Bolwerck, Pastey et Bastion : l’évolution de l’architecture militaire en Allemagne du XVe au XVIe s
Rondel, bolwerck, pastey and bastion – Evolution of military fortification in Germany from 1450 until 1550
p. 255-270
Résumés
Le développement et l’utilisation généralisée des bouches à feu à partir du XVe s. présentaient un grand défi pour l’architecture de fortification. Les ouvrages médiévaux n’étaient pas en mesure de résister à cette artillerie moderne. En Allemagne, comme partout en Europe, les ingénieurs de la fortification étaient obligés de chercher des solutions défensives pour répondre à cette nouvelle menace. En absence d’une conception nouvelle, on cherchait dans un premier temps à renforcer et à adapter les ouvrages existants aux exigences de l’artillerie. La période entre le milieu du XVe et le milieu du XVIe siècles devient alors une phase expérimentale dans l’art de la fortification avec la mise en œuvre d’une multitude de constructions défensives et qui mène enfin à la « fortification bastionnée ». La communication présentera des ouvrages exemplaires issus de cette diversité intéressante favorisée en outre par la situation géopolitique complexe du Saint-Empire.
The development of firearms and their increased use in the 15th century confronted fortress builders with new challenges. The traditional fortifications inherited from the middle age could no longer resist modern artillery. In Germany, like everywhere else in Europe, fortification designers were forced to look for new ways to respond to this threat. As by this time there was no new design concept, it was decided in a first step to strengthen and to adapt the existing fortifications to the artillery requirements. This period between the mid-15th up to the mid-16th century was therefore a period of trial and experimentation in fortress construction leading eventually to the bastion fortification. This article will show interesting examples of construction works showing a diversity that was influenced by the complex geo-political situation of the Holy Roman Empire.
Texte intégral
1 L’utilisation généralisée des bouches à feu à partir du XVes. a constitué un grand défi pour l’architecture des fortifications. Les ouvrages médiévaux n’étaient pas en mesure de résister à cette artillerie moderne1. En Allemagne, comme partout en Europe, les ingénieurs des fortifications ont été obligés de chercher des solutions défensives innovantes pour répondre à cette nouvelle menace2.
2Pendant la période qui nous préoccupe, le territoire de l’Allemagne actuelle fait partie du Saint-Empire, ce monstre de confédérations informe, constitué d’une multitude de territoires avec des princes, des ducs quasi autonomes mais non souverains car reconnaissants l’empereur comme seul maître de l’Empire3. En raison de cette situation géopolitique complexe, une stratégie globale de fortifications était inexistante. Il faut donc se limiter à quelques exemples. J’ai choisi trois sites qui me semblent être d’un certain intérêt pour le sujet de ce colloque, Cologne, Nuremberg et Jülich (fig. 1).
3Cologne, fondée par les Romains, située à l’ouest de l’Allemagne, en Rhénanie-du-Nord-Westphalie, était au Moyen-Âge une des plus grandes villes d’Europe4. Elle était le centre de l’administration civile et militaire de la province romaine de Germania Inferior, dotée dès le Ier s., d’une enceinte urbaine en pierre. Jusqu’au XIIe s. la surface intra muros s’est agrandie en plusieurs étapes pour atteindre 400 hectares5.
4La prospérité commerciale de Cologne grâce au commerce international favorisé par la situation au bord du Rhin a permis à la ville, entre 1180 et 1250, la construction d´une muraille d’une longueur de 10 kilomètres, munie de 12 portes et de 52 tours semi-circulaires. L’enceinte, construite en basalte et en tuf, pierres volcaniques provenant des carrières proches, disposait d´une hauteur de 7,50 m et d’une épaisseur allant jusqu’à 3 m6. La vue perspective d’Anton Woensam, datée de 1531, nous donne une vue réaliste de cette fortification, symbole du pouvoir, de la richesse et de l’indépendance de l’une des plus grandes villes de l’Empire, qui se déclara ville libre en 1288 (fig. 2). Cette fortification fut érigée « […] ad decorem et municionem civitatis[…] », comme le précise le diplôme de l’empereur Frédéric Barberousse du 18 août 11807. L’enceinte de Cologne était sans doute assez performante pour résister aux machines de sièges médiévales comme les catapultes et les trébuchets. Elle n’a d’ailleurs jamais été prise par la force et servait de modèle pour une multitude de fortifications urbaines en Rhénanie. Bien que le sentiment de sécurité fût trompeur, comme l’ont démontré récemment des fouilles archéologiques, ce mur massif est construit avec une fondation d’à peine 70 cm (fig. 3).
Fig. 3 : Cologne, la fondation du mur de 1180 lors des fouilles de 1992, Archiv A. Kupka / RGM.

