3. Autres rhétoriciens de l’économie
p. 43-55
Texte intégral
1Initiées au début des années 1980 par les premiers travaux sur la rhétorique, les recherches sur l’argumentation économique ont connu par la suite un très rapide développement. Plusieurs recueils d’études critiques furent édités1, des recherches adoptant l’option rhétoricienne offrirent une lecture nouvelle de textes canoniques de Smith, Edgeworth ou Keynes2, des réflexions de fond furent engagées sur les incidences d’un tel renouvellement pour l’économie. S’ils relèvent le pari rhétorique lancé par McCloskey en 1983, ces travaux témoignent aussi souvent d’un retour sur la terre ferme des pratiques concrètes de la discipline économique. Le recours cérémonial aux grandes autorités philosophiques se fait ici moins direct alors qu’une investigation plus fine, plus historique sur l’économie conduit sans doute à mieux assumer le réalisme critique au cœur du pragmatisme contemporain.
Roy Weintraub
2Les principaux travaux de Weintraub portent sur l’histoire des contributions à la théorie de l’équilibre général au xxe siècle. C’est un domaine sensible où se sont développées des polémiques interrogeant le statut scientifique de l’économie ; de Friedman à Kaldor et, aujourd’hui, à Blaug ou Rosenberg, nombreux ont été les critiques pointant l’absence de contenu empirique dans ce type de recherches. C’est une interrogation sur les critères d’évaluation d’une théorie économique qui motive Weintraub. Dans un premier temps sa démarche a sollicité les outils lakatosiens pour donner sens aux avancées du programme néowalrassien3. Travaillant plus spécialement dans le sous-champ des travaux sur le problème de l’existence de l’équilibre général, il suggère que les principaux articles parus entre 1930 et la fin des années 1950 peuvent s’interpréter comme un moment de consolidation du noyau dur d’un programme de recherche progressif. Plus précisément, si le contenu empirique de telles recherches est absent, c’est qu’à ce moment du chantier les principaux acteurs travaillent plutôt à une consolidation des fondements théoriques du programme ; il y a donc progrès, sinon empiriques, du moins théoriques.
3Ce n’est qu’un peu plus tard que Weintraub s’est intéressé spécialement à un second sous-champ, celui du problème de la stabilité de l’équilibre général. De fait, il s’agissait, en quelque sorte, d’un retour aux sources, car déjà dans sa thèse de doctorat, faite sous la direction de Lawrence Klein, il s’était mesuré à ce problème. Weintraub suggère que l’histoire des travaux sur la stabilité se raconte traditionnellement de la façon suivante : 1) l’analyse de la dynamique économique, dans les années 1930, se caractérisait par une réelle exubérance, concepts, notions, idées se multipliant rapidement ; 2) simultanément, les mathématiciens développaient alors des outils spécifiques pour l’analyse des systèmes dynamiques ; 3) ces nouvelles théories mathématiques constituaient une invitation à traduire en langage formel les intuitions ambiantes sur la dynamique économique ; 4) c’est Paul Samuelson qui allait faire la suture ; 5) c’est dans les années 1940 puis 1950 que désormais les problèmes de dynamique économique allaient systématiquement être interprétés en termes de systèmes stables ou instables ; 6) c’est dans les années 1940 et 1950 que l’analyse mathématique des systèmes dynamiques allaient s’intégrer au corpus de base des mathématiciens ; 7) Les travaux de Liapunov éclairant les conditions de possibilité d’un équilibre stable venaient compléter dans les années 1950 la boîte à outil de l’économiste ; 8) c’est Arrow et Hurwicz qui allaient établir en économie les conditions sous lesquelles un équilibre général était stable ; 9) peu après, Scarf et Gales montraient que cette stabilité était hautement problématique, car reposant sur des hypothèses extrêmement restrictives.
