Faire mieux ou faire autrement
p. 127-132
Note de l’éditeur
Les noms suivi d’un astérisque font l’objet d’un renvoi vers une notice descriptive en fin d’ouvrage.
Texte intégral
1Au moment de conclure cet ouvrage, il faut revenir à la question initiale qui a été le fil rouge de son écriture, à savoir : quel était le rôle de l’éducation au sein du mouvement anarchiste suisse romand au début du XXe siècle ? Cette question que je souhaitais explorer à travers l’analyse des sources s’est révélée féconde au regard de l’outil conceptuel utilisé pour mener cette recherche. Cependant, autant la méthode d’analyse que les sources utilisées possèdent leurs limites et je vais les aborder dans cette conclusion. La mise en contexte historique de mon objet de recherche pèche, elle aussi, sur certains points et je vais m’efforcer de revenir dessus. Mais commençons par tenter de voir quelles réponses j’ai pu apporter à ma question de recherche.
2Comme je l’ai dit dans la partie qui présente cet outil conceptuel en détail, la typologie proposée par Gaetano Manfredonia (2007) est un puissant outil d’analyse pour catégoriser les opinions des militants anarchistes. Les types idéaux que l’historien a construit inductivement, en partant de l’analyse sociohistorique des pratiques anarchistes, m’a permis de dégager du corpus certaines nuances et certaines variations dans les discours des acteurs de l’École Ferrer de Lausanne et de mieux comprendre le sens que ces militants attachaient à leurs pratiques. Si cette typologie a été un outil conceptuel intéressant pour mener notre recherche, c’est parce qu’elle m’a servi à faire ressortir des propos analysés certains traits saillants propres à l’un ou l’autre des idéaux types. Cela dit, le constat d’hybridations entre les idéaux types a plus souvent été la règle que l’exception.
3L’hybridation majeure que j’ai constatée est au fondement même de l’École Ferrer de Lausanne : celle entre l’idéal-type éducationniste et l’idéal-type syndicaliste. Mes analyses m’ont en effet conduit à penser que les pédagogues de cette école anarchiste vaudoise souhaitaient mettre les méthodes actives d’apprentissage au service d’une visée d’émancipation collective de la classe ouvrière, amalgamant ainsi des aspirations et des méthodes propres à chacun de ces idéaux types. L’un des autres constats issus de mes analyses est que, malgré cette hybridation, les acteurs de l’École Ferrer de Lausanne sont globalement plus proches l’idéal-type syndicaliste que de l’idéal-type éducationniste. Ceci se dégage notamment du débat sur la discipline en classe qui a animé l’École Ferrer et que l’on retrouve dans les pages de son Bulletin du mois de décembre 1916 au mois de mai 1917. Les références explicites à Proudhon* sur le thème de l’union du travail intellectuel et du travail manuel, celles – tout aussi explicites – à la « culture ouvrière » et l’inscription, dans la déclaration de principes de l’école, de la participation ouvrière à l’enseignement sont autant d’éléments qui me permettent également d’affirmer cela. Pour les pédagogues du petit établissement libertaire, les innovations pédagogiques mises en œuvre – allant de la coéducation des sexes aux méthodes actives d’apprentissage, en passant par l’absence de punition et de récompense ou encore l’enseignement hors des murs de la classe – doivent être orientées vers un objectif concret et pratique pour qu’ils puissent considérer leur école comme « réaliste ». Cet objectif est la formation de la classe ouvrière de demain.
4Passons maintenant aux limites rencontrées lors de l’utilisation de cet outil d’analyse. La première limite est que je me suis servi de cette typologie des pratiques anarchistes comme outil principal (pour ne pas dire quasi-exclusif) lors de l’analyse du corpus. Cette utilisation de la typologie m’a conduit à négliger certains éléments que j’aurais pu dégager en utilisant la méthode historique présentée au début de ce travail. Or, il aurait fallu que je me serve de la typologie comme outil d’analyse secondaire venant appuyer une analyse principale guidée par la méthode historique afin d’avoir un regard plus dense sur les évènements et les acteurs étudiés. Cette négligence relative envers la méthode historique s’explique en partie par le fait que je n’ai pas reçu une formation en histoire mais en sciences de l’éducation. Elle s’explique également par le temps limité dont je disposais pour effectuer cette recherche.
5La deuxième limite de ce travail découle directement de la première. Elle concerne la mise en contexte historique de mon sujet de recherche. J’ai effectivement peu approfondi certains pans de l’histoire de l’anarchisme dans cette partie, comme celui de la période de « la propagande par le fait » à la fin du XIXe siècle, par exemple. Ou encore celui que l’historien de l’édition Jean-Yves Mollier appelle « l’âge d’or du syndicalisme révolutionnaire », au début du XXe siècle et dont l’un des moments marquants est l’adoption de la Charte d’Amiens en octobre 1906. J’aurais aussi pu évoquer, à une échelle plus locale, la grève générale de 1907 dans le canton de Vaud qui a été un évènement majeur du mouvement ouvrier romand. J’aurais évidemment pu m’intéresser davantage à la construction du système public d’éducation en Suisse romande durant la période étudiée, car tous ces éléments auraient contribué à apporter un meilleur éclairage sur mon sujet de recherche. J’aurais également pu établir des liens entre la vision pédagogique et politique des pédagogues de l’École Ferrer de Lausanne et celle de Célestin Freinet* qui écrivait au mois de novembre 1935 dans les pages de la revue L’Éducateur prolétarien que son école serait prolétarienne ou qu’elle ne serait pas (Freinet, 1935, p. 55) – propos qui fait écho au principe d’adaptation aux besoins de la classe ouvrière de l’école lausannoise. Mais encore une fois, faute de temps, j’ai dû effectuer certains choix. Ces éléments ne sont donc que furtivement évoqués dans cette conclusion et n’apparaissent malheureusement pas de manière approfondie dans cet ouvrage.
