Excès et profanation plutôt qu’exception
Le coup d’état chez Gabriel Naudé
p. 363-374
Texte intégral
1Une des pentes les plus remarquables des textes machiavéliens est de nous porter sans cesse jusqu’à la limite entre l’ordinario et le straordinario, jusqu’au passage des modi ordinari aux modi straordinari – le registre de l’extraordinaire ainsi ouvert comprenant tout ce qui bouscule les ordini : usage de la violence et de la ruse, concentration du pouvoir pour répondre à une situation de corruption, mais aussi prise en considération des tumultes et dissensions comme vecteurs de production d’un ordre. Ainsi, dans le chapitre 18 du Livre I des Discorsi sopra la Prima Deca di Tito Livio (Disc.), Machiavel reconnaît que les « ordini » et les « leggi » ne suffisent pas pour freiner la corruption quand celle-ci se généralise, car les mœurs ont besoin de lois pour se maintenir et les lois ont besoin des mœurs pour être respectées : « Non basta usare termini ordinari, essendo modi ordinari cattivi ; ma è necessario venire allo straordinario, come è alla violenza ed all’armi1. » Pour faire face à la « materia corrotta », les lois ne suffisent pas ; il faut une « maggior forza », une « potenza assoluta ed eccessiva2 ». Est ainsi chaque fois mise en question l’adéquation des lois aux mœurs, matière sur laquelle on ne peut simplement imprimer une forme : il n’y a jamais de passivité de la matière chez Machiavel ! Cette résistance de la matière fait que jamais l’ordre de la loi ne peut suffire3, même pas le souvenir de la loi qui continue de hanter toute exception à la loi.
2Deux remarques essentielles sur cette constance du passage de l’ordinaire à l’extraordinaire chez Machiavel : d’une part, il ne s’agit pas de conclure sur cette base à un simple éloge de l’extraordinaire, et moins encore à sa supériorité intrinsèque par rapport au registre de l’ordinaire4. D’autre part, ce passage à l’extraordinaire est bien plus ample que la seule idée d’une législation d’exception : l’utilisation de l’institution de la dictature, dont Machiavel fait l’éloge sur la base de l’exemple romain au chapitre 1, 34 des Discorsi, ne signifie pas une sortie de l’ordinaire. La grande force de cette institution aux yeux de Machiavel est justement d’être strictement limitée dans le temps, et le fait que Jules César en ait abusé ne témoigne pas du danger de cette institution mais de la déliquescence des mœurs à son époque.
3Bref, le vocabulaire machiavélien de l’extraordinaire doit être considéré comme rompant plus nettement avec le vocabulaire de la loi, c’est-à-dire sans plus passer par un balisage de son propre rapport à ce vocabulaire de la loi, tel qu’y invite l’exception, et sans pour autant retomber dans le vocabulaire de la vertu (lequel est bousculé de la même manière) : c’est bien plutôt le refus de la mesure et l’impossibilité de toute voie du milieu qui qualifient le registre machiavélien de l’extraordinaire et le font entrer dans la perspective de l’excès.
4Je n’en citerai que quelques exemples, en commençant par celui de l’eccessiva virtù du Disc. 3, 21, qui rend manifeste le fait que l’extraordinaire bouscule de la même manière le registre de la vertu et celui de la loi (la première n’étant donc pas ce qui s’impose quand on sort du registre de la loi) par l’impossibilité de pouvoir définir une quelconque « voie du milieu » entre différentes possibilités de vertu : le milieu devient le signe d’un manque et la vertu celui d’un excès5.
