• Contenu principal
  • Menu
OpenEdition Books
  • Accueil
  • Catalogue de 16478 livres
  • Éditeurs
  • Auteurs
  • Facebook
  • X
  • Partager
    • Facebook

    • X

    • Accueil
    • Catalogue de 16478 livres
    • Éditeurs
    • Auteurs
  • Ressources numériques en sciences humaines et sociales

    • OpenEdition
  • Nos plateformes

    • OpenEdition Books
    • OpenEdition Journals
    • Hypothèses
    • Calenda
  • Bibliothèques

    • OpenEdition Freemium
  • Suivez-nous

  • Lettre d’information
OpenEdition Search

Redirection vers OpenEdition Search.

À quel endroit ?
  • Éditions Interroger l’éducation
  • ›
  • Cahiers de la Section des sciences de l’...
  • ›
  • Lutter dans sa classe
  • ›
  • Apprendre en enquêtant
  • Éditions Interroger l’éducation
  • Éditions Interroger l’éducation
    Éditions Interroger l’éducation
    Informations sur la couverture
    Table des matières
    Liens vers le livre
    Informations sur la couverture
    Table des matières
    Formats de lecture

    Plan

    Plan détaillé Texte intégral Méthode historique Les sources Une typologie des pratiques anarchistes Formation des organisations ouvrières Anarchisme Anarchisme et éducation Notes de bas de page

    Lutter dans sa classe

    Ce livre est recensé par

    Précédent Suivant
    Table des matières

    Apprendre en enquêtant

    p. 39-68

    Note de l’éditeur

    Les noms suivi d’un astérisque font l’objet d’un renvoi vers une notice descriptive en fin d’ouvrage.

    Texte intégral Méthode historique Les sources Travail sur les archives Le RéveilBulletin de l’École Ferrer Une typologie des pratiques anarchistes Le type idéal insurrectionnel Le type idéal syndicaliste Le type idéal éducationniste‑réalisateur Formation des organisations ouvrières Deux courants proches mais distinct Anarchosyndicalisme Syndicalisme révolutionnaire Anarchisme Un idéal de société fondé sur la solidarité Le mouvement libertaire au début du XXe siècle Anarchisme et éducation Principes anarchistes en éducation Critique anarchiste de l’école publique Notes de bas de page

    Texte intégral

    1Le présent ouvrage s’inscrit dans une démarche de recherche basée sur une approche inductive. L’objectif est d’essayer de comprendre et de saisir de l’intérieur les processus à l’œuvre, plutôt que de tenter de les expliquer à partir d’éléments théoriques préconçus (D’Arripe et al., 2014). La démarche inductive et l’approche qualitative privilégient une méthodologie de la proximité avec l’objet de recherche, avec la volonté sous-jacente de réduire au maximum la distance entre le chercheur et l’expérience des acteurs concernés. Elle se distingue en cela de la démarche explicative.

    2Au fil du dépouillement des sources, les questions de recherches et les hypothèses initiales se sont affinées. Comme l’affirme Charmillot (s.d.), une recherche ancrée dans le paradigme compréhensif implique que les hypothèses soient définies au fur et à mesure du processus d’analyse. Celles-ci servent à guider la construction de l’objet de recherche et forment, selon Moreau (2016), la base d’un processus de réflexion structuré autour d’une exploration empirique. Cette démarche a pour objectif fondamental que la théorie mobilisée soit au service de la compréhension du terrain et de la réalité qui s’y déploie et non que le corpus constitué vienne soutenir des concepts théoriques formulés en amont (D’Arripe et al., 2014). C’est ici que l’apprenti-chercheur peut rencontrer le plus de difficultés. La tentation de vouloir analyser les archives consultées à travers certains élément théoriques préexistants, soutenus par des catégories d’interprétation apportées par la littérature secondaire lue en amont peut être grande, car cette approche peut paraitre plus « rassurante » dans un premier temps. Et je dois reconnaitre y avoir cédé (au moins au début de cette recherche). Mais, comme l’affirment Paillé et Muchielli (2012), les commentaires analytiques soutenus par des éléments théoriques doivent intervenir dans un second temps, une fois la constitution du corpus de données terminée. La démarche compréhensive comporte donc plusieurs moments de saisie intuitive de la part du chercheur, qui le conduisent à interpréter « à partir d’un effort d’empathie, [les] significations dont […] les faits sociaux étudiés sont porteurs » (Humpich & Bois, 2007, pp. 481-482). En réalité, ma posture scientifique et méthodologique s’est construite et consolidée progressivement, par le biais d’allers-retours permanents entre les éléments théoriques, apportés par la littérature secondaire, et les données empiriques issues de notre corpus de sources primaires. Faisant partie des sciences sociales, les sciences de l’éducation en général et l’histoire en particulier se sont construites autour d’une posture scientifique qui s’inscrit dans un modèle favorable à une approche inductive. Il s’est donc agi de commencer par interroger les sources afin qu’elles puissent donner des pistes de recherche permettant d’orienter le cadre d’analyse, puis de s’en servir de façon pertinente et systématique au fur et à mesure de l’émergence des données empiriques.

    Méthode historique

    Les historiens commencent par des questions en utilisant des termes qui sont inévitablement anachroniques. Le processus de la recherche modifie les questions de départ sur la base de nouvelles sources, récupérant des réponses articulées dans le langage des acteurs et reliées aux catégories propres à leur société, qui est complètement différente de la nôtre. Carlo Ginzburg1

    3En tant que discipline scientifique, l’histoire cherche à reconstruire les présents du passé (Heimberg, 2018), c’est-à-dire à reconstituer, décrire et comprendre des préoccupations et des intérêts du passé. Il s’agit donc pour l’historien de « poser des questions au passé qui sont des questions du présent, avec des mots du présent, en tentant de construire des réponses qui émanent de l’univers mental du passé et de son langage » (p. 179). À partir de ses démarches d’investigation, l’histoire a pour objectif de mieux saisir l’unité du récit de l’humanité (Buttier, 2018b). Pour ce faire elle se base sur une pluralité de récits au travers desquels elle peut proposer des interprétations diverses afin de construire une unité ouverte et exercer un regard dense mais critique sur les phénomènes, évènements, temporalités et vies des acteurs d’hier (Buttier, 2018b). Cette discipline s’inscrit dans des réflexions longues et changeantes. Elle se distingue des mémoires citoyennes, politiques, communautaires et culturelles qui divisent la pluralité des facteurs qui constituent les évènements historiques et se focalisent sur l’un de leurs aspects ou l’une de leurs figures prédominantes. L’histoire tente, pour sa part, de comprendre la complexité d’ensemble de ces évènements (Buttier, 2018b). Autrement dit, l’historien considère que le sens d’un évènement historique n’est pas réductible à la somme des facteurs qui le constituent. Il s’agit donc de parvenir à dégager une compréhension générale des faits étudiés, qui prenne en compte, autant que possible, les subtilités du point de vue de chaque acteur concerné, tout en élargissant la focale, afin de construire une vision globale des évènements et obtenir ainsi un degré d’interprétation prenant en compte l’analyse des interactions entre les niveaux micro et macro.

    4La démarche historique est particulièrement propice à la reconstruction, à l’interprétation et à la recherche du sens des actions des acteurs du passé, mais aussi des croyances qui les portaient. L’historicisation des évènements anciens est nécessaire afin que le chercheur puisse « reconstituer les intentions à l’origine des agissements des hommes [et des femmes] à partir des traces qu’ils [et elles] ont laissées » (Obone Nguema, 2020, p. 248). Il s’agit de tenter de comprendre les logiques des protagonistes du passé en commençant par se demander pourquoi aujourd’hui n’est plus comme hier (démarche qui permet parfois de mieux saisir ce qui est aujourd’hui). L’historicisation des évènements est nécessaire au chercheur pour qu’il ne tombe pas dans une forme de « chronocentrisme » qui pourrait en brouiller sa compréhension. Un autre mécanisme lui permet de restituer ce qu’Heimberg (2018) appelle l’étrangeté du passé : il s’agit d’un travail de comparaison, qui inclut le constat de continuités et de ruptures, d’analogies et de distinctions possibles. Cette méthode permet à l’historien d’appréhender des époques, des individus, des mœurs, des croyances, des évènements, etc. qui lui sont très largement étrangers.