5L’apparition des bouches à feu à partir du XIVe s. a été un des évènements majeurs de l’histoire militaire et de la fortification. Jamais les armes mises au service de la poliorcétique n’ont eu un tel pouvoir brisant. En conséquence deux améliorations ont été envisagées : celle de la défense passive par le renforcement et l’adaptation des fortifications urbaines et celle de la défense active par l’acquisition d’une artillerie à poudre efficace. Les premières armes à feu apparaissaient à Cologne en 1370. Depuis 1376 les dépenses considérables pour des « Donnerbüchsen » (boîte à tonnerre) apparaissent régulièrement dans les livres de compte du conseil municipal. Un inventaire de 1468 compte 406 armes à feu possédées par la ville8. L’une de ces armes est aujourd’hui exposée au musée municipal de Cologne, c’est la « Bombarde du Maître Wetzel ». Elle avait été commandée en 1377 par la ville, avec deux autres pièces similaires9. Il s’agit d’un mortier en fer forgé « […] magna pixidis ad tonitrua […] » qui lançait des boulets de pierre d’un diamètre de 35 centimètres et d’un poids de 45 kilos (fig. 4). Les murailles médiévales n’étaient pas en mesure de résister à cette artillerie moderne, surtout après l’usage généralisé du boulet métallique vers le milieu du XVe s. Armement efficace certes, mais fort coûteux, qui était même quelquefois prêté aux alliés de Cologne.
Fig. 1 : L’empire au XVIe s., les villes traitées dans cet article sont repérées par : 1 Cologne, 2 Jülich, 3 Nuremberg, source cartographique Wikipedia.fr.

Fig. 2 : Cologne, vue de Cologne, Gravure de H. Schedel, Weltchronik, 1493, Archiv Museum Zitadelle Jülich.

6À Cologne, ville libre d’Empire membre de la ligue hanséatique depuis 1475, comme dans les plus importantes villes de l’Empire, les ingénieurs de la fortification devaient repenser les défenses afin de répondre à cette nouvelle menace. Parmi le catalogue de mesures, qui représentaient également des dépenses considérables au budget municipal, on notera l’adaptation des créneaux des courtines aux armes à feu, le renforcement des entrées principales et la protection des fossés10.
Fig. 4 : Cologne, le mortier de fer forgé (« ⁄Steinbüchse⁄ ») de 1377 au Kölnisches Stadtmuseum, Archiv A. Kupka / KSM.

Fig. 5 : Cologne, la caponnière casematée (Streichwehr) munie d’une meurtrière verticale à bouche circulaire en avant de la Severinstorburg, XVe s., Archiv A. Kupka / KSM.

7En 2009, au cours de l’importante campagne archéologique accompagnant la construction d’un nouveau métro, dans le sud de la ville, ont été découverts devant la Severinstorburg les restes d’une caponnière casematée « Streichwehr » munie d’une meurtrière verticale à bouche circulaire (fig. 5). Cette découverte est d’autant plus importante qu’il ne subsiste en ville aucune autre trace de ces modifications de la première moitié du XVe s.11. De loin le changement le plus important et le plus coûteux fût la construction de nouveaux ouvrages avancés devant les douze portes médiévales de la ville les « Torburgen ». Parmi ces ouvrages, tous disparus au XIXe s., j’ai choisi le « Bolwerck » Severini, situé au sud de la ville en face de l’importante porte Severinstorburg (fig. 6). Construite vers 1228, elle protégeait l’accès à la ville par la grande route provenant du sud (l’ancien cardo maximus romain), la Bonner Straße12.
Fig. 6 : Cologne, la Severinstorburg au sud de la ville en 2015, Archiv Museum Zitadelle Jülich.

