Les « manuscrits » de Madrid
p. 439-450
Résumés
La publication des Imagines à Anvers entre 1593 et 1595 n’en finit pas avec les évolutions de ce recueil de gravures. Plusieurs exemplaires de ce somptueux volume conservés dans diverses bibliothèques européennes et américaines témoignent de formes singulières d’appropriation des images (coloriées, dorées) comme de leurs légendes (traduites, augmentés). Cette contribution en présente quelques exemples, dans une enquête probablement infinie. Elle s’arrête également sur le cas, très énigmatique, du manuscrit des légendes des gravures traduites du latin à l’espagnol surmontées d’un cadre vide, marqué seulement des lettres qui renvoient à ces légendes : état d’un chantier de publication inachevé, support pour une méditation imaginative, selon l’inspiration des Exercices ignatiens ? La question reste ouverte.
The publication of the Imagines in Antwerp between 1593 and 1595 does not end with the evolution of this collection of engravings. Several copies of this sumptuous volume preserved in various European and American libraries testify to singular forms of appropriation of the images (colored, gilded) as well as of their legends (translated, augmented). This contribution presents a few examples, in a probably infinite investigation. It also examines the enigmatic case of the manuscript of the captions of the engravings translated from Latin into Spanish, surmounted by an empty frame, marked only by the letters that refer to these captions: a state of unfinished publication, a support for an imaginative meditation, according to the inspiration of the Ignatian Exercises? The question remains open.
Entrées d’index
Mots-clés : appropriation, coloration, imagination, manuscrit, traduction
Keywords : appropriation, coloring, imagination, manuscript, translation
Texte intégral
1Pour retracer l’histoire complexe des Evangelicae Historiae Imagines trois grands volets se sont organisés dans ce volume. D’abord, la longue genèse du recueil des « Images de Nadal », selon le nom que lui a attribué la tradition jusqu’à ces dernières décennies, entre le tout début des années 1560 et la fin du siècle ; genèse mouvementée, partiellement obscure, contemporaine d’une interrogation fondamentale de la jeune Compagnie de Jésus sur la légitimité de la fréquentation des images, dans les églises comme dans les lieux de retraite – une interrogation dont on retrouve les traces dans la conception du premier temple jésuite romain, la Chiesa del Gesù, dans les années 1570, mais aussi dans l’élaboration d’un directoire pour les Exercices spirituels, achevé à la fin du siècle seulement après de longs débats portant, en particulier, sur l’association d’images matérielles à la méditation spirituelle ; mais encore, tardivement, dans le corridor d’accès aux Stanzette d’Ignace de Loyola à Rome, proche du Gesù, décoré par Jacques Courtois puis Andrea Pozzo entre 1670 et 1680, lieu d’une méditation visuelle sur l’« art jésuite ». Ensuite, le recueil lui-même, selon ses gravures, selon son ou ses textes, entre légendes, « annotations » et « méditations », selon son organisation générale et l’histoire de sa première diffusion. Enfin, l’immense postérité des Imagines, promues par leur « antimaniérisme », pour reprendre une formulation essentielle de Ralph Dekoninck, au destin de grand modèle narratif pour d’innombrables adaptations, gravées ou peintes, miniatures ou monumentales, jusqu’au cœur du XIXe siècle catholique.
2Je voudrais cependant, ici, dans le pli du second et du troisième volet, illustrer brièvement1 un moment spécifique : celui des premiers usages du recueil anversois. On sait, en particulier par l’enquête proposée par Natale Vacalebre dans ce volume2, que son prix était élevé et qu’il a souvent fait l’objet d’offrandes mécènes pour les bibliothèques des collèges3. Aussi un ouvrage prestigieux comme celui-ci – par son prix, mais aussi par le nom de Nadal qui lui est attaché, l’un des plus grands noms de la Compagnie de Jésus et l’un des plus célèbres en raison de la circulation intense du Visiteur dans les provinces jésuites de toute l’Europe pendant plus de vingt ans – fait-il l’objet, au tournant du siècle, et sans doute au-delà, d’une surqualification somptuaire, à la manière des anciens livres d’heures de l’âge manuscrit, et nous allons justement observer la place de l’écriture manuscrite dans l’appropriation des gravures imprimées et légendées des Evangelicae historiae imagines ?
3Je me tiendrai ici à deux exemples, auquel j’ajouterai un troisième cas tout à fait spécifique.