5Autre exemple, celui des chapitres 26 et 27 du premier livre des Discours, où Machiavel met en avant les « moyens très cruels6 » de Philippe de Macédoine et qui réclament d’abandonner « certaines voies du milieu », ce que peu d’hommes parviennent à faire car ils « ne savent être ni entièrement mauvais, ni entièrement bons7 ». Ainsi, Giovampagolo Baglioni, le tyran de Perugia, « n’eut pas l’audace, alors qu’il en avait précisément l’occasion, de mener une entreprise pour laquelle chacun aurait admiré son courage », et dont « la grandeur aurait dépassé toute l’infamie et les dangers qui pouvaient en résulter8 ». Chaque fois, c’est un courage qui consiste dans un excès et s’émancipe de tout idéal de mesure et d’équilibre que met en avant Machiavel, un excès qu’on retrouve aussi dans le chapitre 8 du Prince quand il affirme qu’on doit pouvoir bien parler (ou dire du bien) du mal, les mauvais usages de celui-ci étant ceux qui, suite à une mauvaise estimation ou par « timidité », se veulent modérés et dès lors ne peuvent que perdurer.
6Machiavel déploie ainsi sa réflexion à l’exact opposé du cadre aristotélicien simplifié qui s’est imposé dans la doxa humaniste. Tout d’abord, la grandeur et la magnanimité ne sont plus exclusivement du côté du bien, il y a un éclat et une grandeur du mal. Ensuite et surtout, selon le topos aristotélicien, la vertu était pensée comme un milieu entre le manque et l’excès (Éthique à Nicomaque, 2, 9), et le courage un milieu entre la témérité et la lâcheté. La magnanimité était d’ailleurs intégrée à cette théorie de la vertu comme aurea mediocritas car le magnanime est moyen par la juste mesure de sa considération envers lui-même : il se juge digne des grandes actions dont il est effectivement digne. Or une constante composition modérée du bien et du mal, telle celle des sages qui « procèdent froidement », est non seulement considérée par Machiavel comme néfaste, mais aussi comme absence, comme non réelle, comme ne représentant tout simplement pas une attitude face au réel9. Et enfin, dans la tradition aristotélicienne, la vertu se pensant comme sagesse, est le propre de l’âge mûr, à mi-chemin entre les excès de la jeunesse et les faiblesses de la vieillesse ; au contraire, la vertu machiavélienne est le propre de la hardiesse des jeunes gens et est comme telle un excès10.
7Ce parti pris pour l’excès contre la mesure, avec la rupture radicale que cela introduit non seulement vis-à-vis du vocabulaire des vertus cardinales, mais plus encore vis-à-vis du vocabulaire aristotélicien de la médiété, est omniprésent chez Machiavel, et en particulier pour décrire les moments de sorties de l’ordinaire propres aux situations de fondation, de refondation, de conquête, de changement radical. Plus globalement encore c’est cette même impossibilité de pouvoir tenir un équilibre défini comme voie du milieu qui justifie l’inévitabilité d’une prise en considération du conflit et de la guerre : il n’y a simplement pas de voie du milieu possible entre la cité populaire et conquérante et la cité aristocratique et paisible, pas de possibilité de combiner la puissance et la paix interne (Disc. 1, 6) : d’où les équations radicales et expansives posées par Machiavel et exemplifiées par l’histoire romaine : liberté, grand nombre, conflit interne et conquête s’imposent comme le mouvement même d’une philosophie politique de l’excès11.
8Plutôt que d’approfondir cette perspective de l’excès chez Machiavel, je voudrais me tourner vers un de ses rares défenseurs, Gabriel Naudé, avec pour but principal de montrer que cette voie de l’excès représente bien une possibilité positive et spécifique de penser l’extraordinaire en politique. Plus précisément, il s’agira de montrer qu’une telle voie peut être entendue comme ce qui profane et transgresse de manière continue et active l’ordinaire, plutôt que de seulement s’en excepter, avec l’articulation à la norme qui reste présente dans le modèle de l’exception, le danger de continuer à s’articuler encore à la norme en s’en exceptant étant activement déjoué par Naudé. Ceci signifie aussi qu’une telle voie, ouverte par Machiavel et approfondie par Naudé, se développe et se positionne en établissant une différence voire une opposition au vocabulaire de l’exception, et ce jusqu’à induire un déplacement dans la définition même de ce qu’est penser la politique.
