Auteurs, genres, date de rédaction : comment étudier les facteurs de succès pour les œuvres recensées dans la base Fama
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Résumé
La base Fama permet d’étudier les œuvres latines à succès selon leurs auteurs, genres, dates de rédaction et dates et lieux de copie. Plusieurs figures d’auteurs à succès apparaissent : rareté des anonymes, auteurs oubliés de la postérité moderne, auteurs d’œuvres peu nombreuses mais à diffusion immense, auteurs prolifiques attirant les pseudépigraphes. Les genres, aux frontières toujours difficiles à définir (comparaison de trois classifications en annexe 3), connaissent des seuils distincts de succès et un engouement variable selon les siècles. La diffusion y diffère selon l’existence de figures d’autorité (théologie) ou non (fiction, édification). Enfin, on repère des œuvres similaires (même date, même genre) aux trajectoires distinctes : certaines avec un succès initial suivi d’un oubli relatif, d’autres à succès durable avec des creux (ex. De claustro animae d’Hugues du Fouilloy), ou encore d’autres à diffusion croissante (ex. Meditationes piisimae pseudo-bernardines).
Texte intégral
I. — Introduction
1La base Fama (Fama Auctorum Medii Aevi1) permet d’écrire une histoire littéraire du Moyen Âge latin renouvelée, fondée sur la diffusion et la circulation des œuvres qui ont eu la faveur des Médiévaux2. Elle se départit ainsi de l’intérêt dominant pour les chefs-d’œuvre de la pensée et se concentre sur les textes effectivement copiés et disponibles en des lieux et des temps donnés pour des personnes susceptibles de les lire. L’enquête commence par ces textes qui ont eu du succès. Cette démarche pose des questions de définitions et de méthodes : comment, en effet, observer, mesurer et caractériser ce succès et comment étudier les facteurs qui l’engendrent ? La prémisse de la base Fama est qu’il est possible de repérer les œuvres médiévales à succès en se fondant sur le nombre de manuscrits conservés et, dans une première approximation, Pascale Bourgain proposait de poser un seuil définissant le succès : « un chiffre d’environ trente exemplaires pour des œuvres plutôt profanes, de quarante pour les œuvres religieuses et philosophiques »3.
2Ce seuil se voulait suffisamment bas pour observer des succès de façon différenciée et sans viser uniquement les plus grands, et correspondait à celui de « grand succès » proposé par Bernard Guenée pour les ouvrages historiographiques (le « très grand succès » se plaçant à soixante manuscrits)4. Cette limite, chez les deux auteurs, est dès l’abord corrélée aux genres et types de texte et, à travers eux, aux modes de conservation. D’autres facteurs ont pu être proposés : Thomas Haye a énoncé dans son Verlorenes Mittelalter5 les facteurs expliquant les conservation et perte des œuvres d’un même auteur6. Pour les ouvrages historiques, B. Guenée a pu explorer précisément les succès « selon le point de vue du temps » et « selon le point de vue du lieu » et étudier les raisons du succès en fonction de la forme et du fond, ainsi que les voies du succès7.
3Couvrant une multitude de genres et d’œuvres très différents, la présente contribution a l’ambition de montrer comment explorer certains des facteurs et, en particulier, l’intérêt qu’il y a à comparer entre eux des genres différents. Elle ne pourra en conséquence pas avoir le même détail que l’étude de B. Guenée consacrée à un seul genre. Dans un premier temps, je reviendrai sur le contexte et le positionnement historiographique dans lesquels la base Fama a été développée pour en expliciter le modèle de données et le fonctionnement. Ensuite l’analyse des données se fondera successivement sur trois critères enregistrés dans la base Fama : les auteurs, les genres et les dates de rédaction et de copie. Chacun de ces critères offre une grille de lecture propre, dont la pertinence est à la fois évidente et problématique. En effet, regarder le succès d’une œuvre à travers celui de son auteur(e) ouvre le domaine large de l’autorité dans une approche croisée de la production authentique et pseudépigraphe, de sa réception aux temps médiévaux et de la postérité dans les études des xxe et xxie siècles. Plus difficiles encore sont la définition et la prise en compte des genres littéraires pour affirmer et mesurer leur rôle dans la définition des succès latins médiévaux, et observer l’évolution des intérêts selon les siècles. De là, enfin, comme la diachronie aura déjà été traitée en fonction des genres, on reviendra, dans une troisième partie, à la question du temps du succès pour voir comment celui-ci est modulé au cours du Moyen Âge et comment influe la question de la « longue traîne ». Après ces multiples analyses, il me faudra revenir en conclusion sur leur caractère préliminaire et sur les insuffisances actuelles du matériau d’analyse pour mieux souhaiter succès et développements à la base Fama.
II. — Contexte
4La présente contribution s’inscrit dans un contexte double, à la fois personnel et scientifique, car elle est le fruit d’une aventure humaine avec ses hasards et ses amitiés, mais aussi d’un cheminement méthodologique.
1. Les jalons d’une aventure
5D’un point de vue personnel, lorsque des collectionneurs prirent contact avec moi le 3 février 2011 pour organiser l’étude de leurs manuscrits médiévaux et en prévoir la numérisation, c’est avec enthousiasme que j’ai soutenu l’idée à l’Institut de recherche et d’histoire des textes (IRHT-CNRS) puis, après une première réunion en décembre 2011 réunissant un groupe de chercheurs concernés, lancé des travaux sans attendre la signature d’une première convention qui n’intervint que le 14 décembre 2012. Entre-temps, en mai 2012, le mécénat proposé avait été orienté plus spécifiquement vers l’étude du succès des textes latins au Moyen Âge et élargi à l’École nationale des chartes. Cette inflexion me convenait tout particulièrement. Outre le plaisir de travailler avec Pascale Bourgain, qui dirigea mes recherches pour le diplôme d’archiviste paléographe, l’étude large des textes à succès me permettait de nouer avec une thématique qui m’est chère, à savoir l’étude conjointe des typologies textuelles, des typologies paléographiques et de la représentativité des catalogues de manuscrits datés8. C’est ainsi que j’élaborai le modèle de données de la base Succès des textes, donné à Cyril Masset, responsable du pôle informatique de l’IRHT, le 31 janvier 2013, en m’inspirant d’une base développée pour le projet mené par l’IRHT à Saint-Omer, et, grâce à lui, la base fut mise en place dès le 6 février 2013, puis ajustée jusqu’au recrutement de Francesco Siri pour le projet Succès des textes latins par l’IRHT en octobre 2013. Conformément aux objectifs scientifiques, la base a pour point central la notion de « texte » ou « œuvre », seule entité qui existe de façon autonome avec les genres. Les descripteurs de l’œuvre sont l’auteur, le genre, la forme, la date de composition, le nombre de manuscrits d’après la bibliographie, et des liens sont faits vers des exemplaires recensés et au contenu vérifié. Ceux-ci sont, à leur tour, décrits par leur date de confection, leur origine, puis leurs provenances successives. Pour éviter de doubler des réflexions qui étaient menées à la même époque sur d’autres bases de l’IRHT et pour atteindre rapidement un résultat efficace, et en accord avec P. Bourgain, j’ai renoncé à modéliser les auteurs et manuscrits. Les auteurs sont simplement renseignés par chaîne de caractères et les témoins n’existent qu’en rapport à l’œuvre. Ainsi, l’on peut, certes, les relier à la base Medium par un identifiant s’ils sont déjà recensés, mais deux œuvres présentes dans un même volume, y compris s’il s’agit d’une unique unité codicologique, ne sont pas structurellement rapprochées.
6La base fut renommée Fama (Fama Auctorum Medii Aevi)en décembre 2014, avec un acronyme récursif et en latin. Dans la première version du modèle de données, le champ descriptif de « genre » était déjà inclus, comme la possibilité de décrire matériellement les manuscrits et d’en indiquer les autres œuvres contenues. Plus tard, j’ajoutai la possibilité d’indiquer qu’un manuscrit est daté de façon explicite, à l’imitation de la recherche avancée dans la base Digital Scriptorium9, pour mieux lier les bases de manuscrits datés et celle du Succès des textes, conformément aux objectifs du projet Ecmen (Écritures médiévales et outils numériques) financé par la Ville de Paris dans le cadre du programme Émergence(s).
2. La diffusion entre l’auteur et sa réception
7Au-delà de ces aspects personnels, l’étude des textes latins à succès se place sous le sceau d’une ambition à la fois littéraire et épistémologique, qui correspond à une inscription historiographique définie. Elle donne la primauté à l’étude de la diffusion des œuvres, en se concentrant sur le manuscrit comme médium et instrument de mesure du succès, et moyen terme entre la production et l’émission, du côté de l’auteur, et la réception, du côté des lecteurs.
8En cela, elle est précédée, par exemple, par les travaux de B. Guenée et d’Uwe Neddermeyer10 et accompagnée par une remise à l’honneur des textes à forte diffusion, comme dans l’anthologie de Frédéric Duval11, ou encore le programme de recherche OPVS12.
9Par ce positionnement, cette enquête comble une lacune entre les études des auteurs ou des lecteurs, qui, chacune à sa manière, privilégient des œuvres isolées. Les premières, en particulier sous l’aspect d’une tradition ecdotique et de critique textuelle, visent à remonter à la pensée de l’auteur et à la production de l’œuvre, et donc, du point de vue textuel, à l’archétype, ou, par défaut, aux témoins les plus anciens. Cette approche s’attache régulièrement à des œuvres transmises par très peu de témoins, voire un témoin unique, ou à des œuvres brèves, plus faciles à éditer et donnant parfois le plaisir de réhabiliter des auteurs oubliés ou méconnus. Les études de réception portent, quant à elles, sur des regroupements d’exemplaires sur le fondement d’une unité d’acteur. Ceux-ci peuvent avoir en commun un lecteur attesté, parfois copiste de ses propres lectures, tel l’intellectuel-copiste Nicolas de Clamanges13, ou bien un commanditaire, personne morale ou physique, lecteur individuel ou collectif théorique, parfois collectionneur et non lecteur, parfois maître d’un programme de lectures14. L’unité de l’ensemble peut aussi tenir à l’auteur ou à l’œuvre au statut exceptionnel (réception de Pétrarque, de Boccace, du Roman de la Rose), en cherchant à identifier les traces de lectures, soit sur les exemplaires conservés, soit en retournant vers une histoire intellectuelle désincarnée, en identifiant les traces de l’influence d’une œuvre sur d’autres. Dans les deux cas, ces études favorisent l’exceptionnel.
10En choisissant l’échelle du moyen entre auteurs et lecteurs, la base Fama décrit un paysage littéraire médiéval sans se contenter des sommets presque déserts et en peignant aussi les vallées populeuses. L’approche quantitative inclut des œuvres de second rang du point de vue de l’histoire des idées, mais non de celle de leur diffusion. Une ouverture vers l’étude de la réception est posée grâce à la possibilité d’enregistrer les provenances géographiques et institutionnelles des témoins manuscrits.
3. Les humanités numériques
11Dans une perspective plus large, l’étude du succès des textes correspond également aux développements intervenus sous le vocable large des « humanités numériques », et s’inscrit délibérément à la confluence de plusieurs perspectives historiographiques. L’étude du succès des textes latins prend évidemment place dans ce qui a été appelé la « galaxie centrale de l’histoire socioculturelle »15. Englobant les approches quantitatives pour l’étude des faits culturels et sociaux et fondant l’histoire des idées non seulement sur leur formulation, mais aussi sur leur transmission et leur réception, cette histoire socioculturelle permet d’étendre notre regard à l’histoire matérielle ouvrant sur l’archéologie matérielle pour l’histoire du livre, ainsi qu’à l’histoire des sciences et des techniques incluant les savoirs pratiques et les écritures pragmatiques.
