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    Plan détaillé Texte intégral Les cinq glissements épistémologiques de la sociobiologie Les quatre sociobiologies Notes de bas de page

    L’empire des gènes

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    Table des matières

    9. Les glissements épistémologiques et l’évolution de la sociobiologie

    p. 145-162

    Texte intégral Les cinq glissements épistémologiques de la sociobiologie Le premier glissement épistémologique Le deuxième glissement épistémologique Le troisième glissement épistémologique Le quatrième glissement épistémologique Le cinquième glissement épistémologique Les quatre sociobiologies La première sociobiologie (S1) La deuxième sociobiologie (S2) La sociobiologie comme antidiscipline La troisième sociobiologie (S3) La quatrième sociobiologie (S4) Notes de bas de page

    Texte intégral

    Le sang est une espèce d’éponge imprégnée de feu.
    Jean-Pierre David, Traité de la nutrition et de l’accouchement, 1771

    Les cinq glissements épistémologiques de la sociobiologie

    1Un glissement épistémologique est un changement sémantique dans les idées, les concepts ou les points de vue véhiculés par une théorie et qui amène le chercheur à parler d’une chose complètement différente de celle dont il parlait auparavant, quoiqu’il utilise toujours les mêmes mots. L’objet initial de l’éthologie est l’observation du comportement individuel de l’animal ; mais, lorsqu’ils parlent de comportement animal, les sociobiologistes désignent aussi bien le comportement individuel que le comportement « social » de l’animal. C’est cette confusion sémantique que nous appelons « glissement épistémologique ».

    2Il faut distinguer le glissement épistémologique du « déplacement scientifique » : le premier porte sur les mots utilisés par les savants ; le second, sur les objets d’étude. En identifiant le comportement individuel au comportement social et en postulant que les causes efficientes de tous les comportements sont du même ordre génétique, les sociobiologistes déplacent l’objet d’étude du comportement individuel sur le plan de l’étude du comportement des groupes. Dans la mesure où ce transfert de l’objet d’étude d’une discipline dans une autre discipline ne repose que sur des postulats peu crédibles, comme c’est le cas en « sociobiologie animale génétique », il s’agit d’un déplacement scientifique illégitime. Mais dans le cas où ce transfert n’est qu’une hypothèse de travail, comme c’est le cas en macro-éthologie, où l’on ne postule pas que les causes des comportements de groupes sont identiques à celles des comportements individuels, alors ce déplacement scientifique paraît légitime.

    3Dans La Formation de l’esprit scientifique, Gaston Bachelard met le chercheur en garde contre l’intuition première1, principal « obstacle épistémologique » ; comme il le dit dans La Philosophie du non2, l’attitude du savant consiste à dépasser la facilité qui incite à tirer des conclusions hâtives à partir d’intuitions premières ou d’impressions purement subjectives. Canguilhem montre que, dans le domaine des sciences du vivant, l’analogie entre la distribution du sang à partir du cœur et la technique de l’irrigation des champs a longtemps constitué un obstacle important à l’intelligence de la circulation sanguine3. Selon De Coster, c’est en investissant ce type d’image d’un contenu cognitif qu’elle ne peut avoir, que l’on passe indûment de la métaphore à l’analogie méthodologique4.

    4La courte histoire de la sociobiologie révèle qu’elle évolue par glissements épistémologiques. Dans Promethean Fire, Wilson en fait remonter la naissance aux années 1970, alors que plusieurs chercheurs de l’Université Harvard5 décidèrent de mettre en commun leurs recherches en vue d’en tirer une nouvelle synthèse ; Wilson révèle en même temps ses principales sources de recherches6. La source directe de la sociobiologie animale est initialement l’éthologie, mais celle-ci, selon Wilson, n’a pas les mêmes objets ni les mêmes buts que la socio-biologie7 ; l’éthologie s’occupe des individus alors que la sociobiologie porte attention aux espèces ou aux populations.

    Le premier glissement épistémologique

    5La sociobiologie animale transpose, sur le plan du groupe, des observations éthologiques faites sur un plan individuel. Elle devient ainsi une sorte d’éthologie de groupe ou macro-éthologie. En identifiant les causes des comportements individuels des animaux à celles des comportements de groupe des animaux, et en utilisant les mêmes mots pour désigner ces deux réalités hétérogènes, les sociobiologistes opèrent un premier glissement épistémologique8. Ils arrivent néanmoins, sur la seule base de l’éthologie, à formuler des hypothèses de recherches intéressantes et légitimes dans le processus actuel des sciences. Quelques sociobiologistes cherchent aussi le fondement des comportements « sociaux » des animaux dans la génétique – celle-ci ayant déjà révélé la cause génétique de quelques comportements individuels des animaux. Le même « glissement épistémologique » est alors réalisé, mais la preuve scientifique de l’origine des comportements « sociaux » animaux n’est jamais concluante, les hypothèses de la « sociobiologie animale génétique » faisant l’objet de remises en question radicales de la part des scientifiques9.

    6D’un autre côté, la sociobiologie humaine transpose sur le plan humain les hypothèses de la sociobiologie animale. Là encore a lieu un glissement épistémologique inacceptable, car l’humain y est systématiquement assimilé à l’animal. Les hypothèses de la sociobiologie humaine sur l’origine des comportements sociaux humains, tant celles qui se fondent sur l’éthologie que sur la génétique, n’ont rien de convaincant. Les sociobiologistes ont pour principal objectif la généralisation de leurs observations – lesquelles d’ailleurs sont les mêmes que celles des éthologues. Mais en sociobiologie animale, la généralisation se fait très souvent sur la base de petits échantillons10 et, en sociobiologie humaine, sur la spéculation de l’existence d’un gène correspondant au comportement observé ou sur la base d’une présupposition méthodologique arbitraire.

    7Les livres et les articles traitant de macro-éthologie ne permettent pas de distinguer clairement ses méthodes d’investigation de celles de l’éthologie ; seuls leurs conclusions respectives divergent. Mais alors que l’éthologue se sert prudemment de ses prémisses pour tirer des conclusions limitées à ses seules observations, le « macro-éthologue » généralise rapidement ces prémisses et en tire des lois universelles. Cette tendance à la généralisation hâtive est discutable, mais caractéristique des théories en formation ; elle devrait s’atténuer au fur et à mesure que les hypothèses des macro-éthologues seront acceptées. Cependant, les recherches des sociobiologistes en génétique étant moins heureuses, leurs généralisations hâtives semblent beaucoup plus hasardeuses et, en l’absence de résultats concluants, dépourvues de caractère scientifique. La macro-éthologie se distingue de l’éthologie, mais il apparaît prématuré de lui conférer le statut de discipline autonome. D’un autre côté, la « sociobiologie animale génétique » apparaît déjà comme dépourvue de fondement scientifique. Quant à la sociobiologie humaine, le traitement qu’elle fait subir à ses sources – la génétique, mais aussi la paléontologie et l’ethnologie –, ainsi que ses méthodes non scientifiques ne lui confèrent aucune crédibilité scientifique.

