URL originale : https://books.openedition.org/edul/1587
L’artillerie castrale et la naissance de l’arsenal dans les Pays-Bas bourguignons : la fin du château médiéval ?
Castle artillery and the dawn of the arsenal in the Burgundian Low Countries: The waning of the medieval castle?
p. 39-47
Résumés
À ce jour, et malgré son importance stratégique et gestionnaire, l’entreposage de l’artillerie à poudre émergente n’a guère retenu l’attention des historiens. Si les châteaux princiers abritent traditionnellement le matériel de guerre, leur aptitude à accueillir l’arme nouvelle laisse souvent à désirer. Dans les pays bourguignons de la seconde moitié du XVe s., de nouvelles conceptions relatives à la gestion et à l’entretien de l’artillerie ducale comme des considérations stratégiques mènent dès lors à l’abandon progressif du château au profit d’un nouveau type d’infrastructure : l’arsenal d’artillerie. Si, contrairement à l’artillerie de siège et de bataille, l’artillerie de place ne quitte pas entièrement les châteaux du prince, la relative stabilité du nombre de canons répertoriés dans les inventaires ne doit pas cacher un manque de renouvellement révélateur…
Despite all its importance on a strategic and managerial level, the storage of early gunpowder weaponry has been largely neglected by historians. Whereas all kinds of weaponry were customarily kept in princely castles, the storage of gunpowder artillery proved a new challenge for those in charge of such weapons. During the second half of the 15th century, new ideas on management, maintenance and strategy led to the rise of the artillery arsenal, replacing the traditional castle as a depot, in the Burgundian Low Countries. However, whereas offensive artillery was often moved out of the ducal castles, defensive artillery appears to have remained behind. Yet, the relative stability of the data provided by inventories should not hide a revealing lack of replenishment of artillery kept at princely castles.
Texte intégral
1 À ce jour, malgré son importance stratégique et gestionnaire, l’entreposage de l’artillerie à poudre émergente n’a guère retenu l’attention des historiens. Certes, pendant la majeure partie du Moyen Âge, la conservation du matériel de guerre préoccupait peu les autorités : d’une part, l’armement individuel était largement à charge de combattants soumis aux levées féodales et communales ; d’autre part, châteaux et résidences princières et seigneuriales, avec leurs salles d’armes, constituaient des lieux privilégiés de conservation et d’exposition de l’armement souvent prestigieux des maisons nobiliaires1. Au bas Moyen Âge, toutefois, l’implication croissante des autorités au niveau de l’équipement des combattants, d’une part2, et la nature matérielle et stratégique de l’artillerie à poudre, de l’autre, imposent de nouvelles contraintes aux infrastructures d’accueil et amènent les pouvoirs à concevoir de nouvelles stratégies de conservation du matériel à l’abri d’ennemis humains et naturels. Déjà effleuré par Claude Gaier et Hartwig Neumann pour l’artillerie communale, le problème ne fut pas moins prégnant pour les princes3. Remarquablement conservés, inventaires et comptabilités des ducs de Bourgogne témoignent, dans les Pays-Bas de la seconde moitié du XVe s., d’une transformation de la politique princière d’entreposage dont je voudrais aborder ici les implications au niveau de l’artillerie castrale – entendue en un sens large comme toute artillerie conservée au château. Tant en raison de sources lacunaires qu’en raison d’une évolution qui semble moins aboutie, les duché et comté de Bourgogne ne seront qu’effleurés.
2En un premier temps, on interrogera l’aptitude des châteaux ducaux, abritant traditionnellement le matériel de guerre des princes, à accueillir l’arme nouvelle. Ensuite, on esquissera brièvement l’émergence, en pays bourguignons, d’un nouveau type d’infrastructure, reflet de conceptions de gestion et d’entretien changeantes comme de considérations stratégiques. Enfin, on abordera les conséquences de la nouvelle logique de conservation pour l’artillerie castrale et, plus généralement, pour le château médiéval.
