L’artillerie à poudre des hospitaliers à Rhodes et dans le Dodécanèse : l’adaptation des fortifications de quelques-unes de leurs places
Powder artillery of Hospitallers in Rhodes and in the Dodecanese: adaptation of the fortifications in some of their places
p. 337-352
Résumés
Dès son implantation dans l’île de Rhodes au tout début du XIVe s., l’Ordre de Saint-Jean de Jérusalem a fortifié le site de la ville-port, étendant plus largement que les murailles byzantines les protections défensives devant les risques que comportait ce secteur de Méditerranée orientale. Les incursions de pirates effectuant de fréquents raids, les attaques des Mamelouks, puis les menaces de plus en plus fortes des Ottomans imposèrent, au-delà des renforcements permanents des murailles enserrant la ville comme la construction de châteaux et de tours de guets tant en plusieurs sites de l’île que des autres possessions de l’Ordre dans le Dodécanèse, le recours à des pièces d’artillerie à poudre, acquises en Europe continentale. Au lendemain de la conquête de Négrepont par les Turcs, en 1470, au départ des chevaliers en 1523, les aménagements pour l’artillerie de toutes les places de l’Ordre furent incessants, tenant compte des progrès de la poliorcétique et de la puissance sans cesse accrue des canons. Si l’on ne trouve plus aujourd’hui de témoins de ces derniers sur l’île même, on dispose cependant à la fois de textes pour nous renseigner sur leur provenance et d’exemplaires de bombardes, de canons, de couleuvrines ou de mortiers, dont on est sûr de la provenance rhodienne, montrant l’évolution des pièces qui servirent à la défense de cette place qui joua un rôle considérable sur une île si proche des côtes anatoliennes, escale obligée sur les routes maritimes reliant l’Europe au Proche-Orient.
The Order of St. John of Jerusalem, established in the island of Rhodes at the beginning of the 14th century, strengthened the site of the port city, extending the defensive protections of the Byzantine walls in front of potential threats in this Eastern Mediterranean sector. The incursions of pirates carrying out frequent raids, the attacks of Mamelukes, and the increasingly strong threats of the Ottomans, did require the use of powder artillery, acquired in continental Europe. This came on top of permanent reinforcements of the city walls and the construction of castles and watchtowers in several sites of the island and in other possessions of the Order in the Dodecanese. After the conquest of Euboea island by the Turks in 1470, and the departure of the Knights in 1523, artillery upgrades in all places of the Order became ceaseless, taking into account poliorcetics progress and the increasing power of cannons. Even though we don’t find any witness of them on the island itself, we have however texts to inform us about their provenance and drawings of bombards, cannons, culverins or mortars, and we can be certain of their provenance from Rhodes. This shows us the evolution of the equipment that was used for the defence of this place which played a considerable role in an island so close to the Anatolian coast, and which was a compulsory stopover on the maritime routes linking Europe to the Near East.
Texte intégral
1 La perte de la Terre sainte en 1291 obligea l’Ordre des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem à se replier sur Chypre, où ils possédaient depuis longtemps des implantations, notamment à Limassol et à Kolossi. Mais les difficiles relations avec la dynastie des Lusignan qui régnait sur l’île les amena à rechercher un autre site pour y établir leur siège ; c’est ainsi qu’ils commencèrent en 1306 à investir Rhodes, dont ils eurent la maîtrise totale en 1309.
2La ville de Rhodes comportait d’anciennes fortifications byzantines que les chevaliers s’attachèrent immédiatement à restaurer et à agrandir, ce qui fut réalisé sous le magistère d’Hélion de Villeneuve (1319-1346). Depuis lors, ses successeurs ne cessèrent de parfaire et d’augmenter ces dispositifs défensifs, d’abord essentiellement pour la ville-port, mais aussi en certains points de l’île. Cette fièvre constructive va s’intensifier après la chute de Constantinople, puis surtout celle de Négrepont1 en 1470. En effet, la situation de Rhodes en Méditerranée orientale, sur la route de la Syrie et proche de la côte anatolienne étant particulièrement exposée, l’établissement de fortifications devait permettre aux habitants des villages de disposer de lieux de replis lors des incursions de pirates ou des actions hostiles des Mamelouks, puis celles des Ottomans.
3Peu après la conquête de Rhodes, dans la mesure où cette grande île est entourée, notamment vers le nord, d’autres îles de plus faible superficie aux reliefs souvent escarpés, l’Ordre étendit son contrôle sur la plupart de celles-ci dans les Sporades (fig. 1). Enfin, la chute de Smyrne conduisit le grand maître Philibert de Naillac (1395-1421) à décider l’implantation d’une tête de pont sur la côte anatolienne sur l’ancien site d’Halicarnasse (Bodrum), que l’on nomma le Château Saint-Pierre2 ; il fit l’objet de travaux (fig. 3) en permanence jusqu’au départ de l’Ordre de cette région de Méditerranée orientale en janvier 1523.
4Sur les fortifications de Rhodes (fig. 2 et 4), on ne s’étendra pas, renvoyant à l’excellent livre d’Albert Gabriel sur la Cité de Rhodes, aux compléments rédigés, en grec, ces dernières années par Katarina Manoussou-Della3 et au livre que Laurent Vissière et moi-même avons publié « Tous les deables d’Enfer4 », en 2014, sur le siège de 1480, ses prolégomènes et toutes ses implications.
5Outre les raids nombreux contre plusieurs places de l’île de Rhodes et ses satellites des Sporades, la ville fut, au XVe s., l’objet de rudes attaques, notamment en 1444 ; les Mamelouks, qui avaient positionné leur artillerie sur le môle au bout duquel se trouvait la chapelle Saint-Nicolas, attaquèrent les remparts orientaux de la ville, mais un petit contingent de chevaliers parvint alors à leur prendre plusieurs canons5. Cet épisode eut deux conséquences : la décision de construire la tour Saint-Nicolas (fig. 2) et le développement de l’artillerie de l’Ordre.
Fig. 2 : Le fort Saint-Nicolas à Rhodes

