URL originale : https://books.openedition.org/edul/1642
La modernisation d’une place forte royale autournant du XVIe s. : l’exemple de Langres (1470-1540)
«The modernization of a royal stronghold at the turn of the 16th century: the example of Langres (1470-1530)»
p. 155-174
Résumés
A la fin du XVe s., Langres est une forteresse en pleine mutation. Du haut de son éperon barré, elle est depuis quelques siècles aux marches du royaume de France, en face du Saint-Empire. L’utilisation et la généralisation de l’artillerie à feu va modifier profondément la structure des défenses langroises.
Durant une soixantaine d’années, les chantiers sont incessants, d’abord concentrés sur le front sud, là où la ville se rattache à son plateau. Pas moins de six ouvrages majeurs sont construits, mobilisant des budgets considérables. Cinq de ces ouvrages existent encore et participent de la scénographie urbaine si particulière de Langres.
At the end of the 15th century, Langres is a fortress encountering a full mutation. From the top of its barred spur, it has been located for several centuries on the border of the French kingdom, opposite the Holy Roman Empire. The use and generalization of artillery fire will profoundly alter the structure of the city defences.
During sixty years, construction works will not stop, at first concentrated on the southern front, where the city is attached to its plateau. No less than six major construction phases will be undertaken, mobilizing considerable budgets. Five of these works still exist and are an intrinsic part of the peculiar scenography of Langres.
Texte intégral
Propos liminaires
1Les ouvrages fortifiés dont il est question dans cette intervention présentent la particularité (rare !) d’être presque tous conservés dans un état d’authenticité et d’intégrité globalement satisfaisant en raison de leur réintégration dans le dispositif défensif du milieu du XIXe s.
2Ils sont en revanche « orphelins » de leur propre histoire depuis l’incendie de l’Hôtel de Ville qui détruisit le 6 décembre 1892 la quasi-totalité des archives municipales et en particulier les précieux comptes des « Maistres des œuvres et réparations »1…
3Langres présente donc une situation paradoxale et frustrante : dichotomie entre prégnance patrimoniale et indigence des sources écrites…
Le contexte
4A l’issue de la Guerre de Cent ans, Langres possède une histoire déjà particulièrement longue. Ancienne civitas gallo-romaine, chef-lieu d’un diocèse immense, place-forte garante des frontières est du royaume de France (fig. 1), elle possède un site particulièrement propice à la défense (fig. 2). Son éperon barré domine d’environ 150 mètres deux vallées (la Bonnelle à l’ouest, la Marne à l’est) et se rattache au sud à son plateau éponyme par un front variant de 400 à 600 m. L’organisation et la maîtrise de ce front constituent une constante – un quasi axiome – dans la mise en défense de la ville de la première enceinte au IIIe s. jusqu’à la citadelle au milieu du XIXe s.
5A l’issue de la Guerre de Cent ans, Langres est protégée par une enceinte datant du milieu du siècle précédent qui barre largement l’éperon en intégrant de vastes enclaves rurales afin de s’adapter parfaitement à la topographie. Cette enceinte du XIVe s. augmente d’environ un tiers la surface protégée en intégrant définitivement les quartiers sud de la cité (Saint-Martin, Saint-Amâtre et Saint-Ferjeux) jusqu’alors extra muros. Les courtines est et ouest épousent parfaitement la topographie de l’éperon et sont construites en limite de rupture de pente, laissant très peu d’espaces exploitables à une armée de siège. Les ouvrages fortifiés, généralement de plan carré, sont de taille modeste (pas plus de 6 x 6 m), et couverts d’une toiture en tuiles plates. Ils comportent quatre niveaux, dont un niveau sommital commandant le chemin de ronde (fig. 3). Une galerie couverte déjà attestée au XVe s. protège la totalité de ce chemin de ronde ainsi que les courtines dont le parapet d’une hauteur moyenne de 2 m, est percé de meurtrières.
Fig. 1 : Frontières est du royaume de France vers 1500.

Fig. 3 : Hypothèse de restitution de la tour Surchoue (milieu du XIVe s) vers 1500

(Restitution : © D. Covelli).
Fig. 2 : Plan de la ville de Langres et de ses différentes enceintes

(Cartographie : © Ch. Wissenberg).
Fig. 4 : Plans et coupes de la tour Saint-Ferjeux vers 1840.