I. Le château : une infrastructure traditionnelle et ses inconvénients
3Premier type d’infrastructure mis en œuvre par les ducs de Bourgogne, les châteaux domaniaux semblaient, dès le XIVe s., tout désignés pour accueillir des canons qui, éventuellement prélevés pour mener campagne, devaient aussi servir à la défense4, la distinction entre artilleries de campagne et de place étant encore floue5.
4Pour cerner les logiques de stockage au sein du château, les inventaires s’avèrent très inégaux. Leur mise en forme était tributaire des pratiques de rédacteurs qui, par leurs choix, pouvaient influencer la présentation d’inventaires ultérieurs d’une même place. Jusqu’à la fin du XVe s., au moins, l’administration centrale ne semble pas imposer de modèle pour l’inventorisation. Dès lors, parmi les modes de présentation, trois tendances peuvent être distinguées.
5D’abord, certains rédacteurs énuméraient, en vrac, le matériel ducal présent au château6. D’autres inventaires présentent un aspect plus méthodique, répertoriant systématiquement le matériel selon des critères fonctionnels, voire typologiques : objets liturgiques, literie, canons et leur matériel auxiliaire, bannières, etc.7 Ces modes d’inventorisation n’offrent guère d’indications quant à l’emplacement de l’artillerie au sein du château. Plus riche pour notre propos, un troisième mode semble refléter le parcours de visite des commis à l’inventorisation, répertoriant de lieu en lieu le matériel disponible. On observe alors une nette dispersion de l’artillerie à poudre au sein des bâtiments du château. Sans doute est-ce le reflet d’un certain pragmatisme, visant l’usage optimal des espaces disponibles pour stocker les volumineuses bouches à feu. Si des « chambres d’artillerie » accueillent régulièrement des pièces de moindre calibre, ces locaux aménagés pour la conservation de l’armement de la garnison n’étaient guère adaptés à l’artillerie plus lourde. Dès lors, bouteillerie, celliers, ateliers, voire même cuisines, sans doute désaffectées, faisaient l’affaire. En rez-de-chaussée, voire en sous-sol, ces larges pièces, souvent voûtées, permettaient de manœuvrer l’artillerie lourde et évitaient les dangers d’effondrement de planchers sous son poids. Les lourds canons pouvaient aussi rejoindre l’étage inférieur des tours et portes du château8. Ici jouait également une autre préoccupation, celle de l’engagement au sein de l’appareil défensif. Rédigé immédiatement après sa reprise par les troupes de Maximilien, un inventaire du château comtal de Woerden en Hollande, daté de 1491, est sans doute le plus explicite. À la lecture de ce véritable tour du propriétaire, on ne peut s’empêcher de penser que les bouches à feu décrites se trouvent en position de tir ou, à tout le moins, à proximité des orifices de tir9. Au final, l’important était de conserver l’artillerie à l’abri des intempéries. Même des châteaux ayant fait office de dépôt régional, à l’instar d’Audenarde, n’abritent pas de bâtiments spécifiquement conçus pour l’accueil des stocks.
6Sans doute l’absence d’une certaine centralisation au niveau du château et, certainement, au niveau du territoire pouvait-elle engendrer des difficultés de gestion et d’entretien des stocks. En effet, au même titre que les autres biens meubles, l’artillerie castrale relevait directement des châtelains et capitaines locaux. Leur entrée en fonction entraînait la rédaction d’un inventaire par un représentant de la Chambre des comptes compétente pour le contrôle de la gestion du patrimoine princier sur le territoire duquel relevait le château. L’inventaire signé ou scellé par le nouveau titulaire, son prédécesseur était déchargé de ses responsabilités. Fait en deux exemplaires, l’un rejoignait les archives de la Chambre des comptes, le double restant entre les mains du châtelain10. Toutefois, une fois l’inventaire rédigé, le contrôle de la gestion des responsables locaux ne semble guère régulier. Capitaines et châtelains ne rendent compte qu’en fin de mandat lorsque, pour cause de remplacement ou de décès de l’officier en charge, l’inventaire était renouvelé à l’intention de son successeur11. L’artillerie stockée au château échappait donc largement au contrôle des officiers de l’artillerie ducale.