(Cliché : © J.- B. Vaivre).
Fig. 1 : Carte du Dodécanèse

(Dessin : © J. Humbert).
Fig. 3 : Le Château Saint-Pierre

(Cliché : © J.-B. Vaivre, 2007).
Fig. 4 : Détail des défenses de la ville de Rhodes au sud-ouest

(Cliché : © J.-B. Vaivre, 2007).
I. L’adaptation des sites à l’artillerie
6Les tours qui flanquaient les courtines furent progressivement dotées de plateformes pouvant recevoir des pièces d’artillerie à poudre (fig.5). Les murailles furent notablement épaissies dès le magistère de Giovan Battista Orsini (1467-1476) ; fr. Pierre d’Aubusson, qui avait antérieurement suivi la construction, en Chypre, du donjon de Kolossi6, fut alors nommé surintendant des fortifications. Dès les années 1470, la partie supérieure des murailles avait une largeur permettant à plusieurs hommes, voire à des cavaliers, de marcher de front, donc d’y déplacer commodément canons et bombardes ; ils y étaient protégés derrière de hauts merlons, dont les créneaux pouvaient être formés par de lourds volets de bois pivotant sur des axes supportés par des corbeaux (fig. 6). Plusieurs tours comportaient des bouches à feu carrées, destinées aux serpentines ou à de plus grosses pièces, comme sur la barbacane de la tour Saint-Pierre (fig. 7).
Fig. 5 : Le chemin de ronde devant la tour des canons à Rhodes

(Cliché : © J.-B. Vaivre, 1986).
Fig. 6 : Le chemin de ronde au niveau du bastion d’Auvergne et de la tour Saint-Georges

(Cliché : © J.-B. Vaivre, 1986).
Fig. 7 : La tour Saint-Pierre et sa barbacane

(Cliché : © J.-B. Vaivre).
7Ces dispositifs furent multipliés dans la ville de Rhodes et en divers points de l’île ; sur la côte orientale, beaucoup de ces petits forts et tours de guet ont disparu ou sont considérablement amoindris ; mais sur la côte Sud-Ouest7, il en subsiste un certain nombre comme à Castellos (fig. 8), à Kritikou (fig. 9), à Glyfada, à Pyrgos Palati (fig. 10), à Monolithos (fig. 11), ou au cap Fourni.
8Après le siège de 1480, le grand maître Pierre d’Aubusson (1476-1503) fit reconstruire tout ce qui avait été endommagé, écroulé ou ébranlé, renforçant plusieurs secteurs comme celui de la tour Saint-Georges, (bastion d’Auvergne). Ses successeurs, Emery d’Amboise (1503- 1512) et Fabrizio del Carretto (1513-1521) devaient poursuivre cette œuvre, notamment en édifiant la nouvelle tour d’Italie dans un secteur particulièrement éprouvé en 1480 (fig. 12).
Fig. 8 : Le château de castellos

