetés sur des individus qui portent les caractéristiques identiques. Un organisme biologique n’est donc pas un individu irréductible, mais un représentant qui ne vaut pas plus ou moins que ses pairs. Dans le contexte linguistique, l’usage du terme organisme n’impliquait pas au départ une connotation biologiste (Morpurgo Davies 1987, Wells 1987, Auroux, Bernard et Boulle 2000). Pour Bopp, par exemple, il ne s’agissait pas d’une interprétation littérale du terme, mais plutôt d’un sens hérité du siècle précédent qui était celui de système, un ensemble ayant une structure cohérente. Eu égard à l’épistémè de l’époque, caractérisée par des échanges interdisciplinaires implicites et la contagion des idées, la langue en tant qu’organisme était considérée comme un système constitué de parties qui fonctionnaient en vue de la viabilité d’un tout. En dépit de l’absence de références explicites à la philosophie ou à la biologie, la conception organiciste de la langue était parfaitement à l’unisson de la définition de l’organisme par l’anatomie comparée. Cette dernière étudie les formes et les rapports des parties d’un être statique à un tout ainsi que les régularités anatomiques que différents organismes entretiennent les uns avec les autres. La conception organiciste de la langue permet d’étudier l’individualité d’une langue particulière dans une perspective structurale. Contrairement à un organisme biologique, l’individualité linguistique n’évoque nullement l’aptitude d’un organisme à représenter une classe, mais l’idée d’une existence propre, irréductible, d’une catégorie qui équivaut à son seul membre. En raison de cette individualité, il est possible d’étudier tant les régularités qui relient les organismes linguistiques semblables que les différences qui les séparent. À l’instar de l’anatomie comparée, on peut choisir de systématiser le tableau des langues en assignant les langues individuelles à des unités ou des types taxinomiques selon la cohésion du plan anatomique qui se dégage de leurs traits morphologiques. Cuvier, lui, avait proposé une répartition du règne animal en quatre embranchements disjoints suivant la disposition anatomique, les Rayonnés, les Mollusques, les Articulés et les Vertébrés. Cette classification avait suppléé le vieux modèle de l’échelle des êtres, repris et modifié par Lamarck, dans lequel les êtres vivants étaient disposés d’une manière continue en sorte que les plus primitifs se trouvaient en bas et l’homme au sommet des créatures. À la différence de la répartition typologique disjointe, ce modèle de l’échelle, qui n’impliquait pas encore l’idée d’évolution, mettait l’accent sur des transitions insensibles entre les espèces.

    22Un taxinomiste situe un organisme dans une position déterminée dans un système de classification sans se préoccuper d’autres critères que ceux de ses caractéristiques phénétiques. L’assimilation de l’organisme linguistique et de l’organisme biologique ne pose pas de problème tant que l’on se contente de décrire un être et de le situer nominalement sous une catégorie donnée. Dès que l’on introduit l’idée de transformation, l’image statique d’un organisme se brouille en entraînant également des conséquences sur le lien analogique statique entre la langue et les unités de l’histoire naturelle. L’introduction de l’évolution dans le tableau des êtres entraîne la difficulté de savoir si l’objet de l’évolution est un individu ou une espèce. Outre sa qualification en tant qu’individualité propre, un organisme biologique est décrit comme une unité vivante d’une histoire évolutive particulière. En revanche, l’histoire évolutive particulière de l’organisme individuel qu’est la langue se rapporte au cycle de la vie. Une lecture littérale de l’organisme linguistique, voué à l’évolution, est parfois d’une absurdité flagrante, car les analogies, qui cherchent à mettre en valeur tant les facteurs biologiques que les facteurs linguistiques, sont poussées trop loin. Suivant une lecture littérale, l’évolution d’un individu linguistique ne peut s’identifier que par le biais des propriétés que possède la vie. Le cycle de la vie s’applique à un organisme individuel, à un être dont on peut suivre la naissance, la croissance et le décès. L’objet de l’évolution serait un organisme linguistique individuel qui entre la naissance et la mort donnerait suite à une progéniture selon un modèle discontinu de génération. Un organisme-mère donnerait naissance, pour ainsi dire, à un organisme-fille ; ce qui n’est pas sans évoquer la reproduction par parthénogenèse. Une langue particulière, telle que le latin, serait donc un organisme individuel qui posséderait à la fois l’aptitude au mouvement vital cyclique et la capacité de reproduction. Le latin archaïque correspondrait à la première enfance, le latin classique à l’âge adulte, et le latin vulgaire à la vieillesse. La naissance des langues romanes coïnciderait avec le décès de la mère à la parturition. Or, le propre d’un organisme biologique est d’engendrer un organisme identique, alors que le latin, la mère, générerait une fille qui relèverait d’une autre espèce. Tant les organismes qui se multiplient d’une manière asexuée en se clonant que les organismes qui se reproduisent d’une manière sexuée donnent naissance à une progéniture relevant de la même espèce. Ce caractère génératif d’une descendance similaire est absent de la définition de l’organisme linguistique voué au changement.

    23Tant que l’on reste dans le cadre statique de la description d’un individu, ou bien dans le cadre du cycle vital individuel, il convient d’utiliser le terme organisme. Mais dès qu’on entre dans la dynamique historique et dans la logique transformiste, l’usage du terme espèce s’avère plus adéquat. Dans la conception de l’espèce, une histoire évolutive se rapporte aux individus dans la mesure où les transformations se produisent dans un premier temps toujours au niveau local des individus, et seulement ensuite au niveau global de l’espèce, représentant des conglomérats d’individus d’aspect semblable, de comportement semblable, aptes à la reproduction entre eux. Cependant, il est aisé de trouver un terrain d’entente entre la conception organiciste de la langue et la conception spécifique, et ainsi de faire le saut de l’une à l’autre. À condition de faire abstraction de la variation individuelle qu’implique la notion d’espèce et à condition de considérer l’organisme comme un représentant de ses semblables, les deux termes deviennent à peu près synonymes dans le contexte linguistique. En effet, avec quelques astuces, on associe l’organicisme à la transformation de l’espèce, à la manière de Schleicher. Dans cette perspective, un organisme linguistique – ou espèce – se transforme en un nouvel organisme linguistique – ou espèce – d’une manière insensible suivant un plan graduel. L’espèce linguistique pourra être considérée comme un individu spatio-temporel qui suit le cycle vital de la spécification à l’extinction selon le modèle évolutionniste de Charles Darwin (1809-1882). Schleicher établit ce constat :

    Darwin et ses prédécesseurs ont maintenant fait un pas de plus que les autres zoologistes et botanistes : non-seulement les individus vivent, mais aussi les espèces et les races […]. Maintenant, ce que Darwin admet pour les espèces animales et végétales, vaut aussi, au moins dans ses traits essentiels, pour les organismes des langues. (Schleicher 1980 [1863], p. 64-65)

    24L’espèce n’est donc pas réduite à une simple catégorie classificatoire d’un être statique comme c’est le cas de l’organisme anatomique, mais traduit surtout l’aptitude supra-individuelle à l’évolution.

    4.1.1.2 La typologie à l’épreuve du temps

    25La classification typologique des langues est forte de deux modèles anatomiques, à savoir, d’une part, une classification des organismes linguistiques selon la régularité de la forme et de la structure, et d’autre part, une échelle de complexité croissante présupposant l’idée de l’évolution. Nous avons vu que le transformisme de Lamarck n’a pas réussi à s’imposer au début du xixe siècle à cause des enjeux religieux impliqués dans le fixisme. Mais même si le transformisme n’a pas eu d’emblée une réception favorable dans le cadre de l’histoire naturelle, les prédécesseurs de Schleicher ont su tirer le meilleur parti aussi bien du cuviérisme que du lamarckisme : du premier, le principe de la comparaison, du second, le principe de la transformation. Pour les premiers théoriciens du comparatisme, la typologie linguistique est comparative par définition : la comparaison des langues du monde fondée sur leur description préalable aboutit non à une catégorie universelle, mais à une classification des langues par types structuraux. August Schlegel (1767-1845), son frère Friedrich et Humboldt assoient une classification typologique des langues du monde en trois types, suivant leurs traits morphologiques : langues isolantes, langues agglutinantes et langues flexionnelles. Ces types s’articulent autour de deux paramètres : d’une part, le degré de synthèse qui consiste à déterminer le nombre de morphèmes par mot, et d’autre part, le degré de fusion qui consiste à définir s’il est possible de segmenter les morphèmes les uns par rapport aux autres. Dans les langues isolantes, il y a un morphème par mot, ce qui rend la segmentation transparente. Les relations grammaticales dans une chaîne de mots sont marquées par un ordre fixe des mots. La langue chinoise, langue isolante par excellence, « assigne la forme grammaticale […] au moyen de la position, incluant à la fois l’emploi des mots fixés une fois pour toutes dans une certaine forme » (Humboldt 1974 [1836-1839], p. 411). Dans les langues agglutinantes, il y a plusieurs morphèmes par mot qui restent toujours facilement repérables. Dans les langues flexionnelles, les morphèmes sont soudés les uns aux autres, ce qui rend difficile, voire impossible, leur segmentation. Il a été souligné que l’idée de classifier les langues comme les objets naturels n’était pas l’objectif de Humboldt à qui la postérité a attribué la classification typologique (voir Trabant 2000, p. 315).9 Il s’agissait pour lui de faire le bilan de différents procédés syntaxiques et morphologiques en usage dans les langues du monde, lesquels pouvaient être situés sur un continuum. Humboldt estimait :

    […] toutes les langues occupent une position médiane entre les deux pôles extrêmes [que constituent la langue chinoise et le Sanscrit], car elles se rapprochent toutes, soit de la tendance qui porte le Chinois à dépouiller les mots de leurs relations grammaticales, soit de la tendance qui conduit à leur annexer les éléments phonétiques porteurs de ces relations. (Traduction Trabant 2000, p. 315)

    26Une fois la classification typologique établie, la sensibilisation à l’évolution fournit aux linguistes les moyens d’expliquer la tension entre les classes linguistiques taxinomiques. Les premiers rudiments du concept de l’évolution linguistique s’ancrent dans la conception de l’organisme en tant que lieu de changement pour se développer ensuite vers une conception selon laquelle tout type taxinomique, regroupant les organismes individuels, peut être concerné par la transformation. À la microévolution individuelle s’ajoute la macroévolution qui concerne la totalité d’un groupe morphologique. Non seulement chaque langue est classée selon son type morphologique, mais chaque représentant d’un type donné est apte à subir les trois phases, propres à transformer autant l’identité morphologique de l’individu que celle du type. À chaque palier au niveau individuel, on doit pouvoir constater un phénomène que l’on nommera la vie du langage, un cycle vital, qui fera passer une langue d’une phase à l’autre. Cela reviendrait à réinterpréter le principe humboldtien selon lequel « la langue est non pas un ouvrage fait [Ergon], mais une activité en train de se faire [Energeia] », un principe de « la vie de la langue » que l’on projette ensuite sur l’évolution de la totalité des langues (Humboldt 1974 [1836-1839], p. 183).

    27Si l’on revient à la typologie anatomique de Cuvier, on s’aperçoit que les types du règne animal sont étanches et imperméables, contrairement à leurs homologues linguistiques, en raison de l’idéologie fixiste. Les individus d’un embranchement donné peuvent être comparés entre eux grâce à leur disposition anatomique similaire, alors que la comparaison entre les types de différents embranchements est hors de question. Le cycle vital adopté non seulement par un organisme linguistique individuel, mais aussi par des types linguistiques, assure une continuité d’existence et montre que la langue est capable d’« exploits » qui seraient impensables pour l’objet d’étude d’un anatomiste, réticent au transformisme. Or, une fois de plus, comparer littéralement l’objet d’un naturaliste à l’objet d’un linguiste risque d’aboutir à des inepties. Schleicher (1852 [1850]) en vient à faire une association forcée entre les types linguistiques et les règnes linnéens afin de souligner l’idée de transition d’un type à un autre : la transition des langues isolantes aux langues agglutinantes et ensuite aux langues flexionnelles est homologue à la transition du règne minéral au règne végétal, et enfin, au règne animal. Si une telle continuité serait pensable pour ce qui est des types englobés dans le règne animal, on ne saurait en dire autant des règnes linnéens disjoints.

    28Les termes de développement et d’évolution comportent par définition une connotation de progrès. L’introduction de l’évolution dans la typologie linguistique entraîne une évaluation de son sens, qui va du simple au complexe ; c’est la position de Lamarck. Or, les premiers linguistes comparatistes n’adhèrent pas toujours à l’idéologie du progrès, également prescrite par le positivisme. Au contraire, ils attestent trois différents procédés de développement, mais la direction du développement ne reflète pas toujours le credo positiviste, et relève plutôt d’une pensée romantique pour laquelle le génie linguistique se trouve dans les temps les plus reculés. Suivant Wells (1987, p. 57-58), on peut qualifier ces positions de primitivisme, de progressivisme et d’acménisme. Bopp10 et Friedrich Schlegel sont des partisans du primitivisme, car ils estiment que l’état linguistique originel représente la perfection, alors que les phases successives traduisent un déclin. Jacob Grimm (1785-1863) et Humboldt abondent dans le sens du progressivisme en considérant que les langues flexionnelles sont le sommet du développement linguistique. Schleicher propose un compromis en amalgamant les deux, d’où le terme acménisme, qui traduit l’essor du développement des langues isolantes vers les langues flexionnelles par l’intermédiaire des langues agglutinantes – une fois le point culminant franchi, l’apogée des langues flexionnelles tourne au déclin et à la dégénérescence.

    29Lorsque l’on représente le développement par un modèle temporel linéaire ou un modèle cyclique, en apparence exclusifs, on est conduit à des jugements de valeur sur l’évolution linguistique qui peuvent être soit de nature positive, soit de nature négative. La linéarité ou la cyclicité positive présume une progression d’un état primitif vers un état toujours plus parfait, qui serait donc celui des langues flexionnelles, alors que la directionnalité négative suppose une décadence d’un état primitif parfait vers le déclin complet, selon les uns, de l’analytique vers le synthétique grandissant, ou vice versa selon les autres. La cyclicité, considérant que le cycle ne fait qu’une boucle sur le plan local de la jeunesse à la sénescence, s’inscrit automatiquement du côté de la directionnalité négative, alors qu’une légère modification terminologique qui met l’accent sur le développement, de l’enfance à la maturité, est propre à changer le jugement. Le recyclage constant des langues d’un type à l’autre sur le plan global serait sans doute exempt de jugements de valeur, mais cette alternative reste plutôt marginale.

    4.1.1.3 Les représentations de la temporalité

    30Les représentations du développement typologique des langues s’inscrivent dans les différentes représentations de la temporalité (voir Prost 1996, chap. 5). Dans la conception circulaire du temps, celui-ci est en quelque sorte intrinsèque à l’ordre des choses, en l’occurrence, à la langue : la langue suit la même trajectoire, la même séquence qui se répète infiniment, celle qui est en puissance dans le cycle typologique, celle qui s’actualise dans le cycle de la vie. Le temps structuré par le cycle de la vie du langage est un temps statique qui n’avance ni ne recule, qui paradoxalement supprime le mouvement du temps, d’où la possibilité de dire que malgré les différentes phases vitales, l’on est en présence d’une seule et même entité. La pluralité des temps cycliques que l’on trouve dans les langues particulières se réduit à l’unicité universelle de toutes les langues qui au cours de leur existence sont entraînées dans le même cycle. La conception cyclique du temps est déterministe dans la mesure où l’histoire s’articule autour des types que l’on rencontre de tout temps, et par conséquent, elle efface le particulier. Le temps cyclique de la langue est celui d’un calendrier qui se renouvelle chaque année sans modification aucune. La directionnalité ne s’insère dans la cyclicité linguistique que dans le sens où une langue isolante diffère d’une langue flexionnelle, mais quand elle aura atteint elle-même cette phase, rien ne distinguera la structure des deux langues. Le dicton selon lequel l’histoire se répète ne saurait être plus vrai que dans la conception cyclique du temps. Là, tout pronostic concernant l’avenir sera plus que probable. En revanche, le temps change lorsque la directionnalité introduit l’irréversibilité, le postérieur devient irréductible à l’antérieur, voire meilleur que l’antérieur. La flèche du temps est linéaire, continue, orientée vers le progrès, mais à la fois coupée par des repères et organisée en étapes. Le temps introduit de la nouveauté ; un élément agglutinant dans une langue isolante est un signe de la directionnalité, la manifestation d’un fait unique. La conception linéaire du temps implique la notion d’historicité selon laquelle les événements sont particuliers et uniques. L’évolution est idiosyncrasique, propre à une langue particulière. Le temps cyclique relève de l’anhistorique à cause de sa nature statique et de sa prédisposition à la répétition, alors que le temps orienté est du domaine de l’historique grâce à l’unicité de ses données et à son caractère dynamique qui est à même d’intégrer la notion de progrès.

    4.1.1.4 La temporalité schleicherienne

    31En raison d’une conception particulière de la temporalité et de l’histoire, le cycle typologique demande de la part de Schleicher une opération particulière, celle représentée par le terme d’acménisme. La conception schleicherienne reproduit les deux aspects de la directionnalité, l’aspect positif et l’aspect négatif. Le développement historique est divisé, avec une réminiscence de la philosophie de l’histoire de Hegel, en deux périodes successives (Schleicher 1852 [1850]). La première, la période antéhistorique, est celle de l’évolution progressive qui se manifeste dans la classification typologique où le palier supérieur intègre le palier inférieur, les langues flexionnelles constituant le sommet. La deuxième, la période historique, celle qui est attestée grâce aux documents, ne représente qu’un déclin par rapport à la période antéhistorique qui a mené aux langues flexionnelles anciennes. L’entrée des langues en contact les unes avec les autres dès la période historique entraîne une corruption phonétique propre à brouiller les liens morphologiques originaux dérivés d’une langue mère. La période historique signifie également un retour local du synthétique à l’analytique : « […] ce qui s’était dit par un seul mot, ne se dit plus que par plusieurs : en latin matri, en italien alla (c’est-à-dire ad la) madre, en français à la mère ; amor, io sono amato, je suis aimé. Cela a fait appeler ces langues des langues analytiques » (ibid., p. 26). Malgré l’éventualité d’une évolution renversée qui irait du complexe au simple, Schleicher écarte toutefois une spéculation concernant la reprise cyclique qui représenterait un degré grandissant de l’analytique, en vertu duquel il serait possible d’assigner une fonction à une forme. Les langues flexionnelles ne recommencent pas le cycle typologique par la phase isolante, mais elles ne sont pas non plus réversibles pour autant qu’elles ne font pas un demi-tour vers la phase agglutinante :

    Est-ce que de la sorte les langues à flexion pourront redescendre à l’état d’agglutination, et même à l’état monosyllabique ? Ce n’est guère probable, mais, ce qui est certain, c’est que des langues à flexion qui sont tombées en ruine, ne pourront jamais se relever de nouveau à leur hauteur primitive. Du reste, il est prouvé, ce me semble, que les idiomes monosyllabiques et agglutinants de nos jours ne doivent point passer pour d’anciennes langues à flexion retombées à l’état d’enfance ; comment l’expliquer, entre autres, quand il est constaté que ces peuples n’ont point eu une histoire extrêmement agitée de la pensée ? (Schleicher 1852 [1850], p. 27-28)

    32La philosophie de la temporalité selon Schleicher ne s’inscrit dans le courant comtien, attestant un progrès, que lorsqu’il est question de la période antéhistorique. Les sciences, les religions, les peuples, les espèces et les langues réalisent un développement ternaire – enfance, jeunesse, âge mûr – où l’entité concernée atteint sa forme la plus accomplie. Dans cette perspective, le progrès se fait toujours au détriment de ce qui est évincé, mais la phase évincée est une étape nécessaire dans le processus cumulatif du progrès. Chez Schleicher, l’idéologie du progrès est sauvée pour la période antéhistorique, mais dès qu’on entre dans la période historique, le sens du progrès est inversé. Or, quel que soit son sens, on constate dans l’évolution linguistique une finalité sur le plan global qui est une conséquence de l’autorégulation des organismes linguistiques individuels sur le plan local, ce qui fournit à la linguistique la possibilité de faire des prédictions (par rétroaction) sur les changements globaux.

    33Cette manière discontinue de traiter le temps a contribué à accoler à la linguistique schleicherienne le qualificatif de métaphysique aprioriste, car la réflexion concernant la période antéhistorique ne se fonde pas sur l’observation, mais sur un déductivisme propre à Schleicher. Ce volet de la pensée de Schleicher place sa philosophie sous un jour curieux, car il exclut le volet positiviste, pourtant présent dans son œuvre. Le clivage entre l’antéhistoire et l’histoire est une erreur des plus graves si l’on garde à l’esprit que Schleicher se déclare également partisan de l’uniformitarisme, selon lequel on pourra projeter sur le passé reculé les conclusions que l’on aura tirées de l’observation des phénomènes actuels. Contrairement au principe soutenu par l’uniformitarisme, la théorie concernant la période antéhistorique diffère de celle concernant la période historique. La contradiction de Schleicher est flagrante lorsqu’il parle du comparatisme :

    La méthode exposée ci-dessus par laquelle on conclut du connu à l’inconnu, ne nous permet pas de supposer pour les temps antéhistoriques qui se dérobent à l’observation immédiate, des lois vitales autres que celles que nous vérifions dans l’espace de temps accessible à notre observation. (Schleicher 1980 [1863], p. 74)

    34Le principe uniformitariste se laisse appliquer schématiquement à la typologie linguistique, et permet ainsi de conclure au sens de l’évolution en observant les classements typologiques auxquels se destinent les langues historiquement attestées. Or, étant donné une discontinuité aussi bien ontologique que méthodologique entre la période antéhistorique et la période historique, toute analyse plus fine de l’évolution linguistique est exclue. Afin de remédier à cette lacune, la classification généalogique des langues prendra le pas sur la classification typologique pour la période historique, ce qui est propre à creuser un gouffre méthodologique entre les deux périodes. La distinction entre l’antéhistorique et l’historique est une source constante de méprises, car Schleicher, étant redevable de la tradition linguistique précédente et de la linguistique contemporaine, cherche, d’abord, à en faire une synthèse, ensuite, à instaurer une linguistique évolutionniste, et enfin, à nouer ces principes sous l’égide de la scientificité positiviste. Il s’ensuit que, d’un point de vue épistémologique, son échafaudage est loin d’être cohérent.

    4.1.2 Schleicher – positiviste, darwiniste, métaphysicien

    35Les deux thèses fondamentales de Schleicher évoquées dans le fragment où est définie la vie du langage se rapportent aux écrits autour du darwinisme linguistique de cet auteur : la première concernant le statut de la linguistique comme science naturelle, la seconde concernant l’objet de la linguistique en tant qu’organisme. Ces deux aspects de la linguistique de Schleicher ont eu un retentissement considérable en France aussi bien chez les comparatistes que chez les naturalistes.