4Selon Weintraub, il y a de nombreuses manières, plus sophistiquées, moins elliptiques, de raconter cette histoire. L’une d’entre elles consiste à solliciter l’approche lakatosienne en termes de programme de recherche scientifique. La séquence d’articles parus entre 1930 et la fin des années 1950 pourrait alors s’interpréter en terme de dégénérescence d’une sous-partie du programme de recherche néowalrassien, essuyant ici non seulement un échec empirique, mais aussi un échec théorique. Mais Weintraub dans Stabilizing Dynamics (1991)4 prend ses distances avec ce type de lecture, type qu’il avait lui-même largement sollicité dans ses ouvrages antérieurs. La rupture est ainsi décrite :
J’en suis venu à comprendre que la connaissance est construction, non découverte. Cette remarque peut se saisir à deux niveaux : non seulement en comprenant que le scientifique est engagé dans un processus de construction dans lequel la découverte ne constitue qu’une dimension, mais aussi que notre récit du processus scientifique est lui-même construit, et n’est nullement un simple enregistrement des événements.5
5Naturellement tout ceci est loin de constituer un scoop pour les sociologues, les philosophes, les historiens ; mais la situation n’est pas la même chez les économistes et chez les historiens de l’économie. Ces derniers privilégient une lecture qualifiée de « whiggiste » par Samuelson6, une lecture récurrente privilégiant la reconstruction rationnelle, une lecture sollicitant le falsificationnisme dans ses versions poperrienne ou lakatosienne, une lecture fascinée par le thème du progrès du savoir. Weintraub éclaire opportunément les a priori d’une telle lecture en notant que :
Au cœur de la revendication selon laquelle la reconstruction rationnelle du travail scientifique est indispensable à la compréhension du travail lui-même se situe la croyance que Nature ou Réalité contraignent le texte et qu’il peut donc être lu comme la séquence d’épisodes à travers lesquels la Science se rapproche progressivement de la Vérité concernant Nature ou Réalité. (p. 280)
6Or, inspiré dit-il par les travaux de Klamer et McCloskey, Weintraub suggère qu’il est heuristiquement plus fécond d’interpréter la séquence de recherches sur la stabilité de l’équilibre général comme « […] une tentative réalisée par les membres d’une communauté particulière pour réduire les motifs de dissensus entre ces membres »7. Mais il faut pour cela accorder attention au contexte, travailler sur le domaine sensible de l’argumentation, repérer ici l’origine du doute fort qui paralyse dès le début des années 1930 la communauté des économistes. Dans ces années, les esprits sont tournés vers le problème politiquement sensible de la nature équilibrée ou non du système économique moderne. L’obstacle heurtant alors les conventions et le langage des économistes peut être facilement repéré : comment concilier l’affirmation d’un équilibre sur tous les marchés avec la présence indiscutable d’un déséquilibre fort sur le marché du travail ? Plusieurs possibilités s’offraient : affirmer que le marché du travail n’est pas réellement déséquilibré et que le chômage s’explique par le refus des travailleurs d’accepter le prix d’équilibre ; souligner la présence d’obstacles institutionnels au fonctionnement naturel du marché du travail ; prétendre que l’équilibre des marchés n’existe que dans l’esprit de l’économiste, l’économie devant s’interpréter en termes d’enchaînement de déséquilibres ; suggérer que, en général, les marchés tendent à l’équilibre, mais que le mécanisme peut être lent, imparfait, surtout souligner que des particularités s’observent suivant les types de marché. Plusieurs moyens s’offraient donc pour réconcilier la présence massive du chômage avec l’affirmation selon laquelle les comportements individuels maximisateurs médiatisés par les interactions sur le marché conduisent le plus souvent à une coordination et à un résultat satisfaisants. Weintraub estime que c’est la quatrième option qui fut sélectionnée. Il précise :
La synthèse néoclassique permettait de parler d’un équilibre général, mais qui avait pour particularité d’être difficilement atteint ou réalisable. L’idée qu’existaient deux types d’équilibres particuliers – les uns obtenus aisément, les autres non – a été forgée à cet effet. Cette disjonction permettait, encourageait même, la distinction entre équilibres stables et instables, et créait simultanément un champ d’étude sur les conditions propices ou non à l’établissement d’un équilibre compétitif. (p. 283)
7Plusieurs indices vérifient la vraisemblance d’une telle interprétation. Weintraub souligne particulièrement le fait que, curieusement, les avancées de l’analyse économique n’ont pas suivi exactement le chemin défriché par les mathématiques ; trois problèmes composent en effet le domaine de l’équilibre général, l’optimalité, l’existence et la stabilité ; la logique formelle aurait dû dès lors dicter la résolution de ces trois problèmes dans cet ordre. Les dates semblent vérifier cet enchaînement, le problème de l’optimalité étant solutionné en 1951, celui de l’existence en 1954, celui de la stabilité enfin en 1958. Toutefois Weintraub montre que ce sont les interrogations sur la stabilité qui, les toutes premières, furent l’objet d’une investigation intense de la part des économistes. Si une telle antériorité se manifeste, c’est que le souci des économistes était de recréer au plus vite une communauté de langage et de valeurs, un ordre discursif original permettant la continuation de la réflexion et de l’action.
