La modernisation d’une enceinte : Dijon au début du XVIe s

Laurent Vissière

p. 231-238

Résumés

À la fin du Moyen Âge, l’enceinte de Dijon, qui datait en grande partie du xiie s., semblait de plus en plus obsolète, mais les échevins rechignaient à entreprendre de véritables travaux. Le plan de modernisation qu’ils demandèrent à François de Surienne fut jugé trop coûteux (1461). Nommé gouverneur de Bourgogne, Louis de La Trémoille essaya à son tour de reprendre l’enceinte (1507), mais quand, en 1513, les Suisses vinrent assiéger la cité, rien n’avait été encore fait, et les travaux sérieux ne commencèrent qu’au lendemain de cette alerte. Il s’agit d’étudier ici comment on concevait une enceinte moderne entre 1460 et 1520 environ – période cruciale pour la fortification urbaine.

At the end of the Middle Ages, Dijon’s surrounding wall, which was constructed mostly during the 12th century, seemed more and more obsolete, but the aldermen were reluctant to undertake any serious work. The modernization plan they sought from Francis de Surienne was considered too costly (1461). Appointed governor of Burgundy, Louis de La Tremoille tried again to strengthen the wall (1507). But when in 1531 the Swiss army came to besiege the city, nothing had been done yet, and serious work began only in the aftermath of this threat. Our purpose here is to show how a modern wall was designed around 1460 and 1520 – a crucial period for urban fortification.


Texte intégral

1Le 9 septembre 1513, les premiers contingents suisses et impériaux firent leur apparition devant Dijon. Munis d’une bonne artillerie, ils installèrent une batterie à l’est de l’enceinte, au niveau de la Porte Neuve ; et dès le lendemain, une seconde à l’ouest, du côté des Chartreux. Les canons tirèrent immédiatement sur les murailles, et le bombardement, malgré de courtes trêves, allait se poursuivre pendant deux jours. Des deux côtés le mur céda et, le 12 au matin, les envahisseurs s’apprêtèrent à donner l’assaut. C’est à ce moment-là que le gouverneur de Bourgogne, Louis de La Trémoille, réussit à mener une négociation de la dernière chance : avec un peu d’argent et beaucoup de promesses, il obtint que les Suisses lèvent le camp, sauvant ainsi Dijon1. Ce siège, bref mais intense, illustre à merveille ce qu’était exactement une artillerie performante à l’orée du XVIe s. Rien de comparable avec ces sièges de la première moitié du XVe s. où des batteries, parfois composées de canons géants, tiraient pendant des semaines sur des places qui résistaient âprement. On voit ici à l’œuvre une artillerie de campagne, immédiatement positionnable et capable de faire brèche en 48 heures. Modernité de l’artillerie qui s’oppose donc à une enceinte très nettement obsolète. Cette vétusté des murailles s’avère d’autant plus étonnante que le château urbain, construit à partir du règne de Louis XI, constituait de son côté un extraordinaire laboratoire de la fortification2.

2L’histoire de Dijon dans la seconde moitié du XVe s. et les premières années du XVIe s. est celle d’une ville qui n’arrive pas à sauter le pas de la fortification moderne, faute de volonté et de moyens financiers ; mais les idées, elles, ne manquaient pas et les archives de Dijon ont conservé un nombre impressionnant de mémoires, de devis, de comptes qui permettent de comprendre comment on a envisagé la modernisation de l’enceinte urbaine à la fin de la période ducale et au début de la période française, dans un contexte toujours plus troublé.

I. Les fortifications d’une ville qu’on n’assiège pas

3Du point de vue de la fortification et de la poliorcétique, Dijon jouit au Moyen Âge de deux particularités. La première, c’est que la ville a peut-être connu des moments d’alerte ou de crise, mais pour ainsi dire jamais les affres d’un siège et encore moins d’un sac. La seconde, c’est que l’enceinte urbaine demeurait au début du XVIe s. aussi résolument archaïque que son château était novateur.

I.1. L’enceinte urbaine

4Il convient donc, pour commencer, d’expliquer la prodigieuse opposition des deux éléments fortifiés.