    4.1.2.1 La scientificité positive de la linguistique

    36La première mesure à prendre pour justifier la scientificité de la linguistique est d’ancrer cette discipline dans les sciences naturelles. Encore que la conception organiciste de la langue se greffât sur les sciences naturelles historiques, la distinction entre les sciences naturelles exactes et l’histoire naturelle était moins ignorée que négligée par Schleicher. Son principe directeur était ailleurs : dans l’établissement d’une légalité linguistique afin de distinguer cette discipline de la philologie qui dominait alors les études de la langue. L’interprétation littérale de la vie du langage avec toutes ses conséquences avait le beau rôle dans la séparation entre la philologie et la linguistique : l’une relevait de la connaissance historique, l’autre des sciences naturelles, comme le souligne Hovelacque dans La linguistique (1877 [1876], p. 4), citant son maître Schleicher. La présupposition d’une légalité orientant la vie du langage a eu pour conséquence la distinction définitive de la linguistique d’avec la philologie, qui s’intéressait à l’intentionnalité de l’auteur de cet artefact culturel qu’est un texte ancien. Selon Koerner (1989 [1982b], p. 235), la première génération des comparatistes ne faisait pas un effort conscient pour se distinguer des philologues qui s’appliquaient à l’étude d’une langue écrite particulière. Il arrive aux premiers comparatistes de parler de philologie comparée à propos de leur science, mais ils tiennent toutefois la linguistique pour une science naturelle afin de se démarquer des philologues proprement dits. Cette démarcation, qui sert à distinguer l’étude des langues « en elles-mêmes et pour elles-mêmes », suivant l’expression heureuse de Bopp11, de l’étude des textes littéraires, s’actualise avec Schleicher à partir de 1850 lorsqu’il préconise une division du travail entre le linguiste et le philologue dans son Die Sprachen Europas in systematischer Übersicht. Dix ans plus tard, dans l’introduction de son Die deutsche Sprache (1860), Schleicher compare le travail du linguiste à celui du botaniste et le travail du philologue à celui de l’horticulteur pour souligner dans quel esprit opposé les deux chercheurs s’exercent à l’étude de langues :

    Le linguiste est un naturaliste ; il étudie les langues à la façon dont le botaniste étudie les plantes. Le botaniste doit embrasser d’un coup d’œil l’ensemble des organismes végétaux ; il recherche les lois de leur structure, celles de leur développement, mais il ne se préoccupe en aucune manière du plus ou moins de valeur des plantes, de leur usage plus ou moins précieux, de leur agrément plus ou moins reconnu. À ses yeux, la première venue des mauvaises herbes peut avoir un bien autre prix que n’en ont les roses les plus belles, les lis les plus rares. Le rôle du philologue est tout différent. Ce n’est point au botaniste, mais bien à l’horticulteur qu’il convient de le comparer. Ce dernier ne donne ses soins qu’à telles ou telles espèces, qui sont l’objet d’une valeur particulière […]. Une plante inutile est sans valeur à ses yeux ; il n’a que faire des lois de la structure et du développement : le végétal qui, sous ce rapport, peut posséder la valeur la plus considérable a chance de n’être pour lui qu’une mauvaise herbe vulgaire. (Traduction Hovelacque 1877 [1876], p. 8-9)

    37Les philologues étudient les langues des grandes civilisations qui ont conservé un fonds de documents écrits, les langues classiques, le sanskrit, l’hébreu, l’arabe, etc., pour dire le contexte culturel dans lequel ces langues particulières évoluent, et en dernier lieu, pour établir des éditions critiques des textes étudiés. En revanche, le linguiste étudie la structure générale des langues et leurs fonctions normales à la manière d’un anatomiste et d’un physiologiste, qui étudient la constitution et la fonction des organes des êtres vivants afin de trouver tant une légalité derrière la vie des langues que des altérations pathologiques récurrentes au cours de cette même vie. Les objectifs de ces deux types de chercheurs sont totalement opposés. Le linguiste embrasse les généralités en examinant et en comparant les sons et la structure de toutes les langues du monde, alors que l’objet d’étude d’un philologue est centré sur la connaissance d’une seule langue, et donc, sur des particularités. (voir Hovelacque 1877 [1876], p. 1-9). En somme, le clivage entre la linguistique et la philologie revient à définir en quoi consiste une science. Selon le point de vue des linguistes d’obédience schleicherienne, comme semble le postuler Hovelacque (ibid.), la science historique, dont la philologie, relève de l’érudition, et non pas de la science, tandis que seule une science naturelle, linguistique incluse, peut se qualifier de science.

    38Schleicher s’avère partisan de l’esprit positif en prônant pour la linguistique seule la méthode des sciences naturelles, celle de l’induction. En prétendant abandonner tout système préalable à l’observation, il lui arrive d’abandonner également le déductivisme, méthode qui établit une hypothèse concernant un problème théorique donné pour la soumettre ensuite à la corroboration empirique, à l’aune de laquelle on teste si entre les énoncés théoriques et les faits existe une correspondance. Si l’on court-circuite la corroboration empirique, on peut avec Schleicher reprocher au déductivisme rationaliste la surdétermination des faits par les théories :

    Tandis qu’autrefois on s’empressait d’abord de faire un système, et qu’on s’efforçait ensuite de ramener les objets dans le système, on procède aujourd’hui à rebours. Avant tout on se plonge dans l’étude particulière et précise de l’objet, sans penser à une construction systématique du tout. […] Toute construction a priori, toute pensée en l’air vaut tout au plus comme amusement ingénieux ; pour la science ce sont de vaines bagatelles. (Schleicher 1980 [1863], p. 63)

    39Schleicher ne saurait exprimer plus clairement qu’il s’inscrit dans le positivisme de l’époque en adoptant la méthode inductive, méthode partagée par toute science naturelle historique. Un botaniste, un zoologiste et un linguiste procéderont par étapes successives d’observation, de classification, de généralisation et de prédiction, mais c’est surtout dans cet ordre que l’observation frustre la raison.

    4.1.2.2 L’expression du darwinisme

    40L’idéologie transformiste qui émanait au début du xixe siècle de l’histoire de la nature débouche en 1859 sur la théorie de l’évolution de Darwin. Selon Schleicher (1980 [1863], p. 65), « la théorie de Darwin est une nécessité » en raison des précédents historiques. Du côté de la linguistique, on assiste à l’émergence d’un darwinisme qui constitue l’aboutissement logique d’une accumulation de discours liant différents domaines de la connaissance. Le comparatisme et le transformisme avaient bel et bien joué un rôle dans l’établissement d’une similarité structurelle entre la linguistique et l’histoire naturelle avant la reconnaissance définitive de l’évolutionnisme, mais d’après Tort (1980, p. 19), ce n’est qu’avec les idées de Darwin que s’affirme l’heuristique de « l’isomorphisme » entre la linguistique et la science du vivant.

    41L’opuscule de Schleicher, où l’on trouve l’expression la plus claire de l’engagement de son auteur aux côtés des derniers succès des sciences naturelles historiques, est Die darwinische Theorie und die Spachwissenschaft – La théorie de Darwin et la science du langage (1863). C’est un pamphlet théorique que Schleicher adresse publiquement au naturaliste allemand, Ernst Haeckel (1834-1919), son ami et collègue. Le but de ce libelle est de démontrer en quoi la linguistique s’approche de la théorie de l’évolution. En réponse à la critique que reçoit cet ouvrage sur la théorie de Darwin, Schleicher publie en 1865 une Suite intitulée Über die Bedeutung der Sprache für die Naturgeschichte des Menschen – De l’importance du langage pour l’histoire naturelle de l’homme. Schleicher Soutient avoir découvert avant le naturaliste même les principes darwiniens du combat pour l’existence, de la disparition des anciennes formes et de l’extension et de la différenciation des espèces (Schleicher 1980 [1863], p. 60).12 En rendant justice à la linguistique contemporaine, il précise que « des idées semblables à celles que Darwin exprime au sujet des êtres vivants, Sont assez généralement admises pour ce qui concerne les organismes linguistiques » (ibid.). Max Müller (1823-1900), contemporain de Schleicher, écrit, en effet, dans la préface de Science of Thought (1887) que si le terme darwinisme est utilisé dans le sens de Entwicklung (développement, évolution), il a lui-même été darwiniste bien avant Darwin, et par là même, tous les étudiants en sciences du langage sont des évolutionnistes, car où qu’ils regardent, ils ne voient que de l’évolution autour d’eux (Koerner 1989 [1983], p. 341). Or, il convient de ne pas tomber dans le piège traditionnel de la supposition d’équivalence entre l’évolutionnisme transformiste et le darwinisme, confusion que font volontiers les linguistes (Maher 1966, 1983 ; Koerner 1989 [1983]). L’évolutionnisme prédarwiniste accentuait l’idée d’une tendance progressive Sur une grande échelle de développement du vivant d’un état primitif vers un état avancé, alors que Darwin Sut extirper de la pensée de Ses prédécesseurs évolutionnistes toute connotation progressiste. Chez certains linguistes prédarwiniens, on a constaté un modèle d’inspiration progressiste, tandis que chez d’autres, l’évolution avance plutôt à reculions (voir Section 4.1.1.2).

    42Le principe de la Sélection naturelle, autour duquel l’échafaudage théorique de Darwin Se construit, est explicité dès l’introduction de l’Origine des espèces, pour être développé dans les chapitres ultérieurs (Darwin 1859, Introduction, chap. II, III, IV). Ce principe eSt une conséquence logique de trois axiomes que Darwin (1882 [1859], p. 48-49) exprime en termes Simples avec un propos conclusif. Suivant le premier, en S’inspirant des idées de Thomas Malthus (1766-1834) qui dans Son Essay on the Principles of Population (1798) pose l’interdépendance entre la Surpopulation et la misère, Darwin estime qu’en cherchant à maximiser le nombre de Ses descendants, un Organisme en produit plus qu’il ne peut en Survivre : la

    43« lutte pour l’existence […] doit inévitablement découler de la progression géométrique » de l’augmentation en nombre des êtres organisés. Suivant le deuxième, les descendants d’une espèce ne reproduisent pas un archétype, ils présentent des variétés individuelles entre eux qui assurent à leur porteur un bénéfice local : « […] tout être […] varie […] de façon qui lui est profitable. » Suivant le troisième axiome, ces variétés peuvent être transmises héréditairement à la génération suivante : « […] en vertu du principe si puissant de l’hérédité, toute variété objet de la sélection tendra à propager sa nouvelle forme modifiée. » Il s’ensuit que la sélection naturelle favorise les individus les mieux adaptés à l’environnement local organique et inorganique.13 En somme, la sélection porte donc sur l’un des traits héréditaires, issus de la variation.

    44Sans comprendre tous les enjeux de la théorie de l’évolution de Darwin, Schleicher, en botaniste dilettante, a su expérimenter la sélection naturelle sur des plantes domestiquées, indépendamment de Darwin, et donc, avant la lettre. Tort (1980, p. 8) insiste sur l’importance épistémologique de ces expérimentations, car le mécanisme de la sélection naturelle est plus tangible « lorsqu’il est produit comme artefact, c’est-à-dire comme sélection artificielle ». La sélection artificielle comme telle n’a rien de bouleversant si l’on conserve à l’esprit que pour le commun des hommes, aussi bien l’hérédité que la sélection naturelle sont des faits établis depuis que l’homme cultive la terre et pratique l’élevage. La sélection artificielle est fondée sur l’observation, mise en pratique par les éleveurs d’animaux domestiques et par les horticulteurs, selon laquelle les individus de même espèce sont variables entre eux et que tels traits sont transmis d’une génération à l’autre. Tort précise :

    […] l’évolutionnisme biologique darwinien est d’emblée rattaché à une modification intentionnelle des conditions de développement des organismes naturels, et ne saurait se dissocier d’une technologie de la transformation dérivée de la méthode expérimentale, elle-même au départ sélectionnante. (Tort 1980, p. 8)

    45Du point de vue du darwinisme, la portée de la sélection artificielle est dans son heuristique de simuler dans des circonstances de laboratoire les conditions naturelles de l’évolution d’un organisme. Tout comme la sélection naturelle est un observable dans les expériences d’un botaniste qui cherche à créer de nouvelles variétés de plantes, Schleicher estime qu’elle est également palpable pour un dialectologue qui observe en direct le principe sélectionnant entre les parlers (voir partie 6). Cette analogie ne doit pas être poussée au-delà de son apport heuristique, car l’intervention humaine introduit un élément intentionnel qui ne saurait être présent dans les conditions naturelles authentiques. Tandis que la sélection artificielle, réalisant un dessein, est toujours profitable ou utile à l’homme seul, la sélection naturelle, aboutissant à une meilleure aptitude à l’environnement local de certains individus par rapport à leurs congénères, profite à la population entière.

    46Dans La théorie de Darwin et la science du langage (1863), Schleicher soutient une thèse tout à fait darwinienne selon laquelle la différence entre les langues est due aux différentes conditions environnementales : dans des conditions équivalentes, les langues évoluent d’une façon identique. Or, dans De l’importance du langage pour l’histoire naturelle de l’homme (1865), Schleicher avance que « la fonction d’un organe […] dépend de la constitution de cet organe » afin de défendre l’idéologie progressiste de l’époque antéhistorique (Schleicher 1980 [1865], p. 79-80). Parallèlement à l’influence des conditions environnementales, Schleicher pose que l’origine des différences entre les langues viendrait d’une différence dans la constitution des organes de la parole et du cerveau. Puisant dans la tradition phrénologique de Franz Joseph Gall (1758-1828) et s’inspirant des résultats récents de l’anthropologie physique, Schleicher semble accorder une primauté aux caractères d’ordre physique dans le but de justifier positivement l’existence des classes linguistiques distinctes. Dans la logique de la craniométrie, les différences linguistiques s’expliqueraient par la conformation cérébrale qui n’est pas identique d’une race à l’autre. Fidèle à cette logique, Schleicher rétorque à ses détracteurs qui évoquent, comme contre-exemple, la possibilité d’apprendre des langues étrangères, que même si les organes principaux qui nous servent à marcher sont les jambes, on peut utiliser d’autres moyens pour remplir la même fonction : marcher à quatre pattes ou marcher sur les mains. Un apprentissage défectueux des langues étrangères ressemblerait à l’utilisation de ces moyens secondaires de déplacement. Appliquée à la période antéhistorique, cette idée veut que les sauvages parlant une langue isolante soient comme les enfants qui marchent à quatre pattes, car leurs membres n’auront pas encore atteint les moyens d’accéder au niveau supérieur. Si l’on considère la classification typologique de la période historique, la diversité des langues serait une sorte de pathologie dans le cerveau des différentes races. En somme, les hommes parlant des langues de différents types appartiendraient à des espèces différentes. Cette idée, qui aura des conséquences que l’on sait fâcheuses, constitue effectivement le principe conducteur de l’ouvrage de Schleicher :

    Si le langage est le caractère spécifique […] de l’humanité, cela suggère la pensée que le langage pourrait bien servir de principe distinctif pour une classification scientifique et systématique de l’humanité, et former la base d’un système naturel du genre homme. (Schleicher 1980 [1865], p. 83)

    47Outre la conséquence relativiste comportant un outrage à l’éthique, le lien étroit entre la langue et la structure du cerveau entraîne une conséquence purement linguistique : à moins de postuler des modifications cérébrales continuelles à l’intérieur d’une même race, la situation de la langue dans le cerveau statique impose à la langue une nature statique lui ôtant ainsi sa qualité fondamentale, l’historicité ; contradiction flagrante peu considérée dans une œuvre qui prône l’évolution. Si « le développement du langage a marché du même pas que le développement du cerveau et des organes de la parole » (ibid., p. 85), il nécessite des cataclysmes, des discontinuités qui supposent des périodes statiques d’une longue durée entre les modifications subites. L’ancrage de la langue dans le développement de la conformation du cerveau est une hypothèse plausible pour l’origine de la faculté du langage, mais l’adoption d’une telle idée dans la classification linguistique pour justifier les préjugés raciaux n’équivaudrait pas à la lettre du darwinisme.

    48Encore que l’on puisse être tenté de voir un but dans la sélection naturelle, la lecture de De l’origine des espèces démontre bien que Darwin était lui-même conscient d’une tentation progressiste lorsqu’il tient à souligner que la sélection naturelle est un processus non téléologique :

    On peut dire par métaphore que la sélection naturelle scrute journellement, à toute heure et à travers le monde entier, chaque variation, même la plus imperceptible, pour rejeter ce qui est mauvais, conserver et ajouter tout ce qui est bon ; et qu’elle travaille ainsi, insensiblement et en silence, partout et toujours, dès que l’opportunité s’en présente, au perfectionnement de chaque être organisé par rapport à ses conditions d’existence organiques et inorganiques. Nous ne voyons rien de ces lentes et progressives transformations, jusqu’à ce que la main du temps les marque de son empreinte en mesurant le cours des âges, et même, alors, nos aperçus à travers les incommensurables périodes géologiques sont si incomplets que nous voyons seulement une chose : c’est que les formes vivantes sont différentes aujourd’hui de ce qu’elles étaient autrefois. (Darwin 1870 [1859], p. 98-99 ; nous soulignons)

    49Ce grand dessein éloigne Schleicher de Darwin qui ne porte aucun jugement de valeur sur la direction de l’évolution, alors que pour Schleicher, l’évolution linguistique est empreinte d’une connotation finaliste aussi bien positive que négative.

    50En revanche, Darwin et Schleicher partagent la même vision du monde quant au progrès, non seulement du point de vue de l’histoire conceptuelle, mais aussi sous l’angle sociohistorique du xixe siècle. Pour les prédarwiniens, qu’ils soient transformistes ou fixistes, l’histoire naturelle est la démonstration d’une échelle progressiste qui aboutit à l’intelligence et à la structure complexe de l’homme. La constitution de l’homme reflète la perfection du partage du travail physiologique. Opposé catégoriquement à la notion de progrès dans la sélection naturelle, Darwin remet en cause l’hypothèse selon laquelle les différenciations et les spécialisations des organes d’un être adulte résulteraient de ce progrès. Dès lors, chaque organe aurait sa fonction. Projeté sur l’évolution de la langue, ce principe d’une fonction pour une forme est valide au début du cycle typologique. En revanche, le fusionnement grandissant contredit la notion de progrès, donnant ainsi raison à ceux qui pensent que la direction du cycle est celle de la décadence. La complexité peut même nuire à son détenteur. Dans le chapitre où il discute l’éventualité d’une tendance progressive dans les organismes, Darwin affirme que certains ont acquis des organes superflus par rapport aux nécessités de leur environnement. L’excès de complexité conduit au non-usage de tels organes, d’où il s’ensuit une régression de l’organisme. Chez Schleicher, les langues flexionnelles de la période historique sont également caractérisées par le superflu, car elles ont déjà atteint leur perfection :

    Dans cette période historique, nous voyons seulement des langues vieillies, quant à la forme et quant au son […]. Les langues que nous parlons maintenant, sont comme celles de tous les peuples qui ont une importance historique, des types de langues séniles. Les langues des peuples qui ont eu un développement historique […], et par conséquent aussi l’organe anatomique du langage chez les peuples qui les parlent, sont depuis longtemps plus ou moins en proie à une métamorphose de décadence. (Schleicher 1980 [1865], p. 88)

    51D’autre part, par exemple dans les langues amérindiennes, il y a une telle complexité de formes que l’état primitif de la culture n’est pas à la hauteur du degré d’évolution de la langue, ce qui conduit à la décadence de ces langues, de même que chez un ver de terre, selon Darwin, un organisme très développé ne saurait être d’aucune utilité. Selon Schleicher, le grand dessein auquel obéit l’évolution des langues du monde réside dans l’accumulation de la complexité qui se retourne souvent contre elle-même :

    […] nous pouvons voir certains peuples, les races indiennes du nord de l’Amérique par exemple, rendus impropres à la vie historique rien que par la complexité infinie de leur langue dont les formes sont véritablement pullulantes, et condamnés par conséquent à la décadence et même à la destruction […]. (Ibid., p. 89)

    52Dans ces circonstances, comment traiter la langue chinoise dont la structure est simple, alors que l’état culturel est avancé ? Ce problème n’a pas cessé de contrarier les contemporains.

    53Le déplacement de la question du progrès vers la perspective sociohistorique démontre que Schleicher, avec beaucoup de ses contemporains, abonde dans le sens de la religion du progrès. L’expansion coloniale et les exploits technologiques de l’époque constituent des facteurs qui confortent la préséance de la culture occidentale sur les cultures primitives. Dans ces conditions, il est difficile de nier la part du progrès, que ce soit dans le domaine du vivant ou dans le domaine de la société humaine. Dans une société qui les vénère, les intellectuels désirant relativiser le progrès arrivent à une impasse où l’intellect cède le pas aussi bien au progressisme culturel qu’au conservatisme religieux. Les dernières pages de l’Origine des espèces montrent par quelles astuces Darwin cherche à ne pas se compromettre :

    Certains auteurs éminents semblent pleinement satisfaits de l’hypothèse que chaque espèce a été créée d’une manière indépendante. À mon avis, il me semble que ce que nous savons des lois imposées à la matière par le Créateur s’accorde mieux avec l’hypothèse que la production et l’extinction des habitants passés et présents du globe sont le résultat de causes secondaires, telles que celles qui déterminent la naissance et la mort de l’individu. Lorsque je considère tous les êtres, non plus comme des créations spéciales, mais comme les descendants en ligne directe de quelques êtres qui ont vécu longtemps avant que les premières couches du système silurien aient été déposées, ils me paraissent anoblis. (Darwin 1882 [1859], p. 574)

    54Pour clore son œuvre, Darwin semble retourner sa veste, ne serait-ce que de manière rhétorique, pour voiler le fondement de la sélection naturelle qui consiste à nier toute tendance téléologique vers la perfection, en privilégiant un changement local dans les traits d’un individu :

    […] Or, comme la sélection naturelle n’agit que pour le bien de chaque individu, toutes les qualités corporelles et intellectuelles doivent tendre à progresser vers la perfection. (Ibid., p. 575. Nous soulignons)
    Le résultat direct [de la sélection naturelle] est donc le fait le plus admirable que nous puissions concevoir, à savoir : la production des animaux supérieurs. N’y a-t-il pas une véritable grandeur dans cette manière d’envisager la vie, avec ses puissances diverses attribuées primitivement par le Créateur à un petit nombre de formes, ou à une seule ? Or, tandis que notre planète, obéissant à la loi fixe de la gravitation, continue à tourner dans son orbite, une quantité infinie de belles et admirables formes, sorties d’un commencement si simple, n’ont pas cessé de se développer et se développent encore ! (Ibid., p. 576. Nous soulignons)

    55Ainsi l’homme gardera-t-il sa position au sommet de la vieille échelle des êtres. Ainsi sera brouillée aux yeux de la postérité la position définitive de Darwin sur la question du progrès (voir Richards 1992).

    56La tendance téléologique vers le progrès légitime également l’apogée du développement linguistique qui se voit situer dans les vieilles langues flexionnelles indo-européennes. Dans les langues analytiques, un ordre strict de mots est un moyen grammatical pour exprimer les rapports syntaxiques, alors que dans les langues flexionnelles, telles que le latin, le grec ou le sanscrit, ces mêmes rapports sont exprimés d’une manière synthétique, c’est-à-dire par le moyen des éléments grammaticaux soudés les uns aux autres, dont l’avantage est de permettre un ordre de mots relativement libre à l’intérieur de la phrase. Toutes les déviations de ce mode synthétique, manifestes surtout dans les langues indo-européennes modernes, constituent une atteinte à l’idéal du progrès. L’inscription de Schleicher dans cette idéologie confirme l’historicité de sa pensée dans un contexte interdisciplinaire contemporain, mais en même temps, en raison d’un doute jeté sur un progrès linguistique constant pendant la période historique, il fait montre d’une dissidence par rapport au positivisme.

    4.2 Les extrémités de la vie

    57Si la linguistique était une science historique au même titre que la cosmologie, tout comme les théories cosmologiques comportent une réflexion sur le début et la fin de l’univers, elle serait censée traiter le début et la fin du langage. Quelle que soit la pertinence linguistique de la question des extrémités, qui mettent entre parenthèses la vraie vie de la langue, on constate que les linguistes ne sont pas à l’abri d’un besoin métaphysique qui peut se greffer sur toute connaissance humaine. En prenant à la lettre les termes de naissance ou de mort, on suppose une démarcation tranchée, un début et une fin. La question se pose de savoir s’il convient de raisonner en ces termes au sujet de la langue ou plutôt en termes de continuité qui soulignent le passage en douceur entre les deux extrémités d’un même phénomène.

    58La question de l’origine constitue l’une des lignes de partage entre l’école naturaliste et l’école historico-comparative en France, même si cette ligne est quelquefois perméable. Il s’agit de passer en revue différentes opinions qui prévalaient à l’époque à propos de l’origine du langage, notamment celles exprimées par Hovelacque (1877 [1876]), Adam (1882) et Henry (1896). En revanche, la mort de la langue n’a mérité à l’époque que quelques rares renvois succincts, surtout dans le domaine de la dialectologie, mais qui montrent d’une façon concrète l’idée darwinienne de la lutte pour l’existence.

