Fortifications médiévales et armes à feu : adaptation à moindre coût ou construction de tours à canon ou boulevard comme à Présilly ?

« Medieval fortifications and firearms: adaptation at the lowest possible cost or construction of gun towers or bulwarks as examplified at Presilly castle? »

Geoffrey Rousset

p. 305-319

Résumés

Dans le courant du XVe s., l’amélioration de l’artillerie à poudre a rapidement nécessité l’adaptation des fortifications médiévales à ce type d’armement. Ces premiers « balbutiements » ont pris en compte les défenses préexistantes, tâchant de minimiser au maximum les frais occasionnés par ces travaux. Les ouvrages défensifs tels que tours et courtines ont dans un premier temps été percées d’ouvertures de tirs adaptées aux différents calibres des canons, mais il est cependant vite apparu que les vieilles murailles posaient des problèmes intrinsèques : une trop importante hauteur des enceintes pour une trop faible épaisseur. Afin de pallier cet inconvénient, l’arasement des murs était la solution la moins couteuse ; mais lorsque les moyens financiers pouvaient le permettre, des tours à canons ont été installées aux endroits stratégiques des enceintes ainsi que des boulevards en avant des portes. Les places jugées inadaptables (telles que commandées par un relief à portée de tir) auraient dû être « déclassées », pourtant certains châteaux présentent des ouvrages parfaitement adaptés aux armes du moment, démontrant ainsi l’aisance financière du commanditaire comme cela semble le cas pour le boulevard du château de Présilly.

In the course of the 15th century, the improvement of powdered artillery quickly required the adaptation of medieval fortifications to this type of armaments. The first attempts took into account the pre-existing defenses, trying to minimize the adaptation costs. Defensive structures such as towers and curtain walls were initially drilled with firing holes adapted to the different gun calibers, but it soon became apparent that the old walls had intrinsic problems: they were too high and too thin. In order to alleviate this disadvantage, the lowering of the walls was the least expensive solution. However, when financial means permitted, gun towers were installed at the strategic locations of the enclosures as well as bulwarks in front of the gates. Places deemed inadequate (for example with a possibility to fire at them at short range) should have been « downgraded », yet some castles display works that are perfectly suited to the contemporary weapons, thus demonstrating the financial ease of the sponsor. This seems to be the case for the bulwark at Presilly castle.


Texte intégral

1 Depuis plus d’un demi-siècle, le château de Présilly fait l’objet de fouilles archéologiques. Elles sont aujourd’hui sous la responsabilité scientifique de J.J. Schwien, maître de conférence à l’université Marc Bloch, à Strasbourg. Depuis 2001, les campagnes de fouilles se sont en partie concentrées sur les fossés du boulevard où un nombre important de pierres de taille s’est avéré tapisser le fond des fossés. Ces éléments lapidaires correspondant aux élévations du boulevard, vraisemblablement le parapet, ont fait l’objet de relevés archéologiques en vue de les replacer dans leur position d’origine dans l’édifice. La comparaison avec des éléments encore en place tels que sur des boulevards ou tours à canons a ensuite permis de proposer différentes hypothèses de restitution.

I. Fondation du château de Présilly

2La première mention du château remonte à l’an 1300 ; il s’agit d’une reprise de fief de Hugues de Dramelay1dont l’acte est conservé aux Archives Départementales du Doubs. A partir de 1402, Renaud de Dramelay fait don, entre autres, du château de Présilly à son neveu Etienne de Salins. En 1409, celui-ci reconnaît tenir en fief du duc et comte de Bourgogne les terres et seigneuries de Présilly. Enfin, en 1411, le testament de Renaud de Dramelay attribue définitivement la jouissance des terres de Présilly à son neveu.