    8En introduisant la notion de kin selection, le modèle de Hamilton fait du groupe (voire de l’espèce tout entière) le bénéficiaire du sacrifice individuel. Ce modèle reporte ainsi sur le groupe l’attention des éthologues qui, parce qu’ils sont darwiniens, désirent expliquer en termes de sélection naturelle tous les comportements « sociaux » des animaux, y compris ceux qui évoquent une attitude altruiste. Le déplacement scientifique opéré par la macro-éthologie, du comportement individuel (objet des recherches en éthologie « classique ») au comportement social (objet des recherches en macro-éthologie) s’explique par le fait que, avant Wilson, plusieurs éthologues, comme Fox, Tiger, Morris, se sont en même temps, au cours des années 1960, réclamés de la théorie darwinienne de l’évolution et ont adopté le modèle de Hamilton et l’explication de Dawkins de l’altruisme. En plus d’être darwiniens, ces éthologues accordent une grande place à l’écologie – une discipline scientifique de plus en plus importante dans le champ des recherches en biologie, notamment depuis les années 1950, les changements écologiques s’expliquant par sa théorie de l’écosystème : l’influence globale d’une population sur la nature est plus significative que l’action réduite d’un individu. L’originalité des zoologues comme Wilson est d’avoir tenté de donner à ce nouveau champ une assise plus incontestable que celle que lui donnait l’éthologie, en soutenant que l’explication ultime des comportements sociaux est toujours et partout d’ordre génétique. Ainsi s’est formulée la sociobiologie animale de Wilson : elle est une « génoéthologie » ou une étude du fondement génétique des comportements « sociaux » animaux ; nous sommes alors en 1972 et Wilson publie sa thèse de doctorat, The Insect Societies, sur laquelle plane l’ombre de l’éthologie et de l’écologie, mais dont la source principale est la génétique.

    Le deuxième glissement épistémologique

    9C’est à partir de 1975, avec la publication de Sociobiology, qu’un deuxième glissement épistémologique se produit : le passage de l’animal à l’humain. Dès lors, la sociobiologie connaît la mutation de ses concepts de base, mutation dont le but ultime est de montrer que l’être humain est, comme tout animal, totalement à la merci de ses gènes, dans tous ses comportements individuels ou sociaux. Les fondements génétiques explicatifs du comportement social étant presque totalement absents (tant pour l’animal que pour l’humain), Wilson a recours à des arguments qu’il puise en éthologie, en écologie, en anthropologie et dans diverses sciences humaines.

    Le troisième glissement épistémologique

    10Passant du comportement individuel (examiné par l’éthologie classique) au comportement social (dans The Insect Societies en 1971 et dans Sociobiology en 1975), Wilson revient finalement au comportement individuel (dans On Human Nature en 1978), ayant réalisé, croit-il, la synthèse de toutes les recherches sur tous les comportements des êtres vivants et les ayant tous expliqués par une seule et unique cause : l’action du gène. La « nouvelle synthèse » est alors, dans un premier temps, celle de toutes les recherches éthologiques et génétiques sur les comportements individuels et sociaux.

    Le quatrième glissement épistémologique

    11C’est alors qu’un quatrième glissement épistémologique a lieu : le gène, responsable du comportement, poursuit un but, agit dans son propre intérêt, possède une quasi-conscience de soi11. Wilson se réclame déjà dans On Human Nature (1978) du matérialisme : le cerveau n’est qu’un ensemble de neurones et ses pensées ou les actes qu’il commande ont toujours pour origine la matière12. Genes, Mind, and Culture (1981) achève ainsi de faire une bête de l’humain, alors que Richard Dawkins, dans The Selfish Gene (1976), l’avait déjà transformé en « véhicule pour les gènes ». La « position matérialiste » de Wilson est en fait un emprunt à Dawkins.

    Le cinquième glissement épistémologique

    12Alors que les recherches des « macro-éthologues » dissidents (ceux qui refusent de considérer les spéculations de la sociobiologie humaine) ouvrent un nouveau champ d’investigations très prometteur dans le domaine de l’éthologie, les « anthroposociobiologistes » (adeptes de la sociobiologie humaine) réalisent leur idéologie dans leurs spéculations gratuites sur la mission sacrée de la sociobiologie humaine. C’est le cinquième glissement épistémologique, qui achève d’élever la sociobiologie humaine au rang d’idéologie. La « nouvelle synthèse » prend alors un autre sens : synthétiser l’ensemble des sciences du vivant en « cannibalisant » celles qui l’ont précédée. Ainsi s’expliquent les luttes institutionnelles et académiques auxquelles se livrent les sociobiologistes pour conquérir un meilleur statut dont ils profiteraient tout autant que la sociobiologie humaine.

    Les quatre sociobiologies

    13L’absence de fondement scientifique sérieux de la sociobiologie humaine est une des principales causes de son évolution rapide. Entre Sociobiology (1975) et Genes, Mind, and Culture (1981), la thèse fondamentale de la sociobiologie humaine, à savoir le fondement biologique du comportement social humain, a subi au moins trois transformations radicales, à un point tel que l’on peut parler de quatre formes particulières de sociobiologies humaines. De solides fondements scientifiques auraient freiné une telle évolution en immunisant la sociobiologie contre les réfutations partielles qui ont donné lieu à l’élaboration de « corrections » successives faisant figures d’hypothèses ad hoc.

    La première sociobiologie (S1)

    14Dans son premier ouvrage, The Insect Societies (1971), Wilson définit le rôle « social » des abeilles, des fourmis, des guêpes et des termites. Dans son deuxième ouvrage, mieux connu et plus fondamental (mais aussi beaucoup plus épais et mieux documenté), Sociobiology. The New Synthesis, il jette les bases de la sociobiologie en établissant un parallèle entre les comportements sociaux : 1) des insectes sociaux ; 2) des animaux plus évolués comme les primates ; 3) des hommes préhistoriques ; 4) des peuplades « primitives » et, finalement, 5) des hommes vivant actuellement dans les sociétés industrialisées. Toute la comparaison de Wilson ne repose évidemment que sur une analogie mal fondée. Nous considérons ici The Insect Societies comme une sorte d’introduction à Sociobiology, formant avec cet ouvrage un ensemble affirmant l’origine génétique des comportements sociaux.

    15Dans le vingt-septième et dernier chapitre de Sociobiology, Wilson affirme péremptoirement le caractère originellement génétique du comportement social humain. Les comportements sociaux dont il est question dans ce livre sont ceux que l’auteur a observés (souvent « par éthologues interposés ») chez les animaux, notamment les primates ; Wilson étant entomologiste, les observations des mœurs des insectes lui sont propres. Ces comportements sont ceux qui caractérisent le biogramme humain13.

    16Pour Wilson, la société est un groupe d’individus appartenant à la même espèce et organisés de manière coopérative. Cette définition permet l’inclusion de nombreux phénomènes intéressants, mais dont la nature génétique nous échappe parfois : « Une communication réciproque de nature coopérative, transcendant la simple activité sexuelle, est le critère essentiel d’une société » ; parmi ces comportements, il faut compter le grégarisme, le comportement sexuel, le territorialisme et la communication parent-enfant. On peut se demander si les animaux (ou même les humains) n’ont pas d’autres motivations échappant à l’analyse du généticien, lorsqu’ils ont de tels comportements. Mais selon Wilson, ces comportements ont une très nette et très évidente origine génétique ; dès lors, le seul point de vue envisagé dans cet ouvrage pour les caractériser est celui de la génétique14. En conséquence, les comportements sociaux seront d’abord ceux que la génétique permet d’expliquer. Ensuite, Wilson postule que d’autres comportements, identiques chez les animaux et chez les humains, doivent avoir une origine biologique comparable. Toutefois, les comportements sociaux humains examinés dans Sociobiology sont ceux qui, parmi les milliers de comportements sociaux humains possibles, peuvent le plus facilement se prêter à une explication causale en termes biologiques. Le comportement sexuel est certainement celui dont l’origine biologique est la moins contestable lorsque l’on n’envisage que l’acte de reproduction ; mais lorsqu’on songe à l’extrême diversité des comportements sexuels humains, à leurs multiples phases, au poids des coutumes, des préjugés, des sentiments religieux ou autres, des interdits de toutes natures, etc., on ne peut plus parler du comportement sexuel humain comme d’une entité aussi bien définie que le serait celui d’une abeille. Il peut donc paraître légitime de parler du comportement sexuel humain comme d’une entité biologiquement déterminée, mais cette légitimation se fait au prix d’une réduction de ce comportement à sa plus simple expression – expression qui n’est déjà plus humaine, mais animale. Rien ne permet ici d’inférer que la notion de « comportement social » pourrait éventuellement prendre une extension plus grande, si ce n’est l’ensemble des considérations figurant à la fin du dernier chapitre de Sociobiology, où Wilson assigne à la sociobiologie le rôle de « cannibaliser » les sciences sociales, un tel rôle ne pouvant se concevoir sans une augmentation du nombre de comportements sociaux visés par la théorie. C’est ce que l’auteur a compris, puisque, dès 1978, on assiste à une telle extension de la notion de sociobiologie avec la publication de On Human Nature.

