Fortification et artillerie à Nancy entre la fin du XVe s. et le milieu du XVIe s. : vers une capitale européenne
p. 131-153
Résumés
Au soir du 5 janvier 1477 prend fin le conflit qui a opposé, deux années durant, Bourguignons et Lorrains pour le contrôle du duché de Lorraine et de sa capitale. Cette date marque pour l’Etat lorrain non seulement la fin du Moyen Âge mais aussi celle d’une série de guerres – larvées – qui durent depuis presque un demi-siècle. En seize mois, Nancy a subit successivement trois sièges. Son système fortifié a été fortement ébranlé. De surcroît, il est vieillissant car constitué d’ajouts successifs se basant essentiellement sur les grosses tours de flanquement. Le défi pour les princes lorrains est alors immense. Afin de répondre aux enjeux et de pérenniser l’indépendance de leur Etat, ils vont mettre en place dès la fin du XVe s. une politique systématique de défense, tant dans le domaine de la fortification que dans celui de l’artillerie. Pour ce faire, ils n’hésiteront pas à inviter des artilleurs et des fondeurs provenant de l’espace germanique et des « fortificateurs venant d’Italie ». Coincé entre royaume et Empire, le duché construira son indépendance et sa réputation au-delà de ses limites aux grès des « bellewarts, belowart, boulewaird, bolwerk, berbicane et bastillon » érigés et des « bombardes, courtaulx et baston » fabriqués. La Lorraine ainsi modernisée affolera alors ses puissants voisins.
On the evening of January 5th, 1477, the conflict between Burgundy and Lorraine for the control of the duchy of Lorraine and of its capital city ceased. For the Lorraine state, this date officially ended the Middle Age and a series of guerrilla warfare actions that had lasted for almost half a century. During sixteen months, the city of Nancy did suffer from three successive sieges. Its fortified system was strongly shaken. Furthermore, it was aging because it consisted of successive additions essentially relying on the large flanking towers. The challenge of the Lorraine princes was immense. In order to respond to the stakes and to perpetuate independence of their state, they would put in place at the end of the 15th century a systematic policy of defence, both in the field of fortification and artillery. In order to do so, they did not hesitate to invite artillerymen and smelters from the Germanic area as well as fortification builders from Italy. Standing between the French kingdom and the Empire, the duchy would build its independence and reputation beyond its limits thanks to elevated “bellewarts, belowart, boulewaird, bolwerk”, “berbicanes and bastillons” as well as fabricated “bombards, courtaulx and fire sticks”. The Lorraine state, thus modernized, would in turn challenge its powerful neighbours.
Texte intégral
Introduction
1Alea jacta est1 ! le 5 janvier 1477, les ambitions européennes du Téméraire prennent fin, là, dans les eaux boueuses de l’étang Saint Jean, au pied des murs de Nancy. La mort du Bourguignon met fin à un demi-siècle de conflits régionaux2. L’histoire rompt avec le Moyen Âge pour faire place à de nouveaux mondes. Cependant, par sa situation de terre d’entre deux, le duché de Lorraine (fig. 1) voit son émancipation contrainte. Le duc René II et ses successeurs useront pendant près de 150 ans autant de diplomatie que d’intrigues afin de pérenniser l’indépendance de leur Etat. En parallèle, pour garantir et asseoir leur politique, une adaptation et une modernisation incessante de l’enceinte associées au développement d’un parc d’artillerie efficace vont s’avérer nécessaires. L’impulsion donnée à la fin du XVe s. va se poursuivre jusqu’au crépuscule de l’Âge d’or de la Lorraine : l’été 1633. Le roi de France Louis XIII va alors mettre le siège devant la capitale ducale3. La ville atteint plus de 70 hectares intra muros. Elle est protégée à sa périphérie par un front bastionné de plus de 5 km de longueur : mais ceci est une autre histoire !
I. Rappel sommaire sur l’évolution de la ville entre le milieu du XIe s. et la fin du XIVe s.
2Afin de mieux saisir la physionomie de Nancy au XVe s., un rappel sommaire de l’évolution urbaine de la ville apparaît nécessaire4.
3Les données concernant la première implantation fortifiée de Nancy sont peu nombreuses. Au milieu du XIe s., le duc de Lorraine Gérard Ier (1048-1070) développe une première structure fortifiée sur une terrasse insubmersible, sur la rive gauche de la rivière Meurthe. De faible envergure, cette implantation, peut être considérée comme un poste militaire servant de relais au duc5, entre ses différentes possessions du Nord et du Sud de la Lorraine (fig. 2). Sa superficie est d’environ un hectare et demi.
4Au XIIe s. la ville se développe à la périphérie du noyau urbain du XIe s. : l’enceinte est vraisemblablement constituée par des courtines et des tours mais leur nombre exact et leur positionnement n’ont jamais été précisés. Son tracé forme un quadrilatère aux côtés presque rectilignes. A la fin du XIIIe s. la superficie de la ville est d’environ dix hectares. En 1298 le duc Ferry III (1251-1303) quitte le castrum du XIe s. et fait édifier une nouvelle résidence ducale avancée vers la Meurthe et installée en zone marécageuse. Ce nouveau positionnement forme une excroissance, au nord-est du tracé de l’enceinte (fig. 3). L’enceinte est percée par deux portes situées sur l’axe principal de communication de la ville. Au nord, la porte Bezuel ou Sacrée et au sud, la porte Saint-Nicolas qui s’ouvre sur la route de Saint-Nicolas-de-Port. Deux autres portes plus petites appelées « Poterne » dans les textes (poterne Saint-Jean et poterne du Prieuré) percent également la muraille. Au nord, à l’extérieur de l’enceinte, un faubourg se crée : le faubourg du Bourget ou Borget de Nancy.
5Dans le courant du XIVe s., la ville s’étend progressivement vers le nord. Le faubourg du Bourget est ceint mais ce dernier reste un certain temps séparé de la ville par un fossé et par l’ancienne enceinte du XIIe s. La porte de la Craffe contrôle la nouvelle entrée, déplacée de quelques centaines de mètres au nord. Une vingtaine de tours ponctuent le tracé de l’enceinte6. Les angles les plus exposés de la fortification sont renforcés par l’installation de « Grosses tours ». Elles peuvent atteindre pour certaines plus de 25 m de diamètre7. La tour du Vannier contrôle l’angle Nord-Est, celle du Grand Bourget ou de Sar l’angle Nord-Ouest. L’angle Sud-Ouest, quant à lui, est contrôlé par la « Grande Tour » ou tour de la Poterne. Le front Est échappe à ces installations car situé en zone inondable donc naturellement imprenable et se situant depuis la fin du XIIIe s. sous le feu du château ducal. Deux nouveaux faubourgs voient le jour à l’extérieur de la muraille : le faubourg Saint-Thiébault, au sud-ouest de l’enceinte, et le faubourg Saint-Nicolas, au sud, à l’extérieur de la porte du même nom. Cependant, l’efficacité de cette enceinte reste douteuse comme l’atteste un document d’Archives de 1345. Avec l’autorisation du pouvoir ducal, des maisons appuyées sur la muraille pouvaient prendre jour sur l’extérieur en la perçant de fenêtres et de portes « […] de faire fenestres et toutes aultres neccessiteix es murs de la fermetei de la dicte ville de Nancy […] »8.
Fig. 1 : Carte de la Lorraine au XVIe s.

