Chapitre III
De Microsoft à Google, la numérisation de masse des imprimés à la British Library : bibliothèque ou fournisseur de contenus en ligne ? (2006-2011)
p. 245-255
Texte intégral
1Comme on a pu le voir dans la deuxième partie, la constitution de collections numériques à la British Library suit deux voies distinctes : d’un côté, la numérisation de niche (« boutique digitisation »), effectuée sur des manuscrits ou des documents graphiques prestigieux, financée par des mécènes ou des fondations à but non lucratif, pour la constitution d’un musée en ligne (« online gallery ») ; de l’autre, la numérisation de masse (« mass digitisation »), qui concerne les imprimés, journaux ou monographies, financée par des entreprises privées, comme Gale Cengage, ProQuest ou Brightsolid, qui en assurent l’exploitation commerciale et versent des royalties à la British Library.
2En 2004, l’annonce faite par Google de la signature d’accords de numérisation avec cinq bibliothèques, dont la Bodleian Library, premier établissement titulaire du dépôt légal au Royaume-Uni, laisse la British Library sur la touche. La Bodleian Library a commencé à numériser ses collections en 1993, soit au même moment que la British Library, en réalisant un photo-CD consacré aux débuts de l’automobile et sponsorisé par Toyota. Également confrontée à des difficultés budgétaires, la Bodleian Library a toujours eu recours à des financements extérieurs (Joint Information Systems Committee, New Opportunities Fund, Andrew Mellon Foundation) pour ses opérations de numérisation, adoptant également une stratégie commerciale, en contribuant aux bases de données Early English Books Online (ProQuest) et Eighteenth Century Collections Online (Gale Cengage). L’accord non exclusif de numérisation entre Google et la Bodleian Library, qui porte sur plus d’un million de volumes imprimés (journaux et monographies) du xixe siècle1, amène la British Library à s’allier avec un autre géant informatique, Microsoft, et à entrer ainsi dans un réseau plus vaste de mise en ligne de contenus numériques, l’Open Content Alliance, que pilote la fondation américaine Internet Archive, spécialisée dans la sauvegarde des sites Web.
Quand Google a signé avec la Bodleian Library, je pense que beaucoup de gens s’inquiétaient du fait que Google n’avait pas le professionnalisme requis pour une telle opération. À cette époque, Google était seulement un moteur de recherche, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui. […] Il y avait l’idée que Google ne savait pas ce qu’était la numérisation, quels étaient les problèmes. Google manquait d’expérience. La copie d’un ouvrage que conserve la British Library est la copie nationale de sauvegarde, que nous devons conserver pour l’éternité. Notre idée était que la Bodleian Library était une institution privée, qui pouvait faire ce qu’elle voulait de ses collections, tandis que la BL devait conserver les siennes du mieux possible. Voici ce qu’ont pensé les conservateurs de la BL : laissons les autres expérimenter d’abord et, si des ouvrages sont dégradés, ce ne sont pas ceux de la BL. Mais il y avait aussi l’idée que la BL était distancée et que nous devions essayer de faire aussi bien. Et Microsoft est arrivé2.
3L’accord entre Microsoft et la British Library, annoncé dès novembre 2005 et finalement signé en juillet 2006, est présenté dans la presse comme une riposte à Google3 et à la bibliothèque numérique européenne4. Microsoft veut numériser cent mille imprimés du xixe siècle, soit vingt-cinq millions de pages, qui seront ensuite disponibles via un nouveau moteur de recherche, Microsoft Live Search, dans une Open Library où seront stockés des monographies et des articles de revues conservés par des bibliothèques (outre la British Library, les bibliothèques de l’université de Californie, de Cornell et de Toronto) ainsi que des ouvrages sous droits, grâce aux partenariats établis avec des éditeurs comme Cambridge University Press, John Wiley & Sons Publishing et McGraw-Hill Companies. Il s’agit donc d’un projet de numérisation et de mise en ligne directement concurrent de celui de Google Books.
