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    Plan

    Plan détaillé Texte intégral Dialogue, règle, hétérogénéité, pertinence, conversationPropositions d’analyse-interprétationUn exempleSemi-conclusions 1. Le sujet qui se dessine dans son discoursSemi-conclusions 2. La distorsion-pathologie du dialogue Notes de bas de page

    Interprétation et dialogue

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    De quelques aspects du dialogue psychiatre-patient1

    Places, genres, mondes et compagnie

    p. 211-257

    Texte intégral Dialogue, règle, hétérogénéité, pertinence, conversationPropositions d’analyse-interprétationEnchaînements globaux et genresLes mondesMonde, intertextualité, parole de l’autreMondes et sémiologies variéesSignifications dessinées et la suiteEnchaînements, signification dessinée, grammaire, sémiotiques et « inconscient »Un exempleSignifications et enchaînements ; continuités et différences entre les saynètesMondes, genres et placesSemi-conclusions 1. Le sujet qui se dessine dans son discoursSemi-conclusions 2. La distorsion-pathologie du dialogue Notes de bas de page

    Texte intégral

    1Ce titre indique déjà qu’on ne croit pas à la possibilité de proposer quelque chose comme « Principes d’analyse du dialogue… » parce que l’aspect partiel, de « point de vue » de ce qu’on dit, est irréductible. D’abord, c’est évident, toute analyse « laisse tomber » certaines dimensions de son objet. En se cantonnant à la dimension linguistique ou sémiotique, on ne tient pas compte ici de la communication non verbale, non plus que des significations portées par la voix, l’intonation, le débit… De même que l’analyse syntaxique est, on le verra, plus présupposée que développée pour elle-même.

    2À cela s’ajoute le fait que le même dialogue va s’éclairer différemment selon ce avec quoi on le met en relation : les dialogues du même médecin avec d’autres malades, ceux du même malade dans d’autres conditions, par exemple cinq ans plus tard, etc. Plus généralement, on peut dire bien des choses « vraies ». À tel point que c’est plutôt d’une pléthore de « vérités » qu’on souffre ici. D’autant plus qu’à la diversité des approches linguistiques-sémiotiques, à celle des autres objets qui éclairent celui qu’on considère, va se combiner la multiplicité des disciplines.

    3Il me semble, pour faire vite, qu’on ne saurait trouver la solution dans la juxtaposition pluridisciplinaire. Certes, la juxtaposition nous fait sortir de l’unilatéralité, de la violence discursive de tel ou tel discours dominant. Mais supposons un peu de sociologie du discours inégal, un peu d’histoire de la médecine, et en particulier des questions qu’il va de soi de poser à un patient en psychiatrie (il n’est pas sûr qu’on ait les documents pour mener cette enquête à bonne fin), un peu de considérations ethnométhodologiques sur la présentation de soi, un cadre systémique et quelques interprétations psychanalytiques, cela reste un curieux mélange. Y aura-t-il un discours n + 1 qui mettra les autres en perspective et si oui, au nom de quoi ?

    4Sans discuter donc de sa place par rapport aux autres discours, on essaye de préciser un peu le point de vue adopté. On dira qu’on regarde le langage et non pas la langue. Qu’est-ce que cela implique ? Tout d’abord qu’il ne s’agit pas de faire comme si le médecin ne parlait pas (ou ne se taisait pas), comme si on pouvait analyser le discours du malade comme on analyserait un autre symptôme, indépendamment de la façon dont ce discours fait sens par rapport au discours de son interlocuteur. Il s’agit donc de prendre au sérieux la notion de dialogue comme se faisant à deux (ou plutôt à plusieurs).

    5Corrélativement, on ne s’intéressera pas à la seule forme linguistique du message ou à son signifié tel que la seule connaissance de la langue le donne (est censée le donner), mais au référent auquel le discours renvoie ou à la réalité qui apparaît à travers lui. Toutefois, pour se limiter à la « réalité psychique », cela ne veut pas dire qu’on cherche à reconstituer une « réalité », intention, obsession, croyance ou angoisse. Disons que la mise en mots ne laisse pas la chose en l’état. La croyance du patient n’est pas indépendante de son dire, pas indépendante non plus de la question qu’on lui a posée. On notera qu’on peut ici adopter deux attitudes différentes. D’une part poser des intentions, des affects, des croyances, mais ajouter qu’on ne connaît que l’apparence, la forme externe qu’est le discours. Ce serait en quelque sorte l’approche « positiviste » du problème. L’autre perspective consistant à dire qu’il y a bien quelque chose qui s’appelle intention ou croyance, ou plutôt qu’il y a des tas de choses qu’on peut appeler comme ça, mais qu’une intention ou une croyance en tant que dite n’est pas la même chose que l’intention ou la croyance que je lis dans les yeux de mon interlocuteur ou que j’infère de la régularité de ses conduites. Non seulement parce qu’une croyance (ou une intention) dite est autre chose qu’une croyance vécue, mais aussi parce qu’il n’y a pas de situation ou d’expérience qui ne pourrait être mise en mots que d’une seule façon, il est légitime d’essayer de décrire l’efficacité propre de la mise en mots, dans sa relation au non-dit ou à d’autres façons de dire. On peut considérer bien sûr cette efficacité (pas au sens du faire efficace, mais au sens de ce qui se passe quand quelque chose est dit) sur le seul plan de la langue. Par exemple, quand on confronte les caractères de l’objet senti, perçu ou dessiné, à l’arbitraire, la discrétion ou l’organisation syntaxique des mêmes objets dits. Mais cette « efficacité » ne se présente pas seulement dans le code, mais dans la relation de l’énoncé au référent (nommer un objet présent n’a pas la même « efficace » que nommer un objet générique, absent ou fictif) ainsi que dans sa relation au discours de l’autre : sur quels énoncés il s’enchaîne, lesquels il néglige, quelles modifications il leur apporte et, inversement, quels énoncés vont répondre à celui qu’on étudie. Bref, il me semble qu’on doit considérer non une linguistique des structures, mais une linguistique du déroulement textuel dans lequel se manifesteront de différentes façons (et non forcément se diront de façon frontale) à la fois la place des interlocuteurs, la façon dont ce dont ils parlent se donne dans des genres de discours différents, qui manifestent que l’objet du discours se présente dans des mondes différents. Il me semble que c’est une telle linguistique qui peut nous aider à poser la question de l’efficacité du langage (y compris l’« efficacité » spécifique des masquages, des malentendus et des confusions).

    6Pour revenir sur le problème de la diversité des « sciences », cela entraîne non plus une juxtaposition de disciplines, mais la nécessité de poser sur le plan du langage des questions homologues, non pas identiques à celles que posent les autres disciplines. Il est vrai que « langage » ici est ambigu. Le « linguiste » n’en a évidemment pas le monopole. Le sociologue, le psychanalyste ou le psychologue qui veut reconstituer des opérations mentales ont aussi affaire au langage. Le « langage » dont on parle ici est aussi, comme la langue, une abstraction plus ou moins bien découpée. On n’a évidemment pas la prétention, qui n’a même pas de sens, de prendre en compte tout ce qui se passe quand un homme parle à un autre homme. On tente donc de limiter cet objet langage en ne cherchant pas tant à le confronter à un autre que lui qui se manifesterait en lui, une organisation sociale, un inconscient, des opérations mentales… (encore que chacun de nous utilise de bizarres sociologie et psychologie implicites…), mais plutôt à voir ce qui fait son efficacité propre par rapport à d’autres systèmes de signes, dans la relation du discours au discours d’autrui et dans la diversité des façons dont le langage renvoie à son objet. Par exemple, on se posera le problème de la différence de position des sujets, différence qu’ils ne peuvent pas ne pas manifester, ce qui nous écarte à la fois de l’unité du sujet abstrait censé être le « sujet de la langue », mais aussi de la seule lutte des rôles opposés que présente une sociologie des rapports de force. De même qu’on ne saisira pas « l’inconscient », « la pulsion » ou « le moi » dans le langage, mais l’entrelacs dans un même discours de types de signification hétérogènes, dans des relations différentes au « vouloir dire ». Mais bien sûr, ce seront les autres, sociologues, psychologues ou psychiatres qui diront si ces caractérisations de l’objet « langage » ont un sens pour eux.

    Dialogue, règle, hétérogénéité, pertinence, conversation

    7Avant de proposer quelques directions d’analyse, on voudrait présenter quelques aspects de l’objet qu’on cherche à cerner.

    8Certes, on peut étudier une syntaxe de la phrase ainsi qu’une sémantique possible de la même phrase isolée, celle qui est établie de façon interne à la langue par la différence (pardon de la stupidité) entre « papa aime les crevettes » et, opposé terme à terme selon la doctrine, « maman détestait la soupe ». Jamais une de ces phrases ne voudra dire la même chose que l’autre. En ce sens, il y a bien une « sémantique abstraite » du mot ou de la phrase hors situation, sémantique du possible qui comporte aussi une pragmatique du possible des actes différents « inscrits dans la langue » (« ordonner » par opposition à « interroger » par exemple). En revanche, la sémantique concrète et la pragmatique effective caractérisent les énoncés enchaînés dans une situation donnée. Un énoncé n’est pas seulement un token, un cas particulier de la généralité du type. Il réalise des significations qui ne sont pas portées par la forme abstraite de la phrase. Tout d’abord, toutes celles qui concernent la référence : le « papa » de qui ?, « aime » quand ?, « les crevettes », en général ou celles-là ?… On notera qu’on ne peut répondre à ces questions à partir d’éléments ponctuels mais au contraire d’affinités : la façon de référer de « maman », de « -ait » ou de « la » ne sont pas séparables, ces modes de signification contribuent ensemble à indiquer un énoncé général ou telle référence particulière.

    9De même, la réponse à la question « pourquoi dit-il cela ? » ne se trouve pas en un point où serait localisée « l’intention du locuteur », mais se dessine dans l’enchaînement des énoncés, enchaînement qui manifeste à son tour plus ou moins le sens extralinguistique du monde perçu, les savoirs ou croyances posés à tort ou à raison comme partagés… Tous éléments qu’on ne prend en compte que dans la mesure où leur sens apparaît dans cet enchaînement des discours. Si l’on veut, la « sémantique concrète » n’est pas dissociable d’une pragmatique, non au sens de « procédés répertoriés d’action sur autrui », mais au sens où ce que fait l’énoncé s’analyse d’abord en fonction des propos qui précèdent ou qui suivent. Bien entendu, celui qui parle peut toujours expliciter son propos, dire « voilà pourquoi j’ai dit cela ». Et immédiatement, le destinataire ou l’interprète ou le locuteur lui-même en tant que prenant de la distance à l’égard de son propre propos peut aussi dire que son explicitation n’est pas tout à fait exacte et ainsi de suite. En jargonnant et en modifiant un peu le sens d’un titre2, c’est ce qu’on pourrait appeler la « fuite métadiscursive du sens », comme horizon du sens. Mais, avant même les explicitations/reformulations, la façon de signifier propre à l’énoncé et non pas à la phrase me semble (compte tenu de ce qu’on vient de dire sur le non-linguistique) se marquer essentiellement dans l’enchaînement des discours. Mais comment l’étudier ? Problèmes de méthode et problèmes de contenu sont ici inséparables. On notera tout d’abord que la relation au contexte (comme à la situation non linguistique d’ailleurs) n’est pas une relation réelle, factuelle. Il y a sélection réciproque de pertinence entre l’énoncé considéré et le contexte (verbal ou non verbal) ou la situation « objective ». Il est vraisemblable (mais pas certain) que la situation atmosphérique n’est pas en cause. En revanche, « maman » (si c’est un énoncé événementiel) détestait-elle la soupe qu’elle avait préparée, celle préparée par un autre, s’agissait-il d’un restaurant de luxe… tout cela peut être pertinent dans l’interprétation de l’énoncé. En ce sens, la relation d’interprétation n’est pas une relation d’identification (se mettre à la place de l’autre), ni non plus une relation d’explication : voir ce qui a amené quelqu’un à dire quelque chose. C’est une relation d’éclairage : comment fonctionne tel énoncé par rapport à la référence, aux discours qui l’environnent, etc., comment il fait sens. De ce point de vue, il n’y aura pas explication ou compréhension, mais discours plus ou moins transparent ou opaque. Le discours n’étant pas opaque en soi mais pour un interprète donné à qui il manque tel ou tel élément d’interprétation.

    10D’où, à mon avis, la réduction qu’il y a à se représenter « la science » comme ne faisant qu’établir des règles ou des lois, comme on voudra dire. On ne discutera pas ici de la polysémie de ce terme de loi-règle, par exemple quand on passe des mathématiques à la physique ou à l’indication de ce qu’il faut faire. Mais il me semble qu’une règle porte toujours sur le lien d’éléments homogènes3. Est tout aussi « scientifique » la relation non pas de nécessité, mais d’éclairage indirect par la mise en rapport de phénomènes d’ordre différent. Pour prendre un exemple linguistique banal, dire qu’en français le sujet ou plutôt le syntagme qui joue la fonction sujet est, toutes choses égales et sauf exceptions dont on peut rendre compte, placé avant le verbe, constitue une règle descriptive et éventuellement prescriptive. Éclairer cette contrainte par comparaison avec ce qui se passe dans d’autres langues, mais aussi en fonction du lien probable entre la fonction syntaxique sujet et le rôle textuel d’indiquer le thème dont on dit quelque chose ne relève pas d’un déterminisme univoque, mais de l’éclairage par une réalité hétérogène, par la mise en relation avec un changement de niveau. Comprendre un phénomène n’est pas (pas forcément) ramener le particulier à une règle générale. Ainsi, dans le cas des enchaînements, la question n’est pas forcément de dire a priori ce qui doit venir après tel énoncé, mais de reconnaître a posteriori comment l’énoncé b se relie à l’énoncé a, quel élément en rend-il pertinent, quel déplacement accomplit-il. Ici deux remarques. Dans l’étude de la signification concrète, une absence complète d’énoncé ou l’absence de tel énoncé font sens (« tu n’as pas répondu à ma question »). Dans l’étude de la langue, il n’y a pas de telles significations de l’« absence pertinente ». D’autre part, on peut ranger les dialogues sur un continuum entre l’échange réglé (par exemple le questionnaire ou certaines interrogations scolaires) et la conversation. Ce qui va caractériser les premiers, c’est que l’énoncé b ou en tout cas ses caractéristiques générales sont déterminées par l’énoncé a (« en quelle année êtes-vous venu ? »). Ici, règle au sens factuel et au sens normatif coïncident : on sait ce qui doit suivre. On sait ce qu’il convient de dire. On parlera au contraire de conversation pour désigner les cas où on comprend a posteriori le lien de l’énoncé b à l’énoncé a (si comme dans ce qui précède, on parle de deux énoncés, mais il peut s’agir d’ensembles plus vastes). On peut dire alors que tout en étant relié, l’énoncé b constitue un événement. (On voit en quel sens est pris ici pertinence : il ne s’agit pas de pertinence par rapport au système comme en phonologie ou par rapport à une attente pragmatique « ne dites que ce qui est utile ». Si l’on veut, la pertinence est la relation métacommunicationnelle qui fait que l’énoncé b indique de quel point de vue l’énoncé a est pris.)

    11Il me semble qu’on peut classer les dialogues médecin-malade en particulier sur ce continuum de l’entretien réglé à la conversation. Dans un cas, le médecin veut savoir quelque chose ; dans l’autre cas, il peut vouloir laisser parler le « patient ». Il peut lui-même « parler tout simplement », commenter, donner son opinion, argumenter, bref n’être plus l’interrogateur ou « celui qui sait », mais un sujet hétérogène, dont le langage à son tour produit des événements et peut être interprété.

    12Se pose alors le problème des dimensions de « l’espace d’interprétation ». Sans parler des relations in absentia à ce qui a été dit « ailleurs » ou aurait pu être dit. D’où le problème de savoir comment limiter les dimensions de ce qui est pris en considération. Mais on retombe ici sur l’opposition règle/pertinence. Pour une part, quoique les règles y prennent plutôt la forme de relations du type si/alors que d’assertions catégoriques, on peut établir une grammaire ou plutôt quelques éléments d’une grammaire de texte homologue à une grammaire de phrases. Présentation des personnages, du cadre, de l’action, explication : chacun peut voir comment il y a là règle descriptive et éventuellement prescriptive et comment la transgression, possible, s’accompagne d’une attente d’interprétation : si je raconte l’histoire d’une agression que j’ai subie sans dire qui a agressé, ce n’est intelligible que si l’ignorance fait partie du pathos de l’agression.

    13Mais, le plus souvent, c’est l’énoncé lui-même ou plutôt la nécessité de son interprétation qui détermine les dimensions de ce qui est pertinent, de ce qui peut être compris sans appel à des éléments plus lointains. D’où la notion de pertinence variable. En tant que pertinence référentielle, c’est le contenu qui permettra d’isoler les limites d’un texte. Si, au contraire, l’interprète s’intéresse aux significations dessinées par les catégorisations dominantes du locuteur (opposer moi / les autres, préférer tel temps, parler « au général ou au particulier », modaliser ou pas…), surtout si l’on se demande : « le sujet catégorise-t-il toujours de la même façon ou change-t-il selon les contenus ou les conditions d’interlocution ? », il n’y a pas de limites à la détermination d’un contexte prédéfini.

    Propositions d’analyse-interprétation

    14Parler d’analyse-interprétation renvoie à ce qu’on essaye de cerner sous le nom de langage, non à l’interprétation au (x ?) sens de la psychanalyse. Il s’agit plutôt de distinguer cette analyse d’une analyse de la langue. En ce qui concerne la langue, on présuppose ici une certaine communauté du médecin, du malade, de moi comme interprète, de mon lecteur…, communauté qui implique un code partiellement commun ainsi que la capacité à saisir des différences entre mon maniement habituel du langage et celui de l’autre. On notera que cette connaissance présupposée porte sur le lexique, la syntaxe, mais aussi les éléments de grammaire de texte qui font sa cohésion (par exemple la référence des pronoms ou le fait que la succession des verbes signifie ou non la succession de processus décrits). De même, on n’insistera pas ici sur les modes de déroulement attendus qui font que dans un même champ thématique, on attend un certain ordre (par exemple une présentation des faits avant leur explication).