(Cliché : © J.-B. Vaivre).
Fig. 9 : La tour de Krtikou

(Cliché : © J.-B. Vaivre, 2007).
Fig. 10 : La tour de Pyrgos Palati

(Cliché : © J.-B. Vaivre).
Fig. 11 : Monolithos

(Cliché : © J.-B. Vaivre).
Fig. 12 : La tour d’Italie et son boulevard, édifiés par Carreto

(Cliché : © J.-B. Vaivre).
9Dans les autres îles gardées par des chevaliers, on ne cessa parallèlement de renforcer les défenses, en épaississant les courtines et en les adaptant à l’artillerie. Il en fut ainsi à Leros et à Cos. Dans cette dernière, appelée alors dans les textes le Lango, la tour de France, financée par le duc Jean de Berry, avait déjà été érigée au temps de fr. Aymard du Puy8. Durant les magistères de Pierre d’Aubusson puis d’Emery d’Amboise, furent notamment construites, contre la courtine orientale, les grande et petite rampes (fig. 13). Les courtines méridionale et occidentale sont renforcées de forts bastions (fig. 14) au temps du grand maître Frabrizio del Carretto. Sur la même île de Cos, à Andimachia, en avant de la porte fortifiée qui avait été mise en place par Pierre d’Aubusson en 1494, Caretto fit également ajouté un bastion (fig. 15) destiné à recevoir des pièces d’artillerie sur le flanc occidental, qui était le plus exposé.
Fig. 13 : Cos, la grande rampe de la courtine Est

(Cliché : © J.-B. Vaivre).
10Toutes les autres îles virent leurs places de défense renforcées : Symi, où Emery d’Amboise fit notamment construire un bastion doté de pièces d’artillerie ; Tilos, au château, difficilement accessible, de Megalo Chorio ; Leros surtout, dont le château au-dessus de la ville est doté de trois enceintes, renforcées par Pierre d’Aubusson, où le commandeur fr. Pons d’Urre9 fit doubler, plus tard, en 1511 l’épaisseur de la courtine septentrionale (fig. 16) par une rampe et une plateforme destinées à y mouvoir des pièces d’artillerie (fig. 17).
Fig. 14 : Cos, le bastion Sud-Ouest

(Cliché : © J.-B. Vaivre, 1986).
Fig. 15 : Andimachia, le bastion occidental

(Cliché : © J.-B. Vaivre).
Fig. 16 : Leros, face interne de la courtine nord

(Cliché : © J.-B. Vaivre).
Fig. 17 : Leros, le chemin de ronde épaissi, puis aménagé pour recevoir de l’artillerie

