La vie artistique
p. 35-49
Texte intégral
1L’exposition universelle s’était déjà tenue en 1889 à Paris avec une section peinture. En 1900, elle est l’occasion d’une grande rétrospective intitulée « Centennale de l’art français ». André Fontainas, que l’on connaît d’habitude plutôt pondéré, s’insurge contre la mauvaise organisation de cette exposition qui tend précisément à faire croire que l’art n’a pas avancé d’un pas depuis 1889. Il écrira par la suite deux articles beaucoup plus modérés sur l’exposition elle-même, en juin et juillet 1900.
2De vagues rumeurs, depuis un temps, circulent d’ateliers en ateliers touchant l’organisation de la section des beaux-arts à l’Exposition universelle. Un mécontentement général parmi les artistes se prépare. Déjà l’on voit les étrangers, peu satisfaits des emplacements médiocres qui leur sont délaissés, disposés à envoyer à Berlin plutôt qu’à Paris : peut-être les Français encore devront-ils émigrer, cette année, pour se faire connaître et apprécier !
3Une commission – plusieurs commissions ou comités, subdivisés, sans doute, comme il sied, en sous-comités avec présidents, secrétaires, etc. – tout ce qu’il faut pour donner une importance officielle à des gens qui n’en sauraient acquérir d’autre, je ne sais quelle réunion, je veux croire, compétente de messieurs décorés, chargée de préparer l’exposition des beaux-arts, de façon à faire voir d’ensemble les caractéristiques de l’art français au xixe siècle, émet, paraît-il, la prétention singulière de choisir, selon ses préférences, et d’exclure. Le tout sous prétexte que la place fait défaut !
4On peut pressentir les résultats : à quelle date commencez-vous ? – Supposons, je ne me suis pas mis au courant des règlements administratifs – supposons 1800 : David, Gros, Géricault, Prud’hon, Gérard ; Fragonard ne meurt qu’en 1806, on peut songer à lui ; ensuite, avec Ingres, Flandrin, et, pourquoi ? Heim, Scheffer, Schnetz, etc. ; avec Delacroix, Devéria, Chassériau, Decamps, Daumier peut-être, Diaz… ; les rénovateurs du paysage : Th. Rousseau, Corot, Millet, Daubigny, Chintreuil ; les orientalistes, et des noms, des noms qui survivent à des œuvres, tout cela au hasard et sans sélection, soit ! c’est une époque, il n’y a, là, rien à redire, et Courbet même en sera.
5Plus récents, pêle-mêle, figureront, je suppose, académiques et révolutionnaires (révolutionnaires, encore !) les peintres dont les œuvres ornent le Luxembourg : Manet ? Sans doute ! Discrètement, Monet aussi, et Renoir, et Pissarro – le triomphe serait invraisemblable de détenir un ou deux Degas (on pourrait piller la maison Durand-Ruel, à la rigueur ?) – Berthe Morisot, sans doute. Caillebotte, encore. Puis ? – Rien ne s’oppose à introduire, entre deux Damoye et deux Billotte, un simple Guillaumin ; entre deux Friant ou deux Louis Deschamps, une étude de maternité de Mary Cassatt. Il y aura d’ailleurs Fantin-Latour, Carrière, Besnard et, j’oubliais, Puvis de Chavannes.
6Oui. Mais Cézanne ? Odilon Redon ? et, plus jeunes, Gauguin (Van Gogh était hollandais !), Vuillard, Bonnard, Sérusier, Ranson, É. Bernard, Roussel, Maurice Denis ? – (Denis ? oh ! Denis a été admis au Champ de Mars), et… et, oserais-je m’y risquer ? Seurat, Signac, Luce, Cross (Van Rysselberghe est belge !), de Groux ?