3La troisième fille d’Etienne de Salins, Guigonne, épouse Nicolas Rolin à Lons-le-Saulnier en 1423. Nicolas Rolin est chancelier du duc de Bourgogne Philippe le Bon ; seigneur d’Anthume, il devient alors seigneur de Présilly. Des travaux de réparation sur la forteresse, en 1432, lui sont attribués2 mais rien ne permet d’établir qu’il est véritablement à l’origine de transformations dans le château3. Par contre, de nombreux carreaux de sol ont été découverts en fouilles : ils portent l’inscription « … à Guigonne, ma seule * [étoile] ». On retrouve beaucoup de ces carreaux sur l’ensemble du site mais aucun n’a été découvert en place. Ils ont versé au fond des fossés, en particulier dans le fossé sud du château, entraînés par les pans de murs qui devaient soutenir les planchers. A la mort de Nicolas Rolin, décédé à Autun en 1462, Guigonne de Salins reprend possession de ses terres. C’est Louis Rolin, petit-fils du chancelier, qui en hérite et qui va le transmettre à sa cousine Anne de Château-Vilain. Celle-ci se marie en 1508 à Marc de la Baume. Les terres, le château et ses dépendances resteront entre les mains des la Baume jusqu’à la fin du XVIIIe s4.

4En juillet 1637, alors que le château appartenait aux la Baume, le vicomte d’Arpajon assiège la place en même temps que la ville d’Orgelet, et les châteaux de Moutonne, de Pymorin et de la Tour-du-Meix5. C’est peut-être ce siège qui aurait laissé les traces observées par l’abbé de Perthuis à la pointe de l’éperon du boulevard : un bombardement nourri aurait arraché une partie du parement et éventré les deux canonnières6. D’après Rousset, la garnison s’y serait vaillamment défendue, il indique que les murs de la place sont criblés de coups de boulets ; mais la forteresse finit par tomber et une petite garnison occupe les lieux jusqu’en 1641. Enfin, en 1673, le capitaine Lacuzon reçoit l’ordre de démanteler les « murailles et défenses du château ». Il reçoit pour cela environ 1000 livres de poudre pour faire sauter ce qui ne peut être détruit autrement.7 Pourtant, le château est encore presque entier en 1790 ; il semble que sa « ruinification » soit due au pillage des pierres par les habitants des alentours et à la végétation qui l’envahit.

5Nous ne savons pas dans quelle mesure les bâtiments sont entretenus et occupés à partir du XVIIIe s. ; il est toutefois certain qu’une partie des logis du château était encore habitée au début du XXe s., comme en a témoigné l’une des habitantes du village de Présilly, ce qui fut confirmé par la fouille de ce bâtiment.

II. Description du château et du boulevard

6Le château de Présilly, dans le canton d’Orgelet (Jura), est situé sur le rebord du plateau du Crotard, à 638 m d’altitude, dominant la plaine et le village de Présilly d’environ 100 m. L’accès au château se fait par une tour-porte quadrangulaire saillante vers l’extérieur et équipée de deux ponts-levis à flèches, l’un charretier, l’autre piétonnier. Depuis cette tour, deux portes permettent d’accéder à une fausse-braie qui suit exactement le tracé de l’enceinte sur les parties que l’on peut encore observer aujourd’hui. En avant de la tour-porte s’élève le boulevard, placé du côté de l’attaque et commandé par le donjon et la tour-porte. L’ensemble est complété par quelques vestiges des communs de la basse-cour, tels qu’une grange et un pigeonnier (fig. 1).

7Le boulevard est de plan pentagonal, ouvert du côté du château, sa longueur est de 30 m pour une largeur de 15 m (fig. 2). Ses fossés ont une largeur de près de 10 m pour une profondeur d’environ 3 m. Il est séparé du château par un fossé large de 14 m. Les murs ont une épaisseur de 2,9 m. On peut observer son élévation sur plus de 4 m de hauteur.