(Cliché : © J.-B. Vaivre).
11Après la perte de Smyrne, le grand maître Philibert de Naillac avait, dans les premières années du XVe s., entrepris la construction, sur le continent anatolien, d’une tête de pont, en face du Lango. Elle lui donnait la maîtrise de ce détroit, la disposition d’un point d’exfiltration des chrétiens fuyant les prisons turques et un lieu d’approvisionnement en bois et en fourrage grâce à ce château Saint-Pierre, aujourd’hui Bodrum. Entourée de trois côtés par la mer, cette formidable place fut en permanence agrandie et ses fortifications renforcées jusqu’à la chute de l’Ordre en 1523. Les capitaines du château, qui se succédaient en moyenne tous les trois ans, observèrent scrupuleusement les instructions données par le Couvent pour parer à toutes les attaques en renforçant le système défensif et en positionnant leurs pièces d’artillerie pour atteindre les vaisseaux tentant de l’approcher. L’arsenal impressionnant que les chevaliers durent laisser en quittant le Dodécanèse témoigne de ce souci constant10.
II. Les canons et autres pièces d’artillerie
12Les textes conservés dans les registres de l’Ordre témoignent de l’importance que les grands maîtres accordèrent, entre 1470 et 1522 à l’artillerie à poudre11. Lorsque l’Ordre dut quitter Rhodes et ses possessions dans le Dodécanèse le 1er janvier 1523, il fut forcé d’abandonner là son artillerie. Elle resta donc en place. Les Ottomans transportèrent certaines pièces ailleurs, notamment vers Istanbul, mais d’autres furent longtemps laissées à l’endroit même où les chevaliers les avaient positionnées durant le dernier grand siège. Certaines furent vues par des visiteurs étrangers, notamment au XIXe s. Le médecin suédois Hedenborg, qui vivait à Rhodes dans les années 1850 dessina même plusieurs d’entre elles, notant leur emplacement. Sous le second Empire, le sultan Abdulaziz, sachant l’intérêt que Napoléon III portait à l’artillerie, lui offrit plusieurs des pièces venant de Rhodes12. Elles sont aujourd’hui conservées au Musée de l’Armée, à l’hôtel des Invalides à Paris. Ce très beau cadeau engendra une vive jalousie Outre-Rhin, où l’on convoita d’autres pièces venant de Rhodes et alors toujours conservées à Istanbul. Après plusieurs tentatives, on parvint à en obtenir quelques-unes, qui dorment aujourd’hui au musée de Nuremberg13. La présentation des pièces subsistantes n’est, faute de place, pas ici exhaustive. Elles sont, pour la plupart, un peu postérieures à celles qui furent utilisées pour la défense de Rhodes lors du premier grand siège de 1480.
Le canon de Jean Cholet
13Il est certain cependant qu’au moins une des pièces d’artillerie14 provenant de Rhodes a participé à la défense de la ville en 1480. C’est un canon en bronze, fondu à Chartres en 1478 par Jean Cholet15 (ou Chollet). Il comporte, sur la bouche (fig. 18) une inscription qui a été insérée là après la fonte de la pièce, les lettres, en écriture gothique, ayant été dessinées sur la tranche préalablement lissée, le champ sur lequel elles se détachent étant ensuite creusé au burin pour les faire apparaître en relief sur un fond rayé en oblique : « Mil IIIICLXXVIIDUCOMANDEMEN TLOYS, PARLAGRÂCEDEDIEUROYDEFRAN CE. XI.e DECENON, MEFEISTFEREÀCHARTRES JEHAN CHOLLET, CHEVALIER, M[aîtr]E DE L’ARTILLERIE DUDICT SEIGNEUR ».
Fig. 18 : Bouche du canon de Jean Chollet

(Cliché : © J.-B. Vaivre).
Fig. 19 : Bombarde d’Aubusson avec ses deux boulets

(Cliché : © J.-B. Vaivre).
Fig. 20 : La Bussona

(Cliché : © J.-B. Vaivre).
Fig. 21 : Détail de la double couleuvrine de Louis XII, conservée à Nuremberg

(Cliché : © J.-B. Vaivre).
Fig. 22 : Canon « Saint-Gilles » de Charles de Rochechinard