    5Avoir comme point de départ des réflexions, des intérêts et des actes contemporains afin de formuler un objet de recherche dont la description, l’interprétation et la compréhension est fondée sur l’analyse de documents anciens est légitime selon Murat (2018) qui affirme que l’histoire est une réflexion toujours recommencée sur notre époque. La contextualisation des sources doit cependant permettre au chercheur de décrire, d’interpréter et de saisir l’objet d’étude en le replaçant dans son contexte historique (Moreau, 2016). L’objectif de cette démarche est de resituer, puis de restituer l’objet historique étudié dans son contexte propre, en prenant le soin de connaitre les institutions dans lesquels il s’inscrit, les personnalités qui en sont les acteurs, les circonstances qui l’entourent et les évènements dans lesquels il s’imbrique. Étudier les actions et les comportements passés, chercher à comprendre leur sens, qui peut avoir tendance à s’éloigner considérablement de nos représentations actuelles du monde (Murat, 2018), mais également de nos valeurs sociales et politiques contemporaines, nécessite de solides connaissances, apportées par la lecture de la littérature secondaire. Acquérir ainsi une « culture historique » (Thuillier & Tulard, 1993) sur le sujet et la période étudiés constitue une étape nécessaire afin de pouvoir interpréter et analyser de la façon la plus pertinente les sources primaires.

    6La méthode historique s’appuie sur et s’organise autour d’une variété de traces qui témoignent de phénomènes, d’évènements, de conjonctures, d’actes et de trajectoires émanant du passé. Ces traces peuvent prendre la forme de discours, oraux ou écrits, mais également d’images ou d’autres types de documents. Par conséquent, n’importe quel objet – matériel ou symbolique – peut être interrogé par l’historien et constituer une source pour celui-ci. Le chercheur soumet ensuite l’ensemble de ces sources primaires aux règles de la méthode critique historique et du croisement des sources (Buttier, 2018a). C’est donc sur la base du dépouillement de l’ensemble des sources accessibles que les acteurs des époques étudiées ont laissé, que se construit la compréhension et l’analyse de chaque période antérieure à la nôtre. Lorsque l’ensemble de ces sources n’est pas disponible, l’historien s’efforcera de croiser plusieurs sources, aussi variées que possible. La constitution rigoureuse du corpus de sources et son interprétation scientifique sont essentielles lorsque l’on adopte une démarche historique. Ainsi que l’affirme Prost (1996), l’historien effectue un travail sur les traces du passé afin d’en reconstituer les faits. Ce travail est constitutif de la démarche historique. Par conséquent, « les règles de la méthode critique qui le gouvernent sont, au sens propre du mot, fondamentales » (p. 70). Ces règles regroupent, notamment, la mise en forme, l’assemblage et la prise de distance avec le contenu des sources dépouillées. Il est question, pour le chercheur en histoire, de saisir les interconnexions possibles entre les différentes sources lues, afin de produire un récit historique (Moreau, 2016) qui soit vérifiable, référencé et cohérent.

    7Une fois le corpus constitué, les sources doivent être minutieusement dépouillées. Les sources retenues doivent ensuite être mises en perspective par une réflexion sur leur contexte de production. Cette réflexion implique une distanciation critique du chercheur avec le matériau brut : « la critique des sources consiste à identifier des biais d’interprétation dans les documents consultés, en prenant en considération les auteurs concernés, leur position sociale et leurs intérêts » (Moreau, 2016, p. 245) afin d’éviter de projeter sur le passé nos propres catégories de pensée. La lecture critique des sources permet de garantir la compréhension la plus fidèle possible de la réalité des auteurs des documents et des acteurs impliqués. Pour être vérifiables, les faits exposés lors du travail d’interprétation et de synthèse doivent être théoriquement, méthodologiquement et empiriquement fondés. Prost (1996) précise que l’interprétation d’un fait historique « n’est rien d’autre que le résultat d’un raisonnement à partir de traces suivant les règles de la critique » (p. 70) appliqué pendant le processus de recherche. Afin d’être scientifiquement recevable, chaque analyse doit être vérifiable, vérifiée et, idéalement, renforcée par le croisement et la diversification des sources. C’est ce que Van Sledright et Limón (2006, cités par Moreau, 2016) appellent l’étape de corroboration. Cette étape de mise en lien des sources dépouillées permet à l’historien de repérer plus facilement leur concordance. Elle conduit le chercheur à mettre en évidence les éléments redondants dans chaque document, ce qui l’autorisera, par la suite, à poser des hypothèses concernant leur éventuelle interconnexion. Il pourra également cibler les éléments qui demeurent isolés, singuliers et marginaux au sein de l’ensemble des archives à disposition. Comme le dit Ricœur (2000) : « ce que l’explication/compréhension apporte de [nouveau] par rapport au traitement documentaire du fait historique concerne les modes d’enchainements entre [les] faits documentés. Expliquer, c’est, généralement parlant, répondre à la question pourquoi par une diversité d’emplois du connecteur parce que » (p. 231).

    Les sources

    Travail sur les archives

    8Les archives sont devenues les sources essentielles pour tout travail de recherche historique. Elles sont, par conséquent, intrinsèquement liées à l’histoire. D’ailleurs, l’expression « aller aux archives » constitue, encore aujourd’hui, l’acte fondateur de la démarche de l’historien, bien que de nouvelles sources, qui ne se situent pas forcément dans les archives, soient apparues (Arlettaz, 2003). À l’origine de toute démarche de recherche de la part de l’historien, l’information historique brute provient, la plupart du temps, d’archives publiques accessibles, documentées, inventoriées et classées (parfois même, numérisées). Les sources primaires d’archives constituées se sont transformées au fur et à mesure de l’évolution des dynamiques entre l’État – qui sélectionne et produit des documents d’archives accessibles au public – et les utilisateurs des salles de consultation et de lecture, qui revendiquent leur « droit de recherche » (Arlettaz, 2003).

    9En ce qui concerne l’écriture de cet ouvrage, je n’ai pas eu à aller consulter un fond d’archives publique, puisque les sources sur lesquelles j’ai travaillé pour le rédiger étaient disponibles en version numérique. Les archives du journal anarchiste genevois Le Réveil étaient accessibles en ligne sur le site e-newspaperachives.ch, un service de la Bibliothèque nationale suisse, et je me suis rendu au Centre international de recherches sur l’anarchisme (CIRA), à Lausanne, afin de consulter celles du Bulletin de l’École Ferrer qui étaient intégralement disponibles en version numérique. Ces archives numérisées, facilement accessibles, ont grandement facilité le travail de dépouillement des sources primaires.

    Le Réveil

    10Le Réveil est un bimensuel anarchiste, fondé par Louis Bertoni*, qui a paru à Genève du 7 juillet 1900 au 28 aout 1940, date à laquelle il fut interdit par le Conseil fédéral (il continuera néanmoins d’être publié clandestinement entre 1940 et 1946). Ce journal, publié en italien (les ouvriers saisonniers italiens constituaient une part importante de la main d’œuvre romande à l’époque) et en français, fut un organe important du mouvement libertaire international, mais également du mouvement ouvrier suisse. Le Réveil se fit l’écho des controverses qui traversèrent le mouvement libertaire et relata les évènements nationaux et internationaux avec une ligne éditoriale ouvertement antifasciste et antimilitariste.

    11Ce livre s’appuie sur la lecture et l’analyse de soixante-sept articles en français de ce journal, parus entre mai 1908 et mai 1943, sur le thème de l’éducation. Le dépouillement du Réveil met en lumière certaines dynamiques globales du mouvement libertaire romand, et permet de poser quelques hypothèses sur les liens qu’entretenaient Louis Bertoni et les militants anarchistes genevois avec Jean Wintsch* et les acteurs de l’École Ferrer de Lausanne. Ces relations ont varié au fil du temps et des évènements et la Première Guerre mondiale a constitué une véritable rupture entre Wintsch, qui a pris ouvertement position en faveur du Manifeste des seize, et ses camarades du Réveil, qui ont décidé de tenir leur position antimilitariste jusqu’au bout. Cette source ne permet cependant pas d’approfondir la question de ces conflits internes au mouvement, ce qui constitue sa principale limite.

    Le Manifeste des seize a été rédigé le 28 février 1916 par Pierre Kropotkine* et Jean Grave puis signé par seize personnalités du mouvement libertaire, qui prennent parti pour le camp des Alliés et contre l’impérialisme allemand lors de la Première Guerre mondiale. Le texte a été publié pour la première fois dans le quotidien syndicaliste La Bataille du 14 avril 1916. Il a suscité une vive opposition chez de nombreux anarchistes, fidèles à la tradition antimilitariste et qui refusaient le ralliement à l’un des États belligérants. On retrouve parmi eux Errico Malatesta*, Louis Bertoni ou encore Emma Goldman.

