Première approche des moyens mis en œuvre pour adapter aux armes à feu les enceintes des petites et moyennes villes d’Alsace (XVe-XVIe s.)

Adaptation of small and medium-sized town enclosures to firearms in Alsace (1450 – 1590)

Adrien Vuillemin

p. 239-254

Résumés

Les enceintes maçonnées des petites et moyennes villes alsaciennes, érigées pour l’essentiel entre 1250 et 1350, ont pour les deux tiers, fait l’objet de travaux de renforcement dans le courant des XVe et XVIe siècles.
Ces efforts de renforcement, liés sans conteste possible au développement de l’artillerie, vont de la « simple » adaptation des structures existantes au tir par armes à feu, en insérant par exemple des canonnières dans les anciens créneaux, au renforcement des points d’accès par l’érection de barbacanes, voire au dédoublement de la muraille par un rempart de terre revêtu ou non.
Ces structures, bien que mises en place le plus récemment, ont été les premières victimes des travaux de démantèlement opérés au XIX
e s. Aussi, le croisement des sources écrites, iconographiques et archéologiques modernes et contemporaines est essentiel pour appréhender leur configuration.

The fortified walls of small and medium-sized towns in the Alsace region, erected for the most part between 1250 and 1350, have seen reinforcement work during the 15th and 16th centuries for two third of them.
These reinforcement efforts, linked without any doubt to the development of artillery, range from a « simple » adaptation of existing structures to firearms, for example by inserting gun loops into old ramparts, to the erection of barbicans in order to reinforce gates, or even the reinforcement of the walls thanks to an earthen rampart, with or without a masonry cover.
These structures, although the most recently installed, were the first victims of the dismantling work carried out in the 19th century. Therefore, crossing the sources with modern iconographic and archaeological data is essential to understand their configuration.


Texte intégral

Introduction

1L’Alsace, dans les « limites » qui étaient les siennes au Moyen-Âge, a vu 71 localités se doter d’une enceinte maçonnée, principalement entre le XIIIe s. et la première moitié du XIVe s. (fig. 1). Si l’on se réfère aux sources écrites alsaciennes, en premier lieu les chroniques, les armes à feu apparaissent en Alsace, dans le dernier tiers du XIVe s. : ainsi, en 1375, lors de l’invasion de l’Alsace par les Anglais, les tours de la ville de Strasbourg sont garnies de (« Büchsen »), et en 1386, des bouches à feu sont utilisées à l’occasion du siège du château du Loewenstein. D’après les sources écrites, l’usage de l’arbalète (« armbrust ») prédomine sur l’usage des armes à feu également en Alsace jusque vers le milieu du XVe s. Celles-ci, en premier lieu les couleuvrines (« hackenbüchsen ») et les arquebuses (« handbüchsen »), si elles sont en usage dès le XIVe s., ne deviennent courantes que dans la première moitié du XVe s., pour prédominer sur l’emploi de l’arbalète, à partir environ du milieu du XVe s..

2C’est selon toute vraisemblance la période à partir de laquelle les enceintes urbaines des petites et moyennes villes alsaciennes (dont la surface enclose est comprise entre 1,36 ha à Soultzbach-les-Bains et une trentaine d’hectares à Rosheim) sont transformées et adaptées pour faire face aux progrès de l’artillerie à poudre. Mais si toutes les fortifications ont fait l’objet de travaux de modernisation en matière de défense active, avec a minima la mise en place d’ouvertures de tir adaptées aux armes à feu dans les murailles et les tours déjà existantes, elles n’ont pas toutes fait l’objet de travaux de renforcement en matière de défense passive.

3Les études historiques et les opérations archéologiques (tant fouilles qu’études de bâti), ayant porté sur les éléments de renforcement de petites et moyennes villes sont fort peu nombreuses en Alsace – ce qui s’exprime notamment par une absence de synthèse typo-chronologique sur les canonnières, d’où notre difficultés à proposer une chronologie précise des réponses technologiques apportées au développement des armes à feu localement et à l’échelle régionale.

4Deux facteurs sont susceptibles d’expliquer cette relative absence d’études. A la différence des grandes villes, comme Strasbourg ou Colmar, les sources écrites disponibles pour traiter la thématique des fortifications des petites et moyennes villes, font largement défaut. Par ailleurs, les structures de renforcement ont particulièrement souffert des développements urbanistiques des villes dans le courant du XIXe s., au point d’avoir bien souvent disparu du paysage urbain et d’être tombées dans l’oubli.