    15On cherche plutôt, d’une part, à préciser ce qui ne peut pas ne pas apparaître dans un texte ainsi que les lieux, les niveaux de signification où apparaissent ces éléments inévitables. D’autre part, les façons particulières, caractéristiques de tel texte de présenter ces aspects nécessaires du texte, de les associer, de les faire varier, d’en faire des organisateurs dominants non précodés. Pour prendre un « exemple abstrait », un énoncé doit être général ou particulier ; il doit être modalisé ou non. Mais ce sera tel discours particulier qui sera composé d’énoncés à la fois généraux et présentés sur le mode de l’interrogation ou du doute.

    16On ne peut pas parler ici de signifiants et de signifiés, mais plutôt de manifestants et de manifestés, parce que selon la façon dont il est interprété, le même manifestant ne renverra pas au même manifesté, le même discours, par exemple, sera manifestation de l’objet dont on parle, de soi-même, de l’interlocuteur. D’autre part, parler de manifestation veut dire qu’il y a là une interprétation, non des signes qui seraient a priori destinés à signifier de telle ou telle façon. Enfin un manifesté, par exemple le monde dans lequel l’objet dont on parle prend forme, pourra être à son tour un « manifestant » de soi en tant que locuteur. Il me semble que l’on peut ranger ce qui est manifesté sous quatre rubriques :

    • la catégorisation de ce dont on parle, la diversité lexicale et grammaticale de la façon dont on le présente, ce dont on distingue ;

    • le genre du discours, c’est-à-dire, en empruntant le terme à Bakhtine, la catégorisation non pas locale par des formes linguistiques, mais par le mode de déroulement du discours (décrire, raconter, argumenter…) ;

    • les différents mondes dans lesquels ce dont on parle se donne ;

    • enfin la place que le sujet occupe dans le discours.

    17(Ces différents objets renvoient les uns aux autres, l’ordre dans lequel on les présente n’a pas de pertinence.)

    18D’autre part, on peut classer les lieux où ce que l’on veut analyser se manifeste, en notant qu’en allant du début vers la fin de la liste, l’incertitude de l’interprétation augmente (ce qui ne veut pas dire que n’importe quoi veut dire n’importe quoi). On peut présenter ces niveaux dans l’ordre :

    • les catégorisations lexicales ou grammaticales ;

    • les enchaînements locaux ;

    • les enchaînements globaux ;

    • les significations dessinées ;

    • le non-dit ;

    • l’intertextualité ;

    • la relation aux autres sémiotiques.

    19Comme ces deux classifications ne sont pas indépendantes, c’est à l’occasion de la première que l’on précisera la seconde, tout en pratiquant un va-et-vient qui, j’espère, ne sera pas trop désordonné, voire arrivera à justifier ce que de telles listes peuvent avoir de bizarre. Il ne peut pas donc ne pas y avoir des places4 spécifiques des locuteurs les uns pas rapport aux autres : parler en premier, en second, poser des questions, commenter les réponses, etc. Le sociologue étudie le rôle du médecin ou du malade. Mais justement un malade peut reprendre le discours médical ; un médecin passer de l’interrogatoire à la conversation. Il n’y a pas qu’une seule façon de « jouer un rôle ». Et tout cela peut varier au cours de l’entretien. On ne peut pas dire que ces places soient des « réalités », ce ne sont pas non plus des images. Disons qu’autant sur le plan de la langue, les sujets se définissent par leur communauté (relative), sur le plan du langage, ils se définissent à la fois par la continuité et la différence de leurs discours.

    20Les modes d’enchaînement locaux (d’un énoncé sur l’autre) sont le premier lieu où se manifeste la place du locuteur, dont le discours peut être impliqué par celui de l’autre, en rupture avec lui ou relié mais non impliqué. Mais ces enchaînements ne sont pas univoques. On voit comment une analyse en termes de leadership ou de dominance est pauvre. L’un pourra imposer ses thèmes, l’autre ses types de discours. Ces places et non ces rôles pourront d’autre part (on l’a déjà dit) être stables ou bouger, en fonction du déroulement de l’entretien, des contenus abordés… Peut-être peut-on dire que par opposition au modèle de la langue partagée ou des rôles conflictuels, un dialogue qui fonctionne est un dialogue où la différence des places se fait reconnaître. Surtout, il me semble important de noter que cette différence de places n’est pas essentiellement une affaire d’« interaction ». Ou, pour prendre une division plus précise en trois aspects, il n’y a pas d’un côté du référentiel, de l’autre de l’interactif et d’un troisième du métadiscursif : la place d’un sujet est dans la façon dont en reprenant le discours de l’autre il manifeste son propre point de vue.

    21En même temps, si c’est bien dans l’enchaînement que se manifeste le plus évidemment la communauté-différence des interlocuteurs, leur place, dans la mesure même où le plus souvent un objet peut être catégorisé de différentes façons, on pourra également dire que la place d’un sujet se manifeste par les catégorisations qu’il donne de l’objet dont il parle. Ces catégorisations passent alors du statut de manifesté à celui de manifestant. En n’oubliant pas que ces catégorisations se présentent d’abord comme mouvements de reprise ou de différence par rapport au discours de l’autre. Cela vaut dans le cas des circulations lexicales comme façon de dessiner le point de vue de chacun sur le référent5. Toutefois, on s’intéressera plus particulièrement ici aux significations grammaticales, conçues non comme règles respectées ou non, mais comme indicateurs privilégiés de la relation du discours à l’émetteur, à l’interlocuteur, à son objet. On isole donc dans la grammaire l’ensemble des signes métalinguistiques au sens large qui indiquent la relation du discours à ce à quoi il renvoie. D’un côté, ils porteront davantage sur le contenu, on peut les appeler actualisateurs (génériques, particuliers, localisateurs dans le temps et l’espace…). S’ils caractérisent davantage le mode d’énonciation, on parlera de modalisateurs (doute, certitude…), même si ces deux catégories ne sont pas étanches : celui qui dit que quelque chose est « toujours » ainsi ne peut pas l’asserter de la même façon que celui qui dit « une fois »… Et inversement, dire « j’ai vu » modalise, mais indique aussi un type de réalité.

    22Si l’on essaye de se représenter en mots la pensée préverbale de l’enfant, on pourrait sans doute se la représenter comme pensée lexicale sans grammaticaux : quelque chose comme « maman bonne », « maman mauvaise », sans qu’on précise « cette maman », « certaines mamans », « toutes les mamans », « toujours », « quelquefois » ou « alternativement », « je le sais », « je le crois », « peut-être » ou sous forme de question. Quand le sujet grammaticalise son propre discours, il en dit plus qu’il n’en éprouve. De la même façon, l’efficacité positive ou négative de l’interprétation du thérapeute (qu’on soit en situation de discours thérapeutique ou dans un « interrogatoire », où le médecin ne peut pas ne pas regrammaticaliser les propos du patient) sera au moins pour une part liée à ces différences d’accentuation liées aux changements grammaticaux.

    Enchaînements globaux et genres

    23La multiplicité des mises en mots possibles est une caractéristique fondamentale du langage. Qu’on imagine un langage et une réalité extra-linguistique qui ne pourraient comporter qu’un rapport univoque où à chaque objet (qui, bien entendu, n’est pas forcément res, peut être processus, atmosphère, sentiment…) ne pourrait correspondre qu’un seul « codage ». Mais la variété des mises en mots n’est pas que celle du lexique ou de la syntaxe. C’est celle aussi de ce que Bakhtine6 appelle, par opposition aux genres littéraires, les genres de la vie quotidienne tels qu’ils se manifestent dans les « grands enchaînements ». Ce n’est bien entendu pas une affaire de taille : répondre à une question ou montrer au contraire un objet au sujet duquel on ne vous a rien demandé constituent des genres de relation au contenu. Autrement dit, le même enchaînement sera indicateur de place par rapport à l’autre, de genre par rapport au contenu. On parle seulement d’enchaînements globaux parce qu’un indicateur de genre n’a pas de limites a priori alors qu’un échange au sens strict en a.

    24Peut-on faire une liste des genres ? Sûrement pas. Seulement indiquer des dominances (interactive dans l’ordre ou la question, référentielle dans la description ou le récit, métalinguistique dans l’explication). Opposer peut-être des genres spécialisés, ceux que chacun ne peut pas adopter (condamner ou établir un diagnostic) par opposition à ceux que chacun peut mobiliser. Constater aussi que les genres eux-mêmes peuvent être plus ou moins attendus. (On attend que le patient décrive ses symptômes plus qu’il ne les explique.) En tout cas, on doit noter que ce n’est pas le thème qui induit le genre. Face à une maladie, par exemple, on peut nommer, décrire, raconter, s’interroger, expliquer, associer… C’est bien cette diversité des genres comme actes de langage ou points de vue sur une réalité qui fait l’efficacité (au moins en partie) du langage. D’autre part, ces genres peuvent être homogènes (il y a des récits qui ne sont que récits, des explications qui ne sont qu’explications) ou hétérogènes (un récit peut enchaîner sur une explication ou s’y intégrer).

    25Notons encore que ce qui contribue à rendre la liste impossible, c’est qu’un même grand genre comporte, dans la pratique du discours quotidien comme dans le discours littéraire, différents « sous-genres » : un récit peut être ou non dramatisé, comporter ou non des points de vue différents, contraster ou non le réel à l’imaginaire, etc.

    Les mondes

    26Mais ce qui peut varier dans un discours, ce ne sont pas seulement les catégories ou les points de vue sur un même objet, mais la façon même dont cet objet est donné. Raconter les troubles que l’on ressent, s’interroger sur les causes et/ ou la réalité des symptômes, nommer la maladie ou l’expliquer, tout cela se réfère au même objet et en un sens se place dans un même monde. Mais ce monde comporte des façons irréductibles les unes aux autres d’être donné, de se donner. Et pas plus que l’on ne peut réellement compter les genres, on ne peut réellement compter les mondes ni se contenter de dire que chaque monde obéit à ses propres règles, chacun restant « tranquillement » à sa place.

    27On pourrait peut-être dire qu’il y a une « illusion linguistique », celle selon laquelle, puisque les énoncés sont structurés de la même façon, ils donnent leur objet de la même façon et que le sujet qui les énonce est « le même sujet ». Dire « tous les élèves sont là » relève d’une numération possible faite par moi, dire « tous les élèves sont là ? » relève d’une numération possible, posée selon les contextes comme ayant été faite ou à faire par un autre. Dire « tous les hommes sont mortels » ne relève pas d’un décompte, mais a un autre statut néanmoins que « tous les cercles ont un centre ». De même que « le soleil se lèvera demain », dont le statut n’est ni celui de la vérité empirique ni celui de la vérité nécessaire ou qui, plutôt, pourra être asserté différemment par différents sujets. Même chose pour « ce tableau mesure 80 cm sur 60 », « ce tableau est grand », « le bleu domine dans ce tableau », « ce tableau est célèbre », « ce tableau est beau »… On y reviendra dans la partie consacrée à la notion d’inconscient : il y a certes une coupure entre « représentations de choses » et « représentations de mots » (ou « à travers des mots » ?), mais il y a aussi différentes façons pour les mots de renvoyer à ce pour quoi ils valent7.

    28En tout cas, on pourrait dire que, par opposition à ce qui se passe dans les univers de discours clos ad hoc, les énoncés qui portent sur le « monde réel » dans sa complexité ne sont pas tels qu’on puisse aisément préciser leur statut. Et cela vaut encore plus pour nos croyances non directement assertées. Que l’on songe au mélange du perçu, du codage linguistique du perçu, du transmis verbalement, du cru sans qu’on sache comment on le sait, qui caractérise l’ensemble de ce que nous pouvons dire sur le passé. Ou du lien entre « réel » et « croyances portant sur l’avenir ». On sait un très grand nombre de choses sans savoir comment on les sait. On peut renvoyer ici à ce que dit Wittgenstein8 sous forme d’assertion générale : « Ce ne sont pas des axiomes isolés qui me paraissent évidents, mais un système dans lequel conséquences et prémisses s’accordent un appui mutuel » (p. 142). Ou sous forme d’exemple : « Pourquoi ne m’assuré-je pas que j’ai encore deux pieds lorsque je veux me lever de mon siège ? Il n’y a pas de pourquoi. Simplement je ne le fais pas. C’est ainsi que j’agis » (p. 148).

    29On pourrait peut-être envisager trois cas. Celui où les rapports entre les mondes divers constitutifs du « monde réel » sont stabilisés : « je sais bien que le soleil est plus grand que la terre », même si je ne peux pas le percevoir ; en quelque sorte chaque monde, ici celui du savoir et celui de la perception, reste à sa place. Dans d’autres cas, il doit y avoir domination d’un monde par un autre : « j’ai peur d’avoir un ulcère à l’estomac et c’est le médecin qui me dira si j’en ai vraiment un » (bien sûr, le conflit entre le monde du savoir transmis et celui du senti ou du craint ne se résout pas toujours au pur et simple profit de la parole de « celui qui sait »). Ce qui nous mène au troisième cas, celui des rapports entre les mondes qui ne peuvent pas être stabilisés. Dois-je aller voir mon psychanalyste, mon confesseur ou X pour savoir si j’aime vraiment ma femme sur le mode du « j’ai vraiment un ulcère » ? Certes cela se fait. C’est même une des sources du comique chez Woody Allen… Non que le regard de l’autre sur soi ne puisse avoir des vertus, mais il n’est certainement pas dans la même relation à ce que j’éprouve ou plutôt à ce que je fais quand je dis « j’aime », que la peur de l’ulcère au savoir du médecin. (Justement, quand je dis « j’aime », je ne suis pas en train d’« extérioriser un état interne ». Je ne fais pas dans tous les cas le même acte de langage et je ne sais pas forcément quel acte de langage je fais.) Au-delà du comique réel ou supposé de l’exemple, c’est dans cette zone métadiscursive du « dans quel monde est-ce que je suis ? » que se place le discours de la croyance du patient et surtout le contraste au discours du médecin. Il est bien évident que la relation du discours de ce médecin à celui du malade n’est pas univoque ni pour l’un ni pour l’autre ni pour le tiers… C’est même de cette variation des relations entre mondes qu’il sera surtout question ici. Dans la mesure où il me semble que c’est la confrontation assignable ou non de ces mondes qui constitue la caractéristique principale des effets de mise en mots, par opposition aux conceptions de la langue, de la logique ou de la pensée comme réalités homogènes. Et dans le domaine plus spécifique de la pathologie, le problème n’est-il pas tant de savoir si ceci est présent à mon esprit, si j’y crois, mais de quelle façon c’est présent à mon esprit et quelles relations cela a avec le savoir des autres et/ou ce que je suis censé dire ou croire. Ne pourrait-on pas en particulier distinguer les cas où le sujet ne sait pas sur quel mode asserter ce qu’il ressent des cas où le discours / la croyance ont pris des formes assertives rigides. Le passage d’une modalité à l’autre est-il une règle générale de l’évolution des « pathologies mentales » ?

    30On pourra peut-être trouver que ces considérations constituent une « intellectualisation » par rapport à la violence des discours, des cris ou des actes que rencontre le psychiatre. Un peu de même que réduire les conflits politiques à des conflits entre idéologies serait une façon curieuse de scotomiser la violence. Mais, outre bien sûr ses progrès techniques, la violence humaine se différencie de la violence animale par le fait qu’elle s’étaye sur un discours théorique, par exemple celui qui justifie la violence actuelle par la paix future ou par les agressions préalables de l’adversaire. La projection dans une forme rationnelle est bien constitutive de la violence politique.

    31De même, nous ne pouvons pas en rester au pur monde vécu, ne pas mettre en relation notre perçu à ce qu’on nous a dit, à ce que nous pensons être la vérité de tous ou au contraire le secret que nous sommes seuls à connaître. Bref, pas plus qu’on ne peut séparer la violence politique de la relation à « la raison », on ne peut séparer la violence irruptive des conflits du senti, du dit, du cru, des relations du discours de moi aux discours des autres…

    Monde, intertextualité, parole de l’autre

    32On pourrait rattacher à la question des mondes une question qui est en recouvrement partiel avec elle : celle de l’intertextualité. On entend en effet par là le fait que lorsque nous parlons, nous n’actualisons pas tant un savoir abstrait, une potentialité qui serait « la langue », pour en faire de la parole, que nous ne reprenons-modifions des discours de l’autre soit explicitement cités, soit cités sans qu’on sache « de la bouche de qui ils sortent ». Ou, pour dire la même chose un peu autrement, une des raisons de l’opacité, de l’indétermination du concept de sujet, c’est que nous ne savons pas qui exactement parle par la bouche de l’autre ou de moi-même, ou plutôt que la question même de dichotomiser « est-ce moi qui parle ou est-ce un discours de l’autre que je reprends-modifie ? » n’est pas une question par principe décidable. D’autant que nous sommes aussi tout le temps en train de reprendre/modifier/répéter notre propre discours. De même que la supposition de « la langue » donne une forme homogène à des énoncés qui ne signifient pas de la même façon, qui ne peuvent pas être connus, paraphrasés, etc. de la même façon. De même ici, la forme du message recouvre des énoncés qui n’ont pas « la même source » et la langue ne nous oblige pas à dire « d’où ce que nous disons nous vient ». Davantage, on peut douter que la langue nous le permette. Car si on ne dit rien lorsqu’on dit « c’est… qui dit ça », ça n’est pas non plus mon « ça » qui dit « j’ai envie », ni mon surmoi qui dit « c’est interdit ». Prendre en compte la pluralité du « sujet parlant », ça n’est pas rendre possible de compter exactement combien de locuteurs « réels » il y a. En tant que point de fuite, le moment de l’unification est, en un sens, tout aussi « réel » que le moment de la prise de conscience du polylogisme sous-jacent au « sujet parlant ».

    33On pourrait peut-être dire qu’on peut se représenter les situations de discours homogène sur le mode langue-parole, où en quelque sorte une forme unique (celle de la grammaire, comme celle du lexique) s’applique à des situations diversifiées. Mais dès qu’il y a plusieurs modes discursifs, on pourrait plutôt présenter les choses en termes de polylogisme plus ou moins intégré. Il est en tout cas évident qu’on a trop souvent considéré que le monologisme était la norme et que les cas, où trop apparemment, différents locuteurs parlent par la bouche du sujet parlant relevaient de la pathologie. Il peut y avoir une pathologie du trop monologique (un peu comme on a pu parler de « normopathe »)9 et pour en rester à un personnage littéraire, le Neveu de Rameau n’était assurément pas « fou » au sens que ce mot peut avoir dans une « psychopathologie scientifique ». Ou on pourrait encore dire, puisqu’il faut bien que lorsqu’un enfant apprend à parler, ce soit de tel ou tel qu’il ait reçu tel mot ou telle façon de parler, qu’une première figure du langage serait celle où la langue est le devenir anonyme de la parole de l’autre. Qu’une deuxième figure, qui serait en quelque sorte celle de la parole sacrée, est celle où une parole est reprise comme parole de l’autre assignable : celle du prophète, du grand homme, de la mère ou du père comme tel. Une autre (la dernière ?) possibilité serait justement celle du « dialogue intérieur » (ou de son exteriorisation) : il y a plurilogisme, mais il est modifié, joué, rendu en partie inassignable.