8Une telle option de lecture, soulignant que l’économie comme toute science, en somme, consiste en « une activité sociale, résultant de certains intérêts et buts solidaires de cette activité », n’est-elle pas licence au relativisme ? ne minore-t-elle pas la dimension empirique de toute recherche économique ? Là encore, Weintraub précise judicieusement :
Notre économie politique n’est pas moins solide parce que la stabilité de ses résultats dépend des activités de ceux qui l’étudient, qui discutent et écrivent sur elle, forment enfin la communauté qui en propose la conceptualisation complète. Affirmer que les économistes négocient la signification de l’économie ne signifie pas que l’économie n’existe pas […]. Cela signifie plutôt que l’activité des économistes se concentre sur la stabilisation du sens de propositions touchant aux questions, par exemple, d’inflation, ou à celles relatives à la réduction du déficit de la balance des paiements. Modèles, théorèmes et évidences, tant empiriques que théoriques, sont invoqués pour convaincre les membres de la communauté concernée que certains moyens et certaines fins vont dans le sens des attentes générales, alors qu’il est évident que moyens et fins sont à renégocier continûment. (p. 287-288)
Robert Heilbroner
9La production de l’auteur de The Wordly Philosophers (1953) marque un infléchissement au tournant des années 1990 et il revendique désormais l’étiquette de l’herméneutique8. Sa réflexion procède du constat de crise actuelle de l’économie, discipline confrontée au doute et caractérisée désormais par sa dispersion, son éparpillement et l’absence d’idées directrices et motrices ; le constat conduit Heilbroner à visiter de façon neuve les principales catégories proposées par Joseph Schumpeter dans sa classique Histoire de l’analyse économique : la vision, l’analyse, la situation classique.
10Comment définir la notion de « situation classique » ? Successivement, An Inquiry into the Nature and Causes of the Wealth of Nations d’Adam Smith, les Principles of Political Economy de John Stuart Mill, puis les Principles of Economics d’Alfred Marshall concrétisent trois situations classiques dans l’histoire de l’économie. Heilbroner souligne que pour Schumpeter ces épisodes privilégiés ne représentent nullement des sommets de l’analyse mais doivent s’interpréter chacun comme « un point de stase et de consolidation marqué par un large accord sur les types de question auxquels s’attaquait la doctrine elle-même et sur les types de réponse considérés comme les plus acceptables »9. Le caractère secondaire de l’analyse dans la caractérisation d’une situation classique disqualifie les tentatives cherchant à appliquer l’approche popperienne en termes de conjectures et réfutations ou la méthodologie lakatosienne des programmes de recherche scientifique au domaine d’une science sociale telle que l’économie. Selon Heilbroner de telles tentatives excluent le rôle capital que joue la « vision » en économie. Cette notion schumpeterienne de vision permet à Heilbroner de rafraîchir sa propre définition de la notion d’idéologie, affinant la perspective proposée sur les conflits et le pouvoir :
La vision, note-t-il, joue un rôle crucial dans les investigations sociales, parce que, parmi les nombreuses positions « pré-cognitives » par lesquelles nous saisissons la réalité sociale, figurent celles qui concerne l’adéquation ou l’inadéquation, l’inévitabilité ou la malléabilité, des agencements du pouvoir et de prestige que nous découvrons dans toutes les sociétés humaines. (p. 22)
11En d’autres termes, comme il le précise encore, « […] les “moments” de l’histoire de la pensée de Schumpeter tirent toute leur importance du fait qu’ils contiennent la base d’un accord sur la justice et le caractère raisonnable de l’ordre social, accord sans lequel l’analyse ne pourrait progresser » (p. 22).