8La vue générale de la ville de Cologne en 1571 d’Arnold Mercator (1537-1587) présente l’enceinte médiévale avec ses éléments principaux, les courtines avec leurs tours, les portes et les ouvrages avancés du XVe s. (fig. 7). Le détail montre la Severinstorburg et – côté campagne – le « Bolwerck » Severini. Nous sommes en possession d’une documentation assez précise de cet ouvrage. Elle est établie en 1880 par la Société des Ingénieurs de Cologne, juste avant la démolition de la fortification médiévale (fig. 8)13. Il s’agissait d’un ouvrage en forme de fer à cheval d’une hauteur de 20 m et d’une largeur de 16 m. Il était situé face à la Severinstorburg, dominant la Bonner Straße et l’entrée de la ville par un portail à l’est, facile à surveiller. Les matériaux de construction sont le basalte, le tuf et le trachyte pour le revêtement extérieur. À l’intérieur, la brique a été privilégiée. L’intérieur comportait trois étages de feu, au sein desquels on peut facilement distinguer des embrasures pour armes à feu.
Fig. 7 : Cologne, la porte Severinstorburg avec le « Bolwerck », Reconstruction de H. Vogts, 1930, d’après la gravure d’A. Mercator, 1571/71, Archiv Museum Zitadelle Jülich.

Fig. 9 : Cologne, le « Bolwerck » pendant les fouilles en 2008, Archiv A. Kupka / RGM.

Fig. 8 : Cologne, dessin du « Bolwerck » Severini (extrait de Wiethase, 1884), Archiv Museum Zitadelle Jülich.

Fig. 10 : Cologne, Bolwerck, avant 1468. Le côté campagne en trachyte était muni d’une saillie verticale soigneusement exécutée. Monument reconstruit dans la nouvelle station métro Chlodwigplatz, 2016, Archiv A. Kupka.

Fig. 13 : Salzbourg (A), Forteresse Hohensalzbourg (A), Bürgermeisterturm 1524, Archiv A. Kupka.

9Lors des fouilles de 2004, les archéologues ont eu la chance de dégager une grande partie du premier niveau du « bolwerck » (fig. 9). Les murs extérieurs possédaient une épaisseur de 5 mètres, le côté campagne en trachyte était muni d’une saillie verticale soigneusement exécutée, sans doute plutôt un élément de « decoratio » que de « municio »14(fig. 10). Dans le mur ouest se trouvait une chambre de tir avec une des embrasures vue sur le dessin de Wiethase, munie d’une ventilation pour l’évacuation des fumées (fig. 11). De cette position, il était possible, avec des armes à feu portatives, de couvrir le fossé de 7 m de largeur qui entourait l’ouvrage. Une grande ouverture de communication se trouvait au centre de la voûte de cet étage. À l’intérieur de l’ouvrage, les archéologues ont découvert deux boulets de fer d’un diamètre de 6 centimètres et d’un poids de 600 gr, qui attestent l’utilisation d’une pièce légère. En ce qui concerne l’armement, c’est un inventaire de 1468 qui nous informe que pour armer le « bolwerck » Severini on a prévu15 : « […] 4 Eiseren slangen mit 3 Kammern im 1. Stock. Im 2 Stock 2 Steinbüssen und 1 Schlange und im erdgeschoß 2 Steinbüchsen […] » ; donc en tout 9 pièces d’artillerie légères et d’armes à mains. Le même inventaire nous donne également le terminus ante quem pour la construction du « bolwerck », peu avant 1468.
Fig. 11 : Cologne, Bolwerck Severini, chambre de tir, ouest, 2008, Archiv A.Kupka / RGM.

Fig. 12 : Aix-la-Chapelle, Marienrondel, vers 1515, Archiv A. Kupka.

10Des ouvrages semblables se trouvent dans beaucoup d’autres villes comme à Aix-la-Chapelle (fig. 12), Rostock et Salzburg (fig. 13). Les dates de leurs constructions sont cependant postérieures à celle du « Bolwerck » Severini, qui est donc un exemple précoce dans notre région (fig. 14).
Fig. 14 : Cologne, la Severinstorburg et le Bolwerck au sud de la ville en 1550, Reconstruction en 3D par Architectura Virtualis, Darmstadt 2010, Archiv A.Kupka.