7– En vérité, la responsabilité des comités organisateurs se trouverait, s’ils accueillaient des noms aussi entachés d’audace, étrangement compromise. Si la foule s’ameutait ? Si l’on allait rire ? Vraiment leur gloire est, jusqu’ici, bien peu assise, ces noms ne rayonnent pas encore avec une certitude établie, et, déjà, tolérant, sans restriction, l’admission, avec des œuvres prudemment choisies, de tout l’art impressionniste, ne montrons-nous pas notre bonne volonté conciliatrice, notre respect des tendances les plus avancées, notre insouci de ce que le public, encore mal préparé, ne peut comprendre ni aimer ? – Il faut bien supporter, en retour, que nous le satisfassions par un ample déballage de Bouguereau, de Tattegrain et de Deltaille, blaireautages cireux et patriotismes d’occasion, relevés, au reste, par ce que la foule peut avoir de bon goût lorsqu’elle s’éprend du sentimentalisme breton de Cottet, ou de l’admirable héroïsme d’un Anquetin.
8Donc, fussent-ils les pires oseurs, fussent-ils les plus rances académiques, nous acceptons tout ce qui tient, de près ou de loin, à ce qu’on a si victorieusement, si décisivement dénommé les saines traditions françaises. Ah ! les jeunes gens d’aujourd’hui ont bien du talent, mais quels casse-cou ! quels casse-cou ! Qui est sûr du lendemain ? Si nous allions recevoir quelque ouvrage d’un mauvais plaisant, à qui plus tard nulle gloire n’est réservée ? Que de risées, et c’est nous, messieurs officiels et graves, qui, responsables d’une telle mystification, resterions compromis à tout jamais, en pure perte ! Donc, de la prudence, beaucoup de prudence, et, puisqu’en réalité un trop petit emplacement nous a été concédé, nous userons là d’une excuse facile et péremptoire pour exclure tous les gêneurs. Voilà !
9– Calcul vraiment exquis ! adorables prévisions, chère prudence ! Quoi : Vous êtes élus, vous, par un gouvernement sagement éclectique, vous, gros messieurs de la critique ou de l’art, à l’exclusion des tapageurs et des casseurs de vitres, pour faire une besogne utile à tous, impartiale et réfléchie. Votre premier soin est de sauvegarder votre réputation, en éteignant toute flamme d’enthousiasme et de colère, en vous composant, simples délégués par qui devrait éclater aux yeux de tous le triomphe de la pure lumière et des chatoyantes couleurs dans l’art français, un programme neutre, gris et bitumeux. Oui, il y a quelque part de l’audace, de la jeunesse, de la ferveur virile et de l’enthousiasme ; vous ne nierez pas que ceux à qui ces qualités sont départies ne déploient un curieux, un lumineux talent, sans doute ? Eh bien, de quel droit leur fermez-vous la porte ? De quel droit les chassez-vous ? De quel droit même, s’ils ne viennent pas à vous, ne les recherchez-vous pas, ne les forcez-vous pas d’entrer ?
10C’était là votre rôle vrai, et je m’étonne – car on prononce parfois les noms des membres de cette étrange commission – que certains de ceux qu’elle a accueillis dans ce qui doit lui tenir lieu de sein, bien connus par les gages sûrs qu’ils ont donnés déjà aux promesses d’un art libre et nouveau, ne se soient pas insurgés, n’aient pas violemment rejeté les prétentions des stériles et de sots, n’aient pas su imposer, sinon l’admiration des efforts loyaux et ardents, le respect et la tolérance. Ne pas se compromettre ! Quand c’était se compromettre, précisément, qu’il fallait oser, et dire hautement : Voici l’art de tradition académique, ici, puéril et avachi, comprenez donc : erreurs ou folie ? Systématique outrance de déplorables innovations ? Pourquoi, de l’autre côté, tout ceci vibre-t-il, chatoiements des lumières, et palpite-t-il, souffles d’air large qui circule ?
11On eût enfin assisté à la confrontation nécessaire, mieux qu’aux salles ennuyeuses du Luxembourg, où toute étude impartiale forcément reste incomplète : les morceaux des maîtres les plus réputés, les plus importants sont absents, il s’y faut trop souvent contenter de trop peu de chose ! Vous aviez, à votre disposition, pour quelques mois, les collections particulières, les magasins Durand-Ruel, Bernheim jeune et Vollard ! vous n’allez pas en profiter, vous allez refaire l’exposition de 1889, au risque de laisser entendre que l’art, en France, n’a pas bougé, que nulle tendance neuve, que nul nom, depuis dix ans, ne s’est produit !