9D’emblée, Naudé rend manifestes les difficultés de son propre positionnement eu égard à l’objet de son analyse, à savoir les « coups d’État12 ». Il avoue le peu de chances d’aboutir dans son entreprise étant donné le « danger qu’il y a de vouloir déchiffrer les actions des Princes, et faire voir à nud ce qu’ils s’efforcent tous les jours de voiler avec mille sortes d’artifices » (Naudé 1667, 1, p. 4) ; étant donné aussi qu’il lui faudra « deduire, expliquer et defendre » (Naudé 1667, 1, p. 5) des actions au premier abord injustes et tyranniques, au risque de blesser la conscience du Cardinal Bagni auquel il adresse son texte13 ; enfin, et plus fondamentalement, étant donné que lui-même ne dispose que de peu de moyens d’accès aux « cabinets des grands », au « sanctuaire où se forment tous ces hardis desseins », ne disposant pas de « l’adresse et la communication de ceux qui les conduisent » (Naudé 1667, 1, p. 9)14.
10On voit immédiatement apparaître la nature singulière de l’analyse ainsi ouverte : l’objet de celle-ci se définira au rythme même des limites et perspectives mises en avant comme étant inhérentes à son analyse, et à la place de celui qui la produit. Le secret est montré sans perdre les caractéristiques qui lui sont propres, au travers d’une série de stratégies dont Louis Marin a longuement indiqué le caractère baroque15 et dont le paradoxe le plus évident réside déjà dans le fait d’une « publication secrète16 ». Cette publication secrète – seuls douze exemplaires furent imprimés – est justifiée par Naudé dans l’adresse aux lecteurs : le destinataire de l’ouvrage préférerait disposer d’un livre imprimé ! Mais on devine déjà qu’une telle coquetterie, qui une nouvelle fois témoigne avant tout du fait que ce qui sera dit ne peut d’aucune manière s’extraire de la singularité de la perspective dessinée par l’ouvrage, est avant tout inhérente au fait de vouloir dire ce qui ne se dit pas, de vouloir développer un savoir de ce qui résiste et ne se prête pas au savoir ou à la science. Un tel geste engage aussi son auteur : il annonce dès le début vouloir dévoiler l’hypocrisie et la dissimulation qui orientent habituellement les gouvernants, ce qui permettra que leurs sujets puissent reconnaître quand ceux-ci « tendent à établir une domination tyrannique » (Naudé 1667, 1, p. 23). Il s’agirait ainsi d’introduire de l’ordre et de la modération dans cela même qui ne peut manquer d’orienter la politique.
11La question ouverte par Naudé se veut radicalement nouvelle et aller à l’opposé de tous les « discours ordinaires » (Naudé 1667, 1, p. 44) sur les vertus du prince. C’est la question « des secrets, ou pour mieux dire des Coups d’Estat ». Or même ce qu’en a dit Clapmar dans son traité De Arcana Imperiorum ne consistait encore qu’à répéter « les règles generales de l’administration des Estats et Empires » (Naudé 1667, 1, p. 45). Au contraire, Naudé entend nous emmener dans un cadre qui résiste et défait toute forme de règle générale. Certes, à la fin du chapitre 2, Naudé tentera de produire quelques distinctions plus théoriques relatives aux contenus des coups d’État (juste versus injuste, en vue du bien public versus de l’intérêt particulier, fortuit versus prémédité, simple versus composé, fait par le prince versus par ses ministres), mais il constate lui-même immédiatement combien de telles distinctions sont « presque inutiles et superflues » (Naudé 1667, 2, p. 117) ! Tout au plus pourra-t-il alors tenter de déterminer les seules occasions dans le cadre desquelles on fait appel aux coups d’État : constitution des États, conservation ou rétablissement de ceux-ci, affaiblissement radical des privilèges de certains sujets, établissement de lois nouvelles, tentative de ruiner la puissance trop grande d’un groupe… (Naudé 1667, 3, p. 132-212). Ce repli sur un savoir de l’occasion avait incontestablement été inauguré par Machiavel17.
