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  • Du bon usage de la notion de locution
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    Plan

    Plan détaillé Texte intégral 1. Le problème du figement2. Le figement dans les groupes nominaux3. Les locutions adjectivales4. Les locutions verbales5. Les locutions conjonctives Bibliographie Auteur

    La locution entre langue et usages

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    Du bon usage de la notion de locution

    Gaston Gross

    p. 201-223

    Texte intégral Bibliographie Références bibliographiques Auteur

    Texte intégral

    1. Le problème du figement

    1La tradition établit une limite nette entre constructions libres et constructions figées. Les premières sont du domaine des régularités, de ce qui est formulable à partir de règles, c’est-à-dire de la syntaxe, tandis que les secondes appartiennent au lexique, au préconstruit, à ce qui ne fait pas l’objet d’un choix. Cette attitude repose sur une vue schématique de la réalité. L’informatisation des données linguistiques et, en particulier, le souci d’exhaustivité qui est le propre des dictionnaires électroniques, ont montré ce que cette dichotomie avait de réducteur. D’une part, on a surestimé les régularités syntaxiques, comme l’ont montré les travaux du LADL, et, d’autre part, on sait que le lexique n’est pas le domaine de l’irrégulier. Il a fallu une longue période de description et de collecte systématique des éléments lexicaux dans le cadre de structures syntaxiques pour avoir une vue plus claire de ce qui, dans une langue, relève de la régularité ou du figement. Notons que les études sur ce qui, dans les langues, n’est pas compositionnel ont été essentiellement le fait de l’informatisation. Les grammaires ne parlent du figement que dans un chapitre consacré à la dérivation et à la composition, laissant entendre qu’il s’agit d’un phénomène marginal. Or, il s’agit d’un fait central dans les langues : il y a près de 200 000 noms composés ou dont la combinatoire n’est pas libre, près de 15 000 adjectifs et au moins 30 000 verbes figés. On voit qu’on est en face d’une réalité de première importance et qui est une caractéristique des langues naturelles au même titre que la double articulation dont parlait Martinet.

    2La réponse à cette situation est peut-être de nature informatique. Comme il n’y a plus guère de limitation de mémoire, on pourrait imaginer que cette masse d’information soit prise en charge par les dictionnaires électroniques. Mais, le terme de composé que l’on utilise pour rendre compte des suites à liberté syntaxique réduite, a eu pour conséquence de durcir les faits. Il ne suffit pas de se demander si une suite est libre ou composée : il y a des degrés de figement. Si l’objectif est, comme le nôtre, la génération automatique, il est nécessaire de faire la part de ce qui dans une séquence donnée est libre ou figé. Cela complique assurément la représentation dans les dictionnaires mais c’est la seule façon d’établir des règles reproductibles.

    2. Le figement dans les groupes nominaux

    3Observons d’abord qu’il existe une disparité dans la dénomination des catégories en ce qui concerne le figement. On parle de locutions verbales, adjectivales, adverbiales, prépositionnelles ou conjonctives et de noms composés. On ne voit pas d’ailleurs pourquoi on se refuserait de parler de locution nominale. Nous voudrions montrer ici que la notion de nom composé est réductrice et présenter les difficultés que cette notion oppose au traitement automatique.

    4Notons d’abord qu’il existe plus de 700 types différents de noms composés (cf. M. Mathieu-Colas, 1996). Cette extrême diversité pose des problèmes très complexes du point de vue de la description morphologique (formation du féminin et du pluriel, en particulier). Il va de soi que les règles d’accord ne peuvent être mises au point qu’à l’intérieur de chaque type.

    5La reconnaissance informatique des unités pose des problèmes inattendus. La situation la plus aisée est constituée par les composés entièrement figés, dont le sens est totalement opaque, qui ne se prêtent à aucune lecture compositionnelle et qui portent le trait d’union, comme c’est le cas de eau-de-vie. Dans ce cas, on a presque affaire à un nom simple puisqu’il est impossible de faire quelque manipulation que ce soit sur la suite.

    6À partir de cette situation simple se posent un assez grand nombre de problèmes. Il y a d’abord des noms dont le trait d’union est facultatif comme dans compte(–)rendu. M. Mathieu-Colas a montré qu’il est possible de mettre en évidence quelques régularités, même si les exceptions restent nombreuses.