6Ces sept décennies qui marquent le tournant du XVIe s. vont être particulièrement riches en constructions, aménagements et transformations diverses. Au milieu du siècle, Langres se sera muée en forteresse moderne, particulièrement bien adaptée aux défis de l’artillerie à feu en tirant parti de sa topographie avantageuse.
7Mais au-delà d’une simple (quoique coûteuse !) adaptation technique, ces travaux scellent des liens indéfectibles entre le pouvoir royal et l’administration municipale. Financés par des impôts spéciaux régulièrement reconduits sur l’ensemble de l’élection de Langres, ils deviennent un outil politique majeur face aux deux seigneurs ecclésiastiques (Evêque et Chapitre). Désormais, jusqu’à la fin du XVIIe s. et le recul des frontières avec l’Empire, la Chambre de Ville possède de solides arguments qui renforcent son autorité et lui permettent de négocier quelques avantages fiscaux et administratifs avec le pouvoir central.
I. Les travaux du front sud
8D’une longueur de 540 m, bâti de pente à pente, il barre la totalité de l’éperon qui se développe vers le sud. Primordial pour la défense (et l’attaque) de la cité, c’est le seul front permettant le déploiement d’une artillerie de siège. En toute logique, c’est lui qui va faire l’objet des premiers travaux de modernisation.
I.1. Tour Saint-Ferjeux (avant 1481)
9Située à l’angle sud-est de l’enceinte, elle est terminée avant 14812 et remplace une tour carrée datant du milieu du XIVe s. Elle est destinée à parfaire la défense de la porte des Moulins et à contrôler les accès sud de l’éperon. D’un modèle entièrement nouveau, elle est la première tour d’artillerie langroise (fig. 4). La précédente tour est arasée ; on ne conserve que son niveau inférieur, encore visible dans la salle basse de la tour actuelle (fig. 5).
Fig. 5 : Salle basse de la tour Saint-Ferjeux et fondations de la tour du XIVe s.

(Cliché : © S. Riandet).
10Les proportions sont ambitieuses, puisque le diamètre hors œuvre excède 19 m. Afin de permettre des tirs rasants balayant le sommet de l’éperon, la terrasse se hisse au même niveau que celui-ci. Sa situation topographique l’oblige à maîtriser la rupture de pente et la jonction des fronts sud et est de manière particulière en dominant de plus de 26 m les glacis est ! Elle s’organise sur deux niveaux de salles superposées, voûtées et casematées dont les murs ont jusqu’à 6 m d’épaisseur. A chaque niveau, la salle rectangulaire distribue plusieurs casemates : quatre dans la salle basse, trois dans la salle haute. Elles sont déjà dotées d’embrasures à la française (à l’instar du château de Dijon, à la fois proche et contemporain fig. 6) surmontées d’un évent et d’une cheminée de ventilation située dans la voûte tronconique (fig. 7). Chacune des sept casemates est équipée d’un renfoncement dont la fonction exacte reste à éclaircir : protection des servants, lieux de rangement du matériel… La communication entre les deux salles est assurée par un escalier à trois volées qui dessert également une casemate « intermédiaire » qui pourrait avoir commandé des fausses-braies installées au pied des courtines sud3. La répartition des casemates et des angles de tir de leurs embrasures prouvent la volonté de spécialiser les différents niveaux : le niveau bas est dévolu à des tirs multi directionnels (grosso modo dans chaque point cardinal) et rapprochés ; le niveau haut, potentiellement plus exposé, privilégie des tirs de flanquement à plus longue portée, laissant le front de tête aveugle.
Fig. 6 : Embrasure à la française de la tour Saint-Ferjeux

(Cliché : © D. Covelli).
Fig. 7 : Casemate est de la salle basse de la tour Saint-Ferjeux : l’embrasure a été murée au XIXe s.