I. — Des changements dans l’organisation du travail
4En septembre 2006, Microsoft installe, dans les locaux de la British Library, des stations de numérisation semi-automatiques, pouvant traiter en moyenne mille pages par heure et fonctionnant seize heures par jour, grâce à un sous-traitant, Content Conversion Specialists (CCS), qui fournit les équipes d’opérateurs nécessaires. La production prend son rythme de croisière en octobre 2007. Une nouvelle organisation du travail est alors mise en œuvre5. Dans le processus de production mis en place, on constate que les tâches de CCS et de la British Library sont étroitement imbriquées, tout comme les équipes le sont physiquement. Les agents de la British Library doivent préparer des lots de plusieurs centaines d’ouvrages par jour, qui sont tous examinés pour un contrôle de leur état de conservation initial et identifiés à l’unité. Le statut juridique des ouvrages est également vérifié avant le début de la numérisation proprement dite. Après celle-ci, les ouvrages sont à nouveau examinés et, s’il y a lieu, envoyés à la conservation, tandis qu’un rapport est adressé à Microsoft pour que la numérisation soit améliorée.
5Un tel rythme de production remet en cause l’opération de sélection, effectuée habituellement par les responsables de collections, dans l’ensemble d’ouvrages constitué au fil des ans par le dépôt légal.
Microsoft voulait numériser les ouvrages par sujets. Mais nos collections ne sont pas organisées de cette façon, elles sont classées par format. Tout est mélangé. C’est très difficile. Quelquefois, les documents sont organisés par sujets mais il s’agit de sujets très vagues. Nous leur avons néanmoins proposé cela6.
6La sélection par rayonnages, qui, par manque de temps, ne se fonde ni sur le contenu de l’ouvrage, ni sur une indexation fiable, est donc pour le moins hasardeuse. Une cote peut renvoyer à plusieurs unités documentaires, une notice peut correspondre à un ouvrage en un ou plusieurs volumes. Autre exemple, le catalogage, effectué au xixe siècle, ne mentionne pas la langue du document, alors que celle-ci doit être encodée dans les métadonnées des documents numérisés ; les notices doivent être vérifiées et corrigées car le format utilisé pour la rétroconversion à la fin des années 1980 est différent du UKMARC utilisé à la British Library au début des années 2000.
7Toutefois, les bibliothécaires voient un aspect positif à la numérisation de masse : elle permet de « corriger les biais historiques en numérisant des collections entières »7. Cette même idée est défendue par la Bodleian Library, à une plus large échelle : « nous numérisons des documents imprimés dans tous les domaines : […] des imprimés et des revues scientifiques, des magazines de loisir, littérature générale, des annuaires des postes, des indicateurs de chemin de fer, etc. »8. De nouveaux textes sont donc mis à disposition de la communauté scientifique, renouvelant ainsi la recherche.
[Avec Microsoft, la British Library numérise] la littérature britannique mais pas les auteurs les plus connus. […] Nous avons parcouru les rayonnages dans l’ordre d’acquisition des ouvrages au xixe siècle. […] Il y a un rayonnage intitulé « Femmes poètes ». Nous avons tout numérisé. Il s’agit d’œuvres sentimentales ou religieuses, assez mauvaises, mais c’est intéressant sur le plan sociologique9.
8Les fichiers numérisés par Microsoft, aux formats JPEG et PDF, sont ensuite traités par reconnaissance optique de caractères pour obtenir un fichier texte. Même si des relectures sont effectuées par un sous-traitant basé en Roumanie, le résultat n’est pas toujours parfait. Ceci heurte l’éthique professionnelle de certains bibliothécaires, plus érudits que techniciens :
Nous voulons faire de l’OCR sur les documents imprimés, nous fournissons à l’utilisateur une image du document mais il doit pouvoir chercher dans le texte. Il y a un choc culturel quand le résultat est imparfait. […] Certains collègues estiment qu’il faut atteindre la perfection. Je pense qu’il vaut mieux avoir quelque chose plutôt que rien10.
9On retrouve les deux postures déjà identifiées parmi les bibliothécaires de la British Library : certains acceptant les défauts de la technique de numérisation pour améliorer l’accès aux documents, les autres estimant qu’une copie numérique tronquée, imparfaite ne doit pas être communiquée, sous peine de fausser l’interprétation. On retrouve ici la dichotomie déjà évoquée dans le cas de la Bibliothèque nationale de France entre bibliothécaires érudits et bibliothécaires médiateurs.