    4.2.1 La naissance

    59La multiplication dans la linguistique actuelle de travaux concernant l’origine du langage atteste une réhabilitation de la question dans le domaine de la science (voir Johansson 2005). Le renouveau est dû plus particulièrement au côtoiement de la linguistique avec les neurosciences, les sciences cognitives et la génétique, susceptibles de fournir une démonstration autre que spéculative au sein d’une question que l’on croyait à jamais enterrée. À cela s’ajoutent les études dans le domaine de l’éthologie qui ont approfondi nos connaissances sur la communication et les capacités cognitives des animaux. L’évolution de la linguistique depuis le xixe siècle jusqu’à ce jour forme donc une boucle en revenant aux questions écartées durant près d’un siècle. En s’inscrivant dans une « épistémologie évolutive », les chercheurs du xxie siècle ne paraissent que des épigones de ceux du xixe siècle (Campbell 1974 ; Klippi 2007). Aussi conviendrait-il de se poser la question de savoir si le questionnement sur l’origine du langage relève d’une histoire anhistorique, ou bien si le traitement du sujet est propre à chaque époque.

    60Par manque de preuves positives, la question de l’origine du langage a été considérée comme oiseuse lors de la rédaction des statuts fondateurs de la Société de linguistique de Paris. Dans les statuts approuvés par une décision ministérielle le 8 mars en 1866, on trouve la définition des tâches que se donne la société :

    Article 1. La société a pour but l’étude des langues, celles des légendes, traditions, coutumes, documents, pouvant éclairer la science ethnographique. Tout autre objet d’études est rigoureusement interdit.
    Article 2. La société n’admet aucune communication concernant soit l’origine du langage, soit la création d’une langue universelle. (BSLP 1869, p. i)

    61Dix ans plus tard, la société révise le contenu de ses statuts en écartant tout trait qui puisse avoir un lien avec l’extralinguistique et en limitant les travaux aux faits linguistiques que l’on pourrait considérer comme positifs :

    Article 1. La Société de Linguistique a pour objet l’étude des langues et l’histoire du langage. Tout autre sujet est rigoureusement interdit. (BSLP 1876, p. i)

    62Il a été démontré qu’en France, où existait une tension entre les cercles catholiques et les darwinistes, l’origine de l’interdit était plus sociale que scientifique (Auroux 1989b). Les linguistes devaient s’exprimer dans un débat identique à celui concernant l’origine divine des espèces qui, depuis plusieurs décennies, stagnait au sein de l’histoire naturelle et qui avait pris un nouvel élan avec Darwin. Si pour la Société de linguistique de Paris la question de l’origine de la langue n’était pas pertinente, plutôt que d’un interdit scientifique – car tout sujet peut, en principe, être soumis à l’examen scientifique – il s’agissait d’une spéculation hypothétique hors de toute vérifiabilité. Julien Vinson (1843-1926) rétorque ainsi à ces esprits positifs, hostiles à la question de l’origine du langage, que « dire qu’elle se rattache à la philosophie ; prétendre qu’elle sort du domaine de la science positive ; déclarer que l’on n’a pas des éléments d’informations suffisants, c’est peut-être habile et prudent, mais ce n’est que déplacer la difficulté » (cité d’après Desmet 1996, p. 418). L’interdit jeté par la société n’empêchera pas pour autant la publication de traités sur la question, notamment par les naturalistes. Cependant, il n’est pas concevable que les naturalistes français aient été la cible initiale de l’interdit imposé par la Société de linguistique de Paris étant donné que la plupart de leurs travaux étaient encore à paraître. Bien au contraire, on peut supposer que la Société visait plutôt les prédécesseurs de son propre camp, c’est-à-dire les comparatistes qui appliquaient la méthode comparée pour réduire toutes les langues aux racines ultimes constituées de quelques centaines de monosyllabes, et qui seraient ainsi les premiers indices proprement linguistiques des origines du langage, remontant, en dernier lieu, aux cris, aux interjections et aux onomatopées. Il en allait de même de la tradition grammaticale dont le but était de démontrer l’existence d’une grammaire universelle mentale, sous-jacente à toutes les langues du monde. Vingt ans après la rédaction des statuts fondateurs de la Société, le ban institutionnel subira un contrecoup : l’Académie des sciences morales et politiques consacre en 1886 son prix Bordin à une étude sur l’origine de la langue (voir Auroux 1989b ; Henry 1896, p. 26). On peut supposer que les défenseurs du caractère scientifique de cette question visaient non seulement les positivistes les plus acharnés à s’en tenir aux faits bruts, mais aussi les uniformitaristes dans la mesure où, selon leur principe, la question de l’origine était superflue par définition. Or, les défenseurs et les adversaires de cette question peuvent trouver un terrain d’entente si l’on considère que l’uniformitariste fait des inférences abductives en projetant les conclusions des faits observables du présent sur le passé. L’hypothèse selon laquelle l’ontogenèse est une récapitulation de la phylogenèse associe l’uniformitarisme à la question de l’origine du langage. Un linguiste comme Whitney (1877 [1875], p. 230), à la fois hostile à la question de l’origine et partisan de l’uniformitarisme, pourra ainsi affirmer que « chaque individu recommence pour son compte le chemin qu’a fait la race tout entière ». Par ailleurs, un argument provenant de la créolistique pourrait plaire tout aussi bien à un positiviste qu’à un uniformitariste dans la mesure où on ne peut assister nulle part ailleurs, et en direct, à la naissance d’une langue, comme dans le cas de l’émergence des créoles.

    4.2.1.1 L’origine du langage ou celle de la langue

    63Franchissant le Rhin, la pensée de Schleicher bifurque : l’une des branches, le naturalisme français, développera sa dimension philosophique et spéculative, l’autre, la linguistique historico-comparative, récupérera son aspect méthodologique et empirique. Passée à l’école naturaliste, la question de l’origine s’accentuera autrement : les deux centres d’intérêt de Schleicher qui se situent, d’une part, dans l’origine des langues14, et d’autre part, dans l’origine du langage, ou plus exactement dans l’origine de la faculté du langage, se déplaceront en faveur de cette dernière perspective.

    64Les plus illustres des philosophes des Lumières traitant l’origine du langage, l’abbé de Condillac (1715-1780), Jean-Jacques Rousseau (1712-1778) et Johann Gottfried Herder (1744-1803), s’inscrivent dans l’idéologie du gradualisme au détriment du ponctualisme pour autant que, selon eux, la langue primitive originelle n’est pas achevée une fois pour toutes, mais évolue à tâtons vers la langue humaine (voir Utaker 2002, p. 25-26). Ces auteurs soulèvent tous les problèmes qui subsisteront encore au xixe siècle dans le traitement de la question de l’origine du langage : le problème du rapport mutuel entre l’émergence du langage et celle de l’humanité ; celui de la séparation entre le processus et le résultat, c’est-à-dire entre la genèse de la faculté du langage et l’origine de la diversité des langues ; et enfin, celui de l’évolution linguistique d’une espèce à l’autre et à l’intérieur de l’espèce homme. D’une manière générale, demander quand et comment l’homme a commencé à parler, c’est demander quand et comment l’homme a commencé à être homme, quand et comment l’espèce humaine a acquis ses caractéristiques propres. En posant que l’homme, encore animal, a déjà un langage, Herder (1966 [1772], p. 87), par exemple, tient à souligner que l’aptitude générale à la communication qui se manifeste dans la capacité de faire le lien entre un signe et une idée se trouve déjà à l’état rudimentaire chez les animaux. Au début du xixe siècle, Humboldt (2000 [1820], p. 85) avance, à son tour, que « l’homme n’est l’homme que par le langage ; mais pour inventer le langage, il devait déjà être homme », en faisant ainsi un pas de plus vers la conception du langage comme un système ouvert composé de signes distinctifs, introuvable chez les animaux inférieurs. Ces philosophes montrent qu’afin de pouvoir faire du langage le trait distinctif et exclusif de l’homme, il sera nécessaire d’affiner les différentes acceptions du terme langage.

    65N’effaçant pas entièrement les spéculations qui planent dans les limbes de l’antéhistoire, la linguistique schleicherienne contourne, dans ses grandes lignes, la question sur l’origine absolue du langage par celle qui concerne l’origine de la différence entre langues. La question de l’origine du langage n’est pas une question pertinente du point de vue linguistique pour Schleicher, car il serait impossible d’établir le point temporel exact où commence la langue humaine. Selon son expression heureuse et éloquente, « l’origine première des langues […] peut être considérée […] comme un simple devenir » (Schleicher 1980 [1865], p. 87). Si l’historicité de la période historique implique un travail de datation, de repérage temporel d’événements réels, l’historicité est absente, par définition, de la période antéhistorique, sorte de nébuleuse temporelle, qui exclut tout accès à une origine datée. En revanche, l’origine des langues historiquement attestées peut s’attendre à être modélisée d’une manière quasi chronologique, encore que les datations précises soient exclues. Même si le premier but du Stammbaum, de l’arbre généalogique, l’accomplissement le plus constant de Schleicher (Koerner 1989 [1983]), est d’établir le rapport des langues à l’intérieur d’une même famille linguistique, le corollaire en est un point de vue implicite sur l’origine des langues. Le modèle arborescent met en relief la discontinuité entre la langue mère et les langues filles, les nœuds entre les branchements évoquant la naissance d’une fille, et par conséquent, la mort de la mère. Le tronc d’une famille linguistique repose sur ses racines, berceau maternel de toutes les filles. À chaque famille, son arbre ; à chaque langue, sa branche dans l’arbre. Le destin et le devenir aussi bien des familles de langues que des langues individuelles sont à traiter séparément des autres familles de langues. Même si l’idée de Schleicher d’un devenir constant ne ressort pas suffisamment de la représentation arborescente qui schématise l’origine des langues individuelles à des points fixes, il s’en dégage, d’une manière plus abstraite, l’idée fondamentale du travail évolutif en cours, celle d’une végétation continue. En dernier lieu, tout comme Darwin, Schleicher préfère laisser ouverte la question de l’origine première au profit des facteurs déterminant l’évolution même du vivant.

    66Étant plus qu’une question proprement linguistique, l’origine du langage relève de l’anthropologie, domaine du savoir dont la disciplinarisation et l’institutionnalisation sont comparables à celles de la linguistique par leur lenteur. En outre, à la manière de la linguistique, l’anthropologie formulait sa matière d’étude suivant le pensable de l’époque qui constituait un principe de contrôle avant la distribution disciplinaire : l’homme en tant qu’objet de la nature soumis aux lois déterministes (Blanckaert 1995). Du fait de l’absence de métier d’anthropologue, la discipline regroupait des anatomistes, des médecins, des géographes et des linguistes. Dans la perspective de la linguistique naturaliste, la linguistique était tributaire de l’anthropologie. Dans ce domaine pluridisciplinaire hors du champ proprement linguistique, la question de l’origine du langage humain s’est organisée autour de pôles opposés accentuant soit la continuité, soit la discontinuité de l’évolution des animaux inférieurs jusqu’aux hominidés par l’intermédiaire des primates. L’origine du langage était étroitement connectée à l’origine de l’homme, car aucun autre facteur n’aurait su être aussi déterminant dans l’histoire de l’homme que le langage. Parmi plusieurs réponses proposées, telles que la religion ou la morale, la seule qui réponde d’une façon tenable au grand questionnement sur ce qui « constitue la caractéristique unique de l’humanité » est la faculté du langage (Hovelacque 1877 [1876], p. 23). Entre l’homme et « ses frères inférieurs » (ibid., p. 27), le passage continu n’est que quantitatif, alors que le passage discontinu est qualitatif dans la mesure où il représente une rupture évolutive. Logiquement, le clivage discontinu infirme les lois de l’évolution déductibles de la méthode uniformitariste, mais dans la pratique les données actuellement observables fournissent un matériau incontournable même pour un partisan de l’évolution catastrophiste. La question de l’origine sera donc articulée soit selon le mode continu accentuant l’évolution, soit selon le mode discontinu faisant valoir une rupture évolutive. Au xixe siècle, la question sera traitée dans une perspective plus scientifique que philosophique. Darwin et Broca illustrent bien la polarisation des solutions à la base de laquelle se trouve le problème qui n’a pas toujours été mis au premier plan, celui de la définition du langage et de la langue. La communication équivaut au langage, mais équivaut-elle à la langue ?

    67Darwin donne des éléments pour les linguistes également dans ses ouvrages intitulés The Descent of Man (1871) et The Expression of the Emotions in Man and Animals (1872). Leopold (1989) estime qu’au lieu de s’être concentré sur le langage articulé en tant que moyen d’échange d’informations et de communication, Darwin s’occupait plutôt de l’origine de l’expression et des gestes ou du langage émotif. Il appliquait une méthode empirique, qualifiable d’uniformitariste, dans ses observations sur les animaux, les enfants, les peuples primitifs et les sujets atteints d’une maladie mentale. Les résultats se répercutaient immédiatement dans ses arguments concernant l’origine du langage : ces observations ont permis à Darwin de conclure qu’il y a une continuité entre les capacités mentales de l’homme et celles de l’animal, ainsi qu’une continuité langagière qui s’étend des cris imitatifs, du gestuel naturel et de la tonalité de la voix aux onomatopées. Le premier langage de l’homme aurait été fortement motivé : la relation iconique entre le sens et le son devait graduellement disparaître avec le langage conventionnel. Toute conception continuiste de l’évolution du langage, à partir de celui des animaux jusqu’à celui de l’homme, fait valoir quatre phases dans l’évolution : la première est celle des gestes et des attitudes corporelles qui relèvent d’un fonds commun partagé par les humains et les animaux ; la deuxième, également commune aux espèces animales, comporte des émissions de voix, des cris, qui expriment les réactions et les sentiments ; la troisième est celle des interjections et des mots imitatifs ayant un lien motivé avec le référent, lien qui peu à peu se transforme en lien conventionnel, d’où la phase finale, celle du langage humain tel qu’on le connaît. Conséquent avec son principe d’évolution, Darwin tient à souligner que le langage n’est pas exclusivement un attribut de l’homme, mais le dernier maillon d’une longue chaîne ininterrompue. Or, en vertu de l’existence d’un langage articulé et écrit, il admet toutefois qu’il existe un fossé infranchissable entre l’homme et les animaux inférieurs.

    68D’un autre point de vue, Broca, médecin et anthropologue français, a contribué à donner un nouvel élan aux études consacrées à l’origine du langage ; et ce, bien qu’il considérât la question comme purement spéculative en l’absence de vérification empirique. Entre 1861 et 1865, il se préoccupe de questions relatives à l’anatomie et aux lésions cérébrales. Il fait également de nombreuses observations sur les personnes atteintes d’aphasie, ce qui l’amène à situer l’organe de la parole dans l’hémisphère gauche du cerveau. La faculté du langage articulé se situe dans la troisième circonvolution frontale gauche du cerveau, laquelle prendra désormais le nom de circonvolution ou aire de Broca. Par cette découverte, Broca est le descendant direct de Franz-Joseph Gall qui, dès 1822, a posé dans son étude Sur les fonctions du cerveau et sur celles de chacune de ses parties que les facultés intellectuelles et morales, parmi lesquelles celle du langage articulé, pouvaient être localisées en un point défini du cortex cérébral (Dias et Rupp-Eisenreich 2000, p. 289). Broca (1994 [1861], p. 216) insiste sur le fait qu’il faut « se garder de confondre la faculté générale du langage » avec la faculté du langage articulé. La faculté générale du langage se traduit dans la capacité d’établir un lien constant entre une idée et un signe, que ce dernier soit une figure, un geste ou un son. Malgré la lésion des organes d’émission ou appareil phonatoire, et de réception ou appareil sensoriel, ou de la partie du cerveau dont ces organes dépendent, la faculté générale du langage, qui se trouve partout dans le cerveau, n’est pas atteinte, le cerveau conservant sa plasticité. En 1862, faisant le point sur le lien entre la linguistique et l’anthropologie, Broca ajoute, à la distinction entre faculté générale du langage et faculté du langage articulé, la distinction entre le langage, propriété biologique immuable de l’homme, et les langues, cibles de contingences politiques et sociales. Ce scientifique, qui a ouvert la voie à la neurolinguistique moderne, ne conçoit pas la langue comme un organe, mais plutôt comme un attribut de socialisation, relative à l’usage des signes ; ce qui serait propre à infirmer l’hypothèse selon laquelle l’origine de la langue coïnciderait avec le développement de l’organe, et ainsi à confirmer la thèse de l’évolution. Or, la situation de la faculté du langage dans le cerveau, et surtout la découverte d’un organe de la parole, animent les interprétations discontinues qui posent une différence qualitative entre le langage des animaux et le langage humain.

    4.2.1.2 Le défi de l’origine relevé par Hovelacque

    69L’école naturaliste en France, issue des idées de Schleicher, et qui prend à la lettre la métaphore de la vie du langage, témoigne un vif intérêt à l’une des questions « cosmologiques » concernant la langue : son origine. La question de l’origine est l’une des raisons d’être de l’école naturaliste et un pont entre l’histoire naturelle, l’anthropologie et la linguistique. Étant donné que la linguistique constitue un sous-chapitre de l’histoire naturelle de l’homme, les questions strictement linguistiques ne sont pas la principale préoccupation de cette école. Aussi ses tenants approuvent-ils la légitimité de la question de l’origine parmi les problèmes linguistiques, mais sa réhabilitation, nécessairement en faveur d’une approche pluridisciplinaire, retarde inéluctablement l’autonomisation de la linguistique. Bravant les obstacles du temps, les naturalistes entendent relever le défi du déplacement de la question de l’origine du langage du domaine de la spéculation philosophique au domaine de l’empirique.

    70Pour examiner l’une des perspectives du naturalisme français sur la question de l’origine, il convient de s’arrêter aux propos d’Hovelacque qui par son statut d’initiateur et de porte-parole du naturalisme est un bon représentant de l’école.15 Dans son ouvrage intitulé La linguistique (1877 [1876]), Hovelacque condense l’air du temps autour de la question avec des renvois aux auteurs illustres, tels que Broca, Darwin, Haeckel et Schleicher, qui tous adoptent une attitude quelque peu divergente sur le sujet. Pour Hovelacque, la question de l’origine du langage est essentiellement liée à une perspective anthropologique qui accentue les caractéristiques anatomiques et physiologiques du cerveau de l’homme par rapport à l’évolution de l’espèce, à partir du primate jusqu’à l’homme. Renouant avec la tradition philosophique antérieure, Hovelacque estime ceci :

    […] un système linguistique […] est né en même temps qu’est né l’homme : non pas l’homme individu, mais l’homme pris dans le sens général, le groupe humain […] : l’apparition de la faculté du langage articulé détermine le point d’évolution où un primate a droit au nom d’homme. (Hovelacque 1877 [1876], p. 36)

    71Hovelacque met toutefois l’accent sur le lent devenir, sur une évolution graduelle : l’homme a vu le jour, et avec lui, le langage après une longue gestation. En citant l’Histoire de la création des êtres organisés d’après les lois naturelles de Haeckel, Hovelacque prend également en considération la possibilité d’une dépendance mutuelle entre le développement du cerveau et celui du langage :

    Rien n’a dû ennoblir et transformer les facultés et le cerveau de l’homme autant que l’acquisition du langage. La différenciation plus complète du cerveau, son perfectionnement et celui de ses plus nobles fonctions, c’est-à-dire des facultés intellectuelles, marchèrent de pair, et s’influencèrent réciproquement, avec leur manifestation parlée. (Ibid., p. 22-23)

    72Hovelacque pose que « la faculté du langage articulé […] est le fruit d’un développement progressif des organes » (ibid., p. 37), mais, à la manière de Broca, il estime que malgré la localisation cérébrale de l’organe de la parole, on serait dans l’impossibilité de situer la faculté du langage dans une partie quelconque du cerveau :

    […] la faculté du langage articulé dépend d’une façon beaucoup plus particulière d’une circonvolution de l’hémisphère cérébrale gauche [mais] cela ne veut pas dire que l’hémisphère gauche soit le siège exclusif de la faculté générale du langage, qui consiste à établir une relation déterminée entre une idée et un signe, ni même de la faculté spéciale du langage articulé, qui consiste à établir une relation entre une idée et un mot articulé […]. (p. 30, 32)

    73Pour utiliser des termes modernes, il serait possible de hasarder que la faculté générale du langage serait un épiphénomène, une conséquence du développement du cerveau, d’où son emplacement dans l’ensemble du cerveau. L’émergence de la faculté du langage serait, par conséquent, considérée comme un processus morphogénétique dans le sens où cette faculté est développée par l’intermédiaire d’activités cérébrales ; l’ordre achevé morphostatique étant la garantie de la faculté du langage – d’où la distinction entre le processus évolutif d’une structure organique et son résultat.16 Hovelacque juge que le langage articulé est l’apanage de l’homme, mais au lieu de postuler une rupture abrupte au moment de l’apparition d’un cerveau accompli, il subsume avant l’existence de « l’homme, avant l’être caractérisé par la faculté du langage articulé, un autre être en train d’acquérir cette faculté, c’est-à-dire en voie de devenir homme » (p. 24). En outre, la dissection cérébrale démontre qu’il y a peu de différences entre les caractéristiques anatomiques ou morphologiques du cerveau de l’homme et de celui des anthropoïdes : au contraire, « il existe sous ce rapport un intervalle tout autrement considérable entre les singes inférieurs et les anthropoïdes qu’entre ces derniers et l’homme » (ibid.).

    74Malgré une transition douce et en apparence graduelle, l’évolution du langage fait toutefois un saut au moment où le langage humain ne saurait nullement être réductible au langage animal. En outre, l’évolution a donné la faculté, mais pas une capacité prête à être appliquée. Le besoin de passer par l’apprentissage prouve que la faculté du langage n’est pas un instinct qu’un individu mettrait en pratique, mais une résultante du passé, transmise des générations précédentes par un héritage aussi bien biologique que culturel, nécessitant surtout un effort d’apprentissage de la part de l’individu. À l’appui du caractère exceptionnel de l’homme et de son langage, Hovelacque avance un argument de type uniformitariste, fondé sur l’apprentissage de la langue par l’enfant, sans pour autant nier une aptitude à la communication chez les animaux :

    De toutes les choses que nous sommes obligés d’apprendre le langage articulé est peut-être la plus difficile. Nos autres facultés, nos autres actions existent à l’état rudimentaire chez les animaux ; mais quoique ceux-ci aient certainement des idées, et quoiqu’ils sachent se les communiquer par un véritable langage, le langage articulé est au-dessus de leur portée. C’est cette chose complexe et difficile que l’enfant doit apprendre à l’âge le plus tendre, et il y parvient à la suite de longs tâtonnements et d’un travail cérébral de l’ordre le plus compliqué. (p. 32)

    75L’apprentissage est un processus évolutif cognitif au niveau individuel, et par là même, l’individu rassemble en lui, en quelque sorte, toute l’histoire évolutive du langage.

    4.2.1.2.1 Géographie – facteur déterminant

    76— Un aspect subordonné à la question de l’origine est celui de savoir si cette même origine est plurielle ou singulière. Hovelacque défend la thèse de la polygenèse en réponse indirecte à toute tentative d’établir une langue universelle originaire, que ce soit l’hébreu, le latin, le français, ou quelque autre langue, à laquelle les autres langues seraient réductibles :

    […] il importait de rattacher aux langues sémitiques tous les idiomes de l’univers, ou bien par voie de descendance directe, ou bien par voie de parenté collatérale. On renonçait, au besoin, à faire de l’hébreu la mère de toutes les langues, mais il fallait au moins les rattacher toutes, y compris l’hébreu, à une souche commune à une seule et même langue mère. (p. 410)

    77Relier les langues attestées à une seule langue primitive fait preuve d’une ignorance des méthodes linguistiques, estime Hovelacque. Pour lui, les défenseurs de la monogenèse poursuivent la tradition de la grammaire universelle dans le but pratique de démontrer, non plus l’existence des catégories mentales déterminant la communauté des langues du monde, mais plutôt une communauté linguistique à l’aube de l’humanité. Si la monogenèse était valide, la variété linguistique actuelle permettrait encore, au gré de la méthode comparée, de laisser transparaître des traits communs entre les langues : « Si l’homme n’eût acquis cette faculté […] que d’une manière unique, le langage fût resté sensiblement le même dans sa descendance, ou du moins on trouverait dans toutes les langues des traces de cette origine commune » (p. 417). Hovelacque estime que la méthode comparée est suffisamment puissante pour démontrer que les familles linguistiques actuelles n’ont aucun lien de parenté. En l’absence d’intermédiaires disparus et de chaînons manquants, on ne pourrait pas les réduire à une souche unique par la méthode dite omnicomparatiste. Hovelacque prend pour appui de ses arguments des facteurs externes fondés sur des données interdisciplinaires plutôt que des facteurs proprement linguistiques. L’irréductibilité des systèmes linguistiques serait due à un facteur géographique constituant des périmètres évolutifs et des réseaux de communication limités. Les différents groupes linguistiques auraient ainsi pris naissance isolément dans des points différents du globe. Par là même, il est également possible de lier la question de savoir pourquoi l’évolution du cerveau s’arrête et pourquoi celle du langage continue à l’interprétation du transformisme graduel dans le cadre de la distinction schleicherienne entre la période antéhistorique et la période historique.