    Bulletin de l’École Ferrer

    12Le Bulletin est un périodique composé de trente numéros parus entre octobre 1916 et mai 1921 (le dernier regroupant les numéros 29 et 30), ainsi que d’un numéro spécial datant du mois d’avril 1913. Chaque numéro est composé de huit pages, à l’exception du 26 (douze pages) et du numéro double composé de dix-sept pages. Nous avons donc dépouillé la totalité des 253 feuillets de ce journal, couvrant une période s’étendant du mois d’octobre 1913 au mois de mai 1921.

    13L’une des missions du Bulletin était de soutenir l’expérience pédagogique de l’École Ferrer et de la légitimer par un travail de propagande. On y trouve donc de nombreuses explications et justifications à propos des valeurs véhiculées et des options pédagogiques choisies à l’École Ferrer. Je rejoins l’opinion d’Heimberg (2000) qui estime que le Bulletin de l’École Ferrer est une source exceptionnelle, aussi riche qu’intéressante.

    14On y trouve principalement des rapports pédagogiques, des descriptions du fonctionnement de l’école, des présentations de matériaux et d’activités scolaires. On peut aussi y lire des textes qui décrivent les intentions des pédagogues de la petite école libertaire concernant les méthodes d’enseignement à privilégier pour certaines disciplines scolaires comme le dessin, le français, l’arithmétique ou l’histoire. On y retrouve également des débats concernant des questions pédagogiques, comme celle de la discipline en classe (sur laquelle nous reviendrons plus en détail dans la suite de cet ouvrage). De nombreux textes du Bulletin de l’École Ferrer ont été écrits par Jean Wintsch*. On peut aussi y lire un certain nombre d’articles rédigés par des ouvriers. Dès le deuxième numéro parait un article, coécrit par un appareilleur et un plâtrier-peintre, intitulé « Ce que nous voudrions », par exemple. Parmi ces contributions, on peut noter celle d’un ouvrier ciseleur qui a présenté une longue histoire des métaux et de leur utilisation se poursuivant sur plusieurs numéros. On y retrouve, par ailleurs, un texte du fondateur du Réveil, Louis Bertoni*, dans le numéro spécial d’avril 1913 ayant pour titre « Notre école ». Enfin, il nous parait important de noter que le fondateur de l’orphelinat de Cempuis, Paul Robin*, qui a légué une partie de son matériel scolaire à l’École Ferrer de Lausanne, est régulièrement mentionné dans les pages du Bulletin.

    15La lecture du Bulletin de l’École Ferrer permet de mieux appréhender les intentions pédagogiques et les buts poursuivis par les fondateurs de l’École Ferrer de Lausanne. Les rapports pédagogiques, les débats sur des questions concrètes d’enseignement, les descriptions du fonctionnement de la classe et les présentations d’activités scolaires que l’on y découvre enrichissent réellement notre vision de l’enseignement au sein de cette école. Cependant, cette source ne permet pas d’accéder aux pratiques éducatives au sein de la classe. Elle témoigne donc des intentions plutôt que des actions des pédagogues.

    Une typologie des pratiques anarchistes

    16L’analyse des sources s’est faite à l’aide d’un outil conceptuel qui va être présenté de manière détaillée dans cette partie. Il s’agit d’une typologie des pratiques anarchistes élaborée par l’historien Gaetano Manfredonia (2007) dans son ouvrage Anarchisme et changement social. Cette typologie ne vise pas à classer les manifestations anarchistes effectivement constatées depuis plus d’un siècle et demi dans des boites préconstruites. Elle n’est pas non plus l’expression de la moyenne des opinions ou des attitudes libertaires. Elle comporte des « types idéaux » construits en essayant de comprendre le sens que les militants attachent à leurs pratiques. Le type idéal est élaboré à partir de l’observation de la réalité historique mais il n’est ni la « réalité historique », ni même la « réalité authentique ». Il s’agit d’un outil conceptuel à l’aide duquel « on mesure la réalité pour clarifier le contenu empirique de certains éléments importants, et avec lequel on la compare » (Weber, 1965, p. 185, cité par Manfredonia, 2007). Pour mettre au point cette typologie, l’auteur a été contraint d’accentuer certains traits des pratiques anarchistes pour en faire ressortir les différences qualitatives à l’aide desquelles il est possible de comparer et de mesurer les manifestations historiques réelles des mouvements libertaires. Lors de l’étude de ces manifestations historiques à l’aide de cet outil, il est très improbable de rencontrer l’expression de l’un de ces idéaux-types sous sa forme « pure ». En revanche, les hybridations entre les idéaux-types, amalgamant les composantes propres à chacun d’entre eux à des degrés divers, constitueront les cas auxquels le chercheur sera le plus souvent confronté.

    17La typologie de Manfredonia (2007) a été construite en partant des postulats suivants :

    • L’idée que les anarchistes se font du changement social a toujours été plurielle, et ce, dès les premières manifestations du courant de pensée libertaire.
    • Pour rendre compte de cette pluralité, il faut se défaire des interprétations habituelles de l’anarchisme qui se focalisent sur l’histoire des idées ou des mouvements et se tourner vers l’étude des pratiques militantes afin d’essayer de mieux comprendre les différences constatées.
    • L’émergence, la construction et l’évolution historique de ces conceptions divergentes du changement social ne peuvent être comprises qu’en faisant constamment référence aux évolutions qui se produisent, au même moment, au sein du mouvement ouvrier et du mouvement social en général.

    Les principales caractéristiques des idéaux-types construits par Manfredonia (2007, p. 17.)

    Type insurrectionnel Type syndicaliste Type éducationniste­réalisateur
    Agents du changement social Peuple Prolétariat Individu
    Objectif stratégique
    de l’action militante
    Rupture révolutionnaire.
    Nécessité de faire table rase du passé.
    Formation d’une conscience autonome de classe. Expérimenter et diffuser des formes d’organisation et des manières de vivre alternatives.
    Rôle des anarchistes et formes d’organisation Minorité active.
    Organisation de parti sur des bases idéologiques et/ou formation de groupes autonomes affinitaires.
    Minorité active.
    Formation d’une conscience autonome de classe.
    Minorité active. Expérimenter et diffuser des formes d’organisation et des manières de vivre alternatives.
    Modalités de passage de la société actuelle
    à la société future

    Vision catastrophique.

    Aiguisement des conflits sociaux devant entrainer l’effondrement du capitalisme et de l’État. Guerre civile.

    Vision stratégique.

    Refus de la politique du pire.

    Le prolétariat fait scission et refuse de coopérer avec les institutions étatiques et bourgeoises. Formation d’institutions nouvelles et pratique de l’action directe pour se préparer aux tâches de gestion et de direction de la production que le prolétariat devra assumer au lendemain de la révolution.

    Vision graduéliste.

    Refus de la guerre civile.

    Les nouvelles organisations et pratiques se propagent dans la société et remplacent progressivement les anciennes jusqu’à provoquer la fin de l’État et de l’exploitation capitaliste.

    Rôle accordé à l’usage de la violence Justification de l’emploi de la violence individuelle et collective, y compris à caractère terroriste. Justification de l’emploi de la violence collective de masse à caractère défensif et/ou offensif. Refus de l’utilisation de la violence (sauf à caractère défensif), remplacée par l’emploi de la désobéissance civile : résistance passive et/ou objection
    de conscience.

    Le type idéal insurrectionnel

    18Ce type de militant se pense avant tout comme révolutionnaire. Pour l’insurrectionnel, il s’agit d’abord de combattre et de vaincre les forces capitalistes et étatiques. Il a tendance à considérer les solutions réformistes comme illusoires. On retrouve cette idée dans les propos suivants de Louis Bertoni* :

    Nous sommes révolutionnaires, précisément parce que nous ne croyons pas possible de réformer grand’chose en plein régime bourgeois, parce que nous nous rendons compte que toute réalisation pratique, devant s’adapter au milieu et n’en pouvant que subir la plupart des conditions, représente pour finir quelque chose d’incomplet et de contradictoire. […] Il faut nous rendre à cette évidence que lois, mœurs, routine et préjugés réduisent à fort peu de chose la possibilité des applications anarchiques. […] En somme l’anarchie ne pourra s’épanouir qu’en pleine atmosphère révolutionnaire. (1925, pp. 105-106, cité par Manfredonia, 2007, p. 30)

    19En dépit de ces propos, il ne faut pas croire que l’insurrectionnel néglige l’étude des conditions rendant possible la rupture révolutionnaire. Il reconnait l’adaptation nécessaire de l’action anarchiste aux circonstances. Cette adaptation pourra différer selon l’époque et le lieu mais, pour faire sens, elle devra toujours s’inscrire dans une action continue ayant la révolution pour but.