(Cliché : © S. Riandet).
11Compte tenu de son parti novateur et de ses proportions, cette tour a très probablement bénéficié d’une expertise extérieure, de l’apport technique d’un maître d’œuvre qui, jusqu’alors, demeure anonyme…
12Jusqu’aux travaux de restauration du Génie en 1844, le parapet était décoré d’une niche abritant jusqu’à la Révolution française les armes du roi et de l’évêque Guy Bernard.
I.2. Tours de Navarre et d’Orval (1512- 1519)
13En 1512, d’importants travaux sont entrepris pour bâtir, à l’angle sud-ouest de l’enceinte, une énorme tour d’artillerie, en complément de la tour Saint-Ferjeux4. Cette même année, Jacques Dansclet et Jean de Coucy, « canonniers ordinaires du roi »5, donnent les plans et devis de l’ouvrage à réaliser « sur le modèle de celles des châteaux de Dijon et d’Auxonne »6. En 1513, le siège de Dijon semble avoir accéléré les travaux au point qu’en été 1515, lors d’une visite d’inspection du gouverneur de Champagne, la tour est presque terminée7 (fig. 8). Elle se présente sous la forme d’une énorme « rondelle » de 28 mètres de diamètre, pourvue de deux salles superposées coiffées de voûtes palmiformes et équipées de casemates aménagées dans des murs de 7 m d’épaisseur (fig. 9). Les quatre casemates de la salle basse et les cinq de la salle haute privilégient les flanquements vers l’est et le sud grâce à des embrasures à la française permettant un débattement de la pièce plus important qu’à la tour Saint-Ferjeux : sur les neuf embrasures, quatre concentrent leurs feux vers les courtines sud, les fausses braies et les pentes de l’éperon. Mais à peine achevée, on constate que la tour n’est pas assez haute pour que l’artillerie puisse valablement balayer le terrain en avant de la porte des Moulins ! Il lui manque environ 2,50 m pour compenser la différence topographique entre la terrasse et le sommet de l’éperon… En l’absence de sources écrites, les causes de cette erreur ne sont pas simples à établir : s’agit-il d’une mauvaise interprétation des plans et des cotes, d’une lacune dans le « suivi technique » du chantier… Quoi qu’il en soit, le choix est fait de démolir et de rehausser la voûte de la salle haute afin d’atteindre la hauteur souhaitée. Mais en raison même de ce remaniement, les pièces ne peuvent plus atteindre directement la terrasse, initialement au même niveau que le chemin de ronde sud. Il fallut dès lors trouver une solution pour acheminer celles-ci à couvert des vues et tirs ennemis (fig. 10).
Fig. 8 : Plans et coupes des tours de Navarre et d’Orval vers 1815.

Fig. 9 : Salle basse de la tour de Navarre

(Cliché © S. Riandet).
Fig. 10 : Tours de Navarre et d’Orval depuis le sud (la charpente a été ajoutée en 1817)

(Cliché : © Covelli David).
14Une nouvelle tour va remplir cette fonction : la tour d’Orval, du nom du gouverneur de Champagne, Jean d’Albret, seigneur d’Orval, qui en ordonna la construction de 1515 à 1519. Accolée à la tour de Navarre, elle abrite une rampe hélicoïdale desservant directement la terrasse d’artillerie. Elle permet également de renforcer les défenses rapprochées de la tour de Navarre en prévoyant un étonnant flanquement intra muros des accès aux deux salles superposées ! On ajoute un niveau de feu sommital qui vient commander les chemins de ronde ouest et sud. On aménage un passage discret et protégé par une herse permettant d’atteindre les fausses-braies au pied des courtines sud. On y creuse enfin un puits (d’environ 25 m de profondeur) ravitaillant les servants et les habitants du quartier. Si les deux ouvrages ont la même unité extérieure avec des parements à bossages similaires, la tour d’Orval présente un décor sculpté très en verve (acrobate, diables, bestiaire : chouette, chauve-souris, ours…), tandis que les clefs de voûte portent les armes de la ville, du gouverneur et du roi dans un strict ordonnancement hiérarchique… Afin de s’adapter à la rampe hélicoïdale, les voûtes d’ogives sont alternativement tri et quadripartites (fig. 11).
Fig. 11 : Rampe hélicoïdale de la tour d’Orval

(Cliché : © S. Riandet).
15Au terme de ce chantier aux multiples rebondissements techniques, budgétaires et fiscaux, la ville dispose d’un ouvrage fortifié totalement original qui sera inauguré par le roi lui-même lors de son séjour au mois d’août 1521.
I.3. Boulevard des Moulins (1526-1530)
16Après les travaux de modernisation précédents, il était logique que l’unique porte du front sud fasse l’objet d’un remaniement complet.
17En moins de deux siècles, cette porte en est déjà à sa troisième adaptation. Après la tour-porte du XIVe s.8, une barbacane quadrangulaire cantonnée de deux tours est ajoutée vers 14209. C’est ce « vieux boulevard qui menaçait ruine » qui est démoli vers 1526 « à coup de canon »10 pour être remplacé par un nouvel ouvrage. On en connaît quelques menus détails grâce à la transcription des délibérations de la Chambre de Ville en 164511, ainsi que le plan de 163212. Il est décrit comme un « grand bastion compozé en demy-rond […] et avoit vingt-huict piedz d’espaisseur avec ses parementz de pierre de taille dedans et dehors » (fig. 12). Ce boulevard semble avoir été conçu dans la continuité des précédents ouvrages avec des épaisseurs de mur dépassant les 9 m. Des précisions sont même données quant à l’interprétation du décor constitué de « quantité d’armes de la maison d’Orval et aultant d’ostruches que d’armes, portans en leurs becqs ung fer de cheval pour devise que ledict bastion digéroit le fer s’il estoit attacqué ». Cet ouvrage disparaîtra à son tour lors des travaux du milieu du XVIIe s. qui construiront une demi-lune « des Moulins » ainsi que la porte éponyme encore visible (fig. 13).
Fig. 12 : Hypothèse de restitution du boulevard des Moulins vers 1530