(DAO : © ADUAN, R. Elter, Y. Vaxelaire).
Fig. 2 : Carte de la ville au XIe s.

(DAO : © ADUAN, R. Elter, Y. Vaxelaire).
Fig. 3 : Carte de la ville au XIIIe s.

(DAO : © ADUAN, R. Elter, Y. Vaxelaire).
II. L’enceinte et l’artillerie avant la bataille de Nancy : le legs angevin (1431-1473)
II.1. L’enceinte
6Lorsqu’en 1431 la Lorraine passe par mariage aux mains des angevins, sa capitale est à peine plus grande que Neufchâteau et Epinal considérées au XVe s. comme des villes moyennes. Sa superficie intra muros est de dix-sept hectares. Nancy est alors un gros bourg, loin derrière les capitales épiscopales qui se développent depuis plus d’un millénaire dans les vallées de la Moselle et de la Meuse : Toul, Metz et Verdun.
7En plein conflit de succession entre Anjou et Vaudémont, l’enceinte se doit d’être renforcée. Dès 1435, un compte mentionne l’existence d’un « bellewarts »9. La porte de la Craffe, entrée nord de la ville, est encadrée par deux robustes tours (fig. 4). Les « Grosses Tours » mises en place dans les angles de l’enceinte dans la deuxième moitié du XIVe s. sont renforcées et vraisemblablement adaptées à l’artillerie à poudre comme le mentionne l’auteur de la Chronique de Lorraine10 lors de la Bataille de Nancy (fig.5). Le chroniqueur relate au sujet de la « Grosse Tour » située dans l’angle Sud-Ouest de l’enceinte à proximité de la poterne Saint-Jean, l’insolence, le mépris et les exploits des artilleurs – « bombardiers » – qui y exercent leur « art » face aux troupes bourguignonnes11.
Fig. 4 : La porte de la Craffe vue depuis le nord-ouest

(Cliché : © Ch. Cossin / VDN).
8Enfin, à la hâte, dans le courant de l’été 1475, à la veille du premier siège de Nancy par l’armée du Téméraire, de sommaires ouvrages et rapides travaux sont menés au pied de la muraille :
« […] boys, pierres, terres devant les portes, on feit gros boullewairds mis à la poterne en y eut un, les airbres coupés furent et les faubourgs esbattus (faubourgs Saint Nicolas et Saint Thiébault) ; les bourdes (les bordes) n’y faillires my. Tout le boys dedans Nancy fut amené, c’estoit por s’en servir à la nécessité ; de porte en porte, de tour en tour, gens en y ordonnant avecque artillerie pour bien garder […] »12.
Fig. 5 : Carte de la ville au XVe s.

(DAO : © ADUAN, R. Elter, Y. Vaxelaire).
Fig. 6 : La bataille de Nancy, la Nanceide, le camp du Téméraire.

