Le fort de Rhio (Grèce), un fort à la mer ottoman des années 1500
The fortress of Rhio, a fort at the Ottoman sea from the extreme end of the 15th century
p. 353-365
Résumés
La forteresse de Rhio est construite par le sultan Bayezid II en 1499, pour protéger Lépante (auj. Nafpaktos) nouvellement conquise. Elle a pour vocation d’empêcher le passage des navires ennemis depuis la mer Ionienne vers le golfe de Lépante (auj. golfe de Corinthe) et est doublée à cet effet par le Castello di Rumelia (auj. Antirrio) sur la rive septentrionale du détroit. Ces deux forteresses occupent le point le plus étroit du détroit de Corinthe et reproduisent ainsi une configuration identique à celle des forts construits par Mehmet II sur les détroits du Bosphore et des Dardanelles. La forteresse de Rhio est cactéristique de cette période de renouveau architectural lié à l’utilisation massive de l’artillerie. Son implantation tout comme son histoire permettent d’observer l’évolution de l’architecture militaire ottomane de l’extrême fin du XVe siècle à la première moitié du XVIIIe s. et indiquent que les Ottomans, si ce n’est qu’ils participaient à la modernisation de l’architecture militaire, ont rapidement adopté les dernières évolutions technologiques en matière de fortification côtière.
The fortress of Rhio is built by the sultan Bayezid II in 1499, to protect the newly conquered Lepanto (auj. Nafpaktos), is designed to prevent the passage of enemy ships from the Ionian Sea to the Gulf of Lepanto (today the Gulf of Corinth) and is doubled for this purpose with the Castello di Rumelia (today Antirrio) on the northern shore of the Strait. These two fortresses occupy the narrowest point of the Strait of Corinth and thus reproduce a similar configuration to that of the forts built by Mehmet II on the Straits of the Bosporus and the Dardanelles. The fortress of Rhio is symptomatic of this period of architectural renewal linked to the massive use of artillery. Its location as well as its history make it possible to observe the evolution of Ottoman military architecture from the extreme end of the 15th century to the first half of the 18th century and indicate that the Ottomans, if not that they participated in the modernisation of military architecture, rapidly adopted the latest technological developments in military architecture.
Texte intégral
1 En février 1451, le sultan Mehmet II monte sur le trône de l’Empire ottoman et, après avoir stabilisé les frontières occidentales, fait restaurer et renforcer, l’année suivante, la forteresse d’Anadolu Hisarı sur la rive asiatique du Bosphore, alors renommée Güzelse Hisarı. Simultanément sur la rive européenne il fait construire, en trois mois seulement, l’immense forteresse de 7Boğazkesen (auj. Rumeli Hisarı), verrouillant ainsi le Bosphore en préparation du siège de Constantinople. Fort de 31 galères et de canons d’un calibre exceptionnel, il s’empare de la ville le 29 mai 1453 et met fin à l’Empire byzantin. Constantinople est alors renommée Istanbul et devient la capitale de l’Empire ottoman. Mehmet finit la conquête de la Morée en 1460, occupe la quasi-totalité des rives de la mer Noire en 1475 et les Balkans en 1480. À sa mort, son successeur, Bayezid II, monte sur le trône et règne sans agrandir significativement le territoire, cherchant avant tout à réformer et à stabiliser l’empire de son père.
2Les conquêtes reprennent sous Selim Ier qui, après avoir unifié l’Anatolie, s’empare de la Syrie et du Liban en 1516, de l’Égypte en 1517, et impose une domination partielle sur les actuelles Algérie et Tunisie. À sa mort, il lègue à son fils Süleymân un empire en expansion qui s’étend sur l’Europe, l’Asie Mineure et l’Afrique.
3Cette extension s’explique avant tout par l’utilisation de la cavalerie, d’une puissante marine et par la maîtrise d’une nouvelle technologie militaire : l’artillerie. Cette dernière pousse les ingénieurs et les architectes militaires à adapter à l’usage des armes à poudre la fortification, qu’elle soit urbaine ou portuaire. Dans ce contexte, les ouvrages militaires construits dans le courant des XVe et XVIe siècles ont un caractère d’expérimentations architecturales. La variété de leurs organisations et de leurs formes, que ce soit des constructions ex nihilo ou des remaniements de structures préexistantes, atteste d’une véritable recherche d’efficacité défensive et militaire.
4L’étude des fortifications ottomanes en Méditerranée a été jusqu’à présent très peu développée. Si certaines d’entre elles ont été évoquées dans des publications anciennes (Toy, S. 1930, Högg, H. 1932), leur aspect archéologique n’a souvent été traité que de manière succincte. Seules les fortifications du Bosphore ont bénéficié d’une étude archéo-architecturale approfondie, bien qu’aujourd’hui datée (Gabriel, A. 1943). Délaissée dans les années 1940, la thématique connait un nouvel engouement depuis quelques années, qu’illustrent notamment les travaux récents de Safia Benselama-Messikh sur les fortifications ottomanes d’Alger entre 1516 et 1830, ou ceux de Néji Jelloul sur les fortifications côtières ottomanes de la Régence de Tunis (XVIe-XIXe siècles). Toutefois, la fortification ottomane en Méditerranée nord orientale entre 1451 et 1566 n’a bénéficié d’aucune étude à ce jour. Seuls quelques ouvrages de recensement ont été publiés, sans distinction chronologique ou culturelle. La Morée, tout particulièrement, paraît être une aire d’étude privilégiée des fortifications côtières ottomanes, car non seulement elle offre assez de sites pour caractériser cette architecture peu considérée, mais elle permet également d’en amorcer un examen diachronique en confrontant ces fortifications ottomanes aux fortifications de la Sérénissime, puissance maritime qui affronta la Sublime Porte durant près d’un siècle pour le contrôle du Péloponnèse.
5Nous choisissons ici de vous présenter la forteresse de Rhio, fortification ottomane caractéristique de l’extrême fin du XVe siècle. (Fig. 1)
6Connue dans les sources occidentales sous le nom de Castello della Morea, la forteresse de Rhio (Koumoussi A., 2008) est construite par le sultan Bayezid II en 1499, pour protéger Lépante (auj. Nafpaktos) nouvellement conquise. Sous la direction de Sinan Pacha, la forteresse est achevée en l’espace de trois mois. Elle a pour vocation d’empêcher le passage des navires ennemis de la mer Ionienne vers le golfe de Lépante (auj. golfe de Corinthe) et est doublée à cet effet avec le Castello di Rumelia (auj. Antirrio) sur la rive nord du golfe. Ces deux forteresses occupent le point le plus étroit du détroit de Corinthe (1800 m) et reproduisent ainsi une configuration identique à celle des forts construits par Mehmet II sur les détroits du Bosphore (Rumeli Hisarı et Anadolu Hisarı en 1452) et des Dardanelles (Kilid’ül Bahir et Kale-i Sultaniye en 1464), à tel point qu’elles furent appelées Küçük Çanak-kale (les petites Dardanelles) par les Ottomans et Dardanelli di Lipanto (les Dardanelles de Lépante) par les Vénitiens. L’implantation hautement stratégique de ces forteresses en fit un enjeu permanent de la lutte entre Ottomans, Vénitiens, puis Saint-Empire germanique.
Fig. 1 : Forteresse de Rhio, vue plongeante (Archives de l’Éphorie des Antiquités d’Achaïe).