7Dès lors, entretien et renouvellement des pièces pouvaient laisser à désirer. Certes, un capitaine pouvait à l’occasion s’avérer prévoyant, voire zélé, pour autant qu’il disposât localement de moyens financiers suffisants. Datant d’août 1452, l’inventaire du château principal de l’Écluse révèle qu’au cours de son mandat, Simon de Lalaing, capitaine de la place, fit réaliser 24 couleuvrines de poids et de type variable et ordonna notamment la refonte de quatre canons de bronze pour obtenir la matière première nécessaire12. Rédigé en 1471, un inventaire d’Hesdin précise qu’un petit canon de bronze fut refondu pour exécuter une « belle serpentine de metail », formée de 3 pièces et fournie de 3 chambres, peut-être à l’initiative du châtelain13. Néanmoins, ces occurrences sont rares. On ne peut d’ailleurs exclure qu’elles furent le fruit des tensions politiques pressantes avec, d’une part, les révoltés Brugeois (1436-38) ou Gantois (1452-53), et, d’autre part, le royaume de France14.
8En effet, plus qu’aux exigences d’un renouvellement régulier des stocks, les capitaines réagissaient face à des impératifs immédiats lorsque, en période de crise politique et militaire, il fallait réparer les canons et éventuellement compléter les stocks en attendant de potentiels renforts envoyés par le prince. En 1452, le capitaine des châteaux d’Audenarde et Courtrai, menacés par les révoltés Gantois, investit ainsi ses deniers dans la défense des deux places, dépenses ensuite remboursées par le receveur général des finances : tampons de bois, poudre à canon et plomb furent achetés à des artisans locaux. ÀCourtrai, un forgeron local dut en outre réparer à la hâte quatre chambres de canon. Enfin, charpentiers et forgerons assurèrent l’affûtage des pièces15. Parfois, les capitaines durent aussi acheter des pièces d’artillerie complémentaires. Toujours en 1452, le châtelain d’Ath acheta 2 grandes couleuvrines « pour ce que nulles n’en y avoit »16.
9Assurément, quand il fallait agir dans l’urgence, une certaine liberté des châtelains était bénéfique. Bien qu’elle laissât souvent à désirer, la délégation de l’entretien aux officiers locaux, proches des stocks, a également sa logique. Néanmoins, la dispersion de l’artillerie au sein des châteaux pouvait nuire à l’estimation de la puissance de feu ducale et à sa gestion rationnelle. En outre, un renouvellement de l’artillerie laissé à l’appréciation des capitaines locaux pouvait s’avérer néfaste à l’uniformisation des pièces entreprise sous Charles le Hardi en 1469, au plus tard17. Si les canons étaient souvent inscrits à l’inventaire du château pour lequel ils furent achetés, les châtelains n’envisageaient guère leur interchangeabilité entre différentes places fortes. Et les munitions envoyées en renfort risquaient bien d’y trouver des pièces de calibre inadéquat – les inventaires en témoignent18 –, à un moment où, précisément, une certaine standardisation des pièces et des calibres progressait.