11Allons maintenant, à Nuremberg, dans le sud-est de l’Allemagne, aujourd’hui, deuxième ville de Bavière après Munich. Le premier document mentionnant la ville est dû à l’empereur Henri III (1017-1056) et date de 105016. La ville s’étend alors autour de la butte sur laquelle le château, la Kaiserburg, est construit. Ce dernier est agrandi de 1140 à 1180 sous le règne de Frédéric Barberousse. Dans la seconde moitié du XVe s., Nuremberg profite tout particulièrement de l’essor économique des villes allemandes (fig. 15). Ville impériale libre depuis 1219, Nuremberg est comme Cologne une cité commerçante importante, au carrefour de grandes voies de communication. En 1423, elle reçoit le privilège de la conservation de la Couronne de l’Empire. Au début du XVIe s., Nuremberg atteint son apogée. Dans les domaines de l’art et de la science, c’est à Nuremberg que Martin Behaim réalise vers 1492 le premier globe terrestre et que travaillent Nicolas Copernic et Albrecht Dürer.
12Les constructions de fortifications urbaines à Nuremberg, commencées au XIIIe s., ressemblent fortement aux ouvrages de Cologne ; la longueur de la muraille en pierre était de 5 km, on comptait cinq portes principales et 70 tours de forme carrée17. On peut certainement constater des parallèles en ce qui concerne le développement de la fortification dans ces deux villes. Pour la construction des ouvrages, on utilisait à Nuremberg des grès locaux et des briques. Une grande partie de l’enceinte urbaine est restée pratiquement intacte, elle est aujourd’hui un excellent lieu de recherche pour tous les amateurs de fortification18. Pour répondre aux nouvelles exigences de défense liées à l’introduction de l’artillerie à poudre, ont été ajoutés au début du XVe s., des fausses-braies ou boulevards, des « Zwinger » doublant la muraille du coté campagne. Ces travaux sont achevés en 145219.
13Au début du XVIe s., les courtines ont été munies d’un couronnement arrondi. Pour assurer le flanquement, ont été construites, comme à Cologne, des caponnières (« Streichwehren ») : par exemple, en 1527, au sud-ouest du Spittlertor. Au cours de la même année 1527, Albrecht Dürer publiait son livre « Etliche underricht zu befestigung der Stett, Schloß, und flecken », le premier ouvrage imprimé sur la théorie de fortification en Europe20. Il propageait la construction d’immenses tours d’artillerie, appelées « Pasteyn », d’une valeur militaire discutable (fig. 16). Vers la fin du XVe s. étaient expérimentés en Italie de nouveaux systèmes de fortification pour résoudre le problème de flanquement des tours d’artillerie par des feux rasants. Ces recherches sont liées au principe bastionné qui va se propager en Europe et dominer la construction des fortifications pendant 300 ans. Les premières villes à adopter cette nouvelle formule au nord des Alpes furent Vienne en 1531 et Nuremberg.
Fig. 15 : Nuremberg, vue de Nuremberg, Gravure de H. Schedel, Weltchronik, 1493, Archiv Museum Zitadelle Jülich.

Fig. 16 : Gravure d’Albrecht Dürer, 1527, Archiv Museum Zitadelle Jülich.

Fig. 17 : Nuremberg, Vue générale, maquette de Nuremberg par Hans Payr 1540, G.U., Großmann, GNM.