II. — De la bibliothèque au fournisseur d’information en ligne
10Le contrat de numérisation signé avec Microsoft en 2006 prévoit la mise en ligne des documents par cette même entreprise, la British Library n’ayant à se préoccuper que de la disponibilité des documents dans ses emprises, via son système de gestion Aleph. L’annonce par Microsoft11 de l’arrêt du programme Live Search Book en mai 200812 change la donne pour l’établissement, qui, s’il conserve la propriété des copies numériques et est libéré de tous ses engagements avec Microsoft, doit trouver un nouveau partenaire pour diffuser sur Internet et valoriser tout ou partie de cette collection composée de soixante-cinq mille ouvrages numérisés. Dès le 30 mai 2008, la British Library fait savoir qu’elle est ouverte à un partenariat avec Google pour poursuivre sa stratégie de numérisation13, mais qu’elle négocie également avec d’autres acteurs du Web comme Amazon.
11En 2003, la British Library avait déjà passé un contrat avec Amazon pour mettre à disposition plus de deux millions de notices d’ouvrages épuisés ou rares et sans ISBN, permettant ainsi à Amazon de mettre sur pied un service de livres d’occasion et d’antiquariat. En février 2010, un nouvel accord est signé entre les deux entités pour une commercialisation sur Amazon de quelque quarante mille ouvrages numériques, issus de la numérisation financée par Microsoft : les ouvrages de la British Library Historical Print Edition peuvent donc être imprimés à la demande par Amazon, en couverture souple ou cartonnée, tandis qu’un petit nombre peuvent être téléchargés gratuitement sur un kindle et d’autres feuilletés en ligne : tout en mettant à disposition son patrimoine culturel et en créant de nouveaux services, la British Library accorde des licences sur – et donc privatise – des documents disponibles gratuitement dans ses emprises, en contradiction avec les recommandations européennes. Dans les faits, les ouvrages gratuits pour le kindle ne représentent qu’une faible proportion de l’ensemble, majoritairement payant. Le discours de Lynne Brindley, directrice de la British Library, estime que cet accord « montre que des institutions publiques innovantes peuvent continuer à progresser, même dans une situation économique difficile. Penser à nouveaux frais notre relation avec des partenaires publics et privés est essentiel pour rester en contact avec nos usagers »14. La British Library crée, pour Amazon et ses autres partenaires commerciaux, vingt et une collections dont « Littérature en prose et de fiction », destinée au « lecteur curieux désireux de considérer le monde à travers les yeux du passé »15, ou encore « Collection historique générale », « Histoire de la Grande-Bretagne et de l’Irlande », « Histoire de l’Asie » : elles sont identifiées par des jaquettes de couleurs différentes portant le logo de la British Library et le titre de la collection. Des données bibliographiques sont mises à disposition, qui affichent la provenance et la cote (« shelfmark ») de l’ouvrage. La British Library travaille également avec Apple et BiblioLabs LLC16 (ce dernier, racheté par Amazon en 2005, ayant aussi des contrats de publication avec GaleCengage et ProQuest17) pour proposer une application pour iPhone et iPad, permettant de consulter la collection numérique issue du projet avec Microsoft18 pour un coût oscillant entre 1,99 livres et 2,99 livres par mois. On constate que, sous l’impulsion des éditeurs et journalistes, recrutés depuis le début des années 2000, et en raison du manque de financement chronique de la numérisation, la British Library exploite les services de commercialisation de livres sur Internet et sur mobiles, se transformant en un fournisseur d’information en ligne, passant des accords avec Amazon, Apple ou Google, membres, comme Microsoft, du club des Internet Big Five.
12L’accord de numérisation signé en juin 2011 entre Google et la British Library, rendu public dans le courant de l’été 2011 par l’Open Rights Group19, vient logiquement prendre la suite de celui que la British Library avait passé avec Microsoft et l’élargit, puisqu’il s’agit de numériser deux cent cinquante mille ouvrages du domaine public (1700-1870), en anglais, français, néerlandais et allemand20 : « ce partenariat s’accorde parfaitement avec notre stratégie globale de coopération avec le secteur privé et avec notre vision de la British Library en 2020 »21. Il s’inscrit dans la lignée de tous les financements privés de la numérisation sollicités par la bibliothèque nationale britannique. D’une durée de six ans, le contrat est original par rapport à ceux déjà mentionnés parce qu’il cite expressément Europeana, la bibliothèque numérique européenne, qui est autorisée à moissonner les métadonnées des copies numériques confiées par Google à la British Library (art. 4.9) et parce qu’il existe une clause exigeant que Google mette gratuitement à disposition les copies numériques de documents du domaine public pour l’utilisateur final (art. 4.3.1).