12Promouvoir le rôle de la « vision » conduit à bousculer les conceptions traditionnelles portant sur la fonction de la théorie, sur la manière dont elle peut accrocher le « réel » et sur la conception que l’on peut avoir de ce dernier, tout spécialement dans le champ des phénomènes économiques et sociaux. Heilbroner suggère que ce n’est pas prioritairement leur pouvoir prédictif supérieur qui favorise la sélection de certaines théories au détriment d’autres. Mais il sollicite, en revanche, une approche de la vérité et de la réalité nettement marquée du sceau du pragmatisme : une « vision » pertinente conduit dans une situation de blocage – de doute réel – à concilier les valeurs et intérêts divergents, à forger des croyances communes et à diriger l’action collective dans le sens d’une transformation appropriée de l’environnement, d’une adaptation aux circonstances toujours fluctuantes ; Heilbroner suggère ici significativement que :
Les situations classiques peuvent être considérées comme des formulations qui réduisent le chaos d’observations sociales discordantes, et rétablissent la tranquillité et le sang-froid de l’imagination politique. Ces situations dépeignent ainsi des moments de repos psychologique, dont le règne peut seulement être testé par des considérations analytiques (ou empiriques), mais dont les prétentions hégémoniques sont, dans une importante mesure, assises sur des considérations imprégnées de jugements de valeur.10
13Si l’on s’accorde sur le fait que chaque situation classique « sert à refléter ou affirmer les espoirs, ou à apaiser les craintes, de l’ensemble de la communauté » cela conduit à modifier l’idée que l’on peut se faire de l’économie « en tant que mode d’investigation ». L’appréhension du rôle de la vision restitue aux institutions et aux valeurs leur place cardinale et soumet l’enquête économique à un critère de pertinence. Dans ce cadre la fonction de la théorie elle-même change ; selon le credo classique, l’analyse est chronologiquement suivante et radicalement distincte de la vision. Cette dernière lui dicte ses options et l’analyse, acte simplement formel et totalement apolitique, se limite à des considérations sur la cohérence des arguments et sur la fiabilité des méthodes statistiques pour évaluer ou manipuler des données ; comme le résume Heilbroner,
dans la construction traditionnelle de la théorie économique, l’analyse commence là où la vision s’arrête : déduire l’effet de toute ou toutes variables traditionnelles en appliquant l’hypothèse puissante des comportements semblables à des lois pour déterminer les enchaînements causals qui suivent.11
14L’approche, de sensibilité philosophique « transformationnelle »12, en termes de « vision » modifie radicalement les choses et dès lors,
… l’orientation conventionnelle de l’analyse économique vers la prédiction doit se transformer en ce que Adolph Lowe a appelé une fin « instrumentale », c’est-à-dire reliant les moyens aux fins.13
15La crise de la pensée économique moderne s’explique donc par plusieurs facteurs. Si désormais les principales familles concurrentes14 exhibent les mêmes faiblesses – privilégiant la rigueur à la pertinence ou la précision à la vérité, étant en bref orphelines d’une vision d’ensemble – c’est principalement pour deux raisons :
La première est l’accent croissant mis sur le statut « scientifique » de l’économie, avec une tendance, étroitement liée, à placer les phénomènes économiques sous l’égide d’une loi naturelle. La seconde, qui n’est pas sans lien avec la première, est l’incapacité de l’analyse économique moderne à admettre, ou même à présenter, le capitalisme comme l’ordre social dont le fonctionnement économique spécifique oriente son attention analytique, et dont elle tire sa vision politique et sociale.15
16Selon Heilbroner c’est le caractère clandestin d’une réflexion collective ouverte sur les valeurs qui grève l’analyse contemporaine ; cette clandestinité ne ressort pas principalement de motifs politiques, mais s’explique plutôt par le poids encombrant d’une épistémologie naturaliste. Il l’exprime une nouvelle fois parfaitement en soulignant que :
L’incapacité du courant dominant d’analyse économique à reconnaître la présence insistante de cet ordre social sous-jacent, avec sa structure de classe, ses impératifs socialement déterminés, ses technologies et ses organisations, ses privilèges et ses droits provient de sa base préconceptuelle, qui voit dans la société économique une construction naturelle plutôt qu’une construction sociale. (p. 148)
Albert Hirschman
17Albert Hirschman publie The Rhetoric of Reaction en 199116. Il s’agit, à ce jour, de son dernier ouvrage, dans lequel il prolonge une enquête débutée en 1945 par une contribution portant significativement sur les rapports entre puissance nationale et commerce international, une enquête motivée par l’élucidation de « l’économie politique d’une société démocratique de marché ». Ce sont les vicissitudes de ses recherches économiques sur le développement en Amérique latine qui l’ont précocement conduit à s’interroger sur les microfondements d’une société démocratique et sur la contribution que peuvent jouer certaines pratiques économiques dans leur genèse et leur diffusion.