    7Vient ensuite le cas des composés dont le sens est opaque mais qui ont théoriquement une seconde lecture, qui, elle, est compositionnelle, de sorte que l’on est en présence d’erreurs potentielles d’interprétation : douche écossaise, omelette norvégienne, garçon manqué, canard boiteux, etc. Seule une description fine des propriétés syntaxiques et sémantiques comparatives des deux lectures permettra une distinction automatique. Il faut donc, de façon systématique, noter dans le dictionnaire électronique des noms composés (par exemple dans un champ prévu à cet effet) la possibilité de cette double lecture.

    8La distinction entre composés endocentriques et exocentriques est traditionnelle en grammaire. On oppose ainsi col bleu (exocentrique) et clef anglaise (endocentrique). Mais on a peu fait remarquer que les composés endocentriques peuvent faire l’objet d’un effacement. On ne voit aucune situation où col bleu peut être réduit à col tandis que, dans un contexte donné, on peut effacer l’adjectif anglaise :

    Donne-moi la clef qui est à côté du pneu

    9Cet effacement pose des problèmes ardus de reconnaissance pour un système informatique du fait que le composé est monosémique alors que la réduction crée de l’ambiguïté et prête à confusion avec clef (de serrure). Il faudra trouver un moyen permettant la levée de l’ambiguïté en contexte. On peut penser alors à l’indication du domaine du texte ainsi qu’à des outils linguistiques comme les classes d’objets (G. Gross, 1994) et à la notion d’opérateurs appropriés. L’effacement possible d’un élément est un phénomène assez général. On le trouve dans les noms composés du type N Adj, où c’est souvent le substantif qui, curieusement, peut être effacé :

    L’école communale : la Communale
    L’armée coloniale : la Coloniale
    La marine royale : la Royale

    10L’effacement d’un élément est souligné ici par la majuscule. Ce signe typographique peut être un indice du fait qu’on est en présence d’un nom composé. On peut suggérer d’entourer par des parenthèses les éléments susceptibles d’être effacés.

    11Parmi les groupes nominaux de type N de N, il en existe dont le premier terme est seul figé. C’est le cas, entre autres, de ceux qui prennent des prédéterminants nominaux. Certains sont d’un emploi régulier et libre :

    Luc a fait un tas de (fautes, erreurs, travaux...).
    Il y a une grande quantité (d’idiots, de crétins) dans cette classe.

    12D’autres, en revanche, sont figés :

    Une bordée d’injures
    Un chapelet de saucisses
    Une dégelée de coups
    Un déluge de paroles
    Un flopée d’enfants
    Un train de mesures
    Un luxe de détails

    13Les relations syntaxiques se font alors avec le second substantif : le prédéterminant ne bloque pas la relation entre le substantif-tête et le prédicat :

    Luc a lancé (des injures, une bordée d’injures)
    Luc a (des enfants, une flopée d’enfants)
    Luc a donné (des détails, un luxe de détails)

    14On ne parlera pas, dans ce cas, de noms composés, bien que le premier élément ne fonctionne pas librement comme quantifieur :

    *Une bordée de saucisses
    *Une dégelée de paroles
    *Un train de détails
    *Un luxe d’enfants

    15Ces cas doivent être reconnus ainsi que les types de substantifs auxquels ils s’appliquent si l’on veut comprendre les relations syntaxiques entre les éléments de la phrase. On observe, d’autre part, des suites où le second terme est contraint, comme dans les structures N de N où cet élément est interprété comme un intensif :

    (Une fièvre, un remède) de cheval
    (Un cou, une force) de taureau
    Une (mémoire, lenteur) d’éléphant
    Un froid de canard
    Une faim de loup
    Un moral d’acier

    16Ici c’est le premier élément qui est porteur de la relation avec le prédicat et le second correspondant à la fonction lexicale que I. Mel’čuk appelle magn. Il faut noter cependant que d’autres substantifs en position de N2, dont l’interprétation intensive est tout aussi évidente, n’ont pas cependant les restrictions dont nous venons de parler. C’est le cas, par exemple, de du tonnerre, de tous les diables :

    (Une volonté, cuite, performance) du tonnerre

    17Un dernier cas de figure concerne un procédé de composition métalinguistique. On peut en envisager de deux sortes. Il s’agit de ce qu’on proposera d’appeler des noms supports, par comparaison avec la notion de verbes supports. Il s’agit de verbes, tels faire, avoir, être donner, etc. qui n’ont pas de fonction prédicative mais servent à apporter à un substantif prédicatif les informations de temps, de personne et de nombre ainsi que les indications aspectuelles. Il est assez fréquent que l’ensemble constitué par un verbe support et le substantif prédicatif soit la paraphrase d’un verbe simple comme dans :