12Et quand donc la lutte a-t-elle été plus vivace, plus acharnée ? quand les tendances plus diverses et plus désintéressées ? quand les moyens plus réfléchis ? les sensibilités plus affinées et plus ardentes ? Songez-y, si vous ne le proclamez pas, c’est prendre position dans les bastions adverses parmi les négateurs aveugles, et rejeter tout ce qui n’est pas du passé, tout ce qui n’est pas encore, à coup sûr, acquis, toute recherche, toute nouveauté. Vous serez les adorateurs des gloires consacrées, et les contempteurs fougueux des volontés audacieuses et franches. La victoire, vous vous en faites les vils hérauts, et c’est le combat acharné vers la conquête de demain qui seul importe !
13Mais vous vous abaissez au devant, au contraire, des triomphes déjà indigents, si vous ne vous inclinez pas même, avec un respect feint, devant les habiletés sournoises qui les singent !
14Ah ! je vous aimerais mieux, inébranlables et obstinés entièrement ! Soyez sans merci pour les jeunes, non parce qu’ils sont, dans le monde officiel, les plus faibles aujourd’hui, mais parce que vous ne voulez admettre qu’un art d’ennui pompeux et stérile, conforme à des visées d’institut ! Soyez sans merci aux jeunes, rejetez les novateurs quels qu’ils soient, et, parmi leurs aînés encore, les révoltés, les réfractaires. Plus d’impressionnisme, plus de sincérité, qui, vocifératrice, bouscule l’art. Tenons-nous-en à de saines normes : jardins de Le Nôtre, colonnades de Perrault, qui ont d’ailleurs aussi leur charme, architectures déchues (quoi ? la Bourse !) et toi, David, Ingres enfin, régissez tous nos efforts !
15Plus d’impressionnisme, plus de libres accès d’héroïsme ou de vérité ; la convention, la routine. Là on est sûr de soi comme des autres, on sait en vertu de quels principes estimer ou dédaigner un peintre, la méthode est établie, pourquoi, si elle fait ses preuves, la renier ou la fuir ?
16Donc, Manet, Degas qui peint d’un procédé si unique, Monet, et Courbet, et les autres paysagistes, Corot et Rousseau, des révoltés, méprisons-les, et de tous les plus froidement penseur, Delacroix, si chaud, si emporté, que faudra-t-il qu’on dise de lui ?
17Encore, jadis, le pouvait-on supposer en proie à son déplorable tempérament maladif et bilieux. On savait, en musique, en littérature, ses goûts posément classiques, on regrettait les incartades de son génie inquiet et instinctif. Depuis qu’ont paru les trois malheureux tomes de son Journal, l’opinion a dû changer. Delacroix recherchait la vie, sciemment, la couleur éclatante et pure, la lumière ; il ne reculait devant aucun des procédés les plus haïssables, et la division par touches contrastées et menues de ses teintes dans maints endroits de son Massacre de Scio, de sa Barque de don Juan, etc., constitue moins une erreur d’un instant que le résultat d’une patiente recherche de l’effet et de l’expression, une très volontaire, une mûre audace ! Alors faudra-t-il admettre comme des chefs-d’œuvre le 28 juillet 1830, où tient déjà toute une manière de Manet ? les Femmes d’Alger dans leur appartement, qui précèdent et justifient par avance l’art purifié et frais de Renoir ? – Bien plus : dans ce fâcheux Journal M. Paul Signac, ce pointilliste, on sait ! n’a eu qu’à puiser au hasard pour échafauder habilement une précise et vigoureuse justification des recherches et des tendances du groupe de peintres auquel il appartient.
18Il faut exclure Delacroix.
19André Fontainas, « Art moderne », février 1900, p. 522-526.
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20Depuis les années 1880, l’embellie économique a permis une nouvelle prospérité du marché de l’art parisien, qui prend une place de plus en plus importante au détriment des salons et des collectionneurs-mécènes. Dans ces deux articles, Charles Morice montre la nécessité du marchand et son influence sur les salons mais aussi le rôle nocif qu’il peut jouer en favorisant la médiocrité de la production artistique.