18L’ouvrage se déploie durant cinq chapitres comme une véritable charge et l’auteur avouera les avoir écrit « dans un élan combatif », voulant proposer au plus fort de la lutte un « manifeste anticonservateur ». C’est dans ces chapitres que sont détaillés les trois arguments cardinaux dont abuse depuis deux siècles et quelles que soient les circonstances la rhétorique réactionnaire pour vilipender les progrès réalisés par la citoyenneté dans le domaine civil, politique ou économique : la thèse de l’effet pervers, celle de l’inanité, celle de la mise en péril. Dans le premier temps de l’enquête d’Hirschman la rhétorique est ainsi assimilée à un voile, à un artifice, solidaire d’un contenu idéologique fort : la rhétorique paraît ici intrinsèquement liée à la sophistique réactionnaire.
19Mais le chapitre six, qu’un peu plus tard Hirschman considérera comme le « véritable clou » de l’ouvrage, modifie radicalement la perspective : il marque une bifurcation capitale de l’enquête. Dans ce chapitre en effet l’auteur suggère que la dimension rhétorique est tout aussi présente chez les progressistes : il note, « en matière de rhétorique, les “réactionnaires” n’ont pas le monopole du simplisme, du ton tranchant et de l’intransigeance. Leurs homologues “progressistes” sont sans doute aussi doués à cet égard »17. Trois thèses « progressistes », symétriques des thèses réactionnaires, sont mises à jours par Hirschman, qui peut dresser alors une véritable carte des « rhétoriques de l’intransigeance » :

20L’ouvrage se clôt significativement sur un chapitre intitulé « Au-delà de l’intransigeance », où l’auteur pose la question : « Comment ne pas discuter en démocratie ? » En explorant les dispositifs rhétoriques, il ne s’agit pas de confondre et de renvoyer dos à dos deux sensibilités politiques totalement étrangères l’une à l’autre, mais plutôt « d’inciter au dépassement des positions extrêmes, intransigeantes, qu’on affectionne de part et d’autre, dans l’espoir que le débat public se fera ainsi, peu à peu plus “philodémocratique” ». Deux résultats récents des recherches sur la démocratie sont rappelés :
- Historiquement le pluralisme politique n’est pas né d’un accord préalable et définitif sur des « valeurs fondamentales », mais bien plutôt d’une lutte implacable entre forces hostiles qui s’est soldée par l’impuissance de l’une ou l’autre force à imposer une domination sans réserve ; de ce processus « allaient émerger à la longue la tolérance et l’acceptation du pluralisme ».
- La stabilité d’un tel régime est toujours à surveiller ; la légitimité d’une démocratie dépend d’une discussion complète et continue entre ses principaux acteurs, discussion devant s’entendre impérativement en termes de processus de formation d’opinions, seul garant d’une authentique communication.