5Le recours à deux ensembles documentaires alsaciens inédits de la seconde moitié du XVIIIe s. permet toutefois de les appréhender. Il s’agit de plans et de mémoires militaires produits respectivement, dans le cadre d’un projet d’Atlas des villes d’Alsace lancé par Lambert, Directeur des fortifications d’Alsace en 1768. Et dans le cadre d’une vaste enquête sur l’état de conservation des enceintes urbaines alsaciennes diligentée par d’Aumont, successeur du précédent, à partir de 1779. Ils seront très souvent cités dans le cadre de cet exposé.

I. L’adaptation des éléments de défense existants aux armes à feu

6La mise en place d’ouvertures de tir adaptées à l’usage des armes à feu dans des structures défensives déjà existantes, qu’il s’agisse de la muraille, des tours de flanquement ou des tours-portes (la forme privilégiée d’ouvrage d’entrée de ville en Alsace), est attestée pour toutes les enceintes urbaines alsaciennes présentant des vestiges encore en élévation. Les mentions historiques explicites font en revanche défaut sur le sujet.

I.1. L’installation de canonnières dans les parapets et les murailles

7C’est probablement durant la seconde moitié du XVe s., en liaison avec l’édification d’une braie attestée sous réserve en 1488, que les créneaux rythmant le parapet couronnant la courtine septentrionale de l’enceinte de Riquewihr (Haut-Rhin) ont été murés et que des fentes de tir verticales maçonnées dotées de barres d’appui à leur base, ont été percées dans les merlons.

Fig. 1 : Carte de répartition des enceintes urbaines dans les limites de la région Alsace. Les localités dont il est fait mention dans le texte sont pointées en rouge.

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8Vers 1510, les habitants de Turckheim (Haut-Rhin) ont été tenus, au titre de la corvée, de réaliser le transport des pierres destinées à condamner les créneaux rythmant le flanc nord de la muraille. Mais plus qu’une condamnation définitive des créneaux, il s’agissait plutôt d’y aménager des ouvertures de tir pour armes à feu, comme cela est assurément le cas à Westhoffen (Bas-Rhin). Le parapet crénelé qui coiffe la muraille du lieu, édifiée entre 1332 et 1391, a été transformé par l’insertion des canonnières de types variés, en pierres de taille, associées à des barres d’appui, dans les anciens créneaux des fronts sud et ouest de l’enceinte (fig. 2). Sur le côté septentrional de l’enceinte, les créneaux ont en revanche été murés, les canonnières étant concentrées dans les tours de flanquements. Le caractère dominant du relief par rapport à l’enceinte au nord explique très certainement ce traitement différencié.

Fig. 2 : Vue des canonnières insérées dans les créneaux du parapet couronnant la muraille de Westhoffen.

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(Cliché : © A. Vuillemin).

9Les murailles couvertes par une nouvelle ligne de défense n’ont pas été exemptées de l’installation de canonnières. C’est par exemple le cas de la muraille médiévale d’Obernai (Bas-Rhin), datée du XIIIe s., dont le tracé est intégralement couvert par un rempart revêtu probablement avant 1454. L’étude archéologique du bâti d’une (courte) portion de la muraille de la ville a permis de mettre en évidence la mise en place successive de deux archères canonnières monolithiques. La première, installée au pied de la muraille de manière à être desservie depuis le niveau du sol, présente une fente verticale haute de 1 m et large de 12,5 cm, avec un oculus inférieur de 19,5 cm de diamètre, taillés dans une ancienne pierre tombale. Des dimensions qui suggèrent un usage mixte de l’arbalète et de l’arquebuse. La seconde, installée dans le mur de parapet abritant le chemin de ronde, se compose d’un oculus de 13 cm de diamètre, surmonté d’une fente verticale haute de 33 cm et large de 4,5 cm. Des dimensions qui plaident pour le seul usage de l’arquebuse.

I.2. L’installation de canonnières sur les tours et les tours-portes

10Outre les murailles, les tours-portes et les tours de flanquement, peuvent être dotées d’ouvertures de tir adaptées à l’usage des armes à feu. Les tours-portes de l’enceinte médiévale de Turckheim semblent avoir été remaniées au milieu du XVIe s., ce qui s’est notamment traduit par la fermeture de leur gorge et l’installation de canonnières circulaires à redents dans les murs de leur étage sommital. La tour-porte orientale (Porte du Brand) présente la particularité d’avoir été dotée, sur sa face tournée vers l’attaque, d’une bouche à feu anthropomorphe : un visage grimaçant dont la bouche est formée par une canonnière « en lunette » (fig. 3).