    78Tout comme la géographie détermine les traits raciaux de l’espèce homme, la situation géographique de l’homme primitif conduit à une légère divergence de la conformation cérébrale d’un lieu à l’autre, laquelle se manifeste sous forme de diversité des groupes linguistiques primitifs. Aussi Hovelacque défend-il non seulement la polygenèse de la langue, mais aussi la polygenèse de l’homme. Dans son ouvrage intitulé L’anthropologie (1876) paru la même année que celui d’Hovelacque, Paul Topinard (1830- 1911) conclut en faveur du polygénisme en anthropologie :

    Les types humains les plus élémentaires auxquels on puisse remonter, les types irréductibles en quelque sorte […] sont-ils issus de plusieurs ancêtres anthropoïdes, pithécoïdes ou autres, ou dérivent-ils d’une seule souche représentée par un seul de leurs genres actuellement connu ou non. Les données de l’anthropologie nous semblent plus favorables à la première opinion, l’hypothèse transformiste étant acceptée. Les races les mieux caractérisées vivantes ou éteintes ne forment pas une série ascendante unique comparable à une échelle ou à un arbre, mais réduites à leur plus simple expression, une série de lignes souvent parallèles. (Cité d’après Adam 1882, p. 84)

    79En raison des généalogies disjointes, la réduction des races à l’espèce serait théoriquement superflue pour la période antéhistorique. Dans la pratique, toutefois, traduisant surtout la dérivation d’une souche commune au sein d’une classification naturelle, la catégorie de l’espèce homme avec sa subdivision en races conduit Hovelacque à un relativisme qui rejoint celui de Schleicher. Contestant l’uniformité cérébrale humaine d’une race à l’autre, le relativisme racial suppose nécessairement des bifurcations au seuil de l’aboutissement de l’évolution de l’espèce à l’homme fait, lesquelles ne s’expliquent que par le facteur géographique. Les arguments concernant la simultanéité de l’émergence de la faculté du langage articulé avec l’homme – que le langage fasse l’homme – et l’existence de différents types linguistiques ne se valident que dans le cadre de l’hypothèse de la polygenèse. Cette hypothèse permet donc d’expliquer tant l’apparition de l’homme dans toute sa diversité que celle de la langue sous ses différents aspects :

    Lorsqu’il s’agit de la formation même du langage articulé, le facteur de la race est non-seulement capital, il est unique. Acquisition de la faculté du langage articulé, formation des premiers systèmes de langues et formation des premières races humaines tombent à un seul et même moment. (Hovelacque 1877 [1876], p. 403)

    80Le relativisme racial est à même de renforcer l’engagement du linguiste en faveur de la polygenèse des langues au détriment de leur monogenèse. Étant donné que la transformation est la conséquence inévitable de la monogenèse de l’espèce homme, on doit pouvoir supposer que la division de l’homme en plusieurs branches selon les traits physionomiques est due à sa capacité de s’adapter à son environnement. En revanche, il est plus difficile de dire quelle nécessité adaptative aurait provoqué la transformation de la langue dans le cadre de l’hypothèse de la monogenèse. La polygenèse, à son tour, n’est pas une nécessité évolutive a priori, mais une conséquence pratique du facteur géographique qui coïncide avec l’isolement des continents. La circulation libre de l’hominidé aurait été entravée par la géographie, déterminant ainsi les particularités cérébrales, raciales et linguistiques :

    Si la faculté du langage articulé qui est la propre et la seule caractéristique de l’homme […] et si les différents systèmes linguistiques que nous connaissons sont irréductibles, ils ont pris naissance isolément en des régions bien distinctes. Il en résulte que les premiers êtres qui furent en voie d’acquérir la faculté du langage articulé ont gagné cette faculté en différents lieux à la fois et ont donné naissance ainsi à plusieurs races humaines originellement distinctes. (Ibid., p. 416, nous soulignons)

    81Le facteur géographique, qui englobe « les conditions heureuses » et « les circonstances favorables » de l’environnement (p. 37), acquiert une place déterminante dans l’échafaudage argumentatif d’Hovelacque. Pour ce qui est de l’enchaînement évolutif de l’émergence de la langue, la diversité de groupes de langues est une conséquence directe de l’architecture du cerveau de différentes races, mais ultimement et primordialement un hasard résultant du facteur géographique. L’hypothèse de la langue à l’unisson de la race ne tient le coup que pour les vagues débuts de l’homme à l’aube de la période antéhistorique, mais sa validité est pour le moins suspecte en ce qui concerne la période historique. Comment Hovelacque explique-t-il que « dans la vie historique, les langues peuvent ne plus correspondre aux races » ? Pourquoi la linguistique prend-elle le pas sur le déterminisme cérébral et racial ?

    82Le facteur géographique semble posséder un pouvoir explicatif de premier ordre. Selon l’hypothèse de la polygenèse, l’origine du langage est ponctuelle, mais les points sont donc multiples. La propagation des langues à partir des points de création se réalise à la fois de manière continue et discontinue en raison du facteur géographique : la langue, ou plutôt son support humain, se répand jusqu’à ce qu’elle rencontre un obstacle géographique insurmontable. Cela explique pourquoi la période historique est un reflet de la division linguistique de la période antéhistorique. Secondés par le principe de la transformation des espèces, les lieux géographiques à l’origine de formations raciales et linguistiques freinèrent une propagation linguistique confuse, aboutissant ainsi à un air de famille à l’intérieur d’un ensemble linguistique géographique. L’hérédité et la transformation expliquent pourquoi les familles et les sous-familles se confinent dans un espace géographique du globe. Le lien du sang est renforcé par la sédentarité qui regroupe le même pour engendrer du même, jusqu’à ce que l’anomie sociale, ou tout autre facteur externe, vienne désintégrer le groupe et pousse ses membres à la mobilité, conduisant ainsi à des réseaux de relations linguistiques propres à brouiller l’état initial cohérent de la période antéhistorique.

    83Hovelacque dit avoir formulé17 simultanément avec l’Allemand Johannes Schmidt18 (1843-1901) – et ce pour évincer « la théorie de la ramification de la souche commune indo-européenne » (p. 400) – la théorie dite des ondes, ou de la vague, qui met en avant la géographie au détriment de la généalogie (voir partie 7).19 Schmidt estimait que la propagation d’une variété linguistique pouvait être représentée sous forme de maillons d’une chaîne, ou bien comme les ronds dans l’eau, les ondes circulaires qui s’éloignent d’une manière excentrique. Chez Hovelacque, ce modèle a eu une influence considérable sur la catégorisation des entités linguistiques. Il admet l’existence d’une langue commune indo-européenne qui aurait quitté son lieu d’origine pour s’étendre à la manière de la métaphore de la vague. Conséquent avec l’idée de la diffusion, il renonce à la réalité des nominations des paliers évolutifs de l’arbre généalogique, contrairement à Schleicher ou à Darwin. Aussi serait-il erroné de compter l’indo-européen parmi les langues primitives – ou de parler de la race indo-européenne –, car relevant de la période historique, l’indo-européen ne serait qu’un raccourci pour parler d’un ensemble linguistique aux contours flous, résultant d’un mécanisme similaire. Le mécanisme de la dissémination des langues indo-européennes de la souche commune durant la période historique sert néanmoins à illustrer les mécanismes par l’intermédiaire desquels les langues primitives se détachent de leur lieu de naissance et de leur dépendance raciale :

    Nous ne connaîtrons jamais […] les motifs qui déterminèrent les populations dont la langue était l’indo-européen commun à entreprendre leurs grandes migrations ; mais nous pouvons penser […] qu’avant leurs migrations, ces populations occupaient un territoire assez vaste. En ces larges limites la langue commune indo-européenne ne devait-elle point se modifier, s’altérer, se corrompre de façon différente dans les différentes tribus établies sur ce territoire ? […] Ces modifications, ces altérations ne furent évidemment pas les mêmes en tous lieux ; ici, par exemple, elles purent s’attaquer de préférence aux sifflantes, là aux explosives, ailleurs aux formes elles-mêmes des mots. On peut admettre en outre […] que les modifications qu’acceptaient telle ou telle tribu devaient, à peu de choses près, être de la même nature que les modifications acceptées par la tribu voisine : plus les groupes se trouvaient distants, plus ils devaient montrer des différences. En d’autres termes, il devait y avoir plus de diversité entre le groupe de l’extrême est et celui de l’extrême ouest, qu’entre ce dernier et un groupe central. Cette espèce de série, cette sorte de continuité est toute naturelle et, de nos jours, nous la retrouvons dans les patois. (p. 401-402)

    84Lorsque la langue et la race quittent leur lieu d’origine, les traits s’estompent et intègrent toute la gamme des nuances dans les limites du spectre. Les races primitives de la période antéhistorique, coïncidant approximativement avec le nombre des continents20, s’effacent par vagues en raison du contact des races les unes avec les autres, et par la suite s’émiettent en populations ou peuples, en groupes ethniques caractérisés par des traits qui leur sont propres. De même, en raison des contacts entre les langues, les frontières familiales initiales s’estompent en laissant seul un vague souvenir des liens originaux.

    85Le critère de la définition d’une espèce qu’est l’interfécondité s’étend à la notion de sous-espèce ou race. Pour la langue, la parenté par le sang, qui freinait une reproduction anarchique entre les sous-espèces pendant la période antéhistorique, pervertit sa raison d’être durant la période historique. En ce qui concerne la période antéhistorique, la notion de race ne pose que des problèmes taxinomiques. Au contraire, pour ce qui est de la période historique, à son usage s’ajoutent des connotations idéologiques plus ou moins partiales selon le point de vue historico-politique. Dans le vocabulaire d’Hovelacque concernant la période historique, le terme race attaché à la langue devient inadéquat, car entrées dans la grande chaudière de l’histoire, les langues mélangent leurs éléments pour ensuite se répandre sur des étendues géographiques. Il n’y a pas de langue pure, tout comme il n’y a pas de race pure. Or, dans la bouche de beaucoup, la race reste un terme qui s’applique aux populations partageant une physionomie semblable, occupant le même territoire géographique et parlant une langue qui relève de la même souche. C’est le lien entre la race et la langue qu’attaque Hovelacque, en évoquant quelques contre-exemples. L’affinité linguistique ne garantit pas l’affinité raciale : « On sait que les Finnois et les Lapons appartiennent à deux races essentiellement différentes, pourtant le suomi, que l’on parle en Finlande, et la langue des Lapons, font partie d’une seule et même famille » (p. 418-419). L’affinité géographique a pour résultat un mélange linguistique sans égard à la race, comme c’est le cas du sanscrit qui impose ses traits structuraux aux locuteurs des langues dravidiennes qui pourtant relèvent d’une souche raciale autre qu’aryenne : « En Asie, nous voyons les différentes langues du groupe hindou acceptées par des populations se rattachant à une ou plusieurs races parfaitement distinctes de la race qui leur apporta leur système linguistique. » Étant donné son opposition à ceux qui confondent la langue et la race, il serait hors de propos de parler du racisme linguistique chez Hovelacque dans un sens qui justifierait une ségrégation ou une élévation d’un groupe ethnique. En raison des déplacements des populations au cours de l’histoire, il n’existe plus de spécimens représentatifs d’un groupe humain particulier qui seraient liés à des homologues linguistiques quelconques :

    D’autres auteurs, arguant […] que le type blond aux yeux bleus se présente plus particulièrement dans des pays de langue allemande, en concluent, on ne sait pas trop pourquoi, que l’indo-européen commun a été parlé en Germanie. Ils confondent ici la langue et la race, ou, pour mieux dire encore, la langue et les races ; c’est une méprise sur laquelle nous ne pouvons même pas nous arrêter. (p. 407)

    86L’ancrage racial de l’origine des langues comme facteur déterminant est démenti par le contact des langues au cours de l’évolution historique. Le contact des peuples entraînant le contact des langues est propre à brouiller les positions originales, d’où une lutte pour l’existence qui finit au profit complet ou partiel de la plus forte. L’inégalité d’une langue face à une autre qui se manifeste dans la lutte pour l’existence est due aux contingences historiques plutôt qu’à un essentialisme originel qui déterminerait la destinée des langues. Hovelacque donne l’exemple d’une cohabitation relativement pacifique de deux langues de souches linguistiques différentes, mais dont la coexistence laisse présupposer une lutte subreptice. Telle est la situation bi- ou plurilingue. Sur un territoire donné une seule et même « race » peut parallèlement parler plusieurs langues de souches différentes, ce qui serait propre à démentir toute connotation raciale de la langue, et comme exemple Hovelacque donne la situation linguistique de la Finlande sous l’empire russe : « […] beaucoup de Finnois parlent suomi, mais beaucoup d’autres aussi parlent russe et seulement russe » (p. 420).21 Si les critères physionomiques d’un peuple peuvent avoir une pertinence quelconque dans la définition de la race, la notion de race appliquée au linguistique est peu adéquate en raison de la coexistence de deux ou de plusieurs langues chez le même peuple, voire chez un même individu, et du mélange des langues auquel la contiguïté géographique peut mener.

    87Hormis le facteur géographique et les conditions environnementales, la question concernant la cause ultime de l’évolution persiste. Pourquoi les langues sont-elles extraites du domaine cérébral statique par une dérive d’historicité, pourquoi l’évolution de la langue prend-elle le pas sur la structure du cerveau ? Pour toute réponse valide, Hovelacque avance que l’évolution est une nécessité déclenchée par une cause finale que représente l’entrée des langues dans le cycle typologique :

    La démonstration de cette variation des espèces linguistiques se fait d’elle-même. Toutes les langues monosyllabiques, en effet, présentent des preuves manifestes d’une tendance plus ou moins réalisée vers le procédé de l’agglutination. Plusieurs langues agglutinantes offrent, de même, des preuves de leur tendance à la flexion. Enfin, dans les langues à flexion, il se rencontre nombre de vestiges de la phase d’agglutination et des traces même de la phase du monosyllabisme. (p. 422)

    88Dans cette perspective, les origines plurielles de la langue sont isolantes, mais leur transformation à l’intérieur du cycle typologique ne se fait pas au même rythme, ce qui explique l’existence actuelle des trois types de langues. D’aucuns estiment qu’entre la polygenèse et la transformation existe une contradiction. Hovelacque contourne cette critique en posant que, bien plus, au fond de toute pluralité, existe une unité fondamentale et matérielle du monde physique :

    La doctrine de la pluralité originelle des langues et des races humaines n’a pas la prétention de faire échec à la doctrine plus générale de l’unité cosmique. En fin de compte, il faut bien reconnaître toujours que toutes les formes existantes, toutes sans exception, ne sont que les différents aspects de la matière, qui est une comme elle est infinie. Mais cette unité n’empêche en aucune façon que telles ou telles formes identiques, analogues si l’on veut, ne soient développées simultanément en des centres différents. (p. 425)

    89En vrai positiviste, il entend rejeter tout ce qui a trait à la métaphysique, et dans cette perspective, sa solution est sans doute fort intéressante, cohérente avec le matérialisme le plus pur. Une unité quelconque s’impose si l’on veut garder la possibilité d’un mélange entre les espèces linguistiques parallèles. En tant que matière vivante, la langue est soumise aux lois de tout ce qui vit, et en dernier lieu au physique. Or, tous les contemporains ne sauront pas apprécier cette tournure d’esprit d’Hovelacque.

    4.2.1.3 Pour une critique de l’évolutionnisme linguistique

    90Lucien Adam (1833-1918) rétorque à Hovelacque que la solution que celui-ci propose n’élimine pas pour autant la contradiction logique entre la transformation et la polygenèse :

    Cette réponse n’est pas satisfaisante. Il ne s’agit en effet ni de l’unité cosmique, ni du monisme, mais uniquement de ceci : qu’étant irréductibles à une souche unique, les familles linguistiques ne constituent point une chaîne ininterrompue ; qu’on ne peut passer de l’une à l’autre sans saltus ; qu’ainsi, dans leur création, il n’y a point eu évolution dans le sens transformiste ; que, par exemple, l’espèce ouralo-altaïque et l’espèce indo-européenne ne proviennent point, par sélection, de l’espèce chinoise ou de l’espèce tibétaine, tandis que, suivant la doctrine transformiste, l’espèce homo provient de l’espèce monère par un nombre quelconque de variations successives et progressives. (Adam 1882, p. 93-94)

    91Parallèlement à la grammaire comparative travaillant indépendamment sur les familles linguistiques indo-européenne, finno-ougrienne et chamito-sémitique, une tradition omnicomparatiste cherche à regrouper les résultats des études concernant les groupes linguistiques individuels, afin de démontrer que ces groupes dérivent d’une souche unique.22 Étant donné que ces études ne semblent pas aboutir à leur objectif posé, il serait également fort douteux de pouvoir confirmer la monogenèse des langues. Il en découle que le transformisme des langues ne suit pas le modèle darwinien de l’évolution :

    La linguistique conclut à la pluralité originelle des langues mères, des langues espèces, et à leur irréductibilité à une langue mère commune. Or, ces conclusions excluent formellement le transformisme, en ce qui concerne les langues. On peut très-bien concilier la croyance au transformisme dans le domaine des êtres végétaux, animaux et humains, avec la croyance au polygénisme dans le domaine linguistique. Mais on ne peut être logiquement tout ensemble transformiste et polygéniste dans ce dernier domaine. (Ibid., p. 93-94)

    92Adam, américaniste de renom, dont la place parmi les naturalistes est pour le moins douteuse pour ce qui est de sa pensée, s’allie à l’école d’Hovelacque par des affinités sociologiques et pratiques. Sa collaboration avec les naturalistes a permis à Desmet (1996, p. 436-437) de le qualifier de représentant atypique du naturalisme. Or, l’ouvrage théorique d’Adam, un recueil d’articles antérieurs, Les classifications, l’objet, la méthode, les conclusions de la linguistique (1882), témoigne d’un esprit critique vis-à-vis des conclusions hâtives du naturalisme : l’auteur s’oppose à « la tendance que manifestent les partisans des doctrines évolutionnistes à mettre la main sur toutes les sciences qui ne sont point exclusivement naturelles » (ibid., p. vi). Il prône par là même « l’absolue indépendance de la linguistique » par rapport à l’anthropologie et au darwinisme (ibid.). Adam s’en prend à Schleicher et à Hovelacque qui vont jusqu’à prétendre que la linguistique confirme la théorie de l’évolution, alors que, pour lui, les arguments linguistiques n’affectent aucunement la théorie de l’évolution des espèces naturelles : « […] la linguistique ne contredit pas la doctrine de l’évolution. Mais il est manifestement faux qu’elle confirme l’hypothèse de la variabilité de l’espèce » (Adam 1882, p. 94). Même si, on le sait, Adam ne partage pas l’idéologie matérialiste de l’école naturaliste, il ne s’oppose pas pour autant à l’éventualité de la transformation dans le cas des espèces naturelles. Le retour d’un enjeu religieux dans le débat n’était plus guère pertinent à la date en question dans ces milieux érudits de naturalistes. Adam s’en tient tout simplement aux incohérences que l’on trouve dans les textes accordant une place au darwinisme à l’intérieur de la linguistique. La confrontation de l’évolutionnisme linguistique avec le darwinisme biologique fait ressortir que, contrairement à leur bonne volonté, les linguistes ne s’en tiennent pas toujours à une interprétation littérale du darwinisme, ou au pire des cas, ils ne sont en mesure de comprendre le principe de la sélection naturelle que d’une manière rudimentaire ou métaphorique. Aussi, dans ce contexte, le darwinisme constitue-t-il plutôt une unité de dénomination qui regroupe des réflexions ne présentant souvent qu’une référence vague à l’évolutionnisme darwinien. Si un linguiste rencontre des difficultés dans l’application de la théorie de l’évolution à la linguistique, c’est qu’il cherche à prendre en considération des paramètres mutuellement exclusifs s’avérant problématiques du point de vue de partages disciplinaires. Dans la perspective de la linguistique, la question de la polygenèse par rapport à la monogenèse, la définition de la notion d’espèce, et enfin, l’application de la théorie récapitulationniste à la linguistique constituent des problèmes majeurs aux yeux d’Adam. Il ne suffit pas de trouver différentes stratégies qui immunisent contre la critique, ou tout simplement, d’ignorer les incohérences, tout en espérant que les contradictions passent inaperçues. Les règles logiques valent même en ce qui concerne la spéculation sur la période antéhistorique.

    4.2.1.3.1 L’omnicomparatisme

    93— Adam fait état, vis-à-vis de la question de la pluralité par rapport à l’unicité de l’origine, de différentes attitudes qui surgirent par l’interface disciplinaire. Il s’autorise des propos de linguistes, tels que Whitney ou Max Müller, qui estiment que la question de l’origine résiste à toute solution tranchée pour autant qu’on ne peut ni falsifier ni prouver à coup sûr l’une des positions. Les naturalistes français optent toutefois pour la pluralité de l’origine : « [Ils] considèrent les différentes familles de langues comme étant absolument irréductibles à une seule souche » (Adam 1882, p. 81). Adam estime que la liaison intime qui s’établit entre la linguistique et l’anthropologie est un risque pour les deux disciplines en voie d’acquérir leur indépendance, car les succès immédiats des analogies interdisciplinaires n’effacent pas leurs déboires. Il considère que c’est seulement après avoir posé ses principes et imposé son autonomie qu’une science est à même de se déterminer à une heuristique commune avec une autre. Ce qui le trouble plus particulièrement, c’est que « de la pluralité linguistique originelle, [les naturalistes français] concluent sans hésitation à la pluralité originelle des races humaines » (ibid.), alors que cette conception viole totalement le principe de la sélection dans le cadre naturaliste :

    Sans méconnaître que sur plus d’un point la classification généalogique des langues coïncide avec l’une ou l’autre des classifications de l’anthropologie, je pense que les linguistes n’ont point à se préoccuper de la question de races, et qu’il faut laisser les polygénistes défendre leur doctrine contre les monogénistes des diverses écoles, sur le terrain de l’anthropologie. Quand les deux sciences auront été parachevées, l’accord se fera nécessairement entre elles ; mais dès lors que toutes deux sont encore en voie d’élaboration, il importe de maintenir leur mutuelle indépendance. (p. 82)

    94Adam entreprend d’examiner les incongruités éventuelles qui résultent de la confusion de la linguistique avec les disciplines connexes. En observant les méthodes purement linguistiques, il ne peut pas ne pas être en faveur de la polygenèse de la langue. Cela revient à se rallier à Schleicher qui estime que « les familles de langues sont irréductibles à une souche unique », d’où il s’ensuit que « les langues mères ont été créées indépendamment les unes des autres » (ibid.). Le modèle de la méthode comparée permet de prendre en considération tout aussi bien la convergence rétrospective des langues filles vers la langue mère que la divergence prospective de la langue mère vers les langues filles, mais ne saurait ramener les langues mères entre elles à une souche commune :

    […] parce qu’il y a convergence entre l’anglais et le danois, entre l’anglais et le russe, et que […] toute convergence cesse quand on passe de l’anglais à l’arabe ou au chinois, il faut reconnaître que, dans ce dernier cas, on ne se trouve plus en présence d’une diversité provenant du développement dialectal. Il est vrai, d’autre part, qu’aucune langue mère ne possède tout d’abord son appareil complet de structure et tous ses matériaux ; mais l’absolue diversité des langues issues de deux langues mères démontre suffisamment la diversité originelle de ces langues mères elles-mêmes. Entre la langue mère indo-européenne et la langue mère sémitique, il y a eu, dès la période monosyllabique, un abîme infranchissable, car les racines qui composaient le matériel de chacune d’elles étaient dissemblables. (p. 83)

    95Tant que l’on n’aura pas de preuves linguistiques positives pour défendre la monogenèse en vertu de la méthode comparée, il faut croire à la validité de l’hypothèse de la polygenèse des langues. Quelque sous-jacent qu’il soit, le courant omnicomparatiste, avec son objectif de remonter à des origines linguistiques lointaines, attirera des adeptes encore à la fin du xxe siècle (voir Ruhlen 1994).