    Faire un voyage : voyager
    Donner l’autorisation : autoriser
    Être dans le doute : douter

    18Dans ces cas, le verbe support permet d’actualiser le prédicat nominal tout comme le fait la désinence verbale avec le prédicat verbal. Par analogie avec cette notion, on peut dire que certains substantifs sont des « supports » d’informations qui sont habituellement prises en charge par des suffixes spécifiques. Ainsi le suffixe -teur dans complimenteur peut être pris en charge par un substantif agentif comme faiseur :

    Complimenteur : faiseur de compliments

    19On peut de même mettre en relation douanier et agent des douanes. Les analyses que nous venons de faire s’inscrivent dans la théorie de Z.S. Harris (1976, p. 198-199) qui analyse les suffixes comme des opérateurs d’un type particulier que l’on peut mettre en relation avec des noms considérés comme leurs variantes. Le suffixe français -té (dans bonté) peut être considéré comme un équivalent syntaxique de état. Il n’est pas exclu de mettre ainsi en relation :

    Être humain : homme
    État grippal : grippe
    Homme de science : scientifique
    Établissement thermal : thermes
    Établissement bancaire : banque

    20Il est possible d’étendre le type d’analyse que nous venons de proposer à d’autres structures métalinguistiques. Les noms qui désignent des animaux ont généralement un suffixe particulier pour désigner la femelle ou les petits :

    Lion, lionne, lionceau
    Chien, chienne, chiot
    Cheval, jument, poulain

    21Cette possibilité n’existe pas pour tous les animaux : il arrive que ces distinctions ne puissent être rendues par aucun suffixe. Le français a recours alors à des substantifs comme mâle, femelle ou bébé :

    Une souris mâle, une souris femelle
    Une girafe mâle, une girafe femelle
    Un bébé phoque, un bébé lion

    22Nous n’avons évoqué, dans ce qui précède, que quelques problèmes qui se posent quand on veut traiter automatiquement les suites qu’on appelle généralement noms composés. Peut-être ce terme classique n’est-il pas très heureux, car il présente du terrain une vue trop compacte et qui ne rend pas compte de l’extrême diversité du paysage.

    3. Les locutions adjectivales

    23La notion de locution adjectivale ne fait l’objet dans les grammaires que de remarques anecdotiques sur quelques adjectifs, toujours les mêmes, comme tout-puissant, bleu clair, etc. Or les adjectifs sont sources de structures figées tout comme les autres catégories. Le seul recours à la morphologie dans la définition et la notion d’adjectif qualificatif a détourné les grammairiens de la recherche des suites figées ou semi-figées. Comment faut-il analyser une séquence comme à la mode ? Admettons qu’il s’agisse d’un complément (de manière ou de qualité). Il faut expliquer alors pourquoi un adverbial de ce type peut être attribut d’un substantif humain :

    Léa est à la mode

    24Le fait que à la mode ne soit pas un groupe prépositionnel est encore mis en évidence par l’impossibilité qu’il y a de procéder à une relativation :

    *La mode où est Léa
    *La mode dont est Léa

    25D’autre part, si cette suite est un complément, alors, puisqu’il est introduit par la préposition à, il doit se pronominaliser par le pronom y, comme le font tous les compléments en à. Or, ce n’est pas le pronom y que l’on trouve mais la forme le, comme c’est le cas pour les adjectifs :

    Léa est gentille et sa sœur l’est aussi
    Léa est à la mode et sa sœur (*y, l’) est aussi

    26On voit donc que à la mode est un adjectif composé puisqu’il a les propriétés définitionnelles de l’adjectif (position attributive et d’épithète, pronominalisation par le, possibilité d’être soumis aux degrés de comparaison) et n’a pas celles des compléments prépositionnels, où le substantif peut être une tête de relative.

