Chapitre 1
Habiter l’austérité en Europe du Sud
p. 37-69
Résumés
Ce chapitre envisage les politiques d’austérité à partir des contextes urbains de l’Europe du Sud (Portugal, Espagne, Grèce, Italie) en adoptant un positionnement qui s’attache à regarder ce qu’habiter l’austérité signifie. Si de nombreux travaux ont analysé les nouveaux modes de gouvernance générés par les politiques d’austérité, les manières d’habiter l’austérité et les rapports aux lieux qu’elles produisent restent toutefois peu étudiés. L’austérité place les individus en situation d’ajuster leurs pratiques du quotidien que sont le travail, les loisirs, la consommation ou la vie familiale, de repenser leur existence dans ses dimensions matérielles et ordinaires mais aussi intimes et sensibles, en fonction d’un nouveau compromis social et économique imposé pour répondre à la situation de crise qui modifie structurellement la gestion des villes et la production des politiques urbaines.
This chapter considers austerity policies from the urban contexts of Southern Europe (Spain, Greece, Italy) by adopting a position that focuses on looking at what living in austerity means. While many studies have analysed the new modes of governance generated by austerity policies, less attention has been paid to the ways in which austerity is experienced and the relationships to place that it produces. Austerity puts individuals in a position where they have to adjust their everyday practices, such as work, leisure, consumption and family life, and rethink their existence in its material and ordinary dimensions, as well as its intimate and sensitive dimensions, as a function of a new social and economic compromise imposed in response to the crisis situation, which structurally modifies the management of cities and the production of urban policies.
Entrées d’index
Mots-clés : austérité urbaine, État-providence, habiter, crise des « subprimes », urbanisme de crise
Keywords : austerity urbanism, low cost urbanism, subprimes crise, Welfare State, ways of living
Texte intégral
Introduction
1Les pays européens ont connu de nombreuses phases d’austérité budgétaire au cours de leur histoire récente, mais la crise dite des « subprimes », qui frappe les États‑Unis à partir de 2007, a ouvert sur le vieux continent un « cycle austéritaire1 » inédit et particulièrement intense, caractérisé par des liens systémiques entre crise financière, crise de l’État (providence) et crise urbaine2.
2À partir de 2009, la crise bancaire et boursière s’est muée en crise de l’État, ce qu’on a appelé la « crise des dettes souveraines ». La recapitalisation sur fonds publics des établissements bancaires dont la faillite faisait peser la menace d’une crise systémique a placé les États en situation de contracter emprunts sur emprunts3, et eut pour effet d’entraîner un mouvement de surendettement et de rendre problématique l’accès au marché international des capitaux4. Les États européens, et plus particulièrement les États d’Europe du Sud dont la dette s’est considérablement alourdie, ont été contraints de devoir réduire drastiquement leur niveau d’endettement et de modifier en profondeur les paramètres de la gestion de leurs finances par le biais de mesures de déréglementation (du marché du travail en particulier), de réformes à visée structurelle (des retraites, du secteur de la santé, de la culture), de programmes de privatisation (d’actifs publics mais aussi d’espaces stratégiques comme les ports ou les aéroports) et de restrictions budgétaires5. La restructuration de l’État-providence à marche forcée qui s’en est suivie a été conçue comme le moyen pour introduire un nouveau compromis social et économique fondé sur le principe de l’orthodoxie budgétaire et celui de la libéralisation des économies6. La crise économique a ainsi eu tout à la fois une fonction de levier pour introduire des réformes, qui en temps normal auraient immanquablement suscité de multiples résistances au niveau parlementaire comme dans la rue eu égard à leur ampleur et à leur enchaînement, et de légitimation en invoquant le caractère à la fois exceptionnel et urgent de la situation.
3Cette crise de l’État s’est muée à son tour en crise urbaine du fait de l’endettement élevé de nombreuses communes européennes à l’heure des politiques de décentralisation, qui ont transféré aux villes de nouvelles compétences sans toujours leur donner les budgets nécessaires. Le concept d’« austerity urbanism » a ainsi été forgé par des économistes états-uniens pour désigner le processus de « dévolution de l’austérité » de l’État vers les villes et les collectivités locales7. En effet, les politiques d’austérité ont cette particularité de fonctionner par déclinaison scalaire, ce qui conduit à un transfert systématique de leurs coûts et de leurs effets aux niveaux inférieurs, de l’État central vers les régions et les municipalités8. Derniers maillons de la chaîne administrative, reposant fortement sur l’immobilier pour leurs ressources fiscales et abritant souvent de fortes concentrations de populations pauvres dépendantes du « welfare », les villes seraient ainsi le réceptacle principal et amplifié des politiques d’austérité initiées à l’échelle nationale. Pour les théoriciens de l’« austerity urbanism », les politiques d’austérité menées à l’échelle municipale depuis la fin des années 2000 ne sont pas des réponses conjoncturelles à la crise des dettes publiques, mais un nouveau modèle de gouvernance structurellement lié au fonctionnement du néolibéralisme. La crise boursière de 2008 aurait ainsi permis de « normaliser » les politiques d’austérité lancées à la fin des années 19709 – Jamie Peck parle à ce propos d’une « form of retro-Reaganomics10 » – et d’introduire les modes de gouvernance néolibéraux à des échelles locales et dans des secteurs jusque‑là épargnés par les cures d’austérité des années 1980 et 199011. Les politiques d’austérité seraient en réalité déconnectées du contexte de crise, dans la mesure où elles s’inscrivent dans la continuité des politiques mises en œuvre depuis des années en vue de « redimensionner les systèmes de protection sociale12 ». Ces auteurs défendent l’idée que les politiques d’austérité ont donc moins été conçues comme un moyen de sortir de la crise que comme un objectif en soi pour tourner la page du compromis keynésien et (re)positionner les États dans la trajectoire libérale.
4Dans la lignée de ces travaux, ce chapitre propose un schéma d’interprétation des politiques d’austérité à partir des contextes urbains de l’Europe du Sud (Espagne, Grèce, Italie) – particulièrement affectés par la crise des dettes souveraines et caractérisés par des modèles de protection sociale et de gouvernance très différents de ceux de l’Amérique ou de l’Europe du Nord –, en adoptant un positionnement qui s’attache à regarder ce qu’habiter l’austérité signifie.
5En effet, si les politiques d’austérité sont pensées et édictées à une échelle macroéconomique, il importe d’en saisir les effets « […] aussi – et surtout – au niveau microéconomique de la vie quotidienne dans la ville13 ». De nombreux travaux ont analysé les nouveaux modes de gouvernance générés par les politiques d’austérité14, mais les modalités d’habiter l’austérité et les rapports aux lieux qu’elles produisent restent toutefois peu étudiés15. Le concept d’habiter, soit cette « manière de se construire en construisant le monde16 », constitue un outil intéressant pour éclairer la façon dont l’austérité transforme le quotidien des citadins et la gestion des villes, modifiant à la fois la production des espaces et des services urbains, ainsi que le fonctionnement des communautés locales. L’austérité place les individus en situation d’ajuster leurs pratiques du quotidien que sont le travail, les loisirs, la consommation ou la vie familiale, de repenser leur existence dans ses dimensions matérielles et ordinaires mais aussi intimes et sensibles, en fonction d’un nouveau compromis social et économique imposé pour répondre à la situation de crise. De ce fait, ce sont aussi les logiques avec lesquelles sont investis les lieux où ces activités se déroulent (le foyer, l’espace professionnel, le quartier, etc.) qui sont reconfigurées sous l’effet de la crise et des politiques de crise. L’austérité fabrique de nouvelles spatialités, mais aussi de nouvelles individualités en relation à ces spatialités.
6Nous présenterons d’abord les spécificités du modèle « sud-européen » d’État et de société urbaine dans le cycle austéritaire contemporain. Puis nous décrirons les effets de l’austérité sur les politiques urbaines et les espaces publics des villes d’Europe méridionale. Nous évoquerons ensuite la manière dont l’austérité transforme les espaces de vie individuels dans les villes italiennes, grecques et espagnoles, ce qu’illustrent enfin des études de cas à Naples et Palerme. Que ce soit dans la sphère publique ou privée, l’austérité génère en effet des modes d’habiter marqués par l’incertitude et une « crise de la projectualité17 ». Elle favorise le développement de stratégies de survie et d’adaptation, consistant à faire plus avec moins, et à diversifier les ressources des ménages. Ces stratégies, traditionnellement répandues en Europe du Sud, ont connu un essor important durant la dernière décennie comme la polyvalence professionnelle, le recul du salariat face à l’activité indépendante, le repli sur la solidarité familiale, l’émigration transnationale et la multi-localisation des espaces d’activité et de vie. Nous montrerons que l’austérité provoque une crise du modèle sud-européen de protection sociale, en accélérant le passage de « welfare states » à des « welfare societies » plus inégalitaires et individualisantes18.