21Il est entendu que, de par le monde, aujourd’hui, la peinture est française, et il n’y a pas de conviction plus solidement assise que celle-là dans la pensée de nos « Nationalistes intellectuels » (la catégorie existe et fait comme une faction dans le parti). Il n’en est pas, je crois bien, de mieux fondée. On pourra s’en convaincre aisément en jetant un regard sur le très instructif « Tableau synoptique des maîtres de l’art moderne du xiie au xixe siècle », dressé par M. A.-F. Wauters, de Bruxelles. On y verra la colonne française, un peu vide jusque vers la seconde moitié du xviie siècle, peu à peu se peupler alors, pour se combler aux deux siècles suivants, tandis que, par une progression parallèle et inverse, les colonnes consacrées aux autres écoles, notamment aux écoles italienne, hollandaise et espagnole, deviennent presque désertes. Encore convient-il d’observer que seuls les noms des artistes morts ont été admis dans ce tableau et qu’il fut arrêté en 1897. On sait, depuis lors, quels glorieux noms de chez nous ont dépassé le cercle d’ombre des jours ; on sait aussi quels grands noms encore – oui, les plus grands de ce siècle naissant – font dans cette ombre une clarté française.
22Donc, je suis bien heureux de le croire, nous tenons les sommets, à cette heure, dans l’empire de l’art.
23Mais, et je suis bien fâché de le voir, on ne s’en douterait certes pas à parcourir les petits salons et salonnets que mensuellement je signale aux lecteurs du Mercure.
24Il me faudrait plus d’espace qu’il ne m’en est accordé dans cette rubrique pour déduire les motifs de cette extraordinaire médiocrité de la production jeune actuelle, et c’est l’objet d’une étude qui ne saurait être superficiellement et hâtivement menée. J’en veux seulement indiquer ici l’un des facteurs : le facteur « marchand de tableaux ». Il y a marchands et marchands, n’est-ce pas ?, les bons et les mauvais, les habiles et les maladroits… Je n’ignore pas qu’ils se rangent tous dans la première des deux catégories, je ne dis pas qu’ils aient tous tort – mais c’est surtout peut-être quand chacun d’eux en exclut tous les autres qu’ils ont les plus sérieuses chances d’atteindre la vérité. Au vrai, il serait difficile de préciser le critérium qui prescrit à tel marchand d’accueillir cet artiste-ci et d’évincer celui-là. Je connais et de jeunes et d’encore jeunes peintres, d’un talent sincère et personnel, qui ne trouvent pas où exposer, tandis que les murs des galeries marchandes sont couverts de choses devant lesquelles ma critique a souvent bien de la peine à se garder dans les strictes bornes de la politesse. Sans doute, plusieurs de ces rebutés manquent d’argent – de cadres, même. Mais la question pécuniaire n’y est pas pour autant qu’on pense…
25Eh bien, sans plus insister, je ne croirai pas avoir inutilement écrit si quelques-uns de ces inévitables intermédiaires entre les artistes et le public – les marchands, après m’avoir lu, tout en protestant bien vite que je suis dans l’erreur, songent, tout de même, à s’inspirer d’un esprit de sélection plus sévère, à faire, peut-être… qui sait ?… l’éducation de leur propre goût en même temps que celle du goût public…
26Et, ceci dit, je reprends avec un nouveau courage mes pérégrinations parisiennes à la quête de la belle œuvre nouvelle, ravi si je la rencontre et d’avoir à me contredire, point trop surpris hélas ! si elle tarde à se montrer.
27Charles Morice, « Art moderne », février 1903, p. 549-550.