    27On constate que l’adjectif composé à la mode est invariable morphologiquement et totalement figé du point de vue de sa structure :

    *Léa est à (une, cette) mode

    28Il faut donc introduire dans le lexique cette suite comme on le fait de tout adjectif. Mais, comme toujours, la situation se complique. La suite de bonne humeur doit être considérée, elle aussi, comme un adjectif et non pas comme un complément de manière ou de qualité : le substantif ne se prête pas à relativation, le groupe a une fonction d’attribut, il se pronominalise par le et non par en, comme c’est le cas des compléments introduits par la préposition de :

    *la bonne humeur dont est Luc
    Luc est de bonne humeur
    *Luc est de bonne humeur et sa sœur en est aussi
    Luc est de bonne humeur et sa sœur l’est aussi

    29On voit que de bonne humeur doit être introduit dans le lexique des adjectifs tout comme à la mode. Cependant, on aurait tort d’en induire des propriétés entièrement identiques. La séquence est moins figée. D’abord, l’adjectif n’y est pas totalement contraint :

    Luc est de (bonne, mauvaise) humeur
    Luc est d’humeur massacrante
    Luc est de meilleure humeur (qu’hier)

    30La détermination n’est pas non plus totalement figée, puisqu’on peut avoir l’article indéfini :

    Luc est d’une bonne humeur communicative
    Luc est d’une humeur massacrante

    31Habituellement l’adverbe intensif très se place en position initiale :

    Luc est très gentil
    Léa est très à la mode
    ? Luc est très de bonne humeur
    Luc est de très bonne humeur

    32Il existe en français près de 250 types d’adjectifs composés (c/ G. Gross, 1991). Si l’on veut reconnaître ou générer automatiquement ces suites, on ne peut pas se contenter de donner pour de bonne humeur les mêmes informations que pour à la mode. Nous ne parlerons pas, dans cet article, des adverbes composés. Si on veut se rendre compte de la complexité de cette catégorie et de l’impossibilité qu’il y a de la définir de façon intuitive, on se reportera au livre de M. Gross sur les adverbes (M. Gross, 1986).

    4. Les locutions verbales

    33Les verbes sont avec les noms la catégorie grammaticale qui a fait l’objet du plus grand nombre d’études en ce qui concerne le figement. Là aussi, l’inconvénient est que, sous le terme de locution verbale, on a banalisé un très grand nombre de situations différentes qui constituent, pour une analyse automatique, des problèmes cruciaux dont on ne perçoit pas l’ampleur si on se passe du traitement informatique. Nous passons en revue, dans ce qui suit, quelques-unes des difficultés. Le travail de précision qu’exige le traitement automatique permet d’éviter les généralisations hâtives dont on se contente souvent dans l’étude des locutions.

    34Comme pour les noms et les adjectifs composés, il existe des « locutions verbales » qui sont des verbes figés, dans la mesure où le sens y est non compositionnel, donc opaque et où la suite est syntaxiquement contrainte. C’est le cas, par exemple, de prendre les vessies pour des lanternes. Aucun des éléments de ce verbe figé ne peut faire l’objet d’un choix ; le sens ne peut pas non plus être considéré comme la somme du sens des éléments. Les seules modifications concernent l’actualisation, c’est-à-dire la conjugaison. Nous allons, à partir de ce cas de figure, évoquer des problèmes qui se posent au traitement automatique et qui mettent en évidence des comportements différents, de sorte que le nom commun de locutions verbales que l’on attribue à l’ensemble obscurcit plutôt le problème qu’il ne le délimite conceptuellement.

    35Certaines locutions verbales sont discontinues puisqu’elles figurent à gauche et à droite du complément :

    Luc a mis Paul en garde contre cette version des faits
    L’ennemi a pris nos troupes au piège

    36Il faut que le logiciel reconnaisse une partie figurant à droite du complément direct comme faisant partie du verbe. Cette situation pose des problèmes délicats d’analyse. La locution présente un certain nombre de variantes :

    Paul a (raté, loupé, manqué) le coche
    Paul (mange, suce) les pissenlits par la racine

    37Certaines suites peuvent être effacées, peut-être pour des raisons d’économie ou de redondance :

    Il ne faut pas pousser (mémé dans les orties)

    38Les modifications qui affectent certains éléments dépendent parfois des phénomènes de coréférence :

    La moutarde (me, te, lui) monte au nez Il(s) (a, ont) pris (son, leur) pied

    39Dans certains cas, il peut y avoir des modifications de déterminants :

    Luc cherche (noise, des noises) à ses copains

    40Ces choses sont bien connues. Nous voudrions insister sur une confusion qui est faite généralement à propos des locutions verbales et qui est de grande conséquence sur le plan théorique : c’est la non-discrimination entre les verbes figés et les constructions à verbe support. Peut-être dira-t-on qu’on est en présence de « lexies » ou d’« expressions verbales » dans les deux exemples suivants :

    Pierre a faim
    Pierre a froid

    41Ces deux constructions ont des propriétés communes. Le sujet est humain et le substantif qui suit le verbe avoir est abstrait. Un certain nombre de déterminants sont communs :