5Dijon avait été entièrement réédifié après l’incendie de 1137, et les concepteurs du nouvel urbanisme, en ce siècle d’optimisme, avaient vu grand. La nouvelle enceinte, sans doute achevée vers 1150, couvrait une vaste superficie qui permit d’absorber l’accroissement de la population dans les siècles suivants. La paix qui régnait en Bourgogne n’incita pas les bourgeois à moderniser leur enceinte, ni d’ailleurs même à en créer une nouvelle pour protéger les faubourgs qui se développèrent à la fin du Moyen Âge. Les seuls aménagements notables datent de la seconde moitié du XIVe s., en raison de la double menace que faisaient peser les Anglais et les routiers. Jean Richard a bien montré qu’il ne s’agissait en fait que de travaux de fortune3. Comme dans bien d’autres villes françaises de la même époque, on se mit à remparer tant bien que mal les enceintes obsolètes, souvent en partie ruinées et débordées par de nouveaux quartiers. À Dijon, on réaménagea le circuit des murailles, en détruisant les bâtiments qui s’y trouvaient accolés, à l’intérieur comme à l’extérieur, et on recreusa les fossés, qui furent même doublés et en partie mis en eau, selon le principe d’une défense très en profondeur. On mura la moitié des huit portes, qui constituaient les points les plus faibles de l’enceinte. On couronna enfin les murs d’ouvrages en bois – des hourds et des guérites. Bref, on s’efforça surtout de parer au plus pressé et sans dépenses excessives4.

6Dans les décennies qui suivirent, on édifia une demi-douzaine de tours supplémentaires, renforçant l’enceinte primitive sans la modifier5. C’est seulement au début des années 1460 que les bourgeois, inquiets de la guerre qui menaçait avec la France, se préoccupèrent de moderniser leurs défenses et demandèrent conseil à François de Surienne, considéré alors comme un spécialiste de la chose militaire (1461)6. Mais ils ne suivirent pas ses préconisations, trop onéreuses à leur goût. Entre 1468 et 1471, ils se contentèrent d’une mise en défense sommaire de leurs fortifications. Seule concession à la modernité : pour flanquer les courtines au niveau des fossés, ils construisirent des moineaux, mais en bois7.

7En 1477, Dijon se rendit sans combattre à l’armée royale et les gouverneurs français héritèrent de cette ville peu sûre et quasi indéfendable. Dans les premiers temps de la période française, l’essentiel de l’effort militaire porta sur la construction et le renforcement de points d’appuis fortifiés (cf. infra). Nommé gouverneur de Bourgogne à la fin de l’année 1506, Louis II de La Trémoille (1460-1525) chercha cependant à faire bouger les lignes : c’était un homme de guerre qui s’entendait aux questions de l’artillerie et de la fortification et qui avait déjà montré ses capacités en ces domaines, notamment en Italie8. Dès l’hiver 1506-1507, il entama une inspection générale des places de sa province et il s’inquiéta particulièrement de l’état lamentable des murailles de Dijon (février 1507)9. Son mémoire général des travaux à effectuer, en date du 19 avril10, suscita l’affolement de la municipalité qui réagit à sa manière : le 30 avril, elle lui offrit des barriques de vin en échange de sa bienveillance11. La Trémoille n’obtint pour l’heure qu’une chose : le débroussaillage des fossés, remplis de chardons et de chenilles urticantes12.

8Du coup, lorsqu’au printemps 1512, sonna la première alerte d’une descente des Suisses sur la Bourgogne, les murailles de Dijon ne se trouvaient pas du tout en état de résister à un siège. La Trémoille lança quelques travaux d’urgence, comme la construction d’un moulin à poudre13 et d’un remblai en arrière de la vieille muraille14. Mais comme les Suisses ne vinrent pas, les travaux ne semblent pas avoir été poussés très loin. Le 17 août 1513, le gouverneur proposa un nouveau programme de fortification15 qui n’eut pas le temps d’être lancé, puisque, trois semaines plus tard, les Suisses frappèrent à la porte… Ce n’est qu’après cette alerte, particulièrement brutale, que la modernisation de l’enceinte allait véritablement démarrer.

I.2. Les châteaux de Dijon : modèles et repoussoirs

9L’archaïsme de l’enceinte urbaine de Dijon frappe d’autant en ce début du XVIe s., qu’elle s’oppose à la radicale nouveauté du château urbain voulu par Louis XI et, dans une moindre mesure, à la petite place de Talant entièrement reprise par Louis de La Trémoille.

