URL originale : https://books.openedition.org/edul/1832
Conclusion
p. 499-503
Texte intégral
1Qu’est-ce qui fait le succès d’un colloque ? Les rencontres, les possibilités de s’informer sur des travaux nouveaux, inédits ou dont la notoriété est restée locale, un bilan thématique, la conception et l’énonciation de projets de recherche.
2Des rencontres… pour moi, qui fus « Directeur des Antiquités préhistoriques et historiques de Lorraine », comme on disait autrefois, cette réunion s’apparente à une « reconstitution de ligue dissoute », à en juger par tous les « anciens » revus parfois pour la première fois après plus de trois décennies, chacun ayant depuis approfondi ses travaux et enrichi son expérience ; mais à en juger par la vivacité des discussions lors des pauses, je ne suis pas seul à avoir pris plaisir à ce partage, par ailleurs fort utile à la recherche – laquelle ne se fait pas dans de bonnes conditions sans liens humains, comme on a trop tendance à l’oublier en nos temps technocratiques.
3Du nouveau : tous les contributeurs en ont apporté, parfois en revisitant sous un angle thématique des travaux plus anciens ; et la diversité des situations, du Luxembourg à Rhodes, de l’Espagne à l’Italie, nourrit des comparaisons, suggère des interprétations. Chacun, de ce point de vue, privilégiera les interventions qui l’auront plus particulièrement intéressé et les replacera au sein de la problématique de son choix. Pour ma part, je suis fasciné par la manière dont les changements paraissent corrélatifs, entre évolution technique de l’artillerie, réponse architecturale et poliorcétique, transformation sociale (diversification des corps techniques de la maîtrise d’œuvre et de la maîtrise d’ouvrage, spécialisation des corps militaires et apparition de nouvelles « professions » comme on le voit en Champagne ou en Italie), transformations dans la manière de conduire la bataille à l’attaque et à la défense (notamment avec la supériorité du tir tendu), transformations économiques (création d’arsenaux centraux destinés à la rationalisation des dépenses d’investissement comme d’approvisionnement en munitions et plus généralement en « intendance »), enfin transformation politique avec la modification du rôle des cités-citadelles et des forteresses « de frontière », donc du rapport entre bourgeoisie échevinale et pouvoirs d’Etat, la mise en place de cadres territoriaux stables étant la grande affaire de cette période, jusqu’à la fin du XVIIe s. Il est évident qu’aucun pouvoir ne peut se passer d’éviter de contrôler un matériel militaire si performant, et la maîtrise des arsenaux d’artillerie, également essentielle dans la gestion des risques politiques, implique une rationalisation, une centralisation plus nécessaires que jamais, ainsi qu’on le voit dans l’étude relative aux Pays-Bas bourguignons.
4Les questions techniques sont, du point de vue de l’archéologue comme de celui de l’historien de l’architecture, essentielles, et, pour peu que puissent être mis en relation textes et vestiges, ce qui est plus facile pour cette période que pour les précédentes – il faut bien que la mise en place d’une administration efficace, donc la multiplication des actes écrits, nous rende quelques services ! – il est possible de multiplier les études de cas susceptibles de construire, en élevant le regard, des images cohérentes. De ce point de vue, il faut noter la complémentarité entre l’observation de sites de courte durée de vie, comme Château-Pignon construit par la monarchie espagnole pour contrôler le franchissement des Pyrénées et qui ne servit que moins de quinze ans, donnant un précieux instantané, et celle de sites, plus nombreux, longuement occupés et transformés à de multiples reprises.
5 Un bilan thématique : certes, le sujet n’est pas nouveau, et les publications, ne seraient-ce que celles de Nicolas Faucherre et de Philippe Bragard, les deux référents majeurs de ce colloque, sont nombreuses, comme l’ont été les colloques qui en ont traité. On pourra discuter la triple rupture administrative, tactique et technique énoncée comme hypothèse en introduction du colloque. Est-ce vraiment une rupture ? Je prendrai un seul exemple, celui de la manière dont l’architecture dite « militaire » intègre parfois d’une manière explicitement symbolique des dispositifs techniques dont la fonctionnalité pratique est réduite sinon nulle. Cette fonction démonstrative, ostentatoire de la puissance du propriétaire, de l’habitant ou des habitants, existe dès la naissance de la fortification et, pour ne pas remonter à la Protohistoire, dès les premiers châteaux médiévaux. Souvent, c’est dans l’archaïsme des formes qu’on trouve la manifestation de cette intention. Ici, c’est parfois, à l’inverse, dans l’innovation que ce désir s’exprime. Ainsi, la réinterprétation, moins romantique que ce à quoi on avait été habitué, du château de Bonaguil nous montre un Bérenger de Roquefeuil, passionné d’armes et de fortifications, consacrant une partie de sa fortune à la satisfaction d’une sorte de hobby intellectuel dans un milieu de spécialistes, le « monde étroit des maîtres de l’artillerie royale », essayant les solutions architecturales les plus récentes dans les adjonctions à sa résidence. Curiosité intellectuelle, souhait d’expérimentation ? Probablement. Ostentation ? Certainement, puisque c’est là même qu’il élit sépulture.