8L’accès se fait par le flanc ouest, au moyen d’un pont dormant et de deux ponts-levis, l’un charretier et l’autre piétonnier, reposant sur une pile de maçonnerie. Une autre porte piétonne, également équipée d’un pont-levis, s’ouvre dans le flanc opposé à celui de l’entrée principale. L’existence des ponts-levis est bien attestée par la présence des crapaudines au pied des montants de chacune des portes et par les feuillures qui permettent au tablier du pont de s’encastrer dans la maçonnerie quand il est relevé. Depuis la porte principale, on se rend vers le château par un chemin en légère pente descendante, de la pointe du boulevard à la tour-porte du château.

9Vu le bon état de conservation de la tour-porte, qui a conservé les feuillures pour l’encastrement des flèches de ses ponts-levis, on peut sans risque affirmer que sa construction remonte à la fin Moyen Âge. Des archères-canonnières sont d’ailleurs aménagées sur ses deux flancs et une autre sur sa façade vers le boulevard. Elles complètent ainsi la puissance de feu du boulevard. Le fossé, isolant le boulevard sur toute ses faces, est creusé dans le rocher et n’était certainement pas en eau du fait de la topographie du site. Ce fossé est séparé de celui du château par deux murs de contrescarpe reliés à la gorge du boulevard. Vu l’état de conservation de l’ouvrage, on ne dispose d’informations sérieuses que sur un seul niveau, celui de circulation à travers l’ouvrage, à savoir celui du terrain environnant.

10Dans l’enceinte du boulevard, on dénombre six chambres de tir de plan rectangulaire, toutes identiques, aménagées dans l’épaisseur du rempart. On y accède de plain-pied depuis la cour intérieure du boulevard. Les montants des portes de ces chambres de tir sont équipés de feuillures. Un gond en place est conservé sur l’une d’elles, témoin d’un ancien système de fermeture des chambres par des portes en bois. Une des chambres de tir est assez bien conservée dans son élévation intérieure dont l’arase supérieure accuse un léger départ de voûte. On peut donc penser qu’elles étaient voûtées, sans doute en berceau. Ces chambres de tir étaient certainement dallées, mais seul le hérisson de pierre est aujourd’hui conservé. L’appui de l’ouverture de tir est situé à 0,5 m au-dessus du sol de la chambre. La mieux conservée de ces fentes de tir présente un évasement intérieur large de 1 m, décalé par rapport à l’axe de la chambre de tir. Une septième chambre de tir, plus étroite que les précédentes, est située dans l’angle Sud-Est. L’accès se fait par un passage passant sur le mur de contrescarpe faisant face à la tour-porte du château. Dans ce même angle, sous le niveau de circulation à l’intérieur du boulevard, est aménagée une petite pièce qui peut être le vestige d’un état primitif mais qui n’a encore fait l’objet d’aucune fouille depuis sa consolidation. Enfin, quelques pierres saillantes font penser que dans cet angle du boulevard pouvait s’élever une échauguette, ou quelque autre structure, permettant de surveiller les alentours.

11Dans sa position, le boulevard permet donc de battre tous les alentours du château du côté du plateau. Il semble cependant que les deux angles entre les flancs du boulevard et les faces de l’éperon, ainsi que l’éperon lui-même, aient pour effet de créer des angles morts. L’angle situé à l’ouest peut être flanqué par le donjon. Celui de l’est est difficilement défendable depuis la place forte (fig. 3). La pointe de l’éperon étant totalement aveugle, elle est le point faible du système défensif. Il ne faut pas oublier la présence de la basse-cour qui a sans doute participé à la défense du château, mais il ne reste aucun élément de son enceinte.

Fig. 1 : Localisation de Présilly (39) sur carte de Cassini et cadastre de 1859.

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Fig. 2 : Plan du boulevard au niveau de circulation et localisation du lapidaire.

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Fig. 3 : Vue du boulevard depuis le sommet de la tour-porte.