7La forteresse de Rhio est ainsi prise en 1532 par Andrea Doria, Grand Amiral de Charles Quint, avant d’être reconquise quelques mois plus tard par les Ottomans. Selon Evliya Çelebi la forteresse fut agrandie en 1537 par Süleymân le Magnifique et résista au siège des chevaliers de Malte en 1603. En 1641, l’état de la forteresse est tel que l’explorateur Du Loir la visitant la décrit comme abandonnée et trop faible pour toute forme de défense. Reconquise par les Vénitiens en 1687, elle est embastionnée durant le premier quart du XVIIIe s. puis repasse sous la domination de la Sublime Porte de 1715 au 30 octobre 1828, date à laquelle la forteresse est prise par les troupes françaises du général Maison (Fig. 2).
8Antirrio ne subsistant pas sous sa forme originelle1, la forteresse de Rio apporte un témoignage particulièrement précieux sur les caractéristiques des fortifications côtières ottomanes de la deuxième génération2 sur le littoral grec, d’autant que, qualifiée de neokastro dans un codex du monastère d’Iveron, il pourrait s’agir d’une fondation ex nihilo et que les travaux de modernisation entrepris par les Vénitiens au début du XVIIIe s. ont totalement scellée3. Malheureusement, bien que l’accès au site soit facilité par une ouverture au public, il n’existe, à ce jour, aucun plan publié, ce qui complique la perception des structures. Le recoupement de l’observation des vestiges avec les iconographies et plans conservés à la BnF et dans les bibliothèques vénitiennes permet cependant d’identifier des caractéristiques monumentales.
Fig. 2 : Forteresse de Rhio, phasage chronologique sur l’état actuel de la structure, d’après un plan des Archives de l’Éphorie des Antiquités d’Achaïe