11A Guémar (Haut-Rhin), le remaniement des tours de flanquement circulaires, dotées de fentes de tir oblongues (utilisées dans le dernier quart du XVe siècle et la première moitié du XVIe s.) et, probablement contemporain, de la reprise de la partie supérieure de la tour-porte principale de la ville, au 2e étage de laquelle est aménagée une terrasse d’artillerie (fig. 4). L’hypothèse d’un abaissement préalable de la tour-porte est crédible. Une telle transformation est attestée pour le Breuschtor (Porte de la Bruche) de Dachstein dans le dernier quart du XVIe s. ; en 1574, l’évêque de Strasbourg, seigneur du lieu, demande qu’elle soit abaissée pour ne plus conserver qu’un seul étage au dessus de son passage. Ce faisant, il s’agit sans doute de limiter la prise au canon de l’ouvrage.

Fig. 3 : Vue de la canonnière anthropomorphe située sur la Porte du Brand à Turckheim.

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Fig. 4 : Vue de la Porte haute de Guémar dont les étages ont été remaniés

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II. Tours d’artillerie, barbacanes et sas défensifs

12Afin de renforcer les points faibles des enceintes, tels que leurs points d’accès, leurs tracés ont pu être complétés par l’édification de nouveaux ouvrages, comme des barbacanes ou des sas défensifs.

II.1. Barbacanes

13La présence de barbacanes, à savoir « un ouvrage extérieur ajouté à l’enceinte, qui défend généralement une porte ou une entrée » est assurée dans la composition d’au moins 17 des 71 enceintes urbaines alsaciennes.

14La plus ancienne barbacane attestée en Alsace est celle qui couvrait la porte basse de l’enceinte d’Ingwiller (Bas-Rhin), dont la mise en place pourrait dater de 1452 d’après un contrat passé entre l’intendant du lieu et deux artisans pour la construction d’une avant-porte (« fürporte ») et d’un mur (« ein starke muren »). Si elle n’est aujourd’hui que très partiellement conservée, un plan et un profil levés en 1704 permettent d’en saisir la forme et les dimensions (fig. 5a et 5b) ; d’après ces documents, elle était composée d’un mur d’enceinte (haut extérieurement de 11 pieds, soit 3,55 m, et épais de 3 pieds, soit 0,95 m) et d’un fossé relié au fossé de la ville. La tour-porte de la barbacane était désaxée par rapport à celle de la ville qu’elle couvrait, sans doute pour éviter le tir en enfilade. La défense de la muraille, dont la partie sommitale était percée d’ouvertures de tir, s’effectuait depuis le niveau de son sol intérieur.

15En 1530, l’empereur Charles Quint autorise la construction d’un ouvrage avancé (« Vorwerk ») devant la porte basse de la ville de Kaysersberg (Haut-Rhin). Il s’agit sans doute de l’ouvrage détaché couvrant la porte basse extérieure du lieu (tournée vers la plaine), représentés sur les plans produits entre la seconde moitié du XVIe s. et le XVIIIe s. (fig. 6), et qui est décrit comme suit en 1779 :

« La porte d’en bas […] defendue par une espece de bastion de forme quarrée revêtu en bonne maçonnerie avec un fossé en avant aussi revêtu, de 6 toises [11,70 m] de large qui se joint vers la gauche à celui de la ville, vis-à-vis la premiere tour. L’entrée de ce bastion est fermée par un pont levis. Son terre plein est elevé de 15 pieds [4,85 m] au dessus du fossé. Cet ouvrage a 30 toises [58,45 m] de long sur 24 [46,80 m] de large et forme une assés grande esplanade ».

16On notera que dans la ville voisine de Kientzheim deux barbacanes se succédaient au XVIIIe s. devant la porte haute, comme en témoigne le mémoire suivant :

« La porte d’en haut, en bon état, avec coulisses pour une herse, est couverte par un reduit terrassé de forme quarrée avec un fossé tout autour [= barbacane intérieure]. En avant de ce reduit, on en trouve un autre à peu près de même forme, mais plus petit, et plus ruiné [= barbacane extérieure]. Il est contigû au rempart de terre dont il n’est separé que par un mur de parapet fort degradé ».

