URL originale : https://books.openedition.org/edul/1822
Interpréter le château de Bonaguil
Nicolas Faucherre et Michel Coste †
p. 481-498
Résumés
Vision archétypale du château-fort à son chant du cygne, le château de Bonaguil reste un bel inconnu, au même titre que son concepteur, Béranger de Roquefeuil (1448-1530). Pour la première fois, le dossier méthodique rassemblé permet de combler les lacunes de l’Histoire en se fondant dans le croisement des textes, de l’évaluation des ressources de la seigneurie et de l’archéologie du bâti. Les rares témoignages de vie de son maître d’ouvrage – mariage à 30 ans dans l’entourage de Louis XI en 1478, résidences tourmentées à Castelnau-Monratier jusqu’à la mort de sa femme (1497), puis à Blanquefort-sur-Briolance, qu’il quitte pour se fixer à Bonaguil vers 1505, date à laquelle il y organise sa sépulture et où il mourra à 82 ans en 1530 – apportent la certitude que le monument est finalement une œuvre du premier XVIe s. Les mariages respectifs, pour lui et ses filles, dans le milieu de l’artillerie royale, la dédicace de sa chapelle mortuaire à Sainte-Barbe, patronne des artilleurs, sont autant d’indices d’une expertise militaire probablement acquise au service du roi dans sa prime jeunesse. L’évaluation de la fortune foncière, qui permet de certifier qu’il dégage – seulement à partir du tournant du siècle et jusqu’à la fin de ses jours – 3 000 livres d’épargne par an à investir dans la pierre, associée au coût de la construction (une grosse tour coûte alors 15 000 livres) autorisent à considérer que le chantier a pu être réalisé en quinze ans, son achèvement pouvant correspondre au mariage de sa fille avec un fils de grand-maître de l’artillerie en 1519. La prise en compte du terrain, grâce aux coutures et aux marqueurs stylistiques, aléatoires au demeurant, que sont les moulures de baies et de nervures – du chanfrein au cavet puis aux baguettes se pénétrant – et l’évolution des orifices de tir, de l’archère canonnière en croix pattée déjà évasée vers l’extérieur à l’embrasure à la française – attestent qu’un premier chantier concerne le logis occidental, le donjon et l’église, remplois antérieurs. Il est suivi par la mise en place hypertrophiée de la grosse tour, puis du logis oriental des Loges, dont l’érection va donner à l’ensemble une forme de huit. Enfin se met en place le boulevard vers l’escarpement et l’enveloppe défensive vers les vallées.
Archetypal vision of the medieval fortress at its end, Bonaguil castle remains a beautiful unknown, as well as its designer and owner, Béranger de Roquefeuil (1448-1530). For the first time, the methodically collected files make it possible to fill the gaps in its history through the crossing of texts, the evaluation of resources of the seigneury and the building archaeology. The rare testimonies of its designer’s life – a marriage while 30 years old in the entourage of Louis XI in 1478, his tormented residences in Castelnau-Monratier until the death of his wife (1497), then a residence in Blanquefort-sur- Briolance, which he leaves to settle at Bonaguil around 1505, a date when he organizes his burial there and finally his death at the age of 82 in 1530 – brought the certainty that the monument was finally a work of the first 16th century. The marriages for himself and his daughters in the royal artillery circle, the dedication of his mortuary chapel to Saint Barbara, patroness of the artillerymen, are all indications of a military expertise probably acquired in the service of the king in his early youth. The assessment of his property assets, makes it possible to certify that he can count – only from the turn of the century until his last days – on 3,000 pounds of annual savings to invest in stone. This, associated with the cost of construction (a large tower then costs 15,000 pounds), allows us to consider that the construction work could have been completed in fifteen years. Its completion may correspond to the marriage of his daughter with a son of an artillery grand master in 1519. Taking into account the terrain, and thanks to the stitching and stylistic markers (although uncertain) in the form of bay mouldings and ribs – from chamfer to cavetto and then to penetrating rods – and thanks to the evolution of the firing orifices – from the crossbow loophole to the French-style embrasure – all that gives evidence for a first construction work involving the re-use of the western lodge, the donjon and the church. This work is followed by the hypertrophied placement of the big tower and the eastern lodge, whose erection is going to give a shape of an eight to the entire building. Finally the boulevard is erected towards the escarpment and the defensive envelope towards the valleys.
Texte intégral
1 Comme les certitudes d’existence de son concepteur, Bérenger de Roquefeuil (1448-1530), se limitent à une maigre poignée d’actes, le château de Bonaguil, panoplie guerrière démesurée tapie dans une vallée perdue en retrait du Lot (fig. 1), n’arrête pas d’être revisité depuis sa découverte émerveillée par Viollet-le-Duc et Lauzun il y a 150 ans : ils le considèrent alors comme « bâti d’un seul jet dans un très court espace de temps » dans la seconde moitié du XVe s.1. Tour à tour défi d’un génial stratège devenu « féodal attardé », chant du cygne de la féodalité, programme ex nihilo sorti tout armé de la cuisse de son concepteur paranoïaque2, puis demeure seigneuriale sur la longue durée du XIIIe au XVIIIe s.3, l’homme et son héritage de pierre continuent d’interroger.
2Le dossier méthodique constitué dans son bilan de vie par Michel Coste permet de combler les lacunes de l’Histoire pour porter à la lumière des hypothèses sûres, parce que fondées dans le croisement des textes et de l’évaluation des ressources de la seigneurie, recoupées avec l’archéologie du bâti.
3L’histoire de Bonaguil est celle de la transformation, après la Guerre de Cent Ans, d’un premier castrum du XIIIe s. en une impressionnante « demeure seigneuriale fortifiée ». Un castrum et non pas un château, c’est-à-dire un habitat perché comprenant des logis, une tour, une église, un cimetière, peut-être rassemblés à l’intérieur d’une enceinte. Il est mentionné dans le saisimentum de 1271, mais son existence est implicite dans des bulles papales faisant référence à des faits remontant au premier quart du XIIe s. Il est, à cette époque, tenu par des chevaliers de la Maison de Fumel mais rien ne dit que ces derniers en étaient les premiers seigneurs. Rien, non plus, n’indique si la tour (actuel donjon) a précédé le peuplement. En revanche, grâce notamment à Gilles Séraphin, on a pu identifier dans les maçonneries actuelles, tant de l’église que du château, les vestiges du bâti ayant précédé l’une et l’autre, qui ont contraint la genèse de la construction qui nous intéresse.
4Cette construction, Gilles Séraphin l’a qualifiée de « demeure seigneuriale » et non de « château-fort ou de forteresse » ; car c’est lui le premier à avoir compris que dans les travaux, l’intention d’habiter avait primé l’intention de fortifier. C’était il y a 40 ans et on en est resté là depuis lors : la version de Lauzun et Pons avait du plomb dans l’aile mais on continuait à la servir aux visiteurs épris de romantisme.
5Il y a une quinzaine d’années, Michel Coste a tenté d’expliquer d’une autre manière la décision incongrue de planter un tel monument en un lieu aussi improbable4 ; sa vision d’un bâtisseur entiché d’architecture et sa laborieuse explication d’un plan régulateur pentagonal prouvant un programme préétabli pour toute l’œuvre de Béranger de Roquefeuil se sont effondrées dans la confrontation avec le terrain. D’où notre entreprise actuelle de proposer une interprétation plus plausible pour la genèse de l’impressionnant monument.
6Quatre idées nouvelles sont venues orienter notre commune réflexion visant à battre en brèche l’image d’un orgueilleux Bérenger (ou Bringon) de Roquefeuil défiant la terre entière du haut de son inutile donjon bardé de diaboliques défenses.
- La première idée fut de constater que la liste de tout ce qui, dans ce château, pouvait être qualifié de dispositif de défense constituait un inventaire quasi exhaustif de la fortification adaptée à l’artillerie vers 1520 (la décennie qui précède la genèse du système bastionné en Europe), au point d’apparaître comme un véritable catalogue des organes en usage dans la période, alors même que leur efficacité tactique, pour certains tout du moins, restait à démontrer.
- La seconde idée fut de rapprocher les relations étroites que le bâtisseur, tant par la famille de son épouse que par ses gendres, entretenait dans le cercle étroit des maîtres de l’artillerie royale avec le choix qu’il fit de Sainte Barbe, patronne des artilleurs, comme vocable de sa chapelle funéraire, pour présumer son intérêt pour les affaires de l’artillerie. Ces deux premières remarques rendaient ainsi probable la participation de Bringon à une des campagnes d’artillerie du règne de Louis XI – siège de Lectoure (1468), voire plutôt campagne d’Artois (1477) – et pouvaient expliquer un intérêt particulier mais commun à tous les gentilshommes de son temps pour la recherche en matière d’emploi de l’arme à feu. A fortiori puisque la plupart des experts composant les bandes d’artillerie royales d’alors étaient issus des seigneuries du Sud-Ouest puisant leur fortune dans l’extraction et la transformation du minerai, Béranger au premier chef. Elles laissaient également penser que, son savoir en la matière datant des années 1470/80, le bâtisseur de Bonaguil dans le premier quart du XVIe s. avait pu bénéficier d’apports de la génération suivante : celle de ses enfants ou de ses gendres. Elles donnaient enfin et surtout à l’enceinte fortifiée un caractère expérimental plutôt que réellement guerrier.
- La troisième idée fut de remettre en cause l’hypothèse qu’existait au départ un plan d’ensemble, pour considérer plutôt que le château avait pu résulter d’une succession de programmes, nés chacun d’un besoin dont le déclencheur eût été un évènement marquant de la vie du bâtisseur. Cette idée conduisit à approfondir la recherche biographique tant au plan des faits qu’à celui de l’analyse psychologique du personnage.
- La quatrième idée, enfin, fut d’introduire le facteur économique en évaluant les revenus du bâtisseur et les coûts de construction qui, rapprochés les uns des autres, permettaient de jauger la faisabilité des programmes envisagés et la durée des travaux impliqués en fonction de la fortune supputée du maître d’ouvrage.
Fig. 1 : Vue générale du château de Bonaguil.