28Aujourd’hui plus que jamais, entre la production de l’artiste et le goût ou la curiosité du public, s’impose l’intermédiaire intéressé, le marchand. À bien des reprises, on parla de le supprimer, et quelques tentatives furent faites dans ce but… On en reparlera, on fera – je sais qu’on fait à cette heure même de nouvelles expériences ; de tout cœur je souhaite leur succès. En attendant, le marchand reste, dans la vie artistique, un facteur considérable. Son influence sur sa double clientèle de producteurs et d’acheteurs n’est pas niable. Elle grandit sans cesse. Les galeries marchandes se multiplient. Les amateurs et les critiques ont pris l’habitude d’y faire de périodiques pèlerinages. Si ce mouvement continue à suivre l’ascendante progression que nous avons pu observer depuis cinq ou six ans, il finira par nous compromettre gravement les salons annuels. Ils ne sont déjà plus guère que de vastes récapitulations des expositions privées, ou par groupes restreints, qui se produisent dans les boutiques, et, même, trop docilement ils subissent la tyrannie des boutiquiers, réels exposants, qui parlent et commandent au nom d’une collectivité complaisante. Cette faillite des salons, bazars à peu près tous, ne serait point déplorable, en somme, si elle ne se produisait au bénéfice des magasins. Ceux-ci triomphent grâce à l’erreur que commettent l’État et la Ville, qui croient s’acquitter de tous leurs devoirs envers les artistes et le public épris d’art en leur donnant asile une fois l’an. En réalité, le bon sens voudrait que le palais dédié par la République aux beaux-arts fût à la disposition de ceux-ci de manière permanente… Mais j’oublie qu’on en a sans cesse besoin pour les automobiles ! Trop heureux, donc, l’artiste que les marchands lui permettent d’atteindre le public en les enrichissant. – Ces réflexions, mélancoliques ou joyeuses, selon qu’on s’oriente du chevalet ou du comptoir, visent « l’état général des mœurs » et non pas, ai-je besoin de le dire ?, la personnalité de tel ou tel négociant en art, élément irresponsable de cet état que sa fonction n’est pas de réformer s’il en profite ; profiteur, du reste, à sa façon bienfaisante, puisque nous sommes tous très heureux – artistes, amateurs et critiques – qu’il ait lieu : et s’il n’existait pas nous l’inventerions, provisoirement, sans abdiquer l’ambition de le supprimer le plus tôt possible. – À noter, en passant, qu’ayant eu vent du danger il cherche à cacher le vrai motif de sa lucrative activité. Que parlais-je de magasins ? Il n’y a plus que des galeries, où des hommes de goût nous appellent…
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29Au mois de juin 1911, Charles Morice quitte définitivement la chronique artistique du Mercure de France. Dans cet article, qui évoque la modernité d’Ingres à l’occasion du salon qui lui est consacré, il revient sur la médiocre multitude des salons et expositions ainsi que sur le rôle des pouvoirs publics, explicitant les raisons de son départ.
30Il n’y aura pas eu, au mois de mai 1911, moins de six grandes expositions périodiques simultanément ouvertes à Paris. Ce sont les Salons des indépendants, de la société nationale, des artistes français, des dessinateurs humoristes, des humoristes, de l’art religieux. Le tout, sans préjudice de copieuses rétrospectives et d’un bon nombre de manifestations individuelles d’artistes vivants.
31C’est, au bas chiffre, une trentaine de milliers d’œuvres d’art dont le critique devrait rendre compte.
32La tâche dépasse les forces humaines, et, comme il n’y a pas lieu d’espérer que le nombre des « artistes » et leur fécondité diminuent avant longtemps, le critique – du moins l’actuel critique d’art du Mercure de France – renonce à une fonction dont il n’aperçoit plus l’intérêt, étant donné que le mérite des œuvres diminue à mesure que croît leur nombre. Sans doute, c’est toujours en des esprits exceptionnels aux deux sens du mot que s’incarne l’esprit vivant. Le génie et le talent même ont toujours été rares. Les plus grandes époques ont dû leurs plus éclatantes réalisations à l’initiative de quelques têtes de lumière ; de nombreuses mains dociles leur obéissaient ; une foi commune animait ce peuple de travailleurs, passionnément soumis à la plus naturelle, et partant la plus stricte hiérarchie. Mais ce qu’on n’avait guère vu, je crois, avant nos temps, c’est cette intrusion de la multitude, en ordre dispersé, dans le domaine des Lettres et des Arts. Invasion formidable des Barbares de l’intérieur. Le respect nécessaire – presque une crainte – du livre et du tableau a (provisoirement) disparu. On « se met » tout de même écrivain, commerçant, artiste, aviateur. On produit avec d’autant plus d’activité et de fécondité qu’on est moins informé des conditions, des lois de la production, et il résulte fatalement de ce concours de l’ignorance et de l’imprudence un abominable chaos. Dans ce désordre, où ce ne sont pas les unités les plus misérables qui font le moins de bruit, le talent risque plus que jamais de passer méconnu. Le goût général, du reste, a terriblement baissé. Innombrables producteurs sans talent, mais qui ne quittent jamais le pinceau ou l’ébauchoir, innombrables amateurs sans instinct, mais qui ne cessent de quêter des informations, des « tuyaux » : les uns et les autres veulent tous être, comme ils disent dans leur jargon, « d’avant-garde », et ces deux cohues d’agités, qui se moquent, au fond, de l’art absolument, le compromettent pour de longues années par l’abus qu’ils font de son nom. Les pouvoirs publics, avec une étrange libéralité, favorisent ces mouvements négatifs, et l’art n’aura jamais subi autant d’encouragements que depuis l’heure où il est devenu impossible de mettre en doute sa décadence. Il est vrai que ces encouragements, savamment organisés, le cantonnent dans des domaines étrangers à la vie. On multiplie les musées, et sans doute il faut nous en féliciter, puisque cette incarnation des chefs-d’œuvre les dérobe aux atteintes du public et des conseils municipaux : mais comment ne pas voir que ce système consacre la séparation de la vie et de l’art ? C’est dans les musées seulement, tout à l’heure, qu’il sera possible de voir des choses belles : croyez-vous que les ouvriers, croyez-vous que les bourgeois eux-mêmes aillent souvent dans les musées ? Il faut le loisir, il faut le désir… Le conseil de beauté que tous, dans les villes antiques et dans celles du Moyen Âge, pouvaient recevoir en allant quotidiennement à leurs travaux, à leurs plaisirs, à leurs affaires, à leur repos, nous en resterons privés, et cependant – car il faut bien que les États témoignent par des monuments de leur force et de leur prospérité, attestent par des statues la vie et les services des générations – nos rues et nos jardins, où déjà elles abondent, se combleront de hideurs architecturales et sculpturales qui saliront irrémédiablement les yeux de nos enfants. D’autre part, on laisse les salons se multiplier aussi, et le directeur des Beaux-Arts y fait, au nom de l’État, des achats, accorde aux auteurs des œuvres qu’il remarque de récompenses, commandes, bourses de voyage, décorations, etc. Même, quand c’est M. Dujardin-Beaumetz, par exemple, qui tient le poste, il serait injuste de dire que ces distinctions aillent partialement aux seuls bons élèves des professeurs de l’École et des membres de l’Institut. Ce n’en est pas moins à ces bons élèves, en définitive, après leurs maîtres, que sont réservées les faveurs les plus éclatantes, celles qui confèrent à leurs bénéficiaires le titre représentatif ; eux seuls édifieront les palais de l’État et de la Ville et les décoreront. – Nous savons comment ils s’acquittent de cette haute mission, quelle abomination ils sont en train de faire de notre naguère encore admirable Paris.
33À médire ainsi de son temps, je sais qu’on provoque peu de sympathies. Je suis moins sûr, si l’on dit vrai, qu’on parle en vain, et de tels avertissements témoignent d’une ardente confiance en l’avenir : car à quoi bon les donner s’il fallait désespérer ?
34Je sais aussi qu’on pourrait se consoler de l’affligeant spectacle de la médiocrité générale en s’occupant seulement des artistes doués, des œuvres de valeur, et c’est une consolation que j’ai souvent cherchée, ici, dans mes articles sur l’art moderne. Mais comment échapper toujours, si toujours elle devient plus encombrante, aux témoignages de la sottise, à ce fait monstrueux d’une production énorme, chaque année plus énorme et qui s’étale avec la tranquille impudeur d’un fait fatal et d’une universelle irresponsabilité ?…
35Charles Morice, « L’art contemporain et M. Ingres », 1er juin 1911, p. 466-468.
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36L’année artistique se déroule selon un calendrier déterminé, dont on trouve l’écho dans la chronique du Mercure de France : au creux de l’été et des premiers mois de l’année répond l’agitation des mois d’avril à juin avec le Salon des indépendants, de la Société nationale et des artistes français et du mois de décembre avec le Salon d’automne. Gustave Kahn évoque avec ironie ce déroulement codifié de l’année artistique, éreintant au passage aussi bien les artistes académiques que les avant-gardes.