9Contre toute attente, cette enceinte, qui n’avait pas fait l’objet d’un modelage structuré afin de répondre plus efficacement à l’introduction du boulet en fer, résistera, sans rompre, à trois sièges menés en moins de seize mois, entre 1475 et 1477 (fig. 6).
II.2. L’artillerie
10La première mention en lien avec l’artillerie remonte à 1452, « le moulin que mondit seigneur à fait faire sur le rupt de Boudonville à mouldre les fers et les viretons pour l’artillerie »13. Des travaux récents14 sur les Comptes du Receveur général et ceux du Trésorier général de Lorraine conservés aux Archives départementales de Meurthe et Moselle sont plus précis sur le sujet. Ils éclairent sur l’organisation et l’évolution de l’artillerie ducale de 1462 aux premières décennies du XVIe s.15. Vers 1458, le duc16 fait construire une « grange pour l’artillerie » située à proximité de la « Grosse Tour ». Ce chantier se poursuit sur plusieurs années car en 1463 des artisans maçons et charpentiers y travaillent encore.
11Le bâtiment de l’artillerie comprenait, la « grange » pour le rangement des armes et des chariots pour transporter les canons, des greniers pour le stockage de la poudre, les cordes et les traits, et une écurie ducale. Fondeurs, manouvriers (ouvriers de fonderie) y travaillent ainsi qu’un maréchal ferrant, un « rouyer », un coutelier et un charpentier.
12La corporation des charpentiers semble avoir la maîtrise des lieux, du moins dans les premiers temps. Les charpentiers Robert Pougnet et Michel Glory sont alors les « maîtres de l’artillerie de monseigneur ». Un clerc dit « des artilleurs » est nommé pour les assister17. Pour ce qui est des armes qui y sont stockées et vraisemblablement fabriquées, les comptes mentionnent une « grosse bombarde » qui se distinguera lors du siège mené en 1471 par les Lorrains à Châtel-sur-Moselle. D’autres pièces d’artilleries sont également mentionnées dans les comptes pour la période ; elles ont la particularité d’avoir été baptisées du nom des principales victoires ducales : Liverdun18, Thélod… La fabrication des boulets, en pierre, est sous-traitée auprès d’un artisan nancéien, 400 exemplaires lui seront commandés en 1471. Cependant, il n’y aura nulle mention de boulets métalliques pour cette période. Il en est de même pour les pièces d’artillerie ; mise à part la « grande » ou « grosse bombarde », aucun nom d’arme ne sera précisé19.
III. La modernisation de l’enceinte du lendemain de la bataille de Nancy jusqu’au développement du front bastionné (1477-1552)
13Au lendemain de la Bataille de Nancy, la capitale lorraine est en ruine, les nancéiens exsangues. L’enceinte est fortement ébranlée après avoir résisté coup sur coup à l’artillerie bourguignonne et lorraine. Une reconstruction s’impose et dans un deuxième temps, dès le début du XVIe s., René II (1473-1508) puis ses successeurs s’attacheront à doter au mieux leur capitale d’une fortification et d’une artillerie répondant aux nouvelles techniques de défense diffusées dans toute l’Europe.
III.1. L’enceinte
14Dans un premier temps, les travaux sont concentrés autour des portes de la ville : les portes de la Craffe et de Saint-Nicolas, lieux principaux d’entrée dans la Cité. Vers 1480, une barbacane20 est édifiée en avant de la porte Saint Nicolas comme l’a révélé, à partir de 1991, la fouille du Musée des Beaux-Arts21. Les comptes bien détaillés du Cellérier permettent de restituer chronologiquement les différents travaux et aménagements menés le long de l’enceinte au courant de la première moitié du XVIe s. Leur dépouillement constitue la trame de ce paragraphe22. Entre 1498 et 1499, un boulevard installé devant la porte de la Craffe est réparé23. Cette mention confirme la préexistence d’un ouvrage positionné en avant de l’entrée Nord de la cité ducale, avant même l’installation d’un gros boulevard en forme de carène, lisible sur le plan conservé à Turin et mis en place vingt ans plus tard. A cette même période, des dépenses sont engagées « […] pour les gros murs que l’on a fait d’arrière l’artillerie entre le gros bellewart et ladite artillerie »24.
Fig. 7 : Carte de la ville au début du XVIe s.

(DAO : © ADUAN, R. Elter, Y. Vaxelaire).
15Dès le début de son règne, Antoine (1508-1544) met en chantier une série de trois boulevards. Un premier vers 1510, au sud, qui renforce la porte Saint-Nicolas dans le prolongement de la barbacane. Un deuxième en 1515, au nord, qui est achevé en avant de la porte de la Craffe25. Un troisième et dernier en 1519 qui englobe la « Grosse tour » et la poterne Saint-Jean dans l’angle Sud-Ouest de l’enceinte26 (fig. 7). Ces différentes installations démontrent la volonté d’un flanquement parfait de l’enceinte, verrouillant les entrées et celle d’une adaptation progressive de la fortification au tir rasant ou horizontal. Cependant, ce programme ambitieux engagé par le duc doit être financé. Pour se faire, en 1526, un rôle d’imposition de 2 francs par feu est perçu sur l’ensemble de la prévôté de Nancy27.
16Le programme de modernisation se poursuit entre 1530 et 1534 dans l’angle Nord-Est de l’enceinte où l’on travaille à la pointe du boulevard de la Craffe, à la tour du Vannier et jusqu’à la tour Madame située à l’arrière du palais ducal. En 1535, des séances d’entretien sont à nouveau menées sur le front Ouest et sur le boulevard de la Poterne. En 1540, une digue perpendiculaire à la tour de Sar est édifiée et permet de gérer l’eau des fossés Ouest et Nord. Cette digue est visible sur le plan conservé à Turin. Elle sera déplacée, au nord du bastion de Danemark, au début du XVIIe s.
17Outre la liste chronologique des ouvrages réalisés, les comptes du cellérier Pierrot Humbert indiquent également la provenance des matériaux. Ainsi la pierre de taille mise en œuvre pour les élévations est extraite des « poirières » de Pont Saint-Vincent et de Maizières localisées à une vingtaine de kilomètres à l’ouest de Nancy. La « pierre de roche » utilisée pour le blocage des murs provient des carrières de Buthegnemont et « la chaulx » quant à elle, des fours de Villers les Nancy, situés à moins de 5 km des chantiers de la fortification.28
18A partir de 1544, les comptes font apparaître le nom d’un certain Balthazar de Padoue « fortificateur venu d’Italie ». Cet ingénieur, maître dans l’art de la fortification, a été invité par le duc Antoine afin de compléter le programme de modernisation entrepris depuis presque 40 ans. Antoine ne pourra engager ce nouveau projet car il meurt la même année, suivi l’année suivante par son fils François. La duchesse Chrétienne de Danemark (1545-1552) poursuivra les consultations auprès d’autres experts. En 1546, Ambrosio Principiano29 séjourne à la Cour ducale. Finalement, ce sera, en 1548, Antoine de Bergame qui retiendra l’intérêt de la duchesse. Il va être chargé de mettre en place le programme d’embastionnement de la ville30. Comme le démontre les comptes du Gruyer de Nancy, d’importants moyens vont être dégagés dès 1548 et jusqu’en 155231. L’objet de ce programme, initié par la duchesse, est de renforcer l’angle Nord-Ouest de l’enceinte afin de flanquer au mieux les boulevards de la Craffe et de la Poterne et de mettre le palais ducal à l’abri d’un « coup de main ». Le roi de France, Henri II, voit d’un très « mauvais œil » la nièce de Charles Quint aux commandes du duché32. Trois autres boulevards ou bastillons ou bastions33 sont élevés. Le bastion de Danemark dans l’Angle Nord-Ouest de l’enceinte à l’emplacement de la tour de Sar et le bastion d’Haussonville dont la fonction est d’englober la porte Saint-Nicolas. Une nouvelle entrée est aménagée dans son flanc gauche. Afin de la flanquer, un troisième bastion est mis en chantier à l’est en zone marécageuse : le bastion de Vaudémont. Ce positionnement simplifie et renforce considérablement l’enceinte au sud-est de la ville et protège le palais ducal (fig. 8-9). Le territoire conquis sur le fossé est de l’enceinte médiévale et la zone marécageuse est l’occasion de l’embellissement de la ville. Ce nouvel espace situé au pied du palais ducal servira aux fêtes, aux joutes équestres et aux carrousels. Ce premier programme urbain de la Renaissance nancéienne annonce déjà la Ville-Neuve qui se développera quarante ans plus tard. Il clôt, pour Nancy, l’usage de la tour dans l’enceinte. Le front bastionné se développera sans limite cinquante ans plus tard à la périphérie de la Ville-Vieille : la ville médiévale.
Fig. 8 et 9 : Le front oriental et le système défensif de la porte Saint-Nicolas au courant de la première moitié du XVIe s.