    4.2.1.3.2 La transformation et l’espèce

    96— Songeant à la question insoluble de l’origine commune des familles linguistiques, Adam accuse Schleicher de transposer le classement des espèces de Darwin à la classification généalogique de la langue :

    […] pour que la classification généalogique des langues confirmât réellement la doctrine de l’évolution, il eût fallu que Schleicher ait pu passer outre [la langue mère (indo-européenne)], et qu’à l’exemple de Darwin qui prolonge l’arbre généalogique des êtres à travers les classes et les branchements, il ait prolongé celui des langues à travers les familles. (Adam 1882, p. 86)

    97En revenant constamment à l’échec de l’omnicomparatisme, il réclame que l’extrapolation d’une théorie d’un domaine scientifique à un autre soit littérale et absolument équivalente. Du point de vue philosophique, il s’inscrit par conséquent dans un réalisme où le modèle ne constitue pas seulement un outil heuristique et explicatif, mais doit avoir une correspondance exacte avec l’ontologie, même dans un domaine historique qui manque de preuves positives. Or, la prétention philosophique requérant une équivalence entre les deux domaines théoriques se trouve également chez Schleicher qui croyait reproduire les principes darwiniens d’une manière précise. À la fin de La théorie de Darwin et la science du langage (1980 [1863], p. 78), il va jusqu’à se résoudre à dire que « Darwin dit quelque mots des langues, et il présume avec raison que leurs rapports de parenté doivent offrir une confirmation de sa doctrine ». La différenciation insensible des espèces à partir d’une origine commune constitue effectivement un parallélisme incontestable entre la linguistique et la théorie de l’évolution. Mais au lieu d’une confirmation de sa théorie, Darwin ne donne pour point de comparaison les langues qu’à titre illustratif :

    Pour mieux faire comprendre cet exposé de la classification, voyons ce qui se passe dans le cas des langues. Si nous possédions une histoire parfaite de l’humanité, un arrangement généalogique des races humaines donnerait la meilleure classification des diverses langues parlées actuellement dans le monde entier, et serait la seule possible si tous les langages éteints et tous les dialectes intermédiaires et graduellement changeants devaient y être introduits. Cependant il se pourrait que quelques anciennes langues s’étant fort peu altérées n’eussent donné naissance qu’à un petit nombre de langages nouveaux ; tandis que d’autres, par suite de l’extension, de l’isolement, ou de l’état de civilisation de différentes races correspondantes, auraient pu se modifier considérablement et produire ainsi un grand nombre de nouvelles langues ou dialectes. Les divers degrés de différence entre les langues d’une même souche seraient donc exprimés par les groupes subordonnés ; mais leur arrangement convenable ou même possible serait encore l’ordre généalogique. Ce serait en même temps l’ordre naturel, car il rapprocherait entre elles, suivant leurs affinités les plus étroites, toutes les langues éteintes et vivantes, en indiquant la filiation et l’origine de chacune. (Darwin 1882 [1859], p. 497)

    98Tort (1980, p. 18, 22) tient à préciser que l’histoire naturelle fournit un moyen précis et formel de systématiser l’intuition des linguistes à propos de l’évolution des langues, et non l’inverse. Il convient également de souligner qu’entre la linguistique et l’histoire naturelle il n’y a qu’un lien analogique, non un lien d’identité. Schleicher semble l’avoir soupçonné, lorsqu’il revient sur sa position :

    […] il est clair que ce sont seulement les traits principaux de la théorie de Darwin qui trouvent leur application dans les langues. Le domaine des langues diffère trop du monde végétal et animal, pour que toutes les particularités des vues de Darwin leur soient applicables. (Schleicher 1980 [1863], p. 78)

    99Pour le lecteur critique et pointilleux de Schleicher qu’est Adam, le moment crucial, l’isomorphisme entre les deux domaines, comporte une faiblesse, car là où la démonstration de l’histoire naturelle a réussi, celle de la linguistique est restée à mi-chemin, si bien que le transfert des classifications, des terminologies et des conclusions s’avère une aventure risquée. Cependant, le même désir d’établir une classification naturelle au détriment d’une classification artificielle et raisonnée anime tant le linguiste que le naturaliste.

    100Le principe fondamental qui caractérise tout type de classification est qu’il y a une subordination entre les groupes en sorte que la catégorie supérieure inclut la catégorie inférieure. Plus on remonte dans la hiérarchie à partir de la marche inférieure, plus on s’élève dans l’affinité. La différence de la classification généalogique avec les classifications logiques, dont fait partie également celle de Linné, est le sens de la répartition des groupes. Une classification logique est descendante dans sa démarche, et donc, déductive : le nœud supérieur qui englobe le plus grand nombre d’individus se partage suivant les traits pertinents en deux groupes qui, à leur tour, se partagent en deux et ainsi de suite jusqu’à ce qu’on trouve une espèce réalisant les traits des groupes supérieurs. Dès Aristote, on estime que le nœud supérieur est logiquement primordial : « Les genres […] sont toujours antérieurs aux espèces, car ils n’impliquent pas réciproquement la conséquence de leur existence. Ainsi, quand il y a aquatique, certes, il y a animal, mais quand il y a animal, il n’y a pas de nécessité qu’il y ait aquatique » (Catégories, 13, 15a).23 En revanche, une classification naturelle est ascendante, et donc inductive, dans la mesure où on part d’en bas, du phénoménal, pour circonscrire une classe d’individus qui se reproduisent entre eux. Cette classe sera nommée espèce. Ensuite on classifiera les espèces semblables en genres qui, à leur tour, seront classifiés en familles, celles-ci en ordres, jusqu’à ce qu’on soit arrivé à une classe qui regroupe tout être vivant partageant une descendance commune. Toute la diversité du vivant sera classifiée de cette façon en une hiérarchie. Selon Darwin, le système naturel doit être généalogique dans son arrangement afin que la subordination des groupes les uns par rapport aux autres ressorte dans des proportions correctes. Le seul facteur qui puisse fournir une explication à la similitude des êtres est l’origine commune ; il n’y a pas lieu de présupposer entre les groupes l’existence d’autres liens cachés, tels que le plan divin. Le système naturel est le mieux illustré par l’arbre généalogique, qui à l’état complet permet tant une lecture descendante qu’ascendante à condition de rester à l’intérieur d’une classe qui dérive d’une souche commune. En premier lieu, l’arbre met en évidence les rapports que les groupes entretiennent les uns avec les autres ; en second lieu, il fait valoir la communauté d’origine des êtres. Darwin illustre à travers des arbres parallèles le fait que tous les descendants modifiés qui relèvent d’une catégorie supérieure, de la classe, ont hérité quelque chose de commun de leur parent commun (figure 9) :

    Figure 9 – Le système naturel ramifié selon Darwin (1859, chap. IV). Les majuscules (A-L) indiquent les espèces d’une souche commune, les minuscules (a1, a2, m1, m2) représentent les descendants transformés et différenciés de ces espèces et chaque chiffre romain (I-XIV) équivaut à mille générations.

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    101Darwin (1859, chap. XIV) fait ressortir par l’intermédiaire de ce schéma que les descendants transformés à partir d’une seule et même souche se divisent en groupes qui à leur tour se subdivisent en sous-groupes. Dans la figure, chaque lettre sur une ligne supérieure évoque un genre dont nombre d’espèces font partie. Les genres qui se trouvent sur la même ligne constituent ensemble un groupe, car ils partagent la même origine et possèdent donc des traits communs. Mais les genres (a2, s2, m2) ayant beaucoup de caractéristiques communes selon la loi de l’hérédité forment une sous-famille, à la différence des deux genres se trouvant à droite de la même ligne, qui à leur tour possèdent ensemble plus de caractéristiques communes. Ces cinq genres ont toutefois des traits communs, ce qui permet de les regrouper sous l’intitulé de famille. Tous les genres qui dérivent de l’espèce A composent un ordre qui diffère de celui formé par des genres qui descendent de l’espèce I. En somme, plusieurs espèces découlant d’une souche commune se regroupent en genres, qui à leur tour forment une sous-famille, celle-ci se groupant en familles et les familles en ordres, lesquels, pour finir, constituent une grande classe. Les classes sont peu nombreuses, car tous les descendants de la même origine la constituent.

    102Schleicher s’autorise de la classification des espèces de Darwin pour étayer les arbres généalogiques des langues. Il pose que « les espèces d’une classe, sont pour nous les filles d’une langue mère commune, d’où elles sont sorties par une transformation insensible » (Schleicher 1980 [1863], p. 66), tout en tentant d’établir une correspondance entre les répartitions d’un naturaliste et celles d’un linguiste (tableau 4) :

    Tableau 4 – Correspondance entre les répartitions d’un naturaliste et celle d’un linguiste selon Schleicher.

    Classe regroupant les descendants d’une souche commune

    Famille composée de descendants d’une même langue mère

    Espèce

    Langue fille

    Sous-espèce

    Dialecte

    Variété

    Sous-dialecte

    Individu

    Langue d’un individu

    103Cette taxinomie des notions équivalentes s’explique comme suit :

    […] les espèces d’une classe sont appelées par nous langues d’une souche ; les sous-espèces d’une espèce porte le nom de dialectes d’une langue ; aux variétés correspondent les sous-dialectes, et enfin aux simples individus correspond la manière particulière de parler des hommes qui parlent les langues. Les simples individus d’une seule et même espèce ne sont pas, comme on sait, absolument semblables ; il en est tout-à-fait de même des individus considérés au point de vue du langage ; la manière particulière de parler des hommes qui parlent une seule et même langue est aussi toujours plus ou moins marquée d’une nuance individuelle. (Schleicher 1980 [1863], p. 66)

    104La catégorie de classe n’est qu’un principe de classificateur artificiel au sommet de la hiérarchie regroupant tous les individus issus de la même origine, alors que la langue mère est une véritable catégorie naturelle, une souche commune dont dérivent tous les individus des générations successives. Les sous-espèces et les variétés sont des populations d’une même espèce, regroupant les individus qui vivent dans le même milieu et qui sont susceptibles de se reproduire. Les individus, quant à eux, sont des unités évolutives primordiales aussi bien naturelles que linguistiques, car de leur variation découle la transformation de l’espèce. Schleicher projette l’arbre généalogique des espèces sur la famille linguistique indo-européenne, faisant ainsi valoir les hiérarchies et les rapports mutuels que les espèces linguistiques entretiennent les unes avec les autres (figure 10, page suivante).

    105La comparaison des arbres généalogiques naturels et linguistiques permet à Adam de conclure à l’incompatibilité des deux domaines en raison des lacunes empiriques que la linguistique est dans l’impossibilité de combler. Selon Adam (1882, p. 86-87), « si l’hypothèse de l’évolution, après avoir franchi la double barrière de l’espèce et du genre, était impuissante à franchir celle des ordres, les ordres deviendraient théoriquement des espèces ». Une fois de plus, la critique d’Adam vise l’impuissance de la méthode comparée à aller aux sources ultimes : grâce à la méthode comparée, on ne peut remonter que jusqu’à la langue mère, dont dérive, par exemple, la famille indo-européenne, une classe absolument irréductible. L’au-delà reste dans l’obscurité :

    Le substratum objectif de la notion d’espèce, c’est le fait de la génération, de la descendance ; si donc la famille indo-européenne ne peut pas être rattachée généalogiquement avec d’autres familles à une souche commune, elle constitue une espèce susceptible de variétés, mais n’ayant point elle-même été produite par la transformation de quelque genre appartenant à une autre espèce. (Adam 1882, p. 87)

    106La correspondance de la classification généalogique de Schleicher avec celle de Darwin démontre qu’en linguistique la limite entre l’antéhistoire et l’histoire constitue une limite à toute ontologie, alors que l’histoire naturelle peut remonter jusqu’aux racines lointaines, voire premières, grâce à l’existence de fossiles – et aujourd’hui grâce à la génétique. Cela n’infirme pas pour autant l’inclusion de l’espèce linguistique schleicherienne sous la notion d’espèce généalogique. Selon Schleicher (1980 [1863], p. 63), « nous ne connaissons [un organisme] que si nous connaissons la somme de […] transformations, qui constitue l’être tout entier ». Pour lui, la théorie de l’évolution des langues est un observable.

    Figure 10 – L’arbre généalogique de la famille indo-européenne d’après Schleicher.

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    107Au fond de la critique d’Adam réside le désir de constituer toute la généalogie des langues du monde afin d’infirmer l’hypothèse de la polygenèse, et par ricochet, de confirmer la transformation non seulement à l’intérieur d’une famille linguistique telle que la famille indo-européenne, mais aussi la transformation des langues sur une échelle globale. La linguistique ne semble pas capable de prouver l’existence d’une proto-espèce, ni d’établir une classe ou catégorie hypéronymique, susceptible de regrouper les langues existantes et éteintes. Dans l’impossibilité d’élever un arbre qui pourrait traduire le réseau complexe des liens de parenté entre les langues, Adam déconstruit tout l’échafaudage, quitte à abandonner la foi positive dans le progrès scientifique, « la pensée secrète de Schleicher », selon lui (Adam 1882, p. 88). Il ne se contente pas du partiel, même si Darwin lui-même reconnaît que la communauté de descendance ne nous est révélée que partiellement : « Si, toutefois, nous supposons que quelque descendant de A ou de I se soit modifié pour ne plus conserver de traces de sa parenté, sa place dans le système naturel sera perdue, ainsi que cela semble devoir être le cas pour quelques organismes existants » (Darwin 1882 [1859], p. 496). Malgré une certaine acuité, Adam semble plutôt chicaner : il n’est pas centralement question que la linguistique confirme la théorie de l’évolution. Elle partage avec celle-ci le principe de la descendance commune et du changement dans le temps : l’heuristique mutuelle entre la linguistique et l’histoire naturelle n’est pas en jeu, et de ce fait, il est symptomatique que Darwin prenne pour point de comparaison la classification généalogique des langues. En somme, il semble que sous prétexte de remettre en question les liens entre la linguistique et tout ce qui a trait à l’évolutionnisme, Adam tienne, tout simplement, à insister sur le fait que la linguistique constitue un domaine à part avec ses propres méthodes.

    4.2.1.3.3 L’hypothèse de la récapitulation

    108— Selon l’hypothèse de la récapitulation, initialement formulée par Fritz Müller (1821-1897), et ensuite diffusée par le naturaliste allemand Ernst Haeckel (1834-1919), le développement de l’individu, l’ontogenèse, est une représentation abrégée du développement de l’espèce, la phylogenèse. Ces termes ont été forgés par Haeckel en 1866 dans son ouvrage Generelle Morphologie der Organismen. L’analogie entre les organismes individuels en voie de développement et l’évolution des espèces fait valoir tant le cycle vital qui suit son cours de l’enfance vers la jeunesse, et enfin, vers la maturité, que le modèle de l’échelle des êtres allant du simple au complexe. La validation de l’hypothèse de la récapitulation confirmerait également le principe d’uniformitarisme dans la mesure où à partir de données actuellement observables il est possible de faire des inférences concernant le passé inaccessible. En effet, Haeckel doit son hypothèse à l’uniformitarisme en géologie – théorie légitimée auprès du public scientifique, bien que les phénomènes géologiques au fil des âges révolus ne soient pas des observables. Dans la veine de l’uniformitarisme, Haeckel pose dans son Anthropogénie (1877 [1874]), ouvrage à visée vulgarisatrice sur l’ontogenèse et la phylogenèse de l’homme, ceci :

    […] en rapprochant divers fragments phylogénétiques, constatables encore dans des groupes zoologiques très-différents, nous nous formerons une image approximative de la série ancestrale de l’homme. Par le rapprochement raisonné et la comparaison de l’ontogenèse chez des animaux très-divers, il nous sera réellement possible de nous faire une image très-approximative de l’évolution paléontologique des ancêtres de l’homme et des mammifères. (Haeckel 1877 [1874], p. 259-262 ; Rupp-Eisenreich 1996b).

    109Haeckel défend un monisme matérialiste, par la suite repris par Hovelacque, selon lequel le monde est unitaire et constitué, en dernier lieu, de la même matière, de la même substance. Cette position philosophique, unie à l’uniformitarisme, anime ses études en embryologie. À partir des correspondances entre les différents embryons, il démontre que l’organisation morphologique des toutes premières phases embryonnaires de différentes espèces, qu’il s’agisse des mammifères, des oiseaux, des reptiles ou des poissons, est identique (figure 11).

    110De l’hypothèse de la récapitulation découle que les origines phylogénétiques remontent à la même souche, le développement ultérieur allant d’un état simple vers la complexité grandissante par une différenciation des formes. De ce fait, le développement embryonnaire est une représentation de la destinée à laquelle a été sujette la totalité des espèces d’une classe. Selon Haeckel, « la série des formes diverses que tout individu d’une espèce quelconque parcourt, à partir du début de son existence, est simplement une récapitulation courte et rapide de la série des formes spécifiques multiples par lesquelles ont passé ses ancêtres, les aïeux de l’espèce actuelle, pendant l’énorme durée des périodes géologiques » (cité d’après Adam 1882, p. 91-92).

    Figure 11 – Embryologie.

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    111Les espèces d’une classe possèdent donc des caractéristiques structurelles héritées d’un ancêtre commun dont les traces peuvent être observées le mieux au cours du développement de l’individu. S’inspirant de Haeckel, Schleicher – et à sa suite Hovelacque – applique le principe de la récapitulation à l’évolution morphologique des langues en ce que l’état embryonnaire original commun se trouve dans les langues isolantes :

    […] toutes les langues, à leur origine, consistaient en sons significatifs, en signes phoniques simples, destinés à rendre les perceptions, les représentations et les idées ; les relations des idées entre elles n’étaient pas exprimées, ou en d’autres termes, il n’y avait pas pour les fonctions grammaticales d’expression phonique particulière, et pour ainsi dire d’organe. […] je puis appeler les racines des cellules linguistiques simples, dans lesquelles ne se trouvent pas encore les organes pour des fonctions telles que le nom, le verbe, etc., dans lesquelles ces fonctions, c’est-à-dire les rapports grammaticaux, sont encore aussi peu différenciées que le sont dans la cellule primitive ou dans la vésicule germinale des êtres vivants les plus élevés, la respiration et la digestion. (Schleicher 1980 [1863], p. 72-73)

    112En histoire naturelle, la morphologie classifie les êtres suivant le principe de corrélation (voir partie 3). Les êtres de la même classe se ressemblent par l’organisation de leur structure, leurs parties et leurs organes étant homologiques, à savoir construits selon le même schéma et situés dans les mêmes proportions les uns par rapport aux autres. Le principe de corrélation permet de regrouper analogiquement les êtres existants et éteints en classes très peu nombreuses en s’appuyant sur leurs contiguïtés et leurs similarités (tableau 5) :

    Tableau 5 – Le principe de corrélation (voir aussi Itkonen 2005, p. 2).

    Similarité

    Fonction

    Contiguïté

    poisson

    oiseau

    mammifère

    nageoires

    ailes

    membres

    locomotion

    écailles

    plumes

    poils

    protection

    113Les linguistes suivent la même logique en classifiant les langues en classes selon l’homogénéité ou similarité de leur type morphologique, la contiguïté des types permettant leur comparaison synchronique les unes avec les autres. En revanche, lorsque l’on adapte la morphologie à l’embryologie, on a des preuves concernant l’évolution des espèces au cours des âges géologiques. Les embryons fournissent au naturaliste des éléments de classification souvent plus pertinents que les êtres adultes, car, si un groupe d’êtres passe par un état embryonnaire similaire, il est quasi certain que ces êtres dérivent de la même souche, donc appartiennent à la même classe, même si à l’état adulte ils diffèrent considérablement les uns des autres par leur aspect et leurs conditions de vie. Les embryons de la même classe sont une image de la structure peu transformée d’un ancêtre lointain et éteint de la même souche. Le développement des embryons démontre que les variations au niveau de l’évolution des espèces d’une même classe ne surviennent qu’ultérieurement et graduellement.

    114Adam tient à fournir des précisions concernant l’application de l’embryologie à la linguistique :

    Mais tout cela est inapplicable aux langues. Les langues filles ne récapitulent pas la série des formes spécifiques par lesquelles ont passé les ancêtres ; ni le français ni le latin n’ont existé à l’état monosyllabique. Seules les langues mères ont traversé les phases de la vie embryonnaire. Mais, alors que la future langue mère indo-européenne ne différait pas morphologiquement de la future langue mère ouralo-altaïque, non plus que de la future langue mère chinoise, ces trois langues formaient déjà, non trois classes, mais bien des espèces absolument distinctes, et quand la première a passé du monosyllabisme à l’agglutination, de l’agglutination à la flexion, il n’y a pas eu variation de l’espèce, mais développement de l’être qui existait en germe dans ce que j’appellerai l’ovule, pour suivre jusqu’au bout la comparaison zoologique. (Adam 1882, p. 92)

    115L’embryologie permet de sauver la pertinence de la distinction schleicherienne entre l’antéhistoire et l’histoire, voire le requiert. Si les langues filles ne récapitulent pas, c’est qu’elles sont entrées dans la phase historique, c’est-à-dire à l’état d’un être adulte qui ne reflète en rien le développement embryonnaire. Ces êtres adultes, en revanche, sont les cibles de l’évolution darwinienne de l’espèce. La période antéhistorique suit le développement embryologique qui prédétermine la forme d’un être adulte, en dépit de l’identité germinale. Si l’on suit fidèlement la logique récapitulative, les classes morphologiques linguistiques, isolante, agglutinante et flexionnelle, ne constituent point trois classes disjointes dont chacune regroupe les espèces d’une souche qui reflète le même phylotype, ou trait structural commun aux espèces de la même classe, mais plutôt une seule classe, à laquelle se ramènent les espèces linguistiques différentes dérivant d’une seule proto-espèce, celle de la langue. De ce fait, on comprend pourquoi, en dernier lieu, Hovelacque opte pour un monisme matériel au lieu d’accepter les critiques de sa vision polygénétique sur l’origine de la langue. Mais là où un naturaliste construit un arbre phylogénétique traduisant la transformation des espèces à partir d’une souche commune, un linguiste se contente de l’ontogenèse afin de rendre compte du développement des espèces linguistiques durant la période antéhistorique. Par manque de preuves observables, dire que l’ontogenèse est une récapitulation de la phylogenèse ne serait qu’une façon de parler dans le domaine de la linguistique.

    116Le décrochage de la linguistique du domaine des sciences naturelles se fait par le biais de l’indication des points faibles auxquels sont sujets le transfert disciplinaire et la lecture littérale de la métaphore de la vie du langage. À sa façon prudente, Adam s’inscrit dans le droit fil critique du naturalisme linguistique plutôt que parmi les partisans de l’application des théories de l’histoire naturelle à la linguistique. L’école naturaliste croule sous ses propres inconséquences, estiment ses critiques. Il n’empêche que les analogies et les comparaisons naturalistes constituent une source d’inspiration fertile sur le plan heuristique à qui sait se limiter à leur valeur métaphorique. Il est toutefois fort difficile pour la linguistique de faire entièrement abstraction des considérations naturalistes dans une société guidée par un véritable paradigme scientifique, bâti autour de l’idéologie du progrès, des choix politiques colonialistes et du discours racial (voir Reynaud-Paligot 2006).

    4.2.1.4 Les racines de la langue selon Henry

    117Docteur en droit, Victor Henry (1850-1907), est un autodidacte dans la linguistique. Marc Décimo (1995, p. 5-6) note que son itinéraire est celui d’un passionné qui, vers l’âge de trente ans, entreprend de passer tous les examens afin de se consacrer à la linguistique. En 1883, il soutient ses deux thèses de doctorat en lettres ; l’une, intitulée Étude sur l’analogie en général et sur les formations analogiques de la langue grecque (1883a), l’autre, De sermonis humani origine et natura M. Terentius Varro quid senserit (1883b). Bien avant la soutenance, il avait entamé sa carrière de linguiste en publiant divers articles dans des revues spécialisées dans le domaine indo-européaniste. Il a été parmi les rares provinciaux à faire carrière à Paris : en 1889, il est nommé chargé de cours de grammaire comparée à la Sorbonne ; en 1894, il devient professeur titulaire de sanskrit, de grammaire comparée et de langues indo-européennes. Il rédige plusieurs articles pour la Revue critique, organe du courant historico-comparatiste, et pour la Revue de linguistique et de philologie comparée, porte-parole des naturalistes.

