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6. Conclusion
p. 59-61
Texte intégral
1Sven Eliaeson rappelait dernièrement qu’en Suède Myrdal est reconnu pour ses travaux sur la famille, comme économiste de l’école de Stockholm, comme homme politique, comme expert des problèmes sociaux, comme spécialiste du sous-développement et comme intellectuel engagé, mais qu’internationalement c’est davantage An American Dilemma qui lui vaut une importante reconnaissance, travail que l’on classe généralement dans le registre de la sociologie (Eliaeson 2000, p. 336).
2Cependant, par sa formation, sa carrière professionnelle et ses multiples références, les idées de Myrdal restent fortement ancrées dans la tradition de l’économie politique. Critique des économistes standards, Myrdal s’oriente vers l’institutionnalisme, mais récuse toute identification avec les économistes institutionnalistes américains. Les États-Unis ont pourtant joué un grand rôle dans sa formation intellectuelle et sa carrière professionnelle ; deux séjours en 1929-1930 et 1938-1942 lui permirent de se familiariser avec les idées américaines, mais les économistes institutionnalistes ne l’inspirent guère, comme il le rappelait au début des années 1980 que ce soit
Veblen, que j’ai bien entendu lu [...] mais qui ne m’a pas influencé sauf que je suis devenu radical et qu’il était radical ; et Commons que je n’ai jamais compris ; [Clarence] Ayres [que] je n’ai pas très bien compris aussi. Et Mitchell, bien entendu, que j’ai compris, mais qui était un peu particulier avec ses statistiques. (Myrdal 1997, p. 154)
3Ce sont davantage les sciences sociales américaines qui vont attirer son attention, en particulier la sociologie. An American Dilemma, son premier « livre institutionnel » selon Myrdal, s’inscrit clairement dans la perspective théorique suivie par William I. Thomas, sociologue de l’école de Chicago.84 Cet intérêt pour la sociologie n’était pas non plus complètement absent de Political Element, mais Myrdal reconnaît lui-même le caractère formateur et déterminant de son expérience américaine.
4Certains moyens d’investigation utilisés dans An American Dilemma (par exemple l’étude des attitudes ou les descriptions de type ethnographique des communautés noires) sont d’ailleurs directement inspirés de la sociologie américaine85 ; la place centrale qu’occupe la notion d’attitude doit être spécialement soulignée du fait de sa proximité avec les analyses de William I. Thomas auquel Myrdal reconnaît explicitement sa dette. L’attitude est en effet l’innovation centrale du Paysan polonais, travail qui relève d’ailleurs plus de la « psychologie sociale que de la sociologie », autre parallèle que l’on peut faire avec Myrdal. Celle-ci est définie comme « le processus de conscience individuelle qui détermine les activités réelles ou éventuelles de l’individu dans le monde social » (Chapoulie 2001, p. 73-74). Elle est alors mobilisée par William I. Thomas pour s’écarter des théories expliquant les différences de comportements sur des critères biologiques (« race », etc.) (p. 73-74).
5Cette familiarité avec les idées américaines se retrouve aussi dans un certain nombre de thèmes convergents avec la philosophie pragmatiste : la remise en cause de la dichotomie faits/valeurs, l’investigation scientifique conçue comme une série de questions posées à la réalité empirique, le caractère inachevé et transitoire du savoir scientifique, ou encore la démocratie à la fois conçue comme un processus et comme une instance de confrontations et de délibérations de valeurs et d’intérêts divergents. Cependant convient-il de ne pas exagérer cette proximité avec les idées américaines ; Myrdal passa aussi beaucoup de temps dans les bibliothèques anglaise et allemande.86 De plus, la philosophie des Lumières est toujours restée son principal point d’ancrage. Comme le souligne Sven Eliaeson, « Gunnar Myrdal reste encore un penseur du xixe siècle, dans l’association de l’utopisme et de l’optimisme (idée de progrès) et de la rationalité des Lumières. Il apparaît comme un hybride fascinant entre Platon et Popper » (Eliaeson 2000, p. 340). Il peut marier les contrastes les plus saisissants dont celui entre « la raison des Lumières d’un côté, et l’antimétaphysique wéberienne de l’autre » (p. 340).
6 Néanmoins, on ne serait totalement ignorer l’actualité des écrits de Myrdal. En suivant Immanuel Wallerstein (Wallerstein 1989), quatre thèmes de son œuvre au moins méritent particulièrement attention :
- Moraliste, Myrdal a beaucoup insisté sur l’idée de dilemme, dilemme des catégories sociales favorisées qui, face à la pauvreté et à l’inégalité, sont conduites à questionner leur credo égalitaire et libéral. La question noire, le sous-développement ou encore l’existence d’une underclass aux États-Unis sont autant de réalités donnant naissance à ces dilemmes. Ce sont avant tout des dilemmes moraux que Myrdal croyait dépassables par la révélation d’intérêts cachés et autres « rationalisations » suivis par les catégories sociales favorisées.
- La question des valeurs dans la recherche a été très tôt posée par Myrdal. Les valeurs, a-t-il conclu, sont partie prenante de toute investigation scientifique. L’objectivité de la recherche est donc un mot creux lorsqu’il est avancé comme justification de mesures politiques. Une objectivité relative peut être atteinte si le chercheur expose préalablement l’ensemble des valeurs qu’il mobilise dans ses travaux.
- L’image d’un système économique et social statique et à l’équilibre a toujours été critiquée par Myrdal dès ses premiers travaux économiques. La société n’est pas figée, mais dynamique suivant le principe de causalité cumulative ; une évolution maîtrisée et progressive reste une solution envisageable mais non nécessaire.
- Enfin, les cloisonnements disciplinaires freinent, voire annihilent les progrès de la recherche en sciences sociales, et de ce fait empêchent d’apporter aux problèmes économiques et sociaux des solutions pleinement satisfaisantes.
Notes de bas de page
84 William Isaac Thomas enseigna à l’université de Chicago jusqu’en 1918, mais ses idées, au travers du classique The Polish Peasant in Europe and America (1918-1920) écrit avec Florian Znaniecki, restèrent encore influentes durant encore une vingtaine d’années (Chapoulie 2001, p. 86-87.).
85 Voir par exemple Chapoulie 2001, p. 358-359 et Stina, Lyon 2004, p. 209.
86 Bok 1990, p. 197-202. Voir aussi sur l’influence des idées allemandes, Eliaeson 2000.
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Les « valeurs guident et accompagnent notre recherche », L’institutionnalisme de Myrdal
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