12Quant à cette résistance de son objet à toute forme de généralité, Naudé cerne son entreprise non seulement en se situant dans les pas de Charron (Naudé 1667, 1, p. 15), et plus précisément encore en se référant à la définition par Juste Lipse de la « prudence meslée » (Naudé 1667, 2, p. 50), qui mêle à la vertu morale, l’usage « des fraudes et stratagemes » (Naudé 1667, 2, p. 50), des différences de degrés pouvant ensuite être établies en fonction de la gravité des injustices nécessaires à commettre. Cependant, Naudé subvertit radicalement toutes ces distinctions propres à la prudence mêlée pour considérer qu’on reste là dans le contexte d’une prudence et de moyens qu’il qualifie d’ordinaires (et qu’on retrouve dans tous les traités moraux). Il entend pour sa part se pencher sur la prudence et les moyens extraordinaires (Naudé 1667, 2, p. 53). En effet, l’usage de la prudence mêlée reste justifié, ordinaire quand on considère les choses à un niveau politique : c’est même là ce que recommandent précisément « les principales regles et maximes pour bien policer et administrer les Estats et Empires. Aussi ne méritent-elles d’estre appelées secrets de Gouvernement, Coup d’Estat et Arcana Imperiorum » (Naudé 1667, 2, p. 57-58), mots qui par principe ne peuvent qualifier que ce qui ne peut se « reduire sous quelques principes generaux » (Naudé 1667, 2, p. 58). Clapmar est tout particulièrement accusé de tomber dans la contradiction dans son usage des mots secretum & arcanum lesquels « ne doivent point estre attribuez au precepte et maximes d’une science, laquelle est commune, entenduë et pratiquée par un chacun : mais seulement à ce que pour quelque raison ne doit estre ny connu ny divulgué » (Naudé 1667, 2, p. 61).
13Bref, les secrets d’état sont ce qu’on ne peut, stricto senso, connaître, mais plutôt ce dont on peut seulement profiter, telles les sources du Nil (Naudé 1667, 2, p. 63-64) : à ce titre, toute la science morale et politique de son temps échoue, c’est-à-dire est coupable non seulement d’avoir « corrompu les mots » mais aussi d’avoir « depravé la nature de la chose » propre aux choses secrètes en croyant pouvoir réfléchir celles-ci depuis des « preceptes generaux et des maximes universelles, fondées sur la justice et droit de Souveraineté et par consequent permises » (Naudé 1667, 2, p. 64).
14Naudé produit à plusieurs reprises ce mouvement radical d’éloignement du général pour définir les coups d’État et donner corps de manière principielle au secret qui les entoure. Ainsi, il divise la réflexion sur le gouvernement en trois parties :
151° Une science générale dont les principes se réduisent à quelques principes : existence de Dieu ; rapport de commandement/obéissance ; obligation du sujet de défendre son Dieu, son roi et sa patrie ; droit du souverain de lever des fonds… (Naudé 1667, 2, p. 91-92).
162° Des « Maximes d’Estats » ou « Ragion di Stato », qui visent les « exces du droit commun à cause du bien public » (Naudé 1667, 2, p. 93), la spécificité étant ici que les exceptions au droit commun y restent explicitement relatives à la considération de l’utilité publique (Naudé 1667, 2, p. 94).
173° Les Coups d’État, qui entrent « sous la même definition » que les précédentes maximes (excès du droit commun à cause du bien public, Naudé 1667, 2, p. 103), la « même justice et equité s’y rencontre » (Naudé 1667, 2, p. 105), mais s’en écartent dans la mesure où dans ces dernières « les causes, raisons, manifestes, declarations, et toutes les formes et façons de legitimer une action, precedent les effets et les operations », là où au contraire, « ès Coups d’Estat, on void plutost tomber le tonnerre qu’on ne l’a entendu gronder dans les nuées, ante ferit quam flamma micet (il frappe avant que d’éclater), les matines s’y disent auparavant qu’on les sonne, l’execution precede la sentence ; tout s’y fait à la Judaique ; l’on y est pris de Gallico, sur le vert et sans y songer […] tout s’y fait de nuit, à l’obscur, et parmy les brouillars et tenebres » (Naudé 1667, 2, p. 103-104).
