Introduction
p. 345-346
Texte intégral
1Quand la lettre de cachet est finalement accordée par l’administration royale à une famille, celui que l’on appelle désormais le correctionnaire connaît toujours le même destin : il est emprisonné dans une maison de force choisie par ses parents « jusqu’à nouvel ordre du roy ». Étant donné l’accroissement des lettres de cachet pour affaires de famille à partir de 1740, les lieux de détention accueillant ces prisonniers d’un genre bien particulier se développent et se diversifient pour répondre à la demande. Le type de prison (maison religieuse, fort ou hôpital), sa situation géographique et surtout la pension requise déterminent le choix des familles.
2Au xviiie siècle, l’enfermement recouvre une réalité complexe puisque d’une part, comme le prouve la procédure des lettres de cachet, il peut emprunter d’autres voies que celles de la justice ordinaire, et que d’autre part les lieux de détention sont multiples, les prisons proprement dites ne recevant somme toute qu’une minorité des correctionnaires. L’enfermement est plus généralement lié aux activités d’assistance aux pauvres et aux malades, ce qui explique l’importance considérable que prennent dans ce domaine les maisons religieuses, les hôpitaux puis les dépôts de mendicité à la fin de l’Ancien Régime. Ces établissements relaient l’action de l’État en direction d’une frange de la population jugée dangereuse : les pauvres, les fous, les marginaux de toute espèce, et finalement tous les éléments « déviants » de la société, notion qui englobe fils rebelles ou épouses adultères, perturbateurs de la tranquillité des familles ; de façon plus étonnante encore, les criminels condamnés en justice ordinaire sont également présents dans ces lieux particuliers de détention, faute de place et de sûreté dans des prisons municipales délabrées et trop exiguës. L’adoucissement des sentences prononcées par les tribunaux au xviiie siècle voit effectivement le développement de la réclusion en maison de force au détriment des peines afflictives. Cette hausse du recours à la détention conjuguée à la politique répressive de l’État et au succès des lettres de cachet auprès des familles n’est pas suivie des rénovations et des constructions carcérales nécessaires. Ce sont donc bien les établissements en marge des prisons traditionnelles qui répondent dans le dernier siècle de l’Ancien Régime à ce nouveau contexte : hôpitaux généraux, prisons d’État et, de façon plus surprenante, couvents et monastères sont détournés de leurs missions initiales pour se convertir en véritables maisons de force.
3L’essor des lettres de cachet de police et de famille puise ses origines profondes dans le « grand renfermement »1 et l’extension de la peur des pauvres et des marginaux à tous les « déviants ». Les lettres de cachet jouent un rôle clé dans le développement et l’orientation de plus en plus nette des hôpitaux et des maisons religieuses vers l’activité parfois très lucrative de maison de force. Avant une sélection par le rang social, c’est une sélection par l’argent qui limite le nombre des familles pouvant faire appel au roi puisque la pension exigée pour la subsistance et la surveillance du correctionnaire est à leur charge. S’agit-il pour ces établissements d’une activité fructueuse et/ou d’une obligation nouvelle induite par la politique répressive de l’État ? Comment les prisonniers de famille sont-ils gérés au sein des maisons de force et tout particulièrement au sein des maisons religieuses ? Les objectifs de la détention, soit le repentir, la punition ou le simple éloignement d’un élément devenu gênant, attirent aussi l’attention de l’historien, confronté à une correspondance peu loquace sur le sujet.
4Le dernier siècle de l’Ancien Régime est donc marqué par le rôle nouveau de la prison, conçue non plus comme transitoire dans l’attente du châtiment corporel mais désormais comme une fin, avec pour objectif la guérison de l’esprit et le repentir. Le phénomène social des lettres de cachet de famille, la politique de correction insufflée par les représentants du pouvoir royal et plébiscitée par les familles anticipent le triomphe de la punition carcérale au xixe siècle et consacrent les prérogatives sociales et familiales de l’État.
Notes de bas de page
1 Michel Foucault analyse le « grand renfermement » et la politique d’incarcération des pauvres et des marginaux dans Folie et déraison. Histoire de la folie (1961), puis Surveiller et punir (1975).
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