II. L’émergence d’un nouveau type d’infrastructure : l’arsenal d’artillerie19
10Or, depuis la fin du XIVe s., les ducs de Bourgogne avaient recours, outre à leurs châteaux, à des dépôts pour stocker des pièces d’artillerie de campagne et des stocks d’artillerie de place20. Ces dépôts étaient implantés dans des villes loyales et stratégiquement situées. Non seulement l’artillerie devait-elle y être en lieu sûr, à l’abri de coups de main ennemis comme d’insurrections populaires, mais encore devait-elle pouvoir être menée rapidement et à moindre coût sur les théâtres d’opération envisagés, d’où le choix de lieux bénéficiant d’un réseau routier terrestre et fluvial donnant accès aux zones d’engagement potentielles. Si plusieurs dépôts se développèrent puis déclinèrent au fil du temps et des objectifs militaires, un processus de centralisation sous la responsabilité comptable du maître puis du receveur de l’arme, tendait, dès le milieu du XVe s., à concentrer l’artillerie ducale à Lille, pour les pays septentrionaux, et à Dijon, pour les pays méridionaux21. Des gardes de l’artillerie, faisant fonction de magasiniers, y furent chargés de veiller aux entrées et sorties comme à l’entretien du matériel, en collaboration étroite avec des artisans locaux se spécialisant22. Si l’entreposage se fit longtemps dans des bâtiments réaffectés ou loués – en particulier dans des hôtels princiers ou particuliers avec leurs granges, celliers, caves voûtées et halles permettant de manœuvrer l’artillerie lourde – , l’année 1461 vit la construction d’un premier entrepôt durable et fonctionnel, spécifiquement conçu pour abriter l’artillerie ducale. Comportant trois niveaux, cette « maison de l’artillerie » érigée dans l’enceinte du château comtal de Lille, véritable citadelle avant l’heure d’une superficie de près de 3 ha, était dotée d’au moins trois larges portes et de 18 doubles fenêtres. On y décèle des similitudes formelles et fonctionnelles avec les arsenaux d’artillerie de l’époque moderne, présentant un rez-de-chaussée de plain-pied, voûté, accueillant les canons, et un ou deux étages supérieurs destinés au menu matériel. Des ateliers voisins assuraient l’entretien et la production d’affûts, de manteaux, de poudre, etc. Des indices suggèrent qu’un bâtiment similaire put être construit à Dijon, mais la comptabilité lacunaire empêche toute certitude23. Quoi qu’il en soit, il semble bien que Philippe le Bon ait fondé dans les Pays-Bas le premier arsenal d’artillerie princier dont nous ayons à ce jour connaissance24. Il semble probable que des processus similaires de concentration eurent lieu simultanément dans d’autres principautés, notamment en Lorraine25. Quoi qu’il en soit, la centralisation de l’artillerie devait faciliter sa gestion rationnelle et des projets d’uniformisation.
III. Une lente régression de l’artillerie castrale : la fin du château médiéval ?
11Dès les années 1460 au moins, l’institutionnalisation d’arsenaux centraux a pu, semble-t-il, freiner la conservation d’artillerie dans les châteaux. Certes, à tout le moins dans les pays septentrionaux, les canons dispersés dans les places fortes ducales ne sont pas systématiquement rapatriés à Lille. Si un tel niveau de centralisation aurait assurément facilité la gestion des stocks et leur redistribution en temps et en lieux utiles, formule économique permettant l’engagement des mêmes pièces selon les besoins stratégiques, des résistances de châtelains locaux ne sont pas à exclure bien que les sources ne nous renseignent guère à ce propos. En outre, la prudence devait inciter au maintien d’une puissance de feu minimale dans des places excentrées ou menacées qui n’auraient pas pu être ravitaillées en temps utile.
12Mais si l’artillerie stockée au château ne semble a priori pas amoindrie, on note une stagnation à un niveau relativement stable dès l’apparition des arsenaux, alors que, jusque-là, elle semblait en progression constante. Certes, certains châteaux avaient peut-être atteint un niveau de saturation. Quoi qu’il en soit, en 1471, l’inventaire d’Hesdin répertorie 26 pièces identiques à celles recensées près de 20 années auparavant26. Quant à Schoonhoven, l’inventaire de 1446 semble parfaitement identique, du point de vue de l’artillerie, à celui de 1478, comptant 9 veuglaires et 7 canons « jetant plommées (« lootbussen »)27 ». Si ces pièces de typologie déjà ancienne (veuglaires, crapaudeaux) pouvaient encore se prêter à la défense de place, notamment en raison de chambres mobiles permettant un chargement par l’arrière, la stabilité des chiffres peut néanmoins s’avérer trompeuse en l’absence d’un renouvellement régulier des stocks. À Rupelmonde, l’inventaire de 1461 révèle 45 pièces « de vielle facon » ou « de petite valleur », une dotation inutilisable de 185 boulets de pierre « dont les canons appartenans ausdictes pierres n’y sont point », un demi tonneau de poudre « de nulle valeur a present », 400 fûts de lance « pouris et gastéz », etc. Sur 600 livres de plommées en stock, 330 livres avaient été dépensées pendant la guerre contre Gand. Les réserves ne furent pas remises à niveau : en 1461, il ne restait que 36 petites pierres et 270 livres de plommées de calibre utile. Révélant, à tout le moins pour les bouches à feu, un contenu identique à l’inventaire de 1461, celui de 1477 confirme la vétusté du matériel laissé en la garde des châtelains de Rupelmonde28. De même, à Hesdin, l’inventaire de 1471 compte plusieurs pièces brisées et une dotation de 200 pierres d’un calibre inutilisable en l’état29.