Fig. 5a et 5b : Détail d’un plan d’Ingwiller daté de 1704 avec le profil associé LM (SHD 1 VH 2229 ; Légende : 1. Porte d’Obermotter 7. Le Paté (= Barbacane) 8. Porte du Paté ;

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(Cliché : © A. Vuillemin).

17Les deux ouvrages de défense avancée de la porte haute de Kientzheim appartiennent vraisemblablement à deux phases différentes : la barbacane intérieure pourrait avoir été édifiée dans la seconde moitié du XVe s. par les sires de Lupfen, en conflit avec la ville Kaysersberg au sujet du renforcement du front oriental de celle-ci. En revanche, la barbacane extérieure est quant à elle liée à l’érection d’une levée de terre autour de la muraille de Kientzheim dans la seconde moitié du XVIe s., ouvrage à travers lequel elle permettait le passage (fig. 6).

18On constate une importante diversité dans les formes de barbacane mises en œuvre (fig. 6). Leurs portes pouvaient être soit alignées, soit désaxées avec celles des tours-portes défendues. Elles pouvaient avoir la forme de tour-portes ou de portes cochères. Il s’agissait soit d’enceintes reliées au corps de place, soit d’ouvrages détachés.

II.2. Sas défensifs

19Sept petites et moyennes villes alsaciennes au moins ont vu l’une ou la totalité de leurs tours-portes renforcées par un sas défensif, soit « un allongement du couloir d’entrée avec généralement un doublement du système de défense interne », mais seuls deux exemplaires de ces sas sont encore conservés en élévation à Riquewihr et à Cernay (Haut-Rhin). Ces sas défensifs, outre accroitre le nombre d’obstacles à franchir pour pénétrer dans la ville, permettaient d’assurer le flanquement du pied des courtines situées de part et d’autre des tours-portes et sur lesquelles ces dernières ne faisaient que faiblement saillie.

20Le sas défensif accolé à la porte haute extérieure de Riquewihr pouvait être fermé par un pont-levis à flèches. Sa face tournée vers l’attaque ainsi que ses flancs, au niveau du passage, étaient dotés de bouches à feu en trémie (fig. 7). La porte basse extérieure de ce même lieu, tournée quant à elle vers la plaine, et par conséquent en apparence plus exposée, ne semble pas avoir été complétée par un sas défensif… à la différente de la porte basse intérieure, comme le montre une gravure de Mathias Mérian de 1644. Ce sas était également doté d’un pont-levis. La question de la date de sa construction se pose – avant ou après le doublement de l’enceinte attesté en 1488 –. Le sas défensif accolé à la porte haute extérieure de Cernay, présente un aspect relativement similaire à celui de Riquewihr, à cela près que son passage était surmonté dans son état initial d’une terrasse (d’artillerie ?).

Fig. 6 : Planche comparative de plans de barbacanes restitués d’après des plans anciens (plans militaires de la seconde moitié du XVIIIe s. et/ou plans cadastraux napoléoniens de la première moitié du XIXw s.).

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Fig. 7a : Vue du sas défensif accolé à la porte haute de l’enceinte extérieure de Riquewihr.

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Fig. 7b : Vue du sas défensif accolé à la porte haute de l’enceinte extérieure de Riquewihr.

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Fig. 8 : Détail d’un Plan de la Ville de Mutzig, de 1748 (Archives Départementales du Bas-Rhin 151 J 3), avec le dispositif de défense avancée de la porte basse. D : porte basse, O : avant-porte.

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Fig. 9 : Vue de la tour des Bourgeois d’Ammerschwihr.

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21L’on constate que les barbacanes et les sas défensif défendent les tours-portes d’enceintes initiales, comme celles d’enceintes de renforcement.

22En matière d’ouvrages de défense avancée de porte, La porte basse de Mutzig (Bas-Rhin) était défendue par un ouvrage sans équivalent : une tour-porte détachée, enserrée dans le coude formé par un canal dérivé de la rivière de la Bruche voisine. Les indices de datation de cet ouvrage, aujourd’hui disparu, font défaut.

II.3. Tours d’artillerie

23Les enceintes existantes ont également été modernisées en installant ponctuellement sur leur tracé des tours d’artillerie de forme circulaire ou assimilée.