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12La valeur défensive du boulevard est donc difficile à évaluer. Il permet de tenir des assiégeants éloignés du pied des remparts du château, mais il manque certains éléments pour qu’il puisse se défendre lui-même. En effet, si une troupe prend pied dans le fossé au niveau de l’éperon, il paraît difficile pour les défenseurs de les en déloger. La propre défense du boulevard se faisait sans doute du haut de son rempart. Un système de parapet sur mâchicoulis permettrait de battre le fossé, des échauguettes ou bretèches pallieraient les angles morts.8

II.1. Lapidaire au fond des fossés du boulevard

13Les maçonneries mises en œuvre pour la construction de l’ouvrage sont homogènes sur l’ensemble du monument. Il s’agit d’un moyen appareil simplement dégrossi, déposé en lits bien réguliers. Aucune trace de réfections ou de modifications (comme le percement de nouvelles chambres de tir, ou leur bouchage) n’ont été observées. L’ensemble des murs est bien chaîné, sauf peut-être au niveau de la contrescarpe, sous l’éventuelle échauguette de l’angle sud-ouest. Les angles des maçonneries, les jambages de portes et les ouvertures de tir sont appareillés en blocs réguliers, avec ciselure et traces de finition à la broche, caractéristiques que l’on observe sur la totalité du lapidaire inventorié. Le blocage est fait de pierres assez plates, toutes disposées à plat, avec grand soin. Parement et blocage sont liés au mortier de chaux de bonne qualité. Des fragments entiers de parement ont ainsi été retrouvés au fond du fossé, certainement bouleversés par la poussée de la végétation, ce qui témoigne d’une faible récupération des matériaux.

14Dans le comblement des fossés du boulevard environ 200 blocs taillés ont été inventoriés et relevés, dont les trois quarts ont pu être identifiés : corbeaux simple à triple, linteaux, corniches, crapaudines, dalles… (fig. 4 et 5). L’aspect de ces blocs laisse peu de doute quant à leur utilisation : les seules pierres de tailles visibles sur les élévations conservées étant placées aux ouvertures et angles des maçonneries, notre ensemble lapidaire se trouve donc dans une position équivalente, soit l’élévation manquante (angles et ouverture), ainsi que l’aménagement défensif sommital (chemin de ronde et parapet).

15Les blocs correspondant au parapet sont assez facilement identifiables : les corbeaux, linteaux, crapaudines et corniches en constituent l’élément principal. Il apparaît que le parapet a en grande partie été composé de blocs de tuf, que l’on a retrouvés en quantité importante et, malgré un état de dégradation avancé, présente des faces plutôt bien équarries avec une dimension en commun pour chacun des blocs : une épaisseur comprise entre 17 et 18 cm (fig. 6). Cette dimension correspond bien à l’épaisseur des linteaux supportant le parapet, à l’épaisseur de la partie engagée dans la maçonnerie des crapaudines de mantelet et à la largeur inférieure des éléments de corniches. Quant aux dalles, elles se plaçaient évidemment sur l’arase supérieure des murs pour constituer le chemin de ronde. Par ailleurs, ces dalles offrent par leur poids un élément de stabilité à l’ensemble du parapet, chargeant la partie engagée des corbeaux, d’autant plus nécessaire si le parapet est en encorbellement (fig. 7).

Fig. 6 : Restitution du parapet sur place avec remplissage en tuf.

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II.2. Quelques exemples de boulevards

16Afin de disposer d’éléments de comparaison, un inventaire de boulevards et tours à canon a été réalisé : le critère principal de sélection des édifices étudiés a été la présence du chemin de ronde avec son parapet. Mais d’autres critères ont également pu déterminer le choix de certains exemples, tels que la bonne conservation ou l’homogénéité d’une construction, comme c’est le cas du boulevard de Lassay-les-Châteaux (53).