Revisiter le concept d’austérité urbaine à partir de l’Europe du Sud
7Parce qu’ils possèdent une importante dette publique accumulée sur le temps long, les quatre États d’Europe méridionale membres de la zone euro que sont le Portugal, l’Espagne, l’Italie et la Grèce, ont été durement atteints par la crise des dettes souveraines (2009-2010) qui a suivi la crise boursière de 2007 (figure 1.1). Les institutions européennes leur ont imposé des « agendas austéritaires19 », qui ont atteint les villes et plus largement l’ensemble des collectivités territoriales. Les études se sont donc récemment multipliées ces dernières années pour tenter de saisir les spécificités des effets urbains de l’austérité en Europe du Sud20. La crise de l’euro s’est aussi accompagnée d’un discours très critique à l’égard de ces pays, regroupés sous l’acronyme de « PIIGS » (pour « Portugal, Ireland, Italy, Greece, Spain »), dans des propos empreints de préjugés et de stéréotypes, faisant ressortir les spécificités négatives de ces derniers au sein de l’Union européenne, comme lieux de dysfonctionnement de la gestion publique (ampleur de l’évasion fiscale, corruption et clientélisme politique, etc.). Si l’austérité renvoie à des politiques publiques, elle comporte également une charge morale et normative puisqu’elle repose sur le postulat qu’une croissance économique saine et solide passe par une plus grande discipline budgétaire, et que les « pays dépensiers » doivent s’aligner sur une norme qui est notamment incarnée par les pays du nord de l’Union européenne.
Figure 1.1. Trajectoire comparée de la dette publique dans six pays de la zone euro en pourcentage du PIB (2000-2022).

Réalisation : D. Andrieu, UMR CITERES. Source : Assemblée nationale 2023, modifiée21.
8Les villes d’Europe du Sud ont subi directement et indirectement les effets de ces agendas austéritaires. Directement par une diminution des dotations allouées par l’échelon central, qui va souvent de pair avec un transfert accru de compétences seulement partiellement financées. Le cas de l’Italie montre bien comment, au cours de la période 2010-2018, l’effort fiscal imposé aux municipalités, par le biais d’une diminution des transferts budgétaires étatiques conjuguée à une forte augmentation des prélèvements municipaux pour compenser cette diminution, a contribué à améliorer les comptes publics de la nation tout en entraînant une forte contraction des investissements et des services publics municipaux22. Les ressources fiscales municipales sont passées de 348 à 557 euros par habitant entre 2010 et 2018, soit une hausse de 60 % en moyenne. Simultanément, les ressources provenant des transferts de l’État central ont été réduites de 390 à 262 euros par habitant sur la même période, soit une baisse de 33 % en moyenne. Cette reconfiguration des ressources municipales a eu des effets sur les dépenses courantes des communes. Trois postes ont tout particulièrement été affectés : l’éducation publique, les activités sportives et récréatives et la culture, les biens culturels qui seront évoqués plus loin (chapitre 8)23. Remarquons que la baisse des dépenses courantes dans le Mezzogiorno s’effectue dans un contexte où elles sont structurellement inférieures à celles que l’on observe dans des villes de tailles comparables dans les autres régions de la péninsule24. C’est aussi indirectement, par la baisse des ressources fiscales liée au ralentissement de l’activité économique, que les villes d’Europe du Sud ont été frappées par l’austérité et la crise.
9Les politiques d’austérité que l’on a vues se mettre en place au tournant des années 2000 et 2010 ne sont guère une nouveauté. Elles sont la continuation des politiques menées « depuis le tout début des années 1980, d’une part, par les gouvernements des pays occidentaux dans leur propre pays, et, d’autre part, par les institutions internationales (FMI, Banque mondiale, OCDE) dans certains pays d’Afrique, d’Amérique centrale et d’Amérique du Sud – à travers les programmes d’ajustements structurels25 ». Cette première séquence de politiques d’austérité, dont les États‑Unis et la Grande-Bretagne constituent les principaux terrains d’expérimentation pour les pays de l’OCDE26, a donné lieu à des recherches urbaines à visées monographiques et comparatives27, qui s’attachent pour l’essentiel à rendre compte des stratégies d’adaptation à la crise des finances publiques mises en œuvre par les administrations municipales et les équipes installées aux commandes politiques des villes : la question de l’adaptation est ici posée, non pas du point de vue des individus mais des sphères institutionnelles, à partir d’une problématique de travail en termes de gouvernement urbain. Il s’agit en quelque sorte de comprendre « comment continuer à faire avec moins ». C’est donc un cadre d’analyse qui s’intéresse aux ajustements des politiques urbaines dans un contexte contraint selon trois directions : 1. l’évaluation des mesures d’austérité (la démarche évaluative allant de pair avec une volonté prescriptive) ; 2. les modalités de mise en œuvre des mesures d’austérité au niveau central ou au niveau local (stratégies d’austérité généralisées vs stratégies d’austérité ciblées ou dites sectorielles) ; 3. les orientations données aux mesures d’austérité et à leur contenu (gel ou baisse des salaires, suspension du recrutement dans l’emploi public, licenciements, etc.).
10Si l’on se place à présent à l’échelle nationale, là encore le « cycle austéritaire » contemporain n’est autre que la continuation de politiques restrictives sur le plan budgétaire précédemment adoptées. Le cas de l’Italie montre que les mesures d’austérité ont été formellement introduites en 2006 avec l’inscription de l’expression « spending review » dans la législation avec l’adoption de la loi n° 296 de 200628 : la programmation des finances publiques est soumise à un cadre contraignant en termes d’équilibre des comptes et de rationalisation de la dépense29. Cette innovation législative a elle‑même été précédée dans les années 1990 par des mesures de restrictions budgétaires pour préparer l’entrée de l’Italie dans l’euro ayant un impact sur l’investissement public. La Banque d’Italie a observé, dans un contexte national marqué par de fortes disparités territoriales, un effet régional différencié des politiques de restrictions budgétaires : la dépense publique a connu une contraction plus forte au Sud (– 2,6 %) qu’au Nord et dans le Centre (– 1,3 %) pour la période 2011-2012. Et sur la période 2009-2012, les secteurs les plus affectés ont été l’éducation (– 14,6 % dans le Mezzogiorno contre – 8,1 % dans le Nord et le Centre) et la santé (– 6,7 % dans le Mezzogiorno contre – 2,9 % dans le Nord et le Centre).
11L’historienne Céline Vaz30 a quant à elle pu montrer que l’« austerity urbanism » pratiqué ces dernières années en Espagne plonge ses racines dans les politiques franquistes. Entre 1939 et 1975, alors que l’Europe du Nord-Ouest met en place ce que l’autrice appelle un « urbanisme providence » en lien avec la construction de l’État social, l’Espagne de Franco mène une politique d’austérité inspirée de l’orthodoxie libérale de la fin du XIXe siècle : la faiblesse des dépenses publiques se traduit par des transferts budgétaires réduits à destination de collectivités territoriales à l’autonomie limitée, et qui restent profondément sous-équipées. Elles sont ainsi maintenues dans une austérité structurelle durant une bonne partie du XXe siècle. Et ce n’est qu’avec la transition démocratique que se met en place en Espagne un « urbanisme providence », favorisé par l’autonomie nouvelle des municipalités, qui tentent de rattraper leur retard en matière de politiques sociales et d’équipements publics, au moment même où ailleurs en Europe l’État-providence commence à être restructuré. La crise des dettes publiques de 2009 entraîne alors un retour aux politiques d’austérité et une convergence brutale de l’Espagne avec l’Europe du Nord. Les politiques urbaines de l’Espagne franquiste relèvent cependant moins de la « dévolution de l’austérité31 », caractéristique du néolibéralisme et visant à reporter sur les échelons inférieurs la restructuration des dépenses publiques, que d’une orthodoxie budgétaire libérale qui limite les dépenses de l’État aux domaines régaliens. Si dans le premier cas de figure, la mise en œuvre d’une politique d’austérité vise à organiser un désengagement sélectif de la puissance publique, dans le second cas, elle marque la constance de la puissance publique à ne pas s’engager dans une politique d’État-providence et à demander aux individus d’assurer par eux‑mêmes leur protection sociale. Les politiques d’austérité espagnoles apparaissent ainsi moins liées au néolibéralisme comme moment politique (de critique et de rationalisation de l’État-providence au tournant des XXe et XXIe siècles) qu’au libéralisme comme idéologie (caractérisée par la limitation du rôle de l’État et de la puissance publique). L’austérité peut dans cette perspective être conçue comme un instrument de gouvernement32 qui, loin de relever d’un choix purement technique, est toujours l’expression d’une idéologie – en l’occurrence celle de la limitation du champ d’action de l’État.