    118En s’initiant à la linguistique par le biais des collaborateurs de la seconde revue, il s’affirme d’abord comme un adepte du naturalisme (Desmet 1996, p. 24). Henry range donc la linguistique parmi les sciences naturelles et reprend littéralement la métaphore de la vie du langage (ibid.). Cependant, même après avoir abandonné la position naturaliste, il exprime sa réticence vis-à-vis de toute sorte de dogmatisme dans les Antinomies linguistiques. Henry apparaît donc comme un linguiste qui reflète la transition du naturalisme au courant historico-comparatif, ce qui lui donne une position stratégique importante pour évaluer le champ tourmenté de la linguistique.

    119Aux yeux des contemporains, l’œuvre historico-comparatiste de Henry témoigne certainement le mieux de la production abondante de ce linguiste. Selon Chiss et Puech (1987, p. 183), les Antinomies linguistiques étaient à son époque considéréées comme la manifestation d’un esprit original. L’ouvrage enrichissait le champ du dynamique linguistique en proposant une réflexion sur l’acquisition langagière, problématique qui a un rapport direct avec la question de l’origine du langage. Henry prend parti sur le sujet des racines de la langue à travers trois questions24 :

    1. Quelle est l’origine du langage humain ?

    2. Comment les enfants acquièrent-ils leur langue ?

    3. Quelle est l’origine des créoles ?

    120Suivant la théorie de la récapitulation et le principe de l’uniformitarisme, la question de l’origine du langage se lie étroitement à celle de l’acquisition langagière par l’enfant, à laquelle s’ajoutent encore les preuves empiriques provenant de l’émergence des créoles qui permettent d’assister à la naissance de la langue en direct. Si le lien entre ces questions ne trouve pas une expression explicite chez Henry, un seul ouvrage, les Antinomies linguistiques (1896), regroupe le savoir des contemporains et représente leur intuition sur la connexion de ces questions. Au dire de Jürgen Trabant (2004, p. 48), « les scénarios de nos ancêtres n’étaient pas seulement des narrations naïves et primitives mais des scénarios intelligents qui […] posaient les questions principales que nous nous posons toujours ». Chacune des antinomies présente indirectement et en dernier lieu un positionnement à l’égard de l’origine du langage. Nous omettrons la première antinomie pour y revenir ultérieurement (parties 6 et 7) ; la deuxième porte sur l’origine du langage, la troisième comporte une discussion sur l’acquisition langagière, discussion qui contient une brève réflexion sur les créoles.

    4.2.1.4.1 La deuxième antinomie : l’origine du langage

    121— Depuis le début de la réflexion linguistique, l’origine du langage est une question qui intrigue quiconque aborde la langue. Elle revêtira une importance encore plus grande lorsque, détachée des origines divines, la question pourra espérer être résolue par la théorie de l’évolution. Malgré de nombreuses hypothèses avancées, font défaut les instruments positifs, qui pourraient y mettre un point final. Allant dans le sens de l’interdit de la Société de linguistique de Paris, Henry se demande si la question de l’origine est en rien une question linguistique, ce qui revient à définir l’objet de cette discipline :

    Que le linguiste doive s’interdire toute recherche sur l’origine du langage, c’est un point qui semble définitivement acquis, tout au moins parmi les linguistes, si paradoxale qu’en soit la première apparence : l’origine du langage n’est pas, a priori, un problème linguistique, puisque la linguistique ne se propose pour objet que des langues formées, dans leur état actuel, historique ou préhistorique, et qu’il ne lui est donné que de constater l’évolution, jamais la naissance du langage. (Henry 1896, p. 26)

    122Henry s’efforce toutefois de prendre parti pour la question qui persiste inlassablement dans la linguistique en raison de son implantation dans la philosophie du langage. Constituant un point incontournable, la question de l’origine soulève toutefois un certain malaise chez les linguistes professionnels, malaise que Henry traduira dans son antinomie (voir Auroux 2000, p. 425) :

    THÈSE
    Le bon sens à lui seul, à défaut d’aucun document, indique que le langage, comme toute chose au monde, a dû avoir un commencement, et l’intérêt qui s’attache à cette haute caractéristique de l’humanité fut de tout temps un puissant stimulant à en rechercher l’origine.
    ANTITHÈSE
    L’origine du langage est un problème, non seulement inabordable à la science, mais dont tous les documents qu’elle étale ou accumulera dans l’avenir ne sauraient jamais lui faire entrevoir même la plus lointaine solution. (Henry 1896, p. 25)

    123Cette question constitue une ligne de partage, d’une part, entre la philosophie et la linguistique, et d’autre part, entre l’extralinguistique et le linguistique. La philosophie permet de spéculer sur l’origine du langage, alors que la linguistique qui se veut une science empirique requiert des données positives. L’extralinguistique, en revanche, souligne le fait que les outils purement linguistiques ne suffisent pas à traiter la question, et encore moins, à fournir une solution ultime. Chaque point de vue extralinguistique pose un regard sur différents aspects du langage. Par le langage, un anatomiste entend la simple faculté du langage articulé qui suppose le larynx et un système résonateur ; pour un physiologiste, il s’agit de l’exercice de cette faculté qui n’est qu’un accident d’expiration dû à un réflexe d’émotions (ibid., p. 26). Le recours à l’extralinguistique met en position dominante la nécessité de faire la distinction entre le langage et la langue, ce qui revient à identifier l’objet de la linguistique que sont les « langues toutes formées » constituant un « ensemble complet de signes permanents » (p. 25, 27). Cette définition s’adresse à ceux qui estiment qu’entre le langage animal et le langage humain il n’y a qu’une différence quantitative.

    124En revenant dans les Antinomies linguistiques (chap. II, section 5) sur le débat millénaire de savoir si la langue est thései, ou si elle est phúsei, si elle « procède de la nature ou de la convention humaine », Henry évoque dans quelle mesure cette distinction est d’une actualité récurrente et quelle est sa pertinence pour la science contemporaine. Cette distinction met tout simplement en lumière le fait que l’on est en présence de langues toutes faites, et que ce débat n’est qu’un faux débat :

    […] le langage, tel que nous le connaissons […] est de pure convention. […] Si loin que nous remontions dans l’histoire et la préhistoire du langage, il nous apparaît comme une convention aussi arbitraire qu’un répertoire de signaux internationaux. Encore qu’il soit impossible de fixer l’origine de cette convention, ou même de concevoir par quelle voie elle aurait pu s’établir. […] Aucune langue n’est autre chose que l’ensemble ressoudé des débris d’une langue plus ancienne. (Ibid., p. 38-39 ; p. 38, note 1)

    125Sans tenir clairement compte de la différence entre le langage et la langue, Henry, attaché à la grande question de l’époque, y avait déjà porté un intérêt particulier dans sa thèse secondaire qui traite de la conception de l’Antiquité, notamment varronienne, de l’origine du langage. Dans la préface de De sermonis humani origine et natura M. Terentius Varro quid senserit, Henry exprime, dans un vocabulaire naturaliste, son interprétation de la vie du langage au sens littéral à travers la théorie des racines, les racines étant l’ultime expression de la nuit des temps linguistiques à laquelle le scientifique ait accès :

    Nous savons en effet que les mots pris séparément, et de là, la langue dans son ensemble, naît comme un animal vivant, provient d’un simple germe, croît, mûrit et met souvent au monde une progéniture innombrable, enfin décroît et meurt ; dans la langue humaine précisément il y a comme une vie cachée à l’intérieur, de sorte que par elle-même elle se développe sans presque aucune aide humaine et se modifie. […] Quant aux racines elles-mêmes, non par la volonté d’un seul, non par l’accord de beaucoup, mais par une appropriation naturelle et obscure elles engendrent par elles-mêmes une signification particulière. Il faut conjecturer que plusieurs racines sont nées en même temps pour exprimer la même chose (de fait plus la langue est primitive, plus elle est riche, et le plus souvent n’importe quel signe existe longtemps avant d’acquérir une signification certaine) ; les racines entraient en conflit entre elles, certaines, qui semblaient déjà inutiles à l’esprit, périssaient à la manière des arbustes qui sont recouverts par la forêt touffue, les autres au contraire, intactes et vives, produisaient d’abord une radicelle, puis des tiges, des rameaux et des scions, de sorte qu’à partir d’une seule racine nous pouvons dénombrer des milliers de mots qui en viennent. Parmi les espèces animales, l’une disparaît sans postérité, l’autre emplit la terre d’une grande progéniture ; de même, certaines familles humaines disparaissent, d’autres se multiplient sans limite. La nature donne aux mots soit la vie, soit la mort. (Henry 1883b, p. 7-8, nous traduisons et soulignons)

    126En étudiant la vie du langage à partir de la théorie des racines, Henry s’inscrit avec sa thèse latine dans le premier comparatisme qui prenait à la lettre cette même théorie, ensuite développée par Schleicher. Les unités fonctionnelles ultimes auxquelles la théorie comparative avait accès étaient considérées au départ comme des unités primitives qui représentaient l’origine de la langue. Les racines primitives ne sont pas porteuses d’un sens grammatical ou lexical précis, elles sont plutôt l’expression d’un sens générique, abstrait et constant d’un champ lexical, qui en dernier lieu réunit les unités concrètes. La vitalité des racines s’exprime non seulement dans le fait qu’à l’instar de la sélection naturelle darwinienne les racines les plus vigoureuses survivent dans la lutte pour l’existence, mais surtout dans leur potentialité d’engendrer une nouvelle vie dépeinte dans cette image de germination.25 Une quinzaine d’années avant la publication de son principal ouvrage, Henry estime naïvement que les racines procèdent de la nature, et de ce fait, coïncident avec les obscurs débuts du langage humain. Dans les Antinomies linguistiques, Henry déconstruit les propos émis aux débuts de sa carrière :

    […] la raison d’être de la valeur significative en soi d’une soi-disant racine ou d’un soi-disant suffixe ne mérite point d’arrêter un instant la pensée du linguiste ni du philosophe. Car il n’y a de racines et de suffixes – et encore au prix d’un travail d’abstraction aussi décevant pour l’historien du langage qu’il est commode pour le simple grammairien – que dans la langue formelle et organisée, telle que nous la constatons dans le présent et le passé le plus lointain. (Henry 1896, p. 42)

    127En somme, « tout langage est conventionnel, et pourtant le langage est un fait naturel », selon Henry (p. 43). Le paradoxe de cette assertion est levé du moment où l’on arrive à une simple précision terminologique : toute langue est conventionnelle, mais le langage est naturel. Le linguistique étant incapable d’apporter de la lumière à la question de l’origine, c’est à l’extralinguistique de traiter le naturel dans le langage.

    128Un recensement que fait Henry des théories contemporaines concernant l’évolution du langage à partir de ses manifestations les plus rudimentaires chez les animaux se résume en un continuum sur trois stades. Le premier est celui du « langage-réflexe », ou réaction primitive résultant d’un stimulus, réduit à la sphère individuelle sans égard aucun à la vie sociale. Le deuxième stade est celui du « langage-signal », où le cri réflexif du premier stade acquiert une signification particulière, quoique inconsciente et instinctive, produisant un effet chez les semblables. La dimension déjà sociale du langage-signal s’avère vitale pour l’espèce, tout en constituant un fondement pour le développement de la phase suivante. Le troisième stade, celui du « langage interprète de la pensée », est le degré supérieur qui installe un clivage entre le langage humain et le langage animal. Ce langage humain, ou la langue, doit être entendu en tant que « fonction mentale et sociale » qui présuppose un système de signes permettant à l’homme de s’élever vers la pensée abstraite et générale (p. 27). Sur cet axe évolutif, un acte inintelligent devient un acte volontaire de la communication sociale : le cri devient un indice de la cause en acquérant au fur et à mesure un statut arbitraire, procédé que favorise la sélection naturelle (p. 31-32). La référence au principe darwinien rappelle qu’à l’intérieur d’une espèce il y a toujours une certaine part de variation individuelle. La sélection naturelle favorisera les individus qui pourront tirer le plus grand profit de leurs capacités linguistiques et les transmettre à leur progéniture. L’héritage en matière linguistique parle en faveur de la nécessité de forts liens sociaux entre les individus. À l’inverse de la communication animale, la permanence des signes après le moment de l’énonciation est un facteur capital dans la mesure où le locuteur peut se distancier du moment de la parole, rapporter un discours, se projeter dans l’avenir, prendre du recul par rapport à sa propre langue : « Nous entrevoyons dès lors, sinon ce qui constitue le langage humain, du moins ce qui en est la condition essentielle et le caractère distinctif : la permanence des sensations à l’état de fait de conscience » (p. 35). La conscience des signes permet l’ouverture de leur usage dans de nouveaux contextes. Outre la permanence des signes, la communication implique un facteur psychologico-individuel, la conscience de soi, et un facteur social, la similitude des sensations entre les individus, produites par les mêmes causes, ainsi qu’un facteur qui amalgame les deux précédents : le savoir que les mêmes sensations subies par soi, sont aussi subies par l’autre. De la même façon, les mêmes mots émis et compris par soi peuvent être émis et compris par l’autre (p. 34-37). Alliés à la mémoire, ces facteurs jouent avec les signes un rôle essentiel dans la classification du monde extérieur en idées générales.

    129Les réflexions de Henry anticipent la théorie du mental selon laquelle on peut traiter des objets et des événements absents, conséquence importante pour la communication et la base du « cerveau social » (Dunbar 1998, p. 94). Selon Henry, la théorie du mental, pour utiliser ce terme moderne, pourrait se trouver à l’état très rudimentaire chez les animaux supérieurs, mais son expression pleine est l’apanage de l’homme. Les animaux ont un système de communication, mais ils n’ont pas de langue dans le sens voulu par Henry, dont le critère est la conscience. La problématique initiale concernant la nature quantitative et qualitative de l’origine du langage s’ouvre sur la nature de la pensée. Est-ce que les animaux pensent, même s’ils n’ont pas de langue ?26 Si l’apparition de l’homme est concomitante de l’apparition du langage, la pensée est-elle concomitante de l’apparition du langage ? Autant de problèmes qui resteront encore en marge de la linguistique.

    4.2.1.4.2 L’acquisition langagière

    130— Chiss et Puech observent que dans la linguistique de la fin du xixe et du début du xxe siècle, l’étude de l’apprentissage linguistique n’est qu’un « point de vue annexe », qui sert à valider les conceptions théoriques constatées ailleurs :

    […] la question de l’apprentissage linguistique n’a pas en elle-même son propre intérêt, mais […] à travers elle d’autres questions supposées plus importantes, sont posées, qui peuvent ressortir aussi bien à un souci spéculatif – disons philosophique – concernant tout particulièrement l’origine du langage, que de préoccupations théoriques très générales, comme celle du mode d’existence, de la permanence et des modalités de renouvellement des langues. (Chiss et Puech 1999, p. 177)

    131Cette réflexion s’applique à Henry dans la mesure où l’acquisition langagière, l’apprentissage de la première langue par l’enfant, est liée à la discussion sur le rapport entre la langue et la pensée, mais constitue en même temps une prise de position vis-à-vis de la question de l’origine du langage. La méthode d’étude de Henry sur l’acquisition peut être qualifiée d’empirique à juste titre, car elle est fondée sur de nombreuses observations personnelles et sur des exemples qu’il a collectés lui-même. Plus que la question sur l’origine du langage, la présence de l’acquisition parmi les problèmes linguistiques est justifiée par la possibilité d’avoir recours à la méthode empirique. La présentation du mécanisme de l’acquisition est toutefois plus ou moins philosophique, car elle est liée à la sempiternelle problématique de savoir si la langue façonne notre vision du monde, ou inversement, et si entre la forme linguistique et le sens cognitif réside une correspondance univoque ou un décalage irrattrapable. Dans sa troisième antinomie, Henry discute le rapport entre le langage et la pensée, si la langue constitue un instrument approprié pour exprimer la pensée, en dévoilant sa conception sur le rapport entre l’ontogénèse et la phylogénèse du langage :

    THÈSE
    Des considérations qui précèdent sur le développement du langage humain en général, et de celles qui vont suivre sur le développement du langage chez l’enfant civilisé en particulier, il résulte à l’évidence que le langage courant a depuis longtemps cessé d’être la traduction instinctive d’un état d’âme, et qu’il ne pourra jamais non plus devenir la reproduction réfléchie de notre vie intellectuelle intérieure : ce qui revient à dire que le langage n’est jamais adéquat à son objet.
    ANTITHÈSE
    Le langage passe en tout lieu pour l’expression de la pensée ; en fait, il est pour l’homme l’unique façon possible de communiquer la sienne, et si l’on interrogeait la conscience des sujets parlants ordinaires, on n’en trouverait pas un qui ne crût parler exactement ce qu’il pense et ce qu’il dit. (Henry 1896, p. 47)

    132De ses observations empiriques, Henry tire des conclusions philosophiques qui peuvent donner quelques réponses à la question de l’origine. Avec ses contemporains, il se pose la question de savoir si l’ontogenèse est la récapitulation de la phylogenèse. De prime abord, Henry semble s’opposer à la conception récapitulationniste, fondée sur l’uniformitarisme : « […] aucune langue actuelle ou passée ne saurait nous éclairer sur le fait primordial de l’origine du langage » (ibid., p. 43), et conséquemment, pas même le langage enfantin. Sa position se trouve cependant atténuée dans Le langage martien, étude d’un cas de glossolalie qui, par l’intermédiaire d’une démarche quelque peu ésotérique, prétend aboutir à l’origine : « […] s’il est vrai ce qu’on enseigne couramment et ce que du moins la raison ne désavoue pas, que l’ontogenèse est la reproduction exacte de la phylogenèse, il ne nous est pas interdit de nous former une représentation très vague des premiers débuts du langage humain » (Henry 1901, p. 142-143, nous soulignons). Dans l’état contemporain de la science, le problème de l’origine s’adresse à un rationaliste, et non pas à un empiriste.

    133La troisième antinomie permet à Henry de développer l’idée selon laquelle l’acquisition linguistique est une élévation graduelle d’un état chaotique vers l’ordre. Il insiste sur deux phases possibles dans l’évolution conceptuelle et linguistique de l’enfant : premièrement, la phase de « moins de mots que d’idées » (Henry 1896, p. 50-55), et deuxièmement, la phase de « plus de mots que d’idées » (ibid., p. 55-59). Chez l’enfant, la période de « moins de mots que d’idées » est une « vie végétative » où le moi de celui-ci est totalement à construire. Pour un nouveau-né, l’environnement est constitué de « représentations fugaces » qui ne deviendront des idées que le jour où l’enfant sera capable de les nommer. Pour l’enfant, le langage est un moyen de mettre de l’ordre dans le chaos du monde environnant. Le point culminant de cette phase est le moment où les représentations ambiantes, une fois le plus grand désordre surpassé, n’ont toujours pas d’étiquette précise. Le cas échéant, l’enfant n’a qu’un mot pour deux idées, ce qui pourrait donner un nouveau motif pour que réapparaisse le chaos. Henry observe que dans l’esprit de l’enfant règne l’idéal isomorphique d’un sens pour une forme, et par conséquent, pour l’enfant, la distinction, par exemple, de la polysémie et de l’homophonie est parfaitement claire. Aussi Henry remarque-t-il que la formule « moins de mots que d’idées » est exagérée. En outre, la phase de « moins de mots que d’idées » a toujours été à la base des études sur le langage enfantin. L’enfant cherche à combler les lacunes de son vocabulaire par un procédé appelé surextension, en vertu duquel la classe des choses qui pourraient figurer en tant que référent de l’expression linguistique est plus étendue que celle d’un adulte :

    Une enfant de deux ans et demi remarque sur ma table à écrire une minuscule tache d’encre rouge, la montre du doigt et me dit : « bobo » : c’est évidemment le terme le plus parfait qu’elle puisse employer pour exprimer la représentation visuelle qu’elle est encore dans l’impossibilité de rapporter à sa véritable cause. (Ibid., p. 53)

    134Henry montre que l’emploi de « moins de mots que d’idées » implique une inférence des données extralinguistiques qui ont un point commun entre elles. En l’occurrence, la surextension est fondée sur une similitude perceptuelle relevée par l’enfant : si les données sont identiques, les mots sont identiques. Ce procédé fait partie des processus de conceptualisation et de généralisation chez l’enfant. À partir des aspects perceptuels, ce dernier constitue un prototype dont la base est le premier objet auquel il associe le mot. Dès lors, le sens du mot comprend la représentation du prototype et la spécification de ses traits principaux, le mot étant utilisé comme étiquette de l’objet qui partage un ou plusieurs traits avec le prototype. En ce qui concerne l’usage du mot bobo, il n’est pas question d’une polysémie ou de l’homophonie : pour l’enfant la tache sur la table est réellement une plaie.

    135La phase alternative – mais aussi successive – n’est pas moins fondée sur le principe de structuration du chaos. L’exercice des aptitudes motrices des organes de la parole par l’enfant le conduit à répéter d’une manière confuse des mots qu’il entend dans son entourage et dont le sens lui échappe. Jusque-là, le « cerveau [de l’enfant] est un chaos de mots et de locutions » (ibid., p. 57). L’acquisition du langage consisterait à apprendre non seulement le sens défini des mots par un « triage » et un « classement », mais aussi leur usage en contexte :

    La même enfant qui n’a pas encore de mot pour désigner une tache d’encre est revenue des bains de mer depuis quelques heures et n’a pas encore eu le temps de déballer les jouets qu’elle a laissés à la maison. Une personne qui aborde sa mère dans la rue lui dit : « Ah ! voilà Hélène : elle a grandi. » Aussitôt rentrée, elle court à son placard, en tire un petit panier et s’écrie : « Ah ! voilà le panier : il a grandi. » Elle a changé le sexe, ce qui montre qu’elle a grammaticalement compris la phrase ; mais logiquement ? pas un mot. (p. 56)

    136La phase « plus de mots que d’idées » accentue le facteur pragmatique au cours de l’acquisition : lorsque l’enfant finit par acquérir l’usage des mots et des phrases dans un contexte approprié, il achève par là même son entrée dans la sphère sociale de la langue. Cet exemple montre que la pragmatique de l’enfant n’est pas celle d’un adulte, mais que l’enfant a toutefois procédé à une inférence abductive concernant la possible extension de l’usage de l’expression linguistique d’un environnement à l’autre. La logique que le linguiste réclame y entre bien en jeu.

    137Quelques chercheurs modernes ont fait une projection phylogénétique de ce que Henry appelle la phase « plus de mots que d’idées », qui correspond au fait que l’enfant a à sa disposition plus de formes que de sens exacts. Carstairs-McCarthy (1998, p. 280 ; voir aussi MacNeilage 1998) pose que l’élaboration du lexique est une conséquence, et non pas une cause, de la configuration de l’appareil phonatoire ; et ce en raison de la descente du larynx qui aurait fait émerger plus de syllabes que l’hominidé n’avait de sens à sa disposition. Il formule le principe de contraste selon lequel la différence des sons aurait déclenché la création de sens (ibid., p. 290-292). Le mécanisme exprimé par ce principe se reproduirait lors de l’évolution du langage enfantin : en entendant un nouveau mot, l’enfant infère que le mot possède un sens que les mots qu’il connaît déjà n’ont pas ; et ceci afin d’éviter les synonymes (p. 280). De la phase « plus de mots que d’idées », la perspective moderne garde le principe pragmatique de l’acquisition. Le fitness sélectif des individus ne se fonde pas uniquement sur la capacité d’apprendre des mots, mais surtout sur la capacité d’apprendre les règles sociales. Sans cette capacité, la communication est restreinte à l’échange laconique d’informations.