17Le boulevard des portes Mordelaises de Rennes (35) est couronné d’un parapet en état complet sur une dizaine de mètres de son tracé (fig. 8 et 9). Il est fait de merlons massifs, percés de canonnières avec arc de décharge. Ces merlons sont séparés au niveau des créneaux par un court muret de 1 m de hauteur environ. L’épaisseur du parapet est d’une trentaine de centimètres, le sommet est trop dégradé pour déterminer s’il était en glacis. La porte Mordelaise que masquait le boulevard est contemporaine de sa construction, du moins dans les parties en élévation encore aujourd’hui. Un détail peut nous intéresser pour l’analyse du lapidaire, il s’agit de l’encorbellement du parapet, tronqué par l’aménagement d’une toiture. Il est en triple encorbellement de corbeaux, lesquels sont reliés par des linteaux droits. Ces linteaux sont décorés de motifs trilobés, dont le départ s’ajuste exactement sur l’arête du corbeau.

18Le boulevard du château de Sillé-le-Guillaume (72), dont le parapet n’est pas conservé, se présente quant à lui dans les mêmes dispositions générales que celui de Présilly, commandé par une tour à canon incorporée à l’enceinte du château9. Le boulevard masque la totalité d’une des faces du château, dont l’ancienne porte d’entrée (cochère) a été à l’occasion doublée d’une porte piétonne. Cet ajout montre l’importance de l’accès et de la circulation à travers un ouvrage défensif avancé (fig. 10 et 11). On notera également la présence de boulets de pierre encastrés dans les maçonneries, détail essentiellement esthétique.

Fig. 4 : Planche de lapidaire : corbeaux et linteaux accolades.

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Fig. 5 : Planche de lapidaire : crapaudine mantelet et éléments de canonnières.

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Fig. 7 : Proposition de restitution du parapet d’après les relevés de lapidaire et élévations extérieurs du boulevard.

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Fig. 8 : Croquis de restitution des volumétries du boulevard des portes Mordelaises (Rennes 35).

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Fig. 10 : Croquis de restitution des volumétries du boulevard de Sillé-le-Guillaume (72).

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Fig. 9 : Vue du boulevard des portes Mordelaises.

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Fig. 11 : Vue du boulevard et de la tour maitresse de Sillé-le-Guillaume.

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19Le parapet du boulevard du château de Lassay n’est pas conservé dans sa partie haute, mais les maçonneries sont en place jusqu’au niveau du chemin de ronde (fig. 12). Elles ne révèlent aucune trace d’un dispositif en encorbellement. On notera que le château, contemporain de la construction du boulevard, ou seulement de quelques années antérieur, est flanqué de tours à canon, presque aveugles, dont le sommet est constitué d’un chemin de ronde à parapet en encorbellement sur triple corbeau10. Les fentes de tir de ces tours sont des canonnières à orifice circulaire surmontées d’une courte fente verticale liée à la bouche. Concernant la circulation à travers le boulevard, on notera la présence d’une galerie d’escarpe à laquelle on accède depuis le château et débouchant sur une poterne placée juste à côté de l’éperon du boulevard (fig. 13). Le double encorbellement du parapet est représenté sur deux boulevards de Loches et de Montreuil-Bellay (49). Ils sont constitués dans ces deux cas de cordon continu, aucun corbeau ne supporte de saillie. L’encorbellement du parapet de l’ouvrage de la Marche devant le donjon de Loches, triangulaire à deux flanquements circulaires, est formé d’un double cordon continu. La partie supérieure du parapet n’est pas conservée, il est en effet arasé à quelques dizaines de centimètres de hauteur. On y voit cependant la trace des ouvertures de tir qui étaient pratiquées dans son épaisseur ; elles sont, à orifice circulaire, surmontées d’une fente verticale liée à la bouche. On en dénombre six sur le périmètre du chemin de ronde, nombre assez important vu les petites dimensions de l’ouvrage. Elles sont disposées de la même façon que celles du niveau inférieur, une sur chaque face de l’éperon et deux sur chacune des tours de flanquement.

Fig. 12 : Croquis en écorché du niveau de circulation dans les parties basses du boulevard de Lassay-les-Châteaux (53).