    La deuxième sociobiologie (S2)

    17Le troisième ouvrage de Wilson, On Human Nature, se présente tel un addenda au vingt-septième chapitre de Sociobiology, une sorte de mise au point. Il y exprime l’idée que le comportement culturel humain peut être défini en termes d’économie génétique ; il n’y fait qu’approfondir les points soulevés dans l’ouvrage précédent et répond aux nombreuses critiques qui lui ont été adressées. Dans ce livre, les comportements sociaux humains ne sont plus seulement ceux dont l’origine biologique est ou pourrait être scientifiquement prouvée, mais aussi ceux dont l’origine biologique est supposée. La position de Wilson y demeure toutefois identique à celle de 1975 quant au rôle historico-scientifique que doit jouer la sociobiologie :

    À la suite de la publication de Sociobiologie [sic], je me mis à lire davantage sur le comportement humain, je participai à de nombreux congrès et j’échangeai un abondant courrier avec les spécialistes en sciences sociales. J’en vins à être plus convaincu que jamais que le temps était enfin venu de combler le célèbre fossé entre ces deux cultures, et que la sociobiologie générale, qui n’est que l’extension de la biologie des populations et de la théorie de l’évolution à l’organisation des sociétés, était l’instrument qui convenait à cette tentative. L’Humaine Nature est l’exploration de cette thèse.15

    18La thèse de Wilson repose sur une conviction personnelle, acquise grâce à ses échanges avec d’autres scientifiques et non par l’évidence que pourraient lui avoir donnée ses propres recherches. Wilson ouvre la porte à de nouvelles considérations qui diffèrent de celles qu’aborde Sociobiology. Une contradiction semble fonder ses propos. D’une part, le caractère biodéterminé du comportement humain est réaffirmé avec force par la nouvelle utilisation de la métaphore de la machine et par l’affirmation réitérée du lien qui unit les humains entre eux, ce type de lien étant commun à l’espèce humaine et aux autres groupes ; d’autre part, la variété des comportements sociaux est beaucoup plus grande chez les humains non parce qu’ils sont les êtres vivants les plus intelligents16, mais parce qu’ils ont hypertrophié les conditions rendant possible l’émergence de la civilisation17 – conditions qui se retrouvent d’ailleurs chez les animaux18 ; mais cette contradiction disparaît lorsqu’on se rend compte que, finalement, tous les comportements, humains ou animaux, sont génétiquement déterminés, et même souvent par des ensembles de gènes qu’il paraît illogique de différencier selon les espèces :

    Ce résumé de la vie des chimpanzés n’a pour but que d’établir ce que je considère comme un point fondamental de l’évolution humaine : si nous utilisons les mesures classiques de l’évolution et les principaux critères des psychologues, nous voyons que nous ne sommes pas seuls : nous avons une petite espèce-sœur [sic]. Les éléments de similitude entre les comportements sociaux de l’homme et ceux du chimpanzé, ajoutés aux arguments anatomiques et biochimiques probants qui montrent une divergence génétique relativement récente, tout cela forme un ensemble bien trop cohérent pour qu’on puisse n’y voir qu’une coïncidence. Je crois personnellement que ces similitudes sont fondées, en partie au moins, sur la possession de gènes identiques.19

    19Selon Wilson, les sciences sociales ont commis l’erreur de considérer le comportement humain fondamentalement différent de celui de l’animal ; croyant pouvoir se passer des lumières de la biologie, elles se retrouvent dans la position d’une astronomie moderne qui se priverait de la physique. En élargissant le champ des comportements observables et explicables par la sociobiologie et en l’étendant même, dans On Human Nature, au comportement religieux, Wilson assoit la sociobiologie humaine sur de nouvelles « évidences » et donne d’elle l’idée qu’elle peut remplacer les sciences sociales – ce qui demeure son but essentiel : « La première application et la plus importante de cette analyse sera la conjonction de la biologie et des diverses sciences sociales : psychologie, anthropologie, sociologie et économie. » Il avoue implicitement que son but n’est pas scientifique, mais idéologique : « L’Humaine Nature n’est pas un livre de science ; c’est un livre sur la science et sur le degré de pénétration des sciences de la nature dans le comportement humain avant de devenir quelque chose de nouveau. » Dans ce livre, Wilson ne prétend explorer que les comportements sociaux humains – le comportement religieux étant essentiellement social. Sa principale référence demeure l’ensemble des observations faites sur les chimpanzés. Il élargit la qualification « sociale » de certains comportements particuliers à cette espèce (la cueillette des fruits et la chasse en bandes ou la distribution sélective de la viande), l’étend ensuite à l’espèce humaine, puis élargit enfin la définition du comportement social humain pour englober des comportements qui n’ont plus rien en commun avec celui des animaux (le comportement religieux). Mais il se campe néanmoins sur le champ strict de ce qu’il définit comme « social ». Le pas suivant consistera à substituer à l’adjectif « social » le qualificatif « culturel » qui s’applique déjà au comportement du chimpanzé. Ce pas sera franchi en 1981 à l’occasion de la publication de Genes, Mind, and Culture. La sociobiologie humaine sera alors revue et corrigée pour la troisième fois.