    138Outre l’aspect concernant l’origine de la langue chez l’individu et l’espèce, la discussion sur « moins de mots que d’idées » et sur « plus de mots que d’idées » soutient la réalité des procédés lexicaux de la polysémie, de l’homonymie et de la synonymie – procédés qui ont été définis comme appartenant à la vie du langage par Darmesteter, puis développés par Bréal (voir partie 6). Permettant de rester dans la sphère de la linguistique, cette lecture alternative exclut l’extralinguistique dont l’intervention est nécessaire lorsque l’on traite le problème de l’origine du langage. De plus, cette discussion témoigne que les problèmes philosophiques sont constamment présents dans le questionnement linguistique de Henry. Abondant dans le sens du psychologisme contemporain, il privilégie l’approche représentationnelle du sens, à savoir le rapport entre la langue et la structure conceptuelle, au détriment de l’approche référentielle, à savoir le rapport entre la langue et la réalité extralinguistique, encore que le monde s’installe dans l’esprit sous une forme travaillée. Sous prétexte de traiter l’apprentissage linguistique, il s’attache, d’une manière personnelle, à l’une des questions globales de la philosophie du langage, celle de la relativité linguistique. La langue façonne-t-elle notre vision du monde, ou inversement, la réalité impose-t-elle ses structures à notre représentation linguistique ?

    139Un sujet très peu développé et avancé d’une manière prudente par Henry est l’hypothèse de l’innéisme27 de la langue, constituant une alternative marginale à l’explication graduelle de l’acquisition linguistique par l’enfant :

    […] notre langue maternelle, nous la savions tous virtuellement avant que de naître ; je veux dire que les tours de phrase, l’ordre des mots, et conséquemment l’agencement des idées constituent un fonds linguistique et logique qui par un vague atavisme doit se transmettre du cerveau de l’ancêtre à celui des descendants. (Henry 1896, p. 58)

    140Dans cette perspective, si la grammaire d’une langue ne faisait que dépendre directement d’une transmission héréditaire, elle ne requerrait ni un apprentissage par l’observation ni une imitation des générations précédentes. L’hérédité biologique de la langue, hypothèse accessoire dans la théorie de Henry, rencontre les mêmes difficultés que toute prétention moderne allant dans le même sens. L’enfant n’apprend pas la langue, si on ne la lui apprend pas :

    […] l’enfant ne parle que si on lui a appris à parler et comme on le lui a appris ; si on ne le lui enseigne pas, il l’apprendrait, moins vite et moins bien, assez toutefois pour se faire entendre, non point par un don instinctif, mais en écoutant parler les autres et en les imitant. Quant à l’isoler avec une chèvre dans une caverne jusqu’à l’âge de sept ans, c’est une expérience aussi inutile qu’impossible, puisque nous en savons l’issue d’avance : l’enfant pousserait quelques cris plus ou moins articulés et, probablement, reproduirait avec une rare perfection le bêlement de sa nourrice […]. (Ibid., p. 38)

    141La position de Henry fait valoir le caractère social de la langue au détriment de son mode d’existence inné. S’il vivait à notre époque, Henry saurait que la langue ne s’acquiert pas en écoutant la radio ou la télévision, mais par l’intermédiaire d’un vrai échange social. L’enfant apprend sa langue maternelle « par une série de tâtonnements, de gauches essais, d’adaptations infinitésimales, qui échappent à l’observation même la plus attentive de l’entourage » (p. 49). L’innéisme n’aurait pas de place dans ce long processus graduel. Il ne rendrait pas compte de l’historicité de la langue naturelle. Il priverait la langue de la vie. Dès lors, l’antinomie entre l’innéisme et l’hérédité sociale s’efface en faveur de cette dernière.

    4.2.1.4.3 Argument des créoles

    142— Vers 1870, on assiste à l’essor des travaux consacrés aux créoles. Ce développement atteindra son apogée entre 1880 et 1910, notamment dans les publications de Hugo Schuchardt (1842-1927) (Baggioni 2000, p. 253). Toutes les théories actuelles de la créolistique sont en germe dans ces travaux. Selon la thèse de la simplification, les créoles seraient des simplifications d’une langue mère européenne, qui s’expliqueraient par l’incapacité des locuteurs à reproduire la complexité de cette langue (ibid., p. 296).28 Selon la thèse substratiste des langues hybrides ou mixtes, « le créole est l’adaptation d’une langue indo-européenne au génie pour ainsi dire phonétique et grammatical d’une race linguistique inférieure, l’idiome produit est composite, véritablement mixte quant à son vocabulaire, mais sa grammaire demeure essentiellement indo-européenne, quoique simplifiée à l’extrême », estime Vinson (1882, p. 145-146) du courant de la linguistique naturaliste. Dans son ouvrage intitulé Les idiomes négro-aryen et maléo-aryen. Essai d’hybridologie linguistique (1883), Adam estime que le fond phonétique et grammatical de ces créoles est nègre ou malais, mais que le lexique est français. Malgré leur intérêt purement linguistique, ces thèses reflètent les attitudes des théories raciales de l’époque vis-à-vis des capacités intellectuelles et cognitives des locuteurs issus des races inférieures. N’arrivant pas à la hauteur du génie des langues européennes, ces locuteurs font revivre la naissance d’une langue.

    143Henry (1896, p. 58-59) reprend la thèse de la simplification à l’appui de l’hypothèse sur l’acquisition langagière. L’hérédité de la structure de la langue est démontrée par l’incapacité des créolisants de reproduire la structure des langues qui leur sont imposées : si le vocabulaire des créoles est constitué des mots d’origine française, hollandaise ou portugaise, ces idiomes partagent tous la même structure syntaxique, à savoir celle des langues africaines. Mais Henry est antinomiste à juste titre. Les attributs que sont « les curieux patois créoles » et les « faits d’hybridation du langage » (ibid.) prouvent que la thèse des langues mixtes ne lui est pas étrangère. Le langage martien (1901), cette « vérification expérimentale des principes spéculatifs » exprimés dans les Antinomies linguistiques, en fournit des preuves empiriques. C’est une étude de la glossolalie d’une certaine Hélène Smith qui produit une langue dite martienne, étant dans un état secondaire. Henry fonde ses données sur l’examen de ce cas, examen mené et documenté par le docteur Théodore Flournoy (1901) dans Des Indes à la planète Mars. La langue martienne est un rapiéçage lexical des langues française, allemande, hongroise et sanscrite avec une structure syntaxique et grammaticale du français, la langue maternelle du sujet. Le vocabulaire, « le langage réel et vivant », vient se coller sur le modèle grammatical « figé » du français (Henry 1901, p. 141). C’est le même procédé que les études contemporaines constatent dans les créoles selon la thèse de simplification. Le langage martien pourrait plaider autant en faveur de l’innéisme qu’en faveur de l’hérédité de l’acquis de la structure syntaxique en raison du lien permanent que celle-ci semble avoir dans l’esprit d’un locuteur inconscient.

    144Avec les créoles, on assiste à un scénario opposé à celui présenté par la théorie de l’évolution. Si cette dernière explique la naissance d’une langue par un procédé de différenciation de la même souche, la naissance des créoles s’effectue par la convergence de deux souches séparées. Dans la nature, l’hybridation a lieu entre deux espèces séparées de parenté proche qui donnent une progéniture infertile, aboutissant ainsi à une impasse évolutive, tandis que dans la linguistique, la naissance des créoles par l’intermédiaire de l’hybridation est un procédé tout à fait naturel, lorsque deux langues entrent en contact. La descendance de ce mélange des langues ne tardera pas à entrer dans la vie évolutive normale et fertile que l’on rencontre avec les langues qui dérivent d’une seule souche commune. L’existence des créoles montre que toutes les langues sont susceptibles de se mélanger. Dès lors, les lignées héréditaires des langues ne sont pas étanches, mais permettent un croisement anarchique des branches, sans égard à la distance évolutive des arbres généalogiques des langues en question. Cela prouve le caractère métaphorique de la conception de la langue en tant qu’espèce ou en tant qu’organisme.

    4.2.1.4.4 Henry et l’engagement pris par la science moderne

    145Henry se dérobe devant les problèmes extralinguistiques qui risquent d’aboutir à des spéculations métaphysiques :

    Si […] les découvertes les plus importantes de la philologie contemporaine ne fournissent ni faits ni principes qui puissent jamais conduire directement à la formation d’une philosophie du langage, elles auront montré […] les voies que celle-ci devra désormais s’interdire […]. (Henry 1896, p. 44)

    146Malgré la prise en considération de plusieurs facteurs et hypothèses, les innombrables travaux du xixe siècle sur l’origine du langage ne font que conduire à une impasse intellectuelle : « […] là où l’histoire et l’induction nous laissent en défaut, toutes les conjectures se valent » (ibid., p. 43). En revanche, la curiosité intellectuelle de Henry ne se contente ni de solutions transcendantales pour résoudre la question de l’origine du langage, ni de l’interdit absolu imposé par des autorités scientifiques. En tant que bon esprit positif, il fonde de grands espoirs sur les sciences futures. C’est ce qu’il exprime dans la prophétie suivante :

    Il ne faut pas désespérer de la science : elle a déjà résolu d’autres énigmes ; elle viendra à bout de celle-ci ; mais bien des générations de chercheurs auront passé auparavant. C’est quelque chose pourtant que d’avoir entrevu à sa lueur, malgré la distance et la brume des horizons, le profil de la cime ardue où nous ne poserons jamais le pied. (Ibid., p. 42)

    147Henry a ainsi légué à la postérité la tâche de remplir sa prophétie. Est-il temps de déterminer si assez de « générations de chercheurs ont passé » qui puissent fournir de nouveaux éléments décisifs pour résoudre l’énigme de l’origine du langage ? On remarquera que, dans ses principes, les acquis modernes dans ce champ de recherche sont plutôt quantitatifs que qualitatifs par rapport à ceux du xixe siècle. Or, les explications antérieures qui dans notre perspective moderne pourraient être qualifiées d’extravagantes, de métaphysiques, ou tout simplement, d’erronées, paraissent le plus relever d’un discours daté, de l’historicité de l’époque, mais se comprennent également comme un indice du besoin de ramener les faits linguistiques à l’interprétation littérale de la vie du langage. Les directions vers lesquelles la question de l’origine du langage dérive aujourd’hui relativisent l’historicité de cette question dans la mesure où les chercheurs du passé et du présent pourraient se reconnaître dans leurs matrices explicatives (voir Klippi 2007b ; Johansson 2005).

    148Le développement vertigineux des neurosciences donnerait à supposer que nous ne sommes pas loin de résoudre le problème de l’origine. Actuellement, le mode d’apparition du langage dans le cerveau constitue la grande occupation de la recherche. Jean Aitchison (1998, p. 19) observe que l’aire de Broca comprend en fait plusieurs aires qui se chevauchent et qui impliquent des aptitudes différentes. En effet, on pourrait dire que le siège du langage est partout dans le cerveau. L’importance exclusive accordée à la circonvolution de Broca est remise en question par des aptitudes hiérarchiques prélinguistiques, comme la coordination du mouvement et de l’usage de la main et la coordination orale et faciale impliquée dans l’articulation, qui précèdent l’évolution vers la langue (Givón 1995, p. 420). L’articulation orale n’est pas considérée comme nécessaire pour l’émergence du langage. Selon l’hypothèse du langage gestuel, le passage du mode de codage du langage gestuel iconique au langage articulé symbolique n’a nécessité qu’un infime ajustement neurologique ; et ceci parce que le module visuel est contigu au cortex auditif primaire (ibid., p. 432). Cette hypothèse est, entre autres, renforcée par l’argument de la langue des sourds-muets, et par l’argument relevant de l’ontogenèse dans la mesure où l’enfant acquiert les aptitudes motrices et hiérarchiques avant le langage (ibid., p. 440-443). Le langage articulé est donc un épiphénomène de quelque chose de préexistant. Non loin de cette conviction, on trouve l’hypothèse du cerveau social. Les défenseurs de cette hypothèse estiment que le développement du cerveau qui permet l’apparition du langage est lié aux problèmes sociaux que les primates devaient affronter au quotidien (Dunbar 1998, p. 106). Le besoin de manipuler des communautés de plus en plus larges aurait déclenché le développement du cerveau. À son tour, ce besoin aurait nécessité l’évolution du langage en tant que lien social efficace (ibid.). Une autre hypothèse, cette fois totalement opposée aux précédentes, et sans doute la plus connue, mais en même temps la plus controversée, est celle qui considère l’apparition de la langue comme un effet de mutation. Cette hypothèse est présentée par les linguistes de conviction générativiste. Quoi qu’il en soit de l’émergence du langage dans le cerveau, cela ne résoudra pas le problème linguistique de la nature de la langue elle-même : la langue est introuvable dans le cerveau. Si l’on oublie momentanément le cerveau et que l’on considère l’évolution comme achevée, on peut ajouter un problème supplémentaire à la question de l’origine du langage : quelle est l’origine des langues ? Le but de ce programme de recherche est de réduire toutes les langues du monde à quelques familles, voire à une famille, ce qui nous rapprocherait de la source de l’humanité (voir Ruhlen 1997 [1994]).

    149N’offrir qu’une seule explication à un processus aussi complexe que celui de l’évolution du langage est trop réducteur, tout aussi invraisemblable empiriquement que suspect philosophiquement (Givón 1995, p. 444). Mais peut-on conclure avec Aitchison (1998, p. 27) que l’origine de la langue « n’est plus vraiment secrète » ? Même si cela aurait sans doute enchanté Henry et ses contemporains, nous sommes tentée de répondre que tel n’est pas le cas malgré le nombre d’hypothèses séduisantes. En guise de conclusion, on rappellera le passage dans l’essai de Foucault, Les mots et les choses (1966), où l’auteur, en parlant du rapport de l’homme à son historicité au xixe siècle, résume l’entrave principale entre l’homme et ses origines :

    C’est qu’en effet l’homme ne se découvre que lié à une historicité déjà faite : il n’est jamais contemporain de cette origine qui à travers le temps des choses s’esquisse en se dérobant ; quand il essaie de se définir comme être vivant, il ne découvre son propre commencement que sur fond d’une vie qui elle-même a débuté bien avant lui ; quand il essaie de se ressaisir comme être au travail, il n’en met au jour les formes les plus rudimentaires qu’à l’intérieur d’un temps et d’un espace humains déjà institutionnalisés, déjà maîtrisés par la société ; et quand il essaie de définir son essence de sujet parlant, en deçà de toute langue effectivement constituée, il ne trouve jamais que la possibilité du langage déjà déployée, et non pas le balbutiement, le premier mot à partir de quoi toutes les langues et le langage lui-même sont devenus possibles. C’est toujours sur un fond de déjà commencé que l’homme peut penser ce qui vaut pour lui comme origine. (Foucault 1966, p. 341)

    4.2.2 La mort

    150Contrairement à la question de la naissance du langage, la question de la mort pourrait relever du savoir positif dans la mesure où la mort d’une langue est susceptible d’observation. Alors que dans la plupart des traités concernant l’origine du langage le principal sujet de préoccupation est l’origine du langage comme attribut privilégié de l’espèce humaine, la question de la mortalité déplace l’intérêt du langage aux langues particulières. L’entrée dans la sphère de l’histoire présuppose que les langues sont mortelles : par le fait de se situer dans le temps, les langues sont soumises à la finitude inhérente au temps (Utaker 2002, p. 46). Si on les considère comme des êtres organiques, elles sont vouées à disparaître à la manière de tout ce qui est organique. Cependant, la mort de la langue au sens littéral ne fait pas couler autant d’encre que sa naissance – on parle plutôt de dégradation. Par exemple, Bréal se montre suspicieux vis-à-vis des conceptions des premiers comparatistes qui estiment que le changement linguistique est un dommage causé à la langue primitive, et ultimement, une cause de sa décadence. Un recensement de ces ouvrages montre qu’ils pullulent de termes qui évoquent l’interprétation négative du cycle typologique ou de l’histoire entière des langues. Le changement linguistique révèle une altération, un affaiblissement, une mutilation de l’état antérieur ; les sons se troublent, se corrompent, se détériorent par l’usage, s’assimilent et se déforment ; les syllabes sont éliminées, les mots se contractent ; en somme, les langues sont sur la pente d’une décadence continue (Bréal 1866, p. 67). Le désir d’une langue logique, celle de la grammaire universelle, a été remplacé par le désir d’une limpidité étymologique qui rattacherait la langue à un âge d’or préservé de toute dégradation.

    151Les rares réflexions que l’on trouve sur la mort d’une langue accentuent deux points de vue. L’un fait référence à une mort lente dont la cause se trouve dans l’organisme même. Ce point de vue relève de la logique évolutionniste selon laquelle l’aboutissement ultime de l’évolution est la dissolution. L’autre point de vue considère que la mort d’une langue est une conséquence due aux facteurs externes qui se manifestent dans la lutte pour l’existence.

    152La réversibilité du cycle typologique traduit aux yeux de Schleicher un déclin dont le résultat est la mort inéluctable d’une langue. Projetée dans l’arbre généalogique, la possibilité d’une opération réversible est anéantie en raison de la linéarité propre au développement historique. Or, dans l’arbre le passage d’un nœud à l’autre traduit la disparition d’une langue au profit de la naissance d’une autre. Même si, selon l’un des modèles, la mort semble une agonie lente, et si, selon l’autre, elle paraît subite en raison du saut d’un nœud à l’autre, dans les deux cas de figure, il s’agit d’une entité naturelle. Si la langue est considérée comme « un tout organisé dont les parties réagissent les unes sur les autres […], on ne pourrait toucher les unes sans toucher aux autres, et sans amener par conséquent la ruine de la langue, en détruisant les conditions fondamentales de son organisation » (Cournot 1982 [1861], p. 333).

    153Selon Dauzat, il n’est pas « abusif de parler de la vie des langues. Entre les idiomes règne un véritable struggle for life. Une langue, comme une espèce, est susceptible de détruire un certain nombre d’espèces concurrentes » (Dauzat 1906, p. 76). Darwin utilise le terme de la lutte pour l’existence au sens large et métaphorique qui inclut non seulement la vie d’un individu, mais aussi la conservation de l’espèce. Dans le règne animal et végétal, la lutte pour l’existence est déterminée par l’économie de la nature. Elle est une conséquence indirecte de l’aptitude à une reproduction exponentielle des êtres qui cherchent à maximaliser le nombre de leurs descendants. Or, une même niche écologique ne peut faire subsister qu’une partie infime, d’où une lutte pour l’existence entre les individus d’une même espèce, ou de différentes espèces, ou bien entre les individus et les conditions externes. Cette lutte aboutira à la persistance de l’individu le plus apte. Dauzat prend au sérieux le principe darwinien et constate un processus identique en cours entre les langues. Il s’appuie surtout sur le témoignage fourni par les patois qui sont menacés de disparition. « Les patois s’en vont », annonce Dauzat, il y a « urgence de l’étude des patois » (ibid., p. 247, 229). Il est même « trop tard : le glas des patois a sonné », regrette-t-il (p. 216). Dauzat prend la défense de la diversité linguistique, à la manière des écolinguistes de nos jours qui ont pris conscience du fait que les langues s’étiolent lorsqu’elles n’ont plus que quelques rares locuteurs. Face à une langue conquérante, ces langues « presque défuntes », ces « choses passées » ne luttent plus, car elles ne possèdent aucune infrastructure sociale pour se sauver (ibid.). Ces espèces en voie de disparition se plient aux plus fortes :

    […] la volonté réfléchie de franciser, qui se manifeste par l’infusion directe et unique du français aux enfants de bas âge, amènera un autre mode de disparition. Le jour où les individus dont la langue maternelle est le français, seront en majorité, ils cesseront peu à peu de parler le patois qui disparaîtra avec les anciennes générations : le patois sera remplacé brusquement, et sans intermédiaire linguistique, par le français régional. (Dauzat 1906, p. 215)

    154Dans ces circonstances, l’écologie linguistique est la plus frappante. À la suite de rares défenseurs des patois, Saussure précisera, à son tour, ce que l’on doit entendre par la mort d’une langue. La langue « ne peut mourir que de mort violente » lorsqu’il y a intervention de causes extérieures à la langue, telles que « l’extermination totale du peuple qui la parle », lorsqu’il y a « imposition d’un nouvel idiome appartenant à une race plus forte », ce qui nécessite une domination politique et une supériorité de la civilisation secondées par la langue écrite (CLG/E 1974, 7, N 1.1). Avec la langue s’en va toute une culture.

    155Saussure estime qu’« il n’arrive jamais qu’une langue meure d’épuisement intérieur, après avoir achevé sa carrière qui lui était donnée » (CLG/E 1974, 7, 1.1). Or, la plupart du temps, « la mort n’est pas un fait brusque » (Dauzat 1906, p. 32), la plupart du temps, la langue meurt de sa mort naturelle, recycle ses éléments vitaux. Le changement constitue une résurrection constante, un processus autorégulateur de la langue. Bréal (1866, p. 67) estime qu’au lieu de faire violence à la langue, les altérations sont une conséquence nécessaire de l’histoire et de la temporalité : « […] la matière du langage ne se renouvelle pas, mais entre seulement en d’autres combinaisons, […] les parties mortes d’un idiome sont remplacées par d’autres toujours tirées du même fonds, [et] ces phénomènes n’ont lieu que par altérations insensibles et par mouvements graduels. » Le nouvel ordre évolutif prend le pas sur la mort. Pour reprendre les termes de Raimo Anttila (1989), on dira que la langue doit changer pour rester la même. Les résidus d’un système à l’autre, « la persistance de formes anciennes à l’intérieur du système nouveau » (Meillet 1964 [1903], p. 450) ont permis l’établissement de la méthode de la grammaire comparée et écarté le fixisme qui fait de la mort une conséquence de la catastrophe. Dans ces conditions, on n’est jamais témoin de la mort d’une langue.

    Notes de bas de page

    1 Pour des sources philosophiques du vitalisme et de l’évolutionnisme, voir Bergson 1941.

    2 Pour un exposé sur la problématique entre le mécanisme et le vitalisme, voir Pichot 1993, Canguilhem 1992 [1965].

    3 Pour une biographie, voir Tort 1980, p. 43-52.

    4 Sur les néogrammairiens, voir Jankowsky 1972.

    5 En marge des différends scientifiques concernant le statut de la langue, serait-ce la position marginale d’A. Schleicher dans l’université allemande qui aurait permis aux néogrammairiens de le traiter ainsi ? Après de longues années passées à l’étranger, A. Schleicher obtint en 1857 un poste de professeur honoraire de linguistique comparative et de philologie allemande à l’Université d’Iéna, mais la reconnaissance sous forme de titularisation se fera attendre. P. Tort (1980, p. 49) exprime l’espoir et la frustration d’A. Schleicher en ces termes : « Schleicher […] ne cédera pas à la séduction des offres qui lui parviennent de l’étranger et longtemps se laissera bercer de vagues promesses de pouvoir enfin jouir dans son pays du crédit qu’ailleurs on lui accorde. »

    6 Le testament de C.-F. Chassebœuf, comte de Volney, institue le prix Volney en 1820, distribué pour la première fois en 1822, pour couronner les meilleures transcriptions des langues orientales. En 1840, l’Institut de France décide d’élargir l’objet du prix en le consacrant à la linguistique et à la philologie comparée. Sur le sujet, voir Leopold 2000.

    7 L’événement emblématique pour l’institution universitaire est la création de l’Université de Berlin en 1810 par W. von Humboldt. Sur l’université allemande, voir MacClelland 1980 ; sur l’université française, voir Verger 1986 et Weisz 1983.

    8 Par exemple, aussi bien les premiers comparatistes, tels que J. Grimm, A. Friedrich Pott et F. Diez, qu’A. Schleicher et les néogrammairiens étayaient la régularité du changement phonétique (voir Wilbur 1977).

    9 La tradition de l’histoire de la linguistique a attribué la classification typologique à W. von Humboldt, tandis que sa première expression vient sous la plume d’A. Schlegel. J. Trabant (2000, p. 318) observe que ladite « classification humboldtienne » a été rendue célèbre par A. F. Pott en 1848 et diffusée par la suite par les humboldtiens, alors qu’en réalité, Humboldt aurait refusé toute classification de langues fondée sur l’ensemble des traits linguistiques. En revanche, il était favorable à une typologie et à une étude des universaux consacrée à l’approche synchronique d’une catégorie théorique donnée, telle qu’elle se manifeste d’une langue à l’autre, par exemple le duel ou le genre – la démarche même de la typologie moderne.