37L’année picturale se calcule d’après les vacances, la clôture des salons et la réouverture du Salon d’automne. Elle va commencer ; elle sera magnifique ; on peut le croire et le prophétiser d’après l’expérience acquise. Toutes les années d’art sont magnifiques et même compensatrices, car les années de désastre national ont pour effet de faire surgir plus de peintres militaires. Et d’ailleurs comment souvent admettre qu’un art, que des arts plastiques, auxquels vaquent sans cesse, appliquées, affairées, laborieuses, quarante mille personnes, puissent connaître des heures de défaillance ! La paresse d’un peintre est toujours effacée par l’effort de six peintres. Il y a des paresses individuelles, mais il n’y a jamais de grève. Chaque peintre aura cette année comme les précédentes son exposition particulière, sa participation aux expositions de groupe et son ou ses salons. On s’inscrira chez les propriétaires de salle ; on continuera à rémunérer leur cimaise très cher, leur payant tous les quinze jours le mètre de paroi à peu près au prix du mètre carré de terrain dans les faubourgs de Paris ; une foule élégante se pressera aux inaugurations de ces expositions et dès le lendemain de ces inaugurations des gardiens oisifs pourront poursuivre leur rêve en une parfaite solitude, à peine troublée par les critiques d’art, par les artistes exposants, leurs familles et leurs amis. Ainsi se perpétueront les apparences d’une vie esthétique brillante et féconde. Les grands salons continueront à expulser le plus possible tout effort nouveau, à éviter au visiteur tout effort mental et tout dérangement d’habitude. Il est consolant de penser qu’à la Société nationale on retrouvera les mêmes tableaux des mêmes peintres à la même place en même nombre et que, sachant sur quel nombre de convives ils peuvent compter et instruits d’avance de leur corpulence, les placeurs n’auront qu’à obéir à leur mémoire pour obtenir une ordonnance d’exposition qui pour être toujours la même n’en sera pas moins accueillie avec un petit murmure approbatif. Il suffit pour cela qu’une tenture gris bleu soit remplacée par une tenture gris rose et qu’on concentre les hardiesses dans la composition du salon carré de droite ou de celui de gauche. Cela est très important ; c’est ainsi qu’on donne à l’invité cette sensation de diversité dans la monotonie qui nous est si chère. C’est en modifiant le jeu d’exposants d’un salon carré qu’on donne un vernis d’audace et d’imprévu aux toiles des autres salles ; le jour où l’on modifiera d’un coup, hardiment, les deux salons carrés à la fois, ce sera ce renouveau, une révélation, presque une révolution.
38Nous aurons heureusement des écoles nouvelles. Les novateurs exposeront presque toutes leurs œuvres intéressantes avant le premier mai ; cela leur nuit. On n’est pas encore à ce moment assez saturé de peinture courante. Les chercheurs, les inventeurs et la fantaisistes auraient tout intérêt à se montrer plus tard, après que le grand Salon des artistes français aurait ouvert ses portes. Après une promenade dans ces longues savanes où l’histoire de France ancienne alterne avec le récit de récents voyages présidentiels, où les toiles célèbres des musées sont représentées par des parentes pauvres, on aimerait voir n’importe quoi de différent ; après avoir entendu de faux Mozart et de faux Haydn et de faux Rossini à satiété, on aimerait entendre couper du bouchon. Ainsi les hardiesses les plus ardentes pourraient se faire pardonner. Elles en ont bien besoin ; le meilleur argument que beaucoup peuvent donner de leur vision en spires, en carrés, en allégories, en ovales, en arabesque, en vrille, c’est bien la platitude de la vision établie, de la vision d’Institut. Qu’ils s’arrangent donc à voisiner dans le temps et l’espace, par la salle et les locaux, on reconnaîtrait mieux les siens.