(Restitution : © D. Covelli).
Fig. 13 : Vue aérienne de l’actuelle porte des Moulins

(Cliché : © leuropevueduciel.com).
Fig. 19 : Vue aérienne de la porte Longe Porte : le parapet a été abaissé au milieu du XIXe s par le Génie

(Cliché : © leuropevueduciel.com).
II. Les travaux du front Ouest
18Dépourvu de réels enjeux stratégiques, ce « front royal » est celui qui domine la route de Paris et par lequel les souverains entrent dans la cité ; il fera logiquement l’objet d’une attention particulière, mais plus à des fins esthétiques que défensives…
II.1. Tour du Petit-Sault (1517-1522)
19La construction de cette tour débute en 151713 à l’angle nord-ouest de la ville. Elle est bâtie avec des « pierres provenant des carrières de Balesmes et de la Mouche » (cette dernière se situe au lieu-dit « la fontaine au Bassin » près du village de Perrancey)14. Lors de la venue de François Ier en août 1521, on « achevait de paver la terrasse »15.
20Avec la tour de Navarre, la tour du Petit-Sault constitue l’ouvrage majeur de l’enceinte urbaine de Langres (fig. 14). Ses longs flancs épousent la déclivité du terrain, qui dicte une distribution intérieure particulièrement originale. Depuis le chemin de ronde, une volée de marches conduit à une première salle, de plan rectangulaire, voûtée d’ogives retombant sur un imposant pilier central et équipée de deux casemates latérales pourvues d’embrasures à la française. Un large escalier se déploie au pied de celui-ci afin d’atteindre, en contrebas, la seconde salle, de plan semi-circulaire et voûtée en cul-de-four (fig. 15). Cette dernière permet d’accéder à deux vastes casemates établies au même niveau pour défendre les glacis pentus des courtines adjacentes, tandis qu’une cinquième casemate est aménagée, à un niveau inférieur, dans le front de tête qui atteint, pour sa part, 7 m d’épaisseur ! Chacune des cinq casemates possède son propre évent de pièce qui, combiné avec un voûtement particulièrement haut et ouvert sur l’espace intérieur, devait faciliter l’évacuation des fumées par un évent central. La vaste terrasse d’artillerie était équipée de cinq embrasures privilégiant les flanquements latéraux.
21Les volumes et les dispositions intérieures de cet ouvrage sont portés à une complexité et une audace inégalées à Langres. Bien qu’on en ignore l’architecte, on peut voir dans le parti ambitieux de cette tour un geste architectural dépassant les seuls impératifs défensifs de cette partie de l’enceinte ; on aurait pu se contenter d’un ouvrage plus modeste. Or, la construction de la tour du Petit-Sault, qui suit chronologiquement celle de la tour de Navarre, semble lui répondre, plus à des fins esthétiques et symboliques que proprement défensives. Tels deux serre-livres, elles encadrent l’ensemble du front ouest, imposant (encore aujourd’hui) dans le paysage urbain un geste architectural d’envergure et de belle facture…
Fig. 15 : Dispositions intérieures de la tour du Petit-Sault depuis la salle basse

(Cliché : © S. Riandet).
II.2. Porte Boulière (avant 1482)
22Cette porte désormais totalement transformée, a été percée dans l’enceinte du XIIIe s. Sa démolition en 1906 combinée à la pauvreté des sources écrites ne permet pas une datation précise. La barbacane placée en avant de la muraille semble déjà exister en 1482, puisque l’on répare à cette date la charpente et la couverture de la « chambrotte des portier » du « balle [la barrière] de Rueboliere »16. Cette barbacane présentait un plan en V assez original. Un premier pan se rattachait à la tour Saint-Didier, tandis que le second se greffait sur la courtine un peu plus au sud. Sa pointe ouest était occupée par une échauguette et un corps de garde (fig. 16). Porte « royale » par laquelle les souverains et les personnalités faisaient leur entrée officielle dans la cité, elle fit l’objet, en 1589, d’un ambitieux programme iconographique qui, bien qu’en dehors de notre période chronologique, est suffisamment important pour que l’on en parle ici. A cette époque, alors que le pays environnant était entièrement acquis à la Sainte Ligue, la cité resta fidèle au roi et tint à le faire savoir. Pour ce faire, la Chambre de Ville fit réaliser et placer au-dessus de la porte, dans une niche surmontée d’un fronton, une figure allégorique. La ville de Langres est représentée sous les traits d’une jeune femme en armure, armée d’un bouclier aux armes de la ville et d’une lance ; elle est appuyée sur un rocher fleurdelisé. Cette figure féminine impavide mais résolue, sereine mais vigilante, portait haut les ambitions de la cité. Au pied de cette statue était inscrite une sentence en forme de manifeste politique : « Lengres, sur ce rocher où le beau lys fleuronne, de son Roy très-chréstien embrasse la couronne »17. Une plaque de marbre noir accompagnait cette inscription et mentionnait les noms du maire (Jehan Roussat) et des échevins en fonction en 1589, rappelant ainsi combien les fortifications ont longtemps participé du projet politique d’une collectivité.
Fig. 14 : Plan et coupe de la tour du Petit-Sault vers 1850.