7Ces deux dernières réflexions amenèrent à constater que Bérenger (Bringon) de Roquefeuil, au début du chantier, ne disposait pas des ressources nécessaires pour seulement songer au programme global qu’il a finalement réalisé au coup par coup. En revanche, des revenus croissants, dans une conjoncture toutefois incertaine, pouvaient l’autoriser à engager des programmes d’un coût limité aux ressources espérées dans une vision d’un petit nombre d’années.
8Après avoir vérifié que Jean de Roquefeuil, le père de Bérenger, n’avait pas eu la possibilité d’intervenir à Bonaguil (contrairement à ce qu’on a longtemps cru) et qu’hormis les travaux du XVIIIe s. attribués à Marguerite de Fumel, rien d’important n’avait pu être ajouté après 1530, il nous apparut que le château de Bonaguil résultait d’une succession de chantiers indépendants, (quasiment ininterrompue malgré des atermoiements), occupant 15 à 20 ans (de temps et de revenus) de la vie d’un seul maître d’ouvrage. Restait à en fixer le point de départ : l’association d’un ensemble de facteurs tenant à la date et au lieu des actes en notre possession, à la conjoncture économique, à l’âge et aux événements marquants de la vie de Bérenger de Roquefeuil, nous conduisit à proposer 1505 pour le début des travaux.
9Une interprétation nouvelle de la genèse du château de Bonaguil est ainsi née de l’observation fonctionnelle du bâti rapportée aux événements connus ou fortement probables de la biographie du bâtisseur et à ses ressources financières. Parallèlement, on a procédé à une analyse archéologique visant, dans un premier temps, à observer la chronologie relative de certains organes, puis, dans un second temps, à dégager des évolutions pour certains marqueurs typologiques permettant d’esquisser un phasage du chantier. Les arguments ainsi mis en avant sont, de l’aveu même de leurs auteurs, marqués d’une certaine fragilité, mais viennent à l’appui de la plupart des hypothèses de leur proposition ou, en tout cas, n’infirment pas les autres. Nous envisagerons successivement la biographie de Bérenger de Roquefeuil, puis la genèse de son château de Bonaguil.
I. Une vision nouvelle du bâtisseur de Bonaguil
10L’histoire de Bérenger de Roquefeuil5 est celle d’un seigneur du Rouergue, né en 1448, sans doute à Combret (Aveyron), alors que s’achevait la guerre de Cent Ans, et qui vécut jusqu’à un âge avancé (82 ans) sous les règnes de cinq rois de France, de Charles VII à François Ier.
I.1. Sous Louis XI
11Troisième fils de l’héritier d’une lignée chevaleresque d’antique noblesse, il n’avait que 13 ans à l’avènement de Louis XI et il n’apparaît dans l’histoire qu’en 1478, âgé de 30 ans, quand, par la volonté du roi, ses frères aînés étant morts, il est fait irrévocablement, du vivant de son père, nu-propriétaire des titres et des biens de la lignée. Son père, Jean de Roquefeuil, qui était alors depuis douze ans en disgrâce pour rébellion, conserve l’usufruit de ses possessions à l’exception de la baronnie de Blanquefort en Agenais, que Bérenger reçoit en pleine propriété. Cette donation est faite en vue de son mariage avec Anne Guérin du Tournel, fille de Louise de Crussol, gouvernante du dauphin et sœur du défunt († 1473) compagnon d’armes du roi qui succéda aux frères Bureau à la tête de l’artillerie royale. Marié la même année6, le couple quitte la cour trois ans plus tard – Bérenger perçoit alors les arrérages d’une pension d’écuyer du roi – pour s’établir non pas à Blanquefort, dont il est seigneur, ni à Combret en Rouergue, où réside son père, mais à Flaugnac, dans la baronnie de Castelnau-Montratier, en Quercy, où, dès 1480, il a fait construire (ou restaurer) un « château » au cœur du castrum.
I.2. Sous Charles VIII
12Il va demeurer une quinzaine d’années à Flaugnac, d’où il ne s’absentera guère hormis durant une période de dix-huit mois coïncidant avec les débuts de la « guerre folle ». En 1482, à la mort de son père, il lui revient la charge de gérer le patrimoine qu’il continue à confier, en Languedoc, Rouergue et Agenais à des « procureurs », mais qu’il exerce en personne dans sa baronnie quercinoise de Castelnau. Plus pointilleux, sans doute, qu’un fondé de pouvoirs, il se heurte à diverses reprises aux consuls de la bastide au sujet de l’application de la Charte de coutumes. Les différends s’enveniment au point de provoquer des morts de part et d’autre. Il s’ensuit un épisode judiciaire qui se terminera en 1493 par un arrêt du Parlement de Toulouse lui donnant raison sur le fond mais le condamnant à une humiliante réparation des dégâts commis, dans la bastide, par ses hommes d’armes. Dès lors, trouvant sans doute le voisinage de Castelnau inamical sinon inconfortable, il réside à La Barthe, petite place isolée au sud de la baronnie, jusqu’à ce que son frère cadet Astorg fasse confisquer le lieu à son profit en 1495, en raison de sa part légitime demeurée impayée.
I.3. Sous Louis XII
13C’est alors que germe l’idée d’aller vivre dans sa baronnie du Haut-Agenais et que, sans doute, débutent les travaux de Blanquefort. Son programme paraît être d’y bâtir un logis pour sa maisonnée, flanqué d’une tour à son usage : il ne sera qu’incomplètement réalisé7. La mort, en 1497, de son épouse Anne, qui lui a donné douze enfants et à qui il semble très attaché, marque un tournant dans son existence. Il se dit sérieusement malade pendant les deux ans qui suivent son décès au point de ne pouvoir accomplir ses devoirs à l’égard de Louis XII à l’avènement de ce dernier (1498). Il demandera et obtiendra une dispense pour s’en acquitter entre les mains du sénéchal de Quercy à Cahors en 1499. Le dénombrement de ses fiefs ne sera établi qu’en 1503 et sera signé dans le château de Blanquefort. On peut donc estimer que c’est entre ces deux dates que Bérenger de Roquefeuil quitte définitivement le Quercy pour le Haut Agenais.
14Les travaux de Blanquefort ne sont probablement pas achevés lorsque s’y installent Bérenger de Roquefeuil et ses cinq dernières filles (la plus âgée, à l’époque, n’a guère plus de douze ans). Deux d’entre elles rejoindront bientôt leurs aînées au couvent mais les trois autres resteront avec lui plusieurs années, jusqu’à leur mariage. Bénéficiant de la conjoncture économique du début du XVIe s., des revenus accrus (plus de 6000 livres tournois par an) lui permettent de se délivrer de ses dettes et de disposer d’excédents importants. Veuf, approchant la soixantaine et peut-être malade, il est normal qu’il se préoccupe de sa sépulture. Blanquefort ne lui offrant pas, semble-t-il, un lieu convenable, il abandonne le chantier en cours (il y signe encore un acte de dénombrement en 1504) et choisit de restaurer, à Bonaguil, le castrum abandonné qui, outre les ruines d’une tour et de logis, abrite celles d’une église où il pourra faire son tombeau. La restauration du site débutera au plus tôt en 1505 ; le sol de sa chapelle funéraire – dédiée à sainte Barbe, patronne des artilleurs – sera consacré par l’évêque en novembre 1506. Cela paraît être un des tout premiers actes d’un processus qui le conduira à repeupler la petite seigneurie et à s’installer définitivement dans cette nouvelle demeure isolée de tout voisinage (à l’inverse des castra où il avait vécu précédemment) et qu’il va doter d’un confort qu’autorisent ses revenus réévalués, puis, tardivement, fortifier.