    Pierre a très (faim, froid)
    Pierre a plus (faim, froid) qu’hier

    42mais non pas tous :

    Pierre a une faim de loup
    *Pierre a un froid de canard

    43La relativation est possible dans le premier cas mais non dans le second :

    La faim que Luc a
    *Le froid que Luc a

    44et, par voie de conséquence :

    La faim de Luc
    *Le froid de Luc

    45Malgré des similitudes de départ, on a affaire à des constructions tout à fait différentes. Dans un cas, on est en présence du prédicat nominal faim qui a comme sujet Pierre et n’a pas de complément ou éventuellement, par plaisanterie, un mot comme dessert :

    – Veux-tu encore de la soupe ?
    Non, je n’ai faim que de dessert

    46Ce prédicat nominal est actualisé par le verbe support avoir. Comme dans toutes les constructions à support, le nom peut devenir tête de relative la faim que Luc a qui est source, à son tour, du génitif subjectif la faim de Luc. Cette séquence n’est donc pas une « locution verbale » mais une phrase à prédicat nominal et doit figurer, dans un dictionnaire électronique, parmi les substantifs prédicatifs.

    47Tout autres sont les propriétés de avoir froid. Le substantif froid n’y a pas d’autonomie : il ne peut pas faire l’objet d’une relativation, comme on l’a vu ; le verbe avoir n’est pas un verbe support puisqu’il ne peut pas être effacé. Il faut donc considérer cette seconde suite comme un verbe composé qui devra figurer dans le dictionnaire des prédicats verbaux. Prenons un autre exemple et comparons :

    Luc a pris la tangente
    Luc a pris la fuite

    48On reconnaîtra, dans la première phrase, le verbe figé prendre la tangente, dont le sens n’est pas compositionnel et qui ne permet aucune modification transformationnelle :

    *Qu’est-ce qu’il a pris ? la tangente
    *La tangente, il l’a prise
    *C’est la tangente qu’il a prise
    *La tangente qu’il a prise
    *La tangente de Luc

    49En face, la seconde phrase présente une syntaxe plus « libre ». D’abord, sur le plan sémantique, elle est compositionnelle si l’on admet que prendre est ici un verbe support et qu’il y a un verbe associé fuir. Cependant, la construction prendre la fuite semble moins « libre » que prendre une décision, par exemple. Tout d’abord, dans la première phrase, la détermination est beaucoup moins contrainte (prendre une, une autre, des décision[s]) que dans la première, où elle est figée (? prendre [une, des] fuite[s]) ; le comportement n’est pas le même concernant la relativation et le génitif :

    *La fuite que Luc a prise
    La décision que Luc a prise
    ? La fuite de Luc
    La décision de Luc

    50En interdisant la fuite de Luc nous ne voulons pas dire que cette séquence est incorrecte mais qu’elle ne doit pas être dérivée de prendre la fuite. Elle le serait plutôt de Luc est en fuite. Il y a à cela deux raisons. De façon générale, il n’y a pas formation de relative quand le déterminant est figé. Mais on peut aussi penser à une autre explication. Si on prend une phrase comme :

    Luc a du respect pour son père
    Le respect que Luc a pour son père
    Le respect de Luc pour son père

    51l’effacement du verbe support avoir n’a supprimé que l’actualisation du prédicat respect, lequel n’est plus actualisé du point de vue du temps. Le prédicat lui-même n’a pas changé d’aspect. Or, le groupe nominal la fuite de Luc est interprété comme un duratif, tandis que le verbe prendre attribue au prédicat fuite l’aspect inchoatif. Il ne peut donc pas être supprimé, sinon on perd une information majeure.

    52On voit encore une fois qu’un concept comme celui de locution verbale est à ce point général et vague qu’il banalise ou passe sous silence les analyses auxquelles nous venons de procéder.

    5. Les locutions conjonctives

    53Parmi les locutions conjonctives nous portons notre attention à celles qui comprennent un substantif. Nous allons montrer que ces locutions ont un fonctionnement beaucoup plus complexe que les explications pédagogiques ne le laissent entendre. L’analyse traditionnelle, peut-être à cause d’une analogie avec les noms composés, assimile conjonctions et locutions conjonctives. Au lieu d’assimiler les locutions à des ensembles figés, nous considérons le substantif qui y figure comme l’élément essentiel de la locution. Les autres constituants sont respectivement la préposition et la détermination de ce substantif. Cette détermination comprend un prédéterminant et un modifieur. Nous sommes donc en présence des quatre éléments suivants :

    Prép Dét N Modif

    54Cette structure est loin d’être figée. Nous allons montrer que tous ces éléments peuvent constituer des paradigmes.