21Dans cet ouvrage, la rhétorique est utilisée dans deux sens bien différents ; dans les cinq premiers chapitres elle sert à stigmatiser la réaction. Le dispositif rhétorique est un artifice solidaire de l’idéologie ultra-conservatrice. Le sixième chapitre opère un basculement en montrant que l’outil rhétorique peut tout aussi bien être mis au service d’autres credo intolérants sourds au pluralisme : les « progressistes » sollicitent fréquemment certains arguments voués à persuader qu’ils ont le monopole de la vérité. Mais The Rhetoric of Reaction sollicite aussi une autre conception beaucoup moins péjorative de la rhétorique. Sitôt dénoncées les rhétoriques de l’intransigeance, on s’aperçoit que la seule garantie d’objectivité dans le secteur de la coopération humaine, qu’elle concerne les fins ou les moyens, réside dans la délicate et continuelle recherche de compromis au sein d’une communauté ; et ce compromis ne peut reposer sur la contrainte ou l’extorsion, mais doit au contraire s’appuyer sur un authentique processus de communication. La fiabilité de ce processus dépend de conditions sociales malaisées à réunir, mais parfaitement repérables ; il faut constamment veiller à laisser ouvert le déroulement de l’enquête, car cette dernière constitue le meilleur vecteur de développement de comportements autocorrectifs. Chez Hirschman cet aspect est traité significativement à travers une réflexion sur le comportement typique du chercheur qui doit se plier à « l’autosubversion », c’est-à-dire à l’effort de continuellement remettre en question ses propres thèses en s’ouvrant aux arguments adverses :
Ce que j’appelle ici l’autosubversion peut contribuer à nourrir une culture plus démocratique où, non contents d’avoir le droit de professer des opinions et des convictions personnelles, les citoyens sont prêts à les remettre en question à la lumière d’arguments et d’éléments inédits.18
22L’enquête à laquelle se destine le chercheur le confronte alors naturellement à la grande diversité des outils mis à sa disposition. Une argumentation convaincante allant dans le sens d’une amélioration des situations concrètes doit de fait utiliser des méthodes, des théories, des concepts extrêmement variés. Hirschman a là aussi montré l’exemple, glanant ses matériaux aussi bien en économie qu’en sociologie, en histoire, en philosophie ou en sciences politiques. Sur le chapitre des méthodes quantitatives, il a privilégié la statistique aux approches axiomatiques. Surtout, enfin, ses recherches ont toujours témoigné d’une grande hospitalité vis-à-vis de la littérature et d’une constante interrogation sur le pouvoir des mots, car, par exemple, lorsqu’on baptise une notion « on se met à raisonner avec des catégories nouvelles »19. Le comportement autocorrectif propre à l’effort d’investigation ne fait que traduire une capacité plus générale à l’adaptation et l’entreprise d’Hirschman sollicite de bout en bout une conception culturelle de l’évolution. Les communautés humaines ont potentiellement la propriété de sélectionner des valeurs et institutions favorisant la poursuite de la coopération et repoussant le risque de l’échec, du déclin ou de la destruction. Ceci conduit Hirschman, dans une perspective assez cousine de celle de McCloskey, à introduire une réflexion originale sur le marché en attirant l’attention sur ses propriétés politiques. Si le marché importe pour la démocratie, c’est peut-être en raison d’une propriété trop souvent passée sous silence : celle de pouvoir, sous contrôle social, générer des conflits de type divisible. Le marché confronte les acteurs sociaux à « l’expérience cumulée de la résolution de ces nombreux conflits par le bricolage »20. Si politiquement et culturellement le marché enseigne quelque chose sur la coopération sociale, ce n’est pas à s’abandonner aux conséquences inattendues de toute action humaine ; car, comme le mentionne Hirschman dans une perspective beaucoup plus volontariste, « il est possible de planifier avec succès : autrement dit, on ne se laisse pas toujours surprendre par des conséquences inattendues »21. Ainsi, paradoxalement, si le marché peut participer à une amélioration générale de l’adaptation démocratique, c’est en participant, en commun avec d’autres institutions, à l’apprentissage du contrôle social. Trois grandes caractéristiques définissent finalement selon Hirschman les conflits de marché :
- Ils se produisent à une fréquence considérable et revêtent une grande diversité de formes.
- Ils sont en majorité de type divisible et se prêtent donc au compromis et à l’art de la négociation.