24C’est par exemple le cas de la Tour des Bourgeois, Burgerturm, à Ammerschwihr (Haut-Rhin) (fig. 9). Cette tour de plan en fer à cheval, installé dans un angle droit rentrant dessiné par la muraille, surmonte une voûte par laquelle un ruisseau pénétrait dans la ville. Elle se composait d’un rez-de-chaussée voûté et d’un premier étage plafonné surmonté d’une plateforme découverte abritée par un crénelage sur frise en faux-mâchicoulis. Des portes percées dans les flancs des murs de son premier étage permettaient d’y accéder depuis le chemin de ronde. A l’intérieur, la communication entre ses différents niveaux est rendue possible par deux volées droites d’escaliers superposées, aménagées dans l’épaisseur de son mur nord. Du fait de sa position dans un angle rentrant, les ouvertures de tir qui l’équipent sont concentrées sur le quart nord-ouest de son tracé : une seul canonnière à redents au 1er niveau et deux autres au 2e niveau. D’après un millésime, cette tour pourrait avoir été érigée en 1511. Il est possible que l’édification de cette tour d’artillerie participe d’un programme plus vaste de renforcement des fortifications d’Ammerschwihr : devant les deux entrées principales de la ville ont en effet été installées des barbacanes.

25L’enceinte extérieure de Cernay, que les sources écrites datent du XVe s., présente la particularité d’avoir été complétée par une tour d’artillerie de plan circulaire à trois niveaux, dotée de canonnières oblongues, qui étaient détachées en avant de son tracé.

III. L’édification de remparts

26Non contentes de renforcer leurs entrées, 17 villes petites et moyennes, pour la plus grande partie concentrée dans le vignoble à l’ouest de Colmar, et dont la surface enclose oscille entre un peu moins de 4 ha et 15 ha, se sont dotées d’une nouvelle enceinte (partielle ou complète), adaptée à l’artillerie, aux XVe-XVIe s.. L’élément fondamental entrant dans la composition de ces nouvelles enceintes destinées à résister aux armes à feu et/ou à en faciliter le maniement par les défenseurs, est le rempart : soit revêtu en maçonnerie et flanqué de tours, soit nu.

27On notera que les enceintes de quelques rares localités pourraient avoir été dédoublées dès la première moitié du XIVe s. comme le suggèrent des sources historiques. Ainsi, les bourgeois d’Obernai projettent l’érection d’un mur d’enceinte extérieur (« ussere rinckmure ») en 1292, mur extérieur cité comme repère topographique, signe de son édification, en 1314. A Eguisheim (Haut-Rhin), en 1312, il est fait état d’une maison située « devant la porte haute, entre les fossés, à côté de la porte extérieure », mais nulle mention d’un mur d’enceinte extérieur. Le caractère précoce de ces nouvelles lignes d’enceintes demeure pour l’heure exceptionnelle et sans explication.

III.1. Les remparts revêtus en maçonnerie (front et gorge)

28Le flanc oriental de la ville de Ribeauvillé (Haut-Rhin), qui fait face à la plaine, a été renforcé par la mise en place d’une braie revêtue, flanquée de deux tours circulaires, dites tour des cigognes (fig. 10). Le rempart revêtu est partiellement conservé ; large de 11,35 m, il s’élevé de 4,85 m au dessus du fond du fossé extérieur, et d’après un mémoire de 1779, son niveau de circulation était abrité par un mur de parapet (aujourd’hui disparu) haut de 2,25 m. Deux tours flanquaient ce rempart ; d’un diamètre de 6,85 m hors œuvre, ces tours comportaient 3 niveaux, dont le 2e accessible depuis le terre-plein du rempart. A la base, leurs murs présentent une épaisseur de 1,60 m, qui décroît ensuite par ressauts successifs d’un niveau à l’autre). Les 1er et le 2e niveaux sont chacun percés de différents types d’ouvertures de tir : des archères-canonnières avec ou sans fente de visée, des canonnières oblongues. Leur niveau sommital est quant à lui percé de baies dont les embrasures, comme celles des niveaux inférieurs, comportaient une barre d’appui.

Fig. 10 : Vue gravée de Ribeauvillé depuis la plaine par Mathias Mérian, 1644 . En rouge, les tours de cigognes.