14À Nuremberg, le conseil municipal, apparemment ouvert aux technologies nouvelles, ordonna dès 1538, près du château impérial de la Kaiserburg, la construction d’une nouvelle fortification, capable de faire face aux exigences de l’artillerie à poudre. Pour visualiser cette époque importante de l’histoire de la fortification, nous disposons d’une source unique : il s’agit d’une authentique maquette de la ville à l’échelle 1 : 2 900 qui date de 1540. Elle est apparemment l’un des plus anciens modèles réduits représentant l’architecture d’une fortification existant en Europe. Elle est conservée aujourd’hui au Museum Kaiserburg de Nuremberg (fig. 17)21. Elle montre de façon très précise l’état de la ville à la fin de la première moitié du XVIe s. au nord-ouest de l’enceinte devant la muraille médiévale (fig. 18), avec ce qui est important pour nous : la construction en cours des premiers bastions dits de Fazzuni, d’après le nom de l’architecte italien Antonio Fazzuni (avant 1538 – après 1555).
15En dépit de sa petite taille (58 cm par 68 cm), on peut distinguer sur la maquette le chantier avec ses fortifications modernes de la Tiergärtnertor « Bastei » et de la Vestnertor « Bastei » en cours de construction, 2 ans après le début des travaux. Ce chantier sera achevé en octobre 1545. Notez bien que le terme utilisé pour ces ouvrages jusqu’à cette date à Nuremberg, comme souvent dans le sud de l’Allemagne, est « Bastei » ou « Pastey » et non bastion. Les faces du bastion central mesuraient 46 m et les flancs 24 m. Les courtines sont tenaillées et on y distingue deux fausses-braies de chaque côté du bastion. L’ouvrage était construit en grès rouge avec un intéressant système de casemates et de ventilation. Les embrasures adaptées à une artillerie légère se trouvaient au niveau du fossé, les plateformes servaient pour les pièces plus lourdes (fig. 19).
16Au contraire de ces constructions à la moderne, les quatre grandes tours carrées du XIVe s. (Tiergärtnertor, Laufertor, Frauentor, Spittlertor) qui protégeaient les entrées principales de la ville ont été transformées entre 1556 et 1565 par Jörg Unger en tours rondes d’une hauteur de 27 m avec plateforme d’artillerie. Une adaption remarquable qui montre bien l’attachement aux valeurs traditionnelles de la fortification médiévale au milieu du XVIe s. (fig. 20) !
17A Cologne, on a suivi une autre orientation : après la construction des ouvrages cités plus haut, on se limite, entre 1480 et 1550, à des transformations mineures. La stagnation dans ce domaine est certainement une conséquence du déclin économique de cette période.
18L’arrêt des travaux de construction de la cathédrale de Cologne en 1560 en est une autre !
19C’est en 1552, sous la menace d’une intervention française, que la ville ordonne la construction d’une plateforme d´artillerie semi-circulaire en terre (le Bott en colonais), côté intérieur de la muraille du XIIe s. Elle est flanquée par un boulevard, renforçant ainsi la défense, sans dépenses importantes, du sud de la ville22. Le plan de Mercator (fig. 21) de 1571 montre un ouvrage d’un diamètre de 10 m entre la Severinstorburg et le Bayenturm. L’architecte de cet ouvrage est Alessandro Pasqualini de Bologne (1493-1559), le même Pasqualini qui dirigea pendant trois ans le chantier d’une des places fortes les plus modernes en Europe, l’enceinte urbaine et la citadelle de Jülich23. « Emprunté » par les Colonais au duc de Jülich, Pasqualini conseille aux responsables de la ville de construire des plateformes pour canons : la Bottmühle ne faisait néanmoins pas montre d’une conception nouvelle de la défense de la cité. On peut considérer qu’il s’agit d’une mesure de fortune en temps de crise politique. En 1587, on construit un moulin à vent sur cette plateforme (fig. 22). Le « Bott » reste le seul ouvrage de ce genre construit à Cologne.
20Jülich, ancienne ville romaine, située entre Aix-la-Chapelle et Cologne, dans le Land de Rhénanie du Nord-Westphalie, abrite deux importants exemples de l’architecture de fortification : la citadelle Renaissance et le couronné de la Roer, érigé par les troupes françaises au XIXes. (fig. 23)24.
Fig. 18 : Nuremberg, vue de l’ouest sur la Kaiserburg et le nouveau bastion, Maquette de 1540, G.U., Großmann, GNM.

Fig. 19 : Nuremberg, vue du nord-ouest sur la Kaiserburg et le nouveau bastion. Maquette de 1540, G.U., Großmann, GNM.

Fig. 20 : Nuremberg, Spittlertorturm de 1565. Erste Nürnberger, Lichtdruckanstalt & Kunstverlag Brunner, Nürnberg, 1891.

Fig. 21 : Cologne, la Bottmühle, Extrait d’A. Mercator, 1571, vue de Cologne, Gravure d’A. Mercator, 1570/71.