13Dans ces conditions, les places ducales devaient bénéficier d’un ravitaillement d’artillerie à partir de l’arsenal en cas de menace ennemie. Un mémoire rédigé par l’administration de l’artillerie bourguignonne atteste des pièces livrées durant les guerres opposant le duc aux Liégeois en 1465-1466. Outre 5 arbalètes d’acier et 3000 traits d’arbalète, le château de Bouvignes et la tour de Crèvecoeur reçurent par exemple 6 serpentines et 13 couleuvrines à chevalet, le tout issu des réserves de l’artillerie ducale. Le capitaine de Dalhem attestait quant à lui avoir reçu du receveur de l’artillerie une serpentine de fer30.
14Le conflit terminé, ces pièces retrouvaient-elles l’arsenal ? Les lettres de récépissé des responsables locaux ne sont pas explicites à cet égard. Si les capitaines s’engageaient à « rendre bon compte » au prince du matériel reçu, le texte ne semble pas garantir un retour à l’arsenal31. La volonté du prince étant à cet égard primordiale – et donc sa capacité à l’imposer –, il n’est pas à exclure qu’un recul du pouvoir central put contrarier le regroupement de l’artillerie à l’arsenal. À cet égard, la mort de Charles le Hardi devant Nancy en 1477 constitua un coup d’arrêt pour la centralisation et l’entreprise d’uniformisation des pièces et des calibres poursuivie32. Pris entre l’Artois conquis par Louis XI et la Flandre en révolte, l’arsenal de Lille dut même un temps être abandonné en 148533. À cette époque, l’artillerie castrale semble à nouveau croître, reflet du climat de guerre civile régnant dans les Pays-Bas. Des capitaines locaux purent intervenir dans la fabrication de matériel. Ainsi, en novembre 1478, dans le cadre de la guerre à Utrecht et en Gueldre, le capitaine du château comtal de Gouda en Hollande fit venir un maître canonnier pour refondre une pièce de bronze rompue en deux serpentines dont l’une lui reviendrait dans la mesure où il finançait la matière complémentaire34. Si l’inventaire de Rupelmonde de 1499 ne compte plus que 22 pièces pour 57 en 1477, 11 de ces 22 pièces étaient de fabrication récente : peut-être y furent-elles envoyées à l’occasion de la guerre opposant Maximilien aux révoltés flamands, à moins que les responsables locaux ne les aient achetées dans l’urgence. En tout cas, elles ne furent pas rapatriées à l’arsenal à l’issue du conflit35.