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29La datation par dendrochronologie des bois utilisés dans la charpente et le solivage de la tour nord a fourni une date d’abattage en 1473. Or, à cette date, l’Alsace s’est soulevée contre le duc de Lorraine et son bailli, Pierre de Hagenbach. Les seigneurs de Ribeauvillé, les Ribeaupierre, jusque là alliés du duc de Bourgogne, se sont retournés contre lui. La menace lorraine pressante est par conséquent sans doute à l’origine des travaux de renforcement.

30On notera qu’à Ribeauvillé toujours, une quarantaine d’années plus tard (vers 1519), a été construite au nord-ouest de la ville une nouvelle portion de courtine de forme relativement archaïque, sinon qu’elle était flanquée d’une tour semi-circulaire dotée de canonnières oblongues et que son parapet était très régulièrement percé de courtes fentes verticales avec barre d’appui à la base. C’est assurément sa position topographique – au pied d’un coteau très escarpé, qui explique que ce mur n’ait pas été remparé.

31Les contraintes inhérentes à la topographie des sites sur lesquels sont implantées les villes ont beaucoup pesé sur les programmes d’adaptation des enceintes à l’artillerie à poudre. L’enceinte maçonnée primitive de Riquewihr, au tracé de plan grossièrement rectangulaire a été partiellement doublée par un rempart revêtu sur trois de ses côtés, avant 1488, date à laquelle un jardin est cité « entre les deux murs d’enceinte ». L’enceinte n’a pas été dédoublée sur son flanc septentrional dans la mesure où la muraille s’élevait au pied d’un coteau très escarpé. Et à l’ouest, où le relief domine dans une moindre mesure les fortifications, la largeur du rempart revêtu est moindre qu’au sud et à l’est (9,30 m contre 13,70 et 15 m) (fig. 11).

32Il est toutefois des sites où un rempart revêtu complet est mis en place comme à Bergheim, où il est attesté avant 1544 (fig. 12).

33Les étapes ayant conduit à la mise en place des ces remparts revêtus tels qu’ils nous sont parvenus demandent à être précisées. L’érection de levée de terre précède-t-elle, est-elle contemporaine ou fait-elle suite à celle du mur ? Autant de questions auxquelles l’archéologie est la plus à même de répondre.

Fig. 11 : Plan de Bergheim, vers 1770 (Plan BNUS Ms.3.914,2).

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Fig. 12 : Les enceintes partiellement renforcées d’un rempart revêtu de Riquewihr, Kaysersberg et Ribeauvillé, et le relief environnant.

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III.2. Les remparts nus

34Il est au moins 12 villes alsaciennes qui ont été ceintes d’une levée de terre non revêtue. Nombre de ces structures ont été arasées dans le courant du XIXe s., leurs terres étant utilisées pour combler les fossés liés, et ainsi créer de nouvelles parcelles à cultiver ou à aménager. Elles nous sont principalement connues par les ensembles documentaires de la seconde moitié du XVIIIe s. présentés en introduction.

35Si les remparts nus sont assurément des éléments de défense passive, la possibilité d’en faire usage à des fins de défense active reste hypothétique, en raison de leur arasement. Toutefois, un mémoire militaire de 1779 décrivant la levée de terre ceinturant Guémar accrédite cette hypothèse (fig. 13) : « il y avoit en avant du fossé, qui a environ 12 à 15 toises [de 23,40 à 29,25 m] de large, une enceinte de terre, en maçonnerie de chemin couvert, mais si elevée qu’elle couvroit absolument la ville ».

Fig. 13 : Plan de Guemar, vers 1770 (Plan BNUS Ms.3.914,4). En gris-vert, la levée de terre.

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36Les levées de terre dépourvues de revêtement maçonné, mises en œuvre en réponse au développement de l’artillerie, ne sont pas attestées dans les sources écrites avant le XVIe s. : en 1510, est ainsi mentionné pour Sainte-Croix-en-Plaine (Haut-Rhin) (fig. 14) « Der Rain zwischen den zweyen Graben so um die Stadt gehn ».

37En 1563, Lazare de Schwendi, seigneur de la ville de Kientzheim, fait l’achat d’une bande de terrain qui court tout autour de la localité et engage de lourds travaux aux fortifications qui retardent le paiement de l’impôt en 1573. Il s’agit très vraisemblablement de la construction d’une levée de terre (fig. 15). En 1590, le bailli de Marckolsheim (Bas-Rhin) est chargé par l’évêque de Strasbourg de la réfection de la muraille existante mais aussi du creusement d’un deuxième fossé, sans doute accompagné de l’érection d’un talus. Les trois ouvrages cités s’ils ne sont que très partiellement visibles dans le paysage, car très arasés, ont marqué le parcellaire de leur empreinte.

