Le territoire : construction, reproduction et destruction
p. 53-54
Texte intégral
1Le problème de la diversité linguistique a majoritairement été posé en termes de limites, de frontières linguistiques : l’étude la plus classique est, sans aucun doute, celle du contact entre langue d’oïl et langue d’oc, et de ses modifications au cours du Moyen Âge et des temps modernes. D’un tout autre type est le travail de Pierre Bec sur les micro-aires linguistiques1.
2Sur le problème du territoire et de la pensée économique, en dehors des travaux sur le mercantilisme, voir Pierre Dockès2.
3Si le territoire apparaît comme une construction, et non comme un donné immédiat, il est nécessaire de se poser le problème de sa reproduction.
4Les communautés, que ce soit au Moyen Âge ou aux temps modernes, se sont efforcées de baliser l’espace au sein duquel elles évoluaient, de définir, de stabiliser des territoires. Les marquages toponymiques sont souvent très anciens, indiquant avec précision les limites de « civitates » gallo-romaines, parfois reprises lors de la première construction des diocèses chrétiens au bas Moyen Âge3 ; c’est également au cours du Moyen Âge qu’apparaissent les croix destinées à indiquer les limites de « banlieue » urbaine, ou les ressorts d’une juridiction. Or, le contrôle de pareils territoires n’est pas seulement le fait d’institutions, qu’elles soient royales ou princières, nationales ou régionales : il repose, en partie, sur une forte ritualisation des rapports au territoire, que ce soit en ville ou dans les campagnes.
5 Dans les communautés paysannes de la France du Sud, le groupe des jeunes se voit attribuer un certain nombre de rôles spécifiques (défense des droits coutumiers, contrôle des échanges de biens et de femmes, ...) qui ont tous trait au maintien de l’intégrité du territoire communautaire4. Des rites comme celui de la barrière instaurée à la limite de la commune-paroisse lors du passage d’une fille qui va se marier dans une paroisse voisine, avec l’exigence de droit de passage, réactivent périodiquement la perception du territoire, alliant le nécessaire apprentissage individuel à la reproduction des représentations collectives.
6Dans les villes, les multiples processions, qui rythment le cycle annuel de la vie collective, possèdent à l’évidence une fonction de balisage-reproduction du territoire citadin. Marc Vénard a parfaitement démontré, dans le cas d’Avignon au xvie-xviie siècle, que les modalités des itinéraires processionnels ne sont pas le fruit des contraintes matérielles, mais correspondent d’abord à une volonté de valorisation sélective d’un espace urbain, dont elles tentent de freiner les transformations concrètes récentes5.
7Si le territoire est construit, il peut donc être détruit.
8L’étude sans doute la plus riche d’enseignement serait, dans le cas français, celle des modifications territoriales provoquées ou induites par la Révolution française, non seulement au niveau départemental, mais aussi au niveau communal. On dispose ainsi d’une importante documentation (en gros, les archives du Comité de division de l’Assemblée constituante) qui permet de saisir :
- les réactions individuelles, et surtout collectives, face à l’altération des cadres territoriaux ;
- la façon dont est vécue la territorialisation des activités dans les cadres anciens, et qui conduit les individus ou les collectivités à tenter de les défendre. Il ne faut pas oublier, par exemple, que la réorganisation des territoires paroissiaux a contribué à l’émergence de la contestation vendéenne dès 1791-1792.
Notes de bas de page
1 P. Bec, Les Interférences linguistiques entre Gascon et languedocien dans les parlers du Comminges et du Couserans. Essai d’aréologie systématique, Paris, PUF, 1968.
2 L’Espace dans la pensée économique. Du xvie au xviiie siècle, Paris, Flammarion, 1969.
3 Cf. l’utilisation du toponyme « Aigurande » pour retrouver les limites du diocèse de Limoges au ve siècle dans Michel Aubrun, L’Ancien diocèse de Limoges des origines au milieu du xie siècle, Clermont-Ferrand, Institut d’études du Massif central, 1981.
4 D. Fabre et J. Lacroix, La Vie quotidienne des paysans de Languedoc au xixe siècle, Paris, Hachette, 1973, p. 414.
5 M. Vénard, « Itinéraires de processions dans la ville d’Avignon (xvie-xviie siècles) », Ethnologie française, VII, 1977, p. 55-62 ; le même numéro contient également une série d’articles sur les itinéraires cérémoniels, consacrés essentiellement au monde rural contemporain.
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