III. — La British Library : un fournisseur d’information en ligne aux prises avec ses concurrents et avec les auteurs
13Si la numérisation d’ouvrages du domaine public et leur commercialisation en ligne ne semblent pas avoir suscité de réactions de la part des acteurs de la chaîne du livre britannique, la numérisation des journaux, élément important de la stratégie de la British Library22, a, en revanche, provoqué une controverse entre la British Library, le lobby des photographes de presse et le groupe News International de la famille Murdoch, propriétaire du Times.
Nous avons publié un appel d’offres européen en 2009 pour la numérisation des journaux du xixe siècle. Nous avons signé un contrat en avril 2010 avec la société Brightsolid, qui appartient à un groupe éditorial britannique [DC Thomson, qui publie notamment The Evening Telegraph et The Sunday Post], pour numériser quarante millions de pages en dix ans [soit cinquante-deux titres de périodiques locaux, nationaux et internationaux obtenus via le dépôt légal]. Notre idée est que le futur sera caractérisé par l’agrégation de contenus en ligne et en texte intégral, qui seront payants, accessibles via des institutions ou via un paiement par carte de crédit23.
14Brightsolid, qui gère le site de généalogie findmypast.com, a déjà mis en ligne le recensement britannique de 1911, numérisé à partir de la collection des archives nationales britanniques24. La numérisation des journaux de la British Library est également destinée à alimenter le site de recherches généalogiques findmypast.com, qui sera la vitrine de la collection sur le Web.
15Ce programme de numérisation des journaux de la British Library, qui prévoit de fermer le site de consultation londonien des journaux imprimés et de transférer ces derniers à Boston Spa, est annoncé au moment où le parlement britannique entame les discussions finales autour d’une loi sur l’économie numérique, dont la clause 43, concernant les œuvres orphelines, est combattue par les photographes de presse. Ceux-ci, regroupés dans un collectif appelé Stopclause4325, estiment que le gouvernement est influencé par les institutions patrimoniales, qui jugent que :
[…] la loi actuelle sur le copyright les empêche de numériser les œuvres orphelines présentes dans leurs collections et de mettre à disposition du public les copies numériques. Un simple amendement de la section 42 du Copyright, Designs and Patents Act de 1988 pourrait les y autoriser. Mais ces institutions veulent aller encore plus loin et exercent une pression pour pouvoir commercialiser les œuvres orphelines qu’elles conservent. Elles prétendent que les revenus tirés des licences d’exploitation sont nécessaires pour pouvoir numériser en masse dans le cadre de partenariats public/privé avec des entreprises qui exploiteront commercialement les copies numériques26.
16Le collectif Stopclause43 compare la British Library, surnommée « Big Culture »27, à Google, le « Léviathan de Mountain View »28, car, en numérisant les journaux, elle violerait le droit d’auteur des journalistes et photographes de presse. Elle agirait comme si la clause 43, permettant l’exploitation des œuvres orphelines, avait été votée alors qu’elle a été abandonnée dans la version finale de la loi d’avril 2010. Le même collectif assimile l’entreprise Brightsolid à la compagnie des Indes orientales en raison de sa volonté de créer un monopole commercial, soutenu par l’État, sur la diffusion sur Internet des journaux.
Le problème vient du fait que les droits d’auteur dans les journaux sont complexes. Seuls les articles non signés tombent dans le domaine public soixante-dix ans après leur parution alors que les articles signés et les photographies sont libres de droits soixante-dix ans après la mort de leur auteur29.
17Selon le collectif Stopclause43, la British Library ne détiendrait pas les droits de représentation sur Internet des journaux numérisés alors même qu’elle numérise les journaux parus avant 1900 et se réserve la possibilité de numériser ceux parus postérieurement, qu’elle pourrait mettre à disposition sur Internet avec l’accord des détenteurs des droits d’auteur30.