(DAO : © ADUAN, R. Elter, Y. Vaxelaire).
III.2. L’artillerie
19La « Grange de l’artillerie » est vraisemblablement endommagée au cours de la bataille de Nancy. Rien ne permet d’attester précisément la date de son déplacement. C’est probablement la forte demande et le manque de place nécessaire à la production d’armes qui entraineront un changement de lieu. Lors de la réfection du « […] gros mur […] d’arrière l’artillerie[…] » entre 1498 et 1499, la « Grange de l’artillerie » se trouve déjà à l’emplacement qu’elle occupe au milieu du XVIe s. au moment où la duchesse Chrétienne de Danemark lance le chantier d’un nouvel arsenal ayant pour fonction de la remplacer.
20La production d’armes est néanmoins effective dès 147834 ; en 1480 les premières « serpentines et couleuvrines »35 sortent des fonderies de « l’artillerie ». La fabrication se poursuit tout au long de la première moitié du XVIe s. La production nancéienne présente un catalogue d’armes variées tant par le type que par la taille ou le nom : « canons, courtaulx, arquebutes et bâtons (à feu) » y sont fabriqués. La plupart des pièces produites sont en bronze et certaines d’entre elles atteignent un poids supérieur à 3 400 livres (environ 1 660 kg). Les « arquebuses » ou « arquebutes » plus petites par la taille sont en fer. En 1521, une fonderie est construite à proximité de l’artillerie. Les fondeurs fabriquent les moules et coulent les pièces d’artillerie ; ils ont les salaires les plus élevés de l’artillerie. Leur rémunération peut varier en fonction de leur réputation36. Les artilleurs ou « maitres bombardiers » ont la gestion du parc de la « Grange d’artillerie ». Ils correspondent aux deux-tiers des emplois37. Ils peuvent également être des fondeurs. Afin d’améliorer la qualité des pièces produites, on fait appel à de la main-d’œuvre étrangère spécialisée et essentiellement germanique comme l’attestent les noms enregistrés dans les comptes ducaux : Cristien Alleman, Jaiquet Ay de Strasbourg… ou italienne, comme Jehan Ytalien en 1525. Le duc envoie d’ailleurs certains artilleurs se former à l’étranger. Didier le Fossier sera envoyé à Milan en 1508. A son retour, il a la charge de contrôler les armes des places fortes du duché.
21La production et l’activité de l’artillerie sont donc en adéquation avec le programme permanent de modernisation de l’enceinte. Les chiffres l’attestent : 74 employés y travaillent au début du XVIe s.
IV. La cartographie et l’archéologie en complément des textes
IV.1.La cartographie : le plan conservé à Turin
22Jusqu’au début des années 1990, les représentations connues de la ville ne faisaient en aucun cas état de ces différentes campagnes de travaux de modernisation de l’enceinte38. La découverte par Nicolas Faucherre d’un plan conservé à Turin39 permet aujourd’hui de nous renseigner plus précisément sur ces ouvrages et travaux. Daté vers 156040, ce document (fig. 10) reste encore aujourd’hui la plus ancienne représentation cartographique de la capitale ducale. A la première lecture, il s’agit plutôt d’un plan représentant une série de projets d’extension de la ville vers le sud et d’amélioration de son enceinte par l’addition d’une citadelle et de nouveaux bastions. Cependant, se distingue, par l’épaisseur des traits de la représentation, un deuxième niveau de lecture plus finement tracé. Il s’agit de l’état existant de l’enceinte au moment de la réalisation du plan, c’est-à-dire le milieu du XVIe s. Les trois bastions mis en chantier par Antoine de Bergame : les bastions de Danemark, d’Haussonville et de Vaudémont y figurent. Il en est de même pour les boulevards d’artillerie de la Poterne et de la Craffe. Ces deux ouvrages se distinguent par leur plan en forme de carène. Ce tracé était d’ailleurs inédit dans la cartographie nancéienne. Le boulevard de la Poterne présente un tracé plus élaboré que celui de la Craffe : le saillant forme une carène et est prolongé par deux faces formant un angle saillant puis rentrant à la jonction avec l’enceinte. Cette configuration fait effet de tenaille au niveau de la gorge de l’ouvrage et au droit de la courtine. Deux autres ouvrages ponctuent également l’enceinte, sur le front Ouest. Ils sont de plan rectangulaire ; l’un est situé entre le boulevard de la Poterne et la tour de Sar, l’autre au nord du bastion de Danemark, dans un angle saillant de la courtine. Le second perdure au moins jusqu’au début du XVIIe s., car il est encore représenté sur le plan de Claude de La Ruelle daté de 1611. Rien ne permet d’affirmer s’il s’agit de tours ou de boulevards41. Le plan montre également que de nombreuses tours sont toujours dressées dans cet environnement bastionné : la tour du Bourget au nord-ouest dans la gorge du bastion de Danemark, la tour de Sar liée à la digue mentionnée en 1540 et les tours jumelles de la porte de la Craffe englobées dans l’épaisseur du boulevard. Le décrochement du palais ducal ainsi que les tours qui le protègent marquent encore l’enceinte Est, tandis que le tracé Sud-Est est déjà rectifié par la construction du bastion de Vaudémont. La « Grosse Tour » dite du Vannier flanque encore parfaitement à cette période l’angle Nord-Est de l’enceinte à proximité du boulevard de la Craffe (fig. 11).
Fig. 10 : Le plan conservé à Turin, Archivio di Stato di Torino, Atlas d’architecture militaire, t. 3, f°76.