12Les éléments rassemblés ici conduisent à penser que le « cycle austéritaire » contemporain n’est autre que la continuation selon des temporalités différentes en fonction des contextes nationaux de politiques budgétaires restrictives ; le compromis keynésien apparaît dans ces conditions comme une parenthèse, relativement courte, qui viendrait rompre une tendance de fond dans laquelle les États, tout en investissant de nouveaux domaines de compétences en dehors des activités régaliennes, s’attachent à transférer sur les collectivités locales et les individus le financement de ces activités.
Les États‑providence d’Europe méridionale à l’épreuve de l’austérité
13Mais ces agendas austéritaires ont eu des effets particuliers dans les sociétés d’Europe méridionale, caractérisées par des formes originales d’État-providence et de compromis sociopolitiques. En effet, depuis 1945 pour l’Italie, et depuis la transition démocratique des années 1970-1980 pour les autres, les pays méditerranéens de l’Union européenne ont développé une forme spécifique d’État-providence33, parfois qualifié de « familialiste34 ». Du fait du poids important de la religion et du souvenir de dictatures récentes dans ces pays, le rôle de l’État y reste subsidiaire, ce dernier n’intervenant que lorsque la famille ou les Églises ne peuvent assurer seules la protection sociale. Les pays d’Europe méridionale s’opposent également nettement à la France, l’Allemagne ou la Belgique en matière de marché du travail (poids de l’activité informelle et des indépendants par rapport aux salariés), de structures familiales35, et de fonctionnement de l’État (fortement imprégné de pratiques de clientélisme). L’action de l’État y est limitée à certains secteurs, où les aides sont généreuses, comme les retraites, l’éducation et la santé, mais ignore largement le logement ou la prise en charge des jeunes enfants et des personnes âgées, fortement dépendants de la solidarité familiale. Le logement social et les aides publiques au logement sont peu développés, l’accès au logement se faisant par des filières familiales et informelles (auto-construction, transmission par héritage, urbanisation non réglementaire) tolérées voire encouragées par les pouvoirs publics pour négocier un consensus politique36. Ce modèle de « welfare » familialiste a fait l’objet d’un consensus fort en Europe du Sud jusqu’à la fin des années 1990, car il a permis un large accès à la propriété dans le contexte d’une urbanisation rapide depuis la Seconde Guerre mondiale. L’Italie, la Grèce, l’Espagne et le Portugal sont devenus des sociétés de propriétaires, où la propriété du logement est utilisée comme une source de « welfare » dans un contexte de forte précarité des emplois37 et, de plus en plus, comme une rente du fait de l’essor du tourisme et des locations à court terme en Europe méridionale (voir chapitre 6)38. Mais la crise et l’austérité sont venues révéler les limites du système, en rendant visibles les profondes inégalités qui marquent les États-providence et les sociétés urbaines sud-européennes.
14Dans le compromis social d’après-guerre, garantissant une répartition des responsabilités entre l’État, la société civile, la famille et le marché39, l’austérité est venue accentuer le poids des deux derniers, en augmentant d’un côté la « refamilialisation » des États-providence et l’appui sur les solidarités interpersonnelles40, et en incitant de l’autre les individus à développer des activités entrepreneuriales et indépendantes pour compenser la faiblesse des salaires et la précarité des statuts professionnels41. La recrudescence des formes d’auto-organisation et d’informalité, provoquée un peu partout sur le vieux continent par l’austérité42, s’inscrit en Europe du Sud dans des pratiques bien consolidées, où elles constituent souvent la seule alternative envisageable pour les individus en situation de précarisation face aux restructurations de la protection sociale publique et la flexibilisation du marché du travail. À première vue, face aux agendas austéritaires, les sociétés sud-européennes ont ainsi pu faire preuve d’une assez forte capacité d’adaptation. Des études récentes ont montré comment, face à la hausse du chômage et à la contraction des salaires, les jeunes ménages se sont appuyés sur l’aide financière des retraités et des aînés43 ou sont retournés vivre chez leurs parents44. Les travaux ont aussi mis en lumière l’importance des réseaux d’entraide interpersonnels et de voisinage dans le domaine alimentaire, de la santé, ou du « care » domestique45. D’autres ont insisté sur le recours à la mobilité face à la crise, les jeunes adultes d’Europe méridionale choisissant de retourner à la terre – dans ces pays d’exode rural récent46 –, et surtout de reprendre la route de l’exil, dans ces vieux pays d’émigration que sont l’Italie, la Grèce, l’Espagne et le Portugal47. Le recours aux solidarités familiales ou interpersonnelles s’est accompagné d’un développement très fort de pratiques auto-entrepreneuriales, notamment à travers la propriété du logement, et l’usage des locations touristiques à court terme et l’économie de plateforme48 (voir chapitre 7), du fait de l’explosion du tourisme en Europe du Sud à la suite des printemps arabes.
15Mais ces phénomènes d’adaptation des sociétés urbaines sud-européennes à l’austérité s’appuient en réalité sur un système de « micro-rentes49 », qui privilégie certaines catégories de population (les propriétaires de leur logement, les personnes bénéficiant de la proximité de leur famille dans l’espace local ou de réseaux de relations internationaux) au détriment d’autres50, et sans possibilité de redistribution équitable par les pouvoirs publics. L’austérité révèle ainsi les profondes inégalités et le dualisme structurel du « modèle » sud-européen. Les États-providence d’Europe méridionale sont en effet dualistes, accordant une protection correcte aux salariés du secteur formel tandis que les indépendants, très nombreux dans ces pays marqués par l’importance de la petite entreprise familiale, et surtout les travailleurs informels sont dépendants de leurs réseaux familiaux. Ce dualisme affecte en premier lieu les femmes et les jeunes, nombreux à travailler dans le secteur informel ou comme auxiliaires familiaux, dans un système d’aides publiques qui a été pensé sur le modèle de l’homme salarié, « breadwinner » de sa famille. Les jeunes adultes non propriétaires, les immigrés ne pouvant pas bénéficier du soutien quotidien de leur famille et les femmes en situation de monoparentalité apparaissent comme les perdants du système et les principales victimes des politiques austéritaires.
16Un autre aspect du modèle sud-européen accentué par l’austérité concerne les inégalités territoriales. Souvent présentée par les chercheurs d’Europe ou d’Amérique du Nord comme un ensemble homogène, l’Europe méridionale est traversée par une très grande diversité entre États, mais aussi entre villes et régions au sein des espaces nationaux. L’Italie et l’Espagne sont marquées par une longue tradition de pouvoirs et d’autonomies régionales et urbaines, où les politiques sociales communales et locales sont parfois venues compenser les carences des États-providence nationaux. Là aussi, l’austérité est venue rendre visibles et creuser les inégalités territoriales. L’Italie en est un bon exemple. L’austérité nationale y a accentué la fracture entre les villes du Nord et celles du Mezzogiorno. Dans la péninsule comme ailleurs, le premier impact de l’austérité sur les villes a concerné les coupes et les restructurations dans les budgets municipaux, poussant à la faillite de nombreuses communes. Entre 2011 et 2016, 84 communes urbaines ont ainsi été déclarées en défaut de paiement en Italie et placées sous un régime de commissariat contrôlé par le Conseil des ministres51, auxquelles se sont ajoutées 146 collectivités locales déclarées en « pré-faillite », et contraintes par la Cour des comptes à une restructuration de leur budget. La grande majorité de ces « città fallite » (« villes en faillite ») étaient localisées dans le Mezzogiorno (60 des 84 communes en faillite se situaient dans trois régions du Sud : la Campanie, la Calabre et la Sicile), notamment les grandes agglomérations de Naples, Catane, Messine, Reggio Calabria – mais cela a aussi touché des villes moyennes comme Pescara dans les Abruzzes. C’est que dans le nord de l’Italie, les politiques nationales d’austérité et la rigueur imposées par l’Union européenne ont parfois été atténuées par les finances locales, ce que Francesca Artioli et Felix Ardisson appellent une « locally mitigated austerity », notamment pour Milan, Udine ou Bolzano. Au contraire, dans les villes pauvres du Sud, les agendas austéritaires nationaux sont venus aggraver des situations budgétaires déjà très fragiles, provoquant une « surenchère austéritaire » (« gridlock austerity52 »). Dans les villes du Sud italien, les faillites ont en effet été provoquées par la baisse des recettes fiscales dues à la crise économique et par les coupes brutales des transferts financiers de l’État central. Entre 2010 et 2015, ce sont ainsi 8,6 milliards d’euros de transferts aux communes qui ont été supprimés par différents décrets‑lois gouvernementaux53. Mais les faillites ont aussi été provoquées par de nouvelles pratiques comptables, introduites en Italie en 2015 sous la pression de Bruxelles, qui ont révélé la fragilité des finances des communes de la péninsule. Avant 2015, il était ainsi possible d’inscrire dans les recettes communales des créances dites « peu sûres », car peu susceptibles d’être réellement collectées par les pouvoirs publics, comme les amendes communales par exemple, ce qui permettait à beaucoup de communes d’afficher un équilibre des comptes virtuel et de continuer à avoir accès au crédit. La suppression de cette pratique en 2015 a précipité de nombreuses municipalités dans la faillite.