12Cet intérêt renouvelé d’une approche quantitative et structuraliste s’enrichit d’un soutien délibéré au mouvement d’accès libre aux données de la recherche. Cela répond aussi aux modalités actuelles du financement de la recherche, puisque l’enrichissement progressif d’une base de données pérenne lui permet de progresser par modules de petite taille – en l’occurrence des financements multiples et parcellaires. La base en ligne Fama, alimentée depuis plusieurs années, remplit cet objectif.
13C’est dans cette historiographie renouvelée que j’identifie les mouvements intellectuels qui ont pu faire naître le projet Succès des textes, avec ses modalités propres : une approche chiffrée de réalités culturelles (le goût et les textes) et matérielles (les manuscrits), dans des études donnant à voir leur matériau source, en l’occurrence la base Fama elle-même. En changeant d’échelle et grâce à une lecture distante, elle prépare une histoire où les structures mentales de la société médiévale sont révélées autant par le succès des petits maîtres et des traités techniques que par la copie rare des témoins de poésie curiale. Rien n’empêche d’espérer maintenant le cheminement inverse et que la base Fama attirera l’attention sur des œuvres objectivement méconnues. Pour l’heure, on peut déjà mener des enquêtes thématiques, en particulier comparer les profils des auteurs et œuvres à succès selon les différents genres et les diverses époques du Moyen Âge. Ce faisant, on peut définir le succès de façon nuancée et observer des profils de diffusion et, à travers eux, des lectorats divers.
III. — Le succès des auteurs
14La base Fama offre un paradoxe proche de celui pointé par Pascale Bourgain pour les Accessus ad auctores16. Nommée « Fama auctorum » pour le bonheur de l’acronyme récursif, elle a, en fait, des œuvres pour objet. Or, le succès s’attache-t-il à l’œuvre ou à l’auteur ? La notion d’auteur « à succès », aujourd’hui si évidente, n’a pas d’équivalent strict au Moyen Âge17. La notion la plus approchante en est sans doute l’auctoritas, qui, attachée à certains noms, mène à copier également des œuvres qui auraient été négligées, par exemple dans l’établissement des opera .
15Sous quelques aspects, la figure de l’auteur peut être réévaluée : tout d’abord, en distinguant auteurs médiévaux à succès et postérité moderne ; ensuite en établissant la disparition progressive des succès anonymes et, vraisemblablement, la nécessité ressentie d’une fonction-auteur pour assurer le succès ; enfin en cernant des types d’auteurs avec œuvre prolifique ou monolithique, et les conséquences de ces types sur les attributions pseudépigraphes.
1. Auteurs entre succès et postérité
16La base Fama réunit les grands moments de l’histoire littéraire médiévale de Boèce à Leonardo Bruni puis Amadeu da Silva (Amadeus Menesius) et Johannes Haerrer. Le tableau qu’elle trace diffère sensiblement de ceux généralement peints par les études médio-latines. Non seulement son périmètre est plus large, mais surtout les personnages ne sont pas les mêmes, car succès médiéval et postérité sont indépendants. Tel auteur largement diffusé, de son vivant ou durant les temps médiévaux, sera oublié quand les savants et historiens retiennent le souvenir d’œuvres jamais copiées.
17Ce décalage très important se constate grâce à une liste de 194 auteurs ou œuvres anonymes fondamentaux de la littérature latine médiévale proposée par Edoardo D’Angelo dans sa Letteratura latina medievale. Una storia per generi, liste couvrant jusqu’à la première moitié du xive siècle18. Un tableau compare, en annexe 3, les auteurs majeurs selon D’Angelo et leur présence dans la base Fama.
18Près de trois cinquièmes des auteurs retenus par D’Angelo (111) ne figurent pas dans la base Fama (ou seulement à titre de comparaison), alors même que celle-ci recense davantage d’auteurs à succès antérieurs au xive siècle (294 auteurs). Si personne n’imagine une histoire de la littérature latine sans le Waltharius et le Ruodlieb à la tradition notoirement faible, comme celle de Dante en latin ou encore d’Abélard, dont la correspondance avec Héloïse est de très loin l’ouvrage le mieux conservé avec seize témoins connus et treize attestations ou témoins de localisation incertaine, l’ampleur du décalage surprend, ainsi que l’absence, parmi ceux retenus, des auteurs d’ouvrages très répandus et dignes de considération, tels que Pierre Riga, Hugues de Fouilloy, Martin d’Oppava, Accurse, Honoré Augustodunensis, Guillaume Pérault, ou Bernard Gui († 1331).
19Entre la liste de D’Angelo et la base Fama, des décalages plus subtils existent aussi. Tel auteur à succès médiéval (par exemple Papias) est cité en passant, réduit à rien par rapport à un autre traité plus en détail par D’Angelo et non attesté dans la base Fama (par exemple le grammairien carolingien Pierre de Pise). Ailleurs, c’est entre différentes œuvres d’un même auteur que l’on observera de telles distorsions dans la perception historique, avec une dissociation entre succès médiéval et postérité à l’intérieur de la production d’un auteur, parfois visible sur la longue durée. La postérité peut en effet se nourrir d’œuvres au succès mineur, qui viennent éclipser une production dans un autre genre et ayant bénéficié d’une importante fortune médiévale. Par exemple, les ouvrages à succès de Bernard Gui sont ses textes historiographiques ou hagiographiques, objets d’un intérêt récent, alors que la postérité, dans un mouvement renforcé par Umberto Eco, a retenu son nom pour la Practica Inquisitionis hereticae pravitatis, éditée dès 1896, puis rééditée et traduite par Guillaume Mollat en 1926. La moindre diffusion de ce manuel de l’inquisiteur était pourtant déjà connue à la fin du xixe siècle grâce aux travaux de Léopold Delisle, qui listait trois exemplaires anciens et un moderne de la Practica, mais étudiait trente-huit manuscrits médiévaux des Flores chronicarum et en mentionnait seize autres19.
20L’oubli se renforce et se nourrit lui-même. Les savants ne chercheront en effet pas à établir la liste des témoins préservés d’œuvres inconnues ou tenues pour mineures. Alors que B. Guenée plaçait à égalité Grégoire de Tours et Bernard Gui, avec cinquante exemplaires chacun, respectivement pour l’Historia Francorum et les Reges Francorum20, aujourd’hui la base Fama montre combien l’injustice a pu se creuser. L’Historia jouit d’un nombre d’exemplaires mis à jour (81 manuscrits) cité d’après le Repertorium chronicarum21, alors que Bernard Gui n’a pas fait l’objet de bibliographie récente signalant de nouveaux témoins des Reges Francorum. Le Repertorium chronicarum connaît ainsi 26 manuscrits toutes œuvres confondues22, alors qu’en cumulant les diverses œuvres historiographiques à succès de Bernard Gui, la base Fama arrive à une estimation de 225 manuscrits. Cette disparité entre succès et postérité a ainsi des conséquences importantes jusqu’au xxie siècle.
21Tant, donc, pour les auteurs que pour les œuvres, il faut distinguer très fortement succès médiéval et postérité, surtout pour une postérité vue des xxe et xxie siècles, puisque l’absence de postérité moderne d’une œuvre ne saurait pour autant signifier que celle-ci n’a eu qu’un succès bref et fulgurant durant le millénaire médiéval.
2. Succès anonymes
22Outre l’existence d’auteurs à succès oubliés, la base Fama permet d’aborder la figure de l’auteur, névralgique dans l’histoire des œuvres, en incluant l’existence d’ouvrages anonymes et pseudépigraphes. La disparition progressive des succès anonymes est la trace que la figure moderne de l’auteur se forme dès le Moyen Âge.
23Le latin étant une langue de litterati, l’absence d’un nom d’auteur est d’abord imputable à un défaut de la tradition ou à une modalité spécifique de transmission, telle que la rédaction pour la liturgie. Les historiens du Moyen Âge et de sa littérature connaissent évidemment des œuvres anonymes. Néanmoins, la conscience moderne de la figure de l’auteur plonge aussi ses racines dans un Moyen Âge où a progressivement cessé la pénurie de l’Antiquité tardive, où la conservation des notes de travail est devenue possible, et où, enfin, la transmission des œuvres sans solution de continuité entre un auteur-scripteur et ses lecteurs s’est imposée comme la règle23. Quand l’auteur refuse de livrer son nom à ses contemporains, l’exception revêt une signification propre comme dans les cas de Florus de Lyon, de l’Imitatio Christi ou de tel traité théologique écrit en 1461, précisément daté mais volontairement anonyme24. C’est dans ce même Moyen Âge que commencent les recherches en attribution, comme pour l’Expositio de Florus de Lyon dont les Médiévaux ont cherché à lever l’anonymat25, et la quête aux autographes d’auteurs26, contredisant ainsi le raccourci ancien de Roland Barthes, selon qui « l’auteur est un personnage moderne »27. Établissant que le nom d’auteur assure une « fonction classificatoire » et identifiant dans le De viris illustribus de saint Jérôme non seulement les critères médiévaux de la critique d’authenticité littéraire, mais aussi les modalités de la « fonction-auteur »28, Michel Foucault souligne que la nécessité de l’auteur varie selon les genres littéraires au Moyen Âge, opposant champ « littéraire » et champ scientifique29. Pourtant, si l’on regarde les textes latins sous l’angle des succès, une autre histoire apparaît. Les facteurs linguistiques et chronologiques sont dominants.
24La « figure de l’auteur » ou « fonction-auteur » apparaît bien comme indispensable au succès, même dans les domaines « littéraires » et de la poésie lyrique (tableau 1). Dans le domaine littéraire, les Gesta Romanorum et l’Historia septem sapientum Romae sont les derniers succès anonymes et sont, l’un du xiiie siècle et l’autre de date inconnue, au plus tard de la première moitié du xive siècle. Surtout, l’Historia est liée à une source vernaculaire. En ce qui concerne la poésie lyrique, la séquence Dies irae, dies illa est le dernier succès poétique. Son anonymat s’explique par sa tradition liturgique, mais il a néanmoins fait l’objet d’attributions médiévales30. Ici se retrouvent, à large échelle, les conclusions de P. Bourgain sur les Accessus ad auctores : « le titre a besoin du nom de l’auteur, […] les textes ont besoin d’auteurs pour figurer dans le panthéon littéraire comme les peuples ont besoin de rois pour pouvoir entrer dans l’histoire »31.
Tableau 1. — Pourcentage des œuvres à succès transmises avec nom d’auteur selon le genre et le siècle32.
| I-XI | XII | XIII | XIV | XV | |
| Apocryphes, visions | 57 % | 50 % | 100 % | 67 % | + |
| Bible : commentaires, gloses, chaînes | 100 % | 39 % | 100 % | 100 % | 100 % |
| Bible : résumés et versifications | 100 % | 100 % | 67 % | 50 % | NC |
| Droit et textes juridiques | 39 % | 67 % | 100 % | 96 % | 100 % |
| Édification, dévotion, ouvrages moraux | 100 % | 91 % | 93 % | 88 % | 96 % |
| Encyclopédies, géographie… | 78 % | 100 % | 94 % | 100 % | + |
| Grammaire, stylistique | 100 % | 100 % | 100 % | 50 % | + |
| Hagiographie | 90 % | 50 % | 86 % | 100 % | NC |
| Historiographie, prophéties… | 92 % | 92 % | 78 % | 100 % | 100 % |
| Littérature | 50 % | 82 % | 75 % | 67 % | NC |
| Liturgie | 100 % | 75 % | 100 % | + | NC |
| Manuels techniques | 75 % | 77 % | 80 % | 100 % | NC |
| Philosophie, politique, idéologie | 95 % | 92 % | 96 % | 100 % | 100 % |
| Poésie lyrique | 92 % | 50 % | 67 % | + | NC |
| Sciences | 78 % | 0 % | 100 % | 100 % | - |
| Sermons, prédication | 86 % | 100 % | 96 % | 90 % | 100 % |
| Textes didactiques | 78 % | 75 % | 60 % | 100 % | - |
| Théologie | 100 % | 90 % | 94 % | 100 % | 100 % |
25Les succès anonymes ne le sont, de surcroît, souvent qu’en apparence. En effet, il s’agit souvent de collections et de compilations qui, dans leur texte, vont transmettre le nom des auteurs de chacun des extraits. Dans le domaine des commentaires bibliques, la base Fama surreprésente les succès anonymes du xiie siècle, en raison de la Glossa ordinaria (dépouillée pour chaque livre biblique), mais qui se trouve précisément dans la situation des collections atomisant l’autorité et revêtue de l’autorité collective. Parmi les derniers succès médiévaux anonymes, la base Fama donne le Vocabularius ex quo et les vers mnémoniques Cisioianus.