(Cliché : © N. Faucherre).
IV.2. L’archéologie
23Les vestiges encore en élévation de l’enceinte des XVe et du début du XVIe s. se résument aux seules tours de la porte de la Craffe. L’archéologie, au gré du suivi des chantiers de constructions nancéiens, a complété depuis plus d’une vingtaine d’années ce maigre inventaire. Les campagnes de fouilles, réalisées entre 1991 et 1997 lors des travaux d’extension du musée des Beaux-Arts situé à proximité de l’actuelle place Stanislas, ont permis de mettre au jour un empilement d’ouvrages de fortification allant de la fin du XIVe s. à la deuxième moitié du XVIIe s. (fig. 12-13).
24La topo-histoire du lieu ne pouvait qu’être favorable à la mise au jour de vestiges liés à la fortification car positionnés à proximité de la porte Saint-Nicolas, entrée Sud de la ville. Très rapidement, dès le début de la fouille, sans véritable surprise, sont mis au jour les vestiges du bastion d’Haussonville. Par extraordinaire, au cours du dégagement de l’orillon occidental du bastion, deux ouvrages plus anciens sont révélés sous les terres de remblaiement de son « remparement » : une barbacane42 et un boulevard d’artillerie. Au milieu du XVIe s. les constructeurs de l’ensemble bastionné avaient englobé la barbacane et s’étaient appuyés sur le boulevard, « fossilisant » ainsi les ouvrages antérieurs. La suite de la fouille révèlera, dans un sondage, à la jonction entre la barbacane et le boulevard d’artillerie, un troisième ouvrage antérieur aux deux premiers. Il a été daté par la fouille entre la fin du XIVe s. et le début du XVe s. Il a été interprété par les archéologues comme une petite barbacane43 ou « Bellewart »44.
La petite barbacane ou le « Bellewart »
25Cet ouvrage avancé est maçonné et ouvert à la gorge vers le nord. Il est formé d’au moins deux murs perpendiculaires ; une face et un flanc, d’environ 2 m d’épaisseur45 chacun. Sa maçonnerie est constituée de moellons et de petits blocs calcaire assemblés au mortier de chaux. Le flanc occidental de l’ouvrage, le seul à être entièrement dégagé, a une longueur conservée d’environ 8 m (fig. 14). Il est probable qu’une porte y était aménagée, comme le fait apparaître l’interruption de la maçonnerie au nord de son tracé. De part et d’autre du flanc, des rangées de piquets ont été enfoncées dans le sol. Ces aménagements appelés « bâtardeau » avaient pour fonction de compresser et de retenir au niveau des fondations le terrain instable et vaseux des fossés de la porte Saint-Nicolas.
Fig. 11 : Le front oriental et le système défensif de la porte Saint-Nicolas au courant de la première moitié du XVIe s.

(DAO : © ADUAN, R. Elter, Y. Vaxelaire).
Fig. 12 : Vue générale des vestiges mis au jour sur le site du Musée des Beaux-Arts

(Cliché : © R. Elter).
Fig. 13 : Plan général des vestiges mis au jour sur le site du Musée des Beaux-Arts

(Relevé -DAO : © R. Elter / Afan).
Fig. 15 : Vue de la barbacane depuis l’ouest

(Cliché : © R. Elter / Afan).
Fig. 14 : Vue de la « petite barbacane » depuis le nord