(Cliché : © J.-B. Vaivre, 1990).
Fig. 23 : Le double canon de Prégent de Bidoux

(Cliché : © J.-B. Vaivre).
Fig. 24 : Fauconneau conservé à Rhodes

(Cliché : © J.-B. Vaivre).
14C’est donc la preuve que le roi de France Louis XI avait répondu positivement aux prières que le grand maître Pierre d’Aubusson avait adressées dès son élection aux souverains occidentaux d’aider à la protection de Rhodes, menacée par le sultan Mohammed II. Ce même roi de France envoya également des fonds pour la construction de nouveaux dispositifs de défense, notamment la reconstruction de la tour des moulins ou tour de France16. Le canon de Jehan Chollet, d’une longueur de 2,24 m, d’une masse de 1 603 kg et d’un calibre de 245 mm, lançait des boulets de fonte d’une centaine de livres. Le fût est doté d’une frise de dents de loup sur le manchon, la volée étant rythmée par deux bandeaux moulurés, réminiscence des frettes utilisées pour cercler les bombardes des époques précédentes, ces trois éléments décoratifs comportant chacun une petite incision en V pour faciliter la visée. Sur le dernier segment, l’écu de France aux trois fleurs de lys est sommé de la couronne royale.
15Après le siège, Louis XI continua de s’impliquer très activement dans la défense de Rhodes. Un document, longtemps inédit, dans le fonds des Pièces originales de la Bibliothèque nationale de France17, mais dont la bibliothèque de l’Institut18 conserve également une copie relevée au XVIIIe s. par un érudit français, montre que le roi ordonna que plusieurs pièces fussent fondues pour être envoyées à l’Ordre. C’est un reçu de ces pièces :
« Je frère Anthoine Charron, religieux de l’ordre de St Jehan de Jherusalem, commandeur de la commanderie de Saint Remy et de La Vauceau et procureur de monseigneur le grand maistre de Rodhes en la chenosché de Tours, confesse avoir eu et receu de Galyot de Janailhac, conseiller et chambellan du roy nostre sire et maistre de son artillerie19, quatre canons de fonte du poix de deux mil sept cens livres ou environ chascun canon, comme dit ledit maistre de l’artilherie, esquels sont les armes de France et sur le ranfor tout à l’environ semez de fleurs de lys, tous pretz, montez et affustez, lesquelz le roy nostre dit seigneur a prié nagueres, fait faire et fondre tous neufz en la ville d’Orléans pour envoyer en la ville de Rodes à mondit sr le grand maistre pour la tuicion et deffence d’icelle ville contre les Turcs ennemys de la foy catholicque, et lesquels quatre canons ainsy montez et affustez j’ay promis et promect bailler et delivrer ou faire bailler et deslivrer à mondit sr le grand maistre en ladite ville de Rodes à toute diligence ainsi que se le vouloir du roy nostre dit seigneur. En tesmoing desquelles choses dessusdites estre vrayes, j’ay signé ces presentes de mon seing manuel et, à plus grande approbacion, fait signer des seings manuelz / de Vincent Portays et Guillaume Faye, notaires jurez des contractz royaux de Tours cy mis, le premier jour de may l’an mil. CCCC.quatre vings et ung. Anthoine Charron, Portays20 Faye ».
16Quatre canons furent donc envoyés, dès le 1er mai 1481 à Rhodes. Il est intéressant de noter qu’ils furent fondus à Orléans21, atelier qui n’était jusqu’à présent pas connu comme permanent.
La bombarde-mortier de Pierre d’Aubusson
17Fondue à une date proche de celle du canon Cholet, mais qui n’a pu être déterminée avec précision, la « bombarde-mortier » dite de Pierre d’Aubusson est une pièce exceptionnelle22, d’une masse de 3 325 kg pour une longueur de seulement 1,95m et d’un calibre de 580 mm (fig. 19). Elle lançait des boulets de granit de 261 kg, précision connue dans la mesure où deux d’entre eux avaient été sauvés et furent offerts par le sultan Abdülaziz à Napoléon III. La décennie 1470-1480 ayant vu la substitution progressive de boulets de fonte aux boulets de pierre, il n’est pas exclu que cette pièce ait été créée dans les années ayant suivi de peu l’élection de Pierre d’Aubusson à la tête de l’Ordre (17 juin 1476)23. Le nom de bombarde est donné à cette pièce car la chambre à poudre a un diamètre égal au tiers de celui de la volée, mais son utilisation sur une structure en bois permettant un tir presque vertical, mais réglable en azimut, a conduit à lui associer le nom de mortier. La volée, ornée de bandeaux moulurés décoratifs, porte une inscription : « F. PETRVS. DAVBVSSO N. M. HOSPITALIS. IHER »
La Bussona
18Conservée à Nuremberg, cette pièce, fondue en 1482 et commandée par Pierre d’Aubusson, mesure 3,82 m de long et dont le calibre est de 275 mm (fig. 20), la bouche ayant un diamètre de 0,52 m. Elle est d’un poids considérable (environ 7 000 lb). Son fût est orné de dix bandeaux qui le décorent, réminiscence des frettes qui cerclaient le corps des veuglaires des époques précédentes, avec des tourillons bien petits, servant plutôt à la manutention qu’à l’inclinaison de la pièce pour la visée.
Les doubles couleuvrines de Louis XII