3. Mesure globale du succès d’un auteur
26Pour une littérature savante qui cherche à transmettre un message, le lien entre l’œuvre et son auteur est une force vive qui stimule, inhibe et régule la copie d’une œuvre. Dès le Moyen Âge apparaissent des auteurs que l’on peut dire « à succès », même si les mécanismes de diffusion diffèrent : les uns sont polygraphes et les autres, plus rares, avec des œuvres monothématiques ou plurielles, jouissent, in fine, d’un succès identique en nombre de manuscrits transmettant leurs œuvres. L’existence de ces deux profils adoucit le contraste entre des œuvres très diffusées et celles qui, tout en étant très copiées, le sont dans une bien moindre mesure. Le public semble, pour ainsi dire, répartir son engouement pour un auteur sur ses diverses œuvres (annexes 1 et 2).
27Parmi les auteurs qui ont écrit peu d’œuvres – voire une seule – et ont connu un immense succès se trouvent Grégoire le Grand avec ses Moralia in Job, mais aussi Hugues Ripelin de Strasbourg, Pierre le Mangeur, ou Thomas van Kempen, chacun père d’une seule œuvre au succès immense. Parmi ceux qui ont écrit de très nombreuses œuvres à succès, il y a tout particulièrement, Thomas d’Aquin, mais également des auteurs aussi différents que Jean Gerson (28 œuvres), Hugues de Saint-Victor (27), Albert le Grand (25), Bède le Vénérable (23), Leonardo Bruni (20) et Alcuin (17). Pour chacun de ces auteurs, la base Fama recense plus de quinze œuvres connues par plus de trente manuscrits. Sous ce point de vue, Thomas d’Aquin est le plus grand auteur à succès avec plus d’une quinzaine d’œuvres transmises par plus de cent manuscrits et plus de cinquante transmises par au moins trente manuscrits. Il est suivi par Hugues de Saint-Victor dont dix œuvres sont connues par plus de cent manuscrits. Si aucun des traités de l’Aquinate n’a le succès des Moralia in Job, ses six titres les plus diffusés le sont chacun très abondamment : De articulis fidei et ecclesiae sacramentis (278 manuscrits), Summa theologiae (250), Scriptum super libros Sententiarum (250), Catena aurea (230), Quaestiones de quodlibet (187), De ente et essentia (180).
28Ainsi, avec des ouvrages qui ne dépassent pas les trois cents manuscrits préservés, des auteurs tels que Thomas d’Aquin, Bède le Vénérable, Richard de Saint-Victor et Albert le Grand, égalent ou dépassent en nombre de manuscrits préservés Grégoire le Grand, Pierre Lombard ou Jacques de Voragine, qui connaissent des diffusions massives avec des ouvrages transmis par plus de neuf cents manuscrits33. L’auteur prolifique à succès avec la dispersion maximale est Albert le Grand, puisque deux seulement dépassent la centaine de manuscrits.
29Contrairement à ce que l’on pourrait attendre, les évolutions profondes de la production livresque à la fin du Moyen Âge, qui changent la dynamique entre production et diffusion avec des auteurs qui font l’objet de copie en masse de leur vivant, ne semblent pas modifier sensiblement les différents profils des auteurs à succès, puisque le succès de la Légende dorée ou de l’Imitatio Christi est comparable à celui des Moralia, malgré la diffusion de celles-ci sur le long terme. B. Guenée a déjà, en comparant Grégoire de Tours et Froissart, donc latin et vernaculaire, démontré que la distance chronologique n’invalidait pas certaines comparaisons34. Nous retrouvons ici cette pertinence et, assurément, l’analyse des figures d’auteurs sous l’angle de la somme des manuscrits de leurs œuvres est une piste ouverte par le projet sur le Succès des textes latins.
4. Profil de diffusion et pseudépigraphie
30C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre l’un des mécanismes de la pseudépigraphie médiévale : le choix du patron. Elle se nourrit, bien sûr, d’attributions erronées dès le départ de la tradition, parfois par homonymie comme dans le cas des auteurs irlandais35, ou parfois par l’effet de simplifications ou confusions légitimes (pastiches, œuvres collectives attribuées au maître qui les a dirigées, ouvrages explicitant la pensée d’un auteur produits par son école, remaniements)36, mais aussi de l’anonymat d’œuvres attribuées a posteriori par des copistes-lecteurs désireux de restituer une information manquante et dont l’absence est ressentie d’autant plus vivement que l’auteur est de plus en plus perçu comme nécessaire à l’œuvre. Dans ces divers cas, le nom de l’auteur et son rang comme autorité sont la source même de la pseudépigraphie.
31Plus précisément, outre le nom, il y a la structure de l’œuvre. L’attraction de la pseudépigraphie vers les auteurs à succès semble, en effet, plutôt corrélée à la multitude des œuvres à forte diffusion qu’à l’existence d’un ouvrage ou de quelques ouvrages à succès. Ainsi, parmi les textes pseudépigraphes retenus par la base Fama, l’on remarque les attributions médiévales erronées à Albert le Grand, Alcuin, Bède, Bonaventure et Thomas d’Aquin, c’est-à-dire à des auteurs dont plus d’une dizaine d’ouvrages sont aujourd’hui encore attestés par plus de trente manuscrits. À ceux-ci, il faut ajouter le cas exceptionnel de Bernard de Clairvaux, dont la tradition authentique est dépassée par la tradition pseudépigraphe : ses cinq ouvrages les plus diffusés sont en effet connus par près de six cents témoins au total, tandis que deux œuvres transmises sous son nom sont conservées dans près de neuf cents manuscrits : les Meditationes piissimae (plus de 630 manuscrits) et le Liber de bono conscientiae (200).
32Aussi le nombre d’œuvres à forte diffusion d’un auteur semble-t-il, tout du moins, attirer l’attribution erronée, moins suspecte assurément au sein d’un ensemble plus vaste et moins maîtrisé par les lecteurs. Pour certains textes largement diffusés, l’on peut imaginer un phénomène de renforcement réciproque : le succès authentique autorise et attire l’attribution, mais l’attribution contribue ensuite au succès.
IV. — Le succès des genres
33Si le nom de l’auteur, réel ou supposé, joue assurément un rôle dans la diffusion d’un texte, le genre auquel se rattache l’œuvre est également déterminant.
1. Définition des genres
34Une difficulté, pour ainsi dire insoluble, demeure dans toute taxonomie qui vise à appréhender et discrétiser une réalité complexe, mutable et continue. Tel ouvrage hybride relève de plusieurs genres, tandis qu’aucun ne correspond parfaitement pour décrire tel autre.
35Utiliser les classifications médiévales, celles énoncées dans des traités ou les subdivisions d’encyclopédies comme celles adoptées dans les catalogues de bibliothèques, a semblé vain. La base Fama couvre en effet un millénaire de production littéraire et le même long temps de copie des textes. De fait, adopter une classification médiévale aurait exposé aux retards de perception et aux labilité et péremption des schèmes mentaux dans le temps médiéval.
36Nous avons fait le choix de séparer les fruits de l’esprit humain en dix-huit classes selon des critères du xxie siècle et avons cherché à rendre explicite nos choix en caractérisant brièvement chacun de ces genres. Pour les textes les plus difficiles à classer, chaque œuvre peut être rattachée à deux genres. Dans les paragraphes qui suivent, nous conservons les divisions de la base Fama : (1) Apocryphes, visions ; (2) Bible : commentaires, gloses, chaînes ; (3) Bible : résumés et versifications ; (4) Droit et textes juridiques ; (5) Édification, dévotion, ouvrages moraux ; (6) Encyclopédies, géographie, sciences de la nature (connaissance du monde) ; (7) Grammaire, stylistique ; (8) Hagiographie ; (9) Historiographie, prophéties, biographies non hagiographiques ; (10) Littérature ; (11) Liturgie ; (12) Manuels techniques ; (13) Philosophie, politique, idéologie ; (14) Poésie lyrique ; (15) Sciences ; (16) Sermons, prédication ; (17) Textes didactiques : livres de classe, dictionnaires, lexicographie ; (18) Théologie.
37Edoardo D’Angelo, dans sa Letteratura latina medievale. Una storia per generi37, a proposé une autre classification qui est comparable à la nôtre, tant dans ses grandes structures que dans ses subdivisions ou dans la répartition des œuvres au sein de cette arborescence. Après une justification de la périodisation employée (âge « barbare », « carolingien », « féodal », « scolastique », « scientifique »), le tout s’arrêtant approximativement à la mort de Dante en 1321, il étudie chaque genre dans ses cohérences et ses évolutions en diachronie. Notre annexe finale rapporte et traduit la table des matières par genre de D’Angelo et met en lumière les équivalences et différences avec la base Fama pour les genres et auteurs à succès.
38Nous reconnaissons le caractère partiellement arbitraire des classes retenues. Non seulement la base Fama embrasse plus large que les définitions habituelles de la « littérature », mais surtout aucune classification ne saurait aujourd’hui faire consensus absolu : si la théorie évolutionniste de Ferdinand Brunetière est évidemment obsolète, il avait déjà formulé les problématiques toujours pertinentes de « l’existence », la « différenciation », la « fixation », des « modificateurs » et des « transformations » des genres38. Outre la mutabilité des genres, les Médiévaux eux-mêmes jouaient avec l’ambiguïté générique, ainsi que Dominique Boutet l’a récemment montré pour la littérature française39. Dans le domaine latin, les Otia imperialia de Gervais de Tilbury forment un ouvrage encyclopédique, mais leur titre indique clairement qu’ils sont aussi une œuvre de littérature dont le divertissement est la vocation première. De même, les Carmina minora d’Hildebert de Lavardin ressortissent du domaine de la poésie lyrique aussi bien que des résumés et versifications bibliques.
39Les classes utilisées par Fama ont une vocation heuristique. Elles permettent non seulement de comparer des genres selon notre compréhension actuelle, mais elles donneront aussi l’occasion de repérer des anomalies ou des cas exceptionnels dans la diffusion de certains textes, et, grâce à cela, de mieux interpréter la perception qu’avaient les Médiévaux d’une œuvre particulière. Ainsi, le Liber de doctrina dicendi et tacendi d’Albertano da Brescia est à la fois œuvre d’édification et œuvre de littérature. Sa très forte diffusion le classe plutôt avec les ouvrages de la première catégorie. Des recherches exploratoires dans cette base montreront peut-être, à l’avenir, que d’autres divisions feraient apparaître des cohérences plus grandes et plus signifiantes, qu’il conviendra d’analyser et de justifier à leur tour.