15Régent, Maximilien voulut toutefois reprendre la politique du Hardi et regrouper l’artillerie ducale, cette fois à Malines, ville dont le prince était seigneur direct36. Certes, il n’y eut plus alors de réel arsenal. Les moyens financiers manquaient et il faut attendre 1520 pour assister à la construction d’un nouvel ensemble fonctionnel de stockage, d’entretien et de production d’artillerie37. Néanmoins, un inventaire de l’artillerie ducale à Malines, réalisé suite au décès du receveur de l’arme en mars 1494, répertorie notamment 96 pièces dispersées en diverses places fortes. En copie se trouvent les lettres de récépissé servant au receveur pour recouvrer les canons, signe d’une volonté de rapatriement et de concentration38. Il faut dire que, outre les questions d’entretien et d’infrastructure, le stockage d’artillerie ducale dans des châteaux présentait un double risque, stratégique et politique. D’une part, le siège du château de Beersel en Brabant par l’artillerie française, en 1489, provoqua une véritable prise de conscience parmi l’état-major : face à un train d’artillerie efficace, nombre de châteaux n’étaient tout simplement plus défendables, et ordre fut donné de les abandonner39. D’autre part, des capitaines ambitieux représentaient un risque politique. Maximilien l’apprit à ses dépens. Dès 1483, le château de Lille fut en passe d’être livré aux Français par son capitaine, le seigneur d’Espierres – un argument de plus en faveur d’un déménagement de l’arsenal à Malines40. De même, lorsque Philippe de Clèves et Jean de Dommarien, respectivement capitaines des châteaux de l’Écluse et de Luxembourg, se rallièrent à la révolte en 1488, le prince fut cette fois réellement amputé d’un stock d’artillerie considérable41. Bref, si l’évolution n’était pas encore accomplie, l’artillerie de place tendait à être intégrée aux arsenaux, reflétant la conscience de l’intérêt d’une gestion centralisée palliant les inconvénients de son entreposage et de sa délégation à des responsables locaux. S’il n’était pas encore entièrement consommé, le déclin du château médiéval, dans sa fonction militaire, n’en semble pas moins bien amorcé en cette fin du XVe s.42.
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Notes de bas de page
1 À propos de l’équipement individuel des combattants au Moyen Âge : Contamine, 1980, p. 325-326. Quant aux salles d’armes des princes : Gaier, 1973, p. 293.
2 Contamine, 1980, p. 326-328.
3 Gaier, 1973, p. 293-296 (dans son œuvre pionnière, l’auteur, à notre sens, sous-estime les questions de stockage auxquelles les princes furent confrontés, en particulier au niveau de l’artillerie) ; Neumann, 1992.
4 Schnerb, 1988, vol. 2, p. 535-537.
5 Crouy-Chanel, 2010, p. 44-63.
6 AD 59, B 3533, n° 125629 : Courtrai [B, prov. Flandre-Occidentale, ch.-l. arr.], 2 septembre 1424 ; Ibid., n° 125639 : Nieuport [B, prov. Flandre-Occidentale, arr. Furnes], 30 août 1449 ; Ibid., n° 125659 : Rémy-en-Artois [F, dép. Pas-de-Calais, arr. Arras], 28 mai 1471, édité dans Depreter, 2014, pièce n° 21.
7 AD 59, B 3533, n° 125622, f°1r-6v : Rupelmonde [B, prov. Flandre-Orientale, arr. Saint-Nicolas], mai 1388 ; Ibid., n° 125637 : Rupelmonde, 5 mars 1430 ; Ibid., (B 3513), n° 123949 : l’Écluse [Sluis : PB, prov. Zélande], 19 août 1452, édité dans Depreter, 2014, pièce n° 4.
8 AD 59, B 3533, n° 125625 : la Motte-au-Bois à Nieppe [F, dép. Nord, arr. Dunkerque, com. Morbecque], 8 mai 1414 ; Ibid., n° 125634 : Hesdin [F, dép. Pas-de-Calais, arr. Montreuil], 15 mai 1447, édité par Depreter, 2014, pièce n° 2 ; Ibid., B 20168, n° 156081 : Audenarde [B, prov. Flandre-Orientale, ch.-l. arr.], 1er mai 1467, édité par Depreter, 2014, pièce n° 10 ; Ibid., B 3533, n° 125658 : La Montoire [F, dép. Pas-de-Calais, arr. Saint-Omer, com. Zutkerque], 26 mars 1468, édité par Depreter, 2014, pièce n° 12 ; Ibid., B 20168, n° 156096 : Petegem [B, prov. Flandre-Orientale, arr. Audenarde, com. Wortegem-Petegem], 16 février 1471. À propos de l’architecture castrale et de l’aménagement des pièces, voir en particulier : Mesqui, 1991-1993.