L’impact de l’austérité sur les politiques urbaines et la production des espaces publics
17Comment les villes d’Europe du Sud ont‑elles restructuré leurs finances dans ce contexte austéritaire et quels en ont été les effets sur les politiques urbaines et les espaces publics ? Pour ce qui concerne l’Italie, les communes ont été contraintes de mettre en place des politiques locales d’austérité, en suivant les recettes néolibérales d’assainissement des comptes publics, que ce soit sous la contrainte directe du régime du commissariat national (communes en faillite), ou de manière indirecte par le biais de programmes pluriannuels « de rééquilibrage » lancés en 2012 et devant être approuvés par la Cour des comptes (communes en « pré-faillite »). D’un côté, les communes concernées ont augmenté leurs recettes par l’augmentation des impôts locaux, notamment la taxe sur les déchets, et par la création en 2011 d’un nouvel impôt local à l’échelle nationale, l’IMU (« Imposta municipale unica »), une taxe foncière portant sur les propriétés immobilières (premier impôt de l’histoire récente italienne visant à taxer les résidences principales54). Les municipalités ont aussi augmenté leurs recettes en privatisant de larges pans de leurs biens fonciers et immobiliers, notamment les patrimoines militaires et ferroviaires récupérés par les communes dans le cadre des restructurations de l’armée et des chemins de fer nationaux55. De l’autre côté, les municipalités italiennes ont drastiquement réduit leurs dépenses, en gelant les embauches et les investissements. Les services publics des communes ont continué de fonctionner durant les années d’austérité mais de manière dégradée : les arbitrages municipaux ont conduit à tailler dans les dépenses d’investissement plutôt que dans celles de fonctionnement pour assurer une continuité minimale des services publics. Ces derniers se caractérisent donc moins par un effondrement brutal que par une lente dégradation due à un sous-investissement structurel qui, dans le Sud, a même débuté bien avant la crise de 2007-2009.
18Rome offre un exemple paradigmatique de cette « surenchère austéritaire56 ». En 2008, la municipalité est au bord du défaut de paiement avec près de 22 milliards d’euros de dettes. Pour d’évidentes raisons symboliques et politiques, l’État italien ne pouvait laisser sa capitale faire faillite sous le regard des médias internationaux : la ville de Rome a alors bénéficié d’un traitement particulier en ayant la possibilité de déroger aux dispositions générales en matière de bilan financier applicables aux collectivités locales, en contrepartie, un commissaire placé sous la responsabilité du Premier ministre a été chargé de liquider la dette et de restaurer les finances de la capitale. La commune de Rome, avec ses 22 milliards de dette, est devenue une « bad company » et a été remplacée en 2010 par une nouvelle entité spécialement créée, la « città metropolitana di Roma Capitale » (ville métropolitaine de Rome Capitale), sans dettes. Dès 2014 cependant, cette dernière avait déjà accumulé 800 millions d’euros de dette et a été obligée de voter un vaste plan de coupes budgétaires : 440 millions d’euros d’économies sur trois ans sont alors prévus dans les dépenses sociales de la commune57. Les effets ont été particulièrement forts dans le secteur des transports. À l’automne 2014 sont supprimées brutalement 56 lignes de bus desservant les périphéries de la ville. Parallèlement, le nouveau budget prévoit une augmentation des tarifs des parkings municipaux et des abonnements au transport public communal. La vente de lignes ferroviaires du transport public à des opérateurs étrangers est mise à l’étude, notamment celle de la ligne Rome-Lido d’Ostia, finalement jamais réalisée58. Ce contexte de crise a aussi fonctionné comme une fenêtre d’opportunité pour faire avancer un projet de réorganisation institutionnelle de la capitale italienne qui rencontrait des résistances aussi bien au niveau local que national, avec la mise en place d’une structure métropolitaine qui regroupe 121 communes et remplace depuis 2015 la Province de Rome (voir chapitre 3). Une logique comparable visant à constituer des entités métropolitaines tout en renforçant la commune centrale est observable ailleurs en Europe du Sud, à l’image de Madrid ou de Barcelone qui ont aussi fait l’objet de lois spéciales renforçant leurs compétences en 200659.
19On observe un phénomène analogue dans le secteur du petit commerce urbain, lui aussi durement touché au début des années 2000 par la chute de la consommation induite par les politiques d’austérité. Ainsi, entre 2011 et 2012, c’est le tiers des commerces de détails du centre-ville d’Athènes qui ont fermé, avec des pics à 34,7 % dans la rue Panepistimiou et 42 % pour la rue Akadimias60, générant de véritables « crisis-scapes » dans la ville61. Dès 2014, la Confédération nationale du commerce de Grèce observait cependant une tendance à la baisse du nombre de fermetures de commerces à Athènes, due notamment à la reconversion des nouveaux commerces dans la restauration et le divertissement. La crise urbaine provoquée par l’austérité se caractérise donc, comme toutes les crises, par une forme de « destruction créatrice » favorisant l’émergence de nouveaux secteurs économiques, et surtout de nouveaux acteurs de la ville aux dépens des autres, profitant des opportunités d’investissement ouvertes par la crise… Là encore, Athènes en fournit un exemple remarquable, car la faible régulation de la production urbaine par la puissance publique y a permis des changements très rapides parmi les acteurs du marché immobilier et la composition de la propriété durant les années de crise. C’est ce que montre l’enquête de Giorgos Lialios sur les nouveaux propriétaires immobiliers ayant acheté dans le quartier d’Exarchia entre 2009 et 201862. Alors qu’en 2009, 95 % des acheteurs dans le quartier étaient Grecs, le poids des acheteurs étrangers n’a cessé d’augmenter durant la crise, ces derniers représentant 35 % des acheteurs en 2018, provenant essentiellement d’Israël, de Chine, de Chypre, d’Albanie et de France. Cette transnationalisation de la propriété immobilière du centre-ville d’Athènes apparaît directement liée à la crise : celle‑ci constitue un facteur central dans la circulation internationale des capitaux, qui trouvent de nouveaux contextes de valorisation (en l’occurrence ici la baisse des valeurs immobilières et mobilières), et entretiennent des mouvements (micro‑)spéculatifs.
20Ces formes d’adaptation au contexte austéritaire ont aussi marqué les politiques publiques et les modes de gouvernance urbaine, avec le développement dans les villes d’Europe méridionale de formes de « low budget urbanism63 » ou d’« urbanisme tactique ». L’expression « tactical urbanism », née en Amérique du Nord, désigne un modèle d’aménagement fondé sur des initiatives citoyennes, des transformations légères et souvent temporaires des espaces publics, fréquemment appuyées sur l’art et l’évènementiel, dans une optique non marchande et alternative aux objectifs d’attractivité et de compétitivité affichés par l’urbanisme institutionnel usuellement pratiqué64. Si le concept a été forgé en Amérique du Nord, la pratique est en réalité plus ancienne dans les villes d’Europe du Sud où, face à une faible intervention des pouvoirs publics dans le secteur culturel, le « troisième secteur » et les collectifs d’habitants sont depuis longtemps des acteurs importants de production et l’animation des espaces publics, et le développement d’activités culturelles et artistiques (voir chapitres 4 et 7). La crise financière et l’austérité budgétaire ont cependant accentué ces pratiques et, surtout, elles ont favorisé l’institutionnalisation de l’urbanisme tactique, dont les recettes – qui permettent une transformation de la ville à faible coût – ont parfois été intégrées par l’urbanisme institutionnel usuellement pratiqué et les politiques d’aménagement des municipalités. C’est très net à Naples par exemple, où face à la baisse des dépenses d’investissement dans le secteur culturel de la part des collectivités locales dans les années 2000, de nombreuses occupations citoyennes de lieux à l’abandon ont vu le jour dans le centre historique – comme l’Asilo Filangieri ou l’ancien hôpital psychiatrique judiciaire (« ex‑OPG »), transformés par des collectifs d’habitants à la fois en espaces culturels et en centres d’aide sociale pour les populations fragiles de leur quartier (voir chapitre 8). En 2016, huit de ces occupations de lieux du centre historique ont été légalisées et reconnues par la municipalité comme des « communs émergents [...] générateurs de capital social et relationnel65 ». Les réaménagements des espaces publics et la piétonisation des rues dans les villes du Mezzogiorno fournissent un autre exemple de ce « low budget urbanism66 », qui consiste à transformer la ville à faible coût en intégrant les pratiques de l’urbanisme tactique dans les politiques publiques67.