2. Genres entre succès et postérité
40Une fois posée la question du genre et de ses définitions, la base Fama permet de voir à large échelle une histoire du goût. De même que T. Haye a signalé l’influence du genre dans la perte d’œuvres médiévales40, nous pouvons ici souligner l’importance majeure du genre pour susciter le succès.
41Dans cette histoire du goût, comme les auteurs eux-mêmes, les genres ont des postérités variables. Une comparaison entre la table des auteurs essentiels retenus par d’E. D’Angelo et classés par genre, d’une part, et les succès médiévaux attestés par la base Fama, d’autre part, montre que la littérature de voyage, l’autobiographie, l’historiographie et l’épopée concentrent ainsi de fortes proportions d’œuvres célèbres, considérées aujourd’hui comme de premier ordre, mais peu diffusées à l’époque médiévale. Les genres connaissent donc le même balancement qu’entre les auteurs de peu d’œuvres à succès et ceux dont de multiples ouvrages ont partagé l’engouement du public médiéval. Les raisons peuvent en être aussi bien la survalorisation de ces genres par le goût moderne et contemporain que la multiplicité de textes d’intérêt très local, formant un genre collectif, mais ne pouvant prétendre au succès à l’échelle de la latinité médiévale, comme les autobiographies ou les chroniques de monastères. Dans ce dernier cas, une approche non seulement par genre, mais aussi globalisante et typologique, doit être envisagée, comme pour les livres liturgiques et de dévotion : les livres d’heures, par exemple, aux contenus infiniment variés et dispersés entre de nombreux usages liturgiques, forment un ensemble que l’on ne peut pas ignorer si l’on s’intéresse aux lectures de la fin du Moyen Âge.
42Le succès des genres est fortement marqué en diachronie. Les succès du xiie siècle, par exemple, relèvent d’abord de la catégorie des commentaires bibliques, puis des ouvrages de dévotion et de théologie. La faiblesse du droit étonnera qui pense au xiie siècle comme au siècle du Décret de Gratien et de la Panormie d’Yves de Chartres. Le premier glossateur Irnerius, malgré sa renommée, n’est par exemple pas l’auteur d’une œuvre dont le succès se mesurerait en nombre de manuscrits41. Le Décret et la Panormie restent assez isolés, même si on peut leur ajouter les Instituta Generalis Capituli apud Cistercium et les Summulae Digestorum du juriste Giovanni Bassiano (Johannes Bassianus), maître d’Azo, première œuvre importante dans la redécouverte du droit romain42.
43Le xiiie siècle – qu’on pourrait facilement, surtout pour un lectorat français, associer à la théologie avec la fondation de l’université de Paris – se distingue par la prééminence de la littérature de philosophie, politique et idéologie. Ensuite seulement viennent la théologie, le droit et les ouvrages d’édification. Le xive siècle, en revanche, avec moins d’œuvres à succès, voit progresser fortement en valeur relative ces deux dernières catégories du droit et des ouvrages d’édification, tandis que la philosophie régresse, que la théologie reste stable et que l’historiographie, certes minoritaire, jouit d’une forte hausse.
44Le xve siècle, enfin, présente un profil surprenant. Les succès sont en très fort recul, tant en nombre d’œuvres qu’en nombre de manuscrits qui les transmettent. Or – nous avons déjà insisté sur ce point – ce n’est pas seulement dû au bref intervalle de temps disponible entre l’écriture de l’œuvre et une invention de l’imprimerie qui aurait mis fin au règne de la diffusion manuscrite. De fait, hormis dans l’Empire avec la Grande Peste et en France durant la guerre de Cent Ans, l’accroissement de la population et de la production livresque est continu43. La production des manuscrits au xve siècle est ainsi très supérieure à celle des siècles précédents et croît jusqu’en 147044. De surcroît, les observations d’U. Neddermeyer empêchent de croire que les succès latins aient simplement migré vers l’imprimé, puisqu’il montre que l’imprimerie n’a pas libéré de main-d’œuvre pour la copie d’ouvrages plus rares, mais qu’au contraire il y a plutôt un renforcement des tendances45. À partir de 1470, imprimeurs et copistes multiplient les exemplaires d’ouvrages aisément disponibles et souvent récents. Les manuscrits, effectivement moins nombreux que précédemment, transmettent autant d’œuvres imprimées que d’inédits. Il faut donc conclure que le xve siècle voit une moindre production d’œuvres latines à succès. Le basculement progressif vers les langues vernaculaires en est sans doute la cause principale, seulement accentuée par la diminution tardive de la copie manuscrite.
45Au-delà du recul en nombre, les nouvelles répartitions surprennent aussi. Malgré un xve siècle marqué aussi bien par la place importante des juristes de formation dans la gestion des affaires de l’État que par la fin du Grand Schisme et la crise du gouvernement de l’Église avec les conciles œcuméniques de Constance (1414-1418) et Bâle (1431-1441) ou la Pragmatique sanction de Bourges, la production et la copie de textes juridiques à cette époque ne semblent pas florissantes. L’absence de « littérature » et de « poésie lyrique » parmi les œuvres à forte diffusion au xve siècle étonne également, comme celle des textes hagiographiques, dans un siècle où brillent les noms de Bernardin de Sienne ou Vincent Ferrer, à la sainteté reconnue très rapidement, même si le nombre de canonisations se réduit après 143046. Pour les deux premiers genres, le basculement progressif vers les langues vernaculaires est assurément l’une des explications majeures. L’exemple d’Alain Chartier est significatif : son De vita curiali, achevé en 1431 et transmis par onze manuscrits latins, connaît une diffusion majoritaire dans sa traduction française, avec vingt et un manuscrits et dix éditions antérieures à l’année 153047. Un biais de source n’est toutefois pas exclu, puisque les chercheurs tardo-médiévistes tendent peut-être à surreprésenter les sources vernaculaires dans leurs dépouillements.
46Pour le xve siècle, la base Fama montre parfaitement la part importante de l’historiographie latine, déjà soulignée par P. Bourgain48. Si certaines œuvres, même célèbres, connaissent une faible diffusion, comme les biographies royales par Thomas Basin (un manuscrit corrigé par l’auteur et trois manuscrits modernes, et des extraits)49, d’autres vont connaître le succès, par exemple le Compendium de Francorum origine et gestis de Robert Gaguin, écrit en 1495, qui connaît dix-neuf éditions de 1497 à 158650. Dans le domaine de la copie manuscrite, l’Historia Bohemica du pape Pie II est sans doute le dernier succès proprement médiéval, puisque la chronique de Jan Długosz (1415-1480), avec un nombre supérieur d’exemplaires, a surtout été copiée à l’époque moderne51.
47Dans le domaine historiographique, certaines diffusions sont exceptionnelles. Parmi les douze œuvres à succès du xve siècle, pas moins de huit sont de Leonardo Bruni, comprenant, outre des biographies et des éloges funèbres, les quatre ouvrages historiques qui font de lui l’un des humanistes majeurs, ses trois chroniques et traités les plus répandus De primo bello punico libri IV, De bello Italico adversus Gothos et Rerum suo tempore gestarum liber, connus chacun par plus de soixante-dix manuscrits et des éditions incunables (respectivement quatre pour le traité De primo bello… en comptant les traductions italienne et française, trois pour le traité De bello Italico et une édition des Rerum gestarum, ainsi que l’Historiarum Florentini populi libri XII avec soixante manuscrits et deux éditions incunables de la traduction italienne).
48Les deux graphiques ci-dessous (graphiques 1 et 2) donnent le nombre d’œuvres à succès par genre et par siècle de rédaction ainsi que le nombre de manuscrits conservés pour ces œuvres.
3. Profil de diffusion des genres
49Les genres ne se distinguent pas seulement par la chronologie de leur succès, mais aussi par des profils de diffusion différents, qui correspondent sans doute à des types distincts de lectures. La théologie et les commentaires bibliques sont marqués par l’existence d’une œuvre-phare à la très forte diffusion, suivie d’autres à diffusion bien plus restreinte comparativement. Ce sont les Sentences de Pierre Lombard en théologie et les Moralia in Job parmi les commentaires bibliques. L’historiographie, la poésie lyrique, et, encore bien davantage, la littérature présentent au contraire des diffusions moins larges et un profil plus étal.
50Ces profils doivent servir pour définir le seuil de succès, genre par genre. En littérature comme pour les commentaires bibliques, il y a une rupture dans le nombre de manuscrits conservés derrière les vingt plus grands succès. Pour celle-là, le décrochement intervient entre l’Historia septem sapientum Romae, au rang 19 avec 72 manuscrits, et le Speculum stultorum de Nigel de Longchamps, au rang 22 avec 40 manuscrits. Pour les commentaires bibliques, c’est après le Compendium in Job de Pierre de Blois, au rang 19 avec 141 manuscrits, suivi du vocabulaire Aaz apprehendens avec 124 manuscrits, et des Expositiones vocabulorum Bibliae de Guillaume le Breton et l’Expositio Apocalypseos de Bède le Vénérable (115 et 113 manuscrits). De telles ruptures fournissent assurément un indice pour discriminer les catégories du succès : très grand succès au-delà de cent-quarante manuscrits pour des commentaires bibliques, mais dès quarante manuscrits en littérature.
51Ces répartitions correspondent à une structure du champ littéraire concerné. La théologie est, de fait, un domaine de maîtres et d’autorité, de sorte que les premiers bénéficient d’une prime. Elle fournit ainsi des œuvres aux diffusions si élevées qu’entre deux œuvres successives peuvent prendre place des chutes vertigineuses en valeurs absolues, comme entre les Sentences (1 250 manuscrits) et le Compendium theologicae veritatis (910 manuscrits), et, dès le quatrième rang, le Liber scintillarum de Défenseur de Ligugé et ses 368 manuscrits est moins diffusé que les ouvrages d’édification. Ensuite on trouve une œuvre de Paschase Radbert aidée par une transmission pseudépigraphe et une attribution à saint Jérôme, puis les Quaestiones super libros Sententiarum de Nicolas de Dinkelsbühl avec un peu moins de 300 manuscrits. Un peu plus loin, un plateau est constitué aux rangs 11 à 14 par des œuvres attestées par environ 250 manuscrits (De sacramentis christianae fidei d’Hugues de Saint-Victor, Scriptum super libros Sententiarum et Summa theologiae de Thomas d’Aquin, De decem praeceptis de Nicolas de Dinkelsbühl). C’est sans doute ce seuil qu’il faut retenir pour le succès dans un genre foisonnant, où l’auctoritas concentre le succès et en multiplie les copies.
52Pour chaque genre, le graphique 3 indique le nombre de manuscrits pour les œuvres à succès selon leur succès et leur genre (rang établi selon le nombre de manuscrits conservés).
53La structure de la diffusion dépend de celle du champ littéraire. En effet, d’autres genres ne présentent pas de sommet et cela correspond bien à l’opposition entre « l’autorité du maître »52 et une « absence d’autorité dans l’exégèse poétique »53.
54Les divergences que nous venons de mettre en lumière sont suffisantes pour apparaître significatives et apportent une révision préliminaire des seuils du succès. Puisque la définition des genres et la classification des œuvres peuvent être discutées de façon contradictoire selon les différentes grilles de lecture du succès, ces divisions appellent des études ultérieures.
Graphique 1. — Répartition des œuvres à succès par genre et par siècle.

Graphique 2. — Répartition des manuscrits d’œuvres à succès, par genre et par siècle de rédaction.

Graphique 3. — Profil de diffusion des œuvres à succès en nombre de manuscrits selon les genres.