19À l’extrême fin du XVe s., les rois de France ne manquèrent pas de continuer à contribuer à la défense de Rhodes. Ainsi Louis XII fit-il fondre une double couleuvrine24, pièce de 4,05 m de long, pesant 1 927 kg et de calibre 175 mm, conservée aux Invalides. Elle comporte, dans un cartouche carré, le porc-épic couronné, devise de ce roi, tandis que, sur la volée, sont figurés les dards que, selon la légende, était censé lancer cet animal. D’après Hedenborg, cette double serpentine était placée dans le secteur de la Langue d’Italie. Une autre, envoyée à Rhodes par Louis XII, figure aussi au nombre des canons conservés à Nuremberg (fig. 21). C’est une très longue pièce, le tube mesurant 4,04 m de longueur. Son calibre est de 180 mm, la bouche ayant un diamètre de 0,32 m. La volée est ornée de quatre rangées de six fleurs de lys, disposées dans le sens du tir.
Les canons de Charles Aleman de Rochechinard
20Deux d’entre eux sont aujourd’hui aux Invalides.
21Le Saint-Gilles, porte le nom du prestigieux prieuré de Provence, dont était chargé Charles Aleman de Rochechinard. Ce canon mesure 2,82 m et pèse 2 032 kg, avec un calibre de 230 mm (fig. 22). Il comporte une volée à huit pans coupés, décorée de trois anneaux et semée alternativement de fleurs de lis et de lions couronnés, meubles des armoiries de la famille de ce prieur. Deux écus en targe ornent le tonnerre : à dextre la croix de la Religion, à sénestre l’écartelé, aux 1 et 4 semé de fleurs de lis à la bande brochant, aux 2 et 3, à un chef, au lion armé, lampassé et couronné, brochant, armes des Rochechinard25. Sous ces deux écus, un phylactère avec le nom : « SAINT GILLES »
22Au dessus, l’inscription : « Fait. à. Lion.1.5.0.7. »
23Un autre, nommé « le Furieux », a son nom gravé au tonnerre26. D’une longueur de 2,66 m, d’un calibre de 260 mm, il pèse 1 688 kg et est aux armes du grand maître Emery d’Amboise.
24Deux autres avaient été fondus simultanément :
- « L’Horrible suis », canon pierrier, aujourd’hui à Nuremberg et vu, autrefois, à Rhodes par Hedenborg qui précisait : « il porte les armoiries du grand maître d’Amboise, la date de 1507 et, en lettres gothiques : ‘’ fait à Lion’’ ». Il s’agit d’un canon de 3,22 m de long, de calibre 210 mm et d’une masse de 2 600 kg.
- Le « Hardi », également objet de la même commande et fondu à Lyon, semble avoir disparu, mais il avait été vu et dessiné par Hedenborg.
Le canon de Diomèdes de Villaragut
25La destination de cette pièce, conservée aux Invalides, a été indiquée sur la volée même d’un autre canon, fondu vers 1503-1504 pour constituer l’une des pièces à placer au fort Saint-Nicolas, mis à mal lors du siège de 1480 et, aussitôt après, considérablement renforcé sous la direction du grand maître Pierre d’Aubusson. Cette pièce27, canon de 2,55 m de long, d’une masse de 1 427 kg et d’un calibre de 232 mm. porte une inscription en relief : « TVRIS – S – NICOLAI PRO-DEFE[N]SOR » et près de la bouche, trois écus, l’un aux armes de l’Ordre de Saint-Jean, l’autre au pallé des armes du grand-maître Émery d’Amboise, élu en 1503, enfin un autre, plus petit, au fascé et au chef de la Religion, armes d’un commandeur dont les ouvrages de référence sur les pièces d’artillerie ne disent rien. Ce sont pourtant les armoiries de Diomèdes de Villaragut, prieur d’Amposta, que l’on retrouve sur l’un des murs occidentaux de l’hôtel qu’il s’était fait construire, face à l’Auberge de France.
La longue couleuvrine du grand maître Emery d’Amboise
26Une pièce28 exceptionnellement longue, car mesurant 5,11 m, pesant 3 343 kg et d’un calibre de 165 mm, avait été fondue, probablement aussi à Lyon, du temps d’Emery d’Amboise, dont elle porte un écu qui se veut à ses armes, mais dont les quartiers 1 et 4 de la Religion ont été relégués aux 2 et 3, preuve de l’inversion d’un calque qui avait été envoyé à l’atelier. Cette pièce, divisée en trois parties présentant seize pans, très bien finie, avec une bouche à pans coupés décorée d’une couronne royale comporte, dans la partie supérieure de la culasse, une pièce de section carrée sur trois de ses côtés, mais à deux pans dans sa section supérieure, qui servait à orienter et pointer cette couleuvrine dont les tourillons sont placés au tiers de la longueur totale.
Les pièces commandées par François 1er
27Dons de François 1er, plusieurs pièces portent sa devise, la salamandre et, sur la volée, alternativement son initiale et des fleurs de lys. Ces pièces, offertes et envoyées par le roi de France, avaient été vues à Rhodes et dessinées par Hedenborg, qui précise que celle29 dont la volée est semée de lys se trouvait au poste « d’Italie ».
Le double canon de Prégent de Bidoux
28Cette pièce participa de manière certaine à la défense de la ville lors du malheureux dernier siège de 1522. C’est un canon de 4,81 m de long et d’un calibre de 225 mm et dont le diamètre de la bouche est de 0,430 m. (fig. 23). La chambre est d’un volume plus important que celui de la volée, le tonnerre, délimité par deux bandeaux circulaires.
Fig. 25 : Détail du folio 66 v° du ms lat. 6067 montrant Pierre d’Aubusson devant diverses pièces d’artillerie en juillet 1480,