S’adapter à l’austérité : une reconfiguration des espaces de vie
21Mais au‑delà des espaces publics, ce sont aussi les espaces de vie individuels des habitants des villes d’Europe du Sud qui ont été reconfigurés par le cycle austéritaire de la fin des années 2000.
22Tout d’abord, la crise et les politiques d’austérité ont entraîné pour un grand nombre de personnes une sortie du salariat et l’entrée dans des activités indépendantes, ou un cumul des deux. Les pays d’Europe méridionale se caractérisent historiquement par une moindre importance du salariat, le rôle moteur des petites entreprises familiales dans l’économie, et la poly-activité (qui repose souvent sur le cumul d’une activité salariée et d’une activité indépendante, parfois gérée familialement73). La crise a eu pour effet d’accentuer cette caractéristique traditionnelle du marché du travail. Le travail indépendant se substitue au travail salarié dans une conjoncture où l’initiative et la création d’entreprise sont socialement fortement valorisées et soutenues par les pouvoirs publics à travers des dispositifs juridiques – ce dont témoigne aussi l’essor de l’auto-entreprenariat dans le cas de la France74. Une rationalité identique est à l’œuvre dans le « retour à la terre » et l’immobilier locatif de plateformes – qui ont aussi connu un essor très important dans les années d’austérité en Europe du Sud. Il faut y voir non seulement la constitution d’unités de production économique à l’échelle de l’individu (celui‑ci est à la fois entrepreneur, propriétaire de ses moyens de production et son propre employé), mais également une manière de vivre où l’individu est conduit à se penser comme un agent économique. C’est un statut qui repose sur une conception de l’individu « entrepreneur de lui‑même », porteuse d’une vision tout à la fois des rapports sociaux et de soi75. Dans cette conception, la condition d’un individu dépend fondamentalement de ses capacités et de ses ressources pour créer et développer son propre outil de production, et moins de la société et des régulations qu’elle est susceptible de mettre en place concernant l’organisation des activités productives. En contrepoint, les difficultés qu’il rencontre sont imputées à sa capacité à se mobiliser et prendre en main son existence, et non aux logiques systémiques qui organisent la société.
23Les politiques d’austérité urbaine n’ont pas seulement des effets matériels en termes de ressources publiques réduites ou tout simplement taries ; elles ont aussi un impact sur les imaginaires sociaux dans la mesure où elles influent sur les représentations de la réalité sociale, notamment en banalisant les logiques de marchandisation en valorisant la figure de l’entrepreneur (de soi) et en poussant à une rationalisation des existences que l’on veut de plus en plus tournées vers la production de richesses et la promotion de l’activité économique76. Les réformes débouchent sur une situation où les individus doivent adopter une nouvelle vision du monde construite à partir de l’idée de responsabilité individuelle (il s’agit de trouver son propre chemin pour sortir de la crise) et d’entreprenariat (la réussite individuelle, la recherche d’opportunités et la prise de risque deviennent des valeurs de référence). Les politiques d’austérité transforment les sociétés au sens où elles reconfigurent ses valeurs, ses références, et le rapport des individus à l’État et le rapport que les individus en tant que sujets politiques entretiennent entre eux et font exister une communauté politique.
24Or, dans bien des cas, cette reconversion professionnelle sous contrainte a été facilitée par la possession d’un bien foncier (entraînant un « retour à la terre ») ou immobilier (permettant la location temporaire d’un logement sur les plateformes Internet de type Airbnb). L’exploitation de ces « micro-rentes » a donc reposé sur une reconfiguration des lieux (logements urbains, terrains ruraux, etc.), aussi bien dans leur dimension physique que dans leurs usages sociaux. L’étude de cas à la fin de ce chapitre montrera comment ces logiques d’auto-entreprenariat s’appuient sur une réorganisation des lieux de vie, et une transformation des logements.
25Une autre conséquence importante des années d’austérité en Europe du Sud a en effet été la reprise de l’émigration internationale et le développement de modes d’habiter mobiles. Depuis la crise financière de la fin des années 2000, les jeunes adultes des vieilles terres d’émigration que sont la Grèce, le Portugal, l’Espagne et l’Italie ont repris la route de l’exil, principalement vers les grandes métropoles du Royaume-Uni, d’Allemagne et de France77. Cette nouvelle vague migratoire reflète la précarité forte des jeunes adultes dans les sociétés d’Europe méridionale, caractérisées par des taux de chômage des jeunes records ou la permanence des jeunes adultes au domicile de leurs parents. La crise est venue révéler les faiblesses structurelles des économies d’Europe méridionale, encore portées par des secteurs traditionnels à main-d’œuvre peu qualifiée (cuir et peaux, textile, agro-alimentaire, etc.) et éprouvant des difficultés à absorber le nombre croissant de jeunes diplômés issus de la massification universitaire, qui cherchent donc à valoriser leur capital humain dans les économies plus qualifiées et tertiarisées de l’Europe du Nord-Ouest. En Espagne, le solde migratoire est même devenu négatif au plus fort de la crise, l’émigration hors du pays concernant un grand nombre de migrants latino-américains naturalisés et employés dans le secteur de l’aide domestique. Mais dans les autres pays d’Europe du Sud, ce sont surtout les natifs qui ont émigré, et en particulier les plus diplômés. Des différences subsistent cependant entre pays d’Europe du Sud, l’émigration portugaise conservant par exemple une forte composante peu qualifiée, et au sein même des espaces nationaux : en Italie, ce ne sont pas les jeunes du Mezzogiorno qui migrent le plus (ils privilégient plutôt la migration interne dans le nord du pays, moins coûteuse), mais les jeunes diplômés issus des villes et des régions les plus riches du nord et du centre de la péninsule.
26Ces modes d’habiter plus mobiles ou ces stratégies d’adaptation à la crise par les micro-rentes et l’entreprenariat sont en effet traversés par de profondes inégalités. Ce sont les mieux dotés en capitaux qui conservent une capacité à se projeter dans l’avenir et à surmonter des événements déstabilisateurs. L’austérité s’accompagne de la diffusion d’un capitalisme de rente dans les classes moyennes. S’établir comme entrepreneur indépendant nécessite un capital de départ : être propriétaire (d’un appartement ou d’un terrain agricole) ou avoir la possibilité de le devenir grâce à un héritage ; la production de valeur économique est conditionnée par la disponibilité de ce capital de départ. L’austérité accentue les inégalités sociales non seulement en entraînant une moindre redistribution des ressources publiques à destination des populations socialement et économiquement les plus fragiles, mais également en survalorisant la détention de ressources individuelles ou familiales pour s’en sortir qui sont, comme on vient de le signaler, inégalement distribuées.
27Ainsi ces pratiques quotidiennes pour « faire avec » l’austérité78 constituent un vecteur de changement des rapports de production et des statuts professionnels (glissement du salariat à l’auto-entreprise), mais aussi des espaces urbains, que ce soit les espaces publics ou les espaces de vie tissés au quotidien par les individus. L’essor de la location temporaire ouvre la voie à une marchandisation du logement à grande échelle, et à une concurrence accrue entre « touristes » et « résidents ». Aux phénomènes spéculatifs classiques associés aux transactions foncières et à la construction immobilière s’ajoute aujourd’hui une spéculation résidentielle visant à extraire de la valeur par la mise en location de logements à destination de segments solvables (les touristes principalement) et au détriment de populations qui cherchent à se loger selon des baux classiques et à un prix de marché acceptable. Par ailleurs, le développement des plateformes en ligne tire le marché immobilier à la hausse et ouvre la voie à la mise en place d’autres opérations spéculatives classiques dans des quartiers jusque‑là restés à l’écart, peuplés de populations aux revenus bas ou moyens, du fait de la présence de nouvelles catégories de population et les transformations que leur présence entraîne en termes d’offre commerciale, culturelle et récréative. On trouve là une bonne illustration de la lecture matérialiste d’Henri Lefebvre79, selon laquelle ce sont les rapports de production qui produisent l’espace et les rapports à l’espace des individus.
Études de cas80
28Les deux études de cas qui suivent s’attachent à mettre en évidence la manière dont les acteurs publics et les acteurs privés s’adaptent au contexte austéritaire. La première s’intéresse à l’urbanisme « low cost » : le manque de ressources financières met les municipalités dans la situation de produire des politiques publiques en mode dégradé, ici dans le domaine de l’aménagement de l’espace public. La seconde étude de cas est centrée sur l’expérience d’une famille et montre comment la possession d’un patrimoine immobilier, valorisable via la plateforme Airbnb, lui a permis d’amortir les effets de la crise.