    5.1. Les déterminants

    55Dans la mesure où la détermination du substantif qui figure dans les locutions conjonctives est constituée d’une détermination composée spécifique notée Dét-Modif (i.e. un prédéterminant suivi d’un modifieur correspondant à un circonstanciel), il est impossible d’étudier séparément les deux éléments de cet ensemble. Nous analyserons en détail cette détermination. On verra qu’au terme de cette étude le caractère schématique de l’analyse scolaire traditionnelle apparaîtra clairement.

    5.1.1. La détermination affirmative

    56Nous regroupons sous ce terme l’ensemble des déterminants affirmatifs. Ce type de détermination est constitué de deux ensembles formés par la cataphore et l’anaphore.

    5.1.1.1. Détermination cataphorique

    57La cataphore comprend des unités qui réfèrent à des éléments ultérieurs, contrairement à l’anaphore qui renvoie à des éléments figurant dans un contexte de gauche. À titre d’exemple, l’article le est dit anaphorique quand il réfère à un objet déjà identifié par le contexte ou la situation, comme dans la phrase :

    Redonne-moi le livre

    58Ici le substantif livre est identifié par la situation que crée le préfixe re- référant à un événement qui s’est produit une première fois. Hors d’une situation semblable, le substantif ne peut pas être identifié. Si donc on n’a jamais parlé de livre, comme dans Donne-moi le livre prononcé hors contexte, il est impossible qu’un interlocuteur puisse interpréter cette injonction qui lui est adressée, alors que cela lui est possible, dans les mêmes conditions, pour la suivante :

    Donne-moi le livre qui est sur la table

    59Dans cette dernière phrase l’article le ne renvoie pas à ce qui précède mais « annonce » la relative qui est sur la table. Il constitue donc un emploi cataphorique. À la place de le, on peut noter aussi l’article indéfini et l’article zéro dans les locutions conjonctives :

    Le-Modif
    Luc a dit cela dans le but de convaincre
    Luc a fait cela dans l’espoir qu’on le comprendra
    Luc est resté du fait qu’il pleuvait
    Luc s’est tu pour la raison qu’il ignorait tout
    Un-Modif
    Luc a dit cela dans un souci d’apaisement
    Luc a dit cela dans un but évident de convaincre
    E-Modif
    Luc a dit cela sous prétexte d’informer son voisin
    Luc a dit cela afin de plaire à son père

    60On voit que la détermination cataphorique représente en fait les constructions appelées propositions subordonnées circonstancielles. Notons tout de suite que la subordonnée circonstancielle peut revêtir trois formes syntaxiques : la forme conjuguée,

    afin que cela soit expertisé
    la réduction infinitive,
    afin d’expertiser cela
    la nominalisation,
    à des fins d’expertise

    61Nous appelons ces modifieurs modifieurs complétifs parce qu’ils sont formés d’une phrase. Il faut ajouter qu’à côté de cette détermination complétive, il existe des modifieurs de type adjectival. On peut avoir, par conséquent, deux niveaux de modifieurs, comme on le voit dans l’exemple suivant :

    Luc est parti par la raison qu’il était malade
    Luc est parti pour la raison évidente qu’il était malade

    5.1.1.2. Détermination anaphorique

    62Nous venons de voir que, dans le cas des subordonnées circonstancielles, la détermination du substantif est cataphorique : elle annonce les « circonstances » représentées par ces subordonnées. Il se trouve, comme nous l’avons vu plus haut, que ces « circonstances » peuvent être déjà connues de l’interlocuteur. Dans ce cas, on réfère à elles par des déterminants anaphoriques. Voici l’essentiel de ces déterminants.

    Pronominalisation du modifieur

    63Le modifieur complétif, c’est-à-dire la subordonnée circonstancielle, peut faire l’objet d’une pronominalisation dont le but est de référer à un fait antérieur connu. Ce pronom a différentes formes : le relatif de liaison, les pronoms cela, ça et là.