10Quelques mois à peine après avoir occupé la Bourgogne, Louis XI décida en effet de construire sur l’enceinte urbaine de Dijon un château, beaucoup moins destiné à protéger la ville qu’à la surveiller – ses canons étaient tournés vers l’intérieur de la cité. La construction de l’édifice allait se développer sur trente ans. À la forteresse primitive de Louis XI succéda un château quadrangulaire d’environ 80 m de côté et flanqué de quatre tours rondes et massives, surmontées de plateformes d’artillerie. L’ensemble était complété par deux grands boulevards en fer à cheval, le plus petit tourné vers la ville et le plus grand, réalisé dans les années 1500, vers la campagne. Nicolas Faucherre a mis en valeur ses galeries superposées de casemates et sa galerie de contremine qui en faisaient un ouvrage particulièrement novateur16.

11L’ouvrage semble avoir été achevé avant l’entrée en fonction de La Trémoille, fin 1506, mais le nouveau gouverneur se chargea de moderniser la petite place de Talant, située sur une butte escarpée à quelques kilomètres au nord-ouest de Dijon. L’ancienne tour du Bailly fut remplacée par un bastion en fer à cheval qui prit le nom de La Trémoille17. Les travaux furent si rapides que la place put jouer un rôle au moment du siège de 1513 : d’après Florange, ses canons tiraient à revers sur le camp suisse18. On aurait donc déjà un bel exemple de tirs croisés entre deux places voisines.

12Telle était donc la situation paradoxale de Dijon au début du XVIe s. Une ville peu et mal fortifiée, et dont les échevins refusaient obstinément de payer les indispensables modernisations. Mais également une série de châteaux créés par le pouvoir royal, comme Dijon et Talant, ou encore Auxonne, qui se trouvaient à la pointe de l’innovation. Ces forteresses gardaient la frontière face à l’Empire, mais elles pouvaient aussi servir de points d’appui à l’armée française en cas de révolte générale de la province19.

II. Les choix de la modernisation

13On a la chance de posséder pour Dijon différents projets de modernisation de son enceinte urbaine, émis entre 1460 et 1520 environ, et il n’est pas inintéressant de les mettre en perspective. À l’origine demeure le mémoire de François de Surienne, daté de 1461, qui semble n’avoir débouché sur rien. Le deuxième mémoire est celui réalisé au nom de la Trémoille en 1507, également de peu d’effet. En troisième lieu, toute une série de mesures furent prises dans l’urgence en 1512-1513, face à la menace suisse – notamment le mémoire du 17 août 1513. Enfin, de la fin de cette année à 1525, furent menés plusieurs chantiers, concernant essentiellement les tours de l’enceinte. Le mouvement s’essouffla ensuite un peu, avant de repartir au cours des années 1540 avec l’intervention d’ingénieurs italiens.

II.1. Fossés, glacis et faubourgs

14Il s’agit de présenter ici ces projets d’une manière en quelque sorte organique.

15On commencera par évoquer tout ce qui se trouve en avant de l’enceinte – les fossés, le glacis, les faubourgs.

Les fossés

16Les fossés ne semblent jamais avoir été vraiment entretenus. En 1461, François de Surienne recommandait d’approfondir d’environ deux mètres (6 à 7 pieds) les fossés qui allaient de la porte Saint-Nicolas à la porte Neuve (soit le quart nord-est de l’enceinte). Ce qui laisse entendre qu’ils étaient plus ou moins éboulés dans cette zone. Il fallait débroussailler l’ensemble, et arrêter d’y jeter des ordures. Surienne demandait également à ce que l’on bouche le deuxième fossé, creusé en avant du premier à l’époque de Charles V. Ce type de défense en profondeur semblait désormais obsolète : ce deuxième fossé non battu par l’artillerie urbaine offrait en effet des possibilités de retranchement pour l’artillerie ennemie. Les bourgeois lancèrent quelques travaux en ce sens, vers 147120, mais sans les mener à terme. Car, en 1513, les Suisses installèrent leurs canons à couvert dans « les doz d’asnes des vieilz foussés estans à l’endroit de Theulley »21 : à aucun moment, ils ne furent gênés par l’artillerie, il est vrai peu garnie, de la cité.