6La troisième et dernière limite importante de notre travail concerne les sources utilisées. Il s’agit ici d’un rappel, car nous avons déjà mentionné les limites de nos sources au début de ce livre. Il faut commencer par dire que nos sources nous ont permis d’effectuer une analyse relativement précise et documentée sur le sujet que nous avons choisi. Le dépouillement du journal Le Réveil nous a fait prendre conscience de certaines dynamiques globales du mouvement libertaire romand, mais également de poser quelques hypothèses sur les liens qu’entretenaient Louis Bertoni* et les militants anarchistes genevois avec Jean Wintsch* et les acteurs de l’École Ferrer de Lausanne. Il n’était pas possible d’approfondir le sujet des conflits internes au mouvement ouvrier romand avec une source telle que ce journal. Ceci constitue d’ailleurs sa principale limite.
7Quant au dépouillement du Bulletin de l’École Ferrer, il nous a permis de mieux comprendre les intentions pédagogiques et les buts poursuivis par les fondateurs de l’École Ferrer de Lausanne. Les rapports pédagogiques, les débats sur des questions concrètes d’enseignement, les descriptions du fonctionnement de la classe et les présentations d’activités scolaires que nous y avons lus ont réellement enrichi notre vision de l’enseignement au sein de cette école. L’une des limites majeures de cette source est qu’elle ne permet pas de connaitre ce qui se passait réellement au sein de la classe. Elle témoigne donc beaucoup plus des intentions que des actions des pédagogues de la petite école libertaire.
8En dépit de ces limites, ce travail n’en demeure pas moins intéressant à mes yeux. D’abord parce qu’il m’a permis d’apprendre énormément sur l’histoire du mouvement ouvrier en général et romand en particulier. Il m’a également permis d’approfondir mes connaissances sur le mouvement libertaire et son histoire, apprentissage que j’avais débuté avec le visionnage du film documentaire de Tancrède Ramonet Ni dieu, ni maitre : une histoire de l’anarchisme. L’écriture de cet ouvrage issu de mon mémoire de maitrise m’a aussi conduit à explorer de manière plus fine la vision anarchiste de l’éducation dont je ne connaissais auparavant que les grandes lignes. Ensuite, parce qu’à force de tâtonnements, d’essais répétés, d’allers-retours entre les sources et la littérature secondaire, mais aussi d’erreurs parfois, je crois avoir appris quelque chose du métier d’historien et de ce que celui-ci requiert en termes de décentration par rapport au présent afin de pouvoir comprendre le passé et de rigueur méthodologique pour mettre en lien les éléments contextuels de ce passé avec des sources consultées au présent mais en les resituant dans ce passé qui est le leur afin de les interpréter de la façon la plus pertinente possible.
9Enfin, il me semble que la « mise à l’épreuve » qui a été faite de la typologie des pratiques anarchistes proposée par Gaetano Manfredonia (2007), en la confrontant aux sources primaires, est relativement intéressante car elle a permis d’apporter quelques réponses « originales » à mes questions de recherche en analysant ce corpus. L’un des prolongements possibles de cet ouvrage serait d’effectuer un travail historique plus rigoureux et mieux documenté sur l’éducation anarchiste à cette même période en Suisse romande. Ce travail permettrait de mieux comprendre les motivations des acteurs et leurs aspirations, de même que les conditions historiques et sociales qui les ont poussés à agir comme ils l’ont fait.
10À une époque comme la nôtre, où l’idéologie néolibérale s’est diffusée de manière insidieuse au sein de l’instruction publique (Le Goff, 2003) et où les écoles privées alternatives se réclamant des principes de l’éducation nouvelle (principes qui sont systématiquement vidés de leur sens politique) se multiplient (Wagnon, 2018), la vision éducationniste du changement social portée par les militants anarchistes me parait encore pertinente. Il en existe d’autres, plus contemporaines, tout aussi pertinentes à mes yeux. Les pédagogies critiques, dans le sillage de Paulo Freire (1974) et son ouvrage Pédagogie des opprimés, portent en elles une conception de l’éducation intimement liée à un projet de transformation radicale de la société. Les écoles zapatistes dans le Chiapas sont également fondées sur des principes pédagogiques indissociables du projet révolutionnaire des militants de l’EZLN1 (Landeros Belmont, 2022). Ces alternatives au modèle néolibéral d’éducation s’inscrivent selon moi dans la continuité de l’École Ferrer de Lausanne. C’est pourquoi je considère cette expérience éducative comme un essai qu’il faut connaitre pour faire mieux ou même pour faire autrement à l’avenir.
Notes de bas de page
1Fondée clandestinement en 1983, l’Armée zapatiste de libération nationale (Ejército Zapatista de Liberación Nacional, EZLN) est une organisation révolutionnaire et militaire contrôlant une partie du Chiapas. Dans cet État mexicain, la plupart des habitants font partie des catégories les plus défavorisées de la société. L’EZLN lutte à la fois pour la protection et la promotion des droits des populations indigènes mais aussi pour celles de toutes les minorités du pays. Les principes pour lesquels elle combat et son attitude d’autodéfense font partie des raisons de la longévité de l’EZLN, mais également de la popularité qu’elle rencontre au sein de la population mexicaine.
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