    64Le relatif de liaison :

    en conséquence de ce que P / en conséquence de quoi
    au lieu de ce que P / au lieu de quoi
    faute de ce que P / faute de quoi
    après que P / après quoi

    65Les pronoms cela et ça :

    en comparaison de ce que P / en comparaison de (cela + ça)
    en conséquence de ce que P / en conséquence de (cela + ça)
    après que P / après (cela + ça)
    à cause de ce que P / à cause de cela

    66Le pronom là :

    d’ici à ce que P / d’ici là
    en fonction de ce que P / en fonction de là

    67Il semble que, dans la cas de l’anaphore, on puisse aussi effacer le modifieur :

    En attendant (E + qu’il vienne), je lirai
    À défaut (E + de pouvoir lire), je me promènerai
    À force (E + de crier comme ça) tu te fatigueras

    Le démonstratif

    68Le déterminant cataphorique le-Mc peut être remplacé par le démonstratif ce, qui renvoie à un événement antérieur considéré comme connu. Il s’agit du cas d’anaphore le plus fréquent. En voici quelques exemples :

    À cette fin, il faut s’inscrire à la mairie
    Dans ces circonstances, je ne partirai pas
    Dans ce but, tu consulteras un notaire
    Dans ces conditions, il est impossible de travailler
    De ce fait, le travail n’a pas pu être fait
    Pour cette raison, les travaux se sont arrêtés
    Dans ce cas, il est inutile de continuer

    Adjectifs

    69Certains adjectifs permettent, de la même façon que le démonstratif, de référer à un événement antérieur connu, avec quelquefois une interprétation plus générique :

    Dans un tel but
    Dans des circonstances pareilles
    Dans un but de ce genre
    Dans pareille circonstance
    Pour de pareilles raisons
    Pour des raisons similaires
    Pour des raisons de ce genre
    Pour des raisons semblables

    70L’adjectif précédent semble être ici un prototype, tout comme suivant l’est pour la cataphore.

    5.1.2. Autres modifieurs

    71La référence à un événement connu de l’interlocuteur peut se faire à l’aide d’adjectifs spécifiques ou de propositions relatives.

    Pour la raison sus-mentionnée
    Pour le motif ci-dessus
    Pour la raison que je viens de dire
    Pour la raison qui vous est connue
    Pour la raison que vous avez lue

    5.1.2.1. Déterminants négatifs

    72Ce qui montre avec plus de clarté encore que les structures que nous étudions ne sont pas figées, c’est la possibilité de mettre devant ces substantifs des déterminants négatifs :

    Pour la raison que / pour aucune autre raison que
    Au moment où P / à aucun moment
    Dans le but précis de V / dans aucun but précis
    Pour le motif que P / pour nul autre motif

    5.1.2.2. Déterminants interrogatifs et exclamatifs

    Pour quelle raison ?
    Pour quel motif ?
    À quel moment ?
    Dans quelles conditions ?
    Dans quel but ?
    Et dans quelles conditions !
    Et à quelle fin !
    Et à quel moment !

    5.1.2.3. Déterminants « indéfinis »

    À certaines fins indéterminées
    À toutes fins utiles
    Pour d’autres raisons
    À un certain moment
    Dans d’autres circonstances
    Pour n’importe quelle raison
    Pour telle ou telle raison

    5.1.2.4. Déterminants quantifieurs

    73Un certain nombre de « locutions » acceptent un déterminant quantifieur devant le substantif :

    Pour deux raisons
    Pour plusieurs raisons : la première... la seconde...
    Pour les deux motifs suivants

    74La liberté de détermination des substantifs que nous venons de mettre en évidence montre clairement que nous n’avons pas affaire à des conjonctions composées, au sens où l’on parle de noms composés, puisque le substantif qui y figure a une syntaxe spécifique que nous allons maintenant mettre en évidence.

    75Nous venons de voir que, si l’on décrit avec précision la détermination des substantifs qui figurent dans la plupart des locutions conjonctives, on ne peut plus considérer les locutions conjonctives comme des catégories spécifiques. Nous allons analyser maintenant le rôle de ce substantif.

    5.2. Des prédicats de second ordre

    76Partons de la phrase complexe (où nous réduisons volontairement les phrases-arguments aux lettres A et B pour simplifier les transformations) :

    A a causé B

    77à laquelle nous appliquons le passif :

    B a été causé par A

    78Il existe un verbe support de forme être à et qui nominalise les passifs verbaux, comme on le voit dans :

    Luc est désespéré
    Luc est au désespoir
    Ce tableau est en train d’être réparé
    Ce tableau est à la réparation

    79Si nous appliquons cette opération à la phrase à passif verbal, nous obtenons :