9 Assurant un tir rasant destiné à tenir l’ennemi loin des murailles, l’artillerie plus lourde, notamment de lourds veuglaires, était disposée à l’étage inférieur. Quelques pièces plus légères (ribaudequins démontés) pouvaient y assurer un tir fourni en cas d’assaut – pour autant, bien sûr, que ces « quade riboudekins sonder fuste » soient remis en état de marche. À l’étage supérieur, des pièces légères, principalement haquebutes et petites serpentines, devaient assurer un tir plongeant : La Haye, Nationaal Archief [=NA], Grafelijkheidsrekenkamer, Registers [= GRReg.], n° 659B, dossier gg : Woerden [PB, prov. Utrecht], f°5r-v. À propos du château de Woerden : Janssen e.a., 1996, p. 67 et 82.
10 Outre les inventaires cités aux notes précédentes, le registre de l’institution des officiers de Bourgogne est très explicite pour notre propos : suite à la nomination de Guillaume de Vaudrey au poste de capitaine de Joux [F, dép. Rhone, arr. Villefranche-sur-Saône], le 15 janvier 1468, le duc mandat « a messires des comptes que […] ilz le mectent ou facent mectre en possession dudit office en lui baillant ou faisant baillier les clefz, biens meubles, artillerie et autres choses estans oudit chastel par bon et loyal inventoire pour le double d’icelli estre apporté en ceste chambre des comptes ». Aussi les officiers de la Chambre des comptes de Dijon ont-ils « mis ledit messire Guillaume en possession dudit office et ont escript au bailli d’Aval ou son lieutenant bailler lesdictes clefz audit messire Guillaume et faire ledit inventoire et le double envoier ceans avec l’obligacion dudit messire Guillaume d’en rendre compte » : AD 21, B 2bis, f°132r-v.
11 Quant au renouvellement des inventaires, se référer aux exemples dans les notes précédentes.
12 AD 59, B 3513, n° 123949, f°3r.
13 Ibid., B 3533, n° 125660.
14 À propos du contexte : Vaughan, Philip, 2002, p. 87-92, 303-333 ; Vaughan, Charles, 2002, p. 41-83.
15 AD 59, B 2012, f°352r-353v.
16 Bruxelles, Archives générales du Royaume, Chambres des comptes, Reg. 14878, f°27r.
17 À ce propos, Depreter, 2014, p. 124-126.
18 Les inventaires présentent régulièrement des munitions de calibre inadéquat pour les canons présents. Ainsi, l’inventaire de Rupelmonde du 10 juin 1477 comptait-il 185 pierres « […] dont les canons appartenans ausdictes pierres n’y sont point […] » : AD 59, B 3534, n° 125667, f°1r-v, Notons que ces munitions pouvaient aussi provenir d’anciens stocks inadaptés à une artillerie de place renouvelée, le résultat étant sensiblement égal.
19 Indispensable pour la suite de notre propos relatif à la gestion de l’artillerie castrale, cette section présente les lignes de force d’un chapitre de notre thèse consacré à l’émergence de l’arsenal d’artillerie en pays bourguignons (Depreter, 2014, Partie II, Chap. 2.2., p. 156-183). Certainement le plus accompli, l’arsenal de Lille fera l’objet d’un article plus développé en préparation pour la Revue du Nord.
20 Schnerb, 1988, vol. 2, p. 537.
21 Depreter, 2014, t. 1, p. 156-159 ; Depreter, 2011, p. 157-165.
22 Idem, 2014, t. 1, p. 173-182.
23 Ibid., p. 163-173. Sur le château de Lille : Blieck, 1997, p. 185-206 ; Id., 2000, p. 89-132. Quant à la structure des Zeughaüser modernes : Neumann, 1992, p. 14.
