Introduction
p. 5-8
Texte intégral
1En 1974, Gunnar Myrdal et Friedrich von Hayek obtiennent ensemble le prix de la banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel pour leurs « travaux pionniers sur la théorie monétaire et les fluctuations économiques et pour leurs analyses pénétrantes de l’interdépendance des phénomènes économiques, sociaux et institutionnels ». Leurs apports à l’analyse économique autant que leurs démarches interdisciplinaires ont motivé le choix du jury de l’Académie royale des sciences.1 Cette reconnaissance majeure doit ainsi beaucoup au « travail monumental » de Myrdal publié en 1944 sous le titre An American Dilemma. The Negro Problem and Modern Democracy. Myrdal fut récompensé non seulement pour ses travaux économiques théoriques, mais aussi pour ceux qui, à partir de An American Dilemma, fondèrent son institutionnalisme ou sa « capacité de combiner l’analyse économique avec une perspective sociologique large ».2
2L’Académie royale des sciences intègre alors un « dissident » (Streeten 1998) à sa liste d’économistes primés qui n’a eu de cesse de critiquer la communauté des économistes ; il en fut pourtant, au cours des années 1920 et au début des années 1930, un illustre représentant. Myrdal se rapproche au cours des années 1930 de la démarche institutionnaliste mais tout en se gardant d’adopter les thèses des institutionnalistes américains dont il fut aussi un critique féroce. An American Dilemma apparaît comme la première et une des principales références de son institutionnalisme bien qu’il reconnaisse son caractère amendable et vraisemblablement incomplet (Myrdal 1969, p. 72). Une double thématique le caractérise :
- Myrdal postule la normativité des sciences sociales et de l’économie en particulier. Les valeurs sont indissociables de l’investigation théorique et empirique. Elles imprègnent l’ensemble des étapes de la recherche, de la formulation des hypothèses aux conclusions politiques.
- Il préconise ensuite une démarche interdisciplinaire.
3Cette seconde option qualifie spécifiquement son approche institutionnaliste des phénomènes économiques et sociaux, mais elle reste aussi indissociable de ses recherches sur le rôle des valeurs, qui débutent très tôt dans Venteskap och politik i nationalekonomien (Science et politique en économie) qui paraît en 1930, d’abord traduit en allemand en 1932, puis en anglais sous le titre The Political Element in the Development of Economic Theory en 1953.
4Pourtant, apprécier l’institutionnalisme de Myrdal est une tâche difficile tant la trajectoire qu’il a suivie offre des singularités qui empêchent de l’identifier d’emblée à la perspective économique institutionnaliste. Rappelons ici la caractérisation que dresse William Dugger3 de cette dernière :
- L’institutionnaliste est toujours soucieux du réalisme de ses propositions théoriques.
- Il conçoit sa recherche comme un processus. Il n’apporte pas d’outils théoriques préétablis, mais les élabore au gré de son investigation, s’aidant des différentes sciences sociales et du cheminement de ses expérimentations.
- Il reconnaît le pouvoir comme composante essentielle du processus économique. L’économie, avant d’être un ensemble de marchés s’imposant naturellement aux volontés individuelles, s’appuie sur une organisation artificielle du pouvoir, formelle et informelle, dont ne bénéficie qu’une partie du collectif.
- Parce qu’il fait des volontés individuelles le moteur du changement social, l’institutionnaliste se montre toujours sceptique à l’égard de l’organisation économique et sociale en place, mettant au jour les inégalités et les conflits d’intérêts. Il reconnaît aussi le progrès social apporté par la science, mais celui-ci dépend du soutien de la collectivité.
- L’institutionnaliste refuse la dichotomie courante établie entre les intérêts particuliers et l’intérêt collectif. Il prête un caractère hybride aux motivations individuelles qui comprennent à la fois des fins intéressées et collectives.
- Il refuse la vision en termes d’équilibre du fonctionnement économique. Celui-ci évolue continuellement, au gré des changements institutionnels progressifs ou soudains. Aucun sentier vertueux n’est cependant tracé, de bons comme de mauvais ajustements peuvent se produire.
- Il considère les valeurs comme partie intégrante de la recherche. Elles délimitent l’objet et les finalités de toute investigation scientifique. Cette conception méthodologique explique aussi son parti pris réformiste, en insistant sur le caractère amendable de l’organisation économique et sociale.
- L’économie pour l’institutionnaliste n’est pas souveraine ; elle s’inscrit dans un cadre culturel et collectif.
5Cette caractérisation présente d’évidentes proximités avec Myrdal. Cette présentation a pour objectif de les clarifier et d’en préciser le contenu. La biographie de Myrdal éclaire certains aspects de son institutionnalisme (1). Elle aide notamment à comprendre que la critique des économistes qu’inaugure Myrdal dans Political Element relève d’abord d’une cause générationnelle, Myrdal se montrant insatisfait de la manière dont ses principaux maîtres suédois évacuent la question des valeurs dans leurs développements théoriques (2). Il en vient ainsi à élaborer une méthode spécifique du traitement des valeurs dans les sciences sociales (3). De même, des éléments biographiques expliquent au moins partiellement son penchant pour transgresser les barrières disciplinaires, penchant qui se manifeste en particulier par l’utilisation du principe de causalité cumulative, outil théorique auquel il eut recours dans ses premiers travaux économiques. L’institutionnaliste Myrdal se caractérise aussi par une tendance réformiste qui s’affirme dans sa conception de la planification dont l’originalité est de se démarquer nettement du socialisme collectiviste d’inspiration marxiste au profit d’un socialisme associationniste pré-marxiste (4). Il va sans dire que les prises de positions tranchées de Myrdal ont fait l’objet de critiques de la part de la communauté des économistes mais aussi, ce qui peut paraître a priori plus étonnant, de la part d’auteurs provenant de champs disciplinaires – la sociologie et l’anthropologie – normalement davantage bienveillants à l’égard de la démarche institutionnaliste (nous abordons ici de manière détaillée la réception critique d’Asian Drama de Clifford Geertz). Finalement, ces dernières critiques pointent les limites d’un institutionnalisme qui, sous couvert des insuffisances de la théorie économique, embrasserait les perspectives sociologique et anthropologique sans en suivre les principales règles (5).
6 Le texte « Institutional economics » (L’économie institutionnaliste), traduit à la suite de cette présentation, provient d’une conférence prononcée à l’université du Wisconsin (Madison, États-Unis) le 15 décembre 1977. Il synthétise de manière condensée les principales facettes de l’institutionnalisme de Myrdal que celui-ci a développé dans ses principaux travaux, en particulier dans les classiques An American Dilemma et Asian Drama.
Notes de bas de page
1 Le jury était composé de Berthil Olhin (président), Sune Carlson, Assar Lindbeck, Erik Lundberg et Herman Wold.
2 « The Nobel memorial prize in economics 1974. The official announcement of the Royal Academy of sciences », 1974. Notre traduction pour toutes les citations extraites des textes non traduits en français.
3 Dugger 1992. D’autres définitions existent, voir entre autres Hodgson 2000, p. 317-329 et Rutherford 1999, p. 223-242.
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