15A ce stade, on peut observer que jamais ce seigneur n’envisagea d’établir sa résidence en Rouergue ou en Languedoc, héritage des Roquefeuil, baronnie immatérielle d’où provenait pourtant le plus gros de ses revenus (dont certains en arrière fief de la Maison d’Armagnac). Dans un premier temps, bien que baron de Blanquefort, il choisit Flaugnac, héritage des Gourdon de Castelnau, semblant préférer s’inscrire dans cette très ancienne et haute lignée féodale. Plus tard, « réfugié » à Blanquefort, héritage des Pujols et d’autres coseigneurs, il ne résida que peu de temps dans cette place pour aller se fixer dans le castrum de Bonaguil dont nous ignorons l’origine, regagnant peut-être un berceau ancestral.
I.4. Sous François 1er
16Bien que relativement bref, le passage à Blanquefort ravivera chez lui la passion des armes à feu qu’il semble éprouver depuis sa jeunesse. Pays de fer, de fours et de forges, le lieu est fréquenté à la fois par des artisans maîtres de forges et des gentilshommes appartenant au milieu fermé de l’artillerie royale. Pendant une vingtaine d’années, ces relations semblent l’accaparer complètement au point qu’il choisira ses trois derniers gendres dans des familles d’artilleurs quercinois (Durfort, Thémines, Lauzières). L’évolution du chantier de Bonaguil (qui occupera une quinzaine d’années de cette période) a pu notamment être marquée, sinon causée, à partir des années 1515, par l’influence de l’un deux : Robert de Lauzières, fils de Guinot de Lauzières qui fut de 1493 à 1504 grand maître de l’artillerie de France. On voit en effet, à mesure de l’avancement des travaux, apparaître des dispositifs défensifs plus modernes que ceux que Bérenger avait pu connaître dans les années 1470/80, comme si ce dernier voulait expérimenter les progrès technologiques de son époque. On ne peut dire au juste où s’arrêtait la construction du château à sa mort en 1530, mais on peut lui attribuer avec certitude la majeure partie de l’œuvre. Cette dernière engloutit peu à peu la quasi-totalité de son épargne (50 000 livres tournois) sans toutefois le contraindre à aliéner la moindre parcelle du patrimoine familial qu’il transmettra intact à ses enfants, ce qui montre son souci d’aligner ses dépenses sur le niveau de ses revenus.
17On ignore la part, sans doute déterminante, qu’il prit dans la conception de l’œuvre ; ce qui n’exclut évidemment pas l’intervention de maîtres d’œuvre de métier. Tout indique qu’il aborda le chantier de Bonaguil, approchant la soixantaine, loin d’imaginer qu’il aurait le temps et les moyens de bâtir l’ensemble que nous connaissons. L’ouvrage prit corps peu à peu, un chantier entraînant l’autre et donnant à la fin une impression d’homogénéité architecturale due à la cohésion de nouvelles étapes avec les précédentes. Il paraît donc vain de vouloir donner une interprétation globale à une composition de projets disparates. La logique commandant cette œuvre ne se trouve pas dans une fonction préméditée (l’imprenable forteresse) mais dans un travail d’intégration architecturale de programmes successifs. De ce point de vue, la cohésion finale sur une période longue révèle un sens des volumes et des formes que l’on peut sans doute attribuer à la permanence d’une maîtrise d’ouvrage intelligente.
18Bérenger passa les dernières années de son existence entouré de clercs et paraissant détaché des préoccupations de ce monde. Il mourut en 1530, âgé de 82 ans. Son testament dicté au château, sur son lit de mort, le montre soucieux du salut de son âme et faisant preuve d’une grande modestie ainsi que de commisération pour les déshérités. Il laisse aussi transparaître la crainte de voir ses fils aînés se disputer l’héritage. Il révèle, enfin, une certaine faiblesse à l’égard de ses trois filles qui vécurent avec lui après son veuvage, toutes trois épouses d’artilleurs, auxquelles il lègue 1500 livres à chacune, alors qu’il n’accorde que des legs symboliques à ses six autres enfants vivants. On hésite, d’ailleurs, à voir dans cet indice l’expression de sa tendresse pour celles qui égayèrent ses vieux jours ou un témoignage de reconnaissance pour la part qu’elles avaient pu prendre (avec leurs époux) à la genèse du château de Bonaguil.
19Une fois exclus les travaux de Marguerite de Fumel du XVIIIe s. (grande terrasse d’agrément à l’ouest et tour de la Fauconnerie), certaines observations pourraient laisser penser que les ouvrages les plus tardifs de l’enceinte sont postérieurs à la mort de Bérenger : il est toutefois difficile d’imaginer que son fils Charles – qui mourut peu de temps après lui – ait eu le loisir de les entreprendre. Quant à l’héritier de la seconde génération, Antoine, l’inextricable situation financière dans laquelle il vécut avec sa mère, Blanche de Lettes, pendant les années 1550 à 1580 rend très hautement incertaine l’opinion qu’il ait pu faire à Bonaguil autre chose que des retouches mineures. Il faut donc conclure que l’œuvre de restauration et de construction qui nous intéresse est bien à mettre, en totalité, au crédit de son aïeul.
20En résumé, présenter Bérenger de Roquefeuil comme un paranoïaque bâtissant une forteresse par réaction à l’affaire de Castelnau paraît être un non-sens : d’une part, il n’y a pas de lien direct entre cette affaire et le chantier de Bonaguil ; d’autre part les moyens de l’intéressé – sans parler de sa soumission à l’autorité royale – ne l’autorisaient alors pas à envisager un tel projet, qui eût été folie. En réalité, on peut distinguer deux périodes dans le troisième âge de cet homme pieux, veuf et fidèle : une première période, autour de la soixantaine, où, vieillissant et dépressif, il se montre soucieux d’aménager sa dernière demeure, dans ce monde et dans l’au-delà, et une seconde période où, septuagénaire rasséréné, et sans doute poussé par l’influence de son environnement social, il paraît consacrer la fin de sa vie à sa passion pour l’art de la guerre et les armes à feu. On voit, dès lors, que chacune de ces périodes a généré deux programmes distincts liés, dans le premier cas, à des motifs utilitaires et, dans l’autre cas, à ce qui semble bien être le dérivatif de ses vieux jours.
Fig. 2 : Cadastre 1827.