18Bref dans le cas des maximes d’État et de la Ragion di Stato, il est « permis de […] publier avant le coup » les maximes qui le justifient, là où dans l’autre cas, avec les coups d’État proprement dit, il faut « tenir cachées jusques à la fin » (Naudé 1667, 2, p. 105) toutes les tentatives de justifier l’action, c’est-à-dire qu’il n’y a véritablement qu’un « coup ». Autre manière encore de le dire : dans un cas « le procès fut instruit auparavant l’exécution », dans l’autre, « le Procès ne fut fait qu’ensuite de l’exécution » (Naudé 1667, 2, p. 106).
19Ceci nous ramène donc de manière inéluctable et essentielle à la question du secret, lequel s’impose non pas tant de manière stratégique, mais de par l’indisponibilité même de toute forme de discours à même de justifier a priori l’action politique.
20C’est donc de ce qui ne peut que naître dans « les plus retirez cabinets des Princes » (Naudé 1667, 2, p. 65) que Naudé veut traiter, tel Montaigne avant lui – un des rares auteurs au sujet duquel Naudé est univoquement élogieux et même dont il se revendique à côté des historiens (Naudé 1667, 1, p. 35). Rappelons en effet le souci constant manifesté par Montaigne de maintenir le « Conseil des Rois » loin des « profanes »18 de faire en sorte que les « secrets » de la politique soient réservés aux « profez19 », que les « actions publiques » ne soient pas « subjectes à incertaines et diverses interprétations » parce que « trop de testes en jugent » : vouloir agir « en plain midy » et sur « la place », plutôt que « la nuict », et « en la chambre du conseil » étant finalement toujours rabattu par Montaigne sur la seule recherche de l’intérêt personnel20.
21Mais c’est surtout du geste profanateur de Machiavel21 que se revendique Naudé : Machiavel « le premier a franchi le pas, rompu la glace, et profané, s’il faut ainsi dire, par ses écrits, ce dont les plus judicieux se servoient comme de moyens très cachez et puissans pour faire mieux reüssir leurs entreprises ». Et Naudé insiste : « encore que les écrits de Machiavel soeint defendus, sa doctrine toutefois ne laisse pas d’estre pratiquée, par ceux mêmes qui en autorisent la censure » (Naudé 1667, 2, p. 112).
22En plus d’une filiation machiavélienne et montaigniste, et d’un pas de côté par rapport à la littérature de la Raison d’État et des arcana imperiorum, nous devons encore ajouter un dernier élément pour comprendre ce geste de profanation dont se revendique Naudé, et dont on voit bien qu’il maintient le secret tout en le disant, avec la nécessité que cela implique de dire le politique au rythme de la perspective singulière déployée à son sujet – perspective dont je tente ici de dévoiler les quelques éléments constitutifs.
23Dans la Préface des Six livres de la République, Bodin justifie son entreprise de théorisation du politique en s’opposant à ceux, comme Machiavel, qui ont « discouru des affaires du monde sans aucune cognoissance des loix, et mesmement du droit public » et qui de la sorte « ont prophané les sacrez mysteres de la Philosophie Politique22 ». Même si la suite de cette Préface concernera plus la justice, la droiture, la piété et l’intégrité, Bodin dévoile le fondement de son entreprise en reliant ainsi la Philosophie Politique, et même le respect de ses mystères sacrés, à la connaissance du droit public : d’un seul et même geste, la philosophie politique se révèle être une question de connaissance et de droit : une question de connaissance, dans la mesure où elle trouve dans le corpus juridique à la fois un modèle et un objet cernable ; une question de droit, dans la mesure où les nécessités du discours deviennent des nécessités de droit, tel est le sens de cette « raison necessaire »23 qui agit juridiquement dès qu’il est question de souveraineté.