(Dessin : © V. Ory, 2018).
Fig. 3 : Forteresse de Rhio, plan massé schématique du rez-de-chaussée et phasage des programmes ottomans de 1499 aux alentours de 1537

(Dessin : © V. Ory, 2018).
9La forteresse de Rhio est symptomatique de cette période de renouveau architectural lié à l’utilisation massive de l’artillerie. Son implantation tout comme son histoire permettent d’observer l’évolution de l’architecture militaire ottomane de l’extrême fin du XVe s. à la première moitié du XVIIIe s. Non seulement sa création est liée à l’augmentation de la portée effective des armes, permettant ainsi de barrer un passage d’environ 1,5 km de large par l’action combinée de batteries disposées de part et d’autre, mais encore sa forme même semble particulièrement nouvelle pour la période considérée. Le fort se caractérise, à l’origine, par un plan triangulaire isocèle (165 m pour la face sud-est et environ 130 m pour les deux autres côtés) dont le sommet est orienté vers le nord-ouest. L’ensemble ne dispose alors que de trois flanquements, une tour en fer à cheval occupant le centre de la courtine sud (F – Fig. 3), une tour circulaire sur l’angle sud-ouest (G) et une tour triple (A-B-C) couronnant le front nord, tandis que les courtines, dont l’épaisseur est plus importante sur le front sud plus exposé (6 m pour 3,5 m), semblent avoir été totalement aveugles et n’avoir été défendues que par les sommets. Le couronnement de cette période ne subsistant pas, il n’est pas possible d’en caractériser la forme, mais les modifications ultérieures pourraient suggérer, soit qu’il n’était pas adapté à l’arme à feu (parapets maigres et hauts plutôt qu’épais et courbes), soit qu’il avait subi des dommages importants. L’accès se faisait sur la portion occidentale de la courtine sud (I – Fig. 3), par une porte à deux vantaux insérée dans l’épaisseur du mur. Elle était alors surmontée d’une bretèche, elle-même flanquée de deux canonnières à ébrasements asymétriques faisant converger les tirs dans l’axe de l’approche (Fig. 4). Cette articulation frontale peut paraître archaïque, mais elle est très probablement liée à la présence de la tour d’artillerie sud (F).
Fig. 4 : Forteresse de Rhio, canonnière à ébrasement asymétrique flanquant la bretèche surplombant la porte d’entrée

(Cliché : © V. Ory, 2016).
10Celui-ci, d’un diamètre externe de 23,5 m pour une épaisseur de mur de près de 6 m et une hauteur totale avoisinant les 10 m, dispose en effet d’une salle basse très probablement de plan circulaire autour de laquelle rayonnent cinq canonnières. Ces dernières permettaient de battre le front de terre sur 180°, les canonnières latérales étant spécialisées pour le tir flanquant le long de la courtine. La salle est équipée d’évents directement aménagés dans le dôme de brique qui soutient une terrasse d’artillerie sommitale accessible à l’aide d’un escalier externe aménagé contre la face nord de la tour.
Fig. 5 : Forteresse de Rhio, front nord de la forteresse de Rhio caractérisé par une tour triple