(Cliché : © R. Elter / Afan).
La barbacane Saint-Nicolas
26Restée inédite dans les textes et la cartographie ancienne nancéienne, la barbacane est de plan polygonal. Elle est constituée d’une face, de deux flancs et est ouverte à la gorge. Le flanc occidental n’a pas été dégagé. Son parement extérieur est cependant accessible depuis l’un des diverticules du réseau d’égouts moderne qui traverse le site46. La face, quant à elle, n’a été que partiellement étudiée car située en limite de la zone de fouille. Les dimensions de la barbacane sont de 16 m à la face47, de 24 m de longueur pour le flanc occidental48 et de 42 m de largeur à la gorge. Son parement est constitué d’un appareil irrégulier de gros blocs de marne (grise-bleutée) équarris, assemblés au mortier de chaux et calés par des moellons calcaires. La lecture de l’appareil présente de nombreuses réfections et reprises, signe d’une certaine longévité de l’ouvrage (fig. 14-16). L’ensemble de ses parois a une épaisseur moyenne de 6 m. Un bossage arrondi, demi-sphérique de 0,10 m à 0,20 m de diamètre est encore visible sur une partie des blocs supérieurs du flanc occidental (fig. 17). La porterie était également installée dans ce flanc. Son jambage, deux des chasses roues et partiellement son pavement y étaient encore conservés49. Le passage avait une largeur de 3,75 m au niveau de l’entrée sur le fossé et le couloir intérieur atteignait 4,5 m de largeur. Le sol marquait une légère pente de l’intérieur vers l’extérieur (fig. 18). Deux chambres de tir ont été aménagées dans l’épaisseur du flanc occidental et une chambre dans celle de la face. Il est probable que la face ait été pourvue d’une deuxième chambre, positionnée symétriquement à celle dégagée. A l’est, le flanc oriental était vraisemblablement pourvu de deux chambres comme l’indiquent les deux fenêtres de tirs lisibles dans l’égout. Le caractère inédit, pour Nancy, de ces vestiges pousse à une description plus détaillée de ces aménagements de défense.
IV.3. La chambre et les fenêtres de tir de la face (chambre de tir n° 1)
27La chambre de tir de la face a été aménagée à la jonction entre la face et le flanc occidental. Ce positionnement a conditionné son plan en « L » et sa double fonction de contrôle du fossé au sud et à l’ouest. Elle a une longueur de 3,5 m pour la partie Sud et de 1,80 pour la partie Ouest. Sa largeur est en moyenne de 2,2 m. Deux embrasures de tirs y ont été aménagées. L’une dans le fond de la chambre au sud et l’autre à l’ouest. De ces deux embrasures ne sont conservées que les ouvertures intérieures. L’ouverture de la fenêtre Sud est quadrangulaire. Elle a pour dimensions 0,30 m de largeur par 0,25 m de hauteur (fig. 19). L’ouverture de la fenêtre Ouest est quadrangulaire et est surmontée d’un arc surbaissé. L’arc a été aménagé dans un bloc monolithique formant le linteau. Elle a pour dimensions 0,30 m de largeur et 0,33 m de hauteur à l’intrados (fig. 19). L’appui de la fenêtre Sud est à 0,93 m du sol de la chambre et celui de la fenêtre Ouest à 1 m. L’embrasure de ces deux fenêtres s’évase à l’horizontal vers l’extérieur.
28Un aménagement maçonné a été installé au pied des fenêtres de tir sur 1,5 m de largeur. Il a pour fonction de rehausser le sol à 0,20 m de hauteur. Il résulte vraisemblablement d’une adaptation postérieure de la chambre à une arme à feu spécifique.
IV.4. Les chambres et les fenêtres de tir du flanc occidental (chambres de tir n° 2 et 3)
29Les deux chambres de tirs du flanc occidental sont orientées vers le fossé, l’une se développe au sud et l’autre au nord du flanc.
30La chambre de tir Sud (chambre de tir n° 2) est de plan rectangulaire. Elle a pour dimensions 2,1 m de largeur par 3,5 de longueur. A l’Est, elle s’ouvre sur l’intérieur de la barbacane. A l’ouest, une fenêtre de tir lui permet de contrôler le fossé. L’embrasure n’a pas été conservée sur sa hauteur totale. Elle s’évase horizontalement vers l’extérieur sur 2,5 m de longueur, pour atteindre 0,85 m de largeur au niveau de l’ouverture extérieure (fig. 20). L’ouverture a une hauteur de 0,20 m et forme un rectangle (fig. 21). L’axe de cette fenêtre de tir est situé à moins de 1,90 m du fond du fossé. Ce positionnement, lui permet ainsi un flanquement en tir rasant.
31La chambre de tir Nord (chambre de tir n° 3) est de plan trapézoïdal (fig. 22). Ses dimensions sont de 2,70 m de largeur à l’est et de 1,60 m de largeur à l’ouest. Sa longueur est de 3,1 m. L’embrasure de tir s’élargit horizontalement et verticalement vers le fossé et sur une longueur de 2,85 m. L’ouverture intérieure a pour dimensions 0,26 m de largeur par 0,20 m de hauteur. Les dimensions de l’ouverture extérieure sont de 0,90 m de largeur par 0,33 m de hauteur. Son appui intérieur est à 0,80 m du sol de la chambre. Les blocs des ébrasements extérieurs ont été travaillés afin de les arrondir et d’élargir le champ de tir (fig. 23-24). Son axe de tir se situe à 2,10 m du fond du fossé. Il est légèrement plus élevé que celui de la fenêtre précédente.
Fig. 16 : Relevé de l’élévation du flanc occidental de la barbacane

(Relevé - DAO © R. Elter / Afan).
Fig. 17 : Vue sur le bossage de la barbacane

(Cliché : © R. Elter / Afan).
Fig. 18 : Vue sur la porterie et les ouvertures de tir Sud et Ouest

(Cliché : © R. Elter / Afan).
Fig. 20 : Vue sur la chambre de tir n° 2

(Cliché : © R. Elter / Afan).
Fig. 21 : Vue sur l’ouverture de tir extérieure de la chambre de tir n° 2

(Cliché : © R. Elter / Afan).
Fig. 22 : Vue sur la chambre de tir n° 3

(Cliché : © R. Elter / Afan).
Fig. 24 : Vue sur l’ouverture de tir extérieure de la chambre de tir n° 3

(Cliché : © R. Elter / Afan).
Fig. 19 : Relevé des ouvertures de tir Sud et Ouest de la chambre de tir n° 1

(Relevé : G. André, DAO : © R. Elter / Afan).
Fig. 23 : Relevé de l’ouverture intérieure de la chambre de tir n° 3

(Relevé : G. André, DAO : © R. Elter / Afan).
Fig. 28 : Relevé de l’élévation du boulevard d’artillerie

(Relevé : I. Bourger / Afan, DAO : © R. Elter / Afan).
IV.5. Les fenêtres de tir du flanc oriental
32Depuis le réseau d’égout qui jouxte le chantier archéologique, il a été possible d’accéder au flanc oriental de la barbacane. Dans le parement constitué de blocs de marne (grise-bleutée) équarris et assemblés au mortier de chaux, deux fenêtres de tir ont été identifiées50.
33De forme ovale, elles ont chacune une largeur d’environ 0,90 m pour une hauteur de 0,30 m (fig. 25). L’architecture de ces ouvertures est plus élaborée que celle des fenêtres du flanc occidental de la barbacane. Ici, la couverture des fenêtres est constituée d’un arc surbaissé composé de trois claveaux.
Fig. 25 : Vue sur l’une des ouvertures de tir extérieures conservées dans l’égout