18Le débat autour de l’adaptation du droit britannique de la propriété intellectuelle à l’environnement numérique a repris en 2011 suite au rapport31 commandé par le gouvernement conservateur au professeur Ian Hargreaves, titulaire de la chaire d’économie numérique à l’université de Cardiff. Une nouvelle fois, il s’agit de permettre l’exploitation d’œuvres dont les ayants droit n’ont pu être identifiés ni par les institutions patrimoniales (bibliothèques nationales, British Broadcasting Corporation, collections privées), ni par les entreprises. Il s’agirait de créer une agence d’échange des droits numériques (« digital copyright exchange »). « Il est urgent de trouver un moyen simple pour mettre en place des licences d’exploitation autour des collections (“bulk licensing”) et réduire les coûts de gestion au minimum »32. Ian Hargreaves préconise le recours à la licence collective étendue (« extended collective licensing »), qui permet à une société de gestion collective des droits, reconnue par les autorités, d’agir au nom de tous les ayants droit, membres et non-membres. La British Library, dans sa contribution au rapport, met en avant la nécessité de mieux encadrer les contrats et licences d’exploitation, qui ont souvent pour objectif de restreindre les usages autorisés par la loi33 et de favoriser la numérisation des œuvres orphelines. Comme en 2010, ces propositions sont combattues par les auteurs rassemblés au sein du collectif Stopclause43.
19La numérisation massive des périodiques historiques de la British Library suscite également des réactions négatives de la part de l’éditeur de presse News International Ltd., qui détient le Times, le journal de référence britannique. Dans un discours prononcé le 20 mai 2010 à l’University College London, en présence du ministre de la Culture britannique, le directeur de News International, James Murdoch, dénonce la politique des institutions publiques qui « marchent sur les plates-bandes des entreprises afin d’accroître le nombre de leurs usagers et ainsi obtenir plus de financement »34. Il critique la décision de la British Library d’exploiter commercialement des documents, reçus gratuitement via le dépôt légal sans consulter les éditeurs. Le gouvernement britannique devrait, selon J. Murdoch, « contrôler les activités des institutions publiques dans le domaine numérique et réaffirmer les principes du droit de la propriété intellectuelle »35. Face à cette opposition, et pour éviter un affrontement préjudiciable à ses intérêts commerciaux, la British Library décide de ne pas numériser les titres de presse appartenant à la société de J. Murdoch sans sa permission expresse36. La British Library doit ménager un concurrent puissant, qui pourrait lui intenter un procès, alors même qu’elle cherche à renforcer ses liens avec les éditeurs de presse pour la numérisation de journaux sous droits.
20En prenant position dans l’économie numérique comme fournisseur d’information en ligne, la British Library définit une stratégie qui peut susciter soit la coopération, soit la concurrence d’acteurs comme Google, Amazon, Brightsolid et News International. Par manque de moyens financiers d’origine publique, la British Library multiplie les partenariats pour la numérisation et la signature de licences d’exploitation sur ses collections numériques les plus importantes, pour une diffusion sur Internet ou sur des outils mobiles, services qu’elle ne peut prendre en charge :
[…] nous avons à présent une vision plus cohérente du monde numérique mais nous avons quelques réserves quant au coût global de l’infrastructure, non seulement en investissement, mais également en maintenance. […] Le câblage de ce bâtiment n’a pas été conçu pour le multimédia. On ne peut pas donner accès à du contenu multimédia dans ce bâtiment aujourd’hui37.
21La British Library estime qu’en sous-traitant à des entreprises la diffusion en ligne de ses collections, elle rend service à ses usagers distants, qui ne sont plus obligés de payer un déplacement ou un hébergement à Londres pour consulter sur place ses collections : ils peuvent les consulter à distance pour un coût finalement modique. La British Library semble pourtant écartelée entre une approche commerciale anglo-saxonne de la diffusion de l’information et une politique culturelle impulsée par l’Union européenne, pour simplifier entre Google et Europeana : « il faut peut-être se rappeler que l’intervention publique en matière d’information a une longue histoire en Europe à travers des outils comme le taux de TVA réduit sur les livres, le financement public accordé à certains ouvrages et la création de bibliothèques nationales et publiques »38.
22En accordant des licences d’exploitation commerciales sur ses collections numériques, la British Library interprète à sa manière les recommandations de la Commission européenne, qui juge « essentiel que les œuvres qui sont dans le domaine public restent accessibles après un changement de format. En d’autres termes, les œuvres qui sont dans le domaine public devraient y rester une fois numérisées et être rendues accessibles par l’Internet »39. La consultation payante des œuvres du domaine public peut en effet être considérée comme une privatisation, même si la licence octroyée par la bibliothèque est limitée dans le temps.
La Commission européenne souhaite vivement que les documents du domaine public restent gratuits après leur numérisation. Notre expérience montre qu’il est impossible de concilier un partenariat public/privé avec le maintien de la domanialité publique, au moins à court terme40.