    20L’insurrectionnel n’est pas opposé par principe aux expériences alternatives ou aux revendications partielles, il pourra même les considérer comme de très bons moyens d’éducation et de formation des masses à condition que ces activités demeurent au service de la visée révolutionnaire. Pour ce militant, la rupture révolutionnaire constitue le premier pas sur le chemin de l’émancipation humaine. Afin de pérenniser cette rupture, il invite à détruire tous les rouages de la société autoritaire. Son mot d’ordre est : « Que crève le vieux monde ! ».

    Le type idéal syndicaliste

    21Ce type de militant ne conçoit pas ses activités comme l’application au monde du travail d’une doctrine élaborée par des penseurs, mais comme l’expression des méthodes d’action issues de l’expérience des travailleurs dans leur lutte contre les forces d’oppression. L’objectif fondamental du syndicaliste est l’action autonome de la classe ouvrière. Il ne nie pas qu’une rupture révolutionnaire soit nécessaire, mais celle-ci passe au second plan à ses yeux. Elle n’est pas envisagée comme le point de départ de la construction d’une société nouvelle mais comme l’aboutissement d’une prise de conscience : le monde ouvrier a la capacité politique de se substituer aux classes dirigeantes. Le changement social ne pourra donc s’opérer qu’à condition que le prolétariat se dote d’une politique conforme à ses intérêts de classe.

    22L’émancipation des travailleurs ne peut être l’œuvre que des travailleurs eux-mêmes (Marx, 1864)2. La classe ouvrière doit donc se séparer de la société bourgeoise. Cette séparation implique le refus de toute forme de collaboration politique avec les représentants de la bourgeoisie. Le syndicaliste considère les travailleurs comme les véritables agents du changement social car, au vu de la place qu’ils occupent dans la société capitaliste, ils ont un intérêt immédiat à tirer de la transformation des rapports de production. Convaincu que la formation d’une conscience de classe résultera de l’activité des travailleurs eux-mêmes, ce militant cherche à réunir les travailleurs au sein d’organismes de résistance pour organiser la lutte des ouvriers contre les patrons. Dans ces organisations, les ouvriers s’instruisent et développent un esprit de solidarité. Le syndicat est, pour ce militant, la forme la plus appropriée d’association ouvrière, et il considère la grève comme le meilleur moyen de lutte pour provoquer le changement social. Lorsqu’elle devient générale, celle-ci présente un caractère révolutionnaire incontestable.

    23Contrairement à l’insurrectionnel, le syndicaliste n’est pas enfermé dans le dilemme réforme/révolution car il prend au sérieux toutes les activités susceptibles d’améliorer la condition des exploités ici et maintenant. Il ne tient pas ces activités pour de simples exercices, servant à préparer la lutte finale. À côté de son combat revendicatif, il poursuit une œuvre d’éducation qu’il pense nécessaire pour qu’une société composée de femmes et d’hommes libres soit viable. Ce militant souhaite promouvoir la formation d’une véritable culture ouvrière. Par conséquent, il accorde une place importante aux pratiques éducationnistes qui cherchent à allier formation professionnelle et culture de soi. Tout comme l’éducationniste, il désire prouver par ces expériences que l’autogestion, au sein de ses propres institutions, est possible pour la classe ouvrière (c’est la propagande par le fait, dont il sera question plus loin). Cependant, son attitude face aux expériences éducationnistes est nuancée. Elles sont les bienvenues tant qu’elles restent sous le contrôle des organisations ouvrières (et à leur service), mais elles sont rejetées lorsqu’elles servent à faciliter l’intégration du prolétariat au sein de la société bourgeoise.

    Le type idéal éducationniste‑réalisateur

    24Pour ce type de militant, l’origine du changement social se trouve dans l’action individuelle consciente. L’agent de transformation n’est pas le peuple (comme chez l’insurrectionnel) ou le prolétariat (comme chez le syndicaliste) mais l’individu. Par conséquent, l’éducationniste s’adresse à toutes et tous indépendamment de l’origine sociale ou du statut professionnel. Contrairement aux deux autres, ce militant accorde peu de valeur au fait révolutionnaire car il n’est pas convaincu que celui-ci soit suffisant pour changer la société en profondeur. Il ne croit pas non plus aux vertus éducatives des luttes populaires. Il estime qu’il est nécessaire d’effectuer un travail d’éducation des individus en amont du soulèvement populaire afin de créer les conditions favorables à un changement social radical. Sans cette œuvre d’éducation, la révolution sera une transformation incomplète et il ­considère que, même si elle advenait, elle déboucherait sur une société qui continuerait de fonctionner selon les conceptions des femmes et des hommes qu’elle renferme.

    25L’éducationniste se méfie de la violence révolutionnaire (qu’elle soit individuelle ou collective) et n’a rien d’un agitateur. Il lui préfèrera la désobéissance civile, « entendue comme une forme élargie d’objection de conscience » (Manfredonia, 2007, p. 84) et comme expression de son refus de coopérer avec les forces capitalistes et étatiques. Il accorde une grande importance à toute action qui exprime cette volonté de s’opposer aux forces d’oppression, que celle-ci soit individuelle ou collective (refus d’envoyer ses enfants dans des écoles qui dépendent de l’Église ou de l’État, par ex.). Ce militant conçoit la révolution comme l’aboutissement d’une longue évolution de la société, c’est pourquoi il souhaite mettre l’accent sur l’éducation des individus qui la compose. Il considère qu’il faut transformer en profondeur la mentalité des individus si l’on veut que ceux-ci puissent changer les anciennes structures autoritaires en institutions libertaires. Selon cette vision, c’est d’abord au niveau microsocial qu’il faut agir pour que le changement puisse ensuite se répandre à la société tout entière.

    26L’éducation est donc l’élément central de sa vision du changement social. Cette vision est portée par une croyance dans la perfectibilité de l’être humain et dans le rôle déterminant de la raison pour faire adopter aux individus les idées libertaires. L’éducationniste désire ne rien imposer à personne, il préfère tenter de convaincre du bien-fondé de ses idées par l’exercice de la pensée critique et du libre examen. C’est pour cette raison qu’il est un « partisan de la réflexion, de l’étude, de la discussion » (Lorulot, 1913, pp. 290-291, cité par Manfredonia, 2007). Pour ce type de militant, l’éducation doit libérer l’individu du poids de l’ignorance et des préjugés. L’autorité de la science étant la seule devant laquelle l’éducationniste soit disposé à se soumettre, sa vision de l’éducation est basée sur un savoir positif, à caractère scientifique et rationnel.

    27La formation des nouvelles générations revêtant un caractère primordial pour ce militant, il se fera donc le promoteur de nombreuses expériences d’écoles libertaires au sein desquelles il tentera de mettre en pratique les principes de l’éducation intégrale. À travers ses pratiques éducatives, il vise la formation d’un nouvel être humain, capable de développer l’intégralité de ses capacités intellectuelles, physiques et morales et pouvant exercer à la fois des activités intellectuelles et manuelles. Pourtant, ce militant ne se perçoit pas comme un maitre d’école, dispensant son savoir à ses élèves, mais comme un réfractaire, résistant au système capitaliste par ses pratiques éducatives. Il est donc un partisan de la propagande par le fait, notamment dans des formes qui visent la libération individuelle et collective ici et maintenant. Par conséquent, il préfère promouvoir et participer à des expériences alternatives qu’il estime directement émancipatrices.

    28Lorsque les conditions le permettent, l’éducationniste s’associera avec ceux qui partagent ses convictions pour expérimenter des formes de vie sans État ni autorité. Les écoles libertaires font parties des expérimentations auxquelles ce militant accorde une valeur d’exemple. L’objectif de ces formes de vie antiautoritaires est de prouver qu’il est possible de travailler, éduquer, aimer, se divertir, en un mot, de vivre en dehors du cadre imposé par l’ordre capitaliste et bourgeois. Ce « socialisme expérimental » (Manfredonia, 2007, p. 101) peut être considéré comme une forme de propagande par le fait, puisqu’il cherche à répondre par l’exemple aux critiques formulées envers la pensée anarchiste. Ce militant considère ces expériences comme des formes embryonnaires de la future société libertaire. Cette vision de l’anarchisme peut être qualifiée de constructive puisqu’elle ne se cantonne pas à la critique et/ou au désir de destruction du modèle d’organisation sociale actuel. Porté par une vision « graduéliste » du changement social, l’éducationniste préfère s’engager dans la création d’institutions sans autorité ni hiérarchie, au sein même de la société bourgeoise, afin que ses idées se propagent progressivement plutôt que de chercher à précipiter le grand soir révolutionnaire.