    34Ce qui est en tout cas certain, c’est qu’une caractérisation instrumentaliste de la langue comme « moyen de communication », de « transfert d’information », etc. perd complètement toutes les caractéristiques de l’« hétérogénéité discursive » du langage de celui qui dialogue avec lui-même ou, plus généralement, de celui qui s’entend, se critique, se surprend lui-même.

    Mondes et sémiologies variées

    35Si l’on peut considérer le langage comme hétérogène du côté du « qui parle ? », on peut aussi considérer cette diversité du côté du « comment ça dit quelque chose ? ». On a longtemps, au moins à partir de Hjelmslev, posé que la spécificité sémiologique de la langue était de pouvoir tout dire. Mais tout n’est pas dicible de la même façon. Ce qui se voit dans la diversité même des façons d’expliciter le sens d’un mot ou d’une phrase. Par exemple, il y a des « dire » qui renvoient en définitive à des « montrer ». Lorsqu’on dit que la pomme est à gauche de l’assiette, l’élucidation ultime en cas d’incompréhension sera bien un « montrer », dans d’autres cas, ce sera un « faire sous les yeux de l’autre » où l’action se signifie elle-même. Dans un autre cas, la monstration de sens sera une paraphrase ou une comparaison, etc. De ce point de vue, analyser le langage serait rechercher ce qui en lui est homologue à ce qu’on trouve dans d’autres sémiologies ou au contraire ce qui lui est spécifique. Les descriptions traditionnelles de la langue ayant surtout insisté sur les traits propres à la langue : arbitraire, discrétion… en négligeant deux points. D’une part, c’est la capacité métalangagière, qu’elle prenne la forme grammaticale de modaliser les lexicaux, celle de remplacer un terme par un autre ou par un syntagme ou, plus largement, celle de parler sur le message lui-même qui, sans doute, fait le lien entre la pensée réflexive et l’utilisation du langage. En particulier, il me semble qu’on a sous-estimé les variations-modifications que la langue permettait de manifester à l’égard des codages préconstruits lorsqu’on a posé que chaque langue serait un crible qui organiserait différemment l’« expérience de chaque communauté ». Ce qui n’est pas faux, mais partiel, oublie à la fois ce qu’il peut y avoir de commun aux diverses expériences (universaux) et inversement, la variation des discours et des expériences extralinguistiques dans une même communauté.

    36D’autre part, on voudrait insister sur la diversité sémiologique du langage. Un peu comme chaque organe des sens renvoie à une même réalité, mais selon des modalités qui ne peuvent que partiellement ou pas du tout se traduire d’un médium dans un autre. De même ici, outre les traits spécifiques du langage, on pourrait dire que parfois (dans la description) il fonctionne un peu sur le mode du « donner à voir » ; qu’il peut aussi fonctionner sur le mode du « donner à sentir » (un peu comme on éprouve une atmosphère) ou sur celui du « découper » ou du « rapprocher ce qui ne peut se rapprocher dans la réalité » sans qu’on trouve un principe qui nous permettrait d’établir une liste fermée de ces modes de signification. C’est sur un des aspects de cette « polysémiologie » qu’on voudrait attirer l’attention en opposant les significations dites aux significations dessinées.

    Significations dessinées et la suite

    37Il serait absurde de se poser sous un mode énigmatique des questions qui ne le sont pas (se demander où sont mes pieds…). Mais il serait aussi absurde de se représenter sur un mode stabilisé ce qui ne peut pas l’être. Les raisons exactes pour lesquelles j’attribue de l’importance à l’existence, par exemple.

    38Sur le plan plus précis de la façon dont un discours a sens, on pourrait dire qu’il y a des significations stabilisées, dont on peut faire l’hypothèse que ce sont celles qui sont paraphrasables (ou plutôt ce qui, dans le discours de a, peut être paraphrasé dans le discours de b et/ou dans le discours que a tient sur son propre discours). Parmi les significations non paraphrasables, on mettra, outre les implicites, les significations dessinées, celles qui ne sont ni dites, ni marquées dans l’enchaînement mais qui apparaissent en tant qu’objet d’interprétation dans les affinités et les récurrences, la présence dominante de l’interrogation ou des énoncés généraux, l’atmosphère que traduit un discours.

    39Cette atmosphère est tout aussi « réelle » que le dit. Et même il ne peut pas ne pas y avoir quelque chose de tel. Et cependant, on ne peut pas la considérer comme « vraie » ou « fausse », ni non plus asserter que nous connaissons au sens fort ce que c’est qui se dessine dans le discours de l’autre. Ne serait-ce que parce qu’une signification dessinée ne relève pas d’une assertion explicite du monde dans lequel un discours se place. Mais encore une fois, n’est-ce pas une des caractéristiques fondamentales de l’« inconscience discursive » : nous savons que quelque chose est présent dans une pensée / un discours. Nous ne pouvons pas le « mettre en place » parmi les pensées, les discours de nous, des autres ou des autres en nous.

    40Insister sur ces significations dessinées revient à ne pas parler d’analyse linguistique mais d’interprétation (même s’il y a déjà interprétation dans la lecture des enchaînements, ainsi qu’aux différents niveaux préalablement isolés). D’un autre point de vue, parler ici d’interprétation signifie qu’il n’y a pas d’un côté quelque chose qui serait explication externe, de l’autre, compréhension, fusion du moi et de l’autre. L’interprète, comme le médecin ou comme le patient, reconstruit une paraphrase, qui reste forcément à distance du discours de l’autre, accentuant tel ou tel aspect, tenant compte de tel ou tel enchaînement, de tel ou tel non-dit. Un peu comme Merleau-Ponty disait qu’il n’y a pas une perception vraie de l’objet, mais des perceptions plus ou moins unifiées et prenant en compte plus ou moins de détails, de même ici, les interprétations vont plus ou moins chercher chez tel sujet ce qui est universel, ce qui le fait ressembler à tel ou tel autre malade, ce en quoi il est individuel. En ce sens, on peut douter qu’une interprétation soit vraie ou fausse au sens strict. Elle tiendra plus ou moins compte de la diversité des aspects, accentuera tel ou tel phénomène. Parler de signification dessinée, objet d’interprétation, c’est dire qu’il n’y a pas d’un côté des signifiants et de l’autre des signifiés, mais plutôt que la façon de dire est en elle-même ce qui se montre.

    41Il me semble qu’on peut également considérer comme signification dessinée tout ce qui dans un texte se manifeste sous forme d’absence. Absence locale, assignable, par exemple, lorsqu’une question n’a pas de réponse. Absence dessinée lorsqu’on s’aperçoit que tel type de discours ou de catégorisation n’apparaît pas. Mais bien évidemment ici, l’interprétation peut plus particulièrement se retourner contre l’interprète. Car au nom de quoi décidons-nous que tel type de discours devrait être là ? Le seul critère est sans doute l’acceptation par l’autre, le récepteur n + 1, ce qui vaut d’ailleurs pour toutes les situations d’interprétation.

    42On a conscience que la généralité de ce discours est grande et doit donner un assez net sentiment d’arbitraire. On tente cependant un essai de plus pour mettre en relation ce qu’on vient de dire en particulier sur « mondes » et « signification dessinée » avec les utilisations qui sont faites (autant que je les comprenne) du terme d’« inconscient ».

    Enchaînements, signification dessinée, grammaire, sémiotiques et « inconscient »

    43Il est sans doute dangereux d’utiliser le terme « inconscient » en dehors du champ de la pratique de la psychanalyse. Même si Freud se l’est largement permis et si le terme fait partie de notre idéologie quotidienne. D’autant que nous n’avons (je n’ai) pas une idée claire de la « conscience », terme tout aussi polysémique : entre le modèle de la conscience donné par la perception visuelle et celui de la conscience réflexive sous forme de discours, quelle parenté ? Sans oublier, bien entendu10 ce qui n’a pas un rapport direct avec « l’inconscient freudien » (qui, lui, va plutôt du côté du désir-souhait, de sa base mémorielle et du refoulement) : tout ce qui fait que ces modèles de conscience claire, la vision et la conscience réflexive discursive, surgissent eux-mêmes « en nous sans nous », le pourquoi et le comment de la pensée consciente étant eux-mêmes inconscients. Au reste, la question est obscure : que de tels « inconscients » soient distants, certainement. Mais n’ont-ils aucun rapport ?

    44Par parenthèse, l’expression choisie, polysémie de « conscient » ou d’« inconscient » est sans doute impropre. Il ne s’agit pas d’une multiplicité de sens juxtaposés comme dans un dictionnaire mais plutôt (voir Wittgenstein) d’une famille de sens dont les rapports travaillent : la conscience perceptive, celle de la reconnaissance, celle du discours ont en commun une certaine clarté et les différentes acceptions d’« inconscient », une certaine façon pour les significations d’être « en nous sans nous ». En ajoutant qu’ici, selon la remarque de Jean Laplanche et Jean-Bertrand Pontalis11, « si l’on prend inconscient dans le sens que Freud appelle « descriptif » – ce qui échappe à la conscience – la distinction entre préconscient et inconscient s’efface ».

    45On voudrait partir d’une remarque de John Forrester12 :

    On peut se représenter deux conceptions de la pensée inconsciente. D’une part la reconstitution d’une pensée non verbale, première, plus spécifiquement posée comme « processus primaire ». Dans une seconde conception, on ne trouve au contraire pas directement une pensée inconsciente mais seulement ce qui fait trou ou problème dans le cours du discours.

    46Forrester cite ici l’Abrégé de psychanalyse :

    Quand par exemple nous déclarons « ici est intervenu un souvenir inconscient », nous voulons dire qu’il s’est produit quelque chose que nous ne concevons pas mais qui, s’il était parvenu jusqu’à notre conscient, ne se pourrait décrire que de telle ou telle façon.

    47Même si Freud a énoncé la seconde position, lui-même comme ses disciples sont fréquemment dans la première et nous disent positivement ce que c’est que l’inconscient. Il n’est pas sûr que cette distinction nous aide beaucoup dans la lecture des textes psychanalytiques, qui me semblent passer sans cesse de la seconde conception, « hésitante », à la première plus assurée. Peut-être qu’au niveau d’une analyse textuelle, n’a-t-on aucun moyen de faire autre chose que remarquer une échappée du sens ou un changement de mode sémiotique. Celui qui n’a que le texte à sa disposition ne peut que noter que tout dans le discours ne fonctionne pas de la même façon.

    48Ce qui revient peut-être au même, on peut dire, en reprenant des mots de Freud, mais sans s’occuper de savoir si c’est orthodoxe ou pas, qu’on n’a pas affaire « à l’inconscient » mais « à ses rejetons ». Dans la citation de Freud, on pourrait gloser le « que nous ne concevons pas », tant nous sommes entourés de discours dans lesquels cela va de soi de dire ce que c’est que « l’inconscient substantif » et non adjectif. Il me semble qu’en tant que linguiste, on est forcément dans la seconde position. Surtout si l’on se souvient de ce qu’il y a de bizarre, y compris chez Freud, à « appliquer » la psychanalyse en remontant de l’œuvre littéraire à son auteur. Une des principales raisons pour lesquelles il est dangereux et peut-être inutile de parler d’inconscient hors de la pratique de l’analyse étant qu’hors de cette pratique (dans la pratique elle-même, je ne sais comment en juger), il n’y a pas de règle pour faire passer la frontière entre conscient et inconscient.

    49Toujours est-il que « dans le discours », on pourrait proposer cinq fils de l’apparition de cet « inconscient adjectif », sans être sûr de leurs rapports. Bien entendu, un esprit théorique et/ou unificateur (est-ce pareil ?) pourra être déçu par cette conception « familiale » des « inconscients » et par ce nombre-là.

    501. L’association :

    51À un premier niveau, c’est l’existence même d’une continuité associative qui serait le point où affleurerait un « inconscient ». Qu’il soit regrammaticalisé dans un discours métalinguistique, « ça me fait penser à », qu’il soit le fil conducteur d’un discours « associatif » par opposition à un discours récit ou explicatif. Ce fil associatif peut caractériser l’ensemble d’un texte, celui de la personne qui « associe » par exemple. Mais le plus souvent, le « genre associatif » est « tressé » avec un ou plusieurs autres, par exemple quand trouver de la ressemblance avec un autre objet donne sens à la description ou au récit. À ce moment, on retrouve la citation de Freud : ce peut être ce qui manque pour comprendre le pourquoi, ce qui fait sens dans un texte organisé selon un autre genre. On pourrait alors dire que ce genre associatif caractériserait un premier inconscient qui ressemblerait à la signification hors grammaire dont on a parlé plus haut, faite de mots sans actualisation et sans modalisation, obéissant aux « lois » de la ressemblance par opposition à la pensée « isolante » des objets distincts les uns des autres. On n’insiste pas ici sur la différence de la pensée de Freud et de l’associationnisme classique, lorsqu’il met en évidence l’aspect historique-dramatique de la « machine à associer ».

    52En termes sémiologiques, la question serait alors celle de la relation d’homologie entre le conscient-inconscient de l’association verbale et un proto-inconscient non verbal, lui-même associatif, si l’on peut dire, encore moins capable que l’« inconscient verbal » de discriminer la part du semblable et du différent, d’assigner des relations, ce que doit bien faire « l’inconscient qui parle ». On pourrait alors proposer qu’il n’y a de pensée discursive que contre une protopensée associative, protopensée qui lui est indispensable. On a parlé de « significations dessinées ». Peut-être ici pourrait-on dire que l’insistance, la récurrence d’un thème, d’un mode associatif constitue bien l’aspect inconscient de ce que c’est qu’une « subjectivité » ?

    532. L’inconscient-irruption :

    54Mais si ce premier fonctionnement associatif peut être l’organisateur principal d’un discours, il peut aussi se présenter un autre organisateur, celui du lapsus, qui fait que le discours glisse là où il ne devrait pas aller. C’est ce qu’on pourrait appeler l’inconscient-irruption, figure en quelque sorte inverse de l’inconscient, trace de l’oubli, de ce qui manque. Avec toute la difficulté de savoir ce qui nous permet sur une même base « irruptive » de distinguer le mot d’esprit du lapsus. Il y a du faire semblant dans le mot d’esprit, un peu comme quand on passe de la vraie naïveté à la fausse naïveté. Peut-on dire que le « sujet » du mot d’esprit utilise son inconscient ? Toujours est-il que l’irruptif nous donne une autre figure discursive de l’inconscient.

    553. Langage et « sémiotiques corporelles » :

    56On a déjà fait allusion au fait que l’on pourrait se représenter l’association verbale comme représentant une proto-association non verbale. Comme le suggère Forrester, un des aspects géniaux de Freud n’est-il pas d’avoir cherché un sens homologue au sens verbal-associatif dans l’ensemble des actes, rêves, symptômes ? En cela, parler d’inconscient serait nous rappeler qu’on ne peut pas comprendre le sens d’un signe « opaque », corporel (un malaise, une rougeur…) par la traduction que nous en donnons en mots. Autrement dit, la plupart des signes ne sont pas spécialisés dans la fonction de signes : ils sont et « en plus » signifient. Un peu comme la bouche sert à manger et « en plus » à parler. Parler d’inconscient serait rappeler contre l’idéalisme-angélisme du « tout signifiant » que nous sommes d’abord corps. Ne pourrait-on pas dire alors que les significations dessinées dans le texte manifestent quelque chose de cette corporéité de la parole (tout en reconnaissant que deux concepts fondamentaux de la psychanalyse n’apparaissent pas ici : l’énergétique et le refoulement). L’associatif, le dessiné seraient alors intermédiaires entre l’inconscient du corps et le conscient du discours réflexif. On retrouve ici une difficulté liée à la première conception de Freud qui semble bien avoir pensé d’abord que la cure dépendait seulement du remplacement des significations non verbales par les significations verbales. Ce qui est, sans doute, un peu optimiste…

    57Savoir ce que c’est que l’efficacité de la cure n’est pas de ma compétence. Ne peut-on suggérer que le discours associatif fonctionnerait comme médium entre le non-langage et l’interprétation. Le sérieux de l’« inconscient » renverrait alors à quelque chose de relatif, il signifierait la non-traductibilité d’un discours dans un autre (de l’association dans l’explication) ; elle-même homologue à ce qui résiste dans le passage d’une signification d’une sémiologie donnée (celle par exemple du vu ou de l’éprouvé) lorsqu’on veut en trouver un équivalent dans un autre type de signification.

    584. Mais la difficulté à unifier les sens du mot « inconscient » provient aussi de ce qu’on pourrait poser un « inconscient grammatical ». Même si fondamentalement par rapport aux significations lexicales, les significations grammaticales sont celles où apparaît la mise en place, la référence, la distinction, la modalisation, bref ce qui relève de la réalité-rationalité, amène contre le fil associatif à dire qu’une chose est autre chose que l’autre. De même que le métadiscours « j’ai rêvé que… » ou « on pourrait dire pour rire que… » lève l’angoisse du discours fou en mettant en place les barrières de l’éloignement ou de la fiction.

    59En ce sens donc, la grammaire se trouve être « du côté du » sujet conscient, de la raison, de la « mise en place ». En même temps, la grammaire parle en moi à travers moi, ce n’est pas « ego » en tant que conscience qui décide de parler en termes de vécu du « je » ou en termes de vérités générales, en termes d’expérience commune ou particulière. C’est encore moins un pur « je » qui choisit sa relation de mimésis et/ou d’opposition au discours des autres. D’autant que ces significations, cet inconscient grammatical, si on accepte la formule, peut se dessiner à travers la récurrence d’un type d’organisation non localisable ou au contraire, sur le mode de l’irruption, fureur d’un changement de codage, sorte de « lapsus grammatical ».