(Cliché : © N. Faucherre et E. Lallau, 2011).
11La tour septentrionale, quant à elle, est la structure la plus importante du programme de 1499. Elle consiste en réalité en deux tours d’artillerie quasi circulaires (A et C), de 23 m et 21 m de diamètre externe d’ouest en est, reliées par une sorte d’ergot barlong (B) (Fig. 5). Chacune des tours dispose d’une salle basse couverte d’un dôme. Les tours A et C sont équipées de quatre canonnières disposées au ras de l’eau rayonnant autour d’une salle circulaire de 12 m de diamètre, tandis que la tour centrale dispose d’une canonnière en capitale. L’ensemble pouvait battre canon sur près de 290° et couvrait les courtines adjacentes (Fig. 6). On y accédait par un couloir voûté aménagé dans l’épaisseur du mur de gorge de la tour C, les salles communiquant entre elles par des couloirs aménagés dans les murs latéraux de la tour B. L’évacuation des fumées était assurée par des évents aménagés dans les dômes (Fig. 7). L’ensemble était surmonté d’une terrasse d’artillerie sommitale accessible par un escalier 2/4 tournant aménagé sur l’épaisseur du mur de gorge.
12Une enceinte secondaire (E), verrouillant l’accès à la batterie maritime, protégeait une cour rectangulaire d’environ 290 m2, au centre de laquelle se dresse un bâtiment octogonal de 14m de diamètre hors œuvre. Il disposait d’au moins deux niveaux planchéiés et semble avoir servi de magasin à poudre (Fig. 8). Le dispositif était renforcé par une petite tour octogonale(e), contre laquelle venait vraisemblablement s’accoler l’enceinte principale. L’accès à la cour se faisait par une porte aménagée à l’est. Le mur de clôture était couronné d’un chemin de ronde accessible par un escalier depuis la terrasse sommitale de la tour A. La présence de quatre canonnières au sud de l’enceinte E comme le fossé le précédant et se prolongeant au-devant la porte d’accès suggèrent que la tour-triple jouait le rôle de réduit ultime en cas de prise du fort. Deux canonnières insérées à l’ouest complétaient à défense en venant flanquer la tour A et la courtine adjacente.
13Notons aussi que l’angle sud-est de l’enceinte principale (J), à base pleine (?), semble dès l’origine avoir disposé d’une salle haute, peut-être couverte et surmontée d’une terrasse sommitale, sans qu’il soit possible de donner davantage d’information, l’accès y étant interdit. On peut seulement supposer qu’il s’agissait d’une tour non flanquante et qu’elle constituait un réduit supplémentaire au sein de la forteresse. La façade interne a, en effet, été dotée de trois goulottes à grenade, tandis que la terrasse sommitale, très remaniée, ne laisse entrevoir qu’une canonnière dirigée vers l’aire intramuros (Fig. 9).
14L’angle sud-ouest de l’enceinte principale est flanqué d’une tour circulaire (G – Fig. 3) dont la base talutée est surmontée d’un cordon. Or la présence de ce cordon tout comme l’utilisation de gros blocs de calcaire soigneusement taillés (Fig. 10) ne correspondent en rien à la mise en œuvre ottomane de cette période (joints beurrés sur du tout-venant) et suggèrent que cette structure n’est pas d’origine ottomane. La rupture dans la mise en œuvre, au-delà du cordon, caractérisée par l’emploi de tout-venant noyé dans le mortier suggère, en effet, que la base de la tour a été reprise en sous-œuvre durant la première période vénitienne (Fig.11). L’intérieur de la tour ayant été fortement remanié durant la Seconde Guerre mondiale, il est difficile d’en donner les caractéristiques exactes. Il semble toutefois que le volume interne était établi sur un plan rectangulaire orienté sud-ouest / nord-est et que la tour était percée de trois canonnières. Le flanquement G dispose également d’un étage intermédiaire qui se distingue par une galerie inframurale périphérique desservant huit ou neuf goulottes à grenade. Le tout est couronné d’une terrasse sommitale qui a dû être, dans un premier temps, protégée par un parapet maigre crénelé. Elle était desservie par un escalier externe, vraisemblablement accessible depuis le chemin de ronde.
Fig. 6 : Forteresse de Rhio, plan de feu schématique du rez-de-chaussée, programme de 1499