24On le voit : profaner les secrets de la politique, ce n’est pas seulement profaner les ruses de ceux-là mêmes qui gouvernent – et qui ne peuvent que censurer un tel dévoilement ; c’est toujours aussi profaner l’idée même qu’il pourrait y avoir une science de la politique capable aussi bien de justifier ces secrets que de les exclure au nom de la souveraineté. Si la modernité politique repose sur la première de ces deux profanations et même la réclame, Bodin nous met déjà en garde contre la seconde, et on peut dire qu’à sa suite, la philosophie politique moderne consiste précisément à profaner les ruses de la politique au seul nom du principe de la souveraineté, avec dès lors sa « raison nécessaire ».
25C’est cette deuxième barrière protégeant la politique que se refuse de respecter Naudé : d’une part, en faisant du coup d’État, dans sa différence par rapport à toute Raison d’État, le cœur même de la politique ; d’autre part, en devant dès lors toujours maintenir la spécificité de sa propre perspective sur son sujet en ce que seul le maintien de celle-ci peut résister activement au retour d’une Raison d’État. Récapitulons rapidement ce double mouvement qui me semble être typique d’une pensée « pratique » de la profanation, voire de la transgression, ces dernières s’affirmant comme les expériences, sans cesse recommencées et donc nécessairement excessives, de la limite24.
26Premièrement, dans le coup d’État, l’action est toute entière porteuse de son sens, qui n’apparaît, tout comme sa « justice », qu’avec ses effets. Or l’explication des coups d’État par Naudé, entendue comme le mouvement même du dévoilement de leur secret, dédouble parfaitement ce phénomène d’auto-révélation. Deuxièmement, si le coup d’État est d’office risqué, sans garantie, « hazardant l’interest du particulier, pour le bien du public » (Naudé 1667, 2, p. 103), de la même manière, Naudé insiste dès l’introduction sur le caractère risqué de son exposé, et ne cesse de donner sens à ce risque en se disant trop peu informé, c’est-à-dire en se situant à la limite du secret, dans et hors de sa sphère. Enfin, on peut se demander si révéler les secrets et dissimulations propres aux coups d’État ne permet pas à Naudé de dire le politique bien au-delà des seuls coups d’État (ou, pour le dire de manière plus nette voire trop nette, n’est-ce pas le tout de la politique qui est mis en jeu dans le coup d’État) : en effet, si l’on suit Naudé, les maximes d’État ou la Raison d’État (se souciant donc de développer un discours de justification de l’action politique exceptionnelle) et les coups d’État (qui s’émancipent de ce souci de justifier toute sortie de la norme et de l’ordinaire) ont en fait un même caractère extraordinaire et une même possibilité de faire preuve de justice : ils ne diffèrent que par leur souci ou pas de se justifier. De même, Machiavel comme modèle de profanation, ne fait jamais que dire ce que tous font et est donc à ce titre censuré. Ceci ne signifie-t-il pas que toute maxime générale n’est que la dissimulation du caractère hasardeux de l’action c’est-à-dire voile, au moins partiellement, son propre caractère rétrospectif ? En bref, il n’y aurait, en réalité, que des coups.
27Il n’est dès lors pas surprenant que ce soit une leçon de mesure qu’il s’agit de tirer de ces gestes de révélation et de profanation des secrets des coups d’État : Naudé, qui avait dès le début de son ouvrage annoncé pouvoir ainsi freiner une tendance inévitable de la politique à la tyrannie (Naudé 1667, 1, p. 23), poursuit en ce sens en établissant, à la suite de Charron, quelques règles de précaution en la matière : les coups d’État doivent être menés dans un contexte défensif et non offensif, pour se conserver et non s’agrandir ; ils doivent être animés par la nécessité et le salut public ; il faut les développer lentement en mobilisant les moyens les plus doux ; enfin, de manière quasi augustinienne, ils doivent être maniés à regret et sans précipitation (Naudé 1667, 3, p. 118-130).