6En fait, c’est une évolution continue à laquelle on assiste durant près de deux siècles, avec des recherches et des tâtonnements qui résultent de diverses circonstances. Le premier facteur auquel on pense est la puissance financière des maîtres d’ouvrage : riches, ils peuvent effectuer des transformations massives et reconnaissables parce qu’elles recourent à des maîtres d’œuvre compétents et en nombre réduit ; plus impécunieux ils sont astreints à des retouches progressives, échelonnées sur plusieurs années voire décennies, en variant les maçons ou les ingénieurs, et en réduisant le nombre de leurs places fortes. Dans le cas des Neufchâtel, un tiers seulement des châteaux voit leurs défenses adaptées à l’artillerie à poudre. Ceci a évidemment rapport avec la fonction administrative de la fortification et les pouvoirs qui la tiennent, qui recherchent dans la continuité, même de simple apparence, l’une des sources de leur légitimité. Le second facteur semble bien être celui de la complexité des nouvelles techniques de guerre. La poudre fait évidemment peur, comme on le voit dans les mines où son instabilité, redoutée, ralentit son adoption malgré son indéniable efficacité et l’économie de temps qu’elle permet. On ne connaît pas toujours les caractéristiques de tir à respecter, on tâtonne souvent, on fait même des erreurs qui exigent des corrections dispendieuses, comme dans la tour de Navarre à Langres qui n’est pas assez haute. D’ailleurs, la progression de la qualité des fontes et la précision de plus en plus grande des canons oblige à des adaptations permanentes, comme le montrent les pièces conservées des Hospitaliers de Saint-Jean à Rhodes et dans le Dodécanèse dans les décennies qui entourent 1500. Faut-il en conclure que l’impression de rupture est surtout due aux effets de notre involontaire téléologie ? La question n’est pas anodine, car si on peut admettre la profondeur des changements, sa vitesse est évidemment un argument majeur dans la détermination des facteurs de causalité.
7Au fil de ce colloque, plusieurs sujets de recherche ont paru devoir être privilégiés. J’en rappellerai quelques-uns.
8Le débat sur la terminologie, où l’on voit par exemple, selon les lieux et les temps, le terme « barbacane » prendre le sens d’un simple mur en avant des défenses, d’un volet ailleurs appelé mantelet, ou d’un véritable massif défensif, n’est pas anodin ni marginal. Certes, il est indispensable de respecter la vérité des textes, donc les mots qui y sont employés, et de ne pas trahir des particularismes qui ont leurs raisons ; mais pour autant, comme l’exemple des documents relatifs aux couleuvrines de Metz le montre, la recherche peut-elle se passer, au risque de la confusion, d’un glossaire raisonné, commun, clarifiant, en tenant compte de la chronologie et de la géographie linguistique et culturelle, la cohérence des termes ? Certainement pas. Il y a là un chantier qui me semble devoir être ouvert, en particulier si l’on pense à un autre colloque à venir… Il faut relier cette question à celle de la chrono-typologie, qui est apparue insuffisamment établie, comme cela a été souligné pour l’Alsace.
9Une piste prometteuse est celle de la relation, plus ou moins complexe ou antagonique, qui se développe entre bourg castral et fortification dès lors que les besoins d’une remise en défense se manifestent. Ici il faut attendre que se concrétise la menace – à Dijon par exemple, avec l’arrivée des troupes impériales et suisses – pour que soient mises en œuvre des améliorations, qui ont forcément un coût pour les habitants et font l’objet d’âpres discussions avec l’autorité royale ; là les travaux réalisés ouvrent, en contrepartie, à un plus grand pouvoir des municipalités. Partout en revanche, on voit qu’au contraire de la période précédente où le château assurait la défense des habitants, l’enceinte urbaine et son administration – le cas le plus prestigieux étant ici celui de Metz avec ses Sept et ses Gouverneurs des Murs, mais c’est aussi le cas à Châtel – jouent un rôle essentiel dans la défense territoriale. Cela ne va pas sans remise en cause de la hiérarchie des villes, en fonction de leur capacité militaire - financière et architecturale donc -, comme on peut le voir en Allemagne ou en Alsace aux XVe et XVIe siècles.