- Du fait de ces deux caractéristiques, les compromis trouvés n’entretiennent jamais l’idée ni l’illusion qu’il s’agit de solutions définitives.22
23Dans tous les cas de figure, ce qu’il importe donc de contrer c’est, selon Hirschman, les prétentions à la certitude qui conduisent à occulter la nécessaire « praxis du développement », à faire obstacle à l’action collective. Dans le domaine de référence de la recherche ou de l’enquête dans les sciences humaines et sociales, c’est le plus souvent le credo positiviste et la tendance à copier les habitudes, le plus souvent imaginées d’ailleurs, des sciences de la nature qui constitue le principal adversaire et qui peut donner lieu à une dérive, non seulement épistémologique, mais surtout politique. Le thème est exploité par Hirschman en économie, mais aussi simultanément par certains de ses collègues dans les champs de l’archéologie, de la sociologie ou de l’histoire23.
Notes de bas de page
1 Au tournant des années 1990 paraissent à peu d’années d’intervalle : R. Backhouse, T. Dudley-Evans et W. Henderson éd., Economics and Language, Londres, Routledge, 1993 ; A. Klamer, D. N. McCloskey et R. Solow éd., The Consequences of Economic Rhetoric, New York, Cambridge University Press, 1988 ; D. C. Lavoie, Economics and Hermeneutics, Londres, Routledge, 1990 ; W. J. Samuels, Economics as Discourse : An Analysis of the Language of Economists, Londres, Kluwer Academic, 1990.
2 Deux ouvrages représentatifs : W. Henderson, Economics as Literature, Londres, Routledge, 1995 ; V. Brown, Adam Smith’s Discourse, Londres, Routledge, 1994.
3 Surtout, R. Weintraub, General Equilibrium Analysis, New York, Cambridge University Press, 1985.
4 R. Weintraub, Stabilizing Dynamics : Constructing Economic Knowledge, Cambridge, Cambridge University Press, 1991 ; R. Weintraub, « Stabilizing Dynamics », N. De Marchi et M. Blaug éd., Appraising Economic Theories : Studies in the Methodology of Research Programmes, Brookfield, Edward Elgar, 1991, p. 273-293.
5 R. Weintraub, ouvr. cité, p. 3-4. Sur l’histoire de la pensée économique, il note encore : « Nous devons accepter l’idée que l’histoire ne se présente pas à nous à l’état brut, comme un cas neutre, une source de données, dans laquelle nous pourrions tester nos credo méthodologiques relatifs aux principes de tous gains scientifiques. L’histoire n’est pas “déjà là”, attendant de répondre à nos questions ou à corroborer nos hypothèses. L’histoire n’est pas découverte mais écrite. C’est une construction autorisée par certaines interrogations et elle se présente donc comme activité créative tout autant que la “théorie” dont elle cherche à faire l’histoire », ibid., p. 4.
6 P. Samuelson, « Out of the Closet : A Program for the Whig History of Economic Science », History of Economics Society Bulletin, vol. 9 (1), 1987, p. 51-60.
7 Ibid., p. 280.
8 R. Heilbroner, « Analysis and Vision in the History of Modern Economic Thought », Journal of Economic Literature, 28, septembre 1990, p. 1097-1114 ; R. Heilbroner, « Economics as Ideology », W. J. Samuels éd., Economics as Discourse, an Analysis of the Langage of Economics, Boston, Kluwer-Nijhoff, 1990 ; R. Heilbroner et W. Milberg, The Crisis of Vision in Modern Economic Thought, Cambridge, Cambridge University Press, 1995 (traduction française, La pensée économique en crise, Paris, Economica, 1998).