Fig. 4 : Tour porte. Passage vers l’oratoire.

II. Les programmes du maître d’ouvrage
II.1. Un premier programme : la restauration du Castrum
21Encadré par deux ruisseaux et dominant son village étagé sur son flanc méridional (fig. 2), le château occupe un éperon (altitude 160 m) à deux émergences rocheuses reliées avant Béranger par un isthme étroit, dont il fera le grand fossé (fig. 3 ; nota bene : les lettres majuscules entre parenthèses localisant les parties renvoient à ce plan). Le site était en ruine après la guerre de Cent Ans : certaines portions de murailles datables des XIIIe/XIVe s. portent des traces d’incendie et l’intégralité des maisons du village est contemporaine ou postérieure à l’œuvre de Béranger. Le donjon primitif (D) du XIIIe s. formait un éperon tourné vers l’attaque ; on y accédait par échelle, ainsi qu’à la petite enceinte attenante. Le logis (LS) à la rupture de pente s’ouvrait par une porte vers le village (fig. 4), enfermée aujourd’hui dans la tour-porte de la chapelle (TP), et par une porte haute sur cour dissimulée par la tour d’escalier de Béranger (fig. 5).
Fig. 3 : Plan général.

Fig. 5 et 6 : État I et État II.

22On a évoqué plus haut les raisons qui poussèrent Bérenger de Roquefeuil à abandonner Blanquefort pour s’installer à Bonaguil : essentiellement besoin de place pour loger sa maisonnée et possibilité de préparer sa sépulture. Le programme initial en résulte directement et visera à aménager une résidence – composée comme à Blanquefort d’un logis pour sa famille et d’une tour pour son usage – et, simultanément, à bâtir ou rebâtir l’église (X), en lui adjoignant une chapelle dans laquelle il fera creuser son tombeau dans le roc. Cette dernière décision amènera à déplacer le cimetière primitif du sud au nord de la nef. Le nouveau cimetière sera consacré par l’évêque en novembre 1506, ce qui laisse penser que les travaux de restauration du site ont débuté peu avant. La restauration de l’église Saint Michel se fera en trois temps : d’abord charpente sur la nef et le chœur, puis adjonction de la chapelle funéraire Sainte-Barbe et voûtement de l’ensemble sur croisées d’ogives, enfin adjonction de la chapelle sud et construction du clocher.
23Pour la partie résidentielle, outre la création du puits au sud du donjon, on peut distinguer deux programmes (fig. 6). D’abord un programme de surélévation des logis et du donjon primitif pour créer deux niveaux habitables sur l’ensemble. Le donjon est doté de voûtes d’ogives pour porter une terrasse dallée. Logis et donjon sont chacun munis d’une tourelle d’escalier, la communication entre l’un et l’autre nécessitant le nivellement de la cour entaillée dans le rocher. L’extension vers le sud des logis est associée à la construction de la tour Rouge (TR), à la fois défensive et sanitaire. Ensuite un programme de déplacement de l’accès principal visant à doubler l’entrée basse piétonne par une entrée haute charretière sécurisée, toutes deux à pont-levis à flèches. L’ensemble est équipé d’ouvertures de tir horizontales battant les accès (embrasures à la française), ovales à cran de mire contre l’accès haut (fig. 7 et 8). Sur ce front d’attaque, l’installation des ponts-levis piéton et charretier entraîna la taille du fossé par effondrement du ciel de la caverne naturelle creusée sous l’isthme rocheux, ainsi que la verticalisation de l’escarpe rocheuse, au pied de laquelle fut installé un moineau circulaire (fig. 9) battant le grand fossé de l’isthme.
Fig. 7 : Embrasure 2.

24La réalisation de ce programme initial produit un ensemble opérationnel incluant une église, un tombeau et une double résidence dont la vieille tour maîtresse. L’analyse technico-économique montre que cette campagne a nécessité l’extraction d’environ 1500 m3 de roche et l’élévation de 4 à 5000 m3 de maçonneries avec second-œuvre et couverture correspondante. On peut évaluer le coût des travaux, en fonction des salaires et du prix des matériaux de l’époque (validés globalement par des exemples de prix-faits contemporains), à un montant de 18 à 20 000 livres tournois.
Fig. 8 : Embrasure 3.

Fig. 9 : Moineau circulaire battant le grand fossé de l’isthme.

25On sait par ailleurs qu’en 1503, les revenus annuels de Bérenger de Roquefeuil étaient essentiellement faits de 1615 livres en argent (plus certains péages et leudes impossibles à chiffrer), d’un peu plus de 2000 setiers de grains et de près de 1000 barriques de vin. Postulant qu’au moins la moitié de ces revenus (totalisant environ 6 000 livres), pouvait être consacrée à la construction de Bonaguil, on conclut que les travaux de ce programme ont pu être financés en cinq ou six ans. Cette durée correspond à l’emploi d’une soixantaine d’ouvriers, la moitié occupée à l’extraction, au transport et à la préparation des matériaux et l’autre moitié à la construction proprement dite. Ces évaluations – certes faites « au sabre » – permettent toutefois de vérifier avec une très forte probabilité qu’il n’y a pas d’incohérence entre les possibilités de l’impétrant et les dépenses engagées (peut-être d’ailleurs en deux fois) et de fixer la date d’achèvement de ce premier programme aux alentours des années 1510/1512.
26L’observation archéologique ne nie pas, bien au contraire, que l’ensemble de ces travaux constitue un chantier homogène ayant précédé les autres constructions de Bonaguil. Ce sont les seuls — hormis le corps de garde sur la porte du boulevard — où l’on trouve des voûtements sur croisée d’ogives (fig. 10). Les nervures et les culots des ogives peuvent présenter de légères différences stylistiques mais attestent la concomitance des voûtements du donjon et de la nef de l’église, des chapelles latérales et de la tour-porte. Le donjon s’apparente également au clocher par la forme des marches d’escalier en débord (fig. 11). On constate d’autre part dans cette campagne un marqueur original, l’arbalétrière-canonnière à ébrasements externes (fig. 12), formule de transition vers l’embrasure à la française (Castelnau-Bretenoux), présente dans toutes les constructions de ce programme ainsi que dans la grosse tour et la courtine Nord des Loges mais absente dans tous les travaux postérieurs. Elle est présente de façon emblématique concomitamment à l’embrasure à la française en entonnoir aplatie (fig. 13), connue sur les chantiers monarchiques à partir du règne de Charles VIII.
Fig. 10 : Nervures de voûte de la tour porte.

Fig. 11 : Escalier dans tour.

27On note enfin une évolution stylistique du profil des moulures des baies, du cavet au chanfrein puis à la doucine. Le premier type se retrouve dans le logis Ouest et les tours adjacentes mais aussi, avec une certaine évolution, dans l’escalier Sud et la tour Nord des Loges. Le second type coexiste avec le premier, mais on le trouve aussi dans les constructions postérieures. Le dernier type enfin, qui présente un jeu de pénétration de moulures convexes dans des moulures concaves, est dispersé en divers endroits (logis, clocher, grosse tour, pont-levis des Loges) et orne la chicane de l’enceinte extérieure. L’examen d’autres marqueurs évolutifs, comme les baguettes d’encadrement des baies, les cheminées (fig. 14), les mâchicoulis, pas plus que des marqueurs technologiques ou militaires, ne permet, en fait, d’établir une chronologie plus précise des constructions, en dehors d’un point dirimant : toutes les moulures, comme la conception des élévations à escalier semi-hors-œuvre, sont flamboyantes ; rien n’annonce à Bonaguil les balbutiements de la Renaissance. Sur le plan défensif, on trouve indifféremment dans toute l’œuvre des ponts-levis piétons tantôt à flèche (oratoire, fig. 15) et tantôt à chaînes (donjon fig. 16, logis oriental).
Fig. 12 : Grosse tour : Archères canonières.