Fig. 22 : Cologne, vue actuelle de la Bottmühle,

(Cliché : © B. Rinn-Kupka)
21Ici, la nécessité de trouver des solutions de fortune lors de la construction ne se posait pas : la place de Jülich est l’exemple type de la fortification bastionnée du XVIe s. avec une enceinte urbaine, une citadelle et un château. Elle est construite pour le duc Guillaume V (1516-1592) dit le Riche qui, par une politique délibérée de mariages et d´héritages, régna au XVIe s. sur un des territoires les plus importants de l’Empire : les duchés réunis de Jülich-Clèves-Berg.
22Lors d’une querelle avec Charles Quint (1500- 1558), le duc vit sa résidence à Niddegen assiégée et détruite ainsi que d´autres villes importantes du duché.
23La paix rétablie, Guillaume put songer à construire une nouvelle résidence et choisit Jülich, la ville de ses ancêtres pour la réalisation de son rêve. Coïncidence ou manipulation, en 1547 un grand incendie n’épargna que quelques maisons de la ville médiévale. Guillaume V, puissant et influent, put alors réaliser son projet d´une résidence remarquable et d’une ville idéale selon le modèle de la Renaissance italienne sur un terrain presque complètement dégagé (fig. 24)25.
24Pour ce projet ambitieux et coûteux, le duc engagea Alessandro Pasqualini connu aux Pays-Bas comme architecte civil et militaire depuis 1530. A partir de 1549, il réalisa à Jülich une ville idéale aux rues larges et droites entourée d’une enceinte urbaine bastionnée en forme de pentagone ultramoderne. Située à l´endroit du cinquième bastion de ce pentagone, une citadelle à quatre bastions abritait le nouveau palais ducal, le « Palazzo in Fortezza », dont le plan ressemble fort à celui du Palazzo dei Tribunali construit par Bramante à Rome. Les caractéristiques essentielles du tracé de la fortification – esquissées sur le plan de la ville sont encore discernables sur les vues aériennes. Construite au nord de la ville, la citadelle de forme carrée et d´une superficie de 9 hectares, était le centre de la forteresse (fig. 25). La longueur du côté entre les angles extrêmes du rempart est de 300 m, les courtines ont une épaisseur de 35 à 40 m, la largeur du fossé est de 33 m. Le mur d’escarpe mesure 2,2 km de périphérie sur une hauteur de 12 m. Escarpe et contrescarpe possèdent un revêtement en briques. Quatre bastions à orillons équipés de flancs casematés à deux étages de tir battant le glacis et les bastions voisins caractérisent cette citadelle. Jülich était ainsi en mesure d’affronter toutes les tentatives de siège.
25Avec la construction de la forteresse bastionnée de Jülich, nous arrivons au terme de la période thématisée pour ce colloque, celle des ruptures. Bien sûr, les trois exemples évoqués — Cologne, Nuremberg et Jülich — ne sont pas représentatifs de la plupart des villes de cette époque, qui ne disposaient pas de tels moyens pour réactualiser l’architecture des fortifications, qui ressemble – comme on le dit en allemand – à « une course entre le renard et le lapin ». Même dans les métropoles prospères comme Cologne et Nuremberg, l’ampleur des travaux de fortification et leur progression dépendaient de plusieurs facteurs comme la situation politique et l’état de l’économie. Les petites et moyennes villes de l’Empire n’étaient donc pas capables de suivre cette évolution26.
26En conclusion on peut constater qu’en l’absence d’une conception généralisée de la fortification due à la structure hétérogène de l’Empire, les dirigeants des villes et territoires allemands cherchaient dans un premier temps à renforcer et à adapter les ouvrages existants aux exigences de l’artillerie à poudre, chacun selon ses possibilités politiques et financières. La période entre le milieu du XVe s. et le milieu du XVIe s. devient alors une phase expérimentale dans l’art de la fortification avec la mise en œuvre d’une multitude d’adaptions des ouvrages existants et de solutions de fortune, qui mène enfin à la « fortification bastionnée », une évolution qui n’a cependant pas été linéaire mais complexe.
Fig. 23 : Jülich, vue aérienne actuelle de la ville

(Cliché : © S.Peters, Jülich).
Fig. 24 : Plan de Jülich, gravure de H. van Loon, Paris 1691, Archiv Museum Zitadelle Jülich.

Fig. 25 : Jülich, Citadelle, Bastion St. Johannes, 2008, Archiv Museum Zitadelle Jülich.

Fig. 26 : Vue de la Citadelle de Jülich, D. Specklin, Architectura von Vestungen, 1586, Archiv Museum Zitadelle Jülich.