    60Bien sûr, tout cela pose beaucoup de problèmes. Et tout d’abord de la place du dit et du non-dit, du lien du langage et de la violence du pathos. Mais peut-être les psychanalystes pourraient-ils accepter que c’est plus du côté de la diversité des façons assignables ou non par lesquelles le langage peut signifier que linguistique et psychanalyse peuvent se recouper que dans l’imaginaire structuraliste d’une langue où tous les rapports se définiraient exhaustivement en paradigmes et en syntagmes. Ou, autrement dit, définir uniquement la langue comme loi nous interdit de penser les différentes façons dont elle peut jouer à tous les sens du mot.

    61Comme toute liste, cette liste est insatisfaisante. On peut espérer qu’elle fonctionne au moins comme correction d’une définition (faussement, à mon sens) déductive de « ce que c’est que le conscient, l’inconscient et la langue ».

    625. Inconscient et « trou » entre discours :

    63Ce à quoi il faudrait ajouter qu’à partir d’une psychologie traditionnelle de l’intériorité, on a peut-être trop cherché à localiser l’inconscient dans le sujet ou son discours. Peut-être au contraire pourrait-on dire que quelque chose n’apparaît comme inconscient que dans la distance du discours de « je » et du discours de « l’autre » qui me regarde, discours du parent, du maître ou du médecin qui, d’une certaine façon, me connaissent mieux moi-même que je ne me connais. Ou dans la distance du discours objectif de l’autre que je mimétise en moi et du reste de ce que je suis, fais, dis, retraduit sans résidu par mon interlocuteur, il y a forcément une part que, par définition, je ne peux pas cerner, où le discours de l’un n’est pas substituable au discours de l’autre. Relation dialogique d’inconscience, d’autant plus difficile à dire que celui qui est supposé savoir tend à ne pas parler de la relation de non-communicabilité entre les discours, mais du fait que l’autre ne comprend pas le discours de l’interprète, bref, ne met plus l’inconscient entre les discours, mais dans le discours de l’autre, ce qui n’est pas pareil… Resterait, bien sûr, à voir comment tous ces sens s’articulent et s’ils s’articulent.

    Un exemple

    64Il est temps, après une discussion trop générale sans doute, de présenter un exemple. Quelques remarques cependant encore avant :

    651. Il semble évident qu’une méthodologie qui n’est pas déductive ni expérimentale ne peut être que comparative. Mais il ne s’agit pas forcément de comparer des sujets différents. Dans le discours d’un seul sujet vont se trouver des éléments constants et des éléments de variation selon les thèmes abordés, la place de l’interlocuteur, etc. Montrer ces constances et ces différences me semble éclairer (un peu) comment le langage fonctionne. En sachant, comme on l’a déjà dit, qu’une telle interprétation ne peut être exhaustive et que cela n’a pas de rapport avec la question médicale qui se formulerait « qu’est-ce qu’un hystérique ? » ou « qu’est-ce qu’un obsessionnel ? ». Ou en tout cas, ça n’a qu’un rapport indirect. Ne serait-ce que parce que dans le discours apparaît bien autre chose que les seuls stigmates de la maladie. Un obsessionnel n’est pas qu’obsessionnel. Pourquoi ce texte plutôt qu’un autre ? Parce qu’il me semble constituer un exemple typique de ce qui peut se passer dans un dialogue où, au-delà de la cohérence discursive, il y a autre chose qu’un interrogatoire auquel le patient répondrait de façon satisfaisante.

    662. Une seconde difficulté est celle de l’ordre à suivre : on a posé un certain nombre de problèmes, comme ceux des places, des genres, des mondes. On pourrait essayer de les traiter un à un. Mais cela ferait perdre de vue que ces différents points de vue qu’on peut prendre sur un texte sont eux-mêmes associés. Ainsi qu’il n’y a pas d’un côté des places, de l’autre des mondes. C’est pourquoi on préfère présenter tout d’abord un commentaire qui suit le déroulement du texte, avant d’essayer de resynthétiser un peu plus. (On verra d’ailleurs qu’on ne prend pas en compte l’ensemble de ce texte un peu long. C’est pourquoi – et aussi pour permettre au lecteur de diverger dans son interprétation – on publie l’ensemble du début de l’entretien, commenté ou non.)

    Le 17 novembre 1986

    I

    (1)

    Méd. :

    Le Docteur vous a expliqué qu’on allait parler un peu ?

    (2)

    P. :

    Oui, il m’a expliqué un peu. Je ne suis pas bien, je suis malade depuis très longtemps, là j’ai fait une dépression à la suite de la mort de mon plus grand ami.

    (3)

    Méd. :

    Oui.

    (4)

    P. :

    Je me crois responsable de sa mort, je me crois responsable de sa mort, je me crois responsable si ma mère meurt, parce que je lui fais toujours du chagrin, c’est fou, elle est très malheureuse et je crois qu’elle va finir par mourir par ma faute…

    (5)

    Méd. :

    Qui est cet ami qui est mort ?

    (6)

    P. :

    C’était un ami que j’avais depuis 23 ans.

    (7)

    Méd. :

    Oui.

    (8)

    P. :

    Je ne le voyais pas souvent mais il était là pour me réconforter quand j’allais trop mal, il est mort d’une crise d’asthme et il me disait toujours qu’il avait ces crises d’asthme quand il était contrarié et il avait beaucoup de remords à mon sujet.

    (9)

    Méd. :

    Pourquoi ?

    (10)

    P. :

    Parce que c’était un monsieur qui n’était pas du tout du même niveau social que moi, je lui ai fait des reproches, je lui ai dit qu’il n’aurait pas dû s’intéresser à moi parce que je n’avais rien à apprendre de lui, ça lui a fait beaucoup, beaucoup de remords, ça, je crois qu’il a eu sa crise d’asthme et puis il n’a pas appelé à l’aide parce qu’il a voulu mourir je crois, il me l’avait dit avant.

    (11)

    Méd. :

    Il s’est tué dans une crise d’asthme.

    (12)

    P. :

    Oui, il est mort d’une crise d’asthme.

    (13)

    Méd. :

    Vous savez, ça marche pas tout seul une crise d’asthme, quelque fois ça s’arrête, mais enfin, pour vous, ça pourrait être comme une espèce de grande crise de larmes, en somme, comme une crise de désespoir.

    (14)

    P. :

    Oui, parce qu’il m’avait écrit une lettre et il me mettait sur la lettre surtout de lui répondre, et je ne lui ai pas répondu… que trop tard parce que ma lettre n’est arrivée que…

    (15)

    Méd. :

    Oui.

    (16)

    P. :

    Oui.

    II

    (17)

    Méd. :

    Dites-moi, Madame, comment êtes-vous arrivée jusqu’ici ?

    (18)

    P. :

    À l’hôpital ?

    (19)

    Méd. :

    Oui, à l’hôpital.

    (20)

    P. :

    J’ai été envoyée ici par une doctoresse de l’hôpital N., dans le service du Professeur P.

    (21)

    Méd. :

    Et qui s’appelle comment ?

    (22)

    P. :

    F.

    (23)

    Méd. :

    Et qui vous suit ?

    (24)

    P. :

    Elle me suit pour les médicaments.

    (25)

    Méd. :

    C’est ça.

    (26)

    P. :

    Et je vois un psychanalyste en plus.

    (27)

    Méd. :

    Oui.

    (28)

    P. :

    Alors j’ai annulé tous mes rendez-vous parce que c’est inutile.

    (29)

    Méd. :

    Vous voyez un psychanalyste depuis longtemps ?

    (30)

    P. :

    Depuis trois ans.

    (31)

    Méd. :

    Et ça va mieux ?

    (32)

    P. :

    Non, ça ne va pas mieux, quand je sors de chez lui je suis très, très malade.

    (33)

    Méd. :

    Vous le voyez tous les combien ?

    (34)

    P. :

    Deux fois par semaine.

    (35)

    Méd. :

    Deux fois par semaine.

    (36)

    P. :

    Là, j’ai dû annuler parce que… je n’ai pas eu le temps.

    (37)

    Méd. :

    Par ailleurs, vous prenez quoi comme médicaments ?

    (38)

    P. :

    Ici, on me donne du Tercian et puis du Valian, je crois…

    (39)

    Méd. :

    Quel âge avez-vous ?

    (40)

    P. :

    47 ans.

    (41)

    Méd. :

    Quelle est votre vie ? Vous travaillez ?

    (42)

    P. :

    Non, je suis en arrêt d’invalidité.

    (43)

    Méd. :

    Pour ?

    (44)

    P. :

    Pour ma névrose.

    (45)

    Méd. :

    Pour votre névrose, et comment vous l’appelez votre névrose ?

    (46)

    P. :

    Névrose obsessionnelle.

    (47)

    Méd. :

    Névrose obsessionnelle, elle a été reconnue névrose obsessionnelle il y a plusieurs années ?

    (48)

    P. :

    Oui, il y a très longtemps.

    (49)

    Méd. :

    Alors, vous avez à la fois des comportements et des idées obsessionnels ?

    (50)

    P. :

    Oui, c’est ça, j’en ai marre, je ne parviens pas à me distraire de ces idées.

    (51)

    Méd. :

    Vous êtes tout le temps dans vos obsessions…

    (52)

    P. :

    Oui.

    (53)

    Méd. :

    Vous pouvez m’en citer une, par exemple ?

    (54)

    P. :

    L’obsession de mon ami mort par ma faute, que je suis à l’hôpital et que ça fait beaucoup de chagrin à ma mère, là c’est un autre genre d’obsession que j’avais, c’est-à-dire que quand une va un petit peu mieux, il en vient une autre.

    (55)

    Méd. :

    C’est ça, c’est toujours comme ça ?

    (56)

    P. :

    Oui.

    (57)

    Méd. :

    C’est toujours comme ça, depuis des années… ça a commencé à quel âge ?

    (58)

    P. :

    J’ai commencé à être malade, à m’apercevoir, à 17 ans.

    (59)

    Méd. :

    Oui…

    (60)

    P. :

    À 17 ans.

    (61)

    Méd. :

    Vous avez quand même eu une formation professionnelle ?

    (62)

    P. :

    Oui, j’ai travaillé aux PTT, à la direction.

    (63)

    Méd. :

    Et puis ensuite… pendant plusieurs années ?

    (64)

    P. :

    Non, j’ai travaillé d’abord à la Poste où mes parents habitaient, et puis j’en ai eu assez d’avoir affaire au public, ça m’intimidait beaucoup, alors j’ai demandé à venir à Paris, et là je suis venue et je suis tombée malade à cause du trajet, du changement, de tout, et là je n’ai jamais repris.

    (65)

    Méd. :

    C’était à quel âge ?

    (66)

    P. :

    J’avais 40, 41 ans à ce moment-là.

    (67)

    Méd. :

    Vous avez toujours vécu avec vos parents…

    (68)

    P. :

    Oui, j’habitais chez eux, et puis après, quand mon père est mort, ma mère est venue s’installer chez moi, elle a un appartement mais jusqu’à présent elle n’avait pas envie d’y aller, parce qu’elle dit avoir peur, mais là elle a l’air décidée d’y aller.

    (69)

    Méd. :

    Peur de quoi ?

    (70)

    P. :

    Elle a peur, peur d’être chez elle.

    (71)

    Méd. :

    Oui, peur d’être toute seule.

    (72)

    P. :

    Oui, c’est ça.

    (73)

    Méd. :

    Bon, vous avez donc vécu seule pendant quelques années…

    (74)

    P. :

    Non, jamais… jamais.

    (75)

    Méd. :

    Vos parents étaient séparés ?

    (76)

    P. :

    Non.

    (77)

    Méd. :

    Je ne comprends pas.

    (78)

    P. :

    J’habitais chez eux dans leur maison en banlieue, et
    quand mon père est décédé, ma mère… ah oui, j’ai oublié de vous dire que j’avais un petit studio, ma mère s’est installée avec moi depuis cinq ans.

    (79)

    Méd. :

    D’accord.

    (80)

    P. :

    Dans le studio.

    III

    (81)

    Méd. :

    Hum… Bon, mais vous êtes sans arrêt dans vos idées…

    (82)

    P. :

    Oui.

    (83)

    Méd. :

    Vous n’arrivez pas à vous en distraire…

    (84)

    P. :

    Non.

    (85)

    Méd. :

    Mais pas simplement au sens courant du terme, vous n’arrivez pas à vous en extraire…

    (86)

    P. :

    Voilà, c’est ça, c’est ça.

    (87)

    Méd. :

    Vous n’avez pas un bon moment dans la journée ?

    (88)

    P. :

    Non, au petit déjeuner, j’aime bien le matin au petit déjeuner.

    (89)

    Méd. :

    Et alors là, vous pouvez faire un petit peu de fantaisies ?

    (90)

    P. :

    Non.

    (91)

    Méd. :

    C’est-à-dire que vous pouvez changer d’un jour à l’autre ?

    (92)

    P. :

    J’comprends pas.

    (93)

    Méd. :

    Qu’est-ce qu’il y a de bon au petit déjeuner ?

    (94)

    P. :

    J’aime bien le café au lait, j’aime ça.

    (95)

    Méd. :

    Oui.

    (96)

    P. :

    J’en boirais bien trois, quatre bols, c’est tout ce que j’aime.

    (97)

    Méd. :

    Et après, vous vous en servez dans vos obsessions ?

    (98)

    P. :

    Oui, mais ma compagne de chambre va beaucoup mieux, alors elle me parle sans arrêt, et je vous dirais, quelquefois ça m’énerve un p’tit peu.

    (99)

    Méd. :

    Ici, là…

    (100)

    P. :

    Je n’ose pas lui dire.

    (101)

    Méd. :

    Pourquoi vous ne lui dites pas de se taire ?

    (102)

    P. :

    Parce qu’elle parle sans arrêt depuis qu’elle va mieux.

    (103)

    Méd. :

    Elle est allée brutalement mieux, hein ?

    (104)

    P. :

    Oui.

    (105)

    Méd. :

    Vous n’avez jamais eu, comme ça, de passages où vous alliez bien ?

    (106)

    P. :

    Si, quand on m’avait donné du Dogmatil.

    (107)

    Méd. :

    Oui.

    (108)

    P. :

    On avait arrêté parce que ça perturbait mes règles, autrement j’ai pas eu de médicaments particuliers.

    (109)

    Méd. :

    Et vous avez été bien ? C’est-à-dire que vous avez connu un minimum de liberté, de possibilités de…

    IV

    (110)

    P. :

    Oui, j’allais travailler, mes obsessions étaient toujours là quand même, j’avais peur des choses, j’avais peur du cancer et tout, mais…

    (111)

    Méd. :

    Vous avez peur de la saleté ?

    (112)

    P. :

    J’ai peur des… maladies, oui, du cancer.

    (113)

    Méd. :

    Oui, et le cancer, comment l’attraperiez-vous ?

    (114)

    P. :

    J’ai pas peur pour moi.

    (115)

    Méd. :

    Non…

    (116)

    P. :

    J’ai peur de contaminer ma mère, vous voyez, c’est ça, mais c’est moins cette obsession-là, maintenant c’est la mort de mon ami.

    (117)

    Méd. :

    Oui, et vous seriez maléfique au point de donner le cancer à votre mère ?

    (118)

    P. :

    C’est ça, et je crois qu’en restant ici, je vais… à la longue, elle va faire naître un cancer en z’elle, je sais comment ça se passe, il suffit d’un tout p’tit dérèglement pour qu’une cellule devienne cancéreuse.

    (119)

    Méd. :

    Hmm…

    (120)

    P. :

    Et j’ai peur de ça.

    (121)

    Méd. :

    Ça touche votre mère.

    (122)

    P. :

    Oui, c’est ma mère, oui.

    (123)

    Méd. :

    Et les autres personnes ?

    (124)

    P. :

    Non, c’est ma mère, j’ai peur pour ma mère.

    (125)

    Méd. :

    Donc votre mère souffrirait de vous savoir ici, et ça suffirait pour faire naître en elle un cancer.

    (126)

    P. :

    Non, pas ça.

    (127)

    Méd. :

    Si vous êtes auprès d’elle, elle souffre moins, elle est moins en risque d’avoir un cancer…

    (128)

    P. :

    Non, elle souffre aussi parce que je suis très malade à la maison.

    (129)

    Méd. :

    Alors qu’est-ce qui est le mieux ?… Dans les deux cas, ça me semble mal parti…

    (130)

    P. :

    Oui.

    V

    (131)

    Méd. :

    Ce qui compte, c’est votre souffrance, pour nous, vous comprenez hein…

    (132)

    P. :

    Oui, oui, j’comprends.

    (133)

    Méd. :

    Vous ne croyez pas que votre mère se sentirait bien si elle vous voyait revenir en forme…

    (134)

    P. :

    Si, si.

    (135)

    Méd. :

    Bon ben on peut espérer, non ?… Ça a l’air absolument hors de vos catégories…

    (136)

    P. :

    Oui.

    (137)

    Méd. :

    Mais vous me dites que vous avez eu des périodes où ça allait mieux

    (138)

    P. :

    Oui… j’avais toujours mes obsessions.

    (139)

    Méd. :

    Oui, mais vous en souffriez moins ! Ce Dogmatil, on vous l’a donné quand ?

    (140)

    P. :

    Il y a quatre… en 68 maintenant.

    (141)

    Méd. :

    Et pendant combien de temps vous avez été bien ?

    (142)

    P. :

    Trois ans.

    (143)

    Méd. :

    Trois ans, vous avez repris du travail à ce moment-là…

    (144)

    P. :

    Je travaillais, oui.

    (145)

    Méd. :

    Oui.

    (146)

    P. :

    Mes obsessions étaient toujours là quand même !

    (147)

    Méd. :

    Oui, oui.

    VI

    (148)

    P. :

    Ça j’ai jamais pu me débarrasser de mes obsessions.

    (149)

    Méd. :

    Alors vos obsessions actuellement sont très fixées sur la mort de personnes qui vous sont proches.

    (150)

    P. :

    Oui, c’étaient les deux êtres les plus chers que j’avais, cet ami et ma mère.

    (151)

    Méd. :

    Oui, vous n’avez jamais pensé ça de votre psychanalyste ?

    (152)

    P. :

    Non, pas encore.

    (153)

    Méd. :

    Pas encore ? (Petit rire.) Vous croyez que ça va venir ?

    (154)

    P. :

    Aussi bien.

    VII

    (155)

    Méd. :

    Aussi bien ! Oui, c’est dans le plan ça… Vous avez lu des choses sur la psychanalyse ?

    (156)

    P. :

    Non.

    (157)

    Méd. :

    Non, et vous lisez un petit peu, vous avez le temps de vous occuper ?