(Cliché : © R. Elter / Afan).
V. Le boulevard d’artillerie
34Le boulevard d’artillerie a été élevé dans le prolongement des deux flancs de la barbacane à l’emplacement du fossé qui bordait la porte Saint-Nicolas. Il avait pour fonction de prolonger la barbacane jusqu’à l’enceinte et d’englober la porte Saint-Nicolas51. Le tronçon dégagé52 a une épaisseur de 5,9 m et a été reconnu sur plus d’une vingtaine de mètres de longueur. Son parement est constitué d’un appareil irrégulier de moellons calcaires. Une chambre de tir y a été aménagée, elle est de plan trapézoïdal (chambre de tir n° 4) (fig. 26). Elle a pour dimensions 2,5 m de largeur à l’est et 1,7 m de largeur à l’ouest. Sa longueur est de 2,6 m. Les blocs qui constituaient l’ouverture intérieure ont tous disparu. L’embrasure de tir est cependant conservée dans sa longueur. A l’origine, elle atteignait 3 m. Elle s’évase horizontalement et verticalement vers le fossé. La fenêtre côté extérieur est de forme ovale. Elle a 1,3 m de largeur par 0,52 m de hauteur à l’intrados. L’architecture de la fenêtre extérieure est des plus sophistiquées : les blocs qui la constituent sont assemblés par un système dit à « crossette » (fig. 27-28). Son appui intérieur était à environ 1 m de hauteur. Son axe de tir est à 2,80 m du fond du fossé.
VI. Une architecture adaptée à l’artillerie à poudre
35L’étude des chambres et fenêtres de tir de la barbacane Saint-Nicolas et du boulevard a montré une adaptation de l’architecture aux pièces d’artillerie, entre les deux dernières décennies du XVe s. et le début du XVIe s.53. La fouille n’a cependant révélé aucune arme ou projectile en lien avec les ouvrages de défense avancée de la porte Saint-Nicolas.
36La fenêtre liée à la chambre de tir n° 2 aménagée dans le flanc occidental de la barbacane est la plus archaïque. Elle était adaptée à de petites armes portatives. Il est d’ailleurs probable qu’initialement elle ait servi pour le guet du passage vers la porterie.
37Les fenêtres des chambres de tir n° 3 – aménagée dans le flanc occidental de la barbacane – et n° 4 installée dans le boulevard et vraisemblablement celles aménagées dans le flanc oriental de la barbacane sont plus sophistiquées et parfaitement adaptées à l’artillerie à poudre. La fenêtre de la chambre de tir n° 3 a un angle de tir d’environ 12° tandis que l’angle de tir de la chambre de tir n° 4 est d’environ 18 °. Les embrasures de tir et les plans trapézoïdaux des chambres n° 3 et n° 4 permettent à deux hommes de se positionner de part et d’autre de la pièce d’artillerie et donc de la manœuvrer facilement sans diminuer le champ de tir. La largeur et la surface des deux chambres permettaient d’ailleurs de positionner l’arme sur un support, peut-être un chevalet. La nature de l’arme utilisée va du canon dit « à chevalet » pour la chambre n° 3 à « l’haquebute » pour la chambre n° 4. Il est plus délicat de déterminer l’armement utilisé dans les deux fenêtres de tir de la chambre n° 1 car une partie de l’embrasure de tir et de la fenêtre extérieure a été détruite. Il est probable que la solution mise en place dans ce cas est identique à celle de la chambre de tir n° 3 mais avec des armes de plus petites dimensions.
Fig. 26 : Vue sur les chambres de tir n° 3 et n° 4