    La sociobiologie comme antidiscipline

    20Entre la publication de Sociobiology (1975) et celle de On Human Nature (1978), Wilson publia en 1977 dans la revue Dædalus un texte important, intitulé « Biology and the Social Sciences20 », afin de répondre aux critiques que son premier ouvrage s’était attirées. On pourrait croire à un changement de point de vue de la part de l’auteur de Sociobiology ; c’est ce qu’affirme Marjorie Grene lorsqu’elle constate que Wilson, en 1977, avait adouci sa position dogmatique de 1975 sur l’intelligence humaine21. Une seconde lecture, plus attentive, révèle cependant qu’il n’en est rien. L’intelligence humaine est représentée dans Sociobiology comme le produit d’une évolution biologique des neurones composant le cerveau22 – et c’est bien la même idée qui est reprise en 1977, lorsque Wilson conteste le point de vue général des sciences humaines23. C’est pourquoi la biologie est présentée dans ce texte comme l’antidiscipline actuelle des sciences sociales ; les « adoucissements » de la position wilsonienne considérés par Marjorie Grene semblent ne reposer que sur une lecture peu attentive des œuvres de Wilson. Par « antidiscipline » il faut entendre « la rivalité existant entre deux niveaux adjacents d’organisation ». Cette rivalité peut être destructive, mais aussi, selon Wilson, constructive dans la mesure où elle force l’une des disciplines en compétition à se remettre en question en raison des découvertes faites par l’autre. Cette notion d’antidiscipline se présente comme un processus de sélection naturelle propre à la science, processus au cours duquel l’une des deux disciplines s’armera de mieux en mieux et de plus en plus (ou de moins en moins) contre les réfutations que pourrait lui imposer l’autre discipline. Dans la perspective wilsonienne, la biologie est l’antidiscipline des sciences sociales dans la mesure où ces dernières sont obligées de se redéfinir au fur et à mesure que la biologie leur impose de nouvelles évidences : « La biologie est maintenant assez proche des sciences sociales pour devenir leur antidiscipline ». Afin de montrer l’impact positif d’une antidiscipline sur une discipline, Wilson compare le champ de recherche ouvert par la sociobiologie à celui que la biologie cellulaire et la biochimie ont permis de développer. Mais cette comparaison est insuffisante pour légitimer la place de la sociobiologie parmi les disciplines scientifiques. Le nouveau champ ouvert par la biologie cellulaire et la biochimie – la biologie moléculaire – constitue en soi une discipline maintenant parfaitement autonome, alors que le nouveau champ ouvert par l’amalgame de la biologie et de la sociologie sous l’égide de la première ne peut encore revendiquer ce titre, puisqu’elle ne possède aucun concept ni aucune méthodologie scientifiques acceptables. C’est peut-être ce manque d’« originalité » de la sociobiologie qui a décidé Wilson à écrire en 1981 Genes, Mind, and Culture, où il entendait reformuler encore une fois la sociobiologie humaine pour tenter de lui donner des assises propres à la faire reconnaître comme discipline autonome.

    La troisième sociobiologie (S3)

    21La stratégie de Wilson dans ce livre consiste à définir un certain nombre de concepts fondamentaux, à les désigner par des néologismes (culturgen) et à en déterminer l’usage par des règles nouvelles. Mais cet ouvrage est surtout l’exposé d’une théorie quantitative du comportement culturel humain.

    22L’introduction de l’adjectif « culturel » dans le titre même de l’ouvrage constitue en soi une nouvelle extension de la notion de « comportement social ». Wilson ne différencie pas très bien le comportement « culturel » du comportement « social » – ni même du comportement « individuel ». En outre, parler de comportement « culturel » chez l’animal ne peut être qu’une métaphore, à moins que l’on donne une nouvelle définition de la culture – ce que ne fait pas Genes, Mind, and Culture. Pourtant, l’emploi du terme « culture » est singulier, car il ne correspond pas au sens commun. La plupart des gens confondent la culture et le folklore ou l’intellectualisme ; Wilson entend bien « culture » au sens philosophique (ou anthropologique) classique, comme l’opposé de « nature », mais il nie en même temps la spécificité « humaine » de la culture, explique les comportements culturels humains par la « nature » (génétique) humaine.

    23Depuis le xviiie siècle, la philosophie a établi une dichotomie entre la nature et la culture qui est encore loin d’être dépassée24. Cependant, la méthode des sociobiologistes pour la dépasser est simple : ils suppriment la culture et la remplacent par la nature ! Il n’y a plus de dichotomie ni de culture ; rien que de la nature partout ! Wilson tente de dépasser cette dichotomie en ôtant de ses concepts de base leurs aspects qualitatifs et en ne retenant que leur dimension quantitative. Cet aspect très particulier des concepts de la sociobiologie se retrouve aussi bien dans ceux qui dénotent les comportements d’origine culturelle que dans ceux dont l’origine est naturelle, si bien que leur commun dénominateur devient leur dimension génétique : même ce qui est d’origine culturelle est, en dernière analyse, réputé d’origine génétique – le concept permettant de comprendre ce lien étant (comme son nom l’indique) le culturgen, nouveau concept qui permet à Wilson d’affirmer dès le début de l’ouvrage, que le comportement culturel humain est aussi bien dû aux influences du milieu social qu’aux déterminismes génétiques – et cela eût été une véritable révolution dans la sociobiologie, voire sa propre négation. Mais le reste du livre consiste à montrer que ce qui est culturel n’est en réalité que génétique.

    24Déjà en 1978, Wilson voulait mettre au point une théorie quantitative du comportement social humain25. L’innovation se trouve bien plus dans l’utilisation de la notion de « comportement culturel » en lieu et place de celle de « comportement social ». La théorie sociobiologique qui en résulte diffère profondément en ce qu’elle s’autorise désormais à analyser tous les comportements humains, sociaux ou non, sans exception. L’intégrité des sciences humaines et sociales est atteinte par cette nouvelle et finale extension de la notion de « comportement social » : il s’agit simplement de remplacer chacune d’elles par un raisonnement d’allégeance sociobiologique ; la sociobiologie aura alors rempli son mandat et deviendra réellement la seule et unique « nouvelle synthèse ».

    La quatrième sociobiologie (S4)

    25Les métamorphoses de la sociobiologie ne sont pas dues aux nouvelles observations faites par les éthologues ou aux nouvelles théories anthropologiques ou biologiques, mais au seul mandat que l’auteur a assigné dès 1975 à la sociobiologie : la « cannibalisation » des sciences sociales. Cet unique objectif a autorisé les mutations dans l’extension progressive de la notion de « comportement social ». La preuve en est fournie dans Promethean Fire, où Wilson affirme que les applications des thèses de la sociobiologie animale à l’espèce humaine sont secondaires dans l’esprit des sociobiologistes, puisque la plupart se retrouvent dans des disciplines qui n’ont que peu de rapports avec l’étude du comportement humain :

    L’intérêt du public s’est, pour [une] grande part, concentré sur les applications humaines de la sociobiologie, qui ont aussi suscité les plus âpres discussions. Mais la grande majorité des sociobiologistes ne s’occupe que marginalement de cette partie de leur discipline ; ce sont principalement des zoologistes qui étudient le comportement animal et travaillent sur divers animaux sociaux allant des méduses coloniales aux fourmis et aux chimpanzés.26

    26L’application, par les sociobiologistes, à l’espèce humaine, des théories qu’ils élaborent sur le comportement animal, est arbitraire. Mais elle est fallacieuse dans un autre sens : l’application de la sociobiologie animale à l’être humain est centrale – et non secondaire – dans l’entreprise sociobiologique ; elle est en effet sa seule « caution » scientifique : les recherches sociobiologiques sur l’origine génétique des comportements animaux sont un peu plus étendues et ont une allure plus scientifique que celles qui concernent l’origine génétique des comportements humains (individuels ou sociaux) – quoique la scientificité des conclusions des sociobiologistes affirmant l’existence de gènes à « vocation » sociale ou culturelle soit fort douteuse.