    (158)

    P. :

    Non, j’aime pas.

    (159)

    Méd. :

    Pourquoi ?

    (160)

    P. :

    Je ne peux pas lire depuis que mon ami est mort.

    (161)

    Méd. :

    Oui…

    (162)

    P. :

    Je n’peux pas lire.

    (163)

    Méd. :

    Vous regardez la télévision ?

    (164)

    P. :

    Les informations, c’est tout.

    (165)

    Méd. :

    Vous avez l’impression qu’on parle de vous à la radio ou à la télévision ?

    (166)

    P. :

    Non, non.

    (167)

    Méd. :

    Non, les images vous font quelle impression ?

    (168)

    P. :

    Je suis indifférente.

    (169)

    Méd. :

    Indifférente.

    (170)

    P. :

    Oui, c’est ça.

    (171)

    Méd. :

    Même quand on vous annonce des catastrophes épouvantables ?

    (172)

    P. :

    Ah si ! Je suis très sensible à ces choses-là mais ce qui n’est pas grave m’est indifférent.

    (173)

    Méd. :

    Oui, d’accord, mais quand c’est grave, vous avez l’impression que vous y êtes pour quelque chose ?

    (174)

    P. :

    Non.

    (175)

    Méd. :

    Jamais ?

    (176)

    P. :

    Non.

    (177)

    Méd. :

    Vous n’avez jamais eu l’impression que vous pouvez agir par la pensée ?

    (178)

    P. :

    Si, par des paroles mal dites, je peux influencer la vie de quelqu’un, je pense.

    (179)

    Méd. :

    Oui, mais pas par la pensée.

    (180)

    P. :

    Par ce que ma pensée a fait naître comme action, par exemple, j’vais vous citer un exemple, j’ai ma compagne de chambre l’autre jour elle avait froid, moi j’aime pas la chaleur alors j’lui ai pas dit que les radiateurs étaient fermés, elle n’a pas su, et je m’sens maintenant coupable s’il arrivait maintenant quelque chose dans sa famille à cause de ça, vous voyez.

    (181)

    Méd. :

    Oui, ça peut même prendre une très grande extension alors !

    (182)

    P. :

    Oui.

    (183)

    Méd. :

    Qui peut arriver à sa famille qui agisse sur quelque chose d’autre à l’extérieur de la propre famille de cette dame et ainsi de suite…

    (184)

    P. :

    Oui.

    (185)

    Méd. :

    Vous avez quelquefois, comme ça, l’impression que le malheur pourrait se…

    (186)

    P. :

    Le malheur dans ma famille, oui.

    (187)

    Méd. :

    Oui, ça vous suffit, c’est ça que vous voulez dire ?

    VIII

    (188)

    P. :

    Oui, oui, dans ma famille, j’ai l’impression d’avoir gâché la vie de tout le monde.

    (189)

    Méd. :

    Vous avez des frères et sœurs ?

    (190)

    P. :

    J’ai une sœur.

    (191)

    Méd. :

    Oui.

    (192)

    P. :

    Oui.

    (193)

    Méd. :

    Qu’est-ce qu’elle devient, elle ?

    (194)

    P. :

    Elle est mariée, elle a un garçon et une petite fille.

    (195)

    Méd. :

    Ça va bien !

    (196)

    P. :

    Oui (dans un murmure).

    (197)

    Méd. :

    Bon, ben pourquoi lui auriez vous gâché sa vie à elle ?

    (198)

    P. :

    Elle dit ça, elle dit quelquefois que j’ai gâché la vie de toute la famille.

    (199)

    Méd. :

    Elle s’en est tirée, comme on dit.

    (200)

    P. :

    Oui, elle s’est mariée tôt.

    (201)

    Méd. :

    Elle a des enfants.

    (202)

    P. :

    Elle a une fille, et un petit garçon.

    (203)

    Méd. :

    C’est ça, bon, et votre père, il est décédé, vous m’avez dit…

    (204)

    P. :

    Oui, il est décédé en 60… en 85.

    (205)

    Méd. :

    De quoi ?

    (206)

    P. :

    D’un cancer des bronches, je l’savais qu’il avait ça, j’en étais sûre.

    (207)

    Méd. :

    Pourquoi ?

    (208)

    P. :

    Parce qu’il toussait, j’étais sûre qu’il aurait eu ce cancer.

    (209)

    Méd. :

    Vous y êtes pour quelque chose ?

    (210)

    P. :

    Oui, je me suis sentie responsable en partie parce que je ne le poussais pas à aller faire ses radios parce que j’ai peur de la radioactivité , alors au lieu de l’encourager à se soigner, je n’osais pas parce que je me disais qu’en allant passer ses radios, il allait attraper un cancer qu’il n’avait pas.

    (211)

    Méd. :

    Oui, mais enfin vous savez bien que ce n’est pas comme ça que ça s’attrape.

    (212)

    P :

    …

    IX

    (213)

    Méd. :

    Enfin bon, tout ça ce sont des obsessions !

    (214)

    P. :

    Oui.

    (215)

    Méd. :

    Donc, en même temps, vous n’y croyez pas…

    (216)

    P. :

    Oui, mais je fais comme si c’était vrai, j’agis en conséquence.

    (217)

    Méd. :

    Et ça vous fait souffrir comme si c’était vrai.

    (218)

    P. :

    Oui, c’est ça, exactement et même encore pire.

    (219)

    Méd. :

    Vous avez fait des choses répréhensibles dans la vie quelquefois ?

    (220)

    P. :

    Non.

    (221)

    Méd. :

    Donc vous êtes innocente !

    (222)

    P :

    … si, j’ai fait, j’ai fait…

    (223)

    Méd. :

    Qu’est-ce que vous avez fait ?

    X

    (224)

    P. :

    Ben, on s’est pas vu beaucoup, et puis j’ai voulu soigner ma petite chatte sans appeler le vétérinaire parce que j’avais peur qu’il lui fasse mal.

    (225)

    Méd. :

    Elle est morte de quoi ?

    (226)

    P. :

    D’une jaunisse.

    (227)

    Méd. :

    D’une jaunisse ?! Une chatte ! Comment ça se voit ?

    (228)

    P. :

    Elle avait les yeux jaunes.

    (229)

    Méd. :

    Oui, c’était une chatte qui avait quel âge ?

    (230)

    P. :

    Elle avait onze ans et j’ai fait une obsession pour ça encore, ça a duré des années parce que j’ai cru que je l’avais faite enterrer et elle n’était pas morte, je voulais aller la déterrer mais j’osais pas, je croyais…

    (231)

    Méd. :

    Mais vous avez quelque chose à vous reprocher de plus ancien, de plus important ?

    (232)

    P. :

    … non, sinon d’avoir fait du mal beaucoup à ma famille avec ses maladies, sans ça autrement je n’leur ai pas fait mal…

    (233)

    Méd. :

    Mais non vous n’avez pas fait de mal !

    (234)

    P. :

    Non.

    XI

    (235)

    Méd. :

    Mais pourquoi êtes-vous si maléfique ?

    (236)

    P. :

    Je sais pas…

    (237)

    Méd. :

    Vous avez quelquefois, dans votre pensée, d’autres pensées qui vous sont un peu étrangères, qui s’infiltrent…

    (238)

    P. :

    …

    (239)

    Méd. :

    Je n’dis pas des voix, hein, ça n’est pas ça, mais comme des espèces de pensées qui vous appartiennent pas tout en étant votre pensée mais qui seraient comme des sug gestions, si vous voulez…

    (240)

    P. :

    Oui (pas affirmatif).

    (241)

    Méd. :

    De mauvaises suggestions, ou des choses réconfortantes comme si vous vous disiez « t’en fais pas », « t’es pas si mauvaise que ça »…

    (242)

    P. :

    Oui (pas affirmatif)… non.

    (243)

    Méd. :

    Non ?

    (244)

    P. :

    Je crois toujours que je fais du mal.

    (245)

    Méd. :

    Vous vous acharnez.

    (246)

    P. :

    Oui, c’est ça… Alors la vie devient impossible, à la fin j’en pouvais plus.

    (247)

    Méd. :

    Oui, qui vous a envoyé en analyse ?

    XII

    (248)

    P. :

    … le docteur P… de l’hôpital Sainte-Anne où j’avais été envoyée par une… psychologue en consultation.

    (249)

    Méd. :

    À la suite de quoi ?

    (250)

    P. :

    La mort de mon père et puis…

    (251)

    Méd. :

    Et à la mort de votre père, ça a été moins bien, particulièrement moins bien.

    (252)

    P. :

    Oui, parce que j’ai réalisé beaucoup de choses à la mort de mon père…

    (253)

    Méd. :

    Comme quoi ?

    (254)

    P :

    … ben qu’i fallait, c’est assez embarrassant, pour que m… un homme soit gentil avec moi, il fallait que je couche avec lui… sans ça il ne serait pas gentil, j’ai réalisé ça…

    (255)

    Méd. :

    Alors évidemment avec votre père c’était un petit peu… enfin vous étiez dans une situation impossible, vous avez réalisé ça après sa mort ?

    (256)

    P. :

    Je pensais pas à lui.

    (257)

    Méd. :

    Non, vous ne pensiez pas à lui, mais vous me dites ça juste au moment où vous me parliez de la mort de votre

    père.

    (258)

    P. :

    Oui, ça s’est trouvé comme ça.

    (259)

    Méd. :

    Oui, comme ça.

    (260)

    P. :

    À sa mort, j’ai réalisé cette chose-là, dont j’avais jamais eu idée avant.

    (261)

    Méd. :

    Jamais.

    (262)

    P. :

    Non, j’croyais pas qu’il fallait… coucher avec quel qu’un pour qu’il soit gentil avec moi, honnêtement.

    (263)

    Méd. :

    Oui mais enfin, vous savez bien que ce n’est pas vrai, il y a des tas de gens qui sont gentils avec vous.

    (264)

    P. :

    Non, mais je dis pas des hommes, un homme en particulier.

    (265)

    Méd. :

    Oui, mais il y a des tas d’hommes qui sont gentils avec vous sans que vous ayez besoin de coucher avec eux…

    (266)

    P. :

    Oui.

    (267)

    Méd. :

    Alors c’est une obsession !

    (268)

    P. :

    Je pensais à une personne précise.

    (269)

    Méd. :

    Ah oui, c’était qui ?

    (270)

    P. :

    C’était cet ami.

    (271)

    Méd. :

    Ah, c’était cet ami…

    (272)

    P. :

    Oui.

    (273)

    Méd. :

    Vous avez failli à ce moment-là, enfin vous avez failli à un moment dans votre vie, faire votre vie avec un

    homme ?

    (274)

    P. :

    Non, jamais.

    (275)

    Méd. :

    Jamais.

    (276)

    P. :

    Non.

    277)

    Méd. :

    Mais cet ami, c’était…

    (278)

    P. :

    Je le voyais de temps en temps.

    (279)

    Méd. :

    Vous auriez pu envisager de vous rapprocher de lui ?

    (280)

    P. :

    Non, c’était pas possible.

    (281)

    Méd. :

    Pourquoi ?

    (282)

    P. :

    Parce qu’il était marié.

    (283)

    Méd. :

    Ah oui…

    (284)

    P. :

    Il était très âgé, en plus, il avait l’âge de mon père.

    (285)

    Méd. :

    Il avait l’âge de votre père, c’était un ami de votre père ?

    (286)

    P. :

    Non, non, c’était un ami que j’avais rencontré comme ça.

    (287)

    Méd. :

    Oui.

    (288)

    P. :

    Il n’était pas du tout du même milieu que moi et il voulait… il me disait toujours qu’il ne m’aimait pas tout court, il m’aimait bien mais il ne m’aimait pas tout court.

    (289)

    Méd. :

    Hmm…

    (290)

    P. :

    Vous voyez…

    (291)

    Méd. :

    Oui ?

    (292)

    P. :

    Alors… j’ai voulu continuer à le voir parce que j’avais personne, j’avais que lui.

    (293)

    Méd. :

    Mm… c’était un homme qui était plein de tendresse à votre égard…

    (294)

    P. :

    Oui, il était très gentil avec moi.

    (295)

    Méd. :

    Il vous a fait des avances ?

    (296)

    P. :

    … oui, oui, quand même, j’ai toujours refusé.

    (297)

    Méd. :

    Oui…

    (298)

    P. :

    Oui.

    (299)

    Méd. :

    Et vous le regrettez, jusqu’à un certain point ?

    (300)

    P. :

    Oui, je le regrette beaucoup.

    (301)

    Méd. :

    Et vous regrettez quoi, qu’il vous ait fait des avances ou bien d’avoir refusé ?

    (302)

    P. :

    D’avoir refusé.

    (303)

    Méd. :

    D’avoir refusé.

    (304)

    P. :

    Il espérait bien en obtenir davantage, et ça, j’ai pas réalisé le moment venu.

    (305)

    Méd. :

    Oui, et vous, vous avez des sensations sexuelles un peu obsédantes aussi ?

    (306)

    P. :

    Non, non, non.

    (307)

    Méd. :

    Non, ce n’est pas votre problème…

    (308)

    P. :

    Non.

    (309)

    Méd. :

    Vous n’avez pas du tout de désir sexuel qui s’exprimerait sous forme d’idées ou physiquement ?

    (310)

    P. :

    Si bien sûr, quelquefois, mais rarement.

    (311)

    Méd. :

    Rarement.

    (312)

    P. :

    Oui.

    (313)

    Méd. :

    Oui… Vous ne vous faites pas de reproches dans ce domaine-là ?

    (314)

    P. :

    … non, franchement.

    (315)

    Méd. :

    Non…

    (316)

    P. :

    Si, je regrette de pas avoir… de pas avoir fait ce que ce monsieur voulait.

    (317)

    Méd. :

    C’est ça, oui.

    (318)

    P. :

    Je regrette parce que j’aurais gagné encore plus son affection, puis i m’aurait sortie, emmenée au cinéma, tout, et il le faisait pas et je pense que c’est parce que j’ai refusé de… coucher avec lui.

    (319)

    Méd. :

    Les choses ont été dites aussi crûment que ça ?

    (320)

    P. :

    Non.

    (321)

    Méd. :

    Non.

    (322)

    P. :

    Il l’a jamais dit, il était très intelligent, très cultivé.

    (323)

    Méd. :

    Hmm…

    (324)

    P. :

    Il était très gentil, mais moi j’en voulais toujours davantage, j’donnais rien en échange alors j’n’ai rien reçu…

    (325)

    Méd. :

    Oui, oui… Dites-moi, vous êtes près de vos sous, à propos ?…

    Significations et enchaînements ; continuités et différences entre les saynètes

    671-2 – L’énoncé du médecin constitue en quelque sorte une « subordonnée textuelle » : l’énoncé en question prépare une question du type « dites-moi ce que vous sentez ? » ou « comment êtes vous arrivée ici ? ».

    68Dans la réponse de la patiente, on note tout d’abord que l’énoncé préalable du médecin est suffisant pour amener une réponse. D’autre part que l’enchaînement sur soi comporte après une réponse impliquée par la question (« oui, il m’a expliqué un peu »), une partie qui n’est plus impliquée : le passage à la description de la maladie avec les énoncés successifs qui tournent autour du même référent : « je ne suis pas bien », une précision-aggravation, « je suis malade », accompagnée d’une référence temporelle, « depuis très longtemps ». Puis de nouveau une référence temporelle « là » et une nouvelle précision « dépression », elle-même accompagnée du discours explicatif-objectivant : « à la suite de la mort de mon plus grand ami ». Les deux amplificateurs « très longtemps »/ « plus grand ami » se renforçant, même s’ils ne portent pas sur le même objet.

    69En reprenant ce qui a été développé dans l’École de Palo Alto sur le rôle du découpage et de l’accentuation, on parlera d’interprétation linguistique lorsqu’il s’agit de mettre un fait de discours en relation avec d’autres faits de discours et non avec autre chose que le discours13. En ce sens, il n’y a pas de différence entre interprétation et découpage, si l’on donne à découpage le sens large de mise en correspondance et non de division en séquences. Plutôt que de paradigme et de syntagme, on dira alors que c’est le découpage qui permet (peut-être) d’accentuer, de pointer les sens actuels qui circulent entre ce que l’on a rapproché.

    70Dans cette circulation apparaît un problème d’interprétation : quelle est la relation entre le « un peu » du malade et celui du médecin ? Certes, il y a les affinités qui font que « parler un peu » peut être rassurant, alors que « expliquer un peu » peut impliquer un « degré insuffisant ». Mais de la reprise elle-même, nous ne pouvons rien dire. Elle s’éclairerait peut-être si l’on trouvait une systématicité de la relation de semi-reprise entre les locuteurs ; ce qui n’est pas le cas.

    71Sur ce tout petit exemple, on voit donc un trait de la relation d’interprétation. Il est vrai qu’il y a des questions de fait : ceci est-il ou n’est-il pas dans un texte ? Et puis des questions de scansion qui ne sont pas « objectives », au sens de vraies ou fausses ; mais pas non plus subjectives au sens où elles dépendraient de la fantaisie de chacun : je dirais que l’interprétation éclaire, relève du vraisemblable plutôt que du vrai ; on peut montrer à un tiers comment, soi, on a interprété.

    722-4 / 3-4 – Autre exemple d’indécidable : quel est le rôle de la continuité 3-4 ? Ici aussi, l’interprétation ne peut être strictement locale, mais provient plutôt de ce qu’on retrouve dans le reste du texte des relations du même type où le discours de la patiente n’est ni induit par celui du médecin, ni opposé à lui ou sans rapport apparent, mais en accord, quoique non déductible. Ce qui, après tout, semble le mode normal de continuité dans une conversation : les propos de b sont reliés à ceux de a (cohérence) mais n’en sont pas déductibles (leur distance contribuant à leur « intérêt » éventuel).