Fig. 16 : Porte Boulière vers 1850 décorée d’une niche où trône la statue allégorique de Langres (1589).

Fig. 18 : Porte Longe Porte vers 1850 : les traces d’un arc gallo-romain sont encore visibles (Gravure Girault de Prangey, 1849, collection des Musées de Langres).

III. Les travaux du front nord
23Ce front, à la confluence des vallées de la Bonnelle (à l’ouest) et de la Marne (au nord et à l’est) est le plus escarpé. Il présente encore des affleurements rocheux « bruts » qui n’ont pas été intégrés dans l’enceinte urbaine.
III.1. Tour Saint-Gengoulph ou Saint-Jean (vers 1537)
24En 1411, on trouve mention du « peutissot de Saint Gengoul »18. Ce terme pourrait être en rapport avec la topographie particulière de cette portion d’enceinte, une rupture de pente brutale prenant la forme d’une saillie rocheuse abrupte.
25Elle laisse la place à une tour d’artillerie à partir de 153719. C’est le dernier ouvrage de ce type construit à Langres ; il clôt définitivement les sept décennies entièrement dévolues à la mise en œuvre d’ouvrages particulièrement adaptés à l’artillerie et aux contraintes de la topographie langroise. Afin de s’adapter à l’étroitesse de son éperon rocheux, la tour Saint-Gengoulph est particulièrement simple et compacte. Son unique salle quadrangulaire est équipée de deux casemates de flanquement ; son front de tête ne nécessitant pas de vues particulières sur la vallée est en forme de bouclier semi-circulaire dont l’épaisseur atteint 9,50 m. Sa modeste terrasse d’artillerie était initialement équipée de quatre embrasures réparties équitablement ; pour autant, il n’en fallait pas plus pour assurer une protection efficace des cheminements menant à la porte Longe-Porte via la fontaine Saint-Nicolas qu’il s’agissait de contrôler.
26En 1866, l’ancienne terrasse d’artillerie fut transformée en pigeonnier militaire (fig. 17).
Fig. 17 : Tour Saint-Gengoulph (ou Saint-Jean) depuis le chemin de ronde.

III.2. Boulevard longe-porte (vers 1538-1541)
27C’est probablement l’accès à la ville le plus ancien, à l’extrémité nord du cardo maximus. Les traces d’un arc gallo-romain à double entrée s’observaient encore avant les restaurations du milieu du XIXe s (fig. 18). Un nouveau boulevard est construit vers 1538-1541, dates auxquelles sont mentionnées des « dépenses pour extraction de roches et construction d’un boulevard à Longeporte… construction de la porte extérieure de boulevard »20. C’est à peu près tout ce que révèlent les sources écrites locales… Des travaux d’embellissement sont réalisés cinquante ans plus tard, comme en témoigne la date « 1588 » accompagnée de l’inscription « Langres soubstient les lois et la querelle sainte de Henry de Valois contre la ligue feinte »21. A l’instar de la porte Boulière, ce boulevard annonce clairement la « ligne politique » de la Chambre de Ville dans cette période particulièrement délicate. Ce boulevard prend la forme d’une barbacane à plan carré, aux angles arrondis dont la porte ouvre vers l’ouest, en direction de la fontaine Saint-Nicolas située en contrebas (fig. 19). Son front de tête formant terrasse d’artillerie présentait une épaisseur d’au moins 5 m pour 7 m de hauteur, hors œuvre. Ses parements entièrement à bossages rustiques et ses flancs casematés permettaient de flanquer l’essentiel du front nord de la ville.
III.3. Boulevard du châtelet ou tour piquante (1566)
28Cet ouvrage construit à partir de 156622 est en dehors de notre période de référence ; pour autant, sa conception entièrement nouvelle nous incline à le mentionner comme « suite logique » des travaux de modernisation des sept décennies précédentes. C’est de fait le premier bastion construit à Langres. Il comporte deux faces rattachées à l’enceinte par deux flancs orientés à l’ouest et au sud. Il est construit sur un solide soubassement à bossages dont la diversité (en miche, en table, à pointe de diamant…) est caractéristique d’une inspiration déjà maniériste. La face nord est décorée des armes de la Ville accompagnée de la date « 1569 » ; la face est porte les armes de Jean du Châtelet (gouverneur de Langres à l’époque). L’échauguette était initialement couverte de « laves »23. Les mentions répétées de pièces d’artillerie « au fond de la dicte tour »24 et de récentes découvertes archéologiques indiquent que ce bastion était casematé (fig. 20). En janvier 2007, lors de travaux de voirie, la casemate sud a été découverte sous l’actuel chemin de ronde. Elle se présente sous la forme d’une salle rectangulaire orientée nord-sud, en grande partie comblée, voûtée en cintre légèrement surbaissé et dont l’accès se faisait via un passage perpendiculaire orienté vers l’ouest et désormais obturé (fig. 21). A une époque inconnue (mais avant 1698), le chemin de ronde a été élargi, et le flanc sud du bastion réduit d’autant, ce qui occasionna la suppression de l’embrasure (fig. 22).
Fig. 20 : Hypothèse de restitution du boulevard du Châtelet vers 1580