10Une autre question intéressante est évidemment celle de la diffusion des modèles, de la généalogie en quelque sorte des mises au point techniques de la défense en fonction des évolutions des techniques d’attaque et de la capacité créative des ingénieurs. La prévalence nouvelle des connaissances techniques et donc des techniciens – ce qui n’empêche pas les artistes, parfois eux-mêmes ingénieurs comme Francesco di Giorgio Martini ou Pisanello au service du duc de Calabre, ou Léonard de Vinci, d’intervenir aussi bien dans la fortification que dans la conception des pièces d’artillerie -, la multiplicité des acteurs, comme l’abondance des textes dont le présent colloque a démontré qu’ils sont loin d’avoir tous livré leurs secrets, permettront certainement une analyse non plus simplement monographique, site par site ou maître d’œuvre par maître d’œuvre, mais synthétique. Alors pourra-t-on déterminer les modalités des innovations, de leur transmission, et l’importance relative des acteurs. Il serait intéressant d’en avoir une liste critique et documentée.
11L’évolution du boulevard vers le bastion, comme on le constate précocement dans le reconstruction de Rodemack après 1492 et à Arras vers 1500 dans le tracé polygonal du boulevard Saint-Nicolas, est bien connue. La compréhension des possibilités d’attaque, mais aussi de défense, qu’offre le tir tendu autorisé par les performances des pièces, en permanente amélioration comme on le constate chez les Hospitaliers, ouvre à de nouvelles formes architecturales mais aussi à une transformation des stratégies et à l’emploi de soldats de plus en plus spécialisés. Ainsi en est-il, à la fin du XVe s., de la multiplication des postes de tir pour hacquebutes dans les fortifications du nord-est de la France.
12Tout historien – et je fais partie d’une vieille école qui considère, à la suite de Michel de Boüard, que l’archéologie médiévale ne peut s’affranchir de son appartenance à la science historique -, s’il sait bien que la connaissance historique ne remplace pas le recours à l’astrologie pour la prévision de l’avenir, ne peut résister à l’envie d’envisager ce qui justifie fondamentalement son existence : la réflexion, nourrie de l’expérience de la durée et de l’espace, sur le présent. Aujourd’hui, alors que la science et la technologie ont radicalement modifié les conditions de la survenue des événements – pensons au rôle d’Internet dans les « printemps arabes » ou dans le terrorisme – le rôle des modifications techniques dans la vie des sociétés est au cœur de nos préoccupations. Ici, on peut bien sûr repérer l’étroite corrélation qui existe entre l’introduction de l’artillerie à poudre, la poliorcétique et le nouveau répertoire architectural de la fortification ; mais davantage encore, on peut se demander, les influences étant d’ailleurs réciproques, si cette transformation ne joue pas un rôle dans d’autres évolutions de l’organisation sociale de l’Occident, comme la déshérence de la fonction militaire des fortifications, l’accentuation de l’émancipation bourgeoise, ou encore la professionnalisation et la spécialisation des maîtres d’œuvre. L’obsolescence des châteaux et des enceintes urbaines fortifiées oblige les pouvoirs à opérer des modernisations particulièrement onéreuses, ce qu’ils peinent à réaliser, rejetant, davantage encore que ce qu’ils avaient accoutumé de faire depuis le XIIe ou le XIIIe s. selon les lieux, la charge de la construction, de l’entretien et de la défense des bourgs sur les autorités municipales. A Metz, où les archives sont instructives, les comptes des Gouverneurs des Murs révèlent que jusqu’à un tiers du budget communal est annuellement dépensé pour la défense au début du XVIe s. Le poids de l’administration communale ne pouvait qu’en être renforcé.
13Quant aux châteaux proprement dits, nombre d’entre eux ne vaudront pas la peine d’une modernisation, et seront abandonnés ou simplement pourvus d’adaptations de détails incapables de faire face au siège moderne. Le plus souvent, comme à Présilly, ce sont des ajouts modestes par lesquels on cherche à conserver une fonction défensive. D’autres seront massivement transformés, s’ils conviennent, de par leur situation politique et stratégique, à la constitution de verrous de frontières, devenus places fortes. On y concentre alors les investissements, s’il ne semble pas préférable de construire ex nihilo, comme à Salses, une forteresse d’arrêt, verrou en quelque sorte sur le chemin d’armées d’invasion elles-mêmes lourdement chargées de pièces d’artillerie et de munitions. Et cette notion de frontière supplante celle, médiévale, de marche, dans une évolution commencée là encore bien avant. Les coûts d’une armée équipée de manière moderne, eux-mêmes, croissent et la guerre devient de plus en plus l’affaire des seuls grands princes territoriaux, dans un affrontement entre ambitions impériales qui mettront pour longtemps l’insécurité au cœur des comportements collectifs de l’Europe. La guerre est véritablement devenue professionnelle, la centralisation des intendances gérant des sommes d’argent considérables va de pair avec la modification des administrations impériale, royales et princières. La noblesse, devenue mineure en termes de pouvoir, amorce la « domestication » qui sera son sort au soir du XVIIe s.