La piétonisation « low cost » en temps d’austérité : les cas de Naples et Palerme
29Toutes les deux contraintes par de sévères budgets d’austérité après la crise des dettes publiques, Naples et Palerme ont réussi à piétonniser les rues et réaménager les espaces publics de leur centre-ville à très faible coût, sans intervenir sur les infrastructures lourdes (chaussée non modifiée, trottoirs maintenus, pistes cyclables temporaires…) mais par un usage raisonné du petit mobilier urbain, en particulier des pots de fleurs en béton, qui se sont multipliés dans les villes du Mezzogiorno depuis les années 2000. Ces derniers, trop lourds pour être déplacés par les habitants mais facilement modulables par des engins de chantier, permettent de fermer les rues aux voitures à moindre coût, de manière légère et souple en fonction des heures de la journée ou des évènements publics. Ils permettent ainsi de changer progressivement les usages des espaces publics, et de les faire accepter à plus long terme.
Figure 1.2. Piétonisation du front de mer de Naples (via Partenope).

Photographies : Thomas Pfirsch, juin 2017.
30À Naples, le projet de piétonisation du front de mer – l’un des plus grands d’Europe avec ses 3 kilomètres s’étirant le long des beaux quartiers, de Mergellina au château de l’œuf – remonte à 2013, sous la municipalité De Magistris81, à travers l’opération « Lungomare liberato » (front de mer libéré). Le projet suscite de fortes tensions. La via Caracciolo, large boulevard-digue à quatre voies construit à la fin du XIXe siècle le long de la plage de Chiaia, est en effet un axe majeur de circulation permettant de décongestionner le centre-ville. Les tensions sociales sont également vives autour des inégalités d’accès à la mer dans la ville, la bourgeoisie locale s’opposant fortement au projet pour préserver son usage privilégié du front de mer. Les contraintes budgétaires sont également très fortes puisqu’en 2013, Naples est soumise à une cure austéritaire drastique. Pour des raisons financières et pour apaiser les tensions sociales, le projet s’impose donc par le biais de l’évènementiel culturel : c’est la coupe de l’America, accueillie à Naples en 2013, qui permet de justifier la fermeture de la via Caracciolo au trafic automobile, fermeture présentée alors comme provisoire, mais répétée dans les années suivantes par une politique d’évènementiel permanent sur le front de mer (de l’accueil de la coupe Davis au « pizza village » tous les mois de juin). Mais surtout, pour imposer le projet, la municipalité fait le choix d’interventions légères : la voierie et les trottoirs ne sont pas modifiées, et la via Caracciolo est fermée au trafic seulement les week-ends et à certaines heures de la journée, grâce à la disposition de pots de fleurs en béton amovibles, et à une forte présence de la police municipale. Finalement, la piétonisation provisoire devient quasi permanente, mais pas sur la toute la via Caracciolo. Elle se concentre sur une petite portion du front de mer – celle située sur le littoral de Santa Lucia – où se localisent les grands hôtels de la ville et les principaux restaurants et cafés du littoral, qui reçoivent l’autorisation d’étendre leurs terrasses. Après les attentats de Nice de 2015, les jardinières sont aussi utilisées comme dispositifs de sécurisation anti-terroriste contre les voitures béliers, et s’organisent en doubles rangées aux entrées du boulevard littoral piétonnisé. En mars 2021, la dernière année du deuxième mandat du maire Luigi de Magistris qui veut en faire le symbole de son action, la municipalité vote la piétonisation totale du front de mer sur cette portion de Santa Lucia, avec cette fois des modifications plus lourdes : élargissement des trottoirs, remplacement de l’asphalte par un pavement de lave noire, végétalisation partielle, piste cyclable en site propre sécurisé, pour un coût total de 13 millions d’euros.
Figure 1.3. Piétonisation de la via Maqueda à Palerme.

Photographies : Thomas Pfirsch, mai 2016.
31À Palerme, la piétonisation de la via Maqueda, grand axe nord‑sud ouvert en 1600 à travers la vieille ville, a débuté en 2013, suite à la fermeture de la rue du fait de l’effondrement d’une toiture et à la mobilisation d’un collectif d’habitants et de commerçants. La rue est ensuite déclarée en zone à trafic réduit (ZTL : « zona a traffico limitato ») par la municipalité, fermée partiellement à la circulation automobile par l’ouverture d’une voie piétonne et cyclable bordée de pots de fleurs en béton, de poubelles et de bancs publics fixés au sol. Les trottoirs et la voirie ne sont pas modifiés, mais de nouveaux usages de la rue s’installent, permettant des attroupements devant les commerces, une végétalisation légère sur les trottoirs, l’extension de certaines terrasses. L’usage des jardinières pour imposer une piétonisation souple des espaces publics avait déjà servi dès le début des années 2000 pour des places du centre historique. En 2020, la piétonisation de la via Maqueda devient permanente, sans modification substantielle de son infrastructure, mais avec l’implantation de caméras de vidéo-surveillance et un nouveau revêtement au sol.
32Ainsi, à Naples comme à Palerme, l’usage raisonné des jardinières et du petit mobilier urbain est devenu l’un des principaux instruments du « low cost urbanism » en temps de crise, intégrant dans les politiques publiques municipales les outils de l’urbanisme tactique d’initiative citoyenne. Amorcé dès le début des années 2000 dans ces villes du Mezzogiorno en manque de ressources fiscales, il s’est considérablement développé avec les politiques austéritaires lancées dans les années 2010, et a même essaimé ailleurs en Europe, où les blocs de béton, jardinières et autres « securiblock » plus ou moins esthétisés, se sont multipliés pour sécuriser les espaces publics dans un contexte de peur du terrorisme ou pour imposer de nouveaux espaces piétons ou cyclables provisoires (coronapistes…), à l’image des blocs de béton gris et jaunes acquis après 2016 par les mairies de Lille, Nice ou Bordeaux82.
Airbnb et nouveaux usages du logement en contexte austéritaire : l’exemple d’un « vicinage » napolitain
33Grâce à une enquête ethnographique multi-située entre Naples, Paris et l’Italie entre 2016 et 2018, j’ai pu étudier comment un groupe familial a reconfiguré ses modes d’habiter et ses espaces de vie durant les années de l’austérité83. Dans cette famille de classes moyennes du Mezzogiorno comme dans beaucoup d’autres, appui sur la solidarité familiale, émigration dans le nord de l’Italie ou à l’étranger et recours aux locations temporaires sur Airbnb se sont conjugués pour faire face à la précarisation des emplois et à l’incertitude économique. Magda est née dans la banlieue de Naples en 1982 et a émigré à Paris en 2013 dans le sillage de la crise des « subprimes », avec son compagnon italien et son fils de deux ans. Après des études de droit à Naples et un doctorat de sciences politiques à Bologne, elle travaille aujourd’hui comme cadre en contrat à durée indéterminée dans une organisation internationale basée à Paris. Fuyant la précarité des jeunes adultes dans le Mezzogiorno, le frère aîné de Magda a lui aussi quitté Naples, pour Bologne. La location sur Airbnb des logements de famille laissés vacants par les jeunes émigrés sert à financer les soins du père de Magda, malade, et les allers-retours entre l’Italie et la France. À Torre del Greco, au pied du Vésuve, Magda a en effet grandi au sein d’un « vicinage », situation fréquente dans la ville84. Ce « vicinage » est constitué par deux immeubles voisins situés dans la même rue de la ville de Torre del Greco, dans la banlieue proche de Naples, sur les pentes du Vésuve, et où vivaient au moment de l’enquête cinq ménages de la même famille, liés par des relations d’entraide quotidienne.
Figure 1.4. Le vicinage de Magda.

Source : Pfirsch 2020.
34Les parents de Magda habitent toujours dans leur appartement, avec le plus petit frère de Magda, Carlo, âgé de 28 ans. L’appartement a été divisé en 2010 pour aménager un studio pour Carlo mais, depuis 4 ans, c’est Tina qui y habite, une domestique sri‑lankaise salariée à plein temps pour s’occuper du père de Madga. Ce dernier est en effet très malade depuis une dizaine d’années, et lorsqu’elle est partie à Paris, Magda a tenu à faire engager une aide à domicile pour soulager sa mère. Le salaire de Tina est payé par Magda et son deuxième frère, Gennaro, émigré à Bologne. L’emploi de Tina permet aussi à la mère de Magda de venir à Paris presque une semaine par mois, pour s’occuper de son petit‑fils parisien. À l’étage juste en dessous de l’appartement des parents se trouve l’appartement de Magda, reçu en héritage après la mort de son grand‑père maternel en 2006, alors que Magda était étudiante à Bologne. Elle n’y a jamais vraiment vécu. L’appartement est resté vide plusieurs années et son frère Gennaro y a habité quelques mois avant de partir à Bologne. Mais depuis la maladie de son père, et son départ à Paris, Magda le loue sur Airbnb pour de courtes durées. Cela lui permet de payer le salaire de Tina et de financer ses allers‑retours Paris‑Naples, puisque Magda rentre au moins un week‑end par mois, avec son fils. Le système de la location temporaire lui permet de reprendre l’appartement tous les mois quand elle veut, de manière très souple. Si Magda gère l’argent, la logistique matérielle (clés, ménage, accueil des touristes) et les réservations sur le site sont assurées par sa mère, qui a l’avantage d’habiter juste au‑dessus. Même si le logement est en banlieue, il bénéficie d’un très bon taux de remplissage, puisque situé à proximité du Vésuve et des sites mondialement connus d’Herculanum et Pompéi. En 2016, Magda en avait retiré 7 000 euros nets.