    Formation des organisations ouvrières

    29En Europe et en Amérique, entre 1893 et 1912, se sont formées les principales organisations ouvrières que l’on regroupe sous les termes de syndicalisme révolutionnaire et d’anarchosyndicalisme. Elles énoncent et défendent des principes articulés autour du rejet du réformisme autant que du parlementarisme et s’inscrivent dans une vision qui peut être qualifiée de « socialiste ». Selon Guinchard (2019), le syndicalisme révolutionnaire et l’anarchosyndicalisme prennent appui sur des bases communes malgré le fait que ces deux courants expriment leurs postions de manière différente. Tous deux « puisent leurs sources dans les luttes revendicatives, les associations mutuelles et essais communautaires, les soulèvements et révolutions du XIXe siècle » (p. 28). L’un comme l’autre se présentent, au tournant du XXe siècle, comme des contremodèles à l’échec de l’Association internationale des travailleurs (AIT ou 1re Internationale) (1864-1872) et comme des alternatives à l’impasse de l’Internationale socialiste (2e Internationale, fondée en 1889).

    30Ces deux courants ont en commun trois piliers essentiels :

    • L’action directe comme refus de la représentation politique ou syndicale et la pratique de la libre association. La forme d’organisation qui en découle est le fédéralisme.
    • L’internationalisme de classe comme critique des États-­nations et affirmation identitaire.
    • La grève générale comme perspective de changement social global par et pour la classe ouvrière.

    Deux courants proches mais distinct

    31Le syndicalisme révolutionnaire est avant tout une pratique ouvrière, qui a été théorisée dans un second temps par certains meneurs des organisations syndicales. La plupart de ces meneurs étaient ou avaient été anarchistes (Guinchard, 2019). Le prisme du syndicalisme ­révolutionnaire est l’organisation syndicale autogérée et autosuffisante. Elle doit servir d’outil de lutte contre le capital, d’expropriation de la bourgeoisie et de prise en main des ressources. Elle doit être, en outre, l’incarnation de la conscience ouvrière en tant qu’institution fondamentale qui précède, accompagne et pérennise le processus révolutionnaire. Dans les pays où les sections antiautoritaires de la 1re Internationale se sont enracinées le plus profondément (en Suisse, notamment), le syndicalisme vient s’implanter à côté d’un mouvement ouvrier convaincu par les idées anarchistes. Ces deux tendances du mouvement ouvrier se côtoient temporairement au sein des mêmes organisations, sans pour autant réellement fusionner.

    32Quant à l’anarchisme, il a d’abord été un approfondissement théorique des idées libérales, républicaines et socialistes qui ont trouvé une résonance dans les pratiques et les aspirations d’ouvriers militants (Guinchard, 2019). L’un des ouvrages de Pierre-Joseph Proudhon*, La Capacité politique des classes ouvrières (1865), témoigne de ce mouvement, puisqu’il est le premier à élaborer une pensée anarchiste cohérente. Cette rencontre entre les idées libertaires et les pratiques ouvrières s’est produite dans les sections de l’AIT, puis de l’Internationale antiautoritaire après la séparation. Elle se retrouve dans les textes de Bakounine* et de Malatesta*, notamment. Elle conduit à l’émergence d’un syndicalisme ouvrier caractérisé par le fédéralisme, le mutualisme, un rejet des partis politiques et un esprit révolutionnaire. En Europe et en Amérique du Nord, cette tradition issue de l’anarchisme a tendance à s’hybrider avec le syndicalisme révolutionnaire.

    33Les principaux lieux de rencontre entre ces tendances du mouvement ouvrier international se trouvent dans les grandes villes où les ouvriers militants se sont exilés à la fin du XIXe siècle : Paris, Londres, Genève et Chicago. C’est là que « la transmission, la transposition et la discussion des idées et [des] formes d’organisation par-delà les frontières [nationales] » ont eu lieu (Guinchard, 2019, p. 32). Les anarchistes, qui ne se reconnaissent pas de patrie, sont des acteurs centraux de cet internationalisme ouvrier. Le syndicalisme ­révolutionnaire et le mouvement libertaire sont souvent associés à l’immigration et considérés comme étrangers au pays par les fractions les plus réactionnaire de la population et par la presse bourgeoise. En Suisse romande, les organisations syndicales et/ou anarchistes sont assimilées à l’immigration italienne.

    Anarchosyndicalisme

    34Deux congrès ont une importance particulière pour les mouvements libertaire et syndicaliste. Lors du congrès anarchiste d’Amsterdam, en 1907, a lieu une controverse entre Pierre Monatte* et Errico Malatesta*, considérés comme les tenants respectifs d’un syndicalisme et d’un anarchisme purs. Une troisième voie va cependant faire son apparition, sans pour autant proposer de principes théoriques spécifiques. Un syndicalisme hybride, se réclamant de certains principes issus de la pensée libertaire, ou ayant un lien particulier avec ce courant, ou encore affirmant sa rupture avec les syndicats de tendance réformiste. Il s’agit là d’une véritable hybridation des deux courants représentés par Monatte et Malatesta. Les mêmes organisations se réunissent en 1913, à Londres, pour un congrès proprement anarchosyndicaliste. On y dénombre une trentaine de délégués, venus de onze pays. Plus d’un tiers sont anarchistes (Guinchard, 2019).

    35Le déclenchement de la Première Guerre mondiale va freiner les activités révolutionnaires en Europe et aucune organisation issue du mouvement ouvrier ne réussira à faire appliquer le mot d’ordre de grève générale antiguerre. Les partis de la 2e Internationale vont soutenir la participation de leurs pays respectifs à la guerre, tournant ainsi le dos à l’internationalisme ouvrier. Les syndicalistes révolutionnaires et le mouvement libertaire ne cèderont pas, dans leur majorité, à la tentation belliciste et patriotique, et seront souvent seuls à assumer publiquement cette position. À une exception près : les auteurs du Manifeste des seize qui vont clamer leur soutien à ­l’Entente contre l’impérialisme allemand. Cette position marginale sera vivement condamnée par le reste du mouvement anarchiste. La prise de position de Jean Wintsch* en faveur du Manifeste suscitera la réprobation de Louis Bertoni*, notamment.

    36Le terme anarchosyndicalisme se diffuse après la Grande Guerre, dans le sillage de la révolution russe et de la poussée révolutionnaire internationale qui s’ensuit. Durant cette période, où la révolution sociale semble si proche, et à l’heure où la question du sens qu’elle doit prendre se pose avec l’acuité maximale, le mouvement ouvrier (et syndical) se polarise, puis se fracture. À ce moment-là se forme ce que l’on peut désormais désigner par le terme de « mouvement international anarchosyndicaliste » (Guinchard, 2019, p. 27).

    Syndicalisme révolutionnaire

    37Dans son chapitre intitulé Naissance du syndicalisme, issu de l’ouvrage collectif Histoire des gauches en France, Dereymez (2005) affirme que « la nécessité d’une définition précise doit conduire à préférer l’appellation de syndicalisme révolutionnaire à celle d’anarchosyndicalisme » (p. 483). En effet, dans le mouvement syndicaliste d’autres influences côtoyaient celles des anarchistes, et bien que les militants libertaires constituaient la majorité des dirigeants, ces derniers ont quelque peu délaissé les groupes anarchistes, se dévouant à la cause syndicale et développant des idées s’éloignant des schémas propres à la pensée libertaire.

    38Les syndicalistes révolutionnaires estiment que le syndicat se doit d’agir dans deux directions simultanément : « la première, la défense du travailleur, l’amélioration de ses conditions de travail et de vie, l’œuvre revendicatrice quotidienne ; la seconde, la lutte pour la Révolution, la création d’un monde nouveau, correspond à l’émancipation intégrale qui s’effectuera par l’expropriation capitaliste, [issue] de la grève générale » (Dereymez, 2005, p. 484). La méthode d’action privilégiée des syndicalistes révolutionnaires est l’action directe. Elle est définie comme une manifestation spontanée ou réfléchie de la conscience et de la volonté ouvrière, sans intervention d’agent extérieur. Comme le précisait Émile Pouget*, « action directe ne signifie pas forcément violence ». Celle-ci peut tout à fait adopter des formes non violentes comme la propagande, le sabotage, la manifestation, le boycott, mais aussi la grève. Cette dernière, « parée de multiples vertus » aux yeux des syndicalistes révolutionnaires, doit préparer la classe ouvrière en vue de la lutte finale : la grève générale insurrectionnelle.