17Dès 1507, La Trémoille ordonna qu’on nettoie les fossés et il essaya par la suite d’obtenir leur entretien régulier, en établissant notamment tout un système de corvées pour les habitants des villages voisins – ce qui ne semble d’ailleurs pas avoir fort bien marché22. Il y fit installer également des piques de fer et des chausse-trappes23.

Le glacis et les faubourgs

18Au-delà des seuls fossés se posait la question du glacis. C’est un point que ne mentionne pas vraiment Surienne, mais qui s’avérait déjà problématique dans la seconde moitié du XVe s. Il fallait en théorie dégager autour des murailles un large espace qui fût battu par l’artillerie urbaine et où l’ennemi ne pût ni approcher ni s’installer. Or Dijon était une ville plutôt prospère et de vastes faubourgs s’étaient développés de tous les côtés. Le plus important demeurait celui de Saint-Nicolas : les fouilles ont montré qu’en 1513, le quartier avait acquis une densité urbaine24 ; et cela explique que les fossés aient pratiquement disparu dans cette zone au XVe s.

19En 1513, à l’approche des Suisses, La Trémoille ordonna la destruction totale de tous les faubourgs. Malgré l’opposition pathétique des notables dijonnais, l’ordre fut finalement donné de les incendier25. Événement traumatique pour les Dijonnais, et sur l’heure parfaitement inutile, car les Suisses purent quand même s’installer à l’abri des ruines fumantes.

20Au lendemain du siège, les habitants entendirent reconstruire leurs maisons, mais La Trémoille l’interdit formellement. Ne tenant aucun compte des libertés de la ville et de l’exaspération des échevins, il alla même jusqu’à faire détruire les maisons qui avaient été réédifiées sans sa permission26. Diverses ordonnances prévoyaient d’abattre aussi les murs des jardins de banlieue, afin que les canons de la ville tinssent sous leur feu toute la plaine. Un véritable glacis se trouva ainsi mis en place et le paysage urbain dijonnais s’en trouva irrémédiablement changé, presque du jour au lendemain.

II.2. Les courtines et les tours d’artillerie

21Il convient d’évoquer à présent les murailles proprement dites.

Les courtines

22Bien que Surienne ne dise rien des courtines, il s’agissait pourtant de constructions anciennes, autrement dit hautes et relativement « minces », donc très vulnérables à un tir direct d’artillerie. En 1507, leur modernisation ne semblait pas une priorité, mais tout changea soudain avec la menace suisse. À l’été 1512, La Trémoille signifia aux échevins « que l’on eust à complir le derrier des murs par dedans ladite ville de butins et terre jusques à ung pied prés de la haulteur des gros murs, et de largeur que deux ou trois hommes à cheval puissent aler de front à front à cheval, la lance sur la cuisse »27. Toujours avares, les échevins pensèrent à utiliser la boue tirée des ruisseaux locaux du Renne et du Suzon pour mener à bien des travaux de terrassement plutôt considérables. Ils avaient quand même fait quelque chose, puisque la tapisserie du siège montre bien un rempart de terre et de bois en arrière de la courtine effondrée28. Ouvrage en l’occurrence peu coûteux, mais plutôt efficace.

Les tours

23L’effort principal concerna surtout les tours.

24François de Surienne imaginait de construire des tours « quarrees des deux costéz et rondes devant », autrement dit en fer à cheval. Elles devaient être installées à tous les endroits où la courtine faisait un coude, de manière à tenir toute la longueur des fossés sous leur feu. C’était là leur rôle unique, et elles n’avaient donc pas à être plus hautes que la courtine elle-même.

25Les échevins, qui rechignaient à la dépense, se contentèrent d’installer à leur place des moineaux de bois (1468 et 1471)29. Des constructions fragiles et qui eurent de plus une fâcheuse propension à pourrir au fond de ces fossés humides… Horrifié par le triste aspect qu’ils avaient pris en 1507, La Trémoille proposa de les remplacer par des tours en fer à cheval30. Retour au projet originel ? Pas exactement. Le gouverneur recommandait la construction de cinq tours31 : elles devaient faire saillie jusqu’au milieu du fossé, avoir des murs d’environ deux mètres d’épaisseur (7 pieds) et une hauteur d’environ trois mètres sans la coiffe (10 pieds). Elles n’atteignaient donc pas le sommet de la courtine et s’apparentaient en fait à des caponnières. Le mémoire de 1507 proposait aussi d’araser le sommet de quatre grosses tours (porte Neuve, Saint-Antoine, Tour Rouge, tour aux Ânes), pour en faire des plateformes d’artillerie. Il fallait enfin fermer les ouvertures dans les étages supérieurs des tours, créer des canonnières ou les réorganiser au fond des fossés. Même si le détail n’est pas toujours très clair, c’est un nouveau plan des feux qui est en jeu, avec des tirs de flanquement dans les fossés.