V. — Le succès dans le temps
55Chaque siècle se caractérise par certains genres dominants ou en recul par rapport aux siècles précédents. Est-ce à dire que le temps de diffusion de l’œuvre médiévale est nécessairement limité par le changement des genres à succès ? La nécessaire présence d’un modèle pour créer une copie, la potentielle saturation du marché (si un texte est disponible, on peut le lire sans procéder à une copie), la durée de diffusion (une œuvre plus ancienne est disponible plus longtemps pour la copie) se compensent-elles sur le long terme ? La base Fama elle-même montre que des œuvres tardives sont transmises par un nombre très important de copies, mais des œuvres plus anciennes bénéficient-elles réellement au long cours de l’ère du livre manuscrit ? Une approche chronologique montrera d’abord l’impact du moment où naissent les succès pour la diffusion des œuvres, image qui sera nuancée ensuite par une étude de la « longue traîne » médiévale.
1. Succès et siècles
56La base Fama permet de retrouver les grands mouvements de l’histoire du livre sous un aspect inattendu. La diffusion d’une œuvre est très dépendante du siècle de sa création et, comme les genres, chaque siècle est caractérisé par des seuils de succès différents et des distributions plus ou moins étales.
57Les deux plus grands succès du xie siècle, par exemple, sont les lettres de Pierre Damien et le Liber lapidum seu de gemmis de Marbode de Rennes, transmis par 200 manuscrits chacun. Le xiie siècle, quant à lui, ne rassemble pas moins de 38 œuvres conservées dans 200 manuscrits ou plus, et notamment 11 avec plus de 400 manuscrits. Il est en cela tout à fait comparable au xiiie siècle, qui a produit 39 œuvres conservées dans au moins 200 manuscrits, dont également 11 dans au moins 400 manuscrits.
58Il ne suffit pas à une œuvre d’être plus ancienne pour bénéficier d’une diffusion accrue, et le changement de goût ne frappe pas tous les siècles de façon similaire. Un texte du xie siècle ne s’insère pas dans un même réseau de production et de copie que ceux des siècles suivants. Même si Olivier Guyotjeannin a mis fin au mythe de la penuria scriptorum54, l’expansion des ordres religieux du xiie siècle puis l’essor des universités au xiiie siècle ont assurément eu un effet sur la possibilité d’une œuvre de connaître le succès avant de tomber dans l’oubli. Le xiie siècle est représenté par 286 œuvres à succès, le xiiie siècle par 296, le xive siècle par 156 et le xve siècle par 97, qui, en confondant les témoins de toutes dates, sont transmises par 29 906 (xiie siècle), 33 298 (xiiie siècle), 14 472 (xive siècle) et 8 998 manuscrits (xve siècle). La baisse tardo-médiévale du nombre de succès et de manuscrits pourrait être la conséquence de l’effet conjoint de la crise économique et de la « saturation » du marché en œuvres importantes des xiie-xiiie siècles. Une étude plus fine des dates de copie des manuscrits préservés devra intervenir pour vérifier cette hypothèse. Pourtant, celle-ci n’explique pas tout.
59En effet, les siècles présentent aussi des distributions différentes. Le xiiie siècle connaît une répartition très différenciée, avec une flèche de quatre œuvres essentielles, tous genres confondus (Légende dorée, 951 manuscrits, hagiographie ; Compendium theologicae veritatis d’Hugues Ripelin, 910 manuscrits, théologie ; Summa de vitiis et virtutibus de Guillaume Pérault, 738 manuscrits, édification ; Decrétales de Grégoire IX, 683 manuscrits, droit), et la chute se poursuit ainsi jusqu’à la quinzième œuvre qui, avec 300 manuscrits, est à la tête d’un deuxième groupe plus homogène. Le xive siècle est plus égalitaire pour les succès qu’il a portés, alors qu’y domine la théologie comme au xiiie siècle. Le plus important, la Summa de casibus conscientiae de Bartolomeo da San Concordio, n’est connu que par 512 manuscrits. Deux seuils significatifs apparaissent : après le septième rang (Summarium Bibliae, septième rang, 367 manuscrits ; Libellus Rabbi Samuelis de adventu Messiae, huitième rang, 287 manuscrits) puis après le vingt-sixième rang, formant deux groupes très resserrés.
60Le xve siècle est dans le même cas que le xiiie siècle, mais avec une distribution encore plus caricaturale. Le groupe de tête est réduit à trois titres : Imitatio Christi (800 manuscrits), puis Epistulae familiares et traduction de l’Oratio ad adolescentes par Bruni (586 et 427 manuscrits). Ensuite, avec également 300 manuscrits, les Quaestiones super libros Sententiarum de Nicolas de Dinkelsbühl et le Confessionale « Defecerunt » d’Antonino Pierozzi de Forciglioni (saint Antonin de Florence) précèdent un second groupe. À nouveau, différents genres sont représentés (édification, philosophie, théologie, droit).
61Ces profils par siècle de rédaction ne sont donc pas dictés par les genres majoritaires. Changements de goût et évolutions économiques font assurément partie des causes, mais celles-ci et la périodisation restent à affiner.
2. Diachronie des œuvres à succès
62La seconde approche chronologique concerne la diffusion même des œuvres sur le temps long du Moyen Âge, au cours duquel la « longue traîne » (long tail) prend parfois des formes inattendues. Il est impossible d’exploiter ici toutes les données déjà disponibles dans la base Fama dont l’étude diachronique est l’un des objectifs primordiaux.
63La tradition de nombreuses œuvres forme une courbe assez simple, avec un succès initial puis une baisse progressive (graphique 4). Les deux œuvres à peu près contemporaines que sont le Compendium historiae in genealogia Christi de Pierre de Poitiers et l’Historia scholastica de Pierre le Mangeur bénéficient toutes deux d’une copie massive au xiiie siècle suivie d’un déclin, même si celui-ci ne prend pas les mêmes formes : le Compendium reste, en valeur relative, davantage copié, tandis que le nombre de manuscrits de l’Historia scholastica est divisé par trois en passant du xiiie au xive siècle. Le développement d’un succès sur une période étendue, avant une baisse ultérieure, est également possible. Ainsi, le traité médical Circa instans, rédigé au troisième quart du xiie siècle, connaît un succès croissant aux xiiie et xive siècles.
64Mais d’autres évolutions existent, par exemple quand un ouvrage connaît une seconde vogue après une période de désaffection ou de moindre copie. Deux ouvrages d’édification du xiie siècle permettent de constater l’importante activité de copie du xve siècle dans ce domaine. Le De claustro animae d’Hugues de Fouilloy et les Meditationes piissimae de cognitione humanae conditionis connaissent toutes deux leur apogée au xve siècle, mais dans une histoire distincte : celle-ci dans un mouvement de progression continue, celle-là après une légère désaffection au xive siècle.
Graphiques 4 (a-e). — Nombre de manuscrits conservés selon le siècle de production pour cinq œuvres :

(a) Le Compendium historiae in genealogia Christi de Pierre de Poitiers

(b) L’Historia scholastica de Pierre le Mangeur

(c) Le traité médical Circa instans

(d) Le De claustro animae d’Hugues de Fouilloy

(e) Les Meditationes piissimae de cognitione humanae conditionis transmises notamment sous le nom de Bernard de Clairvaux.
VI. — Conclusion
65Dès le départ, la base Fama a été conçue pour étudier de façon différenciée les répartitions statistiques par auteur, par œuvre, par genre, par date de rédaction et date et lieux de copie. Je n’ai pas ici abordé la forme des œuvres ou la géographie de la copie, même si U. Neddermeyer a montré à quel point les dynamiques régionales sont fortes et comment les productions livresques dans l’Empire et en Italie dépassent la production française à partir des années 1360, puis s’en détachent complètement pour la dominer numériquement avec un nombre de manuscrits produits dans chacune de ces deux zones quatre à cinq fois supérieur à celui des manuscrits produits en France55. Il est certain que cette réalité a eu un impact sur les définitions du succès tel que nous le mesurons ici.
66Pour le reste, chacun des facteurs pris isolément permet des observations nouvelles en distinguant à chaque fois des profils différenciés. Les auteurs que l’histoire a retenus ne sont pas toujours ceux que leurs contemporains ont chéris et, parmi ceux-ci, une économie de l’attention a pu agir, séparant des auteurs dont peu d’ouvrages ont été copiés – mais parfois massivement – et ceux pour lesquels le goût s’est divisé entre de nombreuses œuvres, dont les modalités multiples de succès attirent des écrits pseudépigraphes.
67L’étude croisée des œuvres d’un même auteur et des genres dont relèvent ses textes reste à mener, pour corroborer ou nuancer les seuils différenciés du succès entre genres. Le goût et l’appétence à la copie varient non seulement en diachronie, mais le lectorat répartit aussi ses engouements selon que le genre est structuré autour de figures d’autorité ou non. Ces différents facteurs sont évidemment à croiser avec l’activité de copie elle-même, puisque quelques exemples choisis suffisent à montrer qu’un ouvrage du xiie siècle peut être un succès parce qu’il correspond au goût des xiie-xiiie siècles ou parce que, par son genre ou ses spécificités textuelles propres, il trouve ses lecteurs au xve siècle.
68Notre tour d’horizon, quoique bref, confirme déjà que chacun des facteurs retenus par la base Fama fournit une grille de lecture adéquate pour étudier la littérature latine médiévale et les principales caractéristiques de ses distributions statistiques. Évidemment, il reste bien des chantiers à ouvrir. La chronologie des auteurs, genres et œuvres ne pourra être étudiée plus à plein qu’avec des listes de manuscrits correctement datés, et l’étude par siècle devra être abandonnée pour faire place à des périodisations plus fines, variant selon les genres et les zones géographiques. La définition des genres et du succès dans chacun d’eux devra faire l’objet d’observations critiques quant au rattachement de telle œuvre à tel genre ou pour mieux définir un genre et ses lecteurs.
69En outre, certaines informations assurément pertinentes ne sont pour l’instant pas enregistrées dans la base de données. L’exemple le plus évident est la longueur des œuvres qui détermine la possibilité de copie et les chances de survie. La copie des Moralia in Job nécessite un investissement matériel et un temps de travail très supérieurs à celle de la Visio Philiberti, dialogue du corps et de l’âme en trois cent douze vers goliardiques. Dans le second cas, le succès peut être un effet d’aubaine d’un texte plaisant et recopié à l’occasion de sa lecture. Un examen des manuscrits permettrait d’évaluer, au cas par cas, le soin et l’intention du copiste, en tenant compte des chronologies et géographies du marché du livre. La longueur est, par ailleurs, aussi un facteur influençant le taux de survie des manuscrits et des œuvres. Selon les époques, un libellus sera plus facilement égaré ou abîmé qu’une bible atlantique, tandis qu’un manuscrit enluminé fera l’objet de plus d’attention, mais suscitera aussi la convoitise. À quel point la copie plus aisée d’un texte court a-t-elle pu compenser les pertes accrues des textes courts copiés sans préméditation ou presque ? La prise en compte des manuscrits perdus et attestés par des inventaires peut compenser partiellement des pertes56. Mais des œuvres longues telles que les Moralia auront toute chance d’être mieux repérées par les inventaires médiévaux que de brefs poèmes, de sorte que l’inclusion de manuscrits attestés est loin de résoudre les problèmes auxquels elle répondrait.