    73Surtout, ce qui caractérise 4, c’est le changement de monde. Le passage du discours du fait à celui du « je crois ». Dont on peut dire qu’ils se passent dans des « mondes » différents, puisque « je suis malade » et « j’ai fait une dépression » peuvent sans difficulté être dits en 3e personne, peuvent être vérifiés par des témoignages, et non « je crois » (pour mêler des critères linguistiques étroits et discursifs plus larges de ce qu’on appelle monde). Mais on donnerait une description inexacte de leurs rapports si on supposait que les mondes doivent être absolument séparés. Après tout, à l’intérieur du monde dominé par « je crois » prennent place des énoncés qui, eux, semblent relever du factuel-général : « je lui fais toujours du chagrin », « elle est très malheureuse ». Sans parler de « c’est fou » (dont on ne sait trop si c’est un figement ou un énoncé « proprement assertif »). Mais surtout le statut du « je me crois », répété trois fois, est difficile à cerner. Bien sûr, on peut dire que l’hésitation sur le statut des énoncés est la règle plutôt que l’exception. En tout cas, ce n’est pas en soi quelque chose de pathologique. S’il y avait « je me croyais », il n’y aurait pas de problème : il y aurait distance « normale » du sujet du discours au sujet de la croyance. Même chose s’il y avait « je ne peux pas m’empêcher de croire ». Il semble que l’impossibilité de dire clairement la relation de celui qui parle à sa croyance est caractéristique de l’ensemble de ce texte. Peut-être aussi de beaucoup de situations décrites en pathologie comme dans la communication banale où la modalité « ce n’est pas de moi - ça n’est pas hors de moi », si l’on veut l’impossibilité de fonctionner en termes de « ou bien - ou bien » est la caractéristique langagière dominante. La relative opacité s’accroît si l’on prend en compte le dernier « je crois » qui, portant sur l’avenir (« je crois qu’elle va finir par mourir par ma faute »), semble poser en lui-même moins de problèmes interprétatifs que les premiers « je me crois ». D’où le problème pour l’interprète, problème insoluble en toute rigueur : doit-on ajouter ce dernier « je crois » à la liste des autres ou au contraire l’en disjoindre ? Il me semble qu’il n’y a pas à le disjoindre complètement, d’autant qu’il éclaire et s’éclaire par les autres modalités d’assertion de la patiente : ce qui importe, c’est la douleur de la croyance, non la position « objective » d’une certitude. La mort de l’ami (passée) et la mort de la mère (future) se renforcent en quelque sorte. On voit ici la spécificité du discours « associatif » fondé sur la répétition de propos apparentés (mort de mon ami - mort de ma mère) et non sur la succession des événements (récit), le passage d’un concept à un autre (explication) ou d’un aspect à l’autre du même objet (description). On a sans doute trop souvent cherché à décrire l’association à partir de tâches artificielles d’associations de mots du type « à quoi ça vous fait penser », ou dans le cadre d’une théorie générale de l’« association des idées », qui risque de ne pas préciser beaucoup ce que sont les idées en question (images, sentiments ou…).

    74Ici, il s’agit donc de l’association comme mode d’enchaînement des discours, fondé non sur une relation de succession : « il a fait ça et puis il a fait ça » ou sur une relation d’explication : « je me crois responsable parce que… », mais sur la continuité de l’élément prédiqué (responsable + mort) et changement dans la série de mort d’être cher. Proche de cette série associative, mais cependant différente, on distinguera la relation de « petite touche » où les diverses mises en mots tournent en quelque sorte autour du même fait : « je lui fais toujours du chagrin », « elle est très malheureuse », « je crois qu’elle va finir par mourir par ma faute ». On pourrait parler ici de genre descriptif-associatif. De même qu’on aurait un autre type d’association si la patiente mettait en relation des objets posés comme très différents ou assertait explicitement un comme. On peut peut-être établir une classification des genres possibles ; c’est dans chaque texte qu’on peut établir des « genres réels ».

    75Toujours est-il que le médecin n’interroge pas là-dessus. Mais un des problèmes constants qu’on rencontrera sera le conflit entre le discours du patient présentant en quelque sorte un « générique atmosphérique » et celui du médecin qui recherche un réel déterminé. Si le médecin avait demandé : « Mais quelle souffrance lui causez-vous ? », on aurait eu, dans le jargon que je propose, un même thème de référence dans deux mondes différents.

    764-5 – C’est d’un autre côté que le médecin cherche l’actualisation. Un autre aurait pu tirer du côté de l’analyse de la croyance. Celui-ci passe de la croyance à une question impliquant une référence « réelle ». Avec un non-dit sur lequel, comme sur tout non-dit, il est possible, non nécessaire, d’enchaîner quelque chose comme « quel genre d’ami ? »

    775-6 – D’où le fait que la réponse est bien dans le champ, mais peut sembler peu explicite.

    78D’où 6-7 qui relance « oui », sans qu’on puisse savoir si on doit parler d’un enchaînement 7-8 sur la relance ou d’un enchaînement 6-8, qui ferait de 6 un préénoncé de 8, si l’on veut un « circonstant » et non un dit au sens plein.

    796-8 – On peut percevoir une réponse implicite à la question concernant le type d’attachement : « ne pas voir souvent », « être là pour me réconforter », allant du côté du « non-sexuel ». Mais surtout le discours s’organise sur une autre forme d’association, au-delà du rapport factuel sur une symétrie lui-moi, à l’intérieur de la prise de parole et entre 4 et 8 : lui comme moi allons mal (lui jusqu’à la mort), je me sens coupable / il a des remords. On retrouve aussi la plurivalence du champ associatif du mal et de la culpabilité : en 4, c’est moi qui suis cause de sa mort ; en 8, c’est lui qui avait beaucoup de remords.

    808-9 – Type d’enchaînement fréquent : demande d’explicitation catégorielle à partir de l’énoncé d’un fait.

    819-10 – Introduction d’une catégorie de réponse induite (pourquoi / parce que…). Si la forme générale est celle du discours explicatif, il reste, pour moi, une certaine indétermination lexicale : ce n’est pas exactement « je n’avais rien à apprendre de lui » (plutôt « j’étais incapable de… ») et d’autre part, le lien reste relativement opaque entre cette différence de milieu social, les remords et la mort. Dans un cas comme celui-ci, le problème est de savoir à quoi ou à qui l’on attribue l’opacité : plutôt du côté de celui qui raconte ou de celui de l’interprète ignorant des implicites ou n’acceptant pas une certaine indétermination. Disons que ce qui semble fonctionner ici, c’est la distance entre le genre explicatif, indiqué par la continuité : pourquoi / parce que et le contenu de ce qui est donné comme ayant valeur explicative.

    8210-11 – Une fois encore, le médecin se place dans le « réel », l’assertion des faits, repris par la patiente en 12.

    83En revanche, 12-13 me semble être une forme de discours interprétatif du médecin qui commence à se placer « du côté du réel » (la crise d’asthme n’est pas « ce que vous croyez ») et pour, par contraste, insister sur l’aspect « psychique attribué » à l’autre sur le mode du « comme ».

    84En 13, la patiente remet le « comme une crise de désespoir »« dans la réalité » en quelque sorte deux fois : « oui, il a été désespéré » et « oui, dans la réalité, c’est moi qui suis vraiment coupable ». La saynète s’achevant sur ce constat sur lequel ni l’un ni l’autre n’éprouve le besoin d’ajouter quelque chose.

    85Certes, il est en quelque sorte « normal », inscrit dans la situation médecin-malade que le médecin impose des catégories sous forme de questions et que le malade présente dans ce cadre des faits ou du senti. Mais ce cadre général n’importe pas plus que les formes particulières que va prendre tel ou tel échange. Tout d’abord, ici, le médecin pose des questions à partir des assertions du malade et non « en rafale » comme dans un questionnaire-interrogatoire. D’autre part, si les questions portant sur le factuel l’emportent, dans d’autres cas (voir 11-13) il modalise, reformule plutôt le discours de son interlocutrice. Mais c’est surtout du côté de celle-ci qu’on peut voir apparaître un mouvement discursif spécifique. On pourrait dire que sur un plan factuel, il n’y a aucune rupture avec le médecin (ses réponses ne sont pas incohérentes), mais elles ne sont pas non plus prévisibles et peu à peu, dans la suite du texte, on va voir le genre association, le thème culpabilité, l’alternance moi-autres et le va-et-vient entre le monde du réel et celui de la crainte (sous forme de difficulté constitutive de la crainte de ne pas savoir exactement où la localiser) organiser le déroulement. On pourrait dire que sur le plan de la thématique, la continuité sur l’autre l’emporte, sur le plan du genre et des relations entre mondes, la continuité sur soi.

    Mondes, genres et places

    86On voudrait reprendre dans la suite du texte les relations entre ce qui fait la continuité des discours et les déplacements principaux porteurs, à mon sens, de l’épaisseur discursive, en insistant seulement sur certains points où il y a événement. On notera qu’on divise le texte en saynètes, mais que cette division selon les thèmes et/ou les genres est toute relative, remise en cause par la permanence des significations qui se dessinent peu à peu dans les enchaînements de soi sur soi.

    87Dans l’ensemble de la saynète II (à partir de 17), les enchaînements se font dans le réel raconté. Et l’on peut noter que cette séquence homogène sur le mode du questionnaire s’accompagne d’une diminution de la longueur des énoncés, de leur homogénéisation et de l’accroissement de leur prévisibilité : les échanges se stabilisent dans un schème question-réponse factuelle, avec un contenu à chaque fois : « psychanalyste », « rendez-vous », « médicaments », « âge », « travail », « névrose », « obsession »… Mais la série se rompt et la patiente ne fait plus que répondre lorsqu’en 53-54, à la question « Vous pouvez m’en citer une, par exemple ? » (obsession), elle déplace la réponse vers le répétitif-générique « là, c’est un autre genre d’obsession que j’avais, c’est-à-dire que quand une va un petit peu mieux, il en vient une autre ».

    88Une des caractéristiques de ce récit réaliste (comme en 64) étant la continuité du discours du fait et de celui de l’obsession par le prédicat commun « c’est toujours pareil ». Plus précisément : « j’ai voulu changer et ça a été pire ».

    89En 68, le discours s’organise autour de la récurrence : l’autre et moi sont pareils. Plus haut « il est coupable / je suis coupable », ici « ma mère (comme moi) a peur ».

    90On pose une nouvelle saynète (III) en 81, centrée sur la description de l’obsession. Au début, on en reste à une relation questions-réponses courtes assez induites, quoique la continuité soit partielle, la patiente semblant davantage enchaîner sur le contenu « petit déjeuner » que sur sa signification éventuelle « bon moment où on s’extrait de l’obsession ». L’aspect induit ne cesse qu’en 98 où, à la question médicale « vous vous en servez dans vos obsessions ? », la patiente répond par le fait que sa voisine de lit va mieux et parle tout le temps. Ici, on est en face d’un des cas où l’on peut parler d’interprétation linguistique : trouver le medium entre deux énoncés. Celui qui me semble le plus lié serait : « ma voisine m’énerve parce qu’en parlant, elle m’empêche de développer mes obsessions ». Mais rien ne permet de confirmer ou d’infirmer ce lien, puisque le médecin enchaîne tout d’abord sur le fait : « Pourquoi vous ne lui dites pas de se taire ? » puis, par déplacement, sur « et vous, est-ce que vous allez bien quelquefois ? », ce à quoi la patiente répond par l’obligation (108) d’arrêter le médicament qui permettrait d’aller bien, ce que l’on ne peut pas ne pas relier à l’ensemble du climat du « rien ne peut aller bien ».

    91En 110, on parlera du début d’une nouvelle saynète IV, que la patiente introduit en 109-110 en glissant du thème induit « aller bien » au thème « avoir des obsessions quand même ». Le premier point notable étant ici que la patiente ne laisse pas le médecin induire son discours : en 111, le thème traditionnel obsession/saleté n’est pas repris et en 112, la patiente corrige explicitement. C’est en 117-118 que la distance entre les mondes, avec maintien du thème, est la plus nette. En effet, le médecin se place manifestement du côté de la croyance magique : « et vous seriez maléfique au point de donner le cancer à votre mère ? », ce que la patiente corrige immédiatement en retournant vers la « causalité transmise par la science » : « Certes, je suis coupable, mais ça n’est pas un cancer, c’est un dérèglement de la vie cellulaire » (118). Mais quand en 125, le médecin essaye à son tour de se placer dans le monde de la science : « Donc votre mère souffrirait de vous savoir ici, et ça suffirait pour faire naître en elle un cancer », il y a refus (126) qui ne produit rien dans l’échange, puisque le médecin enchaîne sur l’énoncé « complémentaire » 127 : « Si vous êtes auprès d’elle, elle souffre moins, elle est moins en risque d’avoir un cancer… », également refusé, et on voit alors le médecin essayer un genre qui n’est ni linéaire, ni associatif, une sorte de danse circulaire, où le monde est soit dans le constat, « dans les deux cas, ça me semble mal parti » (129), le rappel à « votre souffrance » (131), l’essai pour envisager un avenir moins fermé : « Vous ne croyez pas que votre mère se sentirait bien si elle vous voyait revenir [à la maison] en forme ? » (133).

    92Contrairement à ce qui se passe dans le reste du texte, aucune de ces suggestions n’a de succès, au sens où aucune n’est reprise-modifiée par la patiente. (Ou, en d’autres termes, il ne suffit pas de dire oui pour qu’il y ait accord). D’où, encore une fois, la figure du discours du médecin qui cherche les possibilités : « vous me dites que vous avez eu des périodes où ça allait mieux » (137). La patiente répond sur un mode homogène à 105-110 en 138-148 par la reprise de ses obsessions. Et de nouveau le médecin se trouve en situation d’être en position 2, au sens où ce n’est plus lui qui suggère les mises en mots, qu’il essaye seulement de les reformuler sans les modifier (149-150), suggestion reprise en compte par la patiente. Et de façon comique (au sens où est comique la brusque irruption d’un type de discours dans un autre, ici du discours associatif dans le discours référentiel-réaliste), le médecin suit la liste des êtres chers potentiels (151) : « Oui, vous n’avez jamais pensé ça de votre psychanalyste ? » Et ce nouveau sous-thème introduit une position discursive nouvelle : « pas encore ». Le médecin met alors l’accent sur ce que cette réponse peut avoir de distrayant : « Vous croyez que ça va venir ? », et la patiente reprend sur le même mode : « Aussi bien ».

    93Sans gloser trop lourdement, il me semble frappant que la simple assertion du fait obsession / mort des proches puisse changer de sens en entrant dans le monde du destin, même si c’est le destin laïque du toujours ou, corrélativement, dans celui de l’humour, non pas négation, mais suspension du destin. Suivant en quelque sorte un fil associatif-référentiel (le psychanalyste → la psychanalyse → lire → s’occuper), le médecin revient sur l’interrogatoire et corrélativement à ce contenu correspond un genre discursif, une place déterminée de la patiente : soit des réponses minimales, soit des rectifications (ainsi en 163-164 : « Vous regardez la télévision ? »« Les informations, c’est tout. » Les questions sur une éventuelle croyance délirante (165-173) entraînant des réponses tout aussi réduites que les questions factuelles sur la lecture ou la télévision. En même temps que la patiente restructure les suggestions « délirantes majeures » du médecin :

    (177)

    Méd. :

    Vous n’avez jamais eu l’impression que vous pouvez agir par la pensée ?

    (178)

    P. :

    Si, par des paroles mal dites, je peux influencer la vie de quelqu’un, je pense.

    94Bel exemple de déplacement de monde dans le recodage du discours de l’autre.

    95Et en 180, comme en 118, elle replace ce qui pourrait être action « magique » sur la pensée de l’autre dans le réel-vraisemblable du discours quotidien. La façon de causer le cancer de la mère étant homologue aux craintes plus vagues à l’égard de la voisine de chambre et de sa famille. L’indétermination constituant en quelque sorte la modalité d’insertion « normale » de la crainte dans le quotidien : « et je m’sens maintenant coupable s’il arrivait maintenant quelque chose dans sa famille à cause de ça, vous voyez ».

    96Ici, on peut isoler un double niveau de signification dessinée : l’affinité locale entre l’indétermination du « quelque chose » et l’aspect mystérieux du « vous voyez ». Mais surtout, la continuité de ce qui a été dit sur l’action dans la famille et sur ce qui s’est passé dans la sienne. D’où le commentaire « objectiviste » (au sens de traitant la croyance comme ayant une réalité physique parfaite) : « Oui, ça peut même prendre une très grande extension alors ! » (181), suivi d’une approbation minimale par la patiente en 182, ce qui correspond à sa place la plus fréquente dans le reste du texte lorsque le médecin introduit son propre codage et ne se contente pas de questionner. C’est pourquoi 180 est en contraste avec ces autres discours minimaux de la patiente : elle présente plus spontanément sa relation de culpabilité comme générale et même comme banale, non pas « délirante », mais extension de ce qui est typique, de ce qui se passe dans sa famille (mode de codage en revanche fréquent).

    97Je ne sais pas si le terme de monde(s) est adéquat. En tout cas, il apparaît en particulier ici :

    • qu’on ne peut pas compter ces mondes ;

    • qu’ils sont corrélatifs des modes, des façons dont ils sont donnés ;

    • qu’on ne gagnerait rien à vouloir toujours introduire des dichotomies « couvrantes » du type réel / non réel, donné à tous / donné seulement à un, etc. ;

    • surtout que ce qui importe, c’est leur relation.

    98Pas plus qu’on ne pourrait considérer l’humour comme une figure seconde, moins importante que telle ou telle caractéristique scientifique, pas plus on ne doit dire que la réticence serait une regrettable caractéristique du sujet, manque par rapport au « dire tout simplement exactement ce qu’on croit ».

    99Comme souvent, en 181-185 le médecin tente de « tester » la croyance de la patiente en essayant de lui suggérer des dimensions « grandioses » et comme chaque fois, la patiente résiste à ces suggestions, limitant (186-188) le malheur dans la famille.

    100D’où de nouveau (192-205) un échange réaliste sur la famille où l’organisateur me semble le glissement (198) autour de la formule « gâcher la vie de toute la famille », formule banale qui fait converger l’obsession et le discours commun, exactement de la même façon qu’en 118, la façon de rendre la mère cancéreuse devient compatible avec le discours ordinaire du réel. Et de la même façon qu’en 210, c’est l’existence même de la peur de la radio qui entraîne le cancer. De 213 à 218, une série abstraite (IX) sur l’obsession, où la relation des deux discours me semble différente de ce qu’elle était jusqu’ici, où on avait soit des réponses minimales de la patiente, soit des refus, soit des continuités sur soi dans la description-narration de soi-obsession. Ici, les deux discours sont parallèles : ils disent la même chose en maintenant la distance :

    (213)

    Méd. :

    […] ce sont des obsessions !

    […]

    (215)

    Méd. :

    Donc, en même temps, vous n’y croyez pas…

    (216)

    P. :

    Oui, mais je fais comme si c’était vrai, j’agis en conséquence.

    (217)

    Méd. :

    Et ça vous fait souffrir comme si c’était vrai.