26Mais la force d’inertie l’emporta sur tout le reste. Il fallut attendre l’été 1513 pour qu’on envisage à nouveau de construire des plateformes32 ; et des ouvriers commencèrent à travailler à celle de la grosse tour de la porte Saint-Nicolas (non mentionnée dans le mémoire de 1507) : cette plate forme à glacis, à « fenestraiges servans de canonnieres au dessus de la grosse tour de la porte Sainct Nicolas », était conçue sur le modèle de la grosse tour neuve de Talant33.

Vers une réorganisation générale du système de fortification

27Lors du siège, les Dijonnais eurent vraiment peur et La Trémoille aussi. Il n’était plus question de continuer à repousser l’indispensable modernisation de la place.

28Les premiers travaux s’engagèrent au lendemain du départ des Suisses, car on craignait leur retour offensif : il fallut réparer les brèches et on construisit au sud-est de l’enceinte, passablement ruinée par leurs canons, une tour de fortune, poétiquement surnommée la « tour d’Hiver » (octobre 1513- janvier 1514)34. On acheva aussi en 1514-1515 la tour de la porte Saint-Nicolas avec sa plateforme d’artillerie35. La Trémoille lança par ailleurs son plus gros projet : un énorme boulevard d’artillerie devant la porte Saint-Pierre – celle qui donnait sur la route de la Franche-Comté. Construit entre 1515 et 1518 environ, il prenait modèle sur les boulevards du château de Dijon. Très fier de son œuvre, La Trémoille déclarait à la municipalité que ce serait « la plus belle œuvre du monde »36 – les échevins n’en trouvaient pas moins le prix bien excessif (4 000 £). Le gouverneur, dans les années suivantes, essaya de moderniser les grosses tours de l’enceinte, mais très progressivement – chaque tour faisant l’objet d’un marchandage. De 1522 à 1525, il fit reprendre les deux portes d’eau (celles par où passait le Suzon), soit la tour aux Ânes, qu’on appela désormais la tour La Trémoille37, et la tour du Suzon38. Comme l’ont montré les fouilles, l’ancien ouvrage quadrangulaire se trouvait désormais noyé dans un massif de maçonnerie semi-cylindrique très saillant vers l’extérieur, et les tours furent surmontées d’une terrasse avec parapet. Il refit aussi la tour Saint-Georges ou « tour meurtrière »39.

29Il semble que, sur le modèle du château, on ait également établi, au moins en partie, des contremines sous les tours de la cité40.

II.3. Armement urbain, artillerie

30L’ensemble de la fortification était conçu en fonction des canons, et les différents mémoires s’accompagnaient d’informations sur l’artillerie urbaine.

31François de Surienne tablait sur des bouches à feu de petit ou de moyen calibre : « de bonnes colouvrines ou serpentines », plutôt « que de plus gros habillement »41. De fait, la cité ne semble pas avoir possédé de grosses pièces en 1512 (il devait y en avoir quand même dans le château). À l’approche du siège de 1513, La Trémoille ordonna aux échevins de se procurer quatre grosses couleuvrines, huit gros faucons, 50 haquebutes42. La municipalité commanda à un fondeur local quatre faucons de 100 livres et douze petites pièces de 25 à 30 livres ; le 18 août, elle s’adressa à un artilleur d’Angers pour quatre couleuvrines bâtardes de dix pieds de long et capables de lancer des boulets métalliques de neuf à dix livres, mais les pièces ne furent fondues qu’en octobre 151343. Le recensement des armes détenues par les bourgeois donne 150 couleuvrines et 350 arbalètes44. Un inventaire de l’arsenal de la ville, dressé en 1516, note45 :

  • 155 haquebutes de fer ou de fonte, et 10 sur chevalet.