L’imprimé enluminé de la Biblioteca Nacional
4La Biblioteca Nacional de Madrid conserve un volume factice, Adnotationes et meditationes in Evangelia, daté de 1594, qui combine la première édition des Imagines et la première des Adnotationes (avant que l’édition de 1595 ne les réunisse) et qui a fait l’objet d’un travail d’enluminure extrêmement méticuleux4. Seuls deux coloris sont utilisés : l’or et le rose ; le rose pour apporter aux visages une touche d’incarnat, comme on peut le voir dans un premier frontispice, celui des Adnotationes et meditationes de 1594, suivi d’un second, celui des Evangelicae historiae imagines de 1593, partiellement intégrées, frontispice dont diverses parties des inscriptions et du décor monumental sont dorées, comme le sont les auréoles, certains mots des titres de chaque gravure (« Jésus », par exemple), par ailleurs ornés d’arabesques d’or, ou encore certaines lettres. Un liséré rouge vient par ailleurs circonscrire les titres de la table. Rehaussement luxueux ? Pas seulement : la convergence de l’or sur les figures de Jésus et de Marie surdétermine la structure de l’ensemble, effectivement accompli par le Couronnement de Marie. C’est par ailleurs l’ordre liturgique qui s’impose dans cet artefact, avant même que ce ne soit le cas dans l’édition illustrée des Adnotationes en 1595, comme si la volonté des possesseurs de cette pièce unique avait été, d’emblée, de résoudre le récit évangélique dans l’ordre liturgique et de signer cette résolution par l’ostentation du couple de Jésus et de Marie – du Christ et de l’Église.
L’imprimé manuscrit de la Biblioteca del Museo del Prado
5La Biblioteca del Museo del Prado conserve elle aussi5 un exemplaire « augmenté » des Imagines, dans l’édition de 1607, mais selon une autre orientation, qui complètera utilement la précédente parce qu’elle porte sur les usages des Imagines dans leur intégralité : non seulement les images et leurs légendes mais aussi les Adnotationes et Meditationes, publiées séparément puis jointes aux gravures dans les éditions anversoises successives des années 1593-1595 – pour ne rappeler ici que les premières d’entre elles. Nous venons de voir que le recueil factice composait déjà les deux éditions de 1593 et 1594, mais seules les Imagines faisaient l’objet d’un travail spécifique (avec la table des Adnotationes). Il en va tout autrement ici. La singularité de ce second cas – mais l’enquête n’est pas close – est de produire sur la page de gauche, en vis-à-vis donc des gravures, une traduction castillane de la légende de l’image, qui, dans certains cas, constitue une sorte de synthèse de cette légende et de la première partie des Adnotationes et Meditationes, qui est elle-même une amplification de la légende, avant un autre développement, beaucoup plus développé, celui des Meditationes (je renvoie sur l’articulation de ces deux pans aux recherches de Walter Melion dans ce volume). Comme dans l’exemplaire de la Biblioteca Nacional, l’apogée mariale du recueil est soulignée ici, cette fois-ci par une inscription manuscrite marquant la « fin et l’œuvre du couronnement ».
6Selon les trois noms qui figurent sur le frontispice puis sur son revers, cet exemplaire aurait successivement appartenu à un « prêtre (pastorio) de l’église San Albano », Mich. Jos. Huesmacher, puis au Frère Tomas Cordón, puis à Ramón Canedo Cordón, « peintre », en 1766, le second l’ayant acheté au premier (pour une somme de 120 piastres), le troisième étant probablement un parent du second6. Est-ce ce troisième, le peintre, qui enlumine certaines des gravures ?
Un manuscrit énigmatique
7Le dernier cas que j’évoquerai ici avait peut-être lui aussi un destin luxueux, ou peut-être pas. Ce manuscrit sans date, mais probablement produit dans le premier XVIIe siècle, conservé dans une collection particulière madrilène, dissimule en effet une redoutable énigme. Il se compose, pour l’ensemble du cycle, d’un cadre, d’une série de légendes (traduites du latin à l’espagnol) et d’une série de lettres distribuées dans ce cadre, comme dans cette première feuille, correspondant à la scène évangélique de l’Annonciation (pl. 1/CVII) (fig. 14.1). Nous n’avons aucune autre information sur cette liasse. Est-ce la première étape d’une nouvelle impression des Imagines ? On sait que, dans certains cas (une planche du recueil des Imagines conservée à la British Library en témoigne7), les lettres et les figures pouvaient faire l’objet de deux passages sous presse successifs. Ou est-ce un exercice spirituel, conforme à l’inspiration ignatienne, consistant à recomposer avec le soutien des seules lettres une gravure transformée dans une image mentale ? L’hypothèse est évidemment très séduisante, en particulier lorsqu’on ne cesse, comme dans plusieurs contributions de ce volume, de tenter de penser ensemble la production des images matérielles et les exigences de la contemplation spirituelle.