    Anarchisme

    39En tant qu’idéologie, l’anarchisme s’est surtout développé au XIXe siècle avec les luttes du mouvement ouvrier (Miller, 1984). Ce courant de pensée se fonde sur un ensemble de théories et de pratiques antiautoritaires basées sur la démocratie directe et ayant la liberté comme valeur fondamentale. Guinchard (2019) considère l’anarchisme comme un approfondissement théorique des idées libérales et socialistes ayant trouvé une résonance dans les aspirations et les pratiques de certains ouvriers militants. À l’origine de l’anarchisme, on retrouve une critique de la société bourgeoise et la volonté de créer une société nouvelle bâtie sur l’autogestion, permettant de développer la liberté individuelle tout en assurant l’égalité entre les individus (Nestor, 2005). L’une des thématiques récurrentes est le rejet de l’État (mais non de toute forme de gouvernement), de la démocratie représentative, mais également de la dictature du prolétariat (Miller, 1984). Si Pierre-Joseph Proudhon* est considéré par de nombreux historiens comme le « père » de l’anarchisme, c’est non seulement parce qu’il est le premier à se déclarer ouvertement anarchiste, mais aussi parce qu’il élabore une pensée articulée qui va être considérée comme le fondement théorique du mouvement libertaire (Baillargeon, 2008 ; Manfredonia, 2005a, 2006). L’anarchiste russe Mikhaïl Bakounine* occupe également une place importante dans l’histoire du mouvement, puisqu’il est celui qui va lui donner sa dimension révolutionnaire (Baillargeon, 2008).

    Un idéal de société fondé sur la solidarité

    40L’une des thématiques centrales qui a traversé le mouvement anarchiste au fil de son histoire est le refus de toute forme de hiérarchie (le mot anarchie lui-même signifiant « absence de pouvoir »). Le titre de l’ouvrage du pédagogue québécois Normand Baillargeon (2008) résume d’ailleurs très bien ce principe : l’anarchisme, c’est « l’ordre moins le pouvoir ». Ce refus du pouvoir est souvent compris comme un rejet de toute autorité. Cependant, les anarchistes reconnaissent, par exemple, la pertinence de l’autorité basée sur l’expertise. Ce que les anarchistes refusent, ce sont les formes d’autorité fondées sur des critères arbitraires, qui ne peuvent être ni remises en question, ni révoquées (Bakounine, 1996). Les anarchistes ne sont pas opposés à l’idée de déléguer l’autorité d’un groupe à une seule personne, mais cette dernière se doit de respecter scrupuleusement les décisions du groupe, de reconnaitre les limites de son autorité et de se montrer redevable au groupe qui lui a délégué cette autorité. Ces représentants ont des mandats impératifs et sont révocables en tout temps. En ce qui concerne les prises de décisions, les anarchistes sont des partisans du consensus, car cette façon de choisir permet à chaque individu de s’exprimer et de prendre activement part à la délibération collective.

    41Il parait nécessaire de signaler ici que l’anarchisme n’est pas uniquement une pensée négative, qui se contenterait de critiquer la société capitaliste. Ce courant de pensée propose également (souvent à une échelle microsociale) d’autres formes de société basées sur les principes libertaires d’autogestion et de démocratie directe (Manfredonia, 2005a, 2007). Les anarchistes ne sont pas des partisans de l’absence de lois (anomie), mais souhaitent que leur élaboration émane du peuple, qu’elles soient votées directement par lui et que leur application demeure sous le contrôle de celui‑ci.

    42Fondé sur le rejet du principe de domination d’un individu ou d’un groupe au sein de la société, l’anarchisme s’est donné pour objectif final l’émancipation de l’être humain, ce qui passe – notamment – par l’abolition des classes sociales. Contre l’oppression, le mouvement libertaire propose une organisation sociale fondée sur la solidarité comme solution aux antagonismes, la complémentarité entre la liberté individuelle et la liberté collective, l’égalité des conditions de vie et l’autogestion des moyens de production. Ce courant politique cherche donc à faire société en associant des forces autonomes et parfois contradictoires. À l’échelle macrosociale, cette coopération prend la forme du fédéralisme (Enckell, 2002).

    Le mouvement libertaire au début du XXe siècle

    43À la veille de la Grande Guerre, les anarchistes étaient persuadés qu’un changement social radical était possible malgré leurs différends sur les moyens à mettre en œuvre pour y parvenir. Comme le relève Manfredonia (2005b), la révolution « continuait à être perçue comme un objectif réaliste, même pour ceux qui refusaient d’utiliser la violence » (p. 135). Cette conviction était soutenue par une forte croyance dans la capacité d’auto-organisation spontanée du peuple mais aussi par la sous-estimation du potentiel de résistance des forces capitalistes et étatiques. Les militants syndicalistes et insurrectionnels étaient persuadés que la bourgeoisie serait incapable de résister à un soulèvement populaire de grande ampleur. Mais le déclenchement du conflit mondial, en 1914, et la période de bouleversements sans précédent qui l’accompagne vont modifier en profondeur la vision optimiste du changement social qu’avaient les libertaires. Le détournement des aspirations révolutionnaires au profit de régimes autoritaires et l’instauration de dictatures vont ébranler les certitudes des libertaires et susciter de nombreuses interrogations dans leurs rangs. Le mouvement libertaire va ainsi connaitre une phase de déclin durant la première partie du XXe siècle.

    44Cette période de crise de l’anarchisme commence dès 1914 et va conduire de nombreux militants à douter de manière de plus en plus ouverte de la plupart des présupposés qui constituaient les fondements de leur conception de la révolution. La Première Guerre mondiale va révéler que le sentiment d’appartenance nationale a tendance à prendre le pas sur le sentiment d’appartenance de classe, ce qui vient apporter une première contradiction majeure aux certitudes des militants libertaires. Au contraire de ce qu’affirmaient certains anarchistes tels que Malatesta*, les concepts de patrie et de nation étaient loin d’être des conceptions archaïques et dépassées. La lutte des classes n’avait pas suffi à créer une identité commune entre les prolétaires de tous les pays et les libertaires n’ont pas été épargnés par la crise qui a secoué l’ensemble du mouvement ouvrier. Comme cela a déjà été brièvement évoqué, plusieurs figures majeures de l’anarchisme – parmi lesquelles Pierre Kropotkine* – ont pris ouvertement position en faveur des pays de l’Entente, au nom de la lutte contre le militarisme allemand (Maitron, 1975, cité par Manfredonia, 2005b). Bien que ces militants ne constituent qu’une petite partie de l’ensemble des libertaires (la majorité d’entre eux étant demeurée résolument pacifiste), ces défections ont révélé un profond malaise dont souffrait le mouvement.

    45L’autre évènement historique majeur qui fut particulièrement déstabilisant pour le mouvement anarchiste est la victoire bolchévique en Russie. Les libertaires russes se sont totalement investis dans la révolution de 1917 (Guinchard, 2019). Ils ont participé tant à la création des soviets qu’à la prise du Palais d’Hiver lors du coup d’État ­d’Octobre. En dépit de leur alliance avec les bolchéviques au début de la révolution, ils tombent rapidement en désaccord avec eux et leurs critiques se font de plus en plus acerbes à mesure que l’État soviétique se construit. L’appropriation de la révolution prolétarienne par le Parti bolchévique confirmait les craintes formulées de longue date par les anarchistes concernant l’usage de la dictature comme outil d’émancipation du peuple (Manfredonia, 2005b). Les libertaires durent se rendre à l’évidence : les injonctions et les efforts fournis pour que les masses s’auto-organisent et s’occupent elles-mêmes de leurs affaires n’ont pas eu beaucoup d’impact face à l’appareil répressif du nouvel État soviétique. En avril 1918, l’hostilité entre les anarchistes et les bolchéviques monte d’un cran lorsque la Tchéka s’en prend aux locaux anarchistes. Des centaines de militants se font arrêter, certains sont tués et les publications anarchistes sont interdites (Guinchard, 2019). Certains militants libertaires décident de répondre à ces attaques par le terrorisme, malgré la réprobation du reste du mouvement. Le rêve d’une société égalitaire et fraternelle a fini par se transformer en cauchemar (Manfredonia, 2005b).