(Restitution : © D. Covelli).
Fig. 21 : Casemate sud du boulevard du Châtelet ou tour Piquante

(Cliché : © D. Covelli).
Fig. 22 : Boulevard du Châtelet ou tour Piquante

(Cliché : © D. Covelli).
IV. Les travaux du front Est
29Contrairement aux autres fronts, celui-ci est dépourvu d’ouvrages importants pour deux raisons principales :
Le faubourg de Sous-Murs (quartier des tanneurs) possède sa propre enceinte depuis le XIIIe s. et forme ainsi un môle défensif crédible,
Les deux co-seigneurs de la cité y possèdent des prérogatives fiscales, judiciaires et administratives qui les rendent rétifs à un interventionnisme municipal et royal trop ambitieux…
IV.1. Tour Virot (avant 1481)
30Cette tour se greffe sur l’enceinte du XIIIe s. et défend les abords de la porte haute du faubourg de Sous-Murs (actuelle porte Henri IV). Compte tenu de la configuration topographique particulière de cette portion d’enceinte, cet ouvrage ne permet pas un flanquement direct de la porte. En revanche, elle permet des tirs d’enfilade vers les courtines sud du faubourg ainsi qu’en direction de la tour Michaux (fig. 23).
Fig. 23 : Tour Virot

(Cliché : © D. Covelli).
31En 1480-1481, sont mentionné des marchés de « maçonnerie, charpenterie, couverture et autres choses necessaires à la construction d’une grosse tour neufve qui de présent se fait et construit audit Lengres sur Submur »25. Le 20 novembre 1481, les travaux se terminent puisqu’un marché de 36 livres et 10 sols est passé avec Jean Thibault, chapelain, pour différentes fournitures, en particulier une « demy once azur fin » et « cent IIIIxx XIII fueillez or fin » pour « paindre esd. banieres les armes du Roy et de la ville […] pour dorer lesd. escussons dor et fleur de lis »26. C’est une tour semi circulaire, relativement modeste (12,50 m de diamètre hors œuvre), couverte de « laves »27. Elle comporte deux salles voûtées en cul-de-four équipées d’embrasures (très transformées ultérieurement) dont l’une (dans la salle basse) se révèle être une archère-canonnière ! Cet « archaïsme » laisse planer un doute sur la teneur réelle des travaux réalisés dans les années 1480-1481 ; en l’absence de montant pour les marchés de gros œuvre, on peut conjecturer qu’il pourrait « seulement » s’agir d’importants travaux de restauration…
32En 1846, la moitié nord de son premier niveau fut intégrée dans un bastion.
IV.2. Tour de Sous-Murs (1502)
33Contrairement aux ouvrages précédents, on possède une date précise pour la construction de cette tour : elle est terminée en 150228. A l’instar de la tour Virot, il s’agit d’un ouvrage de flanquement et de protection rapprochée d’une porte, en l’occurrence la porte basse du faubourg de Sous-Murs (fig. 24). C’est une modeste tour de forme semi circulaire (10 m. de diamètre hors œuvre), constituée d’une terrasse sommitale et d’une unique salle voûtée (également semi circulaire) en cul-de-four surbaissé. Les deux casemates latérales pourvues d’embrasures à la française (fig. 25) couplées aux embrasures du parapet permettaient un flanquement efficace des courtines et des accès est du faubourg éponyme. Les parements à bossages rustiques rappellent ceux de la tour Saint-Ferjeux bâtie trois décennies plus tôt. Mais s’il y a similitude du traitement esthétique, le parti des deux ouvrages est strictement différent : la situation topographique, les volumes et la puissance de feu sont radicalement distincts. Pour autant, cette tour a rempli son office au point qu’elle a été confortée dans sa fonction au milieu du XIXe s.
Fig. 24 : Tour de Sous-Murs

