Chapitre VI. Les statues d’enfants
p. 87-88
Texte intégral
1Parmi les modèles de statues qui nous restent de l’Antiquité, il faut toujours choisir les meilleures et imiter dans chacune ce qui convient le mieux à chaque âge. Pour l’enfance, par exemple, nous en avons un exemple très parfait dans ces génies enfants qui se voient autour de la statue du Nil1 dans les jardins du Vatican : ils sont ronds et délicats, dans des attitudes folâtres et badines, les uns rampants pour ainsi dire à terre, les autres s’efforçant de monter sur les grands membres et sur le corps de leur père comme sur une haute montagne. Les enfants que l’on voit auprès de la statue du Tibre2, allaités par une louve, sont dans le même caractère.
2Les Anciens nous ont laissé un exemple d’un âge un peu plus avancé, mais cependant encore enfantin, dans le Cupidon dormant3 couché sur la dépouille d’un lion tenant un flambeau de sa main gauche.
3L’enfant que l’on voit à côté de la statue de Léda, qui joue avec un cygne4, et l’Hercule enfant5 qui étouffe un serpent, étant encore au berceau, sont des modèles d’un âge supérieur aux précédents.
4Enfin on a un modèle d’enfant d’un âge encore plus avancé dans le jeune Grec qui se mêle dans les combats du ceste6.
5Tous ces divers caractères d’enfants qui ont encore l’embonpoint et la grosseur des membres de l’enfance, se voient à Rome sur les marbres antiques.
6Les petits enfants doivent se représenter avec des mouvements prompts et des contorsions de corps quand ils sont assis. Étant debout, ils doivent paraître craintifs et peureux. (Léonard de Vinci, chapitre LXI)7
7Tous les petits enfants ont les jointures déliées et les espaces qui sont entre deux plus gros : ce qui arrive parce qu’il n’y a sur les jointures que la seule peau sans autre charnure que d’une nature nerveuse, laquelle attache et lie les os ensemble, et toute la chair molette et pleine se trouve entre l’une et l’autre jointure enfermée entre la peau et les os. Mais parce que dans les jointures les os sont plus gros qu’entre les mêmes jointures, la chair, à mesure que l’homme croît, vient à laisser cette superfluité qui demeurait entre les os et la peau, si bien que la peau s’approche plus près de l’os et vient à rendre les membres plus déliés autour des jointures, parce que n’y ayant point là de cartilages et de peau nerveuse, elle ne peut se dessécher, et sans dessécher elle ne diminue point. De sorte que, par ces raisons, les petits enfants sont faibles et décharnés aux jointures et gras entre les mêmes jointures, comme il paraît à leurs doigts, aux bras, aux épaules qu’ils ont menues, cavées et longues. Mais tout au contraire un homme est gros et noueux partout aux jointures des bras et des jambes ; et au lieu que les enfants les ont creuses, ceux-ci les ont relevées. (Léonard de Vinci, chapitre CLXVIII)8
8Entre les hommes et les enfants je trouve une grande différence de longueur de l’une à l’autre jointure, d’autant que l’homme a depuis la jointure de l’épaule jusqu’au coude, du coude au bout du pouce et de l’extrémité d’une épaule à l’autre, une largeur de deux têtes ; et à l’enfant cette largeur n’est que d’une tête, parce que la nature travaille premièrement à la composition de la principale pièce qui est le siège de l’entendement, plutôt qu’à ce qui concerne seulement les esprits vitaux. (Léonard de Vinci, chapitre CLXIX)9
9Voyez les différentes figures d’enfants représentés sur la planche XXXVIII.
Notes de bas de page
1 Cf. supra, note 15. Retour au manuscrit de Ganay. Les « génies enfants » sont au nombre de seize : selon Pline (Histoire naturelle, XXVI, XVIII), ils représentent le nombre de coudées que doit atteindre l’inondation annuelle pour fertiliser l’Égypte (cf. M. van der Meulen, Copies after the Antique, I, p. 251, note 3).
2 Tibre, marbre de 1,63 m de haut et de 3, 17 m de long, Paris, musée du Louvre. La statue du dieu-fleuve allongé avec la louve allaitant les jumeaux Romulus et Rémus fut découverte en janvier 1512 non loin de Santa Maria sopra Minerva à Rome et acquise aussitôt par le pape Jules II qui la fit installer au milieu de la cour du Belvédère, où elle fut bientôt arrangée de sorte à servir de fontaine (cf. F. Haskell et N. Penny, Pour l’amour de l’antique…, p. 340-341).
3 Sur l’identification, problématique, de cette statue, voir supra, note 40.
4 En fait, le Garçon embrassant une oie de Rome, Musée national romain. Dans les premières années du xviie siècle, la statue était exposée auprès d’une Vénus accroupie, connue alors comme Léda, dans le palais Cesi sur le Borgo vecchio, au sud de la place Saint-Pierre (cf. M. van der Meulen, Copies after the Antique, I, p. 252, note 7). Nous conservons un dessin de Rubens représentant cette œuvre.
5 Faute d’une mention de la collection, la statue ne peut être sûrement identifiée. Une peinture attribuée parfois à Rubens correspond à la description du texte (cf. M. van der Meulen, ibid., I, p. 252, note 8).
6 De nouveau, l’identification est impossible. Les dessins représentant un enfant pugiliste reproduits à la planche XXXVIII se retrouvent dans le manuscrit Johnson (voir infra, annexe 1, p. 186, la table de correspondance), avec la mention paulo robustior aetas in puero caestibus pugnante Graeculo. Ils sont très proches d’une statuette en bronze conservée au musée de Vienne, datant des environs de 1500, reproduite dans P. Gaurico, De sculptura, fig. 44.
7 Traité de la peinture (éd. de 1651), p. 16 : « Comment il faut représenter les petits enfants ». La citation est recopiée littéralement.
8 Ibid., p. 54-55 : « Comment les petits enfans ont les jointures des membres toutes contraires à celles des hommes, eu égard à la grosseur ». La citation est recopiée (au « tous » initial près) littéralement.
9 Ibid., p. 55 : « De la différence des mesures entre les petits enfants et les hommes faits ». Citation fidèle.
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