    27Au début de Promethean Fire, la sociobiologie humaine est définie par Wilson comme une discipline scientifique qui ne s’occupe de remplir que des objectifs scientifiques, mais à la fin du même ouvrage, une considération philosophique ne laisse planer aucun doute quant aux intentions de l’auteur :

    Procéder à un examen intime de soi-même, remanier ensuite l’échelle des valeurs, voilà une perspective qui n’est guère séduisante : mais dans un monde qui devient de plus en plus complexe et de plus en plus dangereux, on n’entrevoit pas d’autre solution. Si la société choisit d’ignorer l’existence des règles épigénétiques innées, elle n’en continuera pas moins de naviguer en fonction de ces règles et, chaque fois qu’il faudra prendre une décision, elle cédera à leurs impératifs sans s’en rendre compte. La politique économique, les dogmes moraux, l’éducation des enfants et presque toutes les autres pratiques sociales seront guidés par des sentiments intérieurs dont l’origine demeurera au-delà de la compréhension de ceux qui en usent.27

    28Il est clair que Wilson estime que la sociobiologie est suffisante pour expliquer tous les comportements sociaux, et qu’elle est même absolument indispensable au salut de l’humanité. Sans elle, la société humaine ne pourra survivre dans le monde qu’elle est en train de créer :

    Une société qui choisit de perpétuer un tel aveuglement ne peut s’opposer efficacement au vieil oracle héréditaire qui siège au sein des règles épigénétiques : cette société-là continue à vivre sur la « conscience » de ses membres et selon la « volonté de Dieu ». Avec une chance inouïe, cette attitude archaïsante pourrait maintenir sans trop de troubles un monde stable et bienveillant ; mais, plus vraisemblablement, elle perpétuera les conflits et continuera à obliger l’humanité à suivre ce qui est, au mieux, un chemin pénible et tortueux.

    29Tout ceci est pour le moins présomptueux. Un savant comme Wilson, qui sait que l’espèce humaine a survécu à tant de vicissitudes, devrait penser que la sociobiologie passera avant que ne périsse l’humanité ! L’impératif moral d’étudier les objets de la sociobiologie humaine n’a rien de scientifique ; il dépasse largement le mandat que pourraient s’être confié ses principaux inspirateurs ; il n’appartient pas à la science et ne contribue qu’à démontrer que la sociobiologie humaine est plus une idéologie de scientifiques ou une philosophie spontanée de savants qu’une entreprise purement objective. On ne peut imaginer de sociobiologie qui ne soit impérialiste sur le plan scientifique : elle a pour raison d’être de remplacer toutes les sciences humaines et sociales par l’étude des règles épigénétiques innées des comportements humains. Cela serait sans doute une opération possible si tous les comportements humains, sociaux ou culturels, avaient une origine génétique. Mais ce n’est heureusement pas le cas.28

    Notes de bas de page

    1 G. Bachelard (1972), p. 78.

    2 G. Bachelard (1970), p. 17.

    3 G. Canguilhem (1975c), p. 22-23.

    4 M. De Coster (1978), p. 34.

    5 Richard D. Alexander, David P. Barash, Jerram L. Brown, John Crook, Richard Dawkins, Pierre van den Berghe et Frank B. Baird, J.-R. (alias Edward O. Wilson).

    6 « Pour la première fois, ils rassemblaient plusieurs courants de recherche […] isolés et ils définissaient le domaine de la sociobiologie dans le cadre théorique de la biologie moderne. […] la sociobiologie […] découlait d’ouvrages préliminaires, d’orientation plus philosophique, sur le rôle de la biologie dans le comportement humain, dus à Konrad Lorenz, Donald T. Campbell, Irenäus Eibl-Eibesfeldt, Desmond Morris, Robin Fox, Lionel Tiger et d’autres. Dans une large mesure, cette science nouvelle se fondait sur les travaux de centaines de chercheurs, allant des études sur le terrain faites par Jane Goodall sur les chimpanzés et de la découverte par Theodore Schneirla des secrets de la vie des fourmis aux théories de l’évolution de l’altruisme de William D. Hamilton, John Maynard Smith et Robert L. Trivers » (C. J. Lumsden et E. O. Wilson, 1984, p. 52).

    7 « Dans une large mesure, l’éthologie est constituée par l’étude de la physiologie et de l’anatomie, alors que la sociobiologie est fondée sur la biologie de la population, autrement dit sur la génétique, l’écologie, la répartition par âge, ainsi que sur d’autres caractéristiques biologiques d’agrégats d’individus » (ibid., p. 37-38).

    8 Ce glissement épistémologique se situe au niveau des termes utilisés. Cet usage dépend ici d’un déplacement épistémologique opéré entre l’étude du comportement individuel (objet de l’éthologie) et celle du comportement en groupe (objet de la macro-éthologie). On assiste alors à une interfécondation de la macro-éthologie et de l’éthologie, ou, sur le plan des concepts, à ce que Bachelard nomme une « refonte des concepts ». Mais alors que l’interfécondation doit être vue comme une méthode enrichissante pour les deux disciplines en question (Médioni et Vaysse parlent d’un renouvellement de l’éthologie par la sociobiologie ; voir J. Médioni et G. Vaysse, 1982, p. 306), la dissolution des concepts de l’une dans l’autre est pour le moins questionnable. Quoique nous pensions a priori que la refonte des concepts de l’éthologie par la macro-éthologie soit légitime, il nous paraît aussi légitime de questionner le principe sur lequel s’appuie cette refonte : l’usage du schéma d’interprétation du comportement individuel (dont on se sert en éthologie) pour interpréter le comportement de groupe (comme on le fait en sociobiologie), usage qui paraît quelque peu « mécanique » (non critique) de la manière dont Wilson l’envisage : « Mais alors que l’éthologie se concentre sur les détails du comportement individuel, et spécialement sur l’activité du système nerveux et les effets des hormones, la sociobiologie met l’accent sur les formes les plus complexes du comportement social et sur l’organisation de sociétés entières » (C. J. Lumsden et E. O. Wilson, 1984, p. 37-38). Pour Wilson, la différence entre l’éthologie et la sociobiologie réside dans l’objet d’analyse de chacune des deux « disciplines » ; mais leurs méthodes étant comparables, il ne lui apparaît pas nécessaire de questionner la refonte des concepts de l’une dans l’autre ; le fait de passer d’une « discipline » à l’autre ne le dérange pas, même si les objets d’analyse sont différents.

    9 Defries démontre scientifiquement le caractère génétique et héréditaire de l’agressivité chez les souris mâles, qui leur assure la dominance dans leur colonie (J.-C. Defries, 1980). Mais le lien de cette démonstration avec la sociobiologie animale ne repose que sur la définition sociobiologique de l’agressivité comme comportement « social » de l’animal. La recherche de gènes responsables des comportements « sociaux » part d’une hypothèse erronée : la compréhension du monde animal selon un seul type de modèles (ceux de la génétique des populations) et sans tenir compte de l’influence de l’environnement, méthode qui mène à des absurdités. C’est ce qu’explique un autre généticien, Etkin : « L’application de la théorie génétique des populations visant à déterminer les traits du comportement social […] révèle un certain nombre de faiblesses théorétiques centrées autour de la complexité de l’interrelation de facteurs écologiques et de la vie animale. […] Le comportement naturel ne peut être adéquatement traité par des modèles mathématiques simplifiés, caractéristiques du raisonnement sociobiologique » (W. Etkin, 1981, p. 89-90).