35Un système analogue existe un peu plus loin dans la rue, dans un autre immeuble où habite la tante maternelle de Magda (Giuseppina, sœur aînée de la mère de Magda) et où son père avait acheté, en 2008, un appartement pour son frère Gennaro, juste à l’étage du dessus. Lorsque Gennaro s’est installé à Bologne avec sa compagne, en 2014, pour travailler comme cadre dans l’agro-alimentaire, il a d’abord loué l’appartement à plein temps, mais le locataire napolitain payait son loyer irrégulièrement. Prenant exemple sur sa sœur, il loue depuis deux ans l’appartement sur Airbnb pour de courtes durées, ce qui lui permet de revenir y loger un week‑end sur deux, puisqu’il rentre à Torre del Greco tous les 15 jours avec sa femme (également originaire de Torre del Greco, elle rentre aussi pour voir sa famille). Les revenus lui permettent de payer sa part du salaire de Tina et d’épargner pour, éventuellement, acheter à Bologne. C’est Gennaro qui gère le site et l’argent tiré de Airbnb, mais c’est sa tante Giuseppina, qui habite à l’étage inférieur, qui s’occupe des clés, de la femme de ménage et de l’accueil des touristes.
36Au total, Magda s’intègre à un vaste groupe de solidarité familiale, une « maisonnée » au sens de Florence Weber85 composée de 10 personnes formant 5 ménages, réunissant les anciens membres de la famille nucléaire de Magda, mais également une tante et une domestique et répartis entre Naples, Bologne et Paris. Entre ces 10 personnes, une partie des ressources sont mutualisées et servent à financer les soins du père de Magda à Naples, la garde du fils de Magda à Paris, et les voyages de tous entre Paris, Naples et Bologne. Voici comment Lucia, la mère de Magda, décrit la mobilisation du vicinage pour soutenir ses circulations entre France et Italie pour s’occuper de son petit‑fils parisien :
Je viens parce que Magda a besoin de soutien, c’est elle qui me demande. Tu vois ça la soulage parce que je cuisine, je fais les courses, je ramène de la Mozzarella [rires]… Non parce que tu en trouves ici mais c’est quand même pas la même. Et puis moi j’ai besoin de voir Marco, tu vois, c’est mon seul petit fils pour l’instant, comme ça je connais son parc, je connais ses amis chez la nourrice, j’ai appris un peu le français. – et comment vous vous organisez avec votre mari ? – tu sais Giorgio, ça se passe très bien avec Tina, que tu connais, tu as vu comme c’est une femme de confiance, c’est une fille pour moi, je peux venir ici pour toute une semaine, elle gère tout. Et puis il y a aussi Giuseppina à Torre, qui est là en cas de problème tu vois. Parfois je viens même le week‑end avec elle. Alors c’est Gennaro [le frère aîné de Magda] qui descend comme ça il y a toujours quelqu’un de la famille. On prend Easyjet toutes les deux, on est habituées maintenant […] En fait c’est difficile de faire un enfant à l’étranger, je suis mère, j’ai vu ma sœur comme c’était compliqué quand elle était en Suisse. Maintenant c’est différent, l’avion est peu cher, il n’y a pas de visa, s’il y a besoin je peux être là tout de suite, ça c’est quand même une grande différence.
37On voit ici comment la crise économique dans le Mezzogiorno a favorisé l’émergence de modes d’habiter mobiles et multirésidentiels. L’émigration professionnelle – nationale ou transnationale – conjuguée à l’exploitation des mobilités touristiques via les locations Airbnb, et à des systèmes de « care » fondés sur la solidarité familiale – y compris par‑delà les frontières – ont permis de diversifier les ressources du groupe et de réduire les incertitudes liées à la crise et l’austérité.
Conclusion
38Les débats économiques ont acquis cette particularité dans nos sociétés qu’ils sont le plus souvent posés dans l’espace public en termes techniques (niveau d’endettement, déficit public, taux de croissance, taux d’intérêt, balance commerciale, inflation, etc.), faisant ainsi la part belle aux experts : les enjeux de croissance, mais aussi de santé, d’éducation, de transition écologique, de solidarité intergénérationnelle, etc., que nos sociétés doivent affronter ont leurs solutions, ou leurs contraintes, dans une série de réglages macroéconomiques. Ce chapitre s’est attaché à montrer qu’à l’autre bout de la chaîne, derrière les indicateurs sur lesquels on s’efforce d’agir, et que l’on cherche à faire cadrer avec les cahiers des charges des agences de notation, il y a des existences qui, du jour au lendemain, peuvent être mises sens dessus dessous. Les partisans de l’austérité convoquent le mur de la dette et mettent en avant que seules des mesures d’orthodoxie budgétaire peuvent assurer le redressement des économies bousculées par la crise et permettre ainsi de renouer avec la croissance. Les exemples mobilisés ici montrent ce que l’austérité fait aux existences, la matérialité de ces mesures présentées comme indispensables (et sans alternatives) : contraction des budgets municipaux et sélectivité accrue des investissements publics et des dépenses courantes d’une part, réalités quotidiennes marquées par la précarité et la vulnérabilité d’autre part. Ils montrent également comment l’austérité favorise des spatialités urbaines caractérisées par une logique d’adaptation constante à l’incertitude, que ce soit au niveau collectif (espaces publics réaménagés temporairement par un urbanisme « low cost »), ou au niveau individuel (développement de modes d’habiter mobiles, mutualisation des ressources de la famille étendue, diversification des sources de revenu par l’essor de l’auto-entreprenariat et les micro-rentes urbaines).
39Regarder ce cycle austéritaire comme une opportunité créatrice pour les villes d’Europe du Sud semble donc contestable dans la mesure où, si certains éléments peuvent donner le sentiment d’une amélioration des positions individuelles, il ne faut pas perdre de vue les reculs en matière de droits collectifs (réforme du marché du travail et précarisation, privatisation d’actifs publics, introduction de logiques de rentabilité dans les services publics) qui accompagnent le déploiement de ce cycle austéritaire. La prise d’initiatives ou l’innovation sociale ne sauraient occulter les effets de la néo-libéralisation des sociétés, organisées de manière croissante autour des valeurs de performance et de concurrence, dans lesquelles le modèle entrepreneurial et la rationalité du marché cadrent de plus en plus les activités et les relations sociales86. Les transformations consécutives aux politiques d’austérité soulèvent la question de la durabilité à long terme de ce modèle d’adaptation individualiste à l’austérité, qui menace la ville au sens de projet collectif et communauté politique87. Alors que beaucoup de travaux ont insisté sur la revitalisation politique des villes et l’importance des mobilisations collectives en réaction à l’austérité (émergence de municipalités dirigées par de nouveaux partis de gauche88, de réseaux de « villes rebelles89 » fondant leur identité sur l’opposition aux politiques austéritaires), on observe au contraire le fort regain dans les classes moyennes et supérieures citadines de comportements spéculatifs et individualistes qui menacent à terme la « ville comme œuvre » chère à Henri Lefebvre90.
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Notes de bas de page
1Vitale 2013.
2Peck 2015.
3Dans l’exemple espagnol, qui sera évoqué plus en détail dans le chapitre suivant, le sauvetage des banques a nécessité l’injection de 61 milliards d’euros de fonds publics selon la Cour des comptes du pays sur la période 2009-2015. Celle‑ci souligne également que l’estimation du coût total du sauvetage « ne peut être considérée comme définitive, tant que tous les processus de restructuration ne sont pas finalisés ». Quant à l’État espagnol, il n’a pour le moment récupéré auprès des banques que 3 à 5 milliards, selon les estimations du Fonds de restructuration bancaire (FROB) et de la Banque d’Espagne (La Tribune, 11 janvier 2017).
4Trois acteurs majeurs animent le secteur de la notation souveraine : Standard & Poor’s, Moody’s, Fitch & Tarings. La responsabilité de ces trois agences a été pointée au plus fort moment de la crise, la dégradation régulière des notes contribuant à accélérer la faillite de la Grèce et à amplifier les difficultés d’accès aux marchés financiers du Portugal et de l’Irlande, et dans une moindre mesure de l’Italie et de l’Espagne (Banque de France 2012).
5Borriello 2018.