(Cliché : © D. Covelli).
Fig. 25 : Embrasure à la française de la tour de Sous-Murs

(Cliché : © D. Covelli).
V. L’armement des ouvrages
34Nonobstant la disparition des archives municipales, cinq transcriptions d’inventaires d’artillerie nous sont parvenues (respectivement 1414, 1520-1523, 1567, 1580 et 1645)29 et permettent d’avoir une idée assez précise de l’armement dont disposait la cité.
V.1. Inventaire de 1520
35L’inventaire du 26 avril 1520 est dressé par Jacques Daussel, « commissaire ordinaire en lartillerie du Roy »30, en présence Jehan Magnyen, lieutenant royal représentant le gouverneur, Guy Genevoys, procureur général (maire) de la Ville, Jehan Genevoys le Jeune, maître des Œuvres et quatre échevins. La défense de la cité est clairement l’affaire de la Chambre de Ville et du roi !
36Seules sont comptabilisées les pièces appartenant au roi. Elles sont entreposées dans la grange de la Ville ainsi qu’au couvent des Jacobins. Elles sont au nombre de 47 et sont modernes :
4 « canons serpentins […] fonte cuyvre tirantz boulletz de fer »,
6 « coulevrines moyennes fonte cuyvre tyrant plomb »,
7 « faulcons fonte cuyvre tyrant plomb »,
30 « couleuvrines a crocq ».
37Suivent des fournitures et accessoires divers : poudres, salpêtre, souffre, « boulets a canon » (au nombre de 737), « plombeez aux couleuvrines moyennes et faulcons » (au nombre de 460)… A noter que les projectiles en pierre sont désormais totalement absents de cet inventaire (contrairement à l’artillerie municipale qui en utilise encore).
38Cet arsenal royal sert logiquement de « base logistique » pour l’ensemble du territoire, puisqu’en 1523, à l’occasion du complément d’inventaire, une couleuvrine moyenne ainsi que des munitions et des accessoires sont livrés à Montigny-le-Roi.
V.2. Inventaire de 1523
39Le 26 octobre 1523, le même Jacques Daussel dresse un nouvel inventaire complétant le précédant. Cette fois, c’est l’artillerie municipale qui est comptabilisée. Elle compte 83 pièces dont 12 (moins de 15 %) sont des « vieilles » pièces forgées et 71 (plus de 85 %) sont des pièces fondues plus modernes. Ce parc municipal se répartit ainsi :
l’artillerie installée « […] aux tours et en lenviron de la dicte ville […] »31 : 65 pièces (soit plus de 78 % du parc municipal) toutes « […] affuteez sur affutz et chevalletz de boys […] ». Ces pièces se répartissent en deux catégories :
Les pièces forgées : 7 unités (soit moins de 11 %)
Les pièces fondues : 58 unités (soit plus de 89 %) se répartissant en deux sous-catégories : les pièces en fer (11, soit près de 19 % de l’ensemble des pièces fondues) et les pièces « fonte cuyvre » (47, soit 81 % de l’ensemble des pièces fondues).
40Parmi ces pièces réparties dans les 18 ouvrages de l’enceinte, 25 sont en dotation sur le front sud, soit plus de 38 %. Les tours de Navarre et d’Orval apparaissent « suréquipées » en totalisant à elles seules 10 pièces (plus de 15 % !) :
3 « petits fauconneaux fonte cuyvre »,
1 « couleuvrine a crocq de fer fondu »,
2 « couleuvrine a crocq fonte cuyvre »,
1 « petit canon a chambre fonte cuyvre tyrans boulletz de gretz […] et a troys piedz de long »,
2 « couleuvrines a crocq de fer forge »,
1 « serpentine de fer forge a chambre affutee sur rouage » installée « sur les glacis » (les fausses-braies).
l’artillerie, munitions et accessoires entreposés dans les arsenaux communaux (grange municipale et hôtel de Ville…) : 18 pièces (soit moins de 22 % du parc municipal)32 :
4 « faulcons fonte cuyvre tyrantz boulletz de plomb chacun plomb pesant six quarterons » (environ 750 gr.),
4 « serpentines de fer forge a chambre tyrants boulletz de fer pesant chacun boullet troys livres »,
1 « petite serpentine de fer forge a chambre tyrant boulletz de gretz pesant chacune boulle neuf livres »,
2 « petits faucons de cuyvre fondu a chambre »,
3 « faulconneaux de fer fondu »,