24 Désignant à l’origine une infrastructure de production, d’entretien et de conservation de navires de guerre, les contemporains n’utilisent pas encore le terme d’arsenal en rapport avec l’artillerie. Précédant le transfert de la terminologie, la réalité d’infrastructures combinant des fonctions de stockage, d’entreposage et de production pour les canons et leur matériel auxiliaire n’en reste, à notre sens, pas moins réelle. Très proche de la « maison de l’artillerie » rencontrée dans les sources, l’allemand Zeughaus – maison des engins – désigne, aujourd’hui encore, ce type d’infrastructure désigné sous le vocable d’arsenal en français contemporain. Sur l’histoire des arsenaux, voir aussi Acerra & Masson, 1988, p. 66-70 ; Goenaga, 1988, p. 64-66 ; Geibig & Gelbhaar, 1998, p. 590.
25 Dans un récent article, Serdon, 2012, p. 285-318, indique que le duc de Lorraine fit construire vers 1458 une « grange pour l’artillerie » à l’intérieur de sa ville de Nancy, à proximité des remparts. Les sources n’éclairent pas la nature de ces bâtiments, et le terme de grange nous semble suggérer une construction faite de matières moins dur (abl) es que les « maisons de l’artillerie » bourguignonnes.
26 AD 59, B 3513, n° 123950 : Hesdin, 20 janvier 1453 ; Ibid., B 3533, n° 125660 : Hesdin, 6 novembre 1471.
27 NA, GRReg., n° 659B, dossier bb : Schoonhoven [PB, prov. Hollande Méridionale], inventaires du 7 janvier 1447, 25 août 1469 et 27 octobre 1478. À propos de ce château stratégique défendant les frontières de Hollande face à Utrecht et la Gueldre : Janssen et al., 1996, p. 106-107.
28 AD 59, B 3533, n° 125642 : Rupelmonde, 10 mars 1461 ; Ibid., B 3534, n° 125667 : Rupelmonde, 10 juin 1477.
29 Ibid., B 3533, n° 125660 : Hesdin, 6 novembre 1471. On repère notamment « deux petis canons plommeres d’un quartier de long dont l’un est rompu et l’aultre entier », « ung gros court vouglaire [sic] de fer encassé en boys garny de deux chambres lequel a esté nagueres rompu en l’esprouvant par ce que le fer estoit tout pourry » et « 200 pierres de veuglaires dont la pluspart sont plus gros que les engins ne porroyent porter ». Ces pièces semblaient encore en état de marche dans l’inventaire du château d’Hesdin du 20 janvier 1453 : Ibid., B 3513, n° 123950.
30 Ibid., B 20168, n° 156091. Bouvignes : B, prov. Namur, arr. Dinant ; Dalhem : B, prov. et arr. Liège.
31 À titre d’exemple, la lettre de récépissé du capitaine de Dalhem (27 août 1465) : Ibid., B 2055, n° 63981.
32 Depreter, 2014, t. 1, p. 127-128.
33 Ibid., p. 160-163.
34 NA, GRReg., n° 659A, dossier k : Gouda, 20 mai 1477, f°2r-v.
35 AD 59, B 3534, n° 125675 : Rupelmonde, 25 avril 1499.
36 Depreter, 2014, t. 1, p. 127-128, 160-163, 204-205,
37 Roosens, 1977, p. 175-247.
38 AD 59, B 3521, n° 124496, édité par Depreter, 2014, pièce n° 53.
39 Waha, 2000, p. 305-313.
40 Résumé d’évènements méritant une nouvelle étude dans : Sivéry, s.d., p. 265 ; Saint-Léger, 1942, p. 145.
41 Sur l’artillerie stockée à l’Écluse et à Luxembourg, places très bien approvisionnées de par leur caractère stratégique ou excentré : Depreter, 2014, t. 1, p. 138-141. Quant à Philippe de Clèves et Jean de Dommarien : Haemers, 2007, p. 21-99 ; Depreter, 2014, t. 1, p. 19-21.
42 Thompson, 1987, part. p. 32-102.
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Fortification et artillerie en Europe autour de 1500 : le temps des ruptures
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