39Le développement de l’art décoratif s’annonce, comme tous les ans, merveilleux. Voici quelques années qu’il redevient tous les ans et de plus en plus résolument français. Il est assez curieux que toujours reconnus bien français au moment où ils exposent, nos décorateurs ne laissent plus de ce gallicisme qu’une image affaiblie lorsque leurs expositions se ferment. Aussitôt ces clôtures et pour l’avenir on leur prodigue à nouveau l’adjuration de bien franciser leurs bâtons de chaises et leurs tringles à rideaux. Le grand match engagé avec Munich n’est pas clos. Il durera, il recommencera avec des efforts de plus en plus subtils, de plus en plus adéquats, de plus en plus généraux et toujours tenant le plus grand compte de l’utilité et de la matière, sans qu’on puisse comprendre comment tous les décorateurs ayant tous cet immense souci de l’utilité et de la matière il puisse y avoir tant d’esthétiques diverses pour faire un bon fauteuil de bois et cuir.
40L’art actuel est plein d’intérêt ; les chercheurs y sont nombreux. Il répand encore un vif éclat de par ses vieux maîtres qui étaient les novateurs d’il y a trente ans. Ce ne sont pas eux qui sont les plus suivis, ni dont l’influence est la plus vive ; ils venaient de Turner, de Delacroix, de Courbet, de Corot ; ils apportaient une science nouvelle de la lumière. De même que l’art de Watteau rompt avec la pompe de Lebrun, celui de Delacroix avec celui de David, ils rompaient avec un art pseudo-classique, un art d’atelier, ils avaient ouvert les yeux et ils voyaient et traduisaient. Ils avaient retrouvé la nature toujours approchée avant eux par les grands peintres, mais oubliée par beaucoup d’autres. Ce sera la grande gloire de l’impressionnisme d’être arrivé directement à la transcription de la vie, directement à la lumière. Aussi a-t-on tort de tant les quitter pour poursuivre ses réalisations trop différentes. Les artistes d’hier n’étaient point parfaits, soit qu’ils fussent des chercheurs de lumière, ou bien que, épris de la vie des êtres comme Fantin-Latour, ils aient laissé le paysage pour susciter des figures. Mais peut-on trouver, même en cherchant bien dans les salons, des artistes qui, reprenant l’art de Fantin, le développent, arrivent à figurer des ensembles de modernes, avec leur vie, leur aspect, une évocation de leur mentalité. Il semblerait qu’il y ait, au bout de cet art-là, quelque chose d’intéressant à trouver, quelque chose qui serait comme les grandes toiles des Hollandais, représentant ces corporations, mais faites avec plus de souci de caractère, puisque dans une foule moderne les caractères sont plus diversifiés. L’impressionnisme, qui a fait tant de belles œuvres, a laissé ce terrain-là en jachère. Il serait intéressant que quelques jeunes talents s’y portent. Dans tous ces efforts picturaux récents on ne voit point que la vie toute moderne tienne une grande place. Les sujets traités sont monotones. Cette année nous apportera-t-elle là-dessus des éléments nouveaux, la preuve de méditations chez les peintres et de francs regards jetés sur la campagne, sur la ville, sur les êtres ?
41Ce qui manque le plus aux artistes de notre heure, ce n’est ni le métier, ni même la sensibilité artistique, c’est le sens de la vie, de l’intérêt, du mouvement. Est-ce en se retournant avec piété du côté du Poussin qu’ils le trouveront ? Le Poussin étant de son temps, il est bien inutile de l’y raccompagner pour un effet de pensée rétroactive.
42Mais le mouvement vers un nouveau faire, la recherche ingénieuse de nouveaux procédés de dessin, d’harmonie plus rares, ne suffit pas non plus à la besogne d’aujourd’hui pour les artistes récents. Les meilleurs ont brisé la vieille routine, on ne saurait dire qu’ils y ont substitué de nouvelles méthodes.
43Aura-t-on le bonheur, cette année, d’être amené à changer tout à fait d’avis ? C’est fort à souhaiter, mais il est plus probable que, cette année, comme l’année dernière, comme la précédente, on aura surtout à signaler de ces braves efforts, qu’on trouve dans toutes les expositions collectives, et parmi l’honnête moyenne de ces braves efforts surgiront quelques œuvres rares et captivantes, et c’est encore beaucoup pour l’effort appliqué et dévoué de quarante mille personnes dédiées à toutes les variétés de l’art plastique.
44Gustave Kahn, « Art », 16 octobre 1913, p. 842-844.
Auteurs
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