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20Le boulevard de Montreuil-Bellay est conservé en intégralité et il ne semble pas qu’il ait fait l’objet de modifications ou reconstructions (fig. 14). Son parapet est en double encorbellement en cordon continu du côté extérieur. Les dalles formant le chemin de ronde sont également en saillie en double cordon continu. Cette disposition a pour avantage d’élargir l’espace disponible à la mise en place et la manipulation de canons sur le parapet, ainsi que de ne pas gêner la circulation des défenseurs. Le sommet du parapet est en double glacis vers l’intérieur et l’extérieur, suivant une pente de 45 degrés.

Fig. 13 : Vue du boulevard de Lassay-les-Châteaux depuis la pointe de l’éperon.

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Fig. 14 : Croquis de restitution du boulevard du château de Montreuil-Bellay (49).

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21L’épaisseur du parapet est de plus de 0,5 m et la présence du double cordon en continu ne permet pas d’aménager un espace vide faisant office de mâchicoulis. De plus, son élévation est à cheval sur l’épaisseur du mur d’enceinte et le double cordon continu (fig. 15). Le parapet est percé de canonnières dans les merlons. Ces canonnières ont un orifice circulaire et sont surmontées d’une fente verticale liée, de 1 m de hauteur environ. Au niveau des créneaux, le parement intérieur du parapet est en retrait d’une cinquantaine de centimètres et permet aux défenseurs d’observer aisément le fond du fossé en se penchant. Enfin, on notera la présence de deux murs diaphragmes protégeant la plate-forme de la porte, seul l’un d’entre eux est conservé. Ces murs permettaient de stabiliser la maçonnerie en façade à un endroit sensible, le système de levage du pont, et de le protéger des tirs en enfilade. La plate-forme au dessus de l’entrée est plus haute que le niveau de circulation du chemin de ronde. On rattrape ce dénivelé au moyen d’une dizaine de degrés, puis on accède à la plate-forme au moyen d’une porte percée dans le « mur diaphragme ».

Fig. 15 : Vue du boulevard de Montreuil-Bellay la tour-porte.

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III. Restitution du boulevard de Présilly

22Vu le volume important de pierres de taille et leur disposition, ainsi que la présence de nombreux blocs de tuf, on peut considérer que la totalité de la structure qui couronnait le boulevard a été jetée au fond des fossés (fig. 16). Cette destruction correspond peut-être au démantèlement des « murailles et défenses du château » par Lacuzon, en 1673, mais aucun élément ne permet de le certifier. Les pierres de taille ont sans doute été récupérées en partie, comme en témoigne certains éléments en réemploi dans le château. Malgré tout, vu l’homogénéité de ces pierres de taille, on peut sans risque affirmer que celles qui étaient restées au fond des fossés proviennent bien d’une seule et même structure. La localisation des blocs ne nous a fourni d’informations que sur leur emplacement approximatif sur le boulevard. Nous ne disposons donc que des pierres, sans aucun lien entre elles, sauf la qualité de leur taille et certaines dimensions identiques d’un bloc à l’autre. Après avoir observé les dispositifs défensifs au sommet des boulevards et tours à canon, nous pensons disposer de suffisamment d’éléments pour proposer une restitution de l’élévation de l’édifice.

23L’élévation extérieure du boulevard devait dépasser 3 m au-dessus du seuil de la porte, de façon à permettre l’encastrement du tablier du pont. Le sol du chemin de ronde devait être constitué de dalles, les défenseurs y circulant étant protégés par un parapet qui devait s’élever sur un encorbellement de corbeaux, certainement triple. Ces corbeaux étaient reliés entre eux au moyen de linteaux décorés d’accolades. Le parapet qui surmontait cet encorbellement ne devait pas dépasser 20 cm d’épaisseur pour une hauteur d’environ 2 m. Il était constitué en partie de blocs de tuf, certainement enduits, et percé d’ouvertures que l’on pouvait obturer au moyen de volets en bois. Ces volets étaient fixés à un axe horizontal, reposant sur des crapaudines. Une corniche décorait le sommet du parapet sur tout son périmètre. Afin de stabiliser cet ensemble, le parapet devait être relié à l’arase du mur du boulevard au moyen de « murs diaphragmes » de la même élévation. Ces murs, selon leur longueur, pouvaient barrer le chemin de ronde. On pouvait alors franchir ces obstacles au moyen de portes. Au niveau du pont-levis et de la poterne, le parapet devait s’interrompre, marquer un léger retour jusqu’au droit du mur de parement du boulevard. Les maçonneries au niveau de la porte devaient s’élever suffisamment pour permettre l’encastrement du ponts-levis et des flèches, soit plus de 6 mètres au-dessus du seuil de la porte. Le sommet de ces maçonneries devait être décoré de corniches au profil identique à celles du parapet (fig. 17).