Fig. 14.1. Jerónimo Nadal, Evangelicae historiae imagines, manuscrit sans date, Madrid, collection privée, sans numérotation.

8Elle se heurte pourtant à un obstacle principal – dont nous avons déjà souligné le sens dans l’introduction de ce volume : si l’usage de ces feuilles était celui d’un retour de mémoire sur le recueil gravé, pourquoi concevoir plusieurs scènes supplémentaires, absentes des Imagines, et qui l’étaient précisément en raison d’un effet de mémoire, puisqu’il fallait se rappeler par un détail, une planche qui n’avait jamais été proposée au « lecteur » ? Or cette fausse reconnaissance pouvait apparaître, j’en ai fait en tout cas l’hypothèse, comme l’indice d’une transformation spirituelle de l’image matérielle, que Jerónimo Nadal aurait mise en œuvre dans l’organisation du recueil. Or nous trouvons bien dans ce manuscrit plusieurs ajouts, qui se distinguent de toutes les autres feuilles par le fait que celles-là portent une numérotation originale et que, par ailleurs, les légendes – issues du récit évangélique correspondant à l’épisode – sont bien précédées d’une lettre… mais que ces lettres ne se retrouvent pas dans le cadre de l’image, ce que l’on peut comprendre si ces images devaient être trouvées hors du corpus des Imagines. Il en va ainsi du Songe de Joseph, de la « Mort des Innocents », de la Fuite en Égypte (et du retour d’Égypte), du Baptême de Jésus (annoncé dans l’Adoration des Mages8) (fig. 14.2, 14.3, 14.4, 14.5). Peut-on donner à la marginalité de ces trois épisodes dans les Imagines une autre signification, qui concernerait le statut du Baptiste et de Joseph dans le récit évangélique, comme figures d’un monde ancien, antérieure à l’événement de l’Incarnation du Fils de Dieu, et qui seraient comme la mémoire du temps des prophètes ? Ce message des Imagines aurait été incompris de l’auteur de ces feuilles, comme il le sera de Diego Mejia dans son grand poème du Parnaso Atlantico en 1614, qui lui aussi comble ces mêmes maillons manquants9. Ce n’est par ailleurs pas la seule incompréhension, de nature théologique, de la liasse madrilène par rapport à son modèle10.
Fig. 14.2. Jeronimo Nadal, Evangelicae historiae imagines, manuscrit sans date, Madrid, collection privée, sans numérotation.

Fig. 14.3. Jeronimo Nadal, Evangelicae historiae imagines, manuscrit sans date, Madrid, collection privée, sans numérotation.

Fig. 14.4. Jeronimo Nadal, Evangelicae historiae imagines, manuscrit sans date, Madrid, collection privée, sans numérotation.

Fig. 14.5. Jeronimo Nadal, Evangelicae historiae imagines, manuscrit sans date, collection privée, sans numérotation.

9D’autres indices, d’une interprétation parfois difficile, inclineraient à penser à la préparation d’une nouvelle publication des Imagines adaptée à des lecteurs castillans (le manuscrit porte des traces de corrections de langue – fig. 14.6). Ainsi de la troisième feuille, au bas de laquelle on recommande de « laisser la quatrième », qui devait être l’Adoration des Bergers. Pourquoi ? Pour réduire le volume global des reproductions ?
Fig. 14.6. Jeronimo Nadal, Evangelicae historiae imagines, pl. 146, manuscrit sans date, Madrid, collection privée, sans numérotation.

10Un examen parallèle de ces feuilles et des gravures excèderait les limites de cette contribution. Ce manuscrit peut-être définitivement mystérieux témoigne, toutes choses égales d’ailleurs, de l’aura des Imagines dans le catholicisme post-tridentin mais aussi de l’extrême plasticité de ses usages – on pourrait presque même faire l’hypothèse, au vu des corrections du castillan, qu’elles étaient dans ce cas un matériau pour une version latine.