27Le « Bolwerck » Severini à Cologne construit en 1468 est un exemple précoce pour les solutions expérimentales bien que durables du début de l’époque que nous traitons ici. Il présentait encore des éléments de la fortification médiévale, mais était clairement conçu pour la défense active par l’utilisation des armes à feu. Bien que les défenseurs y possédaient l’avantage d’être bien protégés par des murs épais en pierre, le problème des angles morts n’était pas tout à fait résolu et la hauteur de l’ouvrage en posait un autre. Le « Bolwerck », comme les ouvrages semblables, était encore issu de l’idée d’une défense passive traditionnelle. Au XVIe s., à Cologne on se contente de renforcer ponctuellement le mur médiéval par des ouvrages de fortune comme la plateforme d’artillerie, le Bott, pourtant bientôt dépassés. Ce sera seulement en 1632, que la ville s’engagera dans la construction d’une enceinte bastionnée. Les fortifications médiévales restent cependant intactes jusqu’à la fin du XIXe s.
28Nuremberg et son enceinte forment toujours un ensemble très complet d’ouvrages défensifs qui réunit presque toutes les étapes de l’évolution de la fortification de la période qui nous concerne. Toutes les solutions caractéristiques de cette période de transition sont présentes, à commencer par les boulevards (les « Zwinger ») du début du XVe s. et aboutissant au début d’une solution cohérente par la construction des nouvelles « Basteyen » (bastions) de Fazzuni en 1538. La transformation coûteuse des quatre tours médiévales dans la deuxième moitié du XVIe s. reste cependant une solution extraordinaire. La conception médiévale d’une défense passive par des tours massives coexistait avec l’idée d’une défense plus active obtenue notamment par la possibilité d’un feu de flanquement grâce aux bastions modernes.
29A Jülich avec son enceinte entièrement bastionnée de 1549, créée presque ex nihilo, nous voyons tous les critères d’une fortification adaptée à l’utilisation de l’artillerie à poudre parfaitement réalisée qui anticipe l’avenir de l’architecture des fortifications des 300 ans à venir et sera minutieusement analysée par les architectes et ingénieurs ultérieurs ; entre autres Daniel Specklin (1536-1589), qui, en 1589, félicite dans sa Architectura von Vestungen son créateur pour son œuvre novatrice, bien qu’il regrette que ce ne soit pas un allemand (fig. 26)27.
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Notes de bas de page
1 Duffy, 1996, et Neumann, 1994, p. 24-36 et Biller, 1997, 91-110.
2 Th. Biller vient de publier un catalogue des fortifications urbaines dans les territoires germanophones au Moyen-Âge : cf. Biller, 2016.
3 Whaley, 2014.
4 Fuchs, 1990/91.
5 Vogts, 1930, p. 27-158.
6 Kupka, 2012, p. 224-227. De cette fortification ont subsisté actuellement 4 portes et quelques mètres de courtines.
7 Kupka, 2011, p. 41-59.
8 Stein, 1893-1895, II, p. 437-448.
9 Schäfke/Trier (dir.), 2010, p. 47-49.
10 Kupka, 2007, p. 12-26.
11 Schäfke, (dir), 2010, p. 44.
12 Kupka, 2007, p. 6-19.
13 Wiethase, 1884, p. 15 et planches 8-9.
14 Kupka, 2009, p. 21-28.
15 Stein, 1893-1895, p. 442.
16 Pfeiffer, 1982.
17 Gürtler, 2012, p. 8ff.
18 Biller, 2016, 105f.
19 Neubauer, 1971.
20 Dürer, 1980 ; édition française : Instruction sur la fortifications des villes bourgs et châteaux, Traduct. A. Ratheau, Évreux, Merissey, Paris, 1870.
21 Informations aimablement fournies par Großmann, article à paraître en 2017 et cf. Korn, 2012.
22 Vogts, 1930, p. 80.
23 Bers, Doose, 1994, p. 52 et pour Alessandro Pasqualini : Büren, 1995, p. 31- 82.
24 Neumann, 1991 et Doose/Peters, 1997.
25 Büren, Kupka, 2008, p. 11-27 et cf. Kupka, 2010.
26 Biller, 2016, 355-357.
27 Specklin, 1972, fol.16 et Fischer, 1996, 136-137.
Auteur
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Andreas Kupka
Museum Zitadelle Jülich, Deutsche Gesellschaft für Festungsforschung e.V.
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