    10 R. S. Wells observe toutefois que la position de F. Bopp peut être affinée dans la mesure où sa conception de l’histoire documentée est primitiviste, alors que sa conception sur le proto-indo-européen est acméniste.

    11 « La linguistique a pour unique et véritable objet la langue envisagée en elle-même et pour elle-même. » Ce dernier alinéa en italique du Cours de linguistique générale, que l’on doit à la plume des éditeurs, traduit aux yeux de la postérité l’esprit saussurien de la linguistique dite autonome. En réalité, il s’agit de l’esprit boppien, qui sous cette forme traverse le siècle pour devenir la devise de la linguistique saussurienne.

    12 P. TOrt (1980) et K. KOerner (1989 [1983]) démOntrent que leS principeS fOndateurS de la linguiStique d’A. Schleicher Ont été fixéS dèS le début de Sa carrière danS Zur vergleichende Sprachengeschichte (1848) et danS Die Sprachen Europas in systematischer Uebersicht (1850). VOir auSSi SectiOn 4.1.1.

    13 C. Darwin (1958 [1859], p. 98) résume dans le chapitre intitulé « Illustrations de l’action exercée par la sélection naturelle, ou persistance du plus apte » que « each newly-formed variety would generally be at first local, as seems to be the common rule with varieties in a state of nature ; so that similarly modified individuals would soon exist in a small body together, and would often breed together. If the new variety were successful in its battle for life, it would slowly spread from a central district, competing with and conquering the unchanged individuals on the margins of an ever-increasing circle ».

    14 Sur la question de l’origine des langues, voir Auroux 2007.

    15 L’excellent ouvrage de P. Desmet (1996) analyse en détail la pensée de l’école naturaliste. Voir aussi Desmet 2007 sur A. Hovelacque.

    16 Par la morphogenèse, on entend le développement structural d’un organisme à travers les activités systémiques ; par la morphostasis, on entend la maintenance de la structure.

    17 A. Hovelacque fait référence à son article « Notice sur les subdivisions de la langue commune indo-européenne », Comptes rendus de la première session de l’Association française pour l’avancement des sciences, Bordeaux, 1872.

    18 Die Verwandlschaftsverhältnisse der indogermanischen Sprachen, Weimar, 1872.

    19 La théorie des ondes reprend le diffusionnisme, modèle effectif du xviiie siècle.

    20 C. von Linné est à l’origine de cette idée : tout en reconnaissant l’unicité de celui qu’il nomme Homo sapiens, il le divise en quatre espèces suivant la répartition géographique : Homo sapiens europaeus, Homo sapiens asiaticus, Homo sapiens afer et Homo sapiens americanus. Au critère géographique de la définition de sous-espèce s’ajoutent des critères psychiques et moraux, propres à déterminer le racisme de l’anthropologie du xixe siècle. J. F. Blumenbach, professeur de médecine à l’Université de Göttingen, reprend la classification raciale de C. von Linné en ajoutant une cinquième variété raciale associée au cinquième continent qui est celui de l’archipel de la Polynésie (Dias et Rupp-Eisenreich 2000, p. 280).

    21 L’interprétation de la situation linguistique des confins de l’empire russe est fondée sur une méconnaissance des données géopolitiques et historiques dans la mesure où le russe ne s’est jamais imposé en Finlande à la manière du suédois (voir Klippi et Havu 2006). Quelques connaissances historiques anecdotiques permettent également d’apprécier le flou de l’attachement linguistique à la race : suivant l’exemple d’A. Hovelacque, les Finnois et les Russes relèveraient de la même souche raciale (aryenne) en raison de la couleur de la peau et celle des cheveux, alors qu’à la même époque, l’une des hypothèses avançait que les Finlandais ressortissaient d’une race mongole (voir Kemiläinen 1998).

    22 Parmi les chercheurs dans ce domaine figurent, par exemple, G. I. Ascoli avec ses études sur l’ario-sémitique, F. Delitzsch (1850-1922) sur les racines indo-germanico-sémitiques, H. Möller (1850-1923) sur le rapport entre les familles indo-européenne et sémitique, et A. Cuny (1869-1947) qui postulait l’existence du nostratique, l’ancêtre de l’indo-européen et du chamito-sémitique.

    23 Si l’on considère que la classification remonte en dernier lieu à Aristote, il convient de souligner que tout comme un naturaliste darwinien, ce dernier part bel et bien d’en bas, du phénoménal. Dans les Catégories, Aristote s’exprime comme suit : « Par ailleurs, la substance dont on parle principalement, d’abord et avant tout, c’est celle qui ne se dit pas d’un certain sujet et n’est pas inhérente à un certain sujet. Ainsi, un certain homme ou un certain cheval. Sont dites, en revanche, substances secondes, les espèces où prennent place les substances dites au sens premier, ces espèces tout comme leurs genres. Ainsi un certain homme se trouve dans une espèce, l’homme, et le genre de l’espèce est animal » (5, 2a). Et Aristote de continuer : « […] n’étaient les substances premières, impossible qu’il y ait quoi que ce soit d’autre, puisque tout le reste ou bien se dit de sujets que sont celles-ci ou est inhérent à des sujets que sont celles-ci. […] Ainsi, l’animal est imputé à l’homme, donc aussi à un certain homme, car s’il ne l’était à aucun des hommes particuliers, il ne le serait pas non plus à l’homme globalement » (5, 2b). Mais lorsqu’il s’agit d’imputer les définitions propres à chaque groupe, on arrive à la classification descendante : « […] les substances premières reçoivent [l’imputation] des espèces et celle des genres, et l’espèce, celle du genre » (5, 3b).

    24 À cet endroit, nous faisons une référence explicite à l’ouvrage de D. Bickerton intitulé Roots of Language (1981), dans lequel le problème de l’origine du langage s’articule autour de ces questions. Jusqu’à ce jour, on n’avait pas compris que ces questions devaient être traitées ensemble, a déploré D. Bickerton (1981, p. xii), créoliste américain. La recherche qui lui a succédé n’a pas tardé à prendre au pied de la lettre cette exhortation et à remettre à l’ordre du jour la question de l’origine. Pour faire justice à l’histoire, tout porte à penser que les contemporains de V. Henry avaient une forte intuition du lien qui unit ces questions.

    25 Pour concrétiser cette image, donnons un exemple simple de la langue latine en considérant tout d’abord la ramification pour arriver jusqu’à la racine. Soit l’analyse paradigmatique du mot dediticius (voir Palmer 1990 [1954], p. 233). Tout d’abord, on constate que la terminaison du mot diffère selon son rôle dans la phrase, en l’occurrence -m, -i, - o, etc. Les composants du mot ayant une fonction syntaxique constituent ce que l’on nomme flexion. Lorsque la flexion est extraite, l’unité restante est appelée radical : dediticio-. La comparaison de l’unité restante avec d’autres mots, comme empticius, missicius, montre encore qu’un composant a été ajouté au radical du participe du passif dedit-, empt-, miss-, c’est-à-dire le suffixe -icio. L’analyse peut aller encore plus loin. La comparaison de l’unité restante dedit-, d’une part avec dedo, dedere, et d’autre part avec dict-, duct-, implique un élément significatif, le suffixe -t-, qui exprime le participe passé du passif. Une fois ce suffixe ôté, il nous reste dedi-, qui englobe un groupe de formes ayant trait au fait de « céder ». Or, le verbe dedo, par comparaison avec de-pono, de-duco, de-doceo, comporte le préfixe de-. Maintenant, il ne reste qu’un élément irréductible, do- l’élément constant, qui regroupe les mots qui font référence au fait de « donner » : donum, donare, donatus, donativos, dos, dare, datos, etc., à savoir la racine du latin.

    26 Voir Henry 1896, p. 35, à propos de la cognition animale : « Le chien courant […] pourrait-il, au moins sommairement, raconter une chasse à un compagnon resté au chenil ? Nous l’ignorons. La supposition serait bien gratuite ; mais elle ne répugne pas absolument au sens commun. Il arrive parfois au chien d’aboyer dans ses rêves : il peut donc rêver qu’il chasse ; pour cela, il lui faut un souvenir assez précis de ses sensations antérieures, et l’on conçoit que de semblables sensations puissent à la rigueur provoquer un réflexe dans la veille aussi bien que dans le sommeil. De là à proférer sciemment un cri dans le dessein de communiquer cette sensation à son semblable, la distance, certes, est encore très grande : mais il ne semble pas qu’un animal supérieur, un chien, un éléphant, un singe, soit tout à fait incapable de la franchir. » Aujourd’hui on sait qu’au moins les primates possèdent une théorie du mental rudimentaire dans la mesure où ils sont capables de comprendre les états mentaux des autres.

    27 V. Henry ne nous donne pas d’outils pour traiter la question plus amplement, mais l’on pourrait se croire en présence du linguiste moderne N. Chomsky, qu’il faudra attendre pour que soit reprise l’alternative controversée de l’innéisme. N. Chomsky, on le sait, plaide pour l’innéisme a priori de la grammaire universelle. On peut dire de sa doctrine linguistique biologisante qu’elle est génétique dans le sens où le génotype héréditaire (la grammaire universelle) est sous-jacent au phénotype (les langues naturelles). Ce que les générations transmettent à leurs descendants, ce n’est pas le phénotype, car, selon la génétique, contrairement au génotype, les caractéristiques acquises ne sont pas héritées – aussi N. Chomsky parle-t-il d’acquisition linguistique et non d’apprentissage. L’exposition à un phénotype – qui est constitué de phénotypes et de facteurs environnementaux, en l’occurrence, des paramètres chomskyens à fixer, parmi lesquels nous trouvons l’ordre des mots, le sujet apparent ou vide, etc. – déclencherait une activation du génotype qui permettrait d’acquérir le phénotype en question. Malgré le fondement biologique de la linguistique et la nature innée de l’organe de la langue, N. Chomsky ne semble pas avoir fourni une justification suffisamment convaincante sur la phylogenèse de la grammaire universelle (voir Newmeyer 1998). L’émergence du module de grammaire universelle par l’intermédiaire d’une mégamutation au cours de l’évolution de l’hominidé aboutit à un ordre achevé, un organe grammatical morphostatique, qui représente un système autonome et immuable. Si le module grammatical est un système gouverné par un ensemble de règles et de principes formels, il perd dans la morphostasis la nature dynamique propre aux systèmes complexes. La conséquence de l’hérédité du modèle biologique de la grammaire universelle serait ainsi le fixisme de la biologie prélamarckienne. Bien que N. Chomsky ne partage certainement pas la conviction métaphysique des défenseurs de ce courant, à savoir que les espèces ont été créées une fois pour toutes par un être éternel, sa position suppose la fixité et l’immutabilité de l’être grammatical.

    28 Selon l’équivalent moderne de cette thèse, les créoles seraient des réalisations directes de la faculté du langage, en d’autres termes, les locuteurs produisent ce qu’ils sont programmés à produire (voir Bickerton 1981).

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    1 Pour des sources philosophiques du vitalisme et de l’évolutionnisme, voir Bergson 1941.

    2 Pour un exposé sur la problématique entre le mécanisme et le vitalisme, voir Pichot 1993, Canguilhem 1992 [1965].

    3 Pour une biographie, voir Tort 1980, p. 43-52.

    4 Sur les néogrammairiens, voir Jankowsky 1972.

    5 En marge des différends scientifiques concernant le statut de la langue, serait-ce la position marginale d’A. Schleicher dans l’université allemande qui aurait permis aux néogrammairiens de le traiter ainsi ? Après de longues années passées à l’étranger, A. Schleicher obtint en 1857 un poste de professeur honoraire de linguistique comparative et de philologie allemande à l’Université d’Iéna, mais la reconnaissance sous forme de titularisation se fera attendre. P. Tort (1980, p. 49) exprime l’espoir et la frustration d’A. Schleicher en ces termes : « Schleicher […] ne cédera pas à la séduction des offres qui lui parviennent de l’étranger et longtemps se laissera bercer de vagues promesses de pouvoir enfin jouir dans son pays du crédit qu’ailleurs on lui accorde. »

    6 Le testament de C.-F. Chassebœuf, comte de Volney, institue le prix Volney en 1820, distribué pour la première fois en 1822, pour couronner les meilleures transcriptions des langues orientales. En 1840, l’Institut de France décide d’élargir l’objet du prix en le consacrant à la linguistique et à la philologie comparée. Sur le sujet, voir Leopold 2000.

    7 L’événement emblématique pour l’institution universitaire est la création de l’Université de Berlin en 1810 par W. von Humboldt. Sur l’université allemande, voir MacClelland 1980 ; sur l’université française, voir Verger 1986 et Weisz 1983.

    8 Par exemple, aussi bien les premiers comparatistes, tels que J. Grimm, A. Friedrich Pott et F. Diez, qu’A. Schleicher et les néogrammairiens étayaient la régularité du changement phonétique (voir Wilbur 1977).

    9 La tradition de l’histoire de la linguistique a attribué la classification typologique à W. von Humboldt, tandis que sa première expression vient sous la plume d’A. Schlegel. J. Trabant (2000, p. 318) observe que ladite « classification humboldtienne » a été rendue célèbre par A. F. Pott en 1848 et diffusée par la suite par les humboldtiens, alors qu’en réalité, Humboldt aurait refusé toute classification de langues fondée sur l’ensemble des traits linguistiques. En revanche, il était favorable à une typologie et à une étude des universaux consacrée à l’approche synchronique d’une catégorie théorique donnée, telle qu’elle se manifeste d’une langue à l’autre, par exemple le duel ou le genre – la démarche même de la typologie moderne.

    10 R. S. Wells observe toutefois que la position de F. Bopp peut être affinée dans la mesure où sa conception de l’histoire documentée est primitiviste, alors que sa conception sur le proto-indo-européen est acméniste.

    11 « La linguistique a pour unique et véritable objet la langue envisagée en elle-même et pour elle-même. » Ce dernier alinéa en italique du Cours de linguistique générale, que l’on doit à la plume des éditeurs, traduit aux yeux de la postérité l’esprit saussurien de la linguistique dite autonome. En réalité, il s’agit de l’esprit boppien, qui sous cette forme traverse le siècle pour devenir la devise de la linguistique saussurienne.

    12 P. TOrt (1980) et K. KOerner (1989 [1983]) démOntrent que leS principeS fOndateurS de la linguiStique d’A. Schleicher Ont été fixéS dèS le début de Sa carrière danS Zur vergleichende Sprachengeschichte (1848) et danS Die Sprachen Europas in systematischer Uebersicht (1850). VOir auSSi SectiOn 4.1.1.

    13 C. Darwin (1958 [1859], p. 98) résume dans le chapitre intitulé « Illustrations de l’action exercée par la sélection naturelle, ou persistance du plus apte » que « each newly-formed variety would generally be at first local, as seems to be the common rule with varieties in a state of nature ; so that similarly modified individuals would soon exist in a small body together, and would often breed together. If the new variety were successful in its battle for life, it would slowly spread from a central district, competing with and conquering the unchanged individuals on the margins of an ever-increasing circle ».

    14 Sur la question de l’origine des langues, voir Auroux 2007.

    15 L’excellent ouvrage de P. Desmet (1996) analyse en détail la pensée de l’école naturaliste. Voir aussi Desmet 2007 sur A. Hovelacque.

    16 Par la morphogenèse, on entend le développement structural d’un organisme à travers les activités systémiques ; par la morphostasis, on entend la maintenance de la structure.

    17 A. Hovelacque fait référence à son article « Notice sur les subdivisions de la langue commune indo-européenne », Comptes rendus de la première session de l’Association française pour l’avancement des sciences, Bordeaux, 1872.

    18 Die Verwandlschaftsverhältnisse der indogermanischen Sprachen, Weimar, 1872.

    19 La théorie des ondes reprend le diffusionnisme, modèle effectif du xviiie siècle.

    20 C. von Linné est à l’origine de cette idée : tout en reconnaissant l’unicité de celui qu’il nomme Homo sapiens, il le divise en quatre espèces suivant la répartition géographique : Homo sapiens europaeus, Homo sapiens asiaticus, Homo sapiens afer et Homo sapiens americanus. Au critère géographique de la définition de sous-espèce s’ajoutent des critères psychiques et moraux, propres à déterminer le racisme de l’anthropologie du xixe siècle. J. F. Blumenbach, professeur de médecine à l’Université de Göttingen, reprend la classification raciale de C. von Linné en ajoutant une cinquième variété raciale associée au cinquième continent qui est celui de l’archipel de la Polynésie (Dias et Rupp-Eisenreich 2000, p. 280).

    21 L’interprétation de la situation linguistique des confins de l’empire russe est fondée sur une méconnaissance des données géopolitiques et historiques dans la mesure où le russe ne s’est jamais imposé en Finlande à la manière du suédois (voir Klippi et Havu 2006). Quelques connaissances historiques anecdotiques permettent également d’apprécier le flou de l’attachement linguistique à la race : suivant l’exemple d’A. Hovelacque, les Finnois et les Russes relèveraient de la même souche raciale (aryenne) en raison de la couleur de la peau et celle des cheveux, alors qu’à la même époque, l’une des hypothèses avançait que les Finlandais ressortissaient d’une race mongole (voir Kemiläinen 1998).

    22 Parmi les chercheurs dans ce domaine figurent, par exemple, G. I. Ascoli avec ses études sur l’ario-sémitique, F. Delitzsch (1850-1922) sur les racines indo-germanico-sémitiques, H. Möller (1850-1923) sur le rapport entre les familles indo-européenne et sémitique, et A. Cuny (1869-1947) qui postulait l’existence du nostratique, l’ancêtre de l’indo-européen et du chamito-sémitique.

    23 Si l’on considère que la classification remonte en dernier lieu à Aristote, il convient de souligner que tout comme un naturaliste darwinien, ce dernier part bel et bien d’en bas, du phénoménal. Dans les Catégories, Aristote s’exprime comme suit : « Par ailleurs, la substance dont on parle principalement, d’abord et avant tout, c’est celle qui ne se dit pas d’un certain sujet et n’est pas inhérente à un certain sujet. Ainsi, un certain homme ou un certain cheval. Sont dites, en revanche, substances secondes, les espèces où prennent place les substances dites au sens premier, ces espèces tout comme leurs genres. Ainsi un certain homme se trouve dans une espèce, l’homme, et le genre de l’espèce est animal » (5, 2a). Et Aristote de continuer : « […] n’étaient les substances premières, impossible qu’il y ait quoi que ce soit d’autre, puisque tout le reste ou bien se dit de sujets que sont celles-ci ou est inhérent à des sujets que sont celles-ci. […] Ainsi, l’animal est imputé à l’homme, donc aussi à un certain homme, car s’il ne l’était à aucun des hommes particuliers, il ne le serait pas non plus à l’homme globalement » (5, 2b). Mais lorsqu’il s’agit d’imputer les définitions propres à chaque groupe, on arrive à la classification descendante : « […] les substances premières reçoivent [l’imputation] des espèces et celle des genres, et l’espèce, celle du genre » (5, 3b).

    24 À cet endroit, nous faisons une référence explicite à l’ouvrage de D. Bickerton intitulé Roots of Language (1981), dans lequel le problème de l’origine du langage s’articule autour de ces questions. Jusqu’à ce jour, on n’avait pas compris que ces questions devaient être traitées ensemble, a déploré D. Bickerton (1981, p. xii), créoliste américain. La recherche qui lui a succédé n’a pas tardé à prendre au pied de la lettre cette exhortation et à remettre à l’ordre du jour la question de l’origine. Pour faire justice à l’histoire, tout porte à penser que les contemporains de V. Henry avaient une forte intuition du lien qui unit ces questions.

    25 Pour concrétiser cette image, donnons un exemple simple de la langue latine en considérant tout d’abord la ramification pour arriver jusqu’à la racine. Soit l’analyse paradigmatique du mot dediticius (voir Palmer 1990 [1954], p. 233). Tout d’abord, on constate que la terminaison du mot diffère selon son rôle dans la phrase, en l’occurrence -m, -i, - o, etc. Les composants du mot ayant une fonction syntaxique constituent ce que l’on nomme flexion. Lorsque la flexion est extraite, l’unité restante est appelée radical : dediticio-. La comparaison de l’unité restante avec d’autres mots, comme empticius, missicius, montre encore qu’un composant a été ajouté au radical du participe du passif dedit-, empt-, miss-, c’est-à-dire le suffixe -icio. L’analyse peut aller encore plus loin. La comparaison de l’unité restante dedit-, d’une part avec dedo, dedere, et d’autre part avec dict-, duct-, implique un élément significatif, le suffixe -t-, qui exprime le participe passé du passif. Une fois ce suffixe ôté, il nous reste dedi-, qui englobe un groupe de formes ayant trait au fait de « céder ». Or, le verbe dedo, par comparaison avec de-pono, de-duco, de-doceo, comporte le préfixe de-. Maintenant, il ne reste qu’un élément irréductible, do- l’élément constant, qui regroupe les mots qui font référence au fait de « donner » : donum, donare, donatus, donativos, dos, dare, datos, etc., à savoir la racine du latin.

    26 Voir Henry 1896, p. 35, à propos de la cognition animale : « Le chien courant […] pourrait-il, au moins sommairement, raconter une chasse à un compagnon resté au chenil ? Nous l’ignorons. La supposition serait bien gratuite ; mais elle ne répugne pas absolument au sens commun. Il arrive parfois au chien d’aboyer dans ses rêves : il peut donc rêver qu’il chasse ; pour cela, il lui faut un souvenir assez précis de ses sensations antérieures, et l’on conçoit que de semblables sensations puissent à la rigueur provoquer un réflexe dans la veille aussi bien que dans le sommeil. De là à proférer sciemment un cri dans le dessein de communiquer cette sensation à son semblable, la distance, certes, est encore très grande : mais il ne semble pas qu’un animal supérieur, un chien, un éléphant, un singe, soit tout à fait incapable de la franchir. » Aujourd’hui on sait qu’au moins les primates possèdent une théorie du mental rudimentaire dans la mesure où ils sont capables de comprendre les états mentaux des autres.

    27 V. Henry ne nous donne pas d’outils pour traiter la question plus amplement, mais l’on pourrait se croire en présence du linguiste moderne N. Chomsky, qu’il faudra attendre pour que soit reprise l’alternative controversée de l’innéisme. N. Chomsky, on le sait, plaide pour l’innéisme a priori de la grammaire universelle. On peut dire de sa doctrine linguistique biologisante qu’elle est génétique dans le sens où le génotype héréditaire (la grammaire universelle) est sous-jacent au phénotype (les langues naturelles). Ce que les générations transmettent à leurs descendants, ce n’est pas le phénotype, car, selon la génétique, contrairement au génotype, les caractéristiques acquises ne sont pas héritées – aussi N. Chomsky parle-t-il d’acquisition linguistique et non d’apprentissage. L’exposition à un phénotype – qui est constitué de phénotypes et de facteurs environnementaux, en l’occurrence, des paramètres chomskyens à fixer, parmi lesquels nous trouvons l’ordre des mots, le sujet apparent ou vide, etc. – déclencherait une activation du génotype qui permettrait d’acquérir le phénotype en question. Malgré le fondement biologique de la linguistique et la nature innée de l’organe de la langue, N. Chomsky ne semble pas avoir fourni une justification suffisamment convaincante sur la phylogenèse de la grammaire universelle (voir Newmeyer 1998). L’émergence du module de grammaire universelle par l’intermédiaire d’une mégamutation au cours de l’évolution de l’hominidé aboutit à un ordre achevé, un organe grammatical morphostatique, qui représente un système autonome et immuable. Si le module grammatical est un système gouverné par un ensemble de règles et de principes formels, il perd dans la morphostasis la nature dynamique propre aux systèmes complexes. La conséquence de l’hérédité du modèle biologique de la grammaire universelle serait ainsi le fixisme de la biologie prélamarckienne. Bien que N. Chomsky ne partage certainement pas la conviction métaphysique des défenseurs de ce courant, à savoir que les espèces ont été créées une fois pour toutes par un être éternel, sa position suppose la fixité et l’immutabilité de l’être grammatical.

    28 Selon l’équivalent moderne de cette thèse, les créoles seraient des réalisations directes de la faculté du langage, en d’autres termes, les locuteurs produisent ce qu’ils sont programmés à produire (voir Bickerton 1981).

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