Chapitre I. Des éléments de la figure humaine
p. 53-57
Texte intégral
1On peut réduire les éléments ou principes de la figure humaine au cube, au cercle et au triangle.
2Pour former un cube, il faut commencer par décrire un carré, lequel étant lui-même composé de quatre parties est nécessairement engendré d’un nombre ; car un est un et demeure toujours un tant qu’il est seul : il peut alors être considéré comme un point. Deux, ou le nombre binaire, le plus petit des nombres qui expriment plusieurs unités, est l’élément de la ligne. La ligne multipliée produit une superficie : la plus simple de ces figures est le triangle, procédant du nombre ternaire. Il est composé de trois lignes droites, qui se joignent par leurs extrémités. Le carré vient ensuite : il a pour éléments quatre lignes droites également éloignées l’une de l’autre dans tous leurs points et qui se touchent par les extrémités. De cet assemblage naît le rectangle solide, appelé substance ou matière. Car ayant posé quatre points également distants l’un de l’autre, si on les joint l’un à l’autre par des lignes droites, ils produisent la base du cube qui en supporte toutes les parties, et les côtés disposés à égale hauteur par le moyen de quatre lignes élevées perpendiculairement sur les angles de cette base. Or, le cube a six côtés égaux : un sur lequel il se soutient ; un autre côté en dessus opposé à la base ; et quatre autres qui forment son contour : tel est un dé à jouer.
3Ce cube ou carré parfait est l’élément primitifa1 de tous les corps forts et vigoureux, tels que les héros, les athlètes, et de tout ce qui doit exprimer de la simplicité, de la pesanteur, de la fermeté et de la force ; car le cube a une base sur laquelle il peut se soutenir sans aucun secours étranger et il conserve un empire universel sur le corps humain, surtout dans le genre masculin. Dans la femme, au contraire, la force de ses angles est affaiblie et diminuée en forme de sphère.
DES TROIS ESPÈCES D’HOMMES FORTS ET ROBUSTES
4Nous voyons, par les statues antiques, que les Grecs distinguaient trois sortes de corps forts et vigoureux. Nous avons un exemple de la première espèce dans la statue d’Hercule, ouvrage parfait dans tous ses points et qui caractérise la plus grande force. Glycon, Athénien, est l’auteur de ce chef-d’œuvre de sculpture qui se voit à Rome dans la cour du palais Farnèse2. Comme la force de ce demi-dieu devait surpasser tout ce qu’on peut imaginer de plus fort, le sculpteur a employé dans cette figure surnaturelle ce qui désigne le plus ce caractère dans le lion, le taureau et même le cheval. C’est ce qu’on aperçoit clairement dans les cheveux d’Hercule, qui ont une ressemblance parfaite avec la crinière du lion ou du taureau. Il en est de même de presque toute sa tête qui tient du taureau : le front a quelque chose du taureau et du lion ; le chignon du col et son emmanchement sur les épaules3 sont charnus et pleins de muscles comme ceux du taureau (voyez les planches I, II, III, IV et surtout la planche V).
5On voit encore à Rome, parmi les antiques, une autre statue d’Hercule4 d’une taille plus élégante et moins épaisse. Sa poitrine est plus élevée, ses épaules sont plus larges, ses bras sont plus allongés, ses mains plus grandes ; les muscles du ventre plus fermes et plus resserrés ; la hanche est saillante ; ses cuisses sont d’une belle épaisseur et d’une forme irrépréhensible allant en diminuant jusqu’au bout du pied ; le talon un peu grand. Toutes les extrémités des membres de cette figure deviennent plus petites à mesure qu’elles s’éloignent du tronc, à l’imitation d’une pyramide qui est l’élément primitif des extrémités du corps humain.
6Dans cette même figure les muscles sont traités avec beaucoup d’art et d’élégance : semblables à de petits monticules qui s’élèvent au milieu d’une vallée par leur ampleur et leur saillie, ils font voir la force du corps le plus vigoureux jointe à la beauté des formes et à l’observation exacte des règles prescrites par les maîtres de l’art les plus expérimentés.