    B a été à cause de A

    80et si nous effaçons le verbe support être, nous générons ce qu’on appelle la « locution conjonctive » à cause de. Nous dirons que le substantif cause est la forme nominale du verbe causer et que tous les deux sont des prédicats de deuxième niveau ou de « second ordre » dont les arguments sont les phrases A et B. Nous pouvons faire des manipulations analogues sur les subordonnées circonstancielles de but. Prenons l’exemple de la « locution conjonctive » avec l’intention de :

    Luc a pris un passeport avec l’intention d’émigrer

    81Cette phrase est habituellement analysée comme comprenant une principale et une subordonnée, dont les verbes sont respectivement prendre et émigrer. En fait, le substantif intention est un prédicat nominal. En raison du principe qu’il y a autant de phrases qu’il y a de prédicats, il faut admettre que nous sommes en présence, non pas de deux phrases mais de trois : deux phrases à prédicat verbal et une troisième qui se cache derrière la locution conjonctive. Son prédicat n’est pas actualisé lui-même, mais il l’est secondairement puisqu’il est sous la dépendance de la prédication du verbe principal. On peut restituer cette actualisation en ajoutant le support avoir qui caractérise un prédicat comme intention :

    Luc a pris un passeport, il a l’intention d’émigrer

    82Le prédicat nominal intention n’a pas de forme adjectivale ou verbale associées, comme c’est le cas de désir :

    Luc a pris un passeport avec le désir d’émigrer
    Luc a pris un passeport, il désire émigrer
    Luc a pris un passeport, il est désireux d’émigrer

    83On voit donc que derrière les locutions conjonctives se profilent des prédicats dont les arguments sont respectivement la principale et la subordonnée. Si l’on considère donc les locutions comme des catégories spécifiques, alors on passe sous silence toutes les informations que nous venons de donner et toutes les possibilités de paraphrases dont elles sont l’objet.

    84La notion de locution fait partie de la tradition grammaticale que nous a livrée l’école. Elle est ancrée aussi fortement en nous que les notions de sujet et d’objet. Elle répond au souci pédagogique de mettre en évidence que toutes les suites ne sont pas compositionnelles. Mais elle a l’inconvénient de figer les descriptions en passant sous silence le fait que les suites que l’on regroupe ainsi ont des degrés de figement très divers. Elle peut même être dangereuse dans la mesure où elle perpétue une analyse erronée, comme nous avons essayé de le montrer pour les locutions conjonctives.

    Bibliographie

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    Format

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    Danlos, Laurence. “Les phrases à verbe support être Prép”. Langages, vols. 23, nos. 90, PERSEE Program, 1988, pp. 23-37. Crossref, https://doi.org/10.3406/lgge.1988.1989.
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    Auteur

    • Gaston Gross

      Professeur à l’université de Paris XIII, Laboratoire de linguistique informatique (LLI, UMR 195, INaLF-CNRS).

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    Table des matières

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    La locution entre langue et usages

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    La locution entre langue et usages

    Ce livre est cité par

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    • (2022) Book reviews. Yearbook of Phraseology, 13. DOI: 10.1515/phras-2022-0016
    • Martins-Baltar, Michel. (1997) La locution entre langue et usages. DOI: 10.4000/books.enseditions.18703
    • Gross, Gaston. (2010) Causes et inférences. Neophilologica, 22. DOI: 10.31261/NEO.2010.22.05

    La locution entre langue et usages

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    Gross, G. (1997). Du bon usage de la notion de locution. In M. Martins-Baltar (éd.), La locution entre langue et usages. Lyon: ENS Éditions. https://doi.org/10.4000/books.enseditions.18763
    Gross, Gaston. « Du bon usage de la notion de locution ». In La locution entre langue et usages, édité par Michel Martins-Baltar. Lyon: ENS Éditions, 1997. doi:10.4000/books.enseditions.18763.
    Gross, Gaston. « Du bon usage de la notion de locution ». La locution entre langue et usages, édité par Michel Martins-Baltar, ENS Éditions, 1997, https://doi.org/10.4000/books.enseditions.18763.

    Référence numérique du livre

    Format

    Martins-Baltar, M. (éd.). (1997). La locution entre langue et usages. Lyon: ENS Éditions. https://doi.org/10.4000/books.enseditions.18653
    Martins-Baltar, Michel, éd. La locution entre langue et usages. Lyon: ENS Éditions, 1997. doi:10.4000/books.enseditions.18653.
    Martins-Baltar, Michel, éditeur. La locution entre langue et usages. ENS Éditions, 1997, https://doi.org/10.4000/books.enseditions.18653.
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