    46Hors de l’URSS, l’échec de la révolution en Allemagne et l’accès au pouvoir des fascistes en Italie vont renforcer le sentiment que les solutions proposées par les anarchistes pour faire la révolution ont échoué. Le changement social radical désiré n’a non seulement pas eu lieu, mais le conflit mondial, le fascisme et le bolchévisme ont mis à mal les représentations que les libertaires avaient de la révolution. Une vague réactionnaire mondiale va succéder à la vague révolutionnaire et constituera une menace contre la liberté et la vie des militants encore plus forte qu’auparavant. C’est dans ces conditions extrêmement défavorables et sur fond de démobilisation d’une partie de la classe ouvrière, que vont se dérouler les débats sur l’orientation et la structuration internationale du mouvement ouvrier. Les militants les plus lucides se rendent bien compte qu’au vu des conditions auxquelles le mouvement doit faire face, un profond travail de révision idéologique s’impose. Cette prise de conscience va être le point de départ d’une série de réflexions et de débats à propos de la pertinence des mots d’ordre issus des tendances insurrectionnelles et syndicalistes du mouvement libertaire. Tandis que les perspectives d’une insurrection armée ou d’une grève générale insurrectionnelle se dissipent, la vision éducationniste du changement social va donner un nouveau souffle au mouvement anarchiste, ce qui va constituer l’une de ses grandes forces (Manfredonia, 2007).

    Anarchisme et éducation

    47Le mouvement libertaire est caractérisé dès son origine par la présence d’une vision du changement social de type éducationniste. Cependant, cet intérêt pour l’éducation va décliner progressivement et laisser une plus grande place aux préoccupations insurrectionnelles et syndicalistes à partir de 1848 (Manfredonia, 2007). Ce glissement de la pensée anarchiste vers l’insurrectionnalisme et le syndicalisme devient explicite à l’occasion des congrès de l’AIT. Lors des premiers congrès, les conceptions éducationnistes du changement social sont défendues par de nombreux délégués, l’éducation semble donc être une préoccupation importante pour les mouvements ouvriers de l’époque et la notion d’éducation intégrale parait largement partagée (Allain, 2018). Les thématiques et les pratiques éducationnistes connaitront un regain d’intérêt au début du XXe siècle à la suite du vaste mouvement de répression dirigé contre les activités insurrectionnelles et terroristes des anarchistes. Durant cette période, de nombreuses expériences éducatives alternatives voient le jour. Elle correspond également à la création de « milieux libres », qui sont de petites communautés libertaires qui décident de faire sécession afin d’expérimenter des formes de vies antiautoritaires, loin des contraintes capitalistes et étatiques.

    Principes anarchistes en éducation

    48L’anarchisme défend une vision où la nature humaine n’est ni positive ni négative par principe ; elle considère plutôt le potentiel d’amélioration de chaque individu et croit en la perfectibilité de l’être humain (Baillargeon, 2008). L’idée centrale de l’anthropologie anarchiste est que la nature humaine oscille entre un pôle positif, incarné par la coopération entre les individus et les groupes dans une dynamique égalitaire et solidaire, et un pôle négatif, représenté par un désir de pouvoir et de domination. Les anarchistes estiment que l’organisation sociale joue un rôle central sur les penchants « naturels » des individus. Pour le dire très schématiquement, il faut mettre en place un environnement social dans lequel personne ne peut abuser de son pouvoir et de son autorité sur les autres pour que le penchant « positif » des individus puisse se développer (Dupuis-Déri, 2010). Cette croyance en la perfectibilité de l’être humain amène de nombreux anarchistes à s’intéresser à l’éducation, à développer des pédagogies libertaires et même à fonder des écoles anarchistes (Suissa, 2010). La défense d’un projet politique de transformation radicale de la société les a également conduits très tôt à considérer l’éducation comme l’un des piliers de la société. En plus de reconnaitre le rôle central de l’éducation dans la société, les anarchistes étaient conscients du lien étroit que l’éducation pouvait entretenir avec leur projet politique, c’est pourquoi ils ont accordé une place importante à ce sujet dans leurs écrits (Allain, 2018). L’éducation était donc perçue par les anarchistes comme l’un des moyens de développer leur projet d’une société plus coopérative et moins oppressive, où le pouvoir serait partagé entre tous les individus. Suissa (2010) affirme que c’est ce lien explicite entre l’éducation et leur vision politique qui distingue les anarchistes d’autres courants réformateurs en éducation.

    49Les anarchistes se sont par ailleurs vivement opposés à la mainmise de l’Église sur l’éducation. Cette opposition peut s’expliquer par le fait que les libertaires refusent les formes d’autorité institutionnalisées, mais également par leur profond athéisme (leur devise est d’ailleurs explicite : Ni dieu, ni maitre). Ils considèrent l’éducation religieuse comme un endoctrinement contre lequel il faut lutter car ils estiment que la religion enferme les êtres humains dans des dogmes et des préjugés et, ce faisant, les empêche de développer leur rationalité (Bakounine, 1996). L’Église est, à leurs yeux, l’ennemie de la science, qu’ils perçoivent comme le symbole du progrès de l’humanité et l’alliée des mouvements révolutionnaires (ce positivisme des débuts s’estompera avec le temps).

    Critique anarchiste de l’école publique

    50Les années de la fin du XIXe et du début du XXe siècle sont marquées par la consolidation des systèmes scolaires étatiques avec la généralisation progressive de l’instruction publique gratuite, laïque, et obligatoire (Baillargeon 2008 ; Heimberg & Wintsch, 2009 ; Hofstetter, 2012). Les anarchistes, qui se sont montrés très critiques des méthodes éducatives de l’école publique, décidèrent de développer des pratiques pédagogiques basées sur des principes libertaires et de fonder des écoles alternatives où ces pratiques seraient mises en œuvre (Baillargeon, 2008).

    51Les militants libertaires s’opposent à la domination de l’État sur l’éducation car ils y voient une forme d’endoctrinement patriotique. Les anarchistes de la fin du XIXe et du début du XXe siècle sont profondément internationalistes, ils s’opposent donc à toutes les formes de nationalisme et de patriotisme que les États-nations tentent de développer à cette époque. La majorité d’entre eux est également antimilitariste, refusant la guerre et le service militaire. Cette position antiétatique n’a pas empêché certains anarchistes de s’allier avec des républicains afin de libérer l’éducation de la mainmise religieuse (Ferretti, 2013). Quelques libertaires sont proches des pouvoirs politiques, notamment Paul Robin* qui est ami avec Ferdinand Buisson*, responsable de l’enseignement primaire de 1879 à 1896 sous Jules Ferry* (alors ministre de l’Instruction publique). C’est d’ailleurs Buisson qui confia la gestion de l’orphelinat de Cempuis à Paul Robin (Vitiello, 2015).

    52L’une des autres critiques récurrentes des militants libertaires concerne l’enseignement exclusivement intellectuel qui est donné à l’école publique (Baillargeon, 2008). Ils le considèrent comme un outil de reproduction des classes sociales et estiment qu’elle est à l’image de la séparation entre travail manuel et travail intellectuel (où le second est considéré comme supérieur au premier) (Baillargeon, 2005 ; Bakounine, 2005). Les anarchistes sont également opposés à la passivité des élèves et au fait que ceux-ci demeurent la plupart du temps enfermés et assis dans la classe, n’ayant pratiquement aucun contact avec le monde extérieur (Ferretti, 2013). Ainsi, certains libertaires imaginent l’école idéale à la campagne, afin de permettre aux enfants d’évoluer dans un environnement plus stimulant sans rencontrer trop de dangers et en ayant la possibilité d’explorer la nature. Pour ces militants, l’école ne doit plus être une prison et l’enseignement doit se faire le plus souvent en dehors de la classe pour favoriser à la fois le développement physique et intellectuel des enfants (Delaunay, 1934). Les anarchistes sont également des partisans de la coéducation des sexes, ce qui signifie qu’ils sont pour un enseignement en mixité et similaire pour les garçons et pour les filles. La coéducation des sexes concerne aussi l’éducation physique (Faure, 2005 ; Ferrer, 2005 ; Robin, 2005). Cette pratique a d’ailleurs suscité de nombreuses critiques envers les anarchistes, principalement de la part des milieux conservateurs et religieux (Ferretti, 2013). Enfin, les pédagogues libertaires s’opposent aux punitions et aux récompenses ayant cours dans les autres écoles (qu’il s’agisse des notes ou des châtiments corporels), refusant ainsi toute forme de violence, de compétition et de hiérarchisation des élèves dans leurs établissements.

    53En Suisse, c’est sur les différentes scènes cantonales que l’institution de l’État enseignant se produit durant la période allant de la fin du XIXe au début du XXe siècle, si bien qu’il n’existe pas un système d’instruction publique national, mais bien vingt-six systèmes cantonaux plus ou moins indépendants ; ce qui permet de considérer l’espace scolaire helvétique comme une « fédération d’États enseignants » (Hofstetter, 2012). C’est dans ce contexte que la création de l’École Ferrer de Lausanne a eu lieu.