(Dessin : © V. Ory, 2018).
Fig. 7 : Forteresse de Rhio, coupe verticale de la tour A, d’après des notes d’Étienne Lallau

(Dessin : © V. Ory, 2017).
Fig. 8 : Forteresse de Rhio, enceinte secondaire accolée contre la tour triple et protégeant le magasin à poudre

(Cliché : © V. Ory, 2016).
15Le front occidental de l’enceinte principale est ensuite remanié. On y effectue un épais remparement externe des courtines près-existantes, qui atteignent alors une épaisseur totale de 11 m (K – Fig. 3). Cette action qui entraine l’obsolescence d’une des canonnières de flanc de la tour F, est alors compensée par l’adjonction contre cette dernière d’une tour supplémentaire (H) (Fig. 12). On procède également au remparement externe de la portion occidentale de l’enceinte (L) tandis que le secteur de la porte principale est remparé de l’intérieur4. On procède finalement au renforcement de l’entrée par la construction d’une tour-porte semi-circulaire (M – Fig. 3). L’ouvrage, de 9,50 m de diamètre hors œuvre, était percé de cinq fentes à mousquet rayonnant autour d’une salle barlongue couverte d’un dôme. La porte est alors placée à l’ouest afin de prendre l’ennemi à revers depuis la tour F. Il est probable que la bretèche préexistante était encore fonctionnelle et utilisée sous la forme d’un assommoir accessible depuis le chemin de ronde. Si l’on en croit Evlyia Çelebi, ces travaux pourraient corresponde à l’agrandissement effectué par Süleymân le Magnifique en 1537.
16La période de modification des couronnements des tours n’est pas déterminée, mais il est fort probablement qu’elle eût lieu entre 1532 et 1537. Ces derniers sont alors remplacés par des parapets rhomboïdaux formés de merlons larges percés de créneaux de fusillade et d’embrasures pour canons sur affût à roues (Fig. 13 et 14) Certaines zones de l’enceinte sont alors équipées de goulottes à grenade parfois sur deux niveaux (Fig. 15).
17En guise de conclusion, l’étude des forteresses des côtes grecques et turques n’a pour l’instant pas dégagé assez d’éléments pour permettre une caractérisation solide des fortifications ottomanes, et il convient de se prémunir de toute conclusion hâtive qui, dans les ouvrages anciens, ont diffusé des discours plutôt condescendants à l’égard de l’architecture militaire ottomane5.
Fig. 9 : Forteresse de Rhio, tour non-flanquante occupant l’angle Sud-Est de la forteresse. La façade intra-muros est équipée de trois goulottes à grenade et d’une canonnière

(Cliché © : V. Ory, 2016).
Fig. 10 : Forteresse de Rhio, base de la tour d’angle Sud-Ouest

(Cliché © : V. Ory, 2016).
Fig. 11 : Forteresse de Rhio, tour d’angle Sud-Ouest. Reprise en sous-œuvre vénitienne (gros blocs calcaire taillés à face layée) surmontée d’un cordon. En partie supérieure on observe une goulotte à grenade partiellement obstruée en dessous de laquelle une canonnière est partiellement ensevelie dans le remparement du deuxième quart du XVIe s.

(Cliché © : V. Ory, 2016).
Fig. 12 : Forteresse de Rhio, courtine Sud, remparement et tour H accolée contre la tour d’artillerie Sud (F) en arrière plan

(Cliché © : V. Ory, 2016).
Fig. 13 : Forteresse de Rhio, Tour Sud-Ouest (G), parapets rhomboïdaux formés de merlons larges percés de créneaux de fusillade et d’embrasures pour canons sur affût à roues

(Cliché © : N. Faucherre, E. Lallau, 2011).
Fig. 14 : Forteresse de Rhio, Tour Sud-Ouest (G), parapets rhomboïdaux, detail d’une embrasure pour canons sur affût à roues (Archives de l’Éphorie des Antiquités d’Achaïe).