6Pour un état des lieux concernant ces mesures à l’échelle de l’Italie, voir Sénat, Rapport d’information fait au nom de la commission des affaires européennes sur la crise italienne et la zone euro, n° 113, 2011 (rapporteur : Jean-François Humbert).
7Peck 2012 ; Peck 2015 ; Tonkiss 2013.
8Hilbrandt – Richter 2015.
9Davies – Blanco 2017 ; Davies 2017.
10Peck 2015.
11Peck 2015.
12D’Antoni – Nocella 2015.
13Karyotis 2017.
14Parmi d’autres références : Briche 2016.
15À l’exception notable du livre dirigé par Susana Narotzky dans le cadre du projet « Grassroots economies », qui propose une ethnographie comparée des nouveaux modes de travail et de gestion du quotidien en lien avec la crise en Europe du Sud (Narotzky 2020).
16Lazzarotti 2006.
17Signorelli 2016.
18On oppose classiquement les États-providence (« welfare states », où plus de 50 % du PIB est généré par le secteur public, incluant une importante redistribution des ressources publiques) et les sociétés-providence (« welfare societies », où le secteur public représente moins de 35 % du PIB), voir Lane – Maeland 1998.
19Krugman 2013.
20Knieling – Othengrafen, 2016 ; Maccaglia – Pfirsch, 2019 ; Narotzky 2020.
21Assemblée nationale, Rapport d’information déposé par la Commission des affaires européennes sur la révision des règles budgétaires du Pacte de stabilité et de croissance, n° 1722, 11 octobre 2023, en ligne : www.assemblee-nationale.fr/dyn/16/rapports/due/l16b1722_rapport-information#.
22IFEL – Fondazione ANCI 2019.
23IFEL – Fondazione ANCI 2019.
24IFEL – Fondazione ANCI 2019.
25Guibert – Lebaron – Penafiel 2019.
26On parle de « reaganomics » pour désigner les politiques économiques initiées par Ronald Reagan, orientées vers une politique de l’offre et la lutte contre le « big government ». En France, l’inflexion de la politique socialiste et la conversion aux politiques d’austérité à partir de 1983 reçoivent le nom de « tournant de la rigueur ».
27Research in urban policy: coping with urban austerity (1985), de Terry Nichols Clark, couvre 36 pays.
28Giannola – Padovani – Petraglia 2015.
29Giannola – Padovani – Petraglia 2015.
30Vaz 2019.
31Peck 2012.
32Lascoumes – Le Galès 2005.
33Esping-Andersen 1990 ; Allen et al. 2004 ; Bertani 2013.
34Ferrera 1996.
35Voir dans ce chapitre l’étude de cas sur le rôle de la famille étendue : « Airbnb et nouveaux usages du logement en contexte austéritaire : l’exemple d’un “vicinage” napolitain ».
36Allen et al. 2004.
37Poggio 2008.
38Semi – Tonetta 2019.
39Esping-Andersen 1990.
40Lister 1994.
41Narotzky 2020.
42Boudreau – Lesemann – Martin 2016.
43Palomera 2020.
44Narotzky 2020.
45Arampatzi 2018 ; Romano 2021.
46Dolci – Cortès – Perrin 2019.
47Lafleur – Stanek 2016.
48Semi – Tonetta 2019.
49Narotzky 2020.
50« There is another way in which rents are becoming pervasive in the austerity environment: privileged access to resources that can be described as “micro-rents” linked to personal networks of family, friends, state agents or to residential hierarchies. These micro-rents can take the form of privileged access to employment, housing, income, care, seed capital and benefits. What they have in common with ordinary “rents” is that they are based on a “privilege” that marks boundaries of exclusion and inclusion, and that the resources they channel often appear as “unearned” rather than the result of “hard work” » (Narotzky, 2020, p. 12).
51D’après une enquête de 2016 de l’Istituto per la Finanza e l’Economia Locale (IFEL), fondation émanant de l’Associazione Nazionale dei Comuni Italiani (ANCI). Voir « Il paese dei comuni falliti », La Repubblicca, 12 octobre 2016, en ligne : https://inchieste.repubblica.it/it/repubblica/rep-it/2016/10/12/news/il_dissesto_finanziario_dei_comuni_italiani-147748161/.
52Adisson – Artioli 2020.
53Coupes de 2,5 milliards d’euros dans les transferts aux communes en 2010 (décret‑loi n° 78), 1,45 milliard en 2011 (décret‑loi n° 210), 2,5 milliards en 2012 (décret‑loi n° 95) et 375 millions d’euros en 2014 (décret‑loi n° 66).
54Une mesure similaire a été introduite en Grèce.
55Adisson – Artioli 2020.
56Adisson – Artioli 2020.
57Berdini 2014, p. 28.
58Berdini 2014, p. 28.
59Des compétences telles que la Sécurité, la Justice, l’Environnement et certaines questions économiques ont été transférées de l’État vers ces grandes villes. Dans certains aspects, il a été décidé de transférer des pouvoirs et dans d’autres par la délégation par l’État de la gestion à la ville, mais en gardant le contrôle final. En plus de ces lois spéciales, Madrid dispose d’un ensemble de mesures supplémentaires en raison de son statut de capitale. Dans le cas de Barcelone, la Charte municipale a quant à elle cherché à renforcer son autonomie dans le sens d’une gestion administrative s’affichant comme plus proche des citoyens et visant à améliorer la qualité des services de la ville. De cette manière, les spécificités de compétence de la mairie de Barcelone sont rassemblées dans une série de matières qui ont une incidence directe sur la coexistence citoyenne, telles que le Port de Barcelone, le littoral, les télécommunications, la mobilité ou encore la sécurité. Voir aussi les chapitres 2 et 3 sur l’expérience des « municipalités du changement ».
60D’après une étude réalisée en août 2012 par la Confédération nationale du commerce grecque (ESEE).
61Brekke et al. 2014.
62Lialios 2021.
63Färber 2014.
64Douay – Prévot 2016.
65Froment 2016.
66Färber 2014.
67Voir dans ce chapitre l’étude de cas consacrée à Naples et Palerme.
68Le Portugal et ses 308 « municípios », présent à diverses reprises dans l’ouvrage à travers le cas de Lisbonne (chapitres 4, 6), est un État de type lui aussi centralisé.
69Vandelli 2017, art. 114 de la Constitution : « La République est constituée par les Communes, les Provinces, les Villes métropolitaines, les Régions et l’État. »
70Ferlaino – Molinari 2009 ; Rivière 2004.
71Parmi leurs compétences figurent aussi l’organisation et la gestion des services publics et sociaux de rang municipal, le ramassage des déchets et les activités de police municipale.
72Le principe constitutionnel d’autonomie financière implique la capacité des municipalités à décider de leurs propres ressources et de leur utilisation. Ainsi, les communes peuvent compter sur les ressources issues des revenus de leur patrimoine, leurs impôts propres, les augmentations d’impôts des Communautés autonomes, la participation aux impôts de l’État, ainsi que les subventions, les tarifs publics, le produit des amendes et des sanctions. En 2017, les municipalités espagnoles ont eu un excédent de plus de 7 milliards d’euros.
73Oberti 2002.
74Abdelnour 2017.
75Nicoli – Paltrinieri 2017 ; Gorz 2001.
76Voir notamment les études de cas du chapitre 6.
77Dubucs et al. 2017 ; Lafleur – Stanjek 2017 ; Trenz – Triandafyllidou 2017.
78Maccaglia – Pfirsch 2019.
79Lefebvre 1974.
80Par Thomas Pfirsch, Université Polytechnique Hauts‑de‑France.
81Elle sera plus longuement évoquée dans le chapitre 7.
821 000 blocs de béton ont ainsi été acquis pour 150 000 euros par la mairie de Lille en août 2020, tandis que 150 blocs ont été installés sur la promenade des Anglais à Nice.
83Pfirsch 2020.
84Ce concept développé par João de Pina‑Cabral désigne un groupe de personnes et de logements proches physiquement et en situation d’interdépendance au quotidien, car appartenant souvent à la même famille, ce qui crée un sentiment de mutualité d’existence entre les membres du vicinage (voir Araos – Pfirsch 2019 ; De Pina‑Cabral 2019).
85Weber 2005.
86Dardot – Laval 2009.
87Lefebvre 1968.
88Voir dans cet ouvrage le chapitre 3 sur le municipalisme espagnol.
89Le vieux concept de « ville rebelle » a été exhumé lors des débats contre l’austérité en Europe et aux États‑Unis, aussi bien dans le champ académique (Harvey 2012) que dans le champ politique, avec par exemple l’apparition du livre du maire de Naples Luigi de Magistris (La Citta ribelle, il caso Napoli, 2017) et la structuration d’un réseau de « villes rebelles » entre Espagne et Italie.
90Lefebvre 1968.
Auteurs
-
Fabrizio Maccaglia
Université de Tours
-
Thomas Pfirsch
Université polytechnique Hauts-de-France
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