    Notes de bas de page

    1Dans « Nos mots et les leurs », p. 201.

    2On retrouve cette phrase sous sa forme originale en préambule des statuts de l’Association internationale des travailleurs : « L’émancipation de la classe ouvrière doit être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes » (Marx, 1864).

    Précédent Suivant
    Table des matières

    Creative Commons - Attribution - Pas d'Utilisation Commerciale - Pas de Modification 4.0 International - CC BY-NC-ND 4.0

    Le texte seul est utilisable sous licence Creative Commons - Attribution - Pas d'Utilisation Commerciale - Pas de Modification 4.0 International - CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

    Voir plus de livres
    Des élèves funambules

    Des élèves funambules

    Être, faire, trouver et rester à sa place en situation d’intégration

    Laurent Bovey

    2015

    Enseigner la catégorisation pour apprendre à catégoriser

    Enseigner la catégorisation pour apprendre à catégoriser

    Béatrice Maire Sardi

    2016

    Les enquêtes PISA dans les systèmes scolaires valaisan et genevois

    Les enquêtes PISA dans les systèmes scolaires valaisan et genevois

    Accueil, impact et conséquences

    Sonia Revaz

    2016

    Dites-nous pourquoi « ils » sont en difficulté à l’école

    Dites-nous pourquoi « ils » sont en difficulté à l’école

    Étude de la représentation de la difficulté scolaire chez les enseignants genevois du primaire

    Zakaria Serir

    2017

    Engagement bénévole et développement du pouvoir d’agir

    Engagement bénévole et développement du pouvoir d’agir

    Saskia Weber Guisan

    2018

    Controversies around educational projects for gender equality in Italy

    Controversies around educational projects for gender equality in Italy

    Ludovica Anedda

    2019

    Du genre déviantes

    Du genre déviantes

    Politiques de placement et prise en charge éducative sexuées de la jeunesse “irrégulière”

    Olivia Vernay

    2020

    Regards croisés sur la réforme du secondaire I à Neuchâtel 

    Regards croisés sur la réforme du secondaire I à Neuchâtel 

    Points de vue pédagogiques, points de vue politiques

    Kilian Winz-Wirth

    2021

    Comment susciter la motivation des élèves pour la grammaire ?

    Comment susciter la motivation des élèves pour la grammaire ?

    Réflexions autour d’une séquence didactique

    Sarah Gremion

    2021

    Rencontrer les parents

    Rencontrer les parents

    Malentendus, tensions et ambivalences entre l’école et les familles

    Stefanie Rienzo

    2022

    Lutter dans sa classe

    Lutter dans sa classe

    L’École Ferrer, une expérience anarchiste et ouvrière

    Taha Naji

    2024

    Comprendre, interroger et développer les pratiques éducatives

    Comprendre, interroger et développer les pratiques éducatives

    Laboratoire Innovation Formation Éducation (LIFE)

    2026

    Voir plus de livres
    1 / 12
    Des élèves funambules

    Des élèves funambules

    Être, faire, trouver et rester à sa place en situation d’intégration

    Laurent Bovey

    2015

    Enseigner la catégorisation pour apprendre à catégoriser

    Enseigner la catégorisation pour apprendre à catégoriser

    Béatrice Maire Sardi

    2016

    Les enquêtes PISA dans les systèmes scolaires valaisan et genevois

    Les enquêtes PISA dans les systèmes scolaires valaisan et genevois

    Accueil, impact et conséquences

    Sonia Revaz

    2016

    Dites-nous pourquoi « ils » sont en difficulté à l’école

    Dites-nous pourquoi « ils » sont en difficulté à l’école

    Étude de la représentation de la difficulté scolaire chez les enseignants genevois du primaire

    Zakaria Serir

    2017

    Engagement bénévole et développement du pouvoir d’agir

    Engagement bénévole et développement du pouvoir d’agir

    Saskia Weber Guisan

    2018

    Controversies around educational projects for gender equality in Italy

    Controversies around educational projects for gender equality in Italy

    Ludovica Anedda

    2019

    Du genre déviantes

    Du genre déviantes

    Politiques de placement et prise en charge éducative sexuées de la jeunesse “irrégulière”

    Olivia Vernay

    2020

    Regards croisés sur la réforme du secondaire I à Neuchâtel 

    Regards croisés sur la réforme du secondaire I à Neuchâtel 

    Points de vue pédagogiques, points de vue politiques

    Kilian Winz-Wirth

    2021

    Comment susciter la motivation des élèves pour la grammaire ?

    Comment susciter la motivation des élèves pour la grammaire ?

    Réflexions autour d’une séquence didactique

    Sarah Gremion

    2021

    Rencontrer les parents

    Rencontrer les parents

    Malentendus, tensions et ambivalences entre l’école et les familles

    Stefanie Rienzo

    2022

    Lutter dans sa classe

    Lutter dans sa classe

    L’École Ferrer, une expérience anarchiste et ouvrière

    Taha Naji

    2024

    Comprendre, interroger et développer les pratiques éducatives

    Comprendre, interroger et développer les pratiques éducatives

    Laboratoire Innovation Formation Éducation (LIFE)

    2026

    Accès ouvert

    Accès ouvert

    ePub

    PDF

    PDF du chapitre

    Acheter

    Édition imprimée

    • decitre.fr
    • mollat.com
    • leslibraires.fr
    • placedeslibraires.fr
    • lcdpu.fr

    1Dans « Nos mots et les leurs », p. 201.

    2On retrouve cette phrase sous sa forme originale en préambule des statuts de l’Association internationale des travailleurs : « L’émancipation de la classe ouvrière doit être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes » (Marx, 1864).

    Lutter dans sa classe

    X Facebook Email

    Lutter dans sa classe

    Vous pouvez vous connecter à votre bibliothèque à l’adresse suivante : https://freemium.openedition.org/oebooks

    Suggérer l’acquisition à votre bibliothèque

    Si vous avez des questions, vous pouvez nous écrire à access[at]openedition.org

    Lutter dans sa classe

    Vérifiez si votre bibliothèque a déjà acquis ce livre : authentifiez-vous à OpenEdition Freemium for Books.

    Vous pouvez suggérer à votre bibliothèque d’acquérir un ou plusieurs livres publiés sur OpenEdition Books. N’hésitez pas à lui indiquer nos coordonnées : access[at]openedition.org

    Vous pouvez également nous indiquer, à l’aide du formulaire suivant, les coordonnées de votre bibliothèque afin que nous la contactions pour lui suggérer l’achat de ce livre. Les champs suivis de (*) sont obligatoires.

    Veuillez, s’il vous plaît, remplir tous les champs.

    La syntaxe de l’email est incorrecte.

    Référence numérique du chapitre

    Format

    Naji, T. (2024). Apprendre en enquêtant. In Lutter dans sa classe. Genève: Éditions Interroger l’éducation. https://doi.org/10.4000/12e5p
    Naji, Taha. « Apprendre en enquêtant ». In Lutter dans sa classe. Genève: Éditions Interroger l’éducation, 2024. doi:10.4000/12e5p.
    Naji, Taha. « Apprendre en enquêtant ». Lutter dans sa classe, Éditions Interroger l’éducation, 2024, https://doi.org/10.4000/12e5p.

    Référence numérique du livre

    Format

    Naji, T. (2024). Lutter dans sa classe. Genève: Éditions Interroger l’éducation. https://doi.org/10.4000/12e5t
    Naji, Taha. Lutter dans sa classe. Genève: Éditions Interroger l’éducation, 2024. doi:10.4000/12e5t.
    Naji, Taha. Lutter dans sa classe. Éditions Interroger l’éducation, 2024, https://doi.org/10.4000/12e5t.
    Compatible avec Zotero Zotero

    1 / 3

    Éditions Interroger l’éducation

    Éditions Interroger l’éducation

    • Plan du site
    • Se connecter

    Suivez-nous

    • Flux RSS

    URL : https://www.unige.ch/fapse/editions

    Email : publications-ssed-infos@unige.ch

    OpenEdition
    • Candidater à OpenEdition Books
    • Connaître le programme OpenEdition Freemium
    • Commander des livres
    • S’abonner à la lettre d’OpenEdition
    • CGU d’OpenEdition Books
    • Accessibilité : partiellement conforme
    • Données personnelles
    • Gestion des cookies
    • Système de signalement