Fig. 13 : Grosse tour : Embrasure de tir.

Fig. 14 : Logis seigneurial : Cheminée.

Fig. 15 : Tour porte.

Fig. 16 : Pont levis.

Fig. 18 : Machicoulis de la Grosse tour.

28L’ensemble donne l’impression d’un chantier continu où tout nouveau programme coexiste avec des retouches des programmes précédents, menés par une ou deux équipes locales employant des gabarits différents.
II.2. Un second programme : la grosse tour
29Positionner la construction de la grosse tour circulaire (GT) dans les chantiers de Bonaguil peut prêter à discussion. On sait qu’elle est construite après la tour porte et le moineau (fig. 17), dont elle obstrue le plan de feux, mais aucun argument typologique ne permet de la situer avant le logis oriental des Loges. On a pu voir dans cette grosse tour un syndrome d’exhibition de puissance8, motivation qui ne ressemble pas à ce que l’on discerne du caractère de Bérenger de Roquefeuil. L’ouvrage ne semble pas non plus répondre à des fins militaires : la tour est grosse parce qu’elle est haute, ses mâchicoulis « bretons » (fig. 18) sont plutôt ostentatoires et les ouvertures de tir à sa base sont très difficiles d’accès.
Fig. 17 : Etat III.

Fig. 19 : Etat IV.

Fig. 20 : Etat V.