28Dans un registre moins normatif qui le rapproche de Spinoza, Naudé développe surtout la partie finale et plus pratique de ses considérations sur les coups d’État en déterminant quelques principes dont doit être persuadé celui qui les mène : d’une part, le caractère corruptible et mortel des cités et des États (Naudé 1667, 4, p. 215) ; d’autre part, le fait que des petits changements sont aptes à produire de grands effets (Naudé 1667, 4, p. 224)25 ; troisièmement, la possibilité et l’utilité de manier, par la crainte et la superstition, la populace, laquelle, dans sa sottise, son caractère superstitieux et son inconstance, est le principal levier des coups d’État (Naudé 1667, 4, p. 233)26 ; enfin, les coups d’État sont essentiellement dépendants des occasions de les mener, et Naudé plaide, ici encore à la suite de Machiavel, pour ce qu’on pourrait appeler une nouvelle science de l’occasion.
29On le voit : Naudé, en se réclamant régulièrement de Machiavel, et en établissant soigneusement une série d’oppositions vis-à-vis des principales réponses adressées à ce dernier par la tradition de la Raison d’État mais aussi par la théorie bodinienne de la souveraineté, a élaboré une réflexion originale sur la sortie de l’ordinaire qui s’émancipe radicalement et activement du registre de l’exception, en ce que celui-ci reste soucieux de son lien à l’ordinaire. Cette réflexion originale me semble elle-même devoir être comprise en écho à une dynamique de l’excès déjà présente chez Machiavel, mais aussi en ce qu’elle ouvre la voie vers une pensée de la profanation dont on a pu constater que le vocabulaire se dessine déjà chez Naudé.
Bibliographie
Ouvrages à caractère de source
Bodin 1986 = J. Bodin, Les six livres de la République, Paris, Fayard, 6 vol. , 1986 (Corpus des œuvres de philosophie de langue française).
Machiavelli 1971 = N. Machiavelli, Tutte le opere, Firenze, Sansoni Editore, 1971.
Montaigne 1962 = M. de Montaigne, Essais, dans Œuvres complètes, Paris, Gallimard, 1962.
Naudé 1667 = G. Naudé, Considérations politiques sur les coups d’estats, Rome, 1667.
Études secondaires
Berns – Blésin – Jeanmart 2010 = T. Berns, L. Blésin et G. Jeanmart, Du courage. Une histoire philosophique, Paris, 2010.
Berns 2000 = T. Berns, Violence de la loi à la Renaissance. L’originaire du politique chez Machiavel et Montaigne, Paris, 2000.
Berns 2007 = T. Berns, Knowing the Occasion: Rome and Fortune in Machiavelli, dans Graduate Faculty Philosophy Journal, The New School for Social Research, 28-2, 2007, p. 89-102.
Berns 2009 = T. Berns, Gouverner sans gouverner. Une archéologie politique de la statistique, Paris, 2009.
Berns 2015 = T. Berns, Prophetic Efficacy: the Relationship between Arms and Orders, dans International Conference Machiavelli’s The Prince: Five Centuries of History, Conflict and Politics, Boston, 2015, (Thinking in Extremes: Machiavellian Studies), p. 230-245.
Berns 2019 = T. Berns, La guerre des philosophes, Paris, 2019.
Cavaillé 1997 = J.-P. Cavaillé, Gabriel Naudé, Les Considérations politiques sur les coups d’État: une simulation libertine du secret politique? dans Libertinage et Philosophie au XVIIe siècle, 2, 1997, p. 105-129.
Foucault 1994 = M. Foucault, Préface à la transgression, dans Dits et écrits, 1, Paris, 1994, p. 233-250.
Gros 2013 = J.-M. Gros, Les coups d’État en question, dans T. Berns, A. Staquet et M. Weis (dir.), Libertin! Usage d’une invective aux XVIe et XVIIe siècles, Paris, 2013, p. 251-264.
Marin 1988 = L. Marin, Pour une théorie baroque de l’action politique, introduction à Gabriel Naudé, Considérations politiques sur les coups d’État, Paris, 1988.
Ménissier 2001 = Th. Ménissier, Machiavel, la politique et l’histoire, Paris, 2001.
Sardinha 2005 = D. Sardinha, L’éthique et les limites de la transgression, dans Lignes, 17-2, 2005, p. 125-136.