70Un autre champ partiellement laissé de côté par la base Fama pour l’instant est celui des traductions, tant vers le latin que depuis le latin. Or si nous voyons le nombre de succès diminuer au bas Moyen Âge, sans doute en lien avec le report de l’attention vers la littérature vernaculaire, il est aussi possible qu’au cas par cas, le succès de certaines œuvres soit asséché par la disponibilité d’une traduction. Ce n’est pas une règle absolue : l’Imago mundi d’Honoré Augustodunensis est transmise par davantage de manuscrits du xve siècle que du xive siècle alors que des versions vernaculaires existent57. Un autre phénomène de remplacement intervient peut-être dans les résumés ou la transmission sous une autre forme, telle que les florilèges ou les compilations liturgiques. Ainsi, par exemple, tandis que Bède le Vénérable est présent avec vingt-cinq œuvres dans la base Fama, l’un de ses ouvrages les plus importants – à savoir la collection des cinquante homélies sur l’Évangile – est transmis par un nombre étonnamment faible de témoins, puisque l’édition de D. Hurst n’en recensait que vingt-cinq58. Importante, cette œuvre l’est, car elle irrigue les lectures de l’office de nuit et a trouvé une large place dans l’homiliaire de Paul Diacre, avec cinquante-six textes qui sont attribués à Bède, dont trente-cinq homélies authentiques59. Le faible nombre de témoins tient sans doute précisément au fait que l’œuvre est transmise sous une forme différente, c’est-à-dire au sein des lectionnaires et homiliaires. C’est un domaine que la base Fama ne permet pas d’approcher dans sa structure actuelle – surtout que les textes proprement liturgiques n’y ont pas été retenus jusqu’à présent. Il en va de même pour les autres questions de méréologie et de diffusion par parties : faut-il retenir un sermon ou un cycle de sermons ? Faut-il retenir les Statuta Capitulorum generalium ordinis Cisterciensis alors que chaque manuscrit transmet une collection qui lui est propre ? Avec la structure de données actuelle, aucune réponse ne donnera entière satisfaction.
71La jonction entre lecture distante et approche générique ou typologique, d’une part, et lecture proche, avec l’évaluation des qualités propres à chaque œuvre, est impossible à réaliser ici. La base Fama fournit les outils d’une comparaison. Elle sera complétée progressivement et les résultats ci-dessus devront être révisés. Déjà, elle permet de nouvelles approches dans l’étude des facteurs du succès. Nous croyons avoir montré par nos observations précédentes combien la base Fama se révèle désormais essentielle pour étudier de façon croisée les notions d’autorité, de genre et de succès au Moyen Âge et aborder, précisément, l’intérêt qu’on pouvait prendre à la lecture d’une œuvre.
Annexe
1. Nombre d’œuvres connues par plus de trente manuscrits et nombre de manuscrits global pour ces œuvres par auteur
| Auteur | Manuscrits attestés pour l’ensemble des œuvres connues par plus de trente manuscrits | Nombre d’œuvres connues par plus de trente manuscrits |
| Thomas Aquinas (1225 ?-1274) | 4 742 | 51 |
| Gregorius I (pape ; 540 ?-604) | 4 375 | 6 |
| Hugo de Sancto Victore (1096 ?-1141) | 3 472 | 27 |
| Isidorus Hispalensis (560 ?-636) | 2 935 | 14 |
| Leonardus Brunus (1370-1444) | 2 321 | 20 |
| Beda Venerabilis (673 ?-735) | 2 043 | 23 |
| Petrus Lombardus (1095 ?-1160) | 2 005 | 3 |
| Jacobus a Varagine (1228 ?-1298) | 1 971 | 5 |
| Bonaventura de Balneoregio (1221 ?-1274) | 1 781 | 11 |
| Boethius, Anicius Manlius Severinus (480 ?-524) | 1 754 | 8 |
| Richardus de Sancto Victore (1110 ?-1173) | 1 582 | 13 |
| Augustinus (pseudo) | 1 539 | 9 |
| Albertus Magnus (1200 ?-1280) | 1 455 | 25 |
| Accursius (1184 ?-1260 ?) | 1 391 | 8 |
| Honorius Augustodunensis (1080 ?-1154 ?) | 1 309 | 8 |
| Johannes Gerson (1363-1429) | 1 155 | 28 |
| Nicolaus de Dinkelsbühl (1360-1433) | 1 129 | 6 |
| Guillelmus Peraldus (1200 ?-1271) | 1 106 | 4 |
| Alcuinus Eboracensis (732 ?-804) | 1 106 | 17 |
| Priscianus Caesariensis (04..-05..) | 1 084 | 6 |
| Donatus, Aelius (320 ?-380 ?) | 1 000 | 1 |
| Innocentius III (pape ; 1160 ?-1216) | 913 | 2 |
| Hugo Ripelin de Argentina (1200 ?-1268) | 910 | 1 |
| Bernardus Claraevallensis (pseudo) | 890 | 2 |
| Petrus Comestor (1100 ?-1178) | 800 | 1 |
| Thomas a Kempis (1380 ?-1471) | 800 | 1 |
| Hugo de Folieto (11..-1173 ?) | 739 | 5 |
| Cassiodorus, Flavius Magnus Aurelius (490 ?-580 ?) | 733 | 5 |
| Hugo de Sancto Caro (1190 ?-1263) | 698 | 3 |
| Gregorius IX (pape ; 1170 ?-1241) | 683 | 1 |
| Franciscus Petrarcha (1304-1374) | 664 | 6 |
| Bonaventura (pseudo) | 653 | 3 |
| Martinus Oppaviensis (1230 ?-1279 ?) | 625 | 2 |
| Haimo Autissiodorensis (8..-865 ?) | 625 | 5 |
| Antoninus Florentinus (1389-1459) | 603 | 5 |
| Bernardus Claraevallensis (1090 ?-1153) | 597 | 5 |
| Aristoteles (pseudo) | 590 | 2 |
| Bartholus de Saxoferrato (1313 ?-1357) | 581 | 9 |
| Alanus ab Insulis (11..-1202 ?) | 574 | 8 |
| Martinus Bracarensis (51.-580) | 568 | 2 |
| Henricus de Frimaria senior (1245 ?-1340) | 535 | 2 |
| Bartholomaeus de Sancto Concordio (1260 ?-1347) | 512 | 1 |
| Johannes Neapolitanus diaconus (880 ?-910 ?) | 510 | 1 |
| Nicolaus Salernitanus (11..-11..) | 500 | 1 |
2. Nombre d’œuvres connues par plus de cent manuscrits et nombre de manuscrits global pour ces œuvres par auteur
| Auteur | Manuscrits attestés pour l’ensemble des œuvres connues par plus de cent manuscrits | Nombre d’œuvres connues par plus de cent manuscrits |
| Gregorius I (pape ; 540 ?-604) | 4 213 | 4 |
| Hugo de Sancto Victore (1096 ?-1141) | 2 565 | 13 |
| Isidorus Hispalensis (560 ?-636) | 2 542 | 6 |
| Thomas Aquinas (1225 ?-1274) | 2 447 | 15 |
| Petrus Lombardus (1095 ?-1160) | 2 005 | 3 |
| Jacobus a Varagine (1228 ?-1298) | 1 901 | 4 |
| Boethius, Anicius Manlius Severinus (480 ?-524) | 1 694 | 6 |
| Leonardus Brunus (1370-1444) | 1 633 | 8 |
| Bonaventura de Balneoregio (1221 ?-1274) | 1 619 | 7 |
| Augustinus (pseudo) | 1 417 | 6 |
| Accursius (1184 ?-1260 ?) | 1 304 | 7 |
| Honorius Augustodunensis (1080 ?-1154 ?) | 1 220 | 6 |
| Nicolaus de Dinkelsbühl (1360-1433) | 1 063 | 4 |
3. Comparaison de divisions en genres de l’ensemble de la littérature médiévale latine
Dans ce tableau, nous avons essayé d’établir les équivalences entre la taxonomie utilisée dans la base Fama et :
– celle proposée par Edoardo D’Angelo, dans sa Letteratura latina medievale. Una storia per generi60. Nous rapportons et traduisons sa table des matières pour la partie par genre. Nous indiquons également (suivant leur nom français) les auteurs qu’il a lui-même choisi de faire figurer dès cet emplacement. Les auteurs précédés d’un astérisque (*) sont ceux qui n’apparaissent pas dans la base Fama ou n’y sont enregistrés qu’à titre de comparaison ; ceux en petites capitales sont ceux dont la base Fama recense la forte diffusion. Comme pour Abélard, plusieurs auteurs sont représentés avec des œuvres à succès qui ne sont pas celles qui leur valent la plus grande notoriété ;
– celle proposée par Thomas Haye dans son Verlorenes Mittelalter61. Nous traduisons sa table des matières du chapitre xii, où les titres principaux se présentent dans l’ordre suivant : [1] Weltliches Epos und versifizierte Geschichtsschreibung ; [2] Bibelepik und hagiographische Dichtung ; [3] Die dramatischen Formen ; [4] Lyrik und Gelegenheitsdichtung ; [5] Moralisierende und didaktische Dichtung ; [6] Autobiographien und Reiseberichte ; [7] Hagiographie in Prosa ; [8] Geschichtsschreibung in Prosa ; [9] Streitschriften des hohen und späten Mittelalters ; [10] Briefe in Prosa ; [11] Reden und Predigten ; [12] Bibel-Kommentare und theologisch-philosophische Abhandlungen ; Fachprosa.
Pour mémoire, signalons que le deuxième volume du premier tome du Spazio letterario del Medioevo, t. 1 : Il Medioevo latino, présente, au chapitre v « Vecchi e nuovi generi letterari », une liste de genres dans l’ordre suivant : La poesia epica ; La poesia d’amore ; La poesia satirica e goliardica ; Il sacro nella poesia mediolatina ; I ‘conflictus’ ; La favolistica ; ‘Aenigmata’ ; La commedia elegiaca ; La retorica nel Medioevo ; La dialettica ; La teologia monastica ; La teologia scolastica ; L’esegesi biblica. Storia di une genere letterario (vii-xiii secolo) ; I testi liturgici ; Agiografia ; Annali, cronache, storie ; Gli ‘specula’ ; Relazioni di viaggi e di ambasciatori ; La scienza ; Le enciclopedie.