3 « couleuvrines a crocq de fer fondu »,
1 « petit petault de fer fondu »
41En ce début de siècle, Langres dispose d’un parc d’artillerie de 130 pièces. Etonnamment, il y a stricte égalité entre les pièces distribuées dans les ouvrages (65) et celles entreposées dans les arsenaux (65 également dont 47 pièces « royales »). Même si l’on compte 7 pièces dites « de cuyvre fondu a chambre tyrant boulletz de gretz », les pièces « modernes » (fondues, à chargement par la bouche et à projectiles métalliques) sont largement majoritaires (plus de 9 pièces sur 10).
42Au milieu du XVIe s., Langres est devenue une place forte royale majeure pour les frontières nord-est du royaume. Elle possède un site naturel valorisé comme il se doit par la construction d’ouvrages fortifiés majeurs et dissuasifs. Elle dispose également d’un parc d’artillerie solide lui permettant d’affirmer un double rang : tenir pour le roi et lui fournir une base opérationnelle fidèle et sûre. Même si la modernisation de la cité a eu un coût qu’on imagine très élevé, il va permettre à la Chambre de Ville de renforcer son autorité et sa capacité de dialogue avec le pouvoir central.
43Il en sera ainsi jusqu’à la fin du XVIIe s., puis à nouveau à partir du milieu du XIXe s. lorsque l’armée rachète, restaure et transforme l’enceinte urbaine en place de guerre complétant la construction, au sud de l’éperon, de la dernière citadelle française, à portée de canon des tours de Navarre et Saint-Ferjeux…
Bibliographie
Bibliographie
COVELLI (David), Les Fortifications de Langres, « Parcours du Patrimoine » n° 329, Langres, 2008.
DESSEIN (Edouard), Un grand Maire de Langres, Jehan Roussat 1543 – 1607, Paris, 1940.
JULLIEN DE LA BOULLAYE (Ernest), Inventaire Sommaire des Archives Communales de Langres antérieures à 1790, Troyes, 1882.
JULLIEN DE LA BOULLAYE (Ernest), Entrées et séjours royaux à Langres, Langres, 1873.
Notes de bas de page
1 BM Langres MS 198
2 La datation de cet ouvrage est délicate en raison de l’indigence des sources écrites : il ne semble pas être antérieur à 1469 (en raison de ses dispositions et de son « absence » totale dans les transcriptions des extraits de comptes conservés) et pas postérieur à 1481 en raison de la présence des armes de l’évêque Guy Bernard – décédé en avril 1481 – dans la niche décorant le parapet sud.
3 Ces fausses braies ont disparu lors des travaux de fortification du milieu du XVIIe s. ; elles sont néanmoins nettement visibles sur le plan de 1632 ; BnF (Département cartes et plans – GE D – 14873)
4 BM Langres, MS 218, Notes et extraits divers.
5 Idem
6 Jullien de La Boullaye, 1882, p. 105, art.906.
7 BM Langres, MS 218.
8 Bien que détruit en 1847, cet ouvrage est bien documenté par des gravures, dessins et relevés réalisés durant la décennie précédente.
9 Jullien de La Boullaye, 1882, p. 116, art. 936
10 Ibid., p. 118, art. 945
11 BM Langres, MS 169 – vol. III – tome 10 – f°405v°
12 BnF, Département cartes et plans – GE D – 14873.
13 BM Langres, MS 218.
14 Jullien de La Boullaye, 1882, p. 117, art.942.
15 Jullien de La Boullaye, 1873, p. 12.
16 BM Langres, MS 198, 27.
17 Dessein, 1940, p. 79
18 BM Langres, MS 198, 1, f°11 v°
19 Jullien de La Boullaye, 1882, p. 119, art. 949
20 Ibid., p. 119, art. 950
21 Inscription conservée dans les collections lapidaires des Musées de Langres
22 Jullien de La Boullaye, 1882, p. 108, art. 913 et 914
23 Ibid., p. 107, art. 912
24 BM Langres, MS 170, Inventaires d’artillerie, inventaire n° 3 du 13 octobre 1580.
25 Ibid., MS 198, 27.
26 Idem
27 Idem
28 Jullien de La Boullaye, 1882, art. 938
29 BM Langres, MS 170, Inventaires d’artillerie
30 Ibid., MS 170, 2
31 Ibid., MS 170, 2
32 Idem
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Fortification et artillerie en Europe autour de 1500 : le temps des ruptures
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