URL originale : https://books.openedition.org/edul/1547
Les années 1500, temps d’équilibres ou temps de ruptures ?
Philippe Bragard et Nicolas Faucherre
p. 11-12
Texte intégral
1Les années 1500, leur rencontre artistique et leur effervescence créatrice entre gothique flamboyant et Renaissance, le basculement des états et des armées européennes vers la modernité, sont au cœur des préoccupations actuelles de nos champs disciplinaires. Il n’est que de rappeler la magnifique exposition au Grand Palais à l’automne 2010 « France 1500 » montrant l’extraordinaire explosion de la production précieuse autour de ces années là. Mais aussi les colloques « Artillerie et fortification », tenu à Parthenay en 2008, « La genèse du système bastionné en Europe (1500 – 1550) ; nouvelles découvertes, nouvelles perspectives » paru en 2014, « l’archéologie des guerres de siège sur la frontière France-anciens Pays-Bas méridionaux (XVIe-XVIIIe s.) », tenu à Valenciennes en 2015, qui disent le renouvellement disciplinaire, mais aussi celui des formes de l’architecture de guerre confrontée au boulet qui fait brèche.
2Notre colloque s’insère entre les colloques précités. Nous nous inscrivons donc entre l’irruption de la nouvelle artillerie de bronze à boulets métalliques dans le milieu du XVe s. et sa réponse architecturale, le système bastionné en Europe dans la décennie 1530.
3Notre questionnement porte sur la conception des fortifications de transition que nous allons voir défiler au travers des champs clos des expérimentations de chaque principauté européenne en émergence vers 1500 ; est-elle face au canon une réponse adaptée ou une solution de fortune ? En d’autres termes y a-t-il équilibre ou rupture ?
4Ces années sont marquées par trois ruptures fondamentales que nous envisagerons successivement ; rupture administrative, rupture stratégique et rupture technologique.
Rupture administrative
5La fin de la guerre de Cent Ans est marquée, en France, en Angleterre, en Castille et en Aragon puis dans les principautés bretonnes et bourguignonnes, par l’émergence d’une armée de métier permanente même en temps de paix, corollaire à l’impôt et se substituant à l’armée d’ost. En dehors de la cavalerie et de l’infanterie, les premiers personnels techniques fonctionnaires de ces états en cours de constitution sont les artilleurs. Ils sont présents dès les années 1445 comme corps d’élite, bientôt suivis dans les années 1520 par les corps d’ingénieurs militaires, à la fois ingénieurs de place, donc constructeurs et ingénieurs de tranchée, donc poliorcètes. La centralisation administrative voit désormais la concentration de ces armées de métier aux frontières des États européens, consommant la rupture spatiale entre châteaux-résidences de l’intérieur et châteaux-défenses aux frontières. La fortification est désormais devenue une affaire d’États.
Rupture stratégique
6Le premier modèle du château-défense est constitué par la citadelle urbaine apparue simultanément dans les provinces unies et dans les villes capitales des provinces rattachées au royaume de France dans le second XVe s. Cette citadelle constitue une nouvelle réalité de la guerre et de l’État centralisé, base logistique contrôlant la ville civile et concentrant tous les moyens de la guerre moderne en leur sein (arsenal, magasin à poudre, aux vivres et aux fourrages, casernements). Avec le fort de Salses (1497), pour la première fois, la fortification quitte la ville pour être projetée sur la frontière de l’État ; née toute armée de la cuisse d’un roi démiurge, Ferdinand d’Aragon, Salses est à la fois carapace interceptant une route d’invasion et base logistique pour porter la guerre chez l’ennemi. Désormais, les États seuls ont l’entretien de ses forts marqués entre France et Espagne par des couples de forteresses se regardant de part et d’autre d’une frontière devenue linéaire (Doullens/Bapaume, Salses/Leucate, Villeneuve-Loubet puis Saint-Paul de Vence/Nice), le tout articulé sur de grandes places de dépôts (pour la France Bayonne, Narbonne, Lyon, Amiens, etc.).
7Les provinces contestées entre France et Espagne reçoivent un statut original pour les seigneuries en marche. Se mettent en place des zones tampons pour des principautés louvoyantes roulant, tantôt pour la France, tantôt pour l’Empire, tantôt pour elles-mêmes. Ainsi des Guise, des Gondi de Retz ou de René, grand bâtard de Savoie, ainsi des rois de Navarre, ainsi d’Evrard de la Marck autour de Sedan.
Rupture technologique
8Dans les moyens d’attaque, la période est marquée par la mise au point de techniques radicalement nouvelles, dont le procédé se fixe pour près de quatre siècles.
9Tout d’abord, le nouveau canon, désormais coulé en bronze, projetant un boulet de fonte de fer et monté sur un affût mobile sur roues permettant à la fois le transport et le tir. Si le modèle se fixe dans les bandes d’artillerie du roi de France dès la décennie 1440, il convient de souligner que la brèche à la base du mur ne va devenir possible qu’après 1490.
10Ensuite, il faut souligner le développement fulgurant de la mine explosive, effectif dans toutes ses conséquences de dislocation de la maçonnerie au même moment (siège du Château Neuf de Naples en 1495).
11Enfin, se fixe alors le cheminement enterré, sur un terrain (le glacis) balayé par les tirs de la défense en tirs rasants, par des tranchées en zigzag permettant de protéger les sapeurs jusqu’au bord du fossé.
12Pour la défense, la période considérée voit la standardisation de solutions de fortune sans lendemains et de formules riches d’avenir.
13D’une part, la fixation d’un modèle international de tour à canon — torrione en Italie, rondelle dans le monde germanique, bourdzi dans le monde ottoman — conduit à une impasse dans la fortification terrestre ; pour exemple, la tour du Connétable à Ham (1477) a des murs épais de 11 m, surcoût hors de proportion avec la capacité de brèche. A contrario, la fixation d’un plan type circulaire pour la tour à la mer (cf. grosse tour de Toulon et Megalos Kules d’Héraklion, 1514) offre des possibilités renouvelées de tirs à couler tous azimuts contre les vaisseaux.
14D’autre part, la mise au point vers 1490 de l’embrasure à la française sur plan en « X » pour permettre un tir de balayage en assurant la sécurité du servant et la stabilité du mur, puissamment ventilée par un évent, va être une formule d’avenir. Tout comme le parapet épais, le glacis reprofilé au-delà de la contrescarpe du fossé, le boulevard et la fausse braie, la galerie d’escarpe au niveau du fond de fossé, pour servir de contremine et d’écoute.
15Dans ce cadre, une place à part doit être accordée au moineau (puis caponnière), coffre blindé de pierre, tapi dans le fond du fossé et ne rentrant en action qu’au moment de l’assaut, formule phare de la période de transition car adaptation à moindres frais à l’arme à feu, qui va perdurer jusqu’aux guerres de Religion (Orléans, Nantes, Bridoré, Loches), puis refleurir dans les forts polygonaux de Séré-de-Rivières après 1874.
16Les réponses à l’artillerie que nous allons examiner de concert, identiques d’Utrecht à Otrante et de Cologne à Fontarabie, constituent à ne pas s’y tromper un moment d’équilibre dans les formes d’architecture de guerre, ce colloque est là pour le démontrer.
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Fortification et artillerie en Europe autour de 1500 : le temps des ruptures
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