| Fama | D’Angelo | Haye |
| Littérature érudite (letteratura erudita) | ||
| [Définitions] Tractatus, commentum, glossa, catena, speculum, summa, traductions | ||
| Encyclopédies, géographie, sciences de la nature (connaissance du monde) | Encyclopédies (Isidore de Séville, *Alexandre Neckham, Vincent de Beauvais, *Roger Bacon) Littérature de voyage [par âge] (Adamnan de Iona = Adamnanus Hiiensis, *Ugeburga de Heidenheim, *Bernardus Francus (monachus), Jacques de Vitry, Burchard du Mont Sion, *Mirabilia urbis Romae, *fra’ Giuliano, *Giovanni da Pian di Carpine, *Guillaume de Rubrouck, *Ricard de Montcroix = Ricoldo da Monte Croce, la Lettre du prêtre Jean) | [voir 6. Autobiographie et récits de voyage] |
| [Bible] | Exégèse biblique, théologie, philosophie | 12. Commentaires bibliques et traités théologiques-philosophiques |
| Bible : commentaires, gloses, chaînes Bible : résumés et versifications | Exégèse biblique | 12.[1] Commentaires bibliques 2.[1] Épopée biblique |
| Théologie Édification, dévotion, ouvrages moraux | Théologie et philosophie Âge barbare, carolingien, féodal et scholastique (Martin de Braga, Julien de Tolède, Grégoire le Grand, Alcuin d’York, Paschase Radbert, Jean Scot Érigène, *Adson de Montier-en-Der, *Bérenger de Tours, *Lanfranc de Pavie [= du Bec, de Cantorbéry], Anselme d’Aoste [= de Cantorbéry], Pierre Lombard, Bernard de Clairvaux, Richard de Saint-Victor) Littérature théologico-philosophique en vers ou prosimètre (*Bernard Sylvestre, Alain de Lille, *Jean de Hauvilla [27 mss.]) Traductions philosophiques (*Guillaume de Moerbecke [car l’Aristote latin n’est pas intégré]) Ère scientifique : aristotélisme, expérimentalisme, mysticisme (*Siger de Brabant, Albert le Grand, Thomas d’Aquin, Guillaume d’Ockham, Bonaventure de Bagnoregio, Jean Duns Scot, Pierre de Jean Olivi, *Angelo Clareno) | 12.[2] Traités théologiques 12.[4] Sommes théologiques, florilèges et manuels 12.[5] Commentaires sur les « Classiques » de la théologie 12.[6] Littérature universitaire (Universitäre Gebrauchsliteratur) 12.[8] Textes sur l’Église et les ordres religieux [notamment, commentaires sur les règles monastiques] 5. Poésie morale et didactique 5.[1] Poésie morale (et prose) |
| Arts libéraux | 9. Écrits polémiques [querelles religieuses, libelli de lite, politique] | |
| Grammaire, stylistique Textes didactiques : livres de classe, dictionnaires, lexicographie | Arts du Trivium : grammaire, rhétorique, dialectique (Priscien, Boèce, Cassiodore, Aldhelm de Malmesbury, *Virgilius Maro Grammaticus, *Pierre de Pise, Smaragde de Saint-Mihiel, Loup de Ferrières, *Heiric d’Auxerre, *Albéric du Mont-Cassin, *Adalbertus Samaritanus, Matthieu de Vendôme, Geoffroy de Vinsauf, Boncompagno da Signa, *Bene de Florence, Pierre de la Vigne, *Dante Alighieri) | 5.[2] Poésie didactique |
| Sciences Liturgie | Arts du Quadrivium : arithmétique, géométrie, astronomie, musique (Gerbert d’Aurillac, Hugues de Saint-Victor, *Gui d’Arezzo) | 12.[3] Manuels liturgiques |
| Manuels techniques | médecine (*Arnaud de Villeneuve, *Pierre d’Abano) | 13. Prose technique (Fachprosa) |
| Philosophie, politique, idéologie Droit et textes juridiques | Littérature politico-juridique [par âge] (*Agobard de Lyon, *Jonas d’Orléans, *Hincmar de Reims, * Atton de Verceil, *Adalbéron de Laon, Pierre Damien, *Benzone d’Alba, Jean de Salisbury, Pierre de Blois, Geoffroy de Viterbe, Gautier Map, Burchard de Worms, Gratien, *Bonvesin della Riva, Gilles de Rome, *Marsile de Padoue) | 12.[7] Philosophie [voir 9. Écrits polémiques] |
| Historiographie, prophéties, biographies non hagiographiques | Historiographie Les sous-genres de l’historiographie (histoire ethnique, annales et chroniques, biographie, histoire universelle, histoire romancée) [âges barbare, carolingien, féodal] (Grégoire de Tours, *Gildas le Sage, Bède le Vénérable, Paul Diacre, Éginhard, Nitard, *Thégan, *L’Astronome, *Agnellus Ravennas, *Erchempert du Mont-Cassin, *Liutprand de Crémone, *Chronicon Salernitanum, *Benedictus, moine de Saint-André du Mont Soratte Âge scolastique Historiographie monastique (*Chronica monasterii Casinensis, *Léon Marsicano, *Pierre Diacre) Historiographie urbaine (*Caffaro de Caschifellone) Historiographie normande (*Dudon de Saint-Quentin, *Guillaume de Jumièges, *Guillaume de Poitiers, *Orderic Vital, *Geoffroi Malaterra, *Alessandro di Telese, *Hugues Falcandus, *Raoul de Caen) Historiographie de l’Empire et des royaumes (Otton de Freising, Guillaume de Malmesbury, *Raoul Glaber, *Adam de Brême) Historiographie des Croisades (*Gesta Francorum, *Guillaume de Tyr) Histoire romancée et nouvelles (Pierre Alfonse, Geoffroi de Monmouth, *Jean d’Haute-Seille, Guido delle Colonne) Âge scientifique (*Nicolas de Jamsilla, *Saba Malaspina, *Bartolomeo di Neocastro, *Salimbene de Adam) | 1. Épopée séculière et historiographie versifiée 6. Autobiographie et récits de voyage 8. Historiographie en prose |
| Hagiographie | Hagiographie Les sous-genres de l’hagiographie [Par âge] (Navigatio sancti Brandani, Jacques de Voragine) | 7. Hagiographie en prose 2.[2] Hagiographie versifiée |
| Littérature autobiographique et apocalyptique Autobiographie (*Ratier de Vérone, *Otloh de Saint-Emmeram, *Guibert de Nogent, *Pierre Abélard, *Héloïse de Notre-Dame) | ||
| Apocryphes, visions | Littérature apocalyptique Visions (Hildegarde de Bingen, Elisabeth de Schönau) Prophéties (*Joachim de Flore) | |
| Sermons, prédication | Sermons, Prédication [par âge] : sermo antiquus (Césaire d’Arles), sermo modernus (*Antoine de Padoue) | 11. Discours et sermons |
| Poésie lyrique | Poésie lyrique Les sous-genres de la poésie lyrique : lyrique profane (lyrique amoureuse, satyrique, planctus) ; lyrique religieuse [Par âge] (*Anthologia latina, *Blossius Aemilius Dracontius, Eugène de Tolède, Venance Fortunat, Maximianus, *Antiphonaire de Bangor, *Hisperica famina, Paulin d’Aquilée, *Théodulfe d’Orléans, Raban Maur, *Walafrid Strabon, *Sedulius Scotus, *Godescalc d’Orbais, *Notker I de Saint-Gall, *Eugenius Vulgarius, André le Chapelain, Marbode de Rennes, *Baudry de Bourgueil, Hildebert de Lavardin, *Carmina Cantabrigensia, *Carmina Burana, *Hugues d’Orléans, *L’Archipoète, *Gui d’Ivrée, Henricus Septimellensis = Arrigo da Settimello, *Adam de Saint-Victor, Philippe le Chancelier, Etienne Langton, Thomas de Celano, *Henri d’Avranches, *Jacopone da Todi) | 4. Poésie lyrique et de circonstance 4.[1] Panégyriques 4.[2] Invectives et satires 4.[3] Poésie amoureuse 4.[4] Hymnes et petites poésies spirituelles 4.[5] Épitaphes, légendes d’œuvres picturales, épigrammes 4.[6] Poésie épistolaire |
| Littérature | Poésie didactique (brève) Les sous-genres de la poésie brève : Aenigmata (*Symphosius, Caelius Firmianus, *s. Boniface de Mayence), Proverbia, Conflictus (Altercationes), Fables (*Adhémar de Chabannes) | |
| Théâtre Les sous-genres du théâtre : drame sacré (ludus) ; comédie élégiaque [Par âge] (Jean Diacre = Johannes Hymmonides/Diaconus, *Rosvita de Gandersheim, *Ludus de Antichristo, Pamphilus de amore, Vital de Blois, *Babio, *Richard de Venosa, Jacobus de Benevento, *Albertino Mussato) | 3. Formes dramatiques | |
| Épopée Les sous-genres de l’épopée : épopée historique, épopée folklorique [Par âge] (*Corippe, Arator, *Karolus et Leo papa, *Ermold le Noir, *Abbon de Saint-Germain, Gesta Berengarii imperatoris, *Waltharius, *Letald de Micy, *Pietro da Eboli, *Donizone di Canossa, Carmen de Hastingae proelio, *Étienne de Rouen, *Guillaume de Pouille, *Enrico di Calci [liber maiolichinus], *Ruodlieb, Gautier de Châtillon, *Ecbasis cujusdam captivi per tropologiam, *Nivard de Gand, Nigellus Wirecker [de Longo Campo], *Quilichino da Spoleto, Jean de Garlande, *Stephanardus de Vicomercato) | 2. Épopée biblique et poésie hagiographique [voir ci-dessus : 2.[1] Épopée biblique ; 2.[2] poésie hagiographique] |
Notes de bas de page
1 En ligne : http://fama.irht.cnrs.fr.
2 Sur la circulation des textes et les difficultés de l’enquête à partir des manuscrits, voir Pascale Bourgain, « The circulation of texts in manuscript culture », dans The Medieval Manuscript Book: Cultural Approaches, dir. Michael Johnston et Michael Van Dussen, Cambridge, 2015, p. 140‑159.
3 Pascale Bourgain, « Sur le succès des textes latins au Moyen Âge », 2016, en ligne : http://fama.irht.cnrs.fr/fr/more (consulté le 3 avril 2019).
4 Bernard Guenée, Histoire et culture historique dans l’Occident médiéval, Paris, 1980 ; rééd. Paris, 1991, p. 248‑299, chap. vi : « Le succès de l’œuvre », p. 255.
5 Thomas Haye, Verlorenes Mittelalter. Ursachen und Muster der Nichtüberlieferung mittellateinischer Literatur, Leyde/Boston, 2016, p. 210‑233.
6 T. Haye propose la liste suivante : (i) âge au moment de la rédaction, (ii) longueur de l’œuvre, (iii) normalité et exceptionnalité, (iv) forme (prose ou poésie), (v) genre (Gattung), (vi) thème spirituel ou séculier (geistlich und weltlich), (vii) publicité et authenticité (offiziel und privat), (viii) texte et paratexte, avec conservation des épîtres dédicatoires au-delà de la perte de certaines œuvres, (ix) langue latine ou vernaculaire, (x) situation d’écriture de l’auteur, avant ou après l’accession à une dignité ; voir ibid., p. 219‑228.
7 B. Guenée, Histoire et culture historique…, p. 248-299.
8 Dominique Stutzmann, « Avant-propos », dans Manuscrits datés des bibliothèques de France, t. II : Laon, Saint-Quentin, Soissons, dir. Denis Muzerelle, Paris, 2013, p. 1-6, à la p. 5 ; id., « Les “manuscrits datés”, base de données sur l’écriture », dans Catalogazione, storia della scrittura, storia del libro. I Manoscritti datati d’Italia vent’anni dopo, éd. Teresa De Robertis et Nicoletta Giovè Marchioli, Florence, 2017, p. 155‑207 ; id., « Les écritures des livres d’heures dans l’espace français (1290-1550) », dans « Change » in Medieval and Renaissance Scripts and Manuscripts. Proceedings of the 19th Colloquium of the Comité international de paléographie latine (Berlin, 16-18 September, 2015), éd. Eef Overgaauw et Martin J. Schubert, Turnhout, 2019, p. 101‑120.
9 Debra Taylor Cashion, Advanced Search – Digital Scriptorium, 2012, en ligne : http://www.digital-scriptorium.org/advanced-search/ (consulté le 12 décembre 2018).
10 B. Guenée, Histoire et culture historique… ; Uwe Neddermeyer, Von der Handschrift zum gedruckten Buch. Schriftlichkeit und Leseinteresse im Mittelalter und in der frühen Neuzeit. Quantitative und qualitative Aspekte, Wiesbaden, 1998.
11 Frédéric Duval, Lectures françaises de la fin du Moyen Âge. Petite anthologie commentée de succès littéraires, Genève, 2007.
12 Géraldine Veysseyre, OPVS – Œuvres pieuses vernaculaires à succès, 2012, en ligne : http://www.opvs.fr/ (consulté le 21 juillet 2012).
13 Gilbert Ouy, Nicolas de Clamanges (ca. 1360-1437), philologue et calligraphe. Imitation de l’Italie et réaction anti-italienne dans l’écriture d’un humaniste français au début du xve siècle, Munich, 1988 ; Míceál F. Vaughan, « Scribal corrections in the Auchinleck Manuscript », dans The Auchinleck Manuscript: New Perspectives, éd. Susanna Fein, York, 2016, p. 195‑208.