18 Or les premières données apportent de nombreuses pistes de travail qui paraissent aller à l’encontre des hypothèses précédentes. Bien qu’il faille pour l’instant rester prudent, l’utilisation d’un plan triangulaire quasi équilatéral, où les flanquements principaux, localisés sur le sommet et sa face opposée permettent de battre les angles, témoigne d’une véritable volonté d’appliquer la notion de tir flanquant en supprimant tout angle mort. Plus qu’un simple aspect défensif, le plan de feu de 290° de la tour triple au nord et la position de ses canonnières au ras de l’eau permettaient dès lors de battre une importante zone du détroit et d’augmenter la portée des canons en faisant ricocher les projectiles à la surface de l’eau. Il en va de même pour la tour sud balayant l’approche continentale sur 180°.
19Malheureusement le nom du ou des architectes, tout comme leurs origines ne sont pas connus. L’apparente symétrie et le caractère géométrique du plan de Rio pourraient suggérer une origine italienne comme les illustrent la Rocca d’Ostie, construite entre 1482-1486 par Baccio Pontelli, ou encore la forteresse de Sarzanello, construite par Francesco di Giovanni aux alentours de 1494-1502 (Fig.16), dont les plans triangulaires dérivent des schémas théoriques du Taccuino Senese6. Toutefois, l’irrégularité caractérisée par la rupture de l’accolement de la courtine nord occidentale contre l’enceinte de la tour triple, l’absence de talus à la base des murs ou encore la simplicité du plan de la porte d’entrée semblent dès lors contredire cette hypothèse. Le plan serait-il de conception ottomane ? Gabor Ágoston a montré que dès le milieu du XVe s. les Ottomans et leurs ennemis européens regardaient sans cesse leurs compétences mutuelles, adoptant les armes de leurs adversaires. Aussi la richesse et la prospérité de l’empire ainsi que la mobilité de sa population multiethnique, polyglotte, multiculturelle et multi-confessionnelle et le pragmatisme et la souplesse de son élite politique ont fait de l’empire et surtout de sa capitale, un espace où les étrangers pouvaient vendre leur expertise, trouver de nouvelles opportunités de carrière et faire progresser la transmission, la production et la diffusion des connaissances7. Il est donc tout à fait possible que l’ensemble des réflexions qui ont abouti à ce plan ait été initié et réalisé par des Ottomans.
Fig. 15 : « Veduta del Dardanello di Morea dalla parte di Mezzo Giorno ; Veduta del Dardanello di Morea dalla parte di Tramontana » in Carte topografiche e piante di città e fortezze per la guerra di Morea (1684-1697). Biblioteca nazionale Marciana – Venezia – IT-VE0049 ; Segnatura : Ms.It.VII.94 (10051) (6.9.1991 PF). On y perçoit une double rangée de goulottes à grenade sur les courtines nord (gravure inférieure).

Fig. 16 : Forteresse de Sarzanello, vue zénitale (http://www.dronestagr.am).