Fig. 15 : Vue de la levée de terre partiellement conservée sur le flanc septentrional de l’enceinte de Kientzheim.

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38A Andlau (Bas-Rhin), une levée de terre a été observée à l’occasion de sondages archéologiques devant le front oriental de la muraille du lieu. Cet ouvrage, dont la base ne présente pas une largeur constante – oscille entre 8,20 et 9,60 m, a été installé au centre d’un fossé préexistant. Si elle n’est plus conservée aujourd’hui que sur une hauteur de 1,80 m, une description de 1779 permet d’en préciser la morphologie :

« En avant du coté sud-est, presque le seul qui ne soit pas commandé de front, on trouve un rempart en terre de trois toises [5,85 m] d’épaisseur au sommet, et de 10 pieds [3,25 m] de hauteur, et audela une espèce de fossé d’environ 3 toises [5,85 m] de large. Ce rempart est enfilé de droit et de gauche par des montagnes collatérales ».

Fig. 14 : Plan de l’état de conservation actuel des fortifications de Sainte-Croix-en-Plaine sur fond de plan parcellaire actuel

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(© cadastre.gouv.fr).

39L’absence d’artefacts datants dans les différents couches qui la composent n’a pas permis de préciser la période de sa mise en œuvre (après 1432-1442, date à laquelle la muraille d’Andlau est bâtie).

40La ville de Niedernai présente la particularité d’avoir eu un rempart « mixte », c’est à dire nu sur sa moitié orientale, et revêtu (et régulièrement flanqué de tours doté de canonnières oblongues notamment) sur sa moitié occidentale. Le renforcement des fortifications de la ville voisine d’Obernai, distante de 2 km environ à l’ouest, a sans doute à voir avec ce traitement privilégié. Le faubourg de ce même lieu a par la suite lui même été fortifié avec une enceinte adaptée dès l’origine adaptée aux armes à feu, avec notamment des canonnières circulaires monolithiques installées dans son mur de parapet, et surtout une levée de terre déployée devant la muraille (fig. 16). Le modèle de l’enceinte renforcée de la ville a été suivi d’emblée.

41Les remparts de terre nus sont des ouvrages qui ne nécessitent pas la présence d’ouvriers spécialisés et peuvent par conséquent être mis en œuvre à moindre coût, en faisant appel aux locaux.

Conclusion

42Les fortifications des petites et des moyennes villes alsaciennes ont toutes été transformées, à des degrés divers, afin de répondre au développement de l’artillerie à poudre. Certaines n’ont ainsi rien à envier aux enceintes des grandes villes alsaciennes comme Strasbourg, Colmar ou Sélestat avant le XVIIe s. C’est par exemple le cas des enceintes de Kaysersberg et de Herrlisheim-près-Colmar, enclosant respectivement une surface de 11,95 et 3,67 ha, qui cumulent à la fin du XVIe s. les différents éléments de renforcement évoqués ; leur muraille initiale a en effet été doublée par un rempart revêtu, complété par un rempart nu (avec barbacanes) (fig. 17a et 17b).

43Mais à l’exception de Dachstein et de Benfeld, toutes deux possessions épiscopales, les villes alsaciennes petites et moyennes n’ont pas pu, sans doute faute de moyens, prendre le virage du bastionnement des fortifications, contrairement aux grandes villes. Pour autant, elles continueront à être mises en défense (en particulier durant la Guerre de Trente Ans), et entretenues, avec plus ou moins de rigueur ; en témoigne l’enquête de 1779 sur leur état de conservation, qui perdure jusqu’au début du XIXe s.

Fig. 16 : Proposition de restitution des fortifications de Niedernai dans leur développement final.

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Fig. 17a : Proposition de restitution des fortifications de Herrlisheim-près-Colmar dans leur développement final.

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Fig. 17b : Proposition de restitution des fortifications de Kaysersberg dans leur développement final.

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44Cet exposé a mis en lumière les carences en matière de datation des structures d’adaptation aux armes à feu en Alsace, qu’illustre particulièrement l’absence de chrono-typologie des ouvertures de tirs adaptées aux armes à feu.

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