23À la fin d’un contrat avec une entreprise, la British Library dispose de différentes options :
[…] la British Library peut exploiter son capital (« asset ») de la manière qu’elle juge la plus raisonnable. Par exemple, nous pouvons choisir de diffuser gratuitement les journaux numérisés sur notre site Internet pour les usagers britanniques, ou pour les Européens ou pour le monde entier. Ou alors proposer les journaux numérisés à une autre entreprise. Ou donner accès gratuitement à une partie des titres41.
24La gratuité des œuvres du domaine public n’est donc pas assurée à long terme dans l’univers numérique.
IV. — Conclusion
25La British Library est une bibliothèque pionnière dans la mise en place et la gestion de partenariats public/privé en Europe mais elle n’est pas la seule grande bibliothèque nationale européenne à se positionner sur le marché des contenus numériques en ligne : la Bibliothèque nationale de France a annoncé, en juillet 2011, qu’elle lançait un appel à partenariat pour la numérisation et la valorisation de ses collections et créait une filiale, BNF Partenariats, chargée de négocier la commercialisation des contenus numériques auprès des entreprises.
Il faut faire converger une logique culturelle fondée sur les contenus et la logique économique du grand emprunt. Il ne s’agit pas de subventions. Le défi auquel nous sommes confrontés, ministère comme opérateurs, est d’inventer un nouveau modèle économique et culturel pour la numérisation42.
Notes de bas de page
1 La première phase de la numérisation des ouvrages de la Bodleian Library par Google s’est achevée en 2009.
2 Entretien avec BL 6, mars 2011.
3 M. Tran, « Microsoft teams up… ».
4 E. de Roux, « Bill Gates se fait bibliothécaire »…
5 N. Fitzgerald, Introduction to Digitisation…, p. 23. Voir Annexe ii.
6 Entretien avec BL 6, mars 2011.
7 Neil Fitzgerald, cité dans S. Harris, Robotics Speed Up…
8 R. Milne, « The Google mass digitisation project… ».
9 Entretien avec BL 8, octobre 2010.
10 Ibid.
11 N. Sadella, Book Search…
12 Live Search Book est remplacé par Bing en juin 2009.
13 J. Kirk, « Library open to partnership… ».
14 Lynne Brindley, citée dans British Library, Re-Kindle Your Love…
15 Voir http://www.amazon.com/gp/product/images/1241383197/ref=dp_readdesc_b?ie=UTF8&s=books [réf. du 18 août 2011].
16 Voir http://pressandpolicy.bl.uk/Press-Releases/45-000-Books-to-Browse-at-Your-Leisure-BiblioLabs-and-the-British-Library-Launch-19th-Century-Historical-Collection-App-for-iPad-50a.aspx [réf. du 18 août 2011].
17 Voir http://www.bibliolabs.com/projects/ [réf. du 18 août 2011].
18 Pour consulter une sélection d’ouvrages, voir http://britishlibrary19c.tumblr.com/ [réf. du 18 août 2011].
19 Voir http://www.openrightsgroup.org. Il s’agit d’une association qui cherche à préserver les droits des citoyens dans l’univers numérique.
20 Voir http://pressandpolicy.bl.uk/Press-Releases/The-British-Library-and-Google-to-make-250-000-books-available-to-all-4fc.aspx [réf. du 18 août 2011].
21 L. Brindley, Books in the 21st Century…, 16e minute.
22 The British Library’s Strategy 2008-2011…
23 Entretien avec BL 7, octobre 2010.
24 Voir http://www.1911census.co.uk [réf. du 26 août 2014].
25 Voir http://stop43.org.uk/ [réf. du 18 août 2011].
26 Ibid.
27 A. Orlowski, Photographers…
28 Ibid.
29 Ibid.
30 Patrick Fleming, cité dans D. Sabbagh, « James Murdoch v. the British Library »…
31 I. Hargreaves, DigitalOpportunity…
32 Ibid., p. 41.
33 Ibid., p. 55.
34 R. Wreay, « James Murdoch… ».
35 Ibid.
36 D. Sabbagh, « James Murdoch v. the British Library »…
37 Entretien avec BL 7, octobre 2010.
38 British Library, Case Studies…, p. 4.
39 Commission européenne, Le patrimoine culturel de l’Europe…, p. 8.
40 British Library, Case Studies…, p. 6.
41 Entretien avec BL 2, octobre 2010.
42 L. Santantonios, « Entretien avec Bruno Racine… ».
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