14Pour revenir un instant à Châtel, et pour être très franc, je suis anxieux de trouver le moyen d’y relancer les recherches, autour je l’espère de René Elter qui a organisé ce colloque. La présence de nombreux historiens et archéologues le démontre : c’est un cas d’étude exemplaire. A cela, plusieurs raisons : le site sur la vallée de la Moselle est stratégique ; l’architecture avec sa radicale extension dans les années 1440 – aujourd’hui bien effacée – est, ou plutôt fut, spectaculaire ; la forteresse se comprend dans le cadre de l’histoire tourmentée de la Lorraine, de la Bourgogne et de la France, et le contexte d’une famille non princière quoique de haut lignage ; le soin apporté à entretenir et améliorer les fortifications jusqu’aux années 1470, tant pour le bourg – dont la capacité défensive de l’enceinte est soulignée au début du XVe s. par Jean sans Peur - que pour le château au détriment des autres places fortifiées de ses possesseurs pour des raisons pécuniaires, fait figure d’exception ; les vestiges mobiliers qu’il livre – tels un bâton et un pot à feu – sont rares ; et le caractère méthodique de sa destruction par les troupes du maréchal de Créqui en 1670 – plus d’un mois de travail et 26 402 livres de poudre ont été nécessaires – en montre le caractère à la fois symbolique et efficace. Il est regrettable que les recherches y aient été quasiment interrompues, et surtout qu’aucune monographie synthétisant les travaux antérieurs, peu documentés et dont les traces s’estompent au fil des travaux de consolidation et de restauration, n’ait été publiée dans les règles de la critique interne. Je réitère ici un souhait formulé depuis longtemps et partagé par la plupart des collègues présents : que soit entreprise la rédaction de cette monographie qui pourra s’appuyer sur la récente thèse de Vianney Muller à l’Université de Lorraine sur « Le patrimoine fortifié des Neufchâtel-Bourgogne (XIIIe-XVIe siècles) », et que soit relancé, en fonction de problématiques formulées et sous une forme à trouver, telle un « Projet collectif de recherche », un chantier visant à compléter les connaissances en termes de chronologie relative des ouvrages et de compréhension des fonctions. Ce n’est qu’à ce prix que pourra se développer le projet cher au cœur des pouvoirs publics, particulièrement de la Communauté d’Agglomération d’Epinal et du Conseil Départemental des Vosges – ainsi bien sûr que du ministère de la Culture et de la Communication -, de mise en valeur, pour un partage culturel au profit du plus grand nombre, du site au sein du Pays d’Art et d’Histoire.
15Je voudrais terminer cette courte conclusion par des remerciements à tous les participants à notre colloque, aux intervenants qui ont tous été concis et surtout passionnants, à toutes les personnes qui nous ont accueillis et nourris, à l’Association du Vieux Châtel, au Ministère de la Culture et aux Collectivités territoriales qui l’ont subventionné, à René Elter qui en a été la cheville ouvrière, à notre collègue Nicolas Faucherre à qui nous souhaitons un rapide et entier rétablissement. On me permettra enfin de rendre hommage à Chantal1 et Jacques Debry, qui ont voici quarante ans sauvé le site de Châtel, et dont le fils Gilles préside aujourd’hui avec une rare efficacité l’Association du Vieux Châtel… Et je forme le vœu, comme j’en suis sûr la totalité des personnes présentes, que la Communauté d’Agglomération d’Epinal, désormais heureuse propriétaire de la forteresse de Châtel-sur-Moselle, engage rapidement le programme de recherche, de conservation et de mise en valeur que le site emblématique qui nous réunit ici mérite, pour le bénéfice de tous les passionnés d’histoire mais aussi de tous les habitants de la région.
16Les bourrasques que nous traversons, qui démontrent, s’il le fallait, que le temps n’est pas venu, quoi qu’on en ait dit, de la « fin de l’histoire », nous obligent à considérer à nouveau la connaissance historique comme inspiratrice de la réflexion citoyenne ; et l’histoire a besoin de traces, de témoins, de signes. La forteresse de Châtel, en ce qu’elle révèle un aspect essentiel d’une période passionnante de notre histoire régionale, nationale et européenne, en est un élément majeur.
Notes de bas de page
1 Chantal Debry est décédée entre le colloque et la mise sous presse des Actes ; qu’il me soit permis de lui dédier ces lignes.
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Fortification et artillerie en Europe autour de 1500 : le temps des ruptures
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