Notes de bas de page
1 Machiavel 1971, Disc. 1, 18, p. 103-104.
2 Disc. 1, 55, p. 138. Voir aussi le Disc. 1, 17.
3 D’où le paradoxe exprimé dans le chapitre 6 du Prince : il faut « fare credere per forza ». Sur ceci, voir Berns 2015.
4 Dans sa thèse intitulée « Machiavelli between order and conflict » (https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-01793833/document), Giovanni Giuseppe Balestrieri a à juste titre freiné une telle interprétation.
5 Sur l’idée machiavélienne d’une « eccesiva virtù », voir Ménissier 2001, p. 191.
6 À savoir, déplacer les populations, détruire les villes, en construire de nouvelles, inverser les hiérarchies, etc. de manière à asseoir sa nouvelle autorité sur un pays...
7 Machiavelli 1971, Disc. 1, 26, p. 109, je traduis.
8 Machiavelli 1971, Disc. 1, 27, p. 110, je traduis.
9 Cf. Berns – Blésin – Jeanmart 2010, en particulier le chapitre intitulé « Le courage comme excès ».
10 Cf. bien entendu les lignes finales du chapitre 25 du Principe.
11 Cf. Berns 2019.
12 Je cite l’édition de Rome de 1667 : Gabriel Naudé, Considérations politiques sur les coups d’estats, Rome, 1667. La référence des passages cités est signalée directement dans le texte par la seule mention du chapitre suivi de la page.
13 Soulignons que ce n’est pas là une coquetterie rhétorique de la part de Naudé. Parmi les cas singuliers qu’il évoquera ensuite, il y a le massacre de la Saint Barthélémy, qu’il considère comme un exemple tout à fait adéquat de ce dont il traite (à savoir une « opération très juste et très remarquable ») même s’il montre aussi, au final, qu’il n’est pas à proprement parler tout à fait efficace, parce que l’opération ne fut menée « qu’à demi » ! Voir sur ce sujet Jean-Michel Gros 2013.
14 Naudé développera dans son chapitre 5 une analyse des relations du Prince avec ses conseillers, confidents et ministres, et les qualités de ces derniers, l’espace du coup d’État étant celui du secret, de la confidence et donc aussi de la confiance.
15 Marin 1988.
16 Cavaillé 1997.
17 Voir à ce sujet Berns 2007.
18 Montaigne 1962, Essais, 3, 8, p. 912.
19 Montaigne 1962, Essais, 3, 10, p. 983.
20 Montaigne 1962, Essais, 3, 10, p. 998-1000.
21 Tout au plus Naudé reproche-t-il étrangement à Machiavel de s’être concentré sur la seule perspective « monastique », c’est-à-dire sur le « gouvernement d’un seul » (Naudé 1667, 2, p. 69), témoignant sur ce point d’une lecture du seul Principe.
22 Bodin 1986, Livre I, Préface, p. 11.
23 Bodin 1986, Livre I, 8, p. 192.
24 Je pense ici à l’œuvre de Georges Bataille et à ce qu’en dit Michel Foucault (Foucault 1994, voir aussi l’analyse de Sardinha 2005).
25 Comme chez Montaigne, les commencements doivent être considérés dans leur fragilité eu égard à ce qui en découle (voir sur ce sujet Berns 2000, p. 273 sq.). Quant à l’insistance de la pensée politique de la fin du XVIe et du début du XVIIe siècle sur les détails et petites variations, voir Berns 2009, chapitre 2.
26 Les coups d’État réclament de ceux qui les mènent de se distinguer du reste des hommes en se disant ou en simulant être divin (Naudé 1667, 2, p. 72) ou en produisant des changements de nature religieuse. En particulier dans ses analyses sur les bonnes manières de manipuler la populace, levier majeur des coups d’État, Naudé ne cesse d’insister sur l’usage empreint de simulation et de tromperie de la religion, des prophéties, des prédicateurs (Naudé 1667, 4, p. 233-275).
Auteur
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Thomas Berns
ULB – Université Libre de Bruxelles – tberns@ulb.ac.be
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