(Cliché : © R. Elter / Afan).
Fig. 27 : Vue sur le boulevard d’artillerie

(Cliché : © R. Elter / Afan).
Conclusion
38Textes, cartographie et archéologie ont permis de reconstituer, parfois avec précision, sur une période d’un siècle entre le milieu du XVe s. et le milieu du XVIe s., l’histoire de la modernisation de l’enceinte urbaine de Nancy. Ils attestent la volonté incessante des ducs de Lorraine de mettre leur capitale hors d’un « coup de main ». Cependant, au cours de cette période, l’allure de l’enceinte va rester très hétéroclite et pendant plusieurs décennies des tours de flanquement vont garder les points stratégiques de la muraille et côtoyer des bastions. Tout au long de ce siècle de transition, qui marque la rupture avec un millénaire médiéval, la capitale ducale est restée un laboratoire d’expérimentation de la poliorcétique. Différentes solutions, tant architecturales que technologiques avec l’artillerie, y ont été essayées. Les vestiges révélés lors du chantier d’extension du musée des Beaux-Arts en sont une preuve en « trois dimensions ». Cet empilement inédit en avant d’une porte du XIIIe s. est exceptionnel. Il relève d’une remise en question en continu et une volonté permanente de proposer les solutions les plus adaptées au siège entre les XIVe et XVIIe s. Les vestiges mis au jour en ont gardé la mémoire tant dans leur appareil de maçonnerie et que dans leurs ouvertures de tir. Le grand boulevard au plan pentagonal constitué de l’addition de la barbacane et du boulevard d’artillerie est, de toute évidence une réponse au besoin de verrouiller l’entrée Sud de la ville. Mais il est surtout la résultante d’un flanquement efficace de l’angle Sud-Est de l’enceinte. Il fait partie d’un programme plus vaste de modernisation qui se poursuit sur une vingtaine d’années avec les constructions des boulevards de la Poterne et de la Craffe. Ces ouvrages à l’architecture parfois douteuse, aux plans diverses (pentagonal, carène, fer à cheval…), ainsi que le développement d’une prospère et puissante artillerie vont assurer pendant un demi-siècle la défense de la capitale ducale jusqu’à l’introduction du bastion à orillons.
Bibliographie
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Notes de bas de page
1 « Les dés sont jetés ».
2 Entre autres : Guerres de Succession puis Guerres de Bourgogne. Le décès de René 1er d’Anjou en 1480 entraîne la réunion des duchés de Lorraine et de Bar.
3 Elter, 2002, p. 391.
4 Elter, Sautai-Dossin, 1999, p. 261-266.
5 La première mention d’oppidum et castrum apparaît vers 1111-1115.
6 Lepage, 1853, t. 2 art. Nancy, p. 124. Registre de 1498- 99 « deuxième compte de receptes et dépenses faictes par les quatres gouverneurs » : « On arase les trois tours devers la porte St-Nicolas ».
7 Elter, Sautai-Dossin, 1999, p. 263 (note n° 6).
8 Fray, 1986, p. 173 et p. 182 (note n° 84) ; AD 54, G 353.
9 Ibid., p. 255 et p. 268 (note n° 132) ; AD 54, G 614, f° 38 v° pour 1435). Un deuxième ouvrage y est cité en 1468, « […] au ban de Saint-Dizier, derrière le bellewart et sur les fossés […] ».
10 Pfister, 1902, t. 1, p. 405.
11 Ibid., p. 406.
12 Marchal, 1859, p. 177-178.
13 AD 54, B 821 f°516 v°.
14 Serdon-Provost, 2013, p. 189-197 et Fray, 1986, p. 256.
15 Serdon-Provost, 2013, p. 191.
16 AD 54, B 821, n° 54 et B 969, f°601 v° pour 1462.
17 Fray, 1986, p. 256 (note n° 142) ; AD 54, B 969, f°588 à 603.
18 Victoire lors des Guerres dites « de Neufchâtel ».
19 Serdon-Provost, 2013, p. 194.
20 Voir le paragraphe consacré à la barbacane Saint-Nicolas.
21 Elter, Sautai-Dossin, 1999, p. 277 (note n° 71).
22 Ibid., p. 266-270.
23 AD 54, B 7236.
24 Ibid., B 7237. Cette mention indique également que la « Grange d’artillerie » a été déplacée depuis la fin de la Bataille de Nancy.
25 Il est probable que la construction de ce boulevard ait débuté très tôt comme le précise le Compte qui indique « les dépenses faites par Georges de Moynes pour l’achèvement du dit boulevard en 1510 ».
26 Mougenot, 1860, p. 197. Il mentionne en 1498-99, dans les comptes des « quatre gouverneurs », la dépense pour, la provision du « gros bellewart » de la porte de la Craffe. Il cite aussi la Chronique de Lorraine : « L’an MDXV fut faict le boulewaird de la porte de la Craffe », « L’an MDXIX, on moys d’apvril, fut faict, par l’ordonnance du duc Antoine, le boulewaird de la Poterne devant Nancey ».
27 AD 54, B 7246.
28 Ibid., B 7608, 7610, 7611, 7614, 7617, 7623, 7627. Cet ensemble de sources est d’autant plus précieux qu’il renseigne également d’une manière très détaillée sur les ouvrages entrepris année après année, les matériaux utilisés, leur provenance, leur quantité, le coût du transport, le nombre de journées tant des maçons que des manouvriers.
29 Ibid., B.1077.
30 Ibid., B.1084, f° 80, B.1086, f°60, B.1094 f°99 v°, B.1130, f° 104, B.1152, f° 180, B.7254, f° 91 v°.
31 Ibid., B.7256.
32 Les villes Toul et Metz ainsi qu’une partie du nord de la Lorraine seront sous domination française dès la fin de l’hiver 1552.
33 Elter, Sautai-Dossin, 1999, p. 270-271 (note n° 36). La première mention de bastion apparaît pour la première fois dans les textes à Nancy en 1565 : « somme payée à plusieurs ouvriers de l’Arsenal pour le bastillon fait au gros temps au château de Nancy » AD 54, B.1141,f° 113.
34 Serdon-Provost, 2013, p. 193. Une bombarde est fondue pour la réalisation d’une grande serpentine.
35 Ibid., p. 194.
36 Ibid., p. 196.
37 Idem.
38 La plus ancienne représentation, jusqu’à la mise au jour de ce document, était le plan réalisé par Vincenzo Scamozzi lors de son voyage en Lorraine au printemps 1600. Choné, 1982, p. 65-88.
39 Archivio di Stato di Torino, Atlas Architettura militare, t. 3, f°76.
40 Pinon, 1992, p. 69-94. L’article n’aborde pas l’étude de l’enceinte médiévale.
41 Leur positionnement peut correspondre aux lieux d’entrées des aqueducs dans la ville.
42 Tegel, 1997. La barbacane Saint-Nicolas est datée par la dendrochonologie vers 1480.
43 Kuchler, 1999.
44 Voir note n° 9.
45 Le flanc oriental est encore vraisemblablement enfoui sous le jardin du musée des Beaux-Arts ce qui lui donnerait un plan en forme de U.
46 La longueur conservée estimée du flanc oriental est d’environ 25 m.
47 Longueur estimée pour la face.
48 La hauteur conservée de l’ouvrage est comprise entre 2,2 m et 4,2 m.
49 Pour les besoins de l’aménagement des salles du sous-sol du Musée des Beaux-Arts, la porterie et la face ont été démontées.
50 Elles ont été bouchées lors de l’installation de l’égout.
51 L’étude archéologique de la courtine montre qu’au moment de l’installation du boulevard d’artillerie la courtine Sud de la ville était déjà remparée par l’installation vraisemblablement d’une fausse-braie.
52 Le deuxième tronçon est encore enfoui sous le jardin du musée des Beaux-Arts.
53 Decker 1999, p. 32-33.
Auteur
-
René Elter
Archéologue, Responsable de la forteresse de Châtel-sur-Moselle, E.A. 1132 – Hiscant-MA, Université de Lorraine
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