30Ce sont donc, selon nous, plus prosaïquement, des raisons d’amélioration de sa qualité de vie qui ont poussé ce seigneur vieillissant (il a la soixantaine bien sonnée) à transférer sa chambre du vieux donjon à une tour attenante aux logis et ouvrant vers le village au sud, où ses appartements communiqueront de plain-pied avec les parties communes et seront dotés d’un confort d’hygiène dont le donjon est dépourvu.
31La grosse tour est haute de 28 m à la rive pour un diamètre à la base de 14 m (avec très peu de fruit). La hauteur a conditionné l’épaisseur des murs qui va de 3,80 m au pied à 2,50 m sous le chemin de ronde. La tour possède cinq niveaux planchéiés dont les deux inférieurs sont circulaires pour la défense et les trois supérieurs octogonal puis carrés pour la logeabilité. Ils communiquent entre eux par un escalier en vis logé dans l’épaisseur du mur de gorge, en pendant des latrines superposées. L’assiette rocheuse a été profondément entaillée pour recevoir l’énorme cylindre, qui vient partiellement masquer le piédroit de la baie Nord de la grande salle du logis.
32L’exécution de ce programme a entraîné l’extraction de 1200 m3 de roche et la pose de 3000 m3 de maçonneries. Le chantier a duré quatre ans (on peut distinguer les reprises de campagne) et a coûté environ 15000 livres tournois. Lorsqu’il se termine, vers 1515, le maître d’ouvrage est quasi septuagénaire ; il dispose de tout ce qu’il était venu chercher à Bonaguil. Sa fille Hélène vient d’épouser (1514) Robert de Lauzières et sa dernière fille Madeleine s’unira à Louis de Thémines, cousin germain de ce dernier. Pour l’avènement de François Ier, Bérenger de Roquefeuil charge son fils Charles de se rendre à Paris faire en son nom l’hommage dû. Cet ensemble de circonstances constitue le contexte dans lequel ce seigneur d’un âge très avancé va décider d’entreprendre deux nouveaux chantiers d’une ampleur presque égale à tout ce qu’il avait bâti dans les dix années précédentes.
33A partir des années 1515/1517 en effet, les projets de mise en défense de l’ensemble résidentiel requièrent sans doute la présence d’un expert en fortification à la pointe du progrès d’alors. Il est préférable d’y voir la marque de son gendre artilleur Robert de Lauzières plutôt que d’un fils de Bérenger : sur les trois, l’aîné, Charles, sert dans un régiment d’ordonnances, l’autre est Protonotaire Apostolique du Saint Siège et le dernier est chevalier de l’Ordre de Saint Jean de Jérusalem. Quoi qu’il en soit, dans les premières années du nouveau règne vont être construits, d’abord un logis annexe isolé du logis seigneurial (LB) et coiffant des servitudes (lavoir et fours), puis une enveloppe fortifiée (C) qui se présente comme un catalogue exhaustif d’organes en usage dans les défenses de l’époque.
II.3. Troisième programme : le logis annexe des loges (fig. 19)
34C’est la partie du château la moins bien conservée, sans doute parce qu’elle était la plus accessible à des pilleurs de pierres ou la plus escarpée. Réutilisant peut-être des ruines du castrum du XIIIe s., le secteur faisait office de basse-cour, accessible par son propre pont-levis depuis la crête au nord, mais relié à la cour haute du logis par une grande vis (V) débouchant contre la margelle du puits. Les soubassements de ce logis annexe abritent des servitudes (lavoirs, fours et silo) bâties sur un méplat du roc. Le mur de refend contenant l’escalier venant occulter en partie une baie du sous-sol atteste le décalage des travaux dans le temps, comme le suggère également la variété des moulures de baies. Très étiré en longueur le long du roc, le logis est flanqué de deux tours d’angle, dont la méridionale était curieusement retranchée par un petit pont-levis particulier à chaînes, comme si on avait voulu en faire une chambre forte.
35La volonté d’isolement de ce logis nouveau par rapport au logis seigneurial pose question. Qu’il ait été conçu en prévision de la résidence permanente du fils aîné Charles et de son épouse, mariés en 1519, ou pour celle, intermittente, du couple Lauzières (marié en 1514), ce logis suggère une maisonnée très réduite et des séjours intermittents se situant plutôt dans la belle saison, vu qu’on n’y trouve qu’une seule cheminée. L’hypothèse d’en faire le logis du receveur gérant les recettes des immenses domaines du seigneur mais situé à l’écart dans ce qui semble faire office de basse cour n’est pas non plus à écarter. La chambre forte prendrait alors tout son sens.
36L’ensemble des travaux de ce programme a pu être réalisé en deux ans, guère plus. Il n’a nécessité que peu de déroquetage (500 m3) et entraîné la pose de 2000 m3 de maçonnerie pour une dépense de l’ordre de 7 à 9 000 livres. Il semble bien qu’il préparait le dernier programme : l’enveloppement du château dans une enceinte fortifiée.
II.4. Dernier programme : l’enceinte fortifiée (fig. 20)
37Ce qui a été dit précédemment laisse penser que la fortification n’a pas été préméditée mais résulte d’une décision prise dans les années 1515/1520, dans le contexte familial que l’on sait, alors qu’aucun danger connu ne menaçait. On peut y voir une affirmation du statut du seigneur, qui revendique son rang baronnial pour sa nouvelle résidence par l’ostentation de l’appareil militaire, comme le fait au même moment à Biron son rival Gontaut-Biron9. Du point de vue architectural, tout ce qui est construit à partir du logis annexe (y compris celui-ci) fait appel à des techniques plus simples, notamment par l’abandon du voûtement sur croisées d’ogives au profit de voûtes en tas de charge, et à des choix plus économiques : peu d’ouvrages ornementés, marches d’escalier droites, appareil de moellon plus grossier. On note enfin et surtout que les ouvertures de tir qui, jusqu’alors, se focalisaient sur la protection des accès, vont, à partir de ce moment, se retourner vers la périphérie et, dès lors, constituer non plus un accessoire du bâti mais la raison même de son existence. Ces faits dénotent une incontestable rupture dans la genèse du château de Bonaguil et, si l’on admet qu’il n’y avait aucune raison objective de prévoir un danger extérieur, il faut probablement attribuer le motif de cette nouvelle orientation à l’expérimentation des nouvelles pratiques de la guerre.