    10 Wilson prétend fonder la sociobiologie animale sur l’observation de « dizaines de milliers d’espèces » : cette estimation est exagérée et trahit l’intention de son auteur : donner à tout prix une crédibilité à sa théorie. Même si le nombre d’espèces observées par les sociobiologistes est impressionnant (ce qui reste discutable), le nombre d’individus observés dans chaque espèce est souvent restreint et permet rarement une généralisation de ces observations à l’espèce tout entière, et a fortiori, à l’ensemble des espèces d’un même ordre : Lorenz et les éthologues sont en général assez prudents en la matière et indiquent clairement que leurs observations portent sur des sous-espèces ou des groupes d’animaux particuliers, vivant dans des niches écologiques très bien définies. Par ailleurs, les citations suivantes révèlent bien la méthode de Wilson : « Le courant principal de la sociobiologie a apporté un riche ensemble de données et de théories sur la vie intime des termites champignonnistes, sur certaines espèces de lézards, sur les babouins, sur des dizaines de milliers d’autres espèces de créatures sociales qui ont attiré l’attention des zoologistes dans le monde entier. Des découvertes effectuées dans ce domaine, fort peu sont sujettes à caution » (C. J. Lumsden et E. O. Wilson, 1984, p. 52-53). C’est ce qui permet à Wilson de dériver de la sociobiologie animale les schèmes d’analyse du comportement social humain : « Et quand on étend aux êtres humains les principes qui découlent de ces études fondamentales, il ne semble pas y avoir de raison spéciale pour s’attendre à ce que le comportement social humain soit complètement déterminé génétiquement » (ibid., p. 53). La macro-éthologie est un mélange (mixture) d’observations diverses, faites sur des individus et des groupes d’individus, disposées sous la forme d’hypothèses et généralisées. La sociobiologie humaine transpose ensuite ces généralisations sur le plan humain par le truchement d’un glissement épistémologique illégitime, soutenant qu’il existe quelque chose de commun aux termites, aux lézards, aux babouins et aux hommes. La méthode scientifique de la macro-éthologie est inductive, mais encore acceptable (et acceptée) – et quoiqu’en dise Popper – lorsqu’il s’agit de formuler une hypothèse de travail dans une science d’observation comme l’éthologie – d’autant plus qu’elle génère des hypothèses de recherche intéressantes ; par contre, les hypothèses de la « sociobiologie animale génétique » ne donnant aucun résultat probant, elles doivent être abandonnées – et le sont de plus en plus par les généticiens. Quant à la méthode de la sociobiologie humaine, qui consiste à formuler des hypothèses sur le plan humain à partir d’observations faites sur un plan non humain, elle est illégitime et non scientifique.

    11 Les spéculations de Hamilton, Wilson et Dawkins sur le prétendu « comportement » des gènes (et dont l’étude pourrait être appelée « géno-éthologie ») laissent croire que les gènes sont conscients de ce qu’ils sont et de ce qu’ils veulent. Cette approche « géno éthologique » ôte à l’être humain son libre arbitre et la responsabilité de ses actes et pose la question du fondement des lois présidant au destin des gènes. En effet, si l’être humain est dirigé par ses gènes, par qui ceux-ci le sont-ils à leur tour ? Les sociobiologistes ne répondent pas à cette question. Le parti pris matérialiste de Wilson laisse supposer que ces lois trouvent leur source dans les cellules vivantes. Le stratagème des sociobiologistes consiste à transposer sur le plan des gènes une spécificité exclusivement humaine : la conscience de soi. Mais seule l’intelligence réflexive peut donner aux humains la conscience de leur existence. Ce stratagème n’a certes pas pour effet de créditer la sociobiologie de scientificité.

    12 « Si l’encéphale est un ensemble de 10 milliards de neurones, si l’on peut plus ou moins expliquer l’esprit comme la somme des activités d’un nombre fini de réactions chimiques et de phénomènes électriques, alors le libre arbitre humain a d’étroites limites – nous sommes des êtres vivants et nos âmes ne sont pas libres » (E. O. Wilson, 1979a, p. 27).

    13 E. O. Wilson (1987), p. 526.

    14 « Au sens darwinien, l’organisme ne vit pas pour lui-même. Sa fonction première n’est même pas de reproduire d’autres organismes ; il reproduit des gènes et leur sert de véhicule. Chaque organisme engendré par la reproduction sexuée est un sous-ensemble unique et accidentel de tous les gènes qui constituent l’espèce. La sélection naturelle est le processus par lequel certains gènes obtiennent dans les générations suivantes une représentation supérieure à celle des autres gènes localisés dans la même position chromosomique. Lorsque à chaque génération des cellules sexuelles sont fabriquées, les gènes victorieux se séparent et se rassemblent pour fabriquer de nouveaux organismes qui, en moyenne, contiennent un taux plus élevé de ces mêmes gènes » (E. O. Wilson, 1987, p. 17-18). La version anglaise de cet extrait, qui débute par les mots « In a Darwinist sense, […] », montre un usage particulier de l’adjectif Darwinist (et non Darwinian). Darwinist (« darwiniste ») fait référence aux œuvres des partisans de Darwin (comme « marxiste » fait référence à celles des épigones de Marx), alors que Darwinian (« darwinien ») aurait fait référence à l’œuvre de Darwin lui-même (comme « marxien » qualifie ce qui est de Marx lui-même) ; cet usage de l’adjectif Darwinist est étonnant, car Wilson invoque plus volontiers l’œuvre de Darwin que celle de ses partisans ; habituellement, l’auteur de Sociobiology ne veut pas laisser penser qu’il est, d’une manière ou d’une autre, influencé par le darwinisme ou par le darwinisme social. L’usage du terme Darwinist par Wilson est peut-être un lapsus ; on peut aussi penser que, dans le contexte où il figure (p. 3 de Sociobiology), son usage a, dans l’esprit de l’auteur, un impact positif sur la crédibilité qu’il veut donner à sa théorie : le recours systématique à la théorie darwinienne et le rejet du darwinisme social comme source de la sociobiologie (ainsi que les reproches adressés en ce sens par les critiques de la sociobiologie) sont en effet postérieurs à la publication de Sociobiology. C’est peut-être ce qui explique que le traducteur ait employé l’adjectif « darwinien » pour traduire Darwinist.

    15 E. O. Wilson (1979a), p. 24.

    16 « Peu de ces caractères peuvent être interprétés comme la conséquence inévitable d’une vie sociale évoluée ou d’une haute intelligence. Il est facile d’imaginer des sociétés non humaines dont les membres sont encore plus intelligents et organisés de façon plus complexe que nous, et qui manquent pourtant de la majorité des caractères dont la liste vient d’être donnée. […] [Dans les sociétés d’insectes], les individus stériles sont déjà plus coopératifs et altruistes que nous et ils montrent une tendance plus prononcée vers le système des castes et la division du travail. Si l’on attribuait aux fourmis des cerveaux capables de raisonner équivalents aux nôtres, elles pourraient nous égaler » (E. O. Wilson, 1979a, p. 55).

    17 « La clé de la naissance des civilisations est l’hypertrophie, […] la croissance exagérée des structures préexistantes » (ibid., p. 143).

    18 « La civilisation n’est pas intrinsèquement limitée aux Primates Hominoïdes (sic). Ce n’est qu’accidentellement qu’elle s’est trouvée liée à des mammifères bipèdes à peau nue, doués des qualités spéciales de la nature humaine. […] Qui plus est, les chimpanzés ont une culture rudimentaire » (ibid., p. 56, 64).

    19 E. O. Wilson, (1979a), p. 67.

    20 E. O. Wilson (1977a).

    21 « Wilson lui-même, pour autant que je comprenne bien son argument récemment publié dans Dædalus (automne 1977), semble avoir pris ses distances des plus affirmatives (et plus dogmatiques) thèses de son programme initial » (M. Grene, 1978, p. 27).

    22 E. O. Wilson (1987), p. 564. Des termes comme mind, human mind, intelligence et human intelligence ne se retrouvent ni dans l’index ni dans le glossaire de Sociobiology ou de sa traduction française. Dans le passage précité, il n’est question que de brain capacity – un concept purement anatomo-physiologique.