9 R. Heilbroner et W. Milberg, La pensée économique en crise, ouvr. cité, p. 20.
10 Ibid., p. 25. Ce point est également souligné dans l’article publié dans le Journal of Economic Literature en 1990. Heilbroner précise qu’« il est important d’analyser les visions comme résultant de l’irrépressible besoin d’infuser du “sens” – de découvrir un schème compréhensif – dans le monde. Dès lors la vision formate la structure du monde social que l’économie, comme les autres formes d’enquête sociale, se donne pour tâche d’analyser », p. 1112. Évoquant les entreprises intellectuelles gagnantes de Smith, Marx ou Keynes et l’intérêt, aujourd’hui encore, d’y prêter attention, il poursuit : « leur destin fondamental a été de nous soustraire à une conception de l’existence sociale où tout ne serait qu’hasard et contingence. Il existe un profond besoin humain de se situer par rapport au futur… L’utilité fondamentale de ces visions dès lors ne réside pas dans leur pouvoir de prédire notre futur – même si c’est souvent inconsciemment pour cela que nous les sollicitons – mais dans notre proprecapacité à percevoir les préconceptions qui soutiennent le travail analytique. La conscience de l’existence de ces préconceptions nous force à reconnaître que le monde que nous analysons n’est pas simplement là, mais exhibe aussi les caractéristiques que nous projetons en lui », p. 1113. La perspective mélioriste présente ici et sollicitant la notion pragmatiste de futurité mérite d’être rapproché de la formule récente de R. Rorty qui rappelait que « s’il y a quelque chose de spécial dans le pragmatisme, c’est la substitution de la notion d’un meilleur futur pour l’humanité aux notions de “réalité”, “raison” et “nature”, R. Rorty, L’espoir au lieu du savoir, Paris, Albin Michel, 1995, p. 23.
11 Ibid., p. 166-167.
12 Selon les termes de R. Shusterman : « Loin de devoir être fondationnelle, la philosophie doit être transformationnelle… Au lieu de se vouloir une méta-science, préoccupée de fonder et de justifier nos activités cognitives et culturelles actuelles, elle doit être une forme de critique culturelle visant à redécrire le monde dont nous avons l’expérience, et à reconstruire nos institutions et nos pratiques de manière à améliorer la qualité de nos vies. L’expérience améliorée, et non pas la vérité originaire, tel est le but ultime et le critère que la philosophie doit se fixer », R. Shusterman, Sous l’interprétation, ouvr. cité, p. 80-81.
13 R. Heilbroner et W. Milberg, La pensée économique en crise, ouvr. cité, p. 167.
14 Dans leur ouvrage de 1995, Heilbroner et Minberg étudiaient les courants suivants : monétaristes, école des anticipations rationnelles, tenants de la théorie du cycle réel, post-kéynesiens.
15 R. Heilbroner et W. Milberg, La pensée économique en crise, ouvr. cité, p. 135.
16 A. Hirschman, The Rhetoric of Reaction : Perversity, Futility, Jeopardy, Boston, Harvard University Press, 1991. Traduction française, Deux siècles de rhétorique réactionnaire, Paris, Fayard, 1991.
17 Ibid., p. 239 de l’édition française.
18 A. O. Hirschman, Un certain penchant à l’autosubversion, Paris, Fayard, 1995, p. 136.
19 Id., La morale secrète de l’économiste, Paris, Les Belles Lettres, 1997, p. 94.
20 Id., Un certain penchant à l’autosubvesion, ouvr. cité, p. 359.
21 Id., La morale secrète de l’économiste, ouvr. cité, p. 96.
22 Id., Un certain penchant à l’autosubversion, ouvr. cité, p. 359.
23 Voir, par exemple, pour les années 1980, les textes significatifs suivants : C. Geertz, Ici et là-bas : L’anthropologue comme auteur, Paris, Métalier, 1996, trad. française de Works and Lives : The Anthropologist as Author, Stanford, Stanford University Press, 1988. W. Lepennies, Les trois cultures. L’avènement de la sociologie entre science et littérature, Paris, Éditions de la MSH, 1990. C. Ginzburg, « Signes, traces, pistes. Racines d’un paradigme de l’indice », Le débat, n° 6, 1980.
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2004
Linguistique pour germanistes
Une tentative de médiation entre la tradition française et la tradition allemande de l'étude de la langue allemande
Marco Rühl
2000
Nicholas Georgescu-Roegen, pour une révolution bioéconomique
Suivi de De la science économique à la bioéconomie par Nicholas Georgescu-Roegen
Antoine Missemer
2013
Édith Penrose et la croissance des entreprises
suivi de Limites à la croissance et à la taille des entreprises d'Édith Penrose
Lise Arena
2013
Michal Kalecki et l'essor de la macroéconomie
suivi de Trois systèmes de Michal Kalecki
Michaël Assous et Paul Fourchard
2017
Wassily Leontief et la science économique
Suivi de « Les mathématiques dans la science économique », de Wassily Leontief
Amanar Akhabbar
2019