Une enquête sans fin
11Jusqu’où pouvons-nous suivre l’aventure des usages des gravures des Imagines, telles que les ateliers des frères Wierix les produisirent dans le début des années 1590, avant même de considérer leurs multiples adaptations dans la longue durée de l’époque moderne ? Je dois à Juan Carlos Estenssoro l’examen, à Lima, dans les collections de l’Institut Riva Aguero, d’une liasse de 53 gravures découpées et partiellement coloriées, d’une datation incertaine, qui donnent la mesure de la tâche11. Le jeu ouvert de cette liasse, semblable à un ensemble de cartes à jouer – pour quelle finalité ? – fait apparaître la plasticité fonctionnelle de cette série qui, une fois démembrée, permet toutes les recompositions. Le recueil flamand a été décousu et recousu, les gravures ont été recollées sur papier renforcé, les illustrations ont été détourées. Au mépris de la conception primitive ? Certes non, puisque les Imagines, selon le double registre évangélique et liturgique que leur système de numérotation double organisait, ouvrait d’une certaine manière déjà la voie à la pluralité de leurs réemplois possibles. Pour d’autres découvertes comparables à celle des collections de l’Institut Riva Aguero, et de ce que nous ont révélé les recueils madrilènes, les voies restent ouvertes et les lignes qui précèdent n’auront été qu’une invitation à les suivre. Chacune de ces découvertes sera, à coup sûr, aussi singulière que l’histoire des Imagines.
Notes de bas de page
1 L’enquête n’est pas close, et a souffert du renoncement de Juan Carlos Estenssoro à la poursuivre. Nous avions cependant eu le temps de plusieurs repérages, dont les difficultés liées à la pandémie n’ont pas non plus facilité le prolongement. De fait, ce sont toutes les grandes bibliothèques européennes qui mériteraient d’être consultées. Je tiens du reste ici à remercier très vivement notre cher collègue et ami Fernando Bouza Álvarez, de la Complutense de Madrid, pour la générosité avec laquelle il m’a guidé dans les collections madrilènes, et autorisé la publication d’un document tout à fait inédit, d’un intérêt considérable, auquel je viendrai plus loin.
2 Voir ci-dessus, p. 00-00.
3 C’est probablement la raison de l’absence, quelque peu paradoxale, des Imagines anversoises dans les inventaires de l’ancienne bibliothèque du Collège romain : la publication, à Rome, du volume signé par Agostino Vivaldi, avec les mêmes gravures, en même temps que celui d’Anvers, rendait l’autre édition pour une part inutile ; et l’on pourrait faire le même constat pour la bibliothèque, également ouverte dans la seconde moitié du XVIe siècle, du collège de Macerata, qui conserve une édition de Vivaldi, mais aucune de Nadal.
4 La numérisation de ce volume dans la bibliothèque digitale de la Biblioteca Nacional de Madrid était encore en projet à l’heure où nous corrigeons les épreuves de ce volume. Nous recommandons au lecteur de s’enquérir de cette numérisation, puisque nous avons renoncé ici à des reproductions NB qui n’auraient évidemment pas pu rendre compte de ces enluminures, seule singularité de ce recueil par rapport à celui de 1593.
5 Catalogue « Colección del Patrimonio », côte CERV/50.
6 Tout semble indiquer un cercle sévillan (la Compagnie de Jésus était comme on le sait très implantée dans les milieux d’art et de culture de la cité andalouse) : le prêtre relevait probablement du collège royal de San Albano et le peintre effectue toute sa carrière à Séville. Voir sur ce contexte J. Brown, Images et idées dans la peinture espagnole du XVIIe siècle, Paris, 1997 (1978). Rappelons en particulier que Francisco Pacheco, l’auteur sévillan de l’Arte de la Pintura (1644) fait des Imagines l’un des grands modèles de la peinture post-tridentine.
7 Je remercie Juan Carlos Estenssoro de cette information.
8 Remémoration et anticipation relèvent, me semble-t-il, de la même logique imaginative : l’une comme l’autre poussent à l’image mentale.
9 Voir pour une présentation de ce poème G. Lazure, Nadal au Nouveau Monde. Une traduction poétique des Evangelicæ historiæ imagines, Pérou, c. 1614, dans R. Dekoninck et A. Guiderdoni (dir.), Emblemata sacra : Rhétorique et herméneutique du discours sacré dans la littérature en images, Turnhout, 2007, p. 321-331. J. C. Estenssoro avait amorcé pour le présent volume une étude de ce poème restée inachevée.
10 Voir dans ce volume, P.-A. Fabre, Temps du récit et ordre liturgique, n. 16.
11 L’ensemble de ces gravures peut être consulté sur le site de l’Institut Riva Aguero (www.ira.pucp.edu.pe), au titre « FRAV-Serie-Grabados ».
Auteur
-
Pierre-Antoine Fabre
École des hautes études en sciences sociales - pafabre@ehess.fr
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