  • 5 fauconneaux de fonte.

  • 4 gros faucons de fonte et un de fer

  • 4 grandes couleuvrines bâtardes de fonte.

  • 1 grand canon de fer.

  • 9 serpentines de fer.

  • 7 meurtrières46 de fer sur chevalet

  • 3 000 piques.

32Il y avait une vingtaine de tours et de portes à défendre, ce qui suppose que chacune disposait au moins d’une pièce de moyen calibre et d’une demi-douzaine de haquebutes. Un ensemble assez modeste, et de surcroît assez vétuste. Un inventaire inédit de l’arsenal de la ville de Caen note, en 1511, des dizaines de couleuvrines et de canons à main de tout calibre, des centaines de haquebutes47. Certes, la Normandie était toujours restée sur le pied de guerre depuis le XIVe s., mais, en comparaison, les ressources militaires de Dijon apparaissaient des plus réduites.

33L’exemple dijonnais montre combien la modernisation d’une enceinte urbaine, à l’extrême fin du Moyen Âge, faisait surgir de problèmes. Le coût des travaux qu’elle entraînait dépassait sans doute l’imagination et les moyens de la bourgeoisie au pouvoir dans la cité. Aux yeux de ces malheureux échevins, de tels chantiers relevaient en fait de la volonté… et donc de la cassette du roi.

Bibliographie

Bibliographie

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VISSIÈRE (Laurent), MARCHANDISSE (Alain) et DUMONT (Jonathan) (dir.), 1513. L’année terrible. Le siège de Dijon, Faton, Dijon, 2013.

Notes de bas de page

1  Le départ des Suisses fut considéré comme miraculeux, ce qui explique qu’on ait commandé, peu après les opérations, une immense tapisserie commémorative, aujourd’hui conservée au musée des Beaux-Arts de Dijon. Sur le siège : Vissière, Marchandisse, Dumont, 2013.

2  Faucherre, 1989 ; Jeangrand, 2007.

3  L’article de Jean Richard (Richarda, 1944, en part. p. 316- 329) demeure fondamental pour la connaissance de l’enceinte dijonnaise.

4  Ibid., p. 319-321.

5  Ibid., p. 321-322.

6  Richardb, 1944, p. 42-43.

7  Richarda, 1944, p. 322-323.

8  Sur la nomination de La Trémoille comme gouverneur de Bourgogne et sur ses compétences dans l’art de la fortification voir Vissière, 2008, p. 196-198 et 350-354 ; Vissière, 2013, p. 80-89.

9  AM Dijon, I 70 ; (pour AM Dijon on utilisera dans les notes suivantes : AMD)

10  AMD, H 132. Fortifications (1501-1511).

11  Ibid., B 168 et I 58. 30 avril 1507.

12  Ibid., H 201. Ordre du maire, en date du 1er juillet 1507.

13  Ibid., H 111, n° 8-9. mai 1512.

14  Ibid., B 168, fol. 235r ; H 133. Délibérations du 22 et du 25 juillet 1512. Sur l’ambiance obsidionale des années 1512- 1513 : Vissièrea, 2013, p. 92-101.

15  Ibid., H 132. Mémoire du 17 août 1513.

16  Faucherre, 1989.

17  Garnier, 1847, p. 259-260.

18  Sur le rôle de Talant lors du siège de 1513 : Florange, 1913, t. I, p. 132.

19  Cette politique fut celle de Louis XI dans les provinces conquises, mais également celle de Louis XII dans la Lombardie française. Vu la faiblesse des garnisons et l’hostilité présumée des populations locales, on renonçait à défendre une cité, en se contentant de tenir la forteresse qui contrôlait l’enceinte.

20  AMD, H 200.

21  Ibid., B 168, ff. 268v – 269r, 267v, 273r. Délibération du 26 septembre 1513 ; voir aussi celles du 22 septembre et du 25 novembre. Ibid., B 10, cote 10. Destruction des « taudis » édifiés par les Suisses, décidée le 15 septembre.

22  Ibid., H 201. Requête non datée des villages du bailliage de Dijon pour échapper à la corvée de curer les fossés.

23  Ibid., H 201. Mémoire sur les fossés de la ville, en date du 1er juillet 1507 ; prescriptions reprises le 29 juin 1519.