7Les Éthiopiens, les Africains et les Turcs tiennent en quelque manière des proportions de cette statue : non qu’ils aient la même force, mais leurs membres sont à peu près semblables à ceux de cet Hercule. Ils ont, par exemple, la tête ronde, les cheveux crépus comme les poils du taureau, le col court et plein de muscles, les épaules larges, etc. (voyez les planches V et VI).
8Dans la seconde espèce de corps robustes, les muscles ne sont pas si apparents, mais la figure est plus charnue ; en sorte que les membres y paraissent presque aussi grands, les nerfs étant partout couverts de chair. L’Antiquité nous en offre un exemple parfait dans la figure du Nil et dans celle de L’Empereur Commode représenté sous la figure d’Hercule ; mais surtout dans le Nil. Ces deux magnifiques statues se voient à Rome, dans les jardins du Vatican5.
9La troisième espèce de corps vigoureux est plus sèche, les os en sont plus grands, la tête plus longue ; les bras, les cuisses et les jambes sont plus étendus ; le ventre est plus plat et plus resserré ; et la chair est tellement tendue partout le corps que les nerfs paraissent et que, semblables à des cordes, on les aperçoit de côté et d’autre sous la peau. Il ne faudrait pas cependant que cela fût porté à l’excès, ni que cela choquât l’élégance qu’il est difficile d’y observer, à cause des proportions régulières qu’on est obligé de suivre exactement : car pour peu qu’on les néglige, on tombe bientôt dans la difformité.
10Nous avons un très beau modèle de cette forme élégante, à Rome, dans la villa Borghèse : c’est la statue du Gladiateur6, qui tout à la fois porte le coup à son adversaire et qui sait se garantir de celui qui le menace. Cette figure est de Théophane d’Éphèse : elle est très belle à voir de tous les côtés.
11De ces trois espèces différentes de proportions, on en peut former une infinité d’autres dont on voit de toutes parts des exemples antiques à Rome, dans les palais, les maisons des particuliers, les faubourgs, les vignes, les jardins, etc.
12Il y a une autre sorte de figure qui ne paraît pas si convenable7 que celle d’Hercule pour les travaux qui demandent de la force, sans cependant avoir le défaut de paraître faible, mais qui tient le milieu entre ces deux caractères. On ne peut se former aucune idée de la beauté et de la perfection de cette nature particulière d’après la figure humaine ; les peintres et les sculpteurs ont, pour ainsi dire, créé ce genre de beauté sur les principes mêmes de leur art : c’est le caractère que les anciens païens donnaient à leur Jupiter et que nos artistes modernes ont donné à Jésus-Christ. Quoique ces figures puissent paraître parfaites dans toutes leurs parties, elles sont cependant tellement disposées dans leur proportion qu’on n’y reconnaît rien qui leur soit propre. On en voit quelques exemples antiques à Rome, tels que quelques statues de Jupiter et de Mercure ainsi que celles d’Apollon et d’Antinoüs, dans les jardins du Vatican8. On en trouve aussi un exemple moderne dans la figure du Christ qui se voit à Rome, dans le temple de la Minerve9 : ouvrage du célèbre Michel-Ange Buonarotti. Voilà tout ce que j’avais à dire sur le cube.
DU CERCLE ET DU GLOBE
13Le cercle est le second élément primitif du corps humain : il tire son origine de l’unité, c’est-à-dire, du point qui est son centre, lequel produit le cercle dans les superficies et le globe dans les corps. L’unité et la simplicité constituent son existence. C’est de ce cercle ou du globe parfait que dérive tout ce qui regarde la femme, ou tout ce qui est rond, flexible, tortu, courbe, etc.b10, comme l’élévation du dos, l’épaisseur des parties supérieures du corps telles que la poitrine et les épaules, et celle des parties inférieures comme le ventre, les fesses, tout ce qui est charnu et musculeux et tous les contours extérieurs et intérieurs, tant convexes que concaves. Le cercle contribue pareillement à la formation des muscles qui font mouvoir les sourcils et qui saillent sur le front ; à celle des nez aquilins ; à la rondeur des yeux, sans qu’il se trouve aucun muscle tombant par-dessus ni aucun pli à la peau en cet endroit ; à la barbe des mâchoires qui s’étend en largeur et qui forme un cercle autour de la face. La figure du cercle préside aussi au chignon du col, qui est très charnu, ainsi qu’à l’emmanchement11 des épaules et à la tête entière, au gosier12 sous le menton qui est charnu et entouré de barbe épaisse, et à une infinité d’autres parties qui ont le cercle pour principe.
DU TRIANGLE ET DE LA PYRAMIDE
14Le triangle, troisième élément primitif du corps humain, tire son origine du nombre ternaire puisqu’il est composé de trois lignes. En effet, ayant disposé trois points de façon qu’ils soient également éloignés l’un de 1’autre et les ayant joints par autant de lignes droites, il en résulte une forme triangulaire qui est la base de la pyramide13. Le triangle est donc l’élément des figures dans les surfaces planes, comme la pyramide dans les solides.
15La pyramide est une figure solide, qui d’une superficie plane s’élève en manière de faîte dont la pointe est appelée cône ou sommet. On donne le nom de base à la partie inférieure de cette figure, d’où s’élève peu à peu la grandeur de la pyramide, dont les lignes inclinées en manière d’un cône forment une pyramide renfermée dans le contour de trois côtés égaux. Car, sur une base triangulaire, si l’on élève trois lignes droites qui se joignent au sommet, elles doivent nécessairement produire trois triangles qui constituent la pyramide. Cette figure domine sur toutes les parties de la figure humaine, comme on le verra dans les exemples ci-dessous ; car elle donne au front toute sa largeur, aux tempes leur plénitude, aux joues leur diminution par le bas, aux yeux leur distance, au nez la largeur dans sa partie supérieure qui va en diminuant vers la bouche. Le triangle donne aux épaules cette étendue par le haut du corps, formant une pareille figure, dont la pointe aboutit au nombril. Enfin il préside à la largeur de toutes les parties du corps, tant supérieures qu’inférieures, telles que le rétrécissement du ventre par en bas, la largeur de la cuisse qui va en diminuant jusqu’au pied comme une pyramide, ainsi que les épaules, les bras, les mains et les doigts qui diminuent toujours de plus en plus. En un mot, le globe, ou le cercle, est l’élément de la tête, le cube celui du tronc, et la pyramide est l’élément des bras et des jambes.
Notes de bas de page
a Ex cubo, sive figura ab omni latere quadrata, sit omne masculum, aut virile et quidquid grave, forte, robustum, compactum, et athleticum est. Et quidquid formae quadrati detraxeris, amplitudini quoque peribit. (Quintilien, livre I, chapitre X)
b Ex circulo, sive globo perfecto, sit omne foeminaeum ac muliebre, et quidquid carnosum, torosum, flexum, tortum, curvatum, et incurvum est. Hac formam ullam negat esse pulchriorem Plato. (Cicéron, De natura deorum, livre I)
1 L’Institution oratoire affirme l’intérêt d’étudier les mathématiques pour le futur orateur (I, X, 34-49). Il y est question des quadrilatères – du calcul de leur périmètre notamment – mais non du cube ni de ses qualités « masculines ». La référence de Jombert est donc inexacte.
2 L’Hercule Farnèse, marbre de 3,17 m de haut, qui porte sur sa base l’inscription « Glycon l’Athénien », est aujourd’hui à Naples, au Musée national. Découverte en 1546, la statue était exposée dans la cour du palais Farnèse, via Giulia, campo dei Fiori. Cf. F. Haskell et N. Penny, Pour l’amour de l’antique…, p. 249-252, et M. van der Meulen, Copies after the Antique, I, p. 54.
3 En latin (ms. de Ganay, f° 6v°), cervix et colli latera : la nuque et les côtés du cou.
4 Statue impossible à identifier, faute de localisation – à moins qu’il ne s’agisse de L’Empereur Commode en Hercule cité un peu plus loin dans le texte, et que la description du deuxième type d’homme fort ne commence ici.
5 Nil, Rome, musées du Vatican (Braccio nuovo), marbre de 1,65 m de haut sur 3,10 m de long, documenté pour la première fois en 1523 ; Hercule Commode : marbre de 2,12 m de haut, Rome, musées du Vatican (galleria Chiaramonti), découvert le 15 mai 1507. Les « jardins du Vatican » sont la cour du Belvédère, créée par Jules II (1503-1513) : le Nil sert de fontaine au milieu de la cour et l’Hercule Commode est placé dans une niche. Cf. F. Haskell et N. Penny, Pour l’amour de l’antique…, p. 294-295 et p. 209-211.
6 Ou Gladiateur Borghèse, marbre de 1,99 m de long (de la tête au pied gauche), Paris, musée du Louvre. Rubens a assisté à la constitution de la collection du cardinal Scipion Borghèse (1576-1633), qui commença à réunir des pièces antiques à partir de 1605 et avec lequel il entretint des rapports d’amitié (cf. M. van der Meulen, Copies after the Antique, I, p. 52). Mais, selon F. Haskell et N. Penny, ibid., p. 240-244, la statue est mentionnée pour la première fois en juin 1611, alors qu’elle vient d’être restaurée. Elle aurait été découverte peu avant cette date. En fait, Rubens a sans aucun doute connu au moins indirectement cette statue, dont il utilise le type dans la Conclusion de la Paix du cycle de Marie de Médicis au Louvre. M. van der Meulen (I, p. 259, note 9) constate que la description de l’œuvre dans le manuscrit (ictum intentans simul et repellens), traduite littéralement dans Jombert, vient de F. Perrier, Segmenta…, planches 26-29.
7 Le qualificatif « convenable » choisi par Jombert traduit l’adjectif latin aptus dans le manuscrit de Ganay (f° 7r°) : Est autem et alia virilis forma, nec ad labores robustiores velut Herculis apta […].
8 Le Jupiter et le Mercure ne sont pas identifiables. Apollon, marbre de 2,24 m de haut, Rome, musées du Vatican (cour du Belvédère). Installée dans le Belvédère dès 1511, la statue occupait une niche dans l’angle sud-est de la cour (cf. F. Haskell et N. Penny, Pour l’amour de l’antique…, p. 175-177). Antinoüs – en fait Hermès – marbre de 1,95 m de haut, Rome, musées du Vatican (cour du Belvédère). Mentionnée pour la première fois en 1543, la statue occupait une niche au centre du mur nord de la cour (cf. F. Haskell et N. Penny, ibid., p. 167-169). Deux copies d’après Rubens, à Copenhague (Statens Museum for Kunst), la montrent selon différents angles.
9 Christ ressuscité, dit aussi Christ de la Minerva, 1519-1520, Rome, Santa Maria sopra Minerva.
10 La référence de Jombert est de nouveau inexacte. La première partie de la citation est en II, XVIII. Seule la seconde partie de la citation figure dans le livre I (X, 24) : quod ea forma negat ullam esse pulchriorem Plato. L’allusion à Platon renvoie au Timée, 33, b : « C’est là [la forme sphérique et circulaire] de toutes les figures la plus parfaite et la plus semblable à elle-même. »
11 Pour « chignon du col » et « emmanchement », voir supra, note 13.
12 Guttur en latin (ms. de Ganay, f° 7r°) : gosier, gorge. Voir G. P. Lomazzo, Traicté de la proportion naturelle… (1649), p. 17 : « La gorge est cette partie antérieure qui descend du menton jusques aux clavicules, et contient quasi au milieu le nœud […]. »
13 Pyramide s’entend donc ici au sens restreint de tétraèdre.
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