    23 « La principale conception des sciences sociales et des humanités est que la vie humaine sociale est presque exclusivement le produit du déterminisme culturel, et qu’elle est seulement contrainte par les mécanismes biologiques les plus élémentaires et les plus substructuraux. Il existe une mauvaise tendance à considérer notre espèce comme entièrement malléable et donc incapable d’imaginer des institutions sociales stables » (E. O. Wilson, 1977a, p. 131).

    24 J. G. Ruelland (1991a). Cette dichotomie est également centrale pour l’anthropologie et les sciences sociales, bien qu’un certain courant de la sociologie ou de la psychosociologie (Morin, Moscovici) tente de réactiver les rapports entre nature et culture en termes de complémentarité plutôt que d’opposition, mais d’une manière tout à fait différente de celle de la sociobiologie humaine.

    25 E. O. Wilson (1979a), p. 23.

    26 C. J. Lumsden et E. O. Wilson (1984), p. 37.

    27 Ibid., p. 214.

    28 Ibid., p. 214-215.

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    1 G. Bachelard (1972), p. 78.

    2 G. Bachelard (1970), p. 17.

    3 G. Canguilhem (1975c), p. 22-23.

    4 M. De Coster (1978), p. 34.

    5 Richard D. Alexander, David P. Barash, Jerram L. Brown, John Crook, Richard Dawkins, Pierre van den Berghe et Frank B. Baird, J.-R. (alias Edward O. Wilson).

    6 « Pour la première fois, ils rassemblaient plusieurs courants de recherche […] isolés et ils définissaient le domaine de la sociobiologie dans le cadre théorique de la biologie moderne. […] la sociobiologie […] découlait d’ouvrages préliminaires, d’orientation plus philosophique, sur le rôle de la biologie dans le comportement humain, dus à Konrad Lorenz, Donald T. Campbell, Irenäus Eibl-Eibesfeldt, Desmond Morris, Robin Fox, Lionel Tiger et d’autres. Dans une large mesure, cette science nouvelle se fondait sur les travaux de centaines de chercheurs, allant des études sur le terrain faites par Jane Goodall sur les chimpanzés et de la découverte par Theodore Schneirla des secrets de la vie des fourmis aux théories de l’évolution de l’altruisme de William D. Hamilton, John Maynard Smith et Robert L. Trivers » (C. J. Lumsden et E. O. Wilson, 1984, p. 52).

    7 « Dans une large mesure, l’éthologie est constituée par l’étude de la physiologie et de l’anatomie, alors que la sociobiologie est fondée sur la biologie de la population, autrement dit sur la génétique, l’écologie, la répartition par âge, ainsi que sur d’autres caractéristiques biologiques d’agrégats d’individus » (ibid., p. 37-38).

    8 Ce glissement épistémologique se situe au niveau des termes utilisés. Cet usage dépend ici d’un déplacement épistémologique opéré entre l’étude du comportement individuel (objet de l’éthologie) et celle du comportement en groupe (objet de la macro-éthologie). On assiste alors à une interfécondation de la macro-éthologie et de l’éthologie, ou, sur le plan des concepts, à ce que Bachelard nomme une « refonte des concepts ». Mais alors que l’interfécondation doit être vue comme une méthode enrichissante pour les deux disciplines en question (Médioni et Vaysse parlent d’un renouvellement de l’éthologie par la sociobiologie ; voir J. Médioni et G. Vaysse, 1982, p. 306), la dissolution des concepts de l’une dans l’autre est pour le moins questionnable. Quoique nous pensions a priori que la refonte des concepts de l’éthologie par la macro-éthologie soit légitime, il nous paraît aussi légitime de questionner le principe sur lequel s’appuie cette refonte : l’usage du schéma d’interprétation du comportement individuel (dont on se sert en éthologie) pour interpréter le comportement de groupe (comme on le fait en sociobiologie), usage qui paraît quelque peu « mécanique » (non critique) de la manière dont Wilson l’envisage : « Mais alors que l’éthologie se concentre sur les détails du comportement individuel, et spécialement sur l’activité du système nerveux et les effets des hormones, la sociobiologie met l’accent sur les formes les plus complexes du comportement social et sur l’organisation de sociétés entières » (C. J. Lumsden et E. O. Wilson, 1984, p. 37-38). Pour Wilson, la différence entre l’éthologie et la sociobiologie réside dans l’objet d’analyse de chacune des deux « disciplines » ; mais leurs méthodes étant comparables, il ne lui apparaît pas nécessaire de questionner la refonte des concepts de l’une dans l’autre ; le fait de passer d’une « discipline » à l’autre ne le dérange pas, même si les objets d’analyse sont différents.

    9 Defries démontre scientifiquement le caractère génétique et héréditaire de l’agressivité chez les souris mâles, qui leur assure la dominance dans leur colonie (J.-C. Defries, 1980). Mais le lien de cette démonstration avec la sociobiologie animale ne repose que sur la définition sociobiologique de l’agressivité comme comportement « social » de l’animal. La recherche de gènes responsables des comportements « sociaux » part d’une hypothèse erronée : la compréhension du monde animal selon un seul type de modèles (ceux de la génétique des populations) et sans tenir compte de l’influence de l’environnement, méthode qui mène à des absurdités. C’est ce qu’explique un autre généticien, Etkin : « L’application de la théorie génétique des populations visant à déterminer les traits du comportement social […] révèle un certain nombre de faiblesses théorétiques centrées autour de la complexité de l’interrelation de facteurs écologiques et de la vie animale. […] Le comportement naturel ne peut être adéquatement traité par des modèles mathématiques simplifiés, caractéristiques du raisonnement sociobiologique » (W. Etkin, 1981, p. 89-90).

    10 Wilson prétend fonder la sociobiologie animale sur l’observation de « dizaines de milliers d’espèces » : cette estimation est exagérée et trahit l’intention de son auteur : donner à tout prix une crédibilité à sa théorie. Même si le nombre d’espèces observées par les sociobiologistes est impressionnant (ce qui reste discutable), le nombre d’individus observés dans chaque espèce est souvent restreint et permet rarement une généralisation de ces observations à l’espèce tout entière, et a fortiori, à l’ensemble des espèces d’un même ordre : Lorenz et les éthologues sont en général assez prudents en la matière et indiquent clairement que leurs observations portent sur des sous-espèces ou des groupes d’animaux particuliers, vivant dans des niches écologiques très bien définies. Par ailleurs, les citations suivantes révèlent bien la méthode de Wilson : « Le courant principal de la sociobiologie a apporté un riche ensemble de données et de théories sur la vie intime des termites champignonnistes, sur certaines espèces de lézards, sur les babouins, sur des dizaines de milliers d’autres espèces de créatures sociales qui ont attiré l’attention des zoologistes dans le monde entier. Des découvertes effectuées dans ce domaine, fort peu sont sujettes à caution » (C. J. Lumsden et E. O. Wilson, 1984, p. 52-53). C’est ce qui permet à Wilson de dériver de la sociobiologie animale les schèmes d’analyse du comportement social humain : « Et quand on étend aux êtres humains les principes qui découlent de ces études fondamentales, il ne semble pas y avoir de raison spéciale pour s’attendre à ce que le comportement social humain soit complètement déterminé génétiquement » (ibid., p. 53). La macro-éthologie est un mélange (mixture) d’observations diverses, faites sur des individus et des groupes d’individus, disposées sous la forme d’hypothèses et généralisées. La sociobiologie humaine transpose ensuite ces généralisations sur le plan humain par le truchement d’un glissement épistémologique illégitime, soutenant qu’il existe quelque chose de commun aux termites, aux lézards, aux babouins et aux hommes. La méthode scientifique de la macro-éthologie est inductive, mais encore acceptable (et acceptée) – et quoiqu’en dise Popper – lorsqu’il s’agit de formuler une hypothèse de travail dans une science d’observation comme l’éthologie – d’autant plus qu’elle génère des hypothèses de recherche intéressantes ; par contre, les hypothèses de la « sociobiologie animale génétique » ne donnant aucun résultat probant, elles doivent être abandonnées – et le sont de plus en plus par les généticiens. Quant à la méthode de la sociobiologie humaine, qui consiste à formuler des hypothèses sur le plan humain à partir d’observations faites sur un plan non humain, elle est illégitime et non scientifique.