24  Laborier, Saint-Jean Vitus, 2013, p. 144.

25  Vissièrea, 2013, p. 102-113 et p. 104-105.

26  AMD, B 451, n° 53, Ordonnance de La Trémoille, en date du 27 juillet 1517 ; Ibid., B 451, n° 112. Lettre de La Trémoille à la municipalité de Dijon (Seurre, 6 juillet 1518) ; Ibid., B 451, n° 113, 109 et 154. Jacques Gatereau, un riche Dijonnais, lutta jusqu’en décembre 1520, date à laquelle La Trémoille ordonna définitivement la démolition de sa maison (Auxonne, 9 et 10 juillet [1518] ; L’Île-Bouchard, 21 décembre 1520. Lettres de La Trémoille à la municipalité de Dijon ; Ibid., AN, 1 AP 625, doss. Guyneuf. Dijon, 7 décembre 1520. Louis de Guineuf, capitaine de Dijon, à La Trémoille.

27  Ibid., B 168, fol. 236r ; cf. H 133 (25 juillet 1512). Une délibération précédente, en date du 22 juillet, indique que ce remblais, loin de doubler l’ensemble de l’enceinte, ne devait être élevé que de la tour Fondoire à la porte Saint-Pierre (Ibid., B 168, fol. 235r).

28  Laborier, Mouillebouche, 2013, p. 132-133.

29  AMD, H 131 (1468) et H 187 (1471). Richard, 1944, p. 39.

30  Ibid., H 188. Un de ces moineaux avait complètement pourri en 1504, et La Trémoille en fit démolir deux autres en 1513.

31  Ibid., H 132. La première, entre la porte Neuve et la porte Saint-Pierre ; la seconde entre la tour de la porte Neuve et la tour Saint-Antoine ; la troisième du côté de la porte au Fermerot ; la quatrième, entre la tour de Renne et la tour Saint-Georges ; la dernière au niveau de la tour de Courcelles. Tous les détails sont donnés par le mémoire du 19 avril 1507.

32  Ibid., Mémoire sur les travaux à faire aux tours, en date du 17 août 1513 ; B 168, fol. 265v (19 août 1513).

33  Ibid., H 173. Les travaux décidés le 18 août 1513 se poursuivirent jusqu’au tout début du mois de septembre et reprirent ensuite. En août 1515, le maître maçon expliqua que, si des pierres se déchaussaient, c’est qu’il n’avait pu achever l’entablement du glacis avant le début du siège. Des travaux furent menés jusqu’au 7 septembre.

34  Richard, 2015.

35  AMD, H 173.

36  Ibid., B 451, n° 57. Thouars, 19 septembre 1517. Dossiers sur les travaux : AMD, B 169 ; H 190. Vissière, 2008, p. 352- 353. Le boulevard est très visible sur la vue perspective de Dijon d’Édouard Bredin, en 1574 (reproduction dans 1513. L’année terrible…, p. 134).

37  AMD, H 184 ; B 68 bis. Marché passé entre la ville et des maçons pour araser la tour aux Ânes, le 5 juin 1522.

38  Richarda, 1944, p. 325 et 328 et Laborier et Saint-Jean Vitus, 2013, p. 140-141.

39  Richarda, 1944, p. 324.

40  AMD, H 184.

41  Richardb, 1944, p. 42.

42  AMD, B 168, fol. 259v. Délibération du 22 juillet 1513.

43  Ibid., fol. 251v. Délibération du 15 juin 1513. D’après un inventaire de 1630, les pièces étaient semées de fleurs de lys et portaient l’écu de la ville ; elles arboraient chacune l’attribut d’un évangéliste (l’aigle, l’ange, le lion et le bœuf), ainsi qu’une inscription : « C’est à la ville de Dijon, fait en octobre 1513 ». Garnier, 1863, p. 42 – 45, et p. 52 – 54, nos 6, 7, 20, 21 de l’inventaire.

44  AMD, B 10, cote 8. Recensement du 5 août 1513.

45  Ibid., H 113, n° 151. Inventaire du 27 mai 1516.

46  Le terme de meurtrière semble désigner une sorte de fauconneau (je remercie Emmanuel de Crouy-Chanel pour ses expertises toujours précieuses).

47  AD 76, 3E6/288 (29 février et 16 mars 1512, n. st.).


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