    101Une autre saynète (X) est alors initiée, replaçant comme précédemment la causalité de l’obsession dans le monde commun (224-230) : « Je suis responsable de la mort de la chatte comme de celle de mon père parce que j’ai eu peur de la faire soigner ». Puis l’obsession qu’on retrouvera plus tard de la mort-vivante.

    102On ne commente pas la suite (XI), sinon pour noter que l’on va retrouver les mêmes séquences : refus de la croyance délirante telle qu’elle est proposée par le médecin (235-241) et réassertion de l’obsession « dans la réalité ».

    103À partir de 248 apparaît un nouvel éclairage des rapports avec « l’ami », sous la forme du déplacement : la culpabilité est « de lui », d’avoir voulu coucher avec moi, de moi, de ne pas avoir accepté. Avec quelques points nodaux de l’organisation et de déplacement discursif :

    1041. (254) « pour [qu’un] homme soit gentil avec moi, il fallait que je couche avec lui… ».

    1052. D’où l’erreur d’interprétation du médecin qui comprend (sauf erreur de ma part) : « il fallait que je couche avec mon père ».

    1063. Une première rectification (256) : « je pensais pas à lui ».

    1074. Puis une seconde (258) : « Oui, ça s’est trouvé comme ça » (que je parle de ça en même temps que de mon père).

    108On posera la question sans la résoudre, chacun aurait sans doute fait le même glissement que le médecin : si c’est dit en même temps, c’est que ça a une relation de type « associatif ». La patiente y met une pure contiguïté. J’imagine une sorte d’hypothèse de base : « toute contiguïté est signifiante », proche des assertions freudiennes selon lesquelles il n’y a pas de hasard. Mais reste au moins un problème : quel type exact de grammaire de l’association : « coucher avec mon père », « avec quelqu’un comme mon père » ou autre… On pourrait dire ici que l’interprétation est ce qui regrammaticalise ce qui ne l’est pas dans le texte. Et l’on retrouverait la remarque de Jakobson selon laquelle ce qui est difficile, ce n’est pas de traduire de la langue la plus riche dans la langue la plus pauvre, mais le contraire. Remarque qui trouve un écho dans Youri Lotman14 explicitement à propos de Freud, lorsqu’il ramène la relation d’inconscience freudienne à la « réduction » et au « déploiement des systèmes sémiotiques », par exemple la transposition du discours transmis adulte dans le « petit alphabet » de l’enfant. Selon Lotman, l’erreur freudienne serait alors de présupposer que la grammaticalisation par le code de l’adulte serait quelque part derrière le contenu du discours de l’enfant. La discussion de l’ensemble du texte de Lotman serait trop longue. Disons seulement que dans le cas qui nous occupe, la question est double :

    • la contiguïté doit-elle avoir un sens associatif ?

    • ce sens associatif non grammatical a-t-il une « grammaire cachée » ?

    1095. Nouvelle rectification (263). « Au nom du bon sens », le médecin a dit qu’il n’était pas nécessaire de toujours coucher avec tous les hommes pour qu’ils soient gentils. D’où déplacement : ce n’est pas tous les hommes, mais un certain homme (264).

    1106. Une parenthèse référentielle : « faire sa vie » (273), induite par le médecin.

    1117. Puis un retour « associatif » (284) sur l’âge semblable à celui du père, dont on remarque qu’il n’est pas introduit par une question du médecin.

    1128. De nouveau une parenthèse, au résultat référentiellement indéterminé (310), sur les sensations ou désirs sexuels de la patiente, pour en arriver à un nouveau changement de monde. Il me semble qu’en effet, en 319, on passe de l’affection de l’ami à ses manifestations concrètes : « i m’aurait sortie, emmenée au cinéma », qui me semble frapper par la bénignité à l’égard de ce que l’on aurait pu attendre…

    113On retrouve dans cette interaction l’intersection de quatre genres discursifs :

    • les liens question-réponse ;

    • les rectifications ;

    • les interventions spontanées, qu’elles soient associatives (mon père, le monsieur, l’âge) ou référentielles (les marques de la tendresse). Ici encore, ce sont les déplacements qui me semblent faire fonctionner le texte. On passe alors sur une double relation de questionnaire sur l’argent et sur la propreté pour conclure sur une nouvelle figure de l’obsession (non reproduite plus haut) :

    Méd. :

    Et avant, c’était quoi [l’obsession] ?

    P. :

    Avant, c’était une obsession terrible que j’ai eue, à 16 ans je croyais que j’attendais un enfant.

    Méd. :

    Hmm…

    P. :

    Alors que j’avais jamais été avec un ami…

    Méd. :

    Mmm…

    P. :

    Ça a été terrible ça.

    Méd. :

    Alors comment croyiez-vous que vous étiez enceinte ?

    P. :

    Je croyais qu’on pouvait être enceinte en mangeant une orange, je croyais en touchant un compteur électrique.

    Méd. :

    Oui, mais vous avez une pensée qui est… enfin vous vous croyez très différente des autres…

    P. :

    Oui, oui, beaucoup.

    114On voudrait juste noter ici la signification dessinée par la reprise de l’organisateur je crois du début, mais modifié, mis à l’imparfait lorsqu’il s’agit d’une croyance dont on ne sait plus comment la replacer dans le monde commun, si l’on veut la croyance délirante est annulée par sa mise au passé.

    115Certes, des interprétations diverses sont possibles, en fonction de ce à quoi les interprètes confrontent ce texte (autres discours), en fonction aussi des accentuations des différents interprètes, qui vont varier exactement comme un participant effectif d’un dialogue accentue différemment tel ou tel aspect du discours de l’autre. Pour ma part, il me semble qu’on peut mettre l’accent tout d’abord sur les mouvements du discours de la patiente à l’égard du discours du médecin (réponses minimales, rectifications, discours non induits, passage au récit, continuité sur soi…). Mais aussi sur les mouvements en quelque sorte plus abstraits dans sa relation à ce qu’elle dit d’elle-même, à sa croyance, dans la tension entre le monde commun et l’image de sa propre fatalité, dans la diversité et en même temps la ressemblance entre les différentes expériences qu’elle évoque. Ce sont ces mouvements qui me semblent caractériser le fonctionnement du langage, de la « mise en mots », que l’on risquerait de perdre de vue si on ne mettait l’accent que sur le contenu de ce qui est dit indépendamment des changements de places, de genres, de mondes.

    Semi-conclusions 1. Le sujet qui se dessine dans son discours

    116Dire qu’il ne peut s’agir que de semi-conclusions s’impose à partir des limites évidentes de l’exemple présenté ainsi que du traitement qu’on en a proposé. Mais aussi parce qu’il me semble que l’ouverture, le polymorphisme, l’aspect inachevé, par opposition à la fermeture des modèles linéaires-causaux ou structuraux caractérise l’« interprétation » par opposition à ce qui prétend au statut (lui-même objet de discussion) de « science ».

    117Le mot de sujet est particulièrement plurivoque, connoté de cultures conflictuelles. Peut-être beaucoup de ceux qui ont polémiqué contre le « sujet » ont-ils fabriqué une idole d’un sujet clair à lui-même, au centre de lui-même, cause de soi, dont aucun « penseur du sujet » n’a jamais posé l’existence. Toujours est-il qu’on pense qu’il y a plutôt des figures du sujet qu’un concept univoque du sujet. Et que par exemple, il est légitime de dire que par opposition à un caillou ou à une poule, il y a une autre relation chez quelqu’un qui se montre dans son discours (on ne s’occupe pas ici de la relation du discours aux autres manifestations de soi) à ce qui lui arrive que celle qu’a un caillou ou une poule. Tout d’abord, de quoi qu’on parle, on ne peut pas ne pas se montrer. Plus précisément, la relation de ce qui se montre à ce qui est montré ne saurait être une relation d’expression à une réalité préalable, ne saurait non plus être purement et simplement présentée comme vraie ou fausse. C’est en ce sens qu’on préfère parler de relation de manifestation que de relation signifiant-signifié.

    118Dans le cas ici présenté, il n’y a pas : 1) une réalité de l’obsession, 2) un discours qui dirait cette réalité. Plutôt, les modalisations « monologiques », les mouvements par rapport au discours de l’autre et surtout les enchaînements thématiques : moi - mère - père - voisine de chambre - famille -chatte - psychanalyste, tout cela constitue, par rapport à ces différents objets d’amour et d’obsession, une figure qui se dessine à travers le discours où place, monde, genres de discours ne sont pas vraiment séparables. D’autre part, on peut se demander si la relation du sujet à lui-même n’est pas homologue à celle qu’il y a entre le discours de deux interlocuteurs, par exemple, comme dans la distance variable des propos de la patiente aux propos du médecin : propos induits, refus, modalisations, propos reliés non induits, toutes variations qu’on retrouve aussi dans la relation à son propre discours. Et qui nous donnent du sujet en tant que mouvement discursif une vision plus concrète et plus variée que lorsqu’on définit abstraitement la conscience comme distanciation sans plus de spécification ou lorsqu’on cherche à ramener toute relation entre discours à être soit d’imitation soit de complémentarité. À partir de là, on pourrait peut-être avancer encore un peu dans la détermination des différents aspects du sujet, en disant que chacun (ici, en particulier la patiente) présente différents modes discursifs et qu’on peut localiser le problème du sujet du discours dans les types de relation que l’on peut rencontrer entre ses différents discours.

    119En ce sens, l’interprétation consisterait à mettre en relation les discours, à étudier leur circulation, y compris le fait que cette circulation comporte un résidu, un « ce qu’on n’arrive pas à dire ». La façon dont le sujet essaye de tourner autour de ce qui lui arrive, l’opacité du pourquoi de l’obsession fait partie intégrante de l’obsession. De même que le moment où elle sera au contraire codée comme destin. Un peu de même que le trouble « psychosomatique » du « corps qui parle » pourra être vécu sur le mode du « je ne sais pas ce qui m’arrive », sur celui de l’interrogation, « est-ce que je suis malade pour de vrai ? », ou sur celui de la plainte. Sans parler du passage au discours institutionnel de l’invalidation.

    120Il n’est question ni de faire comme si le trouble du sujet était indépendant des façons de le dire ni de supposer qu’il ne s’agit que de « façons de dire ». Il faut constater plutôt que la patiente comme nous-mêmes ne peut pas ne pas (se) parler. On peut se demander alors si ce qui trouble le sujet ne se manifeste pas plutôt entre ses langages que dans son langage. On ne chercherait pas tant à localiser le « pathologique » dans un langage particulier, par exemple le protolangage de l’association comme une sorte d’homologue préconscient de celui du rêve, langage qu’il suffirait de remplacer par un autre langage rationnel, celui de la causalité ou des implications. Que l’on imagine l’idéologie du sujet qui penserait que ses actes volontaires à lui n’obéissent qu’à des implications rationnelles ou au contraire, à des séquences causales objectives dont il ne peut être que spectateur. Et nous tomberions dans une autre forme de folie si nous disions que nous savons, nous, quel est le « bon discours », celui qu’il faut tenir quand on prend une décision, fait un choix politique ou découvre qu’on est amoureux. Il n’y a pas, c’est heureux, une figure de la normalité.

    121On dit seulement, sans poser que toute pathologie se retrouve là, que les différents discours ne sont pas juxtaposés, chacun adapté à sa situation, qu’ils travaillent les uns à l’égard des autres, qu’en particulier l’un, que ce soit le protodiscours de l’association ou le discours « sérieux » de l’implication ou de la causalité peut dominer, subvertir les autres. L’on pourra être envahi par le discours du doute ou par celui de la certitude. Dans d’autres cas, celui qu’on a présenté, c’est dans le conflit des discours que le sujet vivra son trouble. Sans qu’encore une fois, ce ne soit qu’une « affaire de langage » de se demander si l’on n’est pas, en quelque façon qu’on n’arrive pas à préciser, cause de la mort de ceux qu’on aime. On accordera seulement qu’il y a aussi pathologie de l’entrelacs des discours (normopathie si l’on veut) bien au-delà des limites de la psychopathologie reconnue, par exemple chez celui dont la machine à parler-penser ne varierait jamais de régime. Ou chez celui dont le discours varierait sans que l’autre en lui puisse repérer comment il varie.

    122En se donnant le droit de généraliser, ne pourrait-on pas parler non seulement d’un dialogisme entre les discours du sujet, mais d’un dialogisme entre ses sémiotiques. Encore une fois, il y aurait une tension permanente par exemple entre le discours du senti et le discours du su, mais aussi entre le senti et le su, le discours verbal et le discours du corps. Face à la fantaisie de la toute-puissance du langage, il y aurait alors une relation d’inconscience ou de méconnaissance « normales », liée à l’impossibilité essentielle pour les divers systèmes sémiotiques de se recouvrir jamais complètement. Personne n’attend que même s’il y a même objet, la perception visuelle et l’odeur se recouvrent jamais complètement. Il est tout aussi « normal » que le dire et la douleur, tout en tournant autour du même objet, ne puissent se recouvrir. La pathologie n’introduisant ses propres distorsions que sur la base de ces inadéquations « normales », « premières ». Si pathologie il peut y avoir, c’est que même si dans certains cas les différentes sémiotiques sont « calmement » en relation les unes avec les autres, cela n’implique jamais que cette convergence est plus réelle, plus profonde que la divergence.

    Semi-conclusions 2. La distorsion-pathologie du dialogue

    123Mais on s’aventure beaucoup en cherchant du côté du « dialogisme généralisé » des sémiotiques. Revenons-en à un objet peut-être un peu plus limité. Si on conçoit la relation intrasubjective sur le mode dialogique, n’est-il pas de bonne méthode de commencer par cerner une pathologie du dialogue entre sujets différents ? Mais il faut tout de suite dire que la relation entre les deux dialogismes est obscure. Il n’y a pas une théorie simple de l’intériorisation qui nous ferait passer d’un dialogisme à l’autre. Ne serait-ce que parce que les instances de la relation intrasubjective ne sont pas des réalités « absolues », mais plutôt des mouvements discursifs de coïncidence - non-coïncidence de soi à soi.

    124Notons d’ailleurs qu’on retrouve des problèmes du même type lorsqu’on veut faire une théorie du dialogue intersubjectif. Outre les dangers d’une théorie générale trop rapide, qui veut se constituer avant de faire le tour de la diversité des places des sujets, on se trouve devant deux grands modèles qui me semblent inadéquats : celui d’une interaction entre « points de force » préexistants et celui d’effets de groupe ou d’effets de champ à l’intérieur desquels seuls on pourrait rendre compte de ce qui se passe. Il me semble que ces deux modèles sont réalistes, « physicistes », ne tiennent pas compte justement de ce que les paroles ne s’échangent pas comme des pressions ou des coups. D’autant que le dialogisme externe n’est pas une réalité actuelle, toute apparente, qui annulerait le « dialogisme interne ». Ou si l’on préfère, le dialogue externe n’est pas pure et simple réaction au « stimulus actuel » que serait la parole de l’autre.

    125À partir de là, si on décrit le dialogue comme relation entre des points de vue différents (s’exprimant ou se créant à l’occasion du dialogue, c’est une autre question) dans un cadre référentiel partiellement commun, peut-être peut-on se demander à quel moment une différence de point de vue, une tension, devient plutôt une façon pour le dialogue de ne pas fonctionner, de subir une « distorsion ». On cherche sous ce mot à cerner une « pathologie » non de ce qui est dit, mais du dialogue lui-même. Il peut d’abord y avoir distorsion lorsqu’un des interlocuteurs perçoit (ou que cela devient évident pour les deux) qu’il y a non seulement désaccord (ce qui n’a rien de pathologique), mais qu’il y a échec, absence de quelque chose qui devrait passer entre les énoncés du dialogue. Ce constat peut aussi concerner la vue qu’un tiers prend du dialogue entre d’autres personnes. Qu’on pense à notre lecture du dialogue des philosophes. « Distorsion » ne signifie pas ici « distorsion absolue », mais plutôt quelque chose comme l’absence d’enjeu partagé. On est proche d’une telle distorsion lorsque ici le médecin recherche des indices psychotiques et que la patiente raconte ce qu’elle ressent : leurs discours ne sont pas « dans le même monde ». Les jeux de miroir sont ici nombreux : il arrive à chacun de nous de se rendre compte que les choses ne se passent pas comme notre interlocuteur le souhaite. Une telle caractérisation n’a rien d’absurde. Surtout lorsque l’un des participants est en situation d’imposer ce que l’autre doit ou aurait dû dire. Lorsque l’autre ne dit pas ou n’accepte pas ce que « je » veux. Mais, bien évidemment, toute distorsion n’est pas forcément de ce type, ne serait-ce que parce que cette perspective peut se retourner. Ainsi un tiers ou un des participants en tant que tiers peut percevoir que le discours de l’autre est impliqué par le discours de l’un, que tout se passe « trop bien », que ce soit sur le mode de l’excès d’implication, de complémentarité ou de l’excès mimétique. Mais même si l’on ne voit pas au nom de quel principe on pourrait classer toutes les formes de perversion du dialogue, ne pourrait-on pas en localiser une autre forme, dans la communication paradoxale, où l’échange se trouve dominé par une postulation contradictoire ?

    126Mais qu’il y ait des incitations contradictoires aux effets pervers signifie-t-il que tout paradoxe soit pervers ? Et qu’il suffise d’une application adéquate de la théorie des types pour lever le paradoxe ? Pour reprendre les exemples les plus connus, « aime-moi spontanément » est-il un ordre contradictoire ? Je ne le pense pas, parce que même sans rectification par un métadiscours explicite, l’ordre et la spontanéité ne sont pas « placés de la même façon ». Si on souhaite qu’il n’y ait pas paradoxe, cela pourra s’expliciter comme « ne bride pas ta tendance spontanée à m’aimer » ou même « fais les gestes, le sentiment suivra » ou de quelque autre façon. Et dans les exemples inverses de la distance entre la froideur du discours analogique du corps et la chaleur de la déclaration en termes « discrets », « viens me serrer mon chéri », il peut y avoir pathologie, certes, mais il y a aussi l’impossibilité absolue pour une signification dite d’être purement et simplement équivalente à une signification corporelle. Bref, c’est au niveau d’un métadiscours interprétatif qu’une contradiction est distorsion, au niveau d’un autre métadiscours, elle sera tension productrice. En tout cas, dans l’exemple même du dialogue qu’on a présenté, il me semble clair qu’il y a un paradoxe indépassable : un discours qui dit ce qu’on ressent ou interprète le dire de l’autre est censé porter sur une réalité extérieure au discours, qu’il ne peut en même temps pas ne pas modifier par le fait même d’en parler.