(Cliché : © J.-B. De Vaivre), DSC_3133.
La grande couleuvrine de Villiers de l’Isle-Adam
29La pièce la plus récente venant de Rhodes est la grande couleuvrine30 que Philippe Villiers de l’Isle-Adam fit fondre dès son élection, en janvier 1521. Mesurant 3,67 m, pesant 2 533 kg, cette pièce, de calibre 144 mm, possède un profil à seize pans, modulés dans les sept sections du fût. À la volée, ces seize pans sont savamment alternés, entre cinq cercles qui les séparent. Le long renfort est également taillé à seize pans.
Les pièces de petit calibre
30Il y avait aussi un grand nombre de pièces de petits calibres, comme le fauconneau encore conservé à Rhodes (fig. 24).
Conclusion
31C’est au cours du demi-siècle s’étendant des années suivant immédiatement la chute de Négrepont, en 1470, que l’Ordre de Saint-Jean multiplia les acquisitions de pièces d’artillerie à poudre pour lesquelles il adapta très rapidement les fortifications de toutes ses places, grandes et petites, en épaississant leurs courtines, les dotant de rampes et de chemins de ronde assez larges pour déplacer les canons selon les nécessités. Les pièces conservées, fondues entre 1477 et 1521, qui furent utilisées lors des deux sièges de 1480 (fig. 25) et de 1522, montrent la progression de la qualité des fontes et la précision de plus en plus grande des canons de l’Ordre.
Bibliographie
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VAIVRE (Jean-Bernard de), « Contributions de trois commandeurs de la Langue d’Auvergne aux fortifications du Lango et du château Saint-Pierre », In : CRAI, 2008, p. 1587-1611.
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VAIVRE (Jean-Bernard de) et VISSIÈRE (Laurent), « La prise de Négrepont en 1470. Un récit oublié de Guillaume Caoursin », In : Bulletin de la Société nationale des Antiquaires de France, 2013, p. 68-96.
VATIN (Nicolas), « L’Ordre de Saint-Jean-de-Jérusalem, l’empire ottoman et la Méditerranée orientale entre les deux sièges de Rhodes 1480- 1522 », Paris, 1994, p. 523-525.
VAUX DE FOLETIER (François de), « Galiot de Genouillac, maître de l’Artillerie de France (1465-1546) », Paris, 1924, p. 22-24.
Notes de bas de page
1 Vaivre, Vissière, 2013, p. 68-96.
2 Aujourd’hui Bodrum en Turquie, vilâyet de Mugla, correspondant en partie à l’ancienne Carie.
3 Manoussou-Della, 2008 et Manoussou-Della, Dellas, 2008
4 Vaivre, Vissière, 2014.
5 Prouteau, 2010, p. 211-217.
6 Vaivre, t. 79, p. 73-155.
7 Vaivre, 2016.
8 Vaivre, 2008, p. 1587-1611 et dans Vaivre (b), 2011, p. 4-48.
9 Vaivre, 2010, p. 166-182.
10 Vatin, 1994, p. 523-525.
11 Archives de l’Ordre de Malte (AOM), Bibliothèque Nationale de Malte, La Valette. Ces textes seront publiés ultérieurement.
12 Vaivre (a), 2011, p. 205-240.
13 Vaivre, 2014, p. 24-60 et dans Vaivre 2015, p. 40-60.
14 Musée de l’Armée (MA), n° 58. Les publications anciennes font souvent référence à sa numérotation ancienne, N.36, d’après l’inventaire Robert.
15 Anselme, 1733, t. VIII, p. 157, « Jean Cholet, chevalier, seigneur de la Choletière, de Dangeau et Pommeray, conseiller et maître d’hôtel du roi fit, aux dire du père Anselme, partage à ses frères et sœurs le 14 octobre 1436 et rendit hommage de sa terre de Dangeau au baron d’Alluye en décembre 1444. En 1463, le roi lui fit payer les dépenses qu’il avait faites pour faire venir son artillerie de savonne à Beaucaire. Il fut, plus tard, pourvu de la charge de maître général, visiteur et gouverneur de l’artillerie de France après le décès de Guillaume Bournel, par lettres données au Plessis-du-Parc-lès-Tours le 7 décembre 1477. Il est qualifié de maître de l’artillerie dans des lettres données le 21 février suivant, par lesquelles le roi ordonna la levée de 2 200 000 livres en six mois pour être employées au paiement des charrois et autres affaires de l’artillerie sur l’ordonnance, montres et revues de Jean Cholet. Il conserva cette charge jusqu’au 17 septembre 1479 et mourut le 5 décembre 1479 ».