38L’analyse des raccords suggère un phasage en quatre temps, avec mise en place du boulevard tout d’abord, puis mise en place des lices divisées par des murs transversaux défensifs : lice Sud-Est, puis lice Ouest traversée par l’accès au village depuis la tour-porte, enfin grand fossé du front d’attaque derrière le boulevard. On a pu voir dans cet ensemble d’ouvrages défensifs bâtis successivement autour de la résidence la volonté de créer une souricière, piège pour exterminer un assaillant qui se serait fourvoyé dans ce cul de sac. Si tel est le cas, l’idée n’en fut certainement pas préméditée.
39L’enveloppement se développe ainsi sur deux niveaux : au nord, verrouillant l’accès charretier face au bombardement présumé, un niveau haut, portant un boulevard (B) semi-circulaire aux ailes plus tard reliées par une contrescarpe en gradins à cette enveloppe de lices située 12 à 14 m plus bas sur le pourtour du château. Par son tracé, le boulevard de Bonaguil est d’une très grande intelligence conceptuelle, dans son adaptation à l’échine rocheuse qu’il coiffe dans son entièreté, comme dans le blindage sur-épaissi de sa tête aveugle et dans l’étagement savant de ses feux, plongeants depuis son chemin de ronde vers le terrain dominant, rasants sur les coteaux vers les flancs. L’implantation de sa porte au droit du ravin, masquée par le débord de sa rotondité de tête et battue à revers par une tourelle flanquante, la rapproche du boulevard des Chartrons au Château-Trompette de Bordeaux, œuvre de Charles VIII dans la dernière décennie du XVe s.10.
40Mais on peut aussi observer que ce boulevard paraît plus menaçant qu’efficace. Son implantation fait abstraction de l’environnement, oubliant non seulement l’église, qui en obstrue la portée des canonnières, mais un possible emplacement de batterie sur son flanc, à moins de 100 mètres dans l’axe de la porte. L’absence de pont-levis piétonnier suggère aussi qu’il a longtemps conservé un accès direct à l’église par l’aile de gorge ouest bâtie tardivement. L’aile opposée est occupée par un pacifique pigeonnier, sans doute postérieur (TF), qu’un mur relie à la tour Nord des Loges et sur lequel se raccorde l’enceinte basse.
41Pour les lices, la première portion construite, qui enveloppe les logis par le sud et par l’ouest, se referme sur la tour-porte d’un côté, sur la tour Nord du logis des Loges de l’autre. Elle s’ouvre vers le village par une tour couvrant une chicane, ouvrage abondement pourvu de moyens d’exterminer ceux qui se seraient engagés dans cet étroit couloir en épingle à cheveux. La lice est également flanquée par deux tourelles de tir ouvertes à la gorge en fer à cheval et par un boulevard curviligne à galerie d’escarpe spacieuse, équipée d’une poterne et d’embrasures, dont la casemate est voûtée très haut pour servir de vase d’expansion aux gaz des armes à feu.
42La chicane communique avec la lice Ouest aujourd’hui enfouie dans la terrasse moderne, mais mise au jour en 1973 par Daniel Frugier et Gilles Séraphin, laquelle lice comportait en son centre une poterne et à son extrémité Nord une tourelle (couvrant de ses feux le chemin d’entrée Nord du village), avant de se refermer sur la grosse tour. De cette tourelle enfin part le grand mur de contrescarpe qui forme le fossé du front d’attaque, isolant le boulevard et battu par la grosse tour et le moineau.
43L’ensemble renforce l’impression générale d’improvisation et d’amateurisme dans la conception du système défensif qu’on éprouve en examinant la centaine d’orifices de tir qui percent le monument, plus là pour un déploiement ostentatoire de puissance que pour une recherche maniaque de fonctionnalité belliqueuse. Beaucoup d’entre eux – en courtine de l’enveloppe notamment, puisqu’ils n’offrent aucune possibilité de tir plongeant ou fichant sur le terrain extérieur en forte pente – ne sont là que pour la montre ou le tir au pigeon. A cet égard, on ne note pas un plan de feu particulièrement savant, ni en balayage ou flanquement horizontal, ni en étagement vertical en plongée, à la hausse ou à la volée, en dehors de la convergence évidente des feux sur les portes et sur l’enfilade des cheminements.
44Cette enveloppe fortifiée, collection d’organes de défense sophistiqués, s’offre comme une sorte de terrain d’expérimentation pour s’entraîner à la guerre moderne et éprouver les réponses diverses à l’artillerie de brèche. Comme un lointain et provincial reflet de ce que fut, dans les années 1475, le grand atelier d’Urbino, où les meilleurs ingénieurs militaires du moment (Francesco di Giorgio Martini, Roberto Valturio, Luciano Laurana) se côtoyaient autour de Frédéric de Montefeltre pour expérimenter les techniques de siège sur les forteresses des Marches.