20Plus qu’une simple réflexion, les Ottomans pourraient avoir innové. À l’instar du fort de Kilit’ül Bahir construit en 1464, dont le concept d’enceinte polylobée pourrait avoir été repris près de quatre-vingts années plus tard par les ingénieurs d’Henry VIII d’Angleterre pour les forts maritimes, parmi lesquels le fort de Deal est le plus représentatif, le flanquement au centre d’une courtine pour battre les angles dépourvus de tours d’une enceinte géométrique, ne semble pas avoir été théorisé avant 15288. Il en va de même pour les goulottes à grenades qui dès 1532 et finalement en 1537 (?) sont systématiquement localisées dans les zones les plus exposées afin de permettre une défense accrue en pied de courtine. Seule la tour Boucle du mont Saint Michel, construite en 1483, dispose, à ma connaissance de ce type d’aménagement.
21Quoi qu’il en soit, l’utilisation du plan triangulaire dans les mêmes années que les projets similaires italiens, le remaniement des couronnements, au plus tard en 1537, aboutissant à la mise en place de parapets courbes, l’emploi de goulottes à grenade pour la défense rapprochée, tout comme le remparement des portions les plus exposées indiquent que les Ottomans, si ce n’est qu’ils participaient à la modernisation de l’architecture militaire, adoptaient rapidement les dernières évolutions technologiques en matière d’adaptation aux armes à feu. Bien qu’il faille attendre 1687 et la conquête vénitienne pour que la forteresse soit dotée d’un système bastionné, il ne faut pas y voir pour autant un retard technologique de la part des Ottomans, puisque le système bastionné ne se diffuse pas dans le monde méditerranéen avant la décennie 1530, et qu’il n’est pas performant face à la mer. Ce point doit encore faire l’objet d’études supplémentaires avant d’en tirer davantage de conclusions.
Bibliographie
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Notes de bas de page
1 Des plans vénitiens existent toutefois et permettent d’entrevoir ce à quoi elle pouvait ressembler.
2 Deuxième génération, car les fortifications construites sous Mehmet II constituent une réelle rupture architecturale. Ces éléments seront développés prochainement dans le cadre de la thèse de Vincent Ory.
3 L’intervention vénitienne a toutefois entrainé la destruction du flanc nord-ouest.
4 Rien ne subsiste, aujourd’hui, de ce remparement interne, mais les différents projets vénitiens d’embastionnement font figurer ces structures sur les plans du début du XVIIIe s.
5 En témoigne les propos de Kevin Andrews dans son livre, par ailleurs excellent, intitulé Castles of Morea : « To their fortress plans the Turks seemed to have devoted either too little or too much attention. The caprice of a Mohammed II who built Rumeili Hissar on the plan of his own Arabic initial, is matched by the rigid symmetry of the star-shaped defenses of YediKule at Constantinople, […]The studied regularity of the Castles of Morea and Romeli, New Navarino and Zarnata, and the tidy rectangles of Kelepha and the lower town of Monemvasia contrast with the expedient and skillfull irregularity of the fortresses of the Greeks, Franks, and Venetians, whok new better how to lit their walls to the terrain. » p. 231
6 Partant des plans triangulaires de la rocca d’Ostie ou de celle de Sarzanello c’est un schéma théorique caractérisé par la fermeté, l’inflexible symétrie de l’idée pure dédaigneuse des servitudes du terrain.
7 Ágoston, G. p. 28
8 Plan anonyme pour un projet de système de fortification de La Haye établi sur un plan octogonal régulier, dont les faces sont flanquées en leur centre d’une tour semi-circulaire (C.1528). Archives nationales de La Haye VTH 3285a.
Auteurs
-
Anastasia Koumoussi
Directrice de l’Éphorie des Antiquités d’Achaïe, Patras, Grèce
-
Vincent Ory
Aix Marseille Univ, CNRS, LA3M, Aix-en-Provence, France (UMR 7298)
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Le geste et la trace
Actes du deuxième colloque international - 19, 20 et 21 juin 2013 - Grand Salon de l’Hôtel de ville de Nancy - Place Stanislas
Francis Janot, Denis Morin et Gérard Giuliato (dir.)
2015
Fortification et artillerie en Europe autour de 1500 : le temps des ruptures
Actes du colloque international organisé les 11 et 12 décembre 2015 à Epinal et à Châtel-sur-Moselle
René Elter et Nicolas Faucherre (dir.)
2018
Le "Château des Armoises" à Richardménil (XIVe-XVIIe siècle)
Archéologie d’une maison forte lorraine
Gérard Giuliato (dir.)
2007
L’Austrasie
Sociétés, économies, territoires, christianisation
Jacques Guillaume et Édith Peytremann (dir.)
2009
La nécropole médiévale du Mont Saint-Germain (VIe-XVe siècle) à Châtel-Saint-Germain (Moselle)
Jacques Guillaume et Claude Lefebvre (dir.)
2011
Le Château de l’Avant-Garde à Pompey (tome 1)
Céramiques et Verres du Moyen Âge et de la Renaissance
Gérard Giuliato (dir.)
2010