16 Vaivre, 2009, p. 36-117. fig. 12.
17 BnF, ms.fr. 15538, pièce 23.
18 Institut de France, Bibliothèque, ms Godefroy 482, fol. 17.
19 Vaux de Foletier, 1924, p. 22-24, et dans Contamine, 2005, p. 81. Il s’agit de Jacques Galiot de Genouillac, chevalier, dont le neveu, de même prénom, fut plus tard le célèbre maître de l’artillerie de François 1er. D’une vieille famille du Quercy, d’abord au service de Charles de France, duc de Normandie puis de Guyenne, comme écuyer de son écurie et l’un des cinquante hommes d’armes de sa compagnie d’ordonnance, nommé par lui en 1469 viguier de Figeac, il passa après la mort du duc à la cour du roi avec les titres de conseiller et chambellan. Louis XI, par lettres patentes du 5 décembre 1479, lui confia la garde de maître, visiteur et réformateur de l’artillerie et Charles VIII, le 13 septembre 1483, le confirma dans ces fonctions. Il mourut le 16 mars 1493 et fut enseveli à Paris dans l’église des Célestins.
20 AD 37, 3 E 284-290. Si le nom de Guillaume Faye ne semble pas figurer dans les tables des archives départementales d’Indre et Loire, celui de Vincent Portays apparaît bien parmi les minutes des notaires de Tours entre 1473 et 1494.
21 Ceci étant, on sait que le roi fit fondre à Orléans en 1467 des couleuvrines d’un poids de 400 livres, qu’en 1476 une bombarde d’un poids considérable était nommée Orléans, trois autres bombardes devant être fondues dans cette même ville en 1477. Ainsi, s’agissant de ces fontes ponctuelles :
- Perroy, 1943, p. 177 d’après BnF, ms. fr. 20685, f° 389. En 1466 ou 1467, Gaspard Bureau touche 100 £ pour la façon d’un gros canon qu’il a faite à Orléans.
- le 14 avril 1467, 200 £ au même pour divers travaux à Orléans (dont la fonte de dix couleuvrines, chacune pesant 400 livres et la réalisation de 9 gros chariots à bombarde).
- Il existe aussi une mention, dans le Journal de Jean de Roye connu sous le nom de Chronique scandaleuse 1460-1483, éd. De Mandrot, 1896, p. 63, de la réalisation, en décembre 1477, par Louis XI de 12 grosses bombardes de fonte : trois à Paris, trois à Tours, trois à Orléans et trois à Amiens. En 1477, il y a donc déjà la preuve de la fonte de munitions royales à Orléans et le garde de l’artillerie récupère à Orléans des quantités importantes de poudre, boulets, plomb, pour la campagne d’Artois. Je dois la plupart de ces éléments à Emmanuel de Crouy-Chanel que je remercie de son aide, dispensée avant la parution de son livre : Crouy-Chanel, 2010, p. 96 et 98.
22 MA n° 66.
23 L’absence de représentation du chapeau de cardinal timbrant l’écu ne permet guère à elle seule que de restreindre le terminus ad quem de la fonte de cette pièce. Elle fut cependant très probablement commandée dans les années qui suivirent l’élection de Pierre d’Aubusson à la tête de l’ordre, mais il n’est pas possible d’être plus précis.
24 MA n° 70.
25 Ces armes sont connues par une pierre sculptée, dotée seulement d’une date, provenant de l’auberge de Provence, aujourd’hui détruite, plaque conservée dans les collections lapidaires du nouvel hôpital de Rhodes. Lors de son commandement du Château Saint-Pierre, dont il fut capitaine et contribua au renforcement de la courtine occidentale, Rochechinard fit insérer un caisson à ses armes et à son nom dans le secteur reconstruit. Son livre d’heures somptueusement illustré, conservé à Londres, comporte aussi plusieurs écus aux armes de sa famille, avec le chef de la Religion.
26 MA n° 69.
27 Ibid., n° 67.
28 Ibid., n° 68.
29 Ibid., n° 70.
30 Ibid., n° 74.
Auteur
-
Jean-Bernard De Vaivre
Correspondant de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, Président de la Société de l’histoire et du patrimoine de l’Ordre de Malte
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