    11 Les spéculations de Hamilton, Wilson et Dawkins sur le prétendu « comportement » des gènes (et dont l’étude pourrait être appelée « géno-éthologie ») laissent croire que les gènes sont conscients de ce qu’ils sont et de ce qu’ils veulent. Cette approche « géno éthologique » ôte à l’être humain son libre arbitre et la responsabilité de ses actes et pose la question du fondement des lois présidant au destin des gènes. En effet, si l’être humain est dirigé par ses gènes, par qui ceux-ci le sont-ils à leur tour ? Les sociobiologistes ne répondent pas à cette question. Le parti pris matérialiste de Wilson laisse supposer que ces lois trouvent leur source dans les cellules vivantes. Le stratagème des sociobiologistes consiste à transposer sur le plan des gènes une spécificité exclusivement humaine : la conscience de soi. Mais seule l’intelligence réflexive peut donner aux humains la conscience de leur existence. Ce stratagème n’a certes pas pour effet de créditer la sociobiologie de scientificité.

    12 « Si l’encéphale est un ensemble de 10 milliards de neurones, si l’on peut plus ou moins expliquer l’esprit comme la somme des activités d’un nombre fini de réactions chimiques et de phénomènes électriques, alors le libre arbitre humain a d’étroites limites – nous sommes des êtres vivants et nos âmes ne sont pas libres » (E. O. Wilson, 1979a, p. 27).

    13 E. O. Wilson (1987), p. 526.

    14 « Au sens darwinien, l’organisme ne vit pas pour lui-même. Sa fonction première n’est même pas de reproduire d’autres organismes ; il reproduit des gènes et leur sert de véhicule. Chaque organisme engendré par la reproduction sexuée est un sous-ensemble unique et accidentel de tous les gènes qui constituent l’espèce. La sélection naturelle est le processus par lequel certains gènes obtiennent dans les générations suivantes une représentation supérieure à celle des autres gènes localisés dans la même position chromosomique. Lorsque à chaque génération des cellules sexuelles sont fabriquées, les gènes victorieux se séparent et se rassemblent pour fabriquer de nouveaux organismes qui, en moyenne, contiennent un taux plus élevé de ces mêmes gènes » (E. O. Wilson, 1987, p. 17-18). La version anglaise de cet extrait, qui débute par les mots « In a Darwinist sense, […] », montre un usage particulier de l’adjectif Darwinist (et non Darwinian). Darwinist (« darwiniste ») fait référence aux œuvres des partisans de Darwin (comme « marxiste » fait référence à celles des épigones de Marx), alors que Darwinian (« darwinien ») aurait fait référence à l’œuvre de Darwin lui-même (comme « marxien » qualifie ce qui est de Marx lui-même) ; cet usage de l’adjectif Darwinist est étonnant, car Wilson invoque plus volontiers l’œuvre de Darwin que celle de ses partisans ; habituellement, l’auteur de Sociobiology ne veut pas laisser penser qu’il est, d’une manière ou d’une autre, influencé par le darwinisme ou par le darwinisme social. L’usage du terme Darwinist par Wilson est peut-être un lapsus ; on peut aussi penser que, dans le contexte où il figure (p. 3 de Sociobiology), son usage a, dans l’esprit de l’auteur, un impact positif sur la crédibilité qu’il veut donner à sa théorie : le recours systématique à la théorie darwinienne et le rejet du darwinisme social comme source de la sociobiologie (ainsi que les reproches adressés en ce sens par les critiques de la sociobiologie) sont en effet postérieurs à la publication de Sociobiology. C’est peut-être ce qui explique que le traducteur ait employé l’adjectif « darwinien » pour traduire Darwinist.

    15 E. O. Wilson (1979a), p. 24.

    16 « Peu de ces caractères peuvent être interprétés comme la conséquence inévitable d’une vie sociale évoluée ou d’une haute intelligence. Il est facile d’imaginer des sociétés non humaines dont les membres sont encore plus intelligents et organisés de façon plus complexe que nous, et qui manquent pourtant de la majorité des caractères dont la liste vient d’être donnée. […] [Dans les sociétés d’insectes], les individus stériles sont déjà plus coopératifs et altruistes que nous et ils montrent une tendance plus prononcée vers le système des castes et la division du travail. Si l’on attribuait aux fourmis des cerveaux capables de raisonner équivalents aux nôtres, elles pourraient nous égaler » (E. O. Wilson, 1979a, p. 55).

    17 « La clé de la naissance des civilisations est l’hypertrophie, […] la croissance exagérée des structures préexistantes » (ibid., p. 143).

    18 « La civilisation n’est pas intrinsèquement limitée aux Primates Hominoïdes (sic). Ce n’est qu’accidentellement qu’elle s’est trouvée liée à des mammifères bipèdes à peau nue, doués des qualités spéciales de la nature humaine. […] Qui plus est, les chimpanzés ont une culture rudimentaire » (ibid., p. 56, 64).

    19 E. O. Wilson, (1979a), p. 67.

    20 E. O. Wilson (1977a).

    21 « Wilson lui-même, pour autant que je comprenne bien son argument récemment publié dans Dædalus (automne 1977), semble avoir pris ses distances des plus affirmatives (et plus dogmatiques) thèses de son programme initial » (M. Grene, 1978, p. 27).

    22 E. O. Wilson (1987), p. 564. Des termes comme mind, human mind, intelligence et human intelligence ne se retrouvent ni dans l’index ni dans le glossaire de Sociobiology ou de sa traduction française. Dans le passage précité, il n’est question que de brain capacity – un concept purement anatomo-physiologique.

    23 « La principale conception des sciences sociales et des humanités est que la vie humaine sociale est presque exclusivement le produit du déterminisme culturel, et qu’elle est seulement contrainte par les mécanismes biologiques les plus élémentaires et les plus substructuraux. Il existe une mauvaise tendance à considérer notre espèce comme entièrement malléable et donc incapable d’imaginer des institutions sociales stables » (E. O. Wilson, 1977a, p. 131).

    24 J. G. Ruelland (1991a). Cette dichotomie est également centrale pour l’anthropologie et les sciences sociales, bien qu’un certain courant de la sociologie ou de la psychosociologie (Morin, Moscovici) tente de réactiver les rapports entre nature et culture en termes de complémentarité plutôt que d’opposition, mais d’une manière tout à fait différente de celle de la sociobiologie humaine.

    25 E. O. Wilson (1979a), p. 23.

    26 C. J. Lumsden et E. O. Wilson (1984), p. 37.

    27 Ibid., p. 214.

    28 Ibid., p. 214-215.

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