14 Marie-Hélène Tesnière, « Les manuscrits de la librairie de Charles V ont-ils été lus ? L’enseignement des tables », dans Les manuscrits médiévaux témoins de lectures, dir. Catherine Croizy-Naquet, Laurence Harf-Lancner et Michelle Szkilnik, Paris, 2015, p. 47‑63 ; ead., « La librairie de Charles V : institution, organisation et politique du livre », dans Traduire au xive siècle. Evrart de Conty et la vie intellectuelle à la cour de Charles V, dir. Joëlle Ducos et Michèle Goyens, Paris, 2015, p. 363‑377.
15 Christian Delacroix, François Dosse et Patrick Garcia, Les courants historiques en France. xixe-xxe siècle, Paris, 1999 ; éd. revue et augmentée, Paris, 2007, p. 612‑633.
16 Pascale Bourgain, « Les auteurs dans les Accessus ad auctores », dans Auctor et auctoritas in Latinis Medii Aevi litteris / Author and Authorship in Medieval Latin Literature. Proceedings of the VIth Congress of the International Medieval Latin Committee (Benevento-Naples, November 9-13, 2010), éd. Edoardo D’Angelo et Jan M. Ziolkowski, Florence, 2014, p. 119‑132, à la p. 120.
17 Voir, en dernier lieu, la discussion des termes « succès », « réussite », « fortune », « best-seller » dans Antoine Brix, Itinéraires et séjours des rois d’encre. Histoire médiévale de la fortune littéraire des Grandes Chroniques de France (xiiie-xvie siècles), thèse de doctorat, histoire, Université catholique de Louvain, t. I, 2018, p. 31-40.
18 Edoardo D’Angelo, La letteratura latina medievale. Una storia per generi, Rome, 2009, p. 11‑14.
19 Léopold Delisle, « Notice sur les manuscrits de Bernard Gui », dans Notices et extraits des manuscrits de la Bibliothèque nationale et autres bibliothèques, t. 27, 1879, p. 169‑455, aux p. 215‑220, 353‑354.
20 B. Guenée, Histoire et culture historique…, p. 250.
21 Dan Embree et Jacek Soszynski, « Gregorius Turonensis (c. 540-c. 594) », 2013, en ligne : www.chronica.msstate.edu (consulté le 27 mars 2019).
22 Dan Embree et Jacek Soszynski, « Bernardus Guido (1261-1331) », 2013, en ligne : www.chronica.msstate.edu (consulté le 27 mars 2019).
23 Armando Petrucci, « Dalla minuta al manoscritto d’autore », dans Lo Spazio letterario del medioevo, t. I : Il Medioevo latino, vol. 1 : La produzione del texto, éd. Gugliemo Cavallo, Claudio Leonardi et Enrico Menestò, Rome, 1992, p. 353-372.
24 Louis Holtz, « Autore, copista, anonimo », dans Lo Spazio…, p. 325‑351, aux p. 345‑348 ; Fabio Troncarelli, « L’attribuzione, il plagio, il falso », dans Lo Spazio…, p. 373‑390, à la p. 379.
25 Pierre Chambert-Protat, Florus de Lyon, lecteur des Pères. Documentation et travaux patristiques dans l’Église de Lyon au ixe siècle, thèse de doctorat, études latines, EPHE, 2016, p. 12-18.
26 Olivier Delsaux, Gilbert Ouy et Tania Van Hemelryck, Les manuscrits autographes français à la fin du Moyen Âge. Guide de recherche, Turnhout, 2012.
27 Roland Barthes, « La mort de l’auteur », dans id., Essais critiques IV. Le bruissement de la langue, Paris, 1984, p. 61-67, à la p. 62 ; Maurice Couturier, La figure de l’auteur, Paris, 1995, p. 11.
28 Michel Foucault, « Qu’est-ce qu’un auteur ? », dans id., Dits et écrits : 1954-1988, t. I : 1954-1969, éd. Daniel Defert, François Ewald et Jacques Lagrange, Paris, 1994, p. 789‑821, aux p. 798, 801‑802.
29 Ibid., p. 799‑800. Les commentaires de Francesco Stella ne portent pas sur la distinction générique : Francesco Stella, « Chi scrive le mie lettere? La funzione-autore e l’eterografia nei modelli epistolari latini del xii secolo », dans Auctor et auctoritas…, p. 1071‑1095, aux p. 1071‑1073.
30 Voir, en dernier lieu, Alex Stock, « “Dies irae”. Zu einer mittelalterlichen Sequenz », dans Ende und Vollendung. Eschatologische Perspektiven im Mittelalter, éd. Jan A. Aertsen et Martin Pickavé, Berlin, 2002, p. 279‑291, aux p. 282‑283.
31 P. Bourgain, « Les auteurs dans les Accessus ad auctores »…, p. 124.
32 Pour les genres/siècles fournissant une seule œuvre à succès, « + » signifie « muni d’un auteur » et « - » signifie « anonyme ». En gras, les pourcentages supérieurs à 80 %.
33 Ici, conformément aux divisions de la base Fama, seule la Légende dorée de Jacques de Voragine est mentionnée, mais la réunion des différents cycles de sermons du même auteur donnerait un ensemble de plus de mille manuscrits.
34 B. Guenée, Histoire et culture historique…, p. 253.
35 L. Holtz, « Autore, copista… », p. 346.
36 F. Troncarelli, « L’attribuzione, il plagio… », p. 375‑381.
37 E. D’Angelo, La letteratura latina medievale…
38 Ferdinand Brunetière, L’évolution des genres dans l’histoire de la littérature. Leçons professées à l’École normale supérieure, Paris, 1914, p. 11‑13 ; Jean-Marie Schaeffer, Qu’est-ce qu’un genre littéraire ?, Paris, 1989.
39 Dominique Boutet, Poétiques médiévales de l’entre-deux, ou le désir d’ambiguïté, Paris, 2017.
40 T. Haye, Verlorenes Mittelalter…
41 Gero Dolezalek, Verzeichnis der Handschriften zum römischen Recht bis 1600: Materialsammlung, System und Programm für elektronische Datenverarbeitung, t. III : Beiheft. Auctores, auctores (cognomina), possessores, tempus, origo et fascicula, scribae, Francfort-sur-le-Main, 1972 ; Hermann Lange, Römisches Recht im Mittelalter, Munich, 1997.
42 G. Dolezalek, Verzeichnis der Handschriften…
43 Ezio Ornato et Carla Bozzolo, Pour une histoire du livre manuscrit au Moyen Âge. Trois essais de codicologie quantitative, Paris, 1980, fig. 1‑5 ; U. Neddermeyer, Von der Handschrift…, diagr. 37-40.
44 Carla Bozzolo et Ezio Ornato, « Les fluctuations de la production manuscrite à la lumière de l’histoire de la fin du Moyen Âge français », dans Bulletin philologique et historique, 1979, p. 51‑75 ; U. Neddermeyer, Von der Handschrift…
45 Ibid., p. 334‑342.
46 André Vauchez, La sainteté en Occident aux derniers siècles du Moyen Âge. D’après les procès de canonisation et les documents hagiographiques, Paris, 1988, p. 88‑89.
47 Alain Chartier, Les œuvres latines d’Alain Chartier, éd. Pascale Bourgain-Hemeryck, Paris, 1977, p. 133-142.
48 Pascale Bourgain, « Note sur l’emploi du latin aux xive et xve siècles », dans Bulletin de l’Association Guillaume Budé. Lettres d’humanité, t. 40, 1981, p. 401‑406 ; ead., « L’historiographie humaniste en France (1400-1560) », dans La storiografia umanistica. Atti del convegno internazionale dell'Associazione per il Medioevo e l’Umanesimo latini (Messina, 22-25 ottobre 1987), Messine, 1994, p. 761‑792.
49 Thomas Basin, Histoire de Charles VII, t. I, Paris, 1933, p. xxi-xxvii.
50 P. Bourgain, « L’historiographie humaniste… », p. 772‑773.
51 Dan Embree et Jacek Soszynski, « Ioannes Dlugossius (Jan Dlugosz) », 2013, en ligne : www.chronica.msstate.edu (consulté le 27 mars 2019).
52 Alexander Andrée, « Magisterial auctoritas and biblical scholarship at the school of Laon in the twelfth century », dans Auctor et auctoritas in Latinis Medii Aevi litteris / Author and Authorship in Medieval Latin Literature…, p. 3‑16.
53 Cette expression reprend le titre de Gernot Rudolf Wieland, « Bede and Arator: the (lack of?) authority of poetic exegesis », dans Auctor et auctoritas in Latinis Medii Aevi litteris / Author and Authorship in Medieval Latin Literature..., p. 1201‑1216. Il montre néanmoins que, si Bède cesse de citer Arator, ce n’est sans doute pas parce que la versification était dénuée d’autorité.
54 Olivier Guyotjeannin, « “Penuria scriptorum” : le mythe de l’anarchie documentaire dans la France du Nord (xe-première moitié du xie siècle) », dans Bibliothèque de l’École des chartes, t. 155, 1997, p. 11‑44.
55 U. Neddermeyer, Von der Handschrift…, p. 388-404, 657.
56 Arnold Esch, « Überlieferungs-Chance und Überlieferungs-Zufall als methodisches Problem des Historikers », dans Historische Zeitschrift, t. 240, 1985, p. 529-570 ; Carmen Cardelle de Hartmann, « Überlieferungsprozesse: Sammeln – Auswählen – Kanonisieren. Eine Einführung », dans Mittellateinisches Jahrbuch, t. 53, 2018, p. 1‑10.
57 La diffusion de l’Imago mundi fait l’objet d’un projet de recherche spécifique, prenant en compte toutes les traductions. Voir Natalia Petrovskaia, Defining « Europe » in Medieval European Geographical Discourse: The Image of the World and its Legacy, 1110-1500, 2018, en ligne : https://definingeurope.sites.uu.nl/ (consulté le 11 mars 2019).
58 Beda Venerabilis, Bedae Opera, 3-4 : Opera homiletica. Opera rhythmica, Turnhout, 1955 (Corpus Christianorum, Series Latina, 122), p. xvii‑xxii.
59 Friedrich Leonhard Ludwig Wiegand, Das Homiliarium Karls des Grossen, auf seine ursprüngliche Gestalt hin untersucht, Leipzig, 1897, p. 79‑80.
60 E. D’Angelo, La letteratura latina medievale…
61 T. Haye, Verlorenes Mittelalter…, p. 421‑470.
Auteur
-
Dominique Stutzmann
Institut de recherche et d’histoire des textes (CNRS)
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Les rattachements pacifiques de territoires à la France (XIVe-XIXe siècle)
Jacques Berlioz et Olivier Poncet (dir.)
2013
Les clercs et les princes
Doctrines et pratiques de l’autorité ecclésiastique à l’époque moderne
Patrick Arabeyre et Brigitte Basdevant-Gaudemet (dir.)
2013
Le répertoire de l’Opéra de Paris (1671-2009)
Analyse et interprétation
Michel Noiray et Solveig Serre (dir.)
2010
Passeurs de textes
Imprimeurs et libraires à l’âge de l’humanisme
Christine Bénévent, Anne Charon, Isabelle Diu et al. (dir.)
2012
La mise en page du livre religieux (XIIIe-XXe siècle)
Annie Charon, Isabelle Diu et Élisabeth Parinet (dir.)
2004
François de Dainville
Pionnier de l’histoire de la cartographie et de l’éducation
Catherine Bousquet-Bressolier (dir.)
2004
Mémoire et subjectivité (XIVe-XVIIe siècle)
L'Entrelacement de memoria, fama, et historia
Dominique de Courcelles (dir.)
2006