45Quoi qu’il en soit, ce chantier est le dernier mais non le moindre. Bien que relativement court (3 ou 4 ans) et peu coûteux (autour de 10 000 livres) car quasiment exempt de second œuvre, il est celui qui a extrait le plus fort volume de roche (1800 m3) et édifié la plus forte masse de maçonneries (6000 m3). En revanche, les faiblesses évidentes que comporte ce dispositif, l’abondance des emprunts faits à la fortification de l’époque et enfin le luxe de précautions à l’encontre d’un pacifique village d’à peine vingt feux, inclinent à penser que l’édification de l’enceinte fortifiée relève plus d’un entraînement pour la guerre que d’un véritable souci de protection.
Conclusion
46Les rares témoignages de vie de notre Brengon – mariage à 30 ans dans l’entourage de Louis XI en 1478, résidences tourmentées à Castelnau-Montratier jusqu’à la mort de sa femme (1497), puis à Blanquefort-sur-Briolance, qu’il quitte pour se fixer à Bonaguil vers 1505, date à laquelle il y organise sa sépulture et où il mourra à 82 ans en 1530 – apportent la certitude que le monument est finalement une œuvre du premier XVIe s. et non du Moyen Âge finissant. Les mariages respectifs, pour lui et ses filles, dans le milieu de l’artillerie royale, la dédicace de sa chapelle mortuaire à sainte Barbe, patronne des artilleurs, sont autant d’indices d’une expertise militaire probablement acquise au service du roi dans sa prime jeunesse.
47L’évaluation de la fortune foncière, qui permet de certifier qu’il dégage – seulement à partir du tournant du siècle et jusqu’à la fin de ses jours – 3 000 livres d’épargne par an à investir dans la pierre, associée au coût de la construction (une grosse tour coûte alors 15 000 livres), autorisent à considérer que le chantier a pu être réalisé en quinze ans, son achèvement pouvant correspondre au mariage de sa fille avec un fils de grand-maître de l’artillerie en 1519.
48La prise en compte du terrain, grâce aux coutures et aux marqueurs stylistiques, aléatoires au demeurant, que sont les moulures de baies et de nervures – du chanfrein au cavet puis aux baguettes se pénétrant – et l’évolution des orifices de tir, de l’archère canonnière en croix pattée déjà évasée vers l’extérieur à l’embrasure à la française – attestent qu’un premier chantier concerne le logis occidental, le donjon et l’église, remplois antérieurs. Il est suivi par la mise en place hypertrophiée de la grosse tour, puis du logis oriental des Loges, dont l’érection va donner à l’ensemble une forme de huit. Enfin se met en place le boulevard vers l’escarpement et l’enveloppe défensive vers les vallées.
49Le château de Bonaguil n’est donc pas l’œuvre d’un féodal attardé se préparant à soutenir un siège qui n’aura jamais lieu, mais celle d’un seigneur enrichi par la conjoncture économique qui, dans un premier temps, veuf et vieillissant, va dépenser 20 000 écus pour se doter d’une demeure conforme à son rang, en un lieu isolé où il a décidé d’établir sa sépulture, puis qui, dans un second temps, va consacrer ses vieux jours (et 5 000 écus supplémentaires) à expérimenter, avec un compère pour l’instant inconnu, les progrès de la guerre de siège qu’entraîne l’emploi de l’arme nouvelle. En bref, Bonaguil paraît ne rien devoir à la paranoïa mais beaucoup à la curiosité intellectuelle.
50Au bilan, Bonaguil révélé constitue un exceptionnel témoin de son temps, un chantier discontinu, non prémédité, dont les principales phases se nient, posant la question de leur utilité tactique et du dédoublement de la résidence, mais révélant la force ostentatoire de cet emblématique catalogue d’organes de défense alors en usage sur les chantiers royaux, constituant autant de symboles militaires permettant à son seigneur d’affirmer son rang baronnial, voire, pourquoi pas, show room pour jouer à la guerre moderne avec ses gendres ? Mais pourquoi une telle affirmation de la modernité dans la guerre et aucune dans les voies de la Renaissance des arts, dans un contrario radical du château contemporain et proche qu’un grand maître de l’artillerie, et non des moindres, Galliot de Genouillac, fait construire à Assier, sans aucun signe militaire ?
Bibliographie
Bibliographie
Bonaguil. Genèse et histoire de la construction, éd. Librairie du Château, Bonaguil, 2015.
COSTE (Michel), Bonaguil, les clefs du château, éd. Librairie du Château, Bonaguil, 2000.
COSTE (Michel) : « 1478 : Louis XI instigateur du mariage de Bérenger de Roquefeuil », Revue de l’Agenais, 138e année n° 2, 2011.
FAUCHERRE (Nicolas), « Le Château-Trompette et le fort du Hâ, citadelles de Charles VII contre Bordeaux », Revue archéologique de Bordeaux, t. XCII, 2001, p. 163.
GARDELLES (Jacques), « Le premier château de Bonaguil », Congrès archéologique de France – Agenais, 1969, p. 206-214.
LAUZUN (Philippe), Le château de Bonaguil en Agenais, 1897, Bonaguil, réed, librairie du Château, 2000.
LEROUX (Laure), Le château de Biron (Dordogne). Etude archéologique, historique et architecturale, thèse de l’université de Caen sous la direction de Luc Bourgeois soutenue le 27 mai 2016.
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SÉRAPHIN (Gilles), Bonaguil : demeure seigneuriale en Agenais, Cahors, Quercy Recherche, 1979.
VIOLLET-LE-DUC (Eugène), Dictionnaire d’architecture, t. III, 1867, Château, p. 165.
Notes de bas de page
1 Viollet-le-Duc, t. III, 1867, p. 165 ; Lauzun, 1897, réed. librairie du Château, Bonaguil, 2000.
2 Pons, 1956 et Pons, 1971.
3 Gardelles, 1969, p. 206-214 ; Séraphin, 1979.
4 Coste, 2000.
5 Le détail et les références de cette biographie sont développés dans notre ouvrage Bonaguil. Genèse et histoire de la construction, éd. Librairie du Château, Bonaguil, 2015.
6 Coste, 2011.
7 Séraphin, 2007, p. 113-134.
8 Séraphin, 1985, p. 65-85.
9 Leroux, 2016.
10 Faucherre, 2001, p. 163.
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Fortification et artillerie en Europe autour de 1500 : le temps des ruptures
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