24Il reste cependant des questions auxquelles nous ne pouvons fournir de réponse : la disposition exacte de l’encorbellement, les éventuelles combinaisons entre le parapet et les saillies comme les bretèches et les échauguettes. De plus, la présence d’un monticule d’éclat de taille de pierre et de deux blocs à peine dégrossis au fond des fossés peut indiquer que l’édifice n’a jamais été achevé, ou que le projet initial a été abandonné.

Fig. 16 : Vue du boulevard de Présilly depuis la pointe de l’éperon.

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25Enfin, il n’est pas impossible qu’un édifice en avant de la porterie (barbacane) ait précédé la construction du boulevard, sur lequel ce dernier se serait appuyé et qu’il aurait englobé dans ses maçonneries. Il n’en reste cependant aucune trace visible, seules des fouilles pourraient éventuellement permettre de répondre à cette question.

Conclusion

26Les caractéristiques des chambres et des orifices de tir prouvent que l’édifice était conçu dès son origine pour permettre l’utilisation d’armes à feu. La présence d’archères-canonnières suggère une datation dans le deuxième quart du XVe s., ce qui reste compatible avec la période de construction des premiers boulevards adoptant un plan en éperon, comme Fagnolle et Antoing en Belgique, dont l’éperon était précisément destiné à dévier les coups des projectiles depuis le chemin d’accès frontal ; l’artillerie primitive étant condamnée à rester sur des chemins stabilisés ne pouvait donc l’atteindre en tirs frontaux. Le boulevard de Fagnolle (fig. 18 et 19) présente des similitudes très fortes avec celui de Présilly ; or, il est précisément édifié pour le même commanditaire, Nicolas Rollin, entre 1455 et 1461. Celui d’Antoing (fig. 20, 21, 22), très maniériste dans le jeu des larmiers venant souligner les organes de défense, est réalisé entre 1431 et 1452. Ces deux ouvrages créent un contexte favorable pour asseoir la datation de Présilly autour de 1450.

Fig. 19 : Plan du boulevard de Fagnolle,

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(Dessin : © Ph. Bragard).

Fig. 20 : Vue générale du boulevard d’Antoing, (Belgique).

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Fig. 17 : Proposition de restitution des angles de tir du boulevard de Présilly et essai de restitution.

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Fig. 18 : Plan général du château de Fagnolle (Belgique),

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(Dessin : © Ph. Bragard).

Fig. 21 : Plan du boulevard d’Antoing,

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(Dessin : © Ph. Bragard).

Fig. 22 : Vue du saillant du boulevard d’Antoing,

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(Cliché : © R. Van Roozendael).

Bibliographie

Bibliographie

ROUSSET (Alphonse), Dictionnaire géographique, historique et statistique des communes de Franche-Comté, Paris, 1969.

SALAMAGNE (Alain), « Un exemple rare dans l’architecture défensive du XVe s. : Le boulevard du château de Lassay », In : La Mayenne Archéologie Histoire n° 16, SAHM, Mayenne, 1993, p. 165-210.

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Notes de bas de page

1 Schwien, 1998

2 Rousset, 1969

3 Schwien, 1998

4 Rousset, 1969

5 Ibid.

6 Salins, S.D.

7 Rousset, 1969

8 Salamagne, 1998

9 Termeau, 1971

10 Salamagne, 1993


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