    127Bref, l’existence d’une contradiction n’est pas forcément la manifestation d’une pathologie. On risque d’imposer une surnorme si on décide par exemple qu’il n’est pas « normal » de dire à l’autre ce qu’il ressent. Plus généralement, la difficulté qu’il y a à parler de pathologie du dialogue provient du fait que nous ne pouvons pas présupposer que nous savons comment tout dialogue doit se dérouler. On peut cependant consater que se manifestent dans les dialogues des exigences alternativement « surnormatives » et « sous-normatives ». Et que ceci pourrait nous donner d’un certain point de vue et non absolument une distorsion du dialogue. Distorsion surnormative, quand par exemple l’un exige de l’autre que tout dans son discours soit explicite, clair ou actualisé. En ce sens, on pourrait parler de la violence de la norme. Inversement, ne pourrait-on pas parler d’une violence de la sous-norme, quand par exemple on laisse parler l’enfant, le fou ou, plus généralement, l’autre sans s’occuper de ce que son discours veut dire ? (trivialement, ce serait la violence du « cause toujours »).

    128On ne peut assurément partir de l’idée que le « bon dialogue » serait celui où une référence et un code communs permettraient à des interlocuteurs respectueux l’un de l’autre de transmettre des informations pertinentes. Ne serait-ce que parce que, sans pathologie aucune, il se passe autre chose que de la « transmission d’information ». Mais peut-être peut-on localiser dans des points différents du langage ce que peut être une distorsion du dialogue ou du moins en cerner quelques figures.

    129En déplaçant un peu les remarques précédentes, la distorsion peut se manifester en termes d’excès de proximité, ou en termes d’excès de distance entre les interlocuteurs. Mais un discours cohésif, où « on se retrouve », n’est pas forcément un discours où on parle d’un même objet dans un même monde, mais plutôt un discours où les interlocuteurs se donnent ou donnent à l’interprète une figure assignable à leur « distance réglée ». Soit que leur discours soit à lui-même métadiscours indiquant leur rapport (un peu, pour reprendre Bateson, comme, en jouant à se mordre, des animaux se disent qu’ils ne mordent pas pour de vrai), soit parce que ce qui caractérise la langue, c’est que la grammaire en particulier y permet le métadiscours explicite de la modalisation ou du changement de point de vue par rapport à l’autre. Quel degré d’adéquation peut ou non avoir ce métadiscours est une autre question. Étant donné qu’une place est relative, il est tout à fait impossible par principe qu’un discours puisse se dire « complètement » comme point de vue.

    130Ceci nous écarte autant d’une vision de l’autre comme radicalement différent que d’une coïncidence merveilleuse par quelque identification. De même qu’il n’est pas question de voir le monde avec les yeux d’autrui, mais de saisir ce qui lie les éléments d’un discours qu’on ne pourrait pas tenir soi-même. On poserait alors les participants du dialogue comme étant eux-mêmes en situation d’interprétation. Une forme au moins de la « pathologie du dialogue » serait alors l’impossibilité d’interpréter, que l’autre n’explicite pas « où est son discours » ou que ce discours ne soit pas à lui-même moyen d’interprétation. On veut dire par là que ce n’est pas en soi un degré excessif de proximité ou de distance qui fait problème, mais l’impossibilité même où nous sommes de déterminer cette proximité ou cette distance. On dirait alors que ce n’est pas le mouvement qui entraîne un trouble de la cohésion, mais la présence d’un mouvement dont on ne peut déterminer la nature. Dans le texte qu’on a présenté, les problèmes ne se localisent pas tant au niveau de la cohésion qu’à celui de la difficulté qu’ont l’un et l’autre des participants à suivre les mouvements de l’autre. Ainsi quand la patiente déplace les questions du médecin sur la nature délirante de ses croyances et quand le médecin ne suit pas la patiente dans ses difficultés à dire sur quel mode elle sent ce qu’elle vit. Certes, ici, l’impossibilité d’accomplir certains mouvements par rapport à soi est l’objet même dont nous parle la patiente. Ou, en termes sémiotiques, l’impossibilité à manier la distance de soi à soi. De ce point de vue, il n’y a pas d’un côté un problème de contenu et de l’autre un problème d’interaction ou d’actes de langage : le changement ou le fait de garder la même place est le corrélat subjectif du fait de se placer ou non dans des mondes différents, ce qui se traduit sur le plan codique par l’utilisation ou pas des mêmes catégories, ou des mêmes genres.

    131Ne pourrait-on pas alors dire qu’aussi bien en milieu psychiatrique que dans la vie quotidienne ou dans les modèles « nobles » des échanges politiques télévisuels, la pathologie se manifeste d’abord comme distorsion de la modalité d’énonciation ? Ainsi dans l’excès de doute, l’attribution au sens commun de mon opinion personnelle ou la certitude « paranoïaque » que les choses sont comme je les dis. Certes, on ne peut identifier métacommunication et grammaire explicite de la modalisation. D’abord, c’est l’activité sémiotique elle-même qui est à elle-même son métalangage : le jeu montre qu’il est jeu, le sérieux qu’il se prend au sérieux. On pourrait peut-être, alors, même si l’expression est lourde, parler de « folie métadiscursive » (ou de « dimension métadiscursive de la folie »), pour désigner non pas le contenu de tel ou tel discours, mais la façon dont un tiers perçoit « ce qui ne va pas » dans la façon dont ces discours manifestent une dénivellation entre ce qu’ils disent et le statut explicite ou implicite qu’ils donnent. Tout en rappelant qu’il n’y a pas une division ultime préétablie des types de discours et des types de mondes qui classerait général et particulier, faits et valeurs, monde vécu et réalité objective, un peu comme si préexistait au discours un métadiscours qui dirait une fois pour toutes où doivent passer les coupures. Si, bien au-delà de la folie psychiatrique répertoriée, nous sommes entourés de « discours fous », c’est que l’articulation de ce que disent les discours et des mondes qu’ils indiquent reste toujours problématique. D’autant qu’il n’y a pas un rapport simple et stable entre les modalisations explicites. Nous ne pouvons jamais expliciter les rapports exacts qu’il y a (par exemple) entre le « je perçois que… » et le « on m’a dit que c’était comme ça ». Qui peut séparer dans sa perception ce qui est de lui et ce qui est culturel, transmis ? Même chose pour les rapports fluctuants entre « je décide de faire ça », « j’ai envie de faire ça », « on m’impose de faire ça », « je me sens obligé de faire ça ». Sans oublier les retournements du « c’est parce que ça me déplaît que ça me plaît ». Tous ces discours clarificateurs sont au mieux simplificateurs.

    132Mais alors ne pourrait-on déplacer le problème en disant que, si la dimension métacommunicative est la caractéristique de base du langage, il faut certes d’abord analyser les rapports du discours de soi au discours de l’autre. Puis, la diversité des modes de relation qu’entretiennent les discours de chacun de nous. Avec, en première approximation, l’opposition entre la « distorsion » que serait la constance absolue du mode de mise en mots et la distorsion opposée : celle de l’éparpillement.

    133Mais les sémiotiques discursives ne se suffisent pas à elles-mêmes. On se trouve amené à essayer d’analyser la relation du discours à ce qui n’est pas lui, aux sémiotiques de l’image et du corps vécu en particulier, bref ce que l’on a suggéré dans la première « semi-conclusion », en ajoutant seulement que de nouveau, on se trouve en face de l’impossibilité de dire ce que serait un bon discours qui se tiendrait ue fois pour toutes « à bonne distance de soi ». L’idée même en étant assez curieuse…

    Notes de bas de page

    1 Le choix du terme pour désigner l’autre que le médecin : « consultant », « patient », « malade », « névrosé », « autre » … n’est évidemment pas neutre. On a écarté « névrosé », inutilement technique et ici non pertinent. « Autre » était inutilement indéterminé. On fait alterner sans loi précise « malade » et « patient » parce que le sujet se donne et est reconnu comme « malade » et que, dans un usage relativement neutre, le « malade » d’un médecin est son « patient ». Pour des raisons déontologiques évidentes, on respecte ici l’anonymat du médecin et de la patiente. Qu’ils soient ici remerciés d’avoir rendu ce travail possible.

    2 Voir B.-N. Grunig et R. Grunig, 1985, La fuite du sens. La construction du sens dans l’interlocution.

    3 Évidemment, c’est là une simplification : il y a beaucoup de lois qui relient des phénomènes d’ordre différent, l’intensité du stimulus et la sensation, la religion et la propension au suicide. Reste que la forme de la loi y = f(x) tend à présenter les phénomènes en tant qu’homogènes, se différencie de la connaissance événementielle dont il va être question.

    4 Il n’est pas question ici de vouloir dire « ce que c’est que “le sujet” ». Juste suggérer qu’au-delà de l’identité abstraite en tant que locuteur et de la spécificité imposée du rôle, on peut parler d’un sujet en tant que mouvement par rapport au discours de l’autre. Autrement dit, il ne serait pas adéquat de parler d’un côté du sujet, de l’autre de ses places.

    5 Parler de « référent » n’implique rien quant à la façon dont ce à quoi on renvoie est donné par ailleurs : perçu, représenté par une image, rapporté dans le discours de l’autre. Même dans le cas d’un discours où apparaît explicitement la « création » par le langage, ce qui importe, c’est que l’objet en question a une forme de « transcendance » : il ne se réduit pas à ce qu’on en a dit. On peut ajouter, poser des questions à son sujet. Ce qui a déjà été dit ouvrant et fermant des possibilités à son égard, à la façon dont une première perception peut être complétée, rectifiée par une autre.

    6 M. Bakhtine, 1984 [1979], « Les genres du discours », Esthétique de la création verbale, p. 263 et suiv.

    7 Et l’on pourrait distinguer les énoncés qui peuvent recevoir une paraphrase modale et ceux qui ne le peuvent pas, ou plutôt reconnaître qu’il y a conflit dans les paraphrases, certains paraphrasant fort « ce tableau est beau » par « il est assuré que ce tableau est beau », d’autres par « je ne suis pas le seul à penser que… »

    8 L. Wittgenstein, 1965, De la certitude. Il ne s’agit pas ici pour Wittgenstein de renvoyer à une sorte de pragmatisme qui déconsidérerait le doute comme inutile. Plutôt d’insister d’une part sur le fait qu’il n’y a de doute que quand il y a des raisons de douter et d’autre part, même si on ne sait pas très bien sur quel mode les poser, que le doute suppose les racines premières, non discursives de la croyance.

    9 Sur ce thème, J. McDougall, 1978, Plaidoyer pour une certaine anormalité.

    10 Sur l’articulation de différents sens d’« inconscient », les textes s’accumulent. On peut consulter G. Bateson, 1977, « Style, grâce et information dans l’art primitif », Vers une écologie de l’esprit.

    11 J. Laplanche et J.-B. Pontalis, 1967, Vocabulaire de la psychanalyse, p. 321.

    12 J. Forrester, 1984 (1980), Le langage aux origines de la psychanalyse, p. 43-45.

    13 Il s’agit ici d’opposer la façon dont un discours fait sens à ce que serait la signification d’une phrase isolée. Et d’autre part saisir un sens à un savoir causal, explicatif. Cela ne signifie pas que nous voulons rester dans le langage, ce qui est de toute façon impossible : comprendre le sens du mot le plus banal est déjà autre chose que reconstituer un paradigme oppositionnel.

    14 Y. M. Lotman, 1976 [1973], « La réduction et le déploiement des systèmes sémiotiques, introduction au problème : le freudisme et la culture sémiotique », Y. M. Lotman et B. A. Ouspenski, Travaux sur les systèmes de signes : École de Tartu, p. 44-51. On cite juste un exemple (p. 46) : « dans une telle situation [où loup signifie quelque chose d’horrible sans précision référentielle] le système des sujets se réduit lui aussi comme celui des noms des textes “adultes”. Lorsque l’enfant écoute l’histoire du Petit chaperon rouge, il ne fait pas entrer de personnages supplémentaires dans son monde enfantin. Il est naturel alors qu’il s’identifie lui-même au “Petit chaperon rouge”, qu’il identifie la mère-grand à sa mère et le loup à son père. Il ne s’agit pas là d’hostilité secrète envers le père, mais de la nécessité de transposer le sujet du conte dans un alphabet qui ne contient que trois noms “moi”, “la mère” et “le père” ». Et Lotman oppose alors cette relation entre systèmes à l’évocation d’une scène primitive. Il n’est pas question ici de discuter de la relation entre structures sémiotiques, événement ou fantasme. On renvoie au texte de Lotman et en particulier à ce qu’il dit de la honte dans l’humanisation de l’enfant (mais aussi de la transgression ludique des interdits). On voulait seulement insister sur les perspectives ouvertes par une théorie des conflits entre systèmes sémiotiques (éventuellement comme cadre à l’intérieur duquel d’autres types de causalité peuvent être analysés).

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    1 Le choix du terme pour désigner l’autre que le médecin : « consultant », « patient », « malade », « névrosé », « autre » … n’est évidemment pas neutre. On a écarté « névrosé », inutilement technique et ici non pertinent. « Autre » était inutilement indéterminé. On fait alterner sans loi précise « malade » et « patient » parce que le sujet se donne et est reconnu comme « malade » et que, dans un usage relativement neutre, le « malade » d’un médecin est son « patient ». Pour des raisons déontologiques évidentes, on respecte ici l’anonymat du médecin et de la patiente. Qu’ils soient ici remerciés d’avoir rendu ce travail possible.

    2 Voir B.-N. Grunig et R. Grunig, 1985, La fuite du sens. La construction du sens dans l’interlocution.

    3 Évidemment, c’est là une simplification : il y a beaucoup de lois qui relient des phénomènes d’ordre différent, l’intensité du stimulus et la sensation, la religion et la propension au suicide. Reste que la forme de la loi y = f(x) tend à présenter les phénomènes en tant qu’homogènes, se différencie de la connaissance événementielle dont il va être question.

    4 Il n’est pas question ici de vouloir dire « ce que c’est que “le sujet” ». Juste suggérer qu’au-delà de l’identité abstraite en tant que locuteur et de la spécificité imposée du rôle, on peut parler d’un sujet en tant que mouvement par rapport au discours de l’autre. Autrement dit, il ne serait pas adéquat de parler d’un côté du sujet, de l’autre de ses places.

    5 Parler de « référent » n’implique rien quant à la façon dont ce à quoi on renvoie est donné par ailleurs : perçu, représenté par une image, rapporté dans le discours de l’autre. Même dans le cas d’un discours où apparaît explicitement la « création » par le langage, ce qui importe, c’est que l’objet en question a une forme de « transcendance » : il ne se réduit pas à ce qu’on en a dit. On peut ajouter, poser des questions à son sujet. Ce qui a déjà été dit ouvrant et fermant des possibilités à son égard, à la façon dont une première perception peut être complétée, rectifiée par une autre.

    6 M. Bakhtine, 1984 [1979], « Les genres du discours », Esthétique de la création verbale, p. 263 et suiv.

    7 Et l’on pourrait distinguer les énoncés qui peuvent recevoir une paraphrase modale et ceux qui ne le peuvent pas, ou plutôt reconnaître qu’il y a conflit dans les paraphrases, certains paraphrasant fort « ce tableau est beau » par « il est assuré que ce tableau est beau », d’autres par « je ne suis pas le seul à penser que… »

    8 L. Wittgenstein, 1965, De la certitude. Il ne s’agit pas ici pour Wittgenstein de renvoyer à une sorte de pragmatisme qui déconsidérerait le doute comme inutile. Plutôt d’insister d’une part sur le fait qu’il n’y a de doute que quand il y a des raisons de douter et d’autre part, même si on ne sait pas très bien sur quel mode les poser, que le doute suppose les racines premières, non discursives de la croyance.

    9 Sur ce thème, J. McDougall, 1978, Plaidoyer pour une certaine anormalité.

    10 Sur l’articulation de différents sens d’« inconscient », les textes s’accumulent. On peut consulter G. Bateson, 1977, « Style, grâce et information dans l’art primitif », Vers une écologie de l’esprit.

    11 J. Laplanche et J.-B. Pontalis, 1967, Vocabulaire de la psychanalyse, p. 321.

    12 J. Forrester, 1984 (1980), Le langage aux origines de la psychanalyse, p. 43-45.

    13 Il s’agit ici d’opposer la façon dont un discours fait sens à ce que serait la signification d’une phrase isolée. Et d’autre part saisir un sens à un savoir causal, explicatif. Cela ne signifie pas que nous voulons rester dans le langage, ce qui est de toute façon impossible : comprendre le sens du mot le plus banal est déjà autre chose que reconstituer un paradigme oppositionnel.

    14 Y. M. Lotman, 1976 [1973], « La réduction et le déploiement des systèmes sémiotiques, introduction au problème : le freudisme et la culture sémiotique », Y. M. Lotman et B. A. Ouspenski, Travaux sur les systèmes de signes : École de Tartu, p. 44-51. On cite juste un exemple (p. 46) : « dans une telle situation [où loup signifie quelque chose d’horrible sans précision référentielle] le système des sujets se réduit lui aussi comme celui des noms des textes “adultes”. Lorsque l’enfant écoute l’histoire du Petit chaperon rouge, il ne fait pas entrer de personnages supplémentaires dans son monde enfantin. Il est naturel alors qu’il s’identifie lui-même au “Petit chaperon rouge”, qu’il identifie la mère-grand à sa mère et le loup à son père. Il ne s’agit pas là d’hostilité secrète envers le père, mais de la nécessité de transposer le sujet du conte dans un alphabet qui ne contient que trois noms “moi”, “la mère” et “le père” ». Et Lotman oppose alors cette relation entre systèmes à l’évocation d’une scène primitive. Il n’est pas question ici de discuter de la relation entre structures sémiotiques, événement ou fantasme. On renvoie au texte de Lotman et en particulier à ce qu’il dit de la honte dans l’humanisation de l’enfant (mais aussi de la transgression ludique des interdits). On voulait seulement insister sur les perspectives ouvertes par une théorie des conflits entre systèmes sémiotiques (éventuellement comme cadre à l’intérieur duquel d’autres types de causalité peuvent être analysés).

    Interprétation et dialogue

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    • Carcassonne, Marie. (2023) Récits, dialogues et dialogisme à l’École. Nouveaux cahiers de la recherche